MUSTAPHA et ZÉANGIR

TRAGÉDIE en cinq actes et en vers.

dédié à la reine.

1677

Par M. De Chamfort, secrétaire des commandements de Monsieur le Prince de Condé, Membre de l'Académie de Marseille.

À Avignon, chez Jacques Garigan, imprimeur libraire, Place Saint-Didier, 1792.

Représentée sur le théâtre de Fontainebleau devant leurs majestés le premier Novembre 1776, et le 7 novembre 1777. À Paris, sur le théâtre de la Comédie française, le 15 décembre 1777.

Version du texte du 19/06/2009 à 17:15:08.

ACTEURS

SOLIMAN, empereur des Turcs (M. Brizard)

ROXELANE, épouse de Soliman (Mme Vestris)

MUSTAPHA, fils aîné de Soliman, mais d'une autre femme. (M. Larive)

ZÉANGIR, fils de Solmiman et de Roxelane. (M.Molé)

AZÉMIRE, princesse de Perse. (Melle Sainval, cad.)

OSMAN, Grand-vizir. (M. dussaut)

ALI, chef des Janissaires. (M. Vanhove)

ACHMET, ancien gouverneur du Mustapha. (M. Dauberval)

FÉLIME, confidente d'Azémire. (Melle La Chassaigne)

NESSIR.

Gardes.

La scène est dans le sérail de Constantinople, autrement dit Byzance.

ACTE I

SCÈNE I.
Roxelane, Osman.

OSMAN

Oui, Madame, en secret le sultan vient d'entendre

Le récit des succès que je dois vous apprendre ;

Les hongrois sont vaincus, et Témeswar surpris,

Garant de ma victoire, en est encore le prix.

5  Mais tout près d'obtenir une gloire nouvelle,

Dans Byzance aujourd'hui quel ordre me rappelle ?

ROXELANE

Et quoi ! Vous l'ignorez !... Oui, c'est moi seule, Osman,

Dont les soins ont hâté l'ordre de Soliman.

Vizir, notre ennemi se livre à ma vengeance ;

10  Le prince, dès ce jour, va paraître à Byzance.

Il revient : ce moment doit décider enfin

Et du sort de l'empire et de notre destin.

On saura si, toujours puissante, fortunée,

Roxelane, vingt ans d'honneurs environnée,

15  Qui vit du monde entier l'arbitre à ses genoux,

Tremblera sous les lois du fils de son époux ;

Ou si de Zéangir l'heureuse et tendre mère,

Dans le sein des grandeurs achevant sa carrière,

Dictant les volontés d'un fils respectueux,

20  De l'univers encor attachera les yeux.

OSMAN

Que n'ai-je, en abattant une tête ennemie,

Assuré d'un seul coup vos grandeurs et ma vie !

J'osais vous en flatter : le sultan soupçonneux

M'ordonnait de saisir un fils victorieux,

25  Dans son gouvernement, au sein de l'Amasie.

Je pars sur cet espoir : j'arrive dans l'Asie ;

J'y vois notre ennemi des peuples révéré,

Chéri de ses soldats, partout idolâtré ;

Ma présence effrayait leur tendresse alarmée ;

30  Et, si le moindre indice eût instruit son armée

De l'ordre et du dessein qui conduisaient mes pas,

Je périssais, madame, et ne vous servais pas.

ROXELANE

Soyez tranquille, Osman ; vous m'avez bien servie :

Puisqu'on l'aime à ce point, qu'il tremble pour sa vie.

35  Je sais que Soliman n'a point, dans ses rigueurs,

De ses cruels aïeux déployé les fureurs ;

Que souvent, près de lui, la terre avec surprise

Sur le trône ottoman vit la clémence assise ;

Mais, s'il est moins féroce, il est plus soupçonneux,

40  Plus despote, plus fier, non moins terrible qu'eux.

J'ignore si, d'ailleurs, au comble de la gloire,

Couronné quarante ans des mains de la victoire,

Sans regret par son fils un père est égalé ;

Mais le fils est perdu, si le père a tremblé.

OSMAN

45  Ne m'écrivez-vous point qu'une lettre surprise,

Par une main vénale entre vos mains remise,

Du prince et de Thamas trahissant les secrets,

Doit prouver qu'à la Perse il vend nos intérêts ?

Cette lettre, sans doute, au sultan parvenue...

ROXELANE

50  Cette lettre, vizir, est encore inconnue ;

Mais apprenez quel prix le sultan, par ma voix,

Annonce en ce moment au vainqueur des hongrois.

De ma fille, à vos voeux par mon choix destinée,

Il daigne à ma prière approuver l'hyménée ;

55  Et ce noeud sans retour unit nos intérêts.

J'ai pu, jusqu'aujourd'hui, sans nuire à nos projets,

Dans le fond de mon coeur ne point laisser surprendre

Tous les secrets qu'ici j'abandonne à mon gendre.

Écoutez. Du moment qu'un hymen glorieux

60  Du sultan pour jamais m'eut asservi les voeux,

Je redoutai le prince ; idole de son père,

Il pouvait devenir le vengeur de sa mère ;

Il pouvait... Cher Osman, j'en frémissais d'horreur...

Au faîte du pouvoir, au sein de la grandeur,

65  Du sérail, de l'état souveraine paisible,

Je voyais, dans le fond de ce palais terrible,

Un enfant s'élever pour m'imposer la loi ;

Chaque instant redoublait ma haine et mon effroi.

Les coeurs volaient vers lui ; sa fierté, son courage,

70  Ses vertus s'annonçaient dans les jeux de son âge ;

Et ma rivale, un jour, arbitre de mon sort,

M'eût présenté le choix des fers ou de la mort.

Tandis que ces dangers occupaient ma prudence,

Le ciel de Zéangir m'accorda la naissance.

75  Je triomphais, Osman ; j'étais mère, et ce nom

Ouvrait un champ plus vaste à mon ambition.

Je cachais toutefois ma superbe espérance ;

De mon fils près du prince on éleva l'enfance,

Et même l'amitié, vain fruit des premiers ans,

80  Sembla mêler son charme à leurs jeux innocents.

Bientôt mon ennemi, plus âgé que son frère,

S'enflammant au récit des exploits de son père,

S'indigna de languir dans le sein du repos,

Et brûla de marcher sur les pas des héros.

85  Avec plus d'art alors cachant ma jalousie,

Je fis à son pouvoir confier l'Amasie ;

Et, tandis que mes soins l'exilaient prudemment,

Tout l'empire me vit avec étonnement

Assurer à ce prince un si noble partage,

90  De l'héritier du trône ordinaire apanage ;

Sa mère auprès de lui courut cacher ses pleurs.

Mon fils, demeuré seul, attira tous les coeurs :

Mon fils à ses vertus sait unir l'art de plaire :

Presqu'autant qu'à moi-même il fut cher à son père ;

95  Et, remplaçant bientôt le rival que je crains,

Déjà, sans les connaître, il servait mes desseins.

Je goûtais, en silence, une joie inquiète ;

Lorsque, las de payer le prix de sa défaite,

Thamas à Soliman refusa les tributs,

100  Salaire de la paix que l'on vend aux vaincus.

Il fallut pour arbitre appeler la victoire ;

Le prince, jeune, ardent, animé par la gloire,

Brigua près du sultan l'honneur de commander :

Aux voeux de tout l'empire il me fallut céder.

105  Eh ! Qui savait, Osman, si la guerre inconstante,

Punissant d'un soldat la valeur imprudente,

N'aurait pu ?... Vain espoir ! Les persans terrassés,

Trois fois dans leurs déserts devant lui dispersés ;

La fille de Thamas aux chaînes réservée,

110  Dans Tauris pris d'assaut par ses mains enlevée :

Ces rapides exploits l'ont mis, dès son printemps,

Au rang de ces héros, honneur des ottomans...

J'en rends grâces au ciel... oui, c'est sa renommée,

Cet amour, ce transport du peuple et de l'armée,

115  Qui d'un maître superbe aigrissant les soupçons,

À ses regards jaloux ont paru des affronts.

Il n'a pu se contraindre ; et son impatience

Rappelle, sans détour, le prince dans Byzance :

Je m'en applaudissais, quand le sort dans mes mains

120  Fit passer cet écrit propice à mes desseins.

Je voulais au sultan, contre un fils que j'abhorre...

Il faut que ce billet soit plus funeste encore ;

Le prince est violent et son malheur l'aigrit ;

Il est fier, inflexible, il me hait... Il suffit.

125  Je sais l'art de pousser ce superbe courage

À des emportements qui serviront ma rage ;

Son orgueil finira ce que j'ai commencé.

OSMAN

Hâtez-vous ; qu'à l'instant l'arrêt soit prononcé,

Avant que l'ennemi que vous voulez proscrire

130  Sur le coeur de son père ait repris son empire.

Mais ne craignez-vous point cette ardente amitié

Dont votre fils, madame, à son frère est lié ?

Vous-même, pardonnez à ce discours sincère,

Vous-même, l'envoyant sur les pas de son frère,

135  D'une amitié fatale avez serré les noeuds.

ROXELANE

Et quoi ! Fallait-il donc qu'enchaîné dans ces lieux,

Au sentier de l'honneur mon fils n'osât paraître ?

Entouré de héros, Zéangir voulut l'être.

Je l'adore, il est vrai ; mais c'est avec grandeur.

140  J'éprouvai, j'admirai, j'excitai son ardeur ;

La politique même appuyait sa prière ;

Du trône sous ses pas j'abaissais la barrière.

Je crus que, signalant une heureuse valeur,

Il devait à nos voeux promettre un empereur

145  Digne de soutenir la splendeur ottomane.

Eh ! Comment soupçonner qu'un fils de Roxelane,

Si près de ce haut rang, pourrait le dédaigner,

Et former d'autres voeux que celui de régner ?

Mais, non : rassurez-vous ; quel excès de prudence

150  Redoute une amitié, vaine erreur de l'enfance,

Prestige d'un moment, dont les faibles lueurs

Vont soudain disparaître à l'éclat des grandeurs ?

Mon fils...

OSMAN

Vous ignorez à quel excès il l'aime.

Je ne puis vous tromper ni me tromper moi-même ;

155  Je déteste le prince autant que je le crains ;

Il doit haïr en moi l'ouvrage de vos mains,

Un vizir qui le brave est bientôt votre gendre.

D'Ibrahim qu'il aimait il veut venger la cendre.

Successeur d'Ibrahim, je puis prévoir mon sort.

160  S'il vit, je dois trembler ; s'il règne, je suis mort.

Jugez sur ses destins quel intérêt m'éclaire.

Perdez votre ennemi, mais redoutez son frère ;

Par des noeuds éternels ils sont unis tous deux.

ROXELANE

Zéangir !... Ciel ! Mon fils !... Il trahirait mes voeux !

165  Ah ! S'il était possible... Oui, malgré ma tendresse...

Je suis mère, il le sait, mais mère sans faiblesse.

Ses frivoles douleurs ne pourraient m'alarmer,

Et mon coeur en l'aimant sait comme il faut l'aimer.

OSMAN

Il est d'autres périls dont je dois vous instruire :

170  Je crains que, dans ces lieux, cette jeune Azémire

N'ouvre à l'amour enfin le coeur de votre fils.

ROXELANE

J'ai mes desseins, Osman. Captive dans Tauris,

Je la fis demander au vainqueur de son père :

La fille de Thamas peut m'être nécessaire.

175  Vous saurez mes projets, quand il en sera temps.

Allez, j'attends mon fils ; profitez des instants ;

Assiégez mon époux. Sultane et belle-mère,

Jusqu'au moment fatal je dois ici me taire :

Parlez : de ses soupçons nourrissez la fureur :

180  C'est par eux qu'en secret j'ai détruit dans son coeur

Ce fameux Ibrahim, cet ami de son maître,

S'il est vrai toutefois qu'un sujet puisse l'être.

Plus craint, notre ennemi sera plus odieux.

Du despotisme ici tel est le sort affreux :

185  Ainsi que la terreur le danger l'environne ;

Tout tremble à ses genoux ; il tremble sur le trône.

On vient. C'est Zéangir. Un instant d'entretien,

Me dévoilant son coeur, va décider le mien.

SCÈNE II.
Roxelane, Zéangir.

ROXELANE

Mon fils, le temps approche, où, devançant votre âge,

190  De mes soins maternels accomplissant l'ouvrage,

Vous devez assurer l'effet de mes desseins.

Élevez votre coeur jusques à vos destins.

Le sultan (notre amour veut en vain nous le taire)

Touche au terme fatal de sa longue carrière ;

195  De l'Euphrate au Danube, et d'Ormus à Tunis,

Cent peuples, sous ses lois étonnés d'être unis,

Vont voir à qui le sort doit remettre en partage

De sceptres, de grandeurs cet immense héritage.

Le prince, après huit ans, rappelé dans ces lieux...

ZÉANGIR

200  Ah !... Je tremble pour lui.

ROXELANE, à part.

Qui ? Vous, mon fils !... Ô cieux !

ZÉANGIR

C'est pour lui que j'accours ; souffrez que ma prière

Implore vos bontés en faveur de mon frère.

Les enfants des sultans (vous ne l'ignorez pas),

Bannis pour commander en de lointains climats,

205  Ne peuvent en sortir sans l'ordre de leur père ;

Mais cet ordre est souvent terrible, sanguinaire.

Sur le seuil du palais si mon frère immolé...

ROXELANE

Et voilà de quels soins votre coeur est troublé !

De nos grands intérêts quand mon âme est remplie !

210  Quand vous devez régler le sort de notre vie !

ZÉANGIR

Moi !

ROXELANE, à part.

Vous... Ciel, qu'il est loin de concevoir mes voeux !

Haut.

Ceux dont ici pour vous le zèle ouvre les yeux

Vous tracent vers le trône un chemin légitime.

ZÉANGIR

Le trône est à mon frère : y penser est un crime.

ROXELANE

215  Il est vrai qu'en effet, s'il eût persévéré,

S'il eût vaincu l'orgueil dont il est dévoré,

S'il n'eût trahi l'état, vous n'y pouviez prétendre.

ZÉANGIR

Qui ? Lui ! Trahir l'état ! Ô ciel ! Puis-je l'entendre ?

Croyez qu'en cet instant, pour dompter mon courroux,

220  J'ai besoin du respect que mon coeur a pour vous.

Qui venais-je implorer ! Quel appui pour moi, frère !

ROXELANE

Eh bien ! Préparez-vous à braver votre père ;

Prouvez-lui que ce fils, noirci, calomnié,

D'aucun traité secret à Thamas n'est lié ;

225  Que, depuis son rappel, ses délais qu'on redoute,

Sur lui, sur ses desseins, ne laissent aucun doute.

Mais tremblez que son père aujourd'hui, dans ces lieux,

N'ait de la trahison la preuve sous ses yeux.

ZÉANGIR

Quoi !... Non, je ne crains rien, rien que la calomnie.

230  Rougissez du soupçon qui veut flétrir sa vie :

Il est indigne, affreux.

ROXELANE

Modérez-vous, mon fils.

Eh bien ! Nous pourrons voir nos doutes éclaircis.

Cependant vous deviez, s'il faut ici le dire,

Excuser une erreur qui vous donne un empire.

235  Vous le sacrifiez ; quel repentir un jour !...

ZÉANGIR

Moi ! Jamais.

ROXELANE

Prévenez ce funeste retour.

Quel fruit de mes travaux ! Quel indigne salaire !

Savez-vous pour son fils ce qu'a fait votre mère ?

Savez-vous quels degrés, préparant ma grandeur,

240  D'avance, par mes soins, fondaient votre bonheur ?

Née, on vous l'a pu dire, au sein de l'Italie,

Surprise sur les mers qui baignent ma patrie,

Esclave, je parus aux yeux de Soliman ;

Je lui plus ; il pensa qu'éprise d'un sultan,

245  M'honorant d'un caprice, heureuse de ma honte,

Je briguerais moi-même une défaite prompte.

Qu'il se vit détrompé ! Ma main, ma propre main,

Prévenant mon outrage, allait percer mon sein ;

Il pâlit à mes pieds, il connut sa maîtresse.

250  Ma fierté, son estime accrurent sa tendresse ;

Je sus m'en prévaloir : une orgueilleuse loi

Défendait que l'hymen assujettit sa foi ;

Cette loi fut proscrite ; et la terre étonnée

Vit un sultan soumis au joug de l'hyménée.

255  Je goûtai, je l'avoue, un instant de bonheur ;

Mais bientôt, mon cher fils, lasse de ma grandeur,

Une langueur secrète empoisonna ma vie ;

Je te reçus du ciel, mon âme fut remplie.

Ce nouvel intérêt, si tendre, si pressant,

260  Répandit sur mes jours un charme renaissant ;

J'aimai plus que jamais ma nouvelle patrie ;

La gloire vint parler à mon âme agrandie ;

J'enflammai d'un époux l'heureuse ambition ;

Près de son nom peut-être on placera mon nom.

265  Eh bien ! Tous ces surcroîts de gloire, de puissance,

C'est à toi que mon coeur les soumettait d'avance ;

C'est pour toi que j'aimais et l'empire et le jour ;

Et mon ambition n'est qu'un excès d'amour.

ZÉANGIR

Ah ! Vous me déchirez... Mais quoi ! Que faut-il faire ?

270  Faut-il tremper mes mains dans le sang de mon frère ?

Moi qui voudrais pour lui voir le mien répandu !

ROXELANE

Quoi ! Vous l'aimez ainsi ? Dieu ! Quel charme inconnu

Peut lui donner sur vous cet excès de puissance ?

ZÉANGIR

Le charme des vertus, de la reconnaissance,

275  Celui de l'amitié... vous me glacez d'effroi.

ROXELANE

Adieu.

ZÉANGIR

Qu'allez-vous faire ?

ROXELANE

Il est affreux pour moi

D'avoir à séparer mes intérêts des vôtres :

Ce coeur n'était pas fait pour en connaître d'autres.

ZÉANGIR

Vous fuyez... dans quel temps m'accable son courroux ?

280  Quand un autre intérêt m'appelle à ses genoux,

Quand d'autres voeux...

ROXELANE

Comment !

ZÉANGIR

Je tremble de le dire.

ROXELANE

Parlez.

ZÉANGIR

Si mon destin m'écarte de l'empire,

Il est un bien plus cher et plus fait pour mon coeur,

Qui pourrait à mes yeux remplacer la grandeur.

285  Sans vous, sans vos bontés je n'y dois point prétendre ;

Je l'oserais par vous.

ROXELANE

Je ne puis vous entendre ;

Mais quel que soit ce bien pour vous si précieux,

Mon fils, il est à vous, si vous ouvrez les yeux.

Votre imprudence ici renonce au rang suprême ;

290  Vous en voyez le fruit : et dans cet instant même

Il vous faut implorer mon secours, ma faveur.

Régnez, et de vous seul dépend votre bonheur ;

Et, sans avoir besoin qu'une mère y consente,

Vous verrez à vos lois la terre obéissante.

SCÈNE III.

ZÉANGIR, seul.

295  Quels assauts on prépare à ce coeur effrayé !

Craindrai-je pour l'amour, tremblant pour l'amitié ?

Ô mon frère ! Ô cher prince ! Après un an d'absence,

Hélas ! était-ce à moi de craindre sa présence ?

J'augmente ses dangers... Je vole à ton secours...

300  Et c'est ma mère, ô ciel ! Qui menace tes jours !

Se peut-il que d'un crime on me rende complice,

Et que je sois formé d'un sang qui te haïsse ?

SCÈNE IV.
Zéangir, Azémire.

ZÉANGIR

Ah ! Princesse, apprenez, partagez ma douleur.

Ma voix, de la sultane implorant la faveur,

305  Et de mes feux secrets découvrant le mystère,

Allait à mon bonheur intéresser ma mère,

Quand j'ai compris soudain, sur un affreux discours,

Quels périls vont du prince environner les jours.

AZÉMIRE

Eh quoi ! Que faut-il craindre ? Et quel nouvel orage...

ZÉANGIR

310  Souffrez qu'entre vous deux mon âme se partage ;

Que d'un frère à vos yeux j'ose occuper mon coeur.

Vous pouvez le haïr, je le sais...

AZÉMIRE

Moi, Seigneur !

ZÉANGIR

Je ne me flatte point ; par lui seul prisonnière,

C'est par lui qu'Azémire est aux mains de mon père.

315  L'instant où je vous vis est un malheur pour vous,

Et mon frère est l'objet d'un trop juste courroux.

AZÉMIRE

Par mon seul intérêt mon âme prévenue,

À ses vertus, seigneur, n'a point fermé la vue ;

Je suis loin de haïr un généreux vainqueur.

320  Ses soins ont de mes fers adouci la rigueur ;

Il a même permis que mes yeux, dans son âme,

Vissent... Quelle amitié pour son frère l'enflâme !

ZÉANGIR

Ah ! Que n'avez-vous pu lire au fond de son coeur ;

De tous ses sentimens connaître la grandeur !

325  Vous sauriez à quel point son amitié m'est chère.

AZÉMIRE

Je vous l'ai dit, seigneur ; j'admire votre frère ;

Je sens que son danger doit vous faire frémir.

Quel est-il ?

ZÉANGIR

On prétend, on ose soutenir

Qu'avec Thamas, madame, il est d'intelligence.

AZÉMIRE

330  Ô ciel ! Qui peut ainsi flétrir son innocence ?

ZÉANGIR

De ces affreux soupçons je confondrai l'auteur.

Mais, si j'ose, à mon tour, soigneux de mon

Bonheur...

AZÉMIRE

Faut-il que de mes voeux vous le fassiez dépendre ?

D'un trop funeste amour que devez-vous attendre ?

335  Nos destins par l'hymen peuvent-ils être unis ?

Thamas et Soliman, éternels ennemis,

Dans le cours d'un long règne, illustre par la guerre,

De leurs sanglants débats ont occupé la terre ;

Et, malgré ses succès, votre père, seigneur,

340  Laisse au seul nom du mien éclater sa fureur.

Je vois que votre amour gémit de ce langage ;

Mais mon coeur, je le sens, gémirait davantage,

Si le vôtre, seigneur, par le temps détrompé,

Me reprochait l'espoir dont il s'est occupé.

ZÉANGIR

345  Non ; je serai moi seul l'auteur de mon supplice ;

Cruelle ! Je vous dois cette affreuse justice.

Mais je veux, malgré vous, par mes soins redoublés,

Triompher des raisons qu'ici vous rassemblez ;

Et si, dans vos refus, votre âme persévère,

350  Mes larmes couleront dans le sein de mon frère.

SCÈNE V.
Azémire, Félime.

AZÉMIRE

Dans le sein de son frère !... Ah ! Souvenir fatal !

Pour essuyer ses pleurs, il attend son rival !

Quelle épreuve ! Et c'est moi, grand dieu ! Qui la prépare !

FÉLIME

Je conçois les terreurs où votre coeur s'égare ;

355  Mais un mot, pardonnez, pouvait les prévenir.

L'aveu de votre amour...

AZÉMIRE

J'ai dû le retenir.

Quand un ordre cruel, m'appelant à Byzance,

Du prince, après trois mois, m'eut ravi la présence,

Sa tendresse, Félime, exigea de ma foi

360  Que ce fatal secret ne fût livré qu'à toi.

Il craignait pour tous deux sa cruelle ennemie.

Est-ce elle dont la haine arme la calomnie ?

A-t-il pour notre hymen sollicité Thamas ?

Ô ciel ! Que de dangers j'assemble sur ses pas !

365  Étrange aveuglement d'un amour téméraire !

Ces raisons qu'à l'instant j'opposais à son frère,

Contre le prince, hélas ! Parlaient plus fortement ;

Je les sentais à peine auprès de mon amant ;

Et quand, plus que jamais, ma flamme est combattue,

370  C'est l'amour d'un rival qui les offre à ma vue !

FÉLIME

Je frémis avec vous pour vous-même et pour eux.

Eh ! Qui peut sans douleur voir deux coeurs vertueux

Briser les noeuds sacrés d'une amitié si chère,

Et contraints de haïr un rival dans un frère ?

AZÉMIRE

375  Ah ! Loin d'aigrir les maux d'un coeur trop agité,

Peins-moi plutôt, peins-moi leur générosité ;

Peins-moi de deux rivaux l'amitié courageuse,

De ces nobles combats sortant victorieuse,

Et d'un exemple unique étonnant l'univers.

380  Mais un trône, l'amour, des intérêts si chers...

Fuyez, soupçons affreux ! Gardez-vous de paraître !

Quel espoir, cher amant, dans mon coeur vient de naître,

Quand ton frère, à mes yeux partageant mon effroi,

Au lieu de son amour ne parlait que de toi !

385  L'amitié dans son âme égalait l'amour même :

Il te rendait justice, et c'est ainsi qu'on t'aime.

Tu verras une amante, un rival malheureux,

Unir, pour te sauver, leurs efforts et leurs voeux.

Le ciel, qui veut confondre et punir ta marâtre,

390  Charge de ta défense un fils qu'elle idolâtre.

ACTE II

SCÈNE I.
Le prince, Achmet.

LE PRINCE

Est-ce toi, cher Achmet, que j'embrasse aujourd'hui,

Toi, de mes premiers ans et le guide et l'appui !

Ah ! Puisqu'à mes regards on permet ta présence,

De mes fiers ennemis je crains peu la vengeance.

395  Par tes conseils prudents je puis parer leurs coups ;

Un si fidèle ami...

ACHMET

Prince, que faites-vous ?

D'un tel excès d'honneur mon âme est accablée.

Je voudrais voir ma vie à la vôtre immolée ;

Mais ce titre...

LE PRINCE

Tes soins ont su le mériter.

400  Pour en être plus digne il le faut accepter.

On m'accuse en ces lieux d'un orgueil inflexible :

C'est du moins, cher Achmet, celui d'un coeur sensible.

Je sais chérir toujours et ton zèle et ta foi ;

Et l'orgueil des grandeurs est indigne de moi.

405  Voilà donc ce séjour si cher à mon enfance,

Où jadis... Quel accueil après huit ans d'absence !

Tu le vois ; c'est ainsi qu'on reçoit un vainqueur !...

On dérobe à mes yeux l'empressement flatteur

D'un peuple dont la joie honorait mon entrée.

410  Une barque en secret, sur la mer préparée,

Aux portes du sérail me mène obscurément ;

Un ordre me prescrit d'attendre le moment

Qui doit m'admettre aux pieds de mon juge sévère ;

Il faut que je redoute un regard de mon père,

415  Et que l'amour d'un fils, muet à son aspect,

Se cache avec terreur sous un morne respect.

ACHMET

Écartez, croyez-moi, cette sombre pensée.

N'enfoncez point les traits dont votre âme est blessée ;

À vos dangers, au sort conformez votre coeur.

420  Du joug, sans murmurer, souffrez la pesanteur ;

De vos exploits surtout bannissez la mémoire ;

Plus que vos ennemis, redoutez votre gloire ;

Et, d'un vizir jaloux confondant les desseins,

Tremblez au pied d'un trône affermi par vos mains.

LE PRINCE

425  Le lâche ! D'Ibrahim il occupe la place !

Un jour... Dirais-tu bien que sa superbe audace,

Dans mon camp, sous mes yeux, voulait dicter des lois ?

ACHMET

De vos ressentiments, prince, étouffez la voix.

LE PRINCE

Qui ! Moi ! Souffrir l'injure et dévorer l'offense !

430  Détester sans courroux et frémir sans vengeance !...

Je le voudrais en vain ; n'attends point cet effort...

Pardonne, cher Achmet, pardonne à ce transport.

Je devrais, je le sens, vaincre ma violence...

Mais prends pitié d'un coeur déchiré dès l'enfance,

435  Que d'horreur, d'amertume on se plut à nourrir,

D'un coeur fait pour aimer, qu'on force de haïr.

Eh ! Qui jamais du sort sentit mieux la colère ?

Témoin, presqu'en naissant, des ennuis de ma mère,

Confident de ses pleurs dans mon sein recueillis,

440  Le soin de les sécher fut l'emploi de son fils.

Elle fuit avec moi ; je pars pour l'Amasie.

Dès ce moment, Achmet, l'imposture, l'envie,

Quand je verse mon sang, osent flétrir mes jours ;

Une indigne marâtre empoisonne leur cours.

445  Vainqueur dans les combats, consolé par la gloire,

Je n'ose aux pieds d'un maître apporter ma victoire.

Je m'écarte en tremblant du trône paternel ;

Je languis dans l'exil, en craignant mon rappel.

J'en reçois l'ordre, Achmet ; et quand ? Lorsque ma mère

450  A besoin de ma main pour fermer sa paupière.

À cet ordre fatal juge de son effroi ;

Expirante à mes yeux, elle a pâli pour moi ;

Ses soupirs, ses sanglots, ses muettes caresses,

Remplissaient de terreur nos dernières tendresses :

455  J'ai lu tous mes dangers dans ses regards écrits,

Et sur son lit de mort elle a pleuré son fils.

Ah ! Cette image encor me poursuit et m'accable ;

Et tandis qu'occupé d'un devoir lamentable,

Je recueillais sa cendre et la baignais de pleurs,

460  Ici l'on accusait mes coupables lenteurs ;

On cherchait à douter de mon obéissance.

Un fils pleurant sa mère a besoin de clémence,

Et doit justifier, en abordant ces lieux,

Quelques moments perdus à lui fermer les yeux !

ACHMET

465  Ah ! D'un nouvel effroi, vous pénétrez mon âme.

Si votre coeur se livre au courroux qui l'enflamme,

De la sultane ici soutiendrez-vous l'aspect ?

Feindrez-vous devant-elle une ombre de respect ?

N'allez point à sa haine offrir une victime ;

470  Contenez, renfermez l'horreur qui vous anime.

LE PRINCE

Ah ! Voilà de mon sort le coup le plus affreux !

C'est peu de l'abhorrer, de paraître à ses yeux,

D'étouffer des douleurs qu'irrite sa présence ;

Mon coeur s'est pour jamais interdit la vengeance.

475  Mère de Zéangir, ses jours me sont sacrés.

Que les miens, s'il le faut, à sa fureur livrés...

Mais quoi ! Puis-je penser qu'un grand homme, qu'un père,

Adoptant contre un fils une haine étrangère...

ACHMET

Ne vous aveuglez point de ce crédule espoir ;

480  Par la mort d'Ibrahim jugez de son pouvoir.

Connaissez, redoutez votre fière ennemie.

Vingt ans sont écoulés depuis que son génie

Préside aux grands destins de l'empire ottoman,

Et, sans le dégrader, règne sur Soliman.

485  Le séjour odieux qui lui donna naissance,

Lui montra l'art de feindre et l'art de la vengeance.

Son âme, aux profondeurs de ses déguisements,

Joint l'audace et l'orgueil de nos fiers musulmans.

Sous un maître absolu souveraine maîtresse,

490  Elle osa dédaigner, même dans sa jeunesse,

Ce frivole artifice et ces soins séducteurs

Par qui son faible sexe, enchaînant de grands coeurs,

Offre aux yeux indignés la douloureuse image

D'un héros avili dans un long esclavage !

495  De son illustre époux seconder les projets ;

Utile dans la guerre, utile dans la paix,

Sentir ainsi que lui les fureurs de la gloire ;

L'enflammer, le pousser de victoire en victoire :

Voilà par quelle adresse elle a su l'asservir.

500  Sans la braver, du moins, laissez-là vous haïr.

Eh ! Par quelle imprudence augmentant nos alarmes,

Contre vous-même ici lui donnez-vous des armes ?

LE PRINCE

Comment ?

ACHMET

Pourquoi, seigneur, tous ces chefs, ces soldats,

Qui jusqu'au pied des murs ont marché sur vos pas ?

505  Pourquoi cet appareil qui menace Byzance,

Et qui d'un camp guerrier présente l'apparence ?

LE PRINCE

N'accuse pas des miens le transport indiscret.

Aux ordres du sultan j'obéissais, Achmet ;

J'annonçais mon rappel ; et le peuple et l'armée,

510  Tout frémit : on s'assemble ; une troupe alarmée

M'environne, me presse et s'attache à mes pas.

On s'écrie, en pleurant, que je cours au trépas ;

Je m'arrache à leur foule ; alors, pleins d'épouvante,

Furieux, égarés, ils volent à leur tente,

515  Saisissent l'étendard, et d'un zèle insensé,

Croyant me suivre, ami, m'ont déjà devancé.

Pardonne : à tant d'amour, hélas ! Je fus sensible.

Et quel serait, dis-moi, le mortel inflexible,

Qui, sous le poids des maux dont je suis opprimé,

520  Aurait fermé son coeur au plaisir d'être aimé ?

Mais mon frère en ces lieux tarde bien à paraître.

ACHMET

Il s'occupe de vous, quelque part qu'il puisse être.

De sa tendre amitié je me suis tout promis ;

C'est mon plus ferme espoir contre vos ennemis.

LE PRINCE

525  Hélas ! Nous nous aimons dès la plus tendre enfance,

Et, de son âge au mien oubliant la distance,

Nos âmes se cherchaient alors comme aujourd'hui ;

Un charme attendrissant régnait autour de lui ;

Et, le coeur encor plein des douleurs de ma mère,

530  L'amitié m'appelait au berceau de mon frère.

Tu le sais, tu le vis ; et lorsque les combats,

Loin de lui, vers la gloire emportèrent mes pas,

La gloire, loin de lui, moins touchante et moins belle,

M'apprit qu'il est des biens plus désirables qu'elle.

535  Il vint la partager. La victoire deux fois

Associa nos noms, confondit nos exploits.

C'était le prix des miens ; et mon âme enchantée

Crut la gloire d'un frère à la mienne ajoutée.

Mais je te retiens trop. Cours, observe ces lieux ;

540  Sur les pièges cachés ouvre pour moi les yeux.

Aux regards du sultan je dois bientôt paraître.

Reviens... j'entends du bruit. C'est Zéangir peut-être.

C'est lui. Va, laisse-moi dans ces heureux moments,

Oublier mes douleurs dans ses embrassements.

SCÈNE II.
Le Prince, Zéangir.

ZÉANGIR

545  Où trouver ?... c'est lui-même. Ô mon ami ! Mon frère !

Que, malgré mes frayeurs, ta présence m'est chère !

Laisse-moi, dans tes bras, laisse-moi respirer,

De ce bonheur si pur laisse-moi m'enivrer !

LE PRINCE

Ah ! Que mon âme ici répond bien à la tienne !

550  Ami, que ta tendresse égale bien la mienne !

Que ces épanchements ont pour moi de douceurs !

Pour moi, près de mon frère, il n'est plus de malheurs...

ZÉANGIR

Je connais tes dangers, ils redoublent mon zèle.

Tu ne les sais pas tous.

ZÉANGIR

Quelle crainte nouvelle ?...

LE PRINCE

555  Écoute.

ZÉANGIR

Je frémis.

LE PRINCE

Tu vis de quelle ardeur

Les charmes de la gloire avaient rempli mon coeur ;

Tu sais si l'amitié le pénètre et l'enflamme :

À ces deux sentiments dont s'occupait mon âme,

Le ciel en joint un autre ; et peut-être ce jour...

ZÉANGIR

560  Eh bien !...

LE PRINCE

À ce transport méconnais-tu l'amour ?

ZÉANGIR

Qu'entends-je ? Et quel objet ?...

LE PRINCE

Je prévois tes alarmes.

ZÉANGIR

Achève.

LE PRINCE

Il te souvient que la faveur des armes

Dans les murs de Tauris remit entre mes mains...

ZÉANGIR

Azémire ?...

LE PRINCE

Elle-même.

ZÉANGIR

Ô douleur ! Ô destins !

LE PRINCE

565  Je te l'avais bien dit : ta crainte est légitime ;

Je sens que sous mes pas j'ouvre un nouvel abîme.

Mais c'est d'elle à jamais que dépendra mon sort ;

C'est pour elle qu'ici je viens braver la mort.

Je suis aimé, du moins, et sa tendresse extrême...

570  En croirai-je ma vue ?... Ô ciel ! C'est elle-même.

SCÈNE III.
Le prince, Zéangir, Azémire.

LE PRINCE

Azémire, est-ce vous ? Qui vous ouvre ces lieux ?

Quel miracle remplit le plus cher de mes voeux ?

Puis-je enfin devant vous montrer la violence

D'un amour loin de vous accru dans le silence ?

575  Comptiez-vous quelquefois, sensible à mes tourments,

Des jours dont ma tendresse a compté les moments ?

J'ose encor m'en flatter ; mais daignez me le dire.

Vous baissez vos regards, et votre coeur soupire !

Je vois... Ah ! Pardonnez, ne craignez point ses yeux ;

580  Qu'il soit le confident, le témoin de nos feux.

Je vous l'ai dit cent fois, c'est un autre moi-même.

Ce séjour, cet instant m'offrent tout ce que j'aime ;

Mon bonheur est parfait... Vous pleurez ?... Tu pâlis ?...

De douleur et d'effroi vos regards sont remplis...

ZÉANGIR

585  Ô tourments !

AZÉMIRE

Jour affreux !

LE PRINCE

Quel transport ! Quel langage !

Du sort qui me poursuit est-ce un nouvel outrage ?

ZÉANGIR

Non... c'est moi seul ici qu'opprime son courroux ;

C'est à moi désormais qu'il réserve ses coups.

Il me perce le coeur par la main la plus chère ;

590  J'aime, et pour mon rival il a choisi mon frère.

LE PRINCE

Cieux !

ZÉANGIR

Ma mère en secret, j'ignore à quel dessein,

Dans ce piège fatal m'a conduit de sa main.

Sa cruelle bonté, secondant mon adresse,

A permis à mes yeux l'aspect de la princesse ;

595  J'ai prodigué les soins d'un amour indiscret,

Pour attendrir, hélas ! Un coeur qui t'adorait.

Je venais à tes yeux dévoilant ce mystère...

À Azémire.

Cruelle ! Eh quel devoir, vous forçant à vous taire,

Me laissait enivrer de ce poison fatal ?

600  A-t-on craint de me voir haïr un tel rival ?

AZÉMIRE

Je l'avouerai, Seigneur, ce reproche m'étonne ;

L'ayant peu mérité, mon coeur vous le pardonne ;

J'en plains même la cause, et je crois qu'en secret

Déjà vous condamnez un transport indiscret.

Au prince.

605  Vous n'avez pas pensé, prince, que votre amante,

Négligeant d'étouffer une flamme imprudente,

Fière d'un autre hommage à ses yeux présenté,

Ait d'un frivole encens nourri sa vanité ;

Et me justifier, c'est vous faire une offense.

610  Mais puisque je vous dois expliquer mon silence,

Du repos d'un ami comptable devant vous,

Souffrez qu'en ce moment je rappelle entre nous

Quels serments redoublés me forçaient à lui taire

Un secret...

LE PRINCE

Ciel ! Madame, un secret pour mon frère !

615  Eh pouvais-je prévoir ?...

AZÉMIRE

Je sais que ce palais

Devait à tous les yeux me soustraire à jamais ;

Qu'entouré d'ennemis empressés à vous nuire,

De nos voeux mutuels vous n'avez pu l'instruire.

Hélas ! Me chargeait-t-on de ce soin douloureux,

620  Moi qui, dans ce séjour pour vous si dangereux,

Craignant mon coeur, mes yeux et mon silence même,

Vingt fois ai souhaité de me cacher qui j'aime ?

Mais, non : je lui parlais de vous, de vos vertus ;

Enfin, je vous nommais ; que fallait-il de plus ?

625  Et quand de son amour la prompte violence

A condamné ma bouche à rompre le silence,

J'ai vu son désespoir, tout prêt à s'exhaler,

Repousser le secret que j'allais révéler.

LE PRINCE

Oui, sans doute ; et ce trait manquait à ma misère ;

630  Je devais voir couler les larmes de mon frère,

Voir l'amitié, l'amour, unis, armés tous deux,

Contre un infortuné qui ne vit que pour eux.

Mon âme à l'espérance était encore ouverte ;

C'en est fait : je l'abjure, et le ciel veut ma perte ;

635  Je la veux comme lui, si je fais ton malheur.

ZÉANGIR

Ta perte !... achève, ingrat, de déchirer mon coeur.

Il te fallait... cruel ! As-tu la barbarie

D'offenser un rival qui tremble pour ta vie ?

Ta perte !... et de quel crime ?... il n'en est qu'un pour toi :

640  Tu viens de le commettre en doutant de ma foi.

Crois-tu que ton ami, dans sa jalouse ivresse,

Devienne ton tyran, celui de ta maîtresse ;

Abjure l'amitié, la vertu, le devoir,

Pour contempler partout les pleurs du désespoir,

645  Pour mériter son sort en perdant ce qu'il aime ?

Qui de nous deux ici doit s'immoler lui-même ?

Est-ce-toi qu'à mourir son choix a condamné ?

Ne suis-je pas enfin le seul infortuné ?

LE PRINCE

Arrête ! Peux-tu bien me tenir ce langage ?

650  C'est un frère, un ami qui me fait cet outrage !

Cruel ! Quand ton amour au mien veut s'immoler,

Est-ce par ton malheur qu'il faut me consoler ?

Que tu craignes ma mort qui t'assure le trône,

Cette vertu n'a rien dont la mienne s'étonne :

655  Le ciel en te privant d'un ami couronné,

Te ravirait bien plus qu'il ne t'aurait donné ;

Mais te voir à mes voeux sacrifier ta flamme,

Sentir tous les combats qui déchirent ton âme,

Et ne pouvoir t'offrir, pour prix de tes bienfaits,

660  Que le seul désespoir de t'égaler jamais :

Ce supplice est affreux, si tu peux me connaître.

ZÉANGIR

Va, ce seul sentiment m'a tout payé peut-être.

Mon frère, laisse-moi, dans mes voeux confondus,

Laisse-moi ce bonheur que donnent les vertus ;

665  Il me coûte assez cher pour que j'ose y prétendre ;

Tu dois vivre et m'aimer ; moi, vivre et te défendre.

Tout l'ordonne, le ciel, la nature, l'honneur.

Respecte cette loi qu'ils font tous à mon coeur,

Je t'en conjure ici par un frère qui t'aime,

670  Par toi, par tes malheurs... par ton amour lui-même.

à Azémire.

Joignez-vous à mes voeux ; c'est à vous de fléchir

Un coeur aimé de vous, qui peut vouloir mourir.

LE PRINCE, avec transport.

C'en est fait, je me rends ; ce coeur me justifie.

Je vous aime encor plus que je ne hais la vie.

675  Oui, dans les noeuds sacrés qui m'unissent à toi,

Ton triomphe est le mien, tes vertus sont à moi.

Va ; ne crains point, ami, que ma fierté gémisse,

Ni qu'opprimé du poids d'un si grand sacrifice,

Mon coeur de tes bienfaits puisse être humilié ;

680  Et connaît-on l'orgueil auprès de l'amitié !

SCÈNE IV.
Le Prince, Zéangir, Azémire, Achmet.

ACHMET

Pardonnez si déjà mon zèle en diligence

À vos épanchements vient mêler ma présence :

Mais d'un subit effroi le palais est troublé.

Déjà, près du sultan le vizir appelé,

Au prince.

685  Prodigue contre vous les conseils de la haine.

La moitié du sérail, que sa voix seule entraîne,

Séduite dès longtemps, s'intéresse pour lui ;

Même on dit qu'en secret un plus puissant appui...

Pardonnez... dans vos coeurs mes regards ont dû lire ;

690  Mais une mère... Hélas ! Je crains...

LE PRINCE

Qu'oses-tu dire ?

ZÉANGIR, transporté.

Achève.

ACHMET

Eh bien ! L'on dit qu'invisible à regret,

Sa main conduit les coups qu'on prépare en secret ;

On redoute un courroux qu'elle force au silence ;

On craint son artifice, on craint sa violence ;

695  Mais un bruit dont surtout mon coeur est consterné...

Le sultan veut la voir, et l'ordre en est donné.

AZÉMIRE

Ciel !

ACHMET

On tremble, on attend cette grande entrevue ;

On parle d'une lettre au sultan inconnue.

LE PRINCE, à Zéangir.

Dieu ! Mon sort voudrait-il ?... Tu sauras tout...

ACHMET

Seigneur,

700  Contre un juste courroux défendez votre coeur.

Vous ignorez quel ordre et quel projet sinistre

Mena dans votre camp un odieux ministre.

Le vizir (je voudrais en vain vous le cacher)

Aux bras de vos soldats devait vous arracher.

LE PRINCE

705  Que dis-tu ?

ACHMET

Le péril arrêta son audace.

Cher prince, devant vous si mes pleurs trouvent grâce,

Si mes voeux, si mes soins méritent quelque prix,

Si d'un vieillard tremblant vous souffrez les avis,

Modérez vos transports ; et, loin d'aigrir un père,

710  Réveillez dans son coeur sa tendresse première ;

Il aima votre enfance, il aime vos vertus.

Vous pourriez... pardonnez. Je n'ose en dire plus.

À de plus chers conseils mon coeur vous abandonne,

Et vole à d'autres soins que mon zèle m'ordonne.

SCÈNE V.
Zéangir, Le Prince, Azémire.

ZÉANGIR

715  Quel est donc le péril dont je t'ai vu frémir ?

Cette lettre fatale... ami, daigne éclaircir...

LE PRINCE

J'accroîtrai tes douleurs.

ZÉANGIR

Parle.

LE PRINCE

Avant que mon père

Demandât la princesse en mes mains prisonnière,

Thamas secrètement députa près de moi,

720  Et pour briser ses fers et pour tenter ma foi.

Ami, tu me connais ; et mon devoir t'annonce,

Malgré mes voeux naissants, quelle fut ma réponse ;

Mais lorsque, chaque jour, ses vertus, ses attraits...

Je t'arrache le coeur...

ZÉANGIR

Non, mon coeur est en paix.

725  Poursuis.

LE PRINCE

Ô ciel !... Eh bien ! Brûlant d'amour pour elle,

Et depuis, accablé d'une absence cruelle,

Je crus que je pouvais, sans blesser mon devoir,

De la paix à Thamas présenter quelque espoir,

Et demander, pour prix d'une heureuse entremise

730  Que la main de sa fille à ma foi fût promise.

Nadir, de mes desseins fidèle confident,

Autorisé d'un mot, partit secrètement ;

J'attendais son retour. J'apprends qu'en Assyrie

Attaqué, défendant mon secret et sa vie,

735  Accablé sous le nombre, il avait succombé.

ZÉANGIR

Je vois dans quelles mains ce billet est tombé.

Je vois ce que prépare une haine inhumaine :

Cette lettre aujourd'hui vient d'enhardir sa haine.

Hélas ! De toi bientôt dépendront ses destins,

740  Bientôt son empereur...

LE PRINCE

Que dis-tu ? Quoi ! Tu crains...

ZÉANGIR

Non, mon âme à ta foi ne fait point cette offense,

Sans crainte pour ses jours, je vole à ta défense.

Je vois quels coups bientôt doivent m'être portés :

Il en est un surtout... j'en frémis... écoutez.

745  Je jure ici par vous que, dans cette journée,

Si je pouvais surprendre en mon âme indignée,

Quelque désir jaloux, quelque perfide espoir,

Capable un seul moment d'ébranler mon devoir,

Dans ce coeur avili... non, il n'est pas possible...

750  Le ciel me soutiendra dans cet instant terrible,

Et satisfait d'un coeur trop longtemps combattu,

De l'affront d'un remords sauvera ma vertu.

ACTE III

SCÈNE I.
Soliman, Roxelane.

SOLIMAN

Prenez place, madame ; il faut que, dans ce jour,

Votre âme à mes regards se montre sans détour :

755  Le prince dans ces lieux vient enfin de se rendre.

ROXELANE

Les cris de ses soldats viennent de me l'apprendre.

SOLIMAN

J'entrevois par ce mot vos secrets sentiments ;

Vous jugerez des miens : daignez quelques moments

Vous imposer la loi de m'entendre en silence.

760  Mon fils a mérité ma juste défiance ;

Et son retour, d'ailleurs fait pour me désarmer,

Avec quelque raison peut encor m'alarmer.

Sans doute je suis loin de lui chercher des crimes ;

Mais il faut éclaircir des soupçons légitimes.

765  Vos yeux, si du vizir j'explique les discours,

Ont surpris des secrets d'où dépendent mes jours.

Je n'examine point si, pour mieux me confondre,

De concert avec lui... vous pourrez me répondre.

Hélas ! Il est affreux de soupçonner la foi

770  Des coeurs que l'on chérit et qu'on croyait à soi ;

Mais au bord du tombeau telle est ma destinée.

Par d'autres intérêts maintenant gouvernée,

Aux soins de l'avenir vous croyez vous devoir ;

Je conçois vos raisons, vos craintes, votre espoir ;

775  Et, malgré mes vieux ans, ma tendresse constante

À vos destins futurs n'est point indifférente.

Mais vous n'espérez point que, pour votre repos,

Je répande le sang d'un fils et d'un héros.

Son juge, en ce moment, se souvient qu'il est père.

780  Je ne veux écouter ni soupçons ni colère.

Ce sérail, qui, jadis, sous de cruels sultans,

Craignait de leurs fureurs les caprices sanglants,

A connu, dans le cours d'un règne plus propice,

Quelquefois ma clémence, et toujours ma justice.

785  Juste envers mes sujets, juste envers mes enfants,

Un jour ne perdra point l'honneur de quarante ans.

Après un tel aveu, parlez, je vous écoute ;

Mais que la vérité s'offre sans aucun doute.

Je dois, s'il faut porter un jugement cruel,

790  En répondre à l'état, à l'avenir, au ciel.

ROXELANE

Seigneur, d'étonnement je demeure frappée.

De vous, de votre fils en secret occupée,

J'ai dû, sans m'expliquer sur ce grand intérêt,

Muette avec l'empire, attendre son arrêt.

795  Mais, puisque le premier vous quittez la contrainte

D'un silence affecté, trop semblable à la feinte,

De mon âme à vos yeux j'ouvrirai les replis :

Je déteste le prince et j'adore mon fils ;

Ainsi que vous, du moins, je parle avec franchise ;

800  Et, loin qu'avec effort ma haine se déguise,

J'ose entreprendre ici de la justifier,

Vous invitant vous-même à vous en défier.

Je ne vous cache point (Qu'est-il besoin de feindre ? )

Que prompte en ce péril à tout voir, à tout craindre,

805  J'ai d'un vizir fidèle emprunté les avis,

Et moi-même éclairé les pas de votre fils.

Tout fondait mes soupçons ; un père les partage.

Eh ! Qui donc, en effet, pourrait voir sans ombrage

Un jeune ambitieux qui, d'orgueil enivré,

810  Des coeurs qu'il a séduits, disposant à son gré,

À vous intimider semble mettre sa gloire,

Et croit tenir ce droit des mains de la victoire ?

Qui, mandé par son maître, a, jusques à ce jour,

Fait douter de sa foi, douter de son retour,

815  Et du grand Soliman a réduit la puissance

À craindre, je l'ai vu, sa désobéissance ?

Qui, j'ose l'attester, et mes garants sont prêts,

Achète ici les yeux ouverts sur vos secrets,

Parle, agit en sultan ; et, si l'on veut l'entendre,

820  Et la guerre et la paix de lui seul vont dépendre.

Oui, seigneur, oui, vous dis-je, et peut-être aujourd'hui

Vous en aurez la preuve et la tiendrez de lui.

SOLIMAN

Ciel !

ROXELANE

D'un fils, d'un sujet est-ce donc la conduite ?

Et depuis quand, seigneur, n'en craint-on plus la suite ?

825  Est-ce dans ce séjour ?... vainement sous vos lois,

La clémence en ces lieux fit entendre sa voix ;

Une autre voix peut-être y parle plus haut qu'elle,

La voix de ces sultans qu'une main criminelle,

Sanglants, a renversés aux genoux de leurs fils ;

830  La voix des fils encor qui, près du trône assis,

N'ont point devant ce trône assez courbé la tête.

Il le sait : d'où vient donc que nul frein ne l'arrête ?

Sans doute mieux qu'un autre il connaît son pouvoir ;

De l'empire, en effet, il est l'unique espoir.

835  Eh ! Qui d'un peuple ingrat n'a vu cent fois l'ivresse

Oser à vos vieux ans égaler sa jeunesse,

Et d'un héros, l'honneur des sultans, des guerriers,

Devant un fier soldat abaisser les lauriers ?

Qui peut vous rassurer contre tant d'insolence ?

840  Est-ce un camp qui frémit aux portes de Byzance ?

Un peuple de mutins, d'esclaves factieux,

De leur maître indigné tyrans capricieux ?

Ah ! Seigneur, est-ce ainsi (je vous cite à vous-même)

Que, rassurant Sélim, dans un péril extrême,

845  Vous vîntes dans ses mains ici vous déposer,

Quand ces mêmes soldats, ardents à tout oser,

Pour vous, malgré vous seul, pleins d'un zèle unanime,

Rebelles, prononçaient votre nom dans leur crime ?

On vous vit accourir, seul, désarmé, soumis,

850  Plein d'un noble courroux contre ses ennemis,

Et tombant à ses pieds, otage volontaire,

Échapper au malheur de détrôner un père.

Tel était le devoir d'un fils plus soupçonné,

Et votre exemple au moins l'a déjà condamné.

SOLIMAN

855  Ce qu'a fait Soliman, Soliman dut le faire.

Celui qui fut bon fils doit être aussi bon père,

Et quand vous rappelez ces preuves de ma foi,

Votre voix m'avertit d'être digne de moi.

Des revers des sultans vous me tracez l'image :

860  Je reconnais vos soins, madame ; et je présage

Que, grâce aux miens peut être, un sort moins rigoureux

Écartera mon nom de ces noms malheureux.

Trop d'autres, négligeant le devoir qui m'arrête,

À des fils soupçonnés ont demandé leur tête.

865  Oui : mais n'ont-ils jamais, après ces rudes coups,

Détesté les transports d'un aveugle courroux ?

Hélas ! Si ce moment doit m'offrir un coupable,

Peut-être que mon sort est assez déplorable.

Serais-je donc rangé parmi ces souverains

870  Qu'on a vus, de leurs fils juges trop inhumains,

Réduits à s'imposer ce fatal sacrifice ?

Malheureux qu'on veut plaindre et qui faut qu'on haïsse !

Quelqu'éclat dont leur règne ait ébloui les yeux,

De ces grands châtiments le souvenir affreux,

875  Éternisant l'effroi qu'imprime leur mémoire,

Mêle un sombre nuage aux rayons de leur gloire.

Le nom de Soliman, madame, a mérité

De parvenir sans tache à la postérité.

Dans mon coeur vainement votre cruelle adresse

880  Cherche d'un vil dépit la vulgaire faiblesse,

Et voudrait par la haine irriter mes soupçons ;

J'écarte ici la haine et pèse les raisons.

L'intérêt de mon sang me dit, pour le défendre,

Qu'un coupable en ces lieux eût tremblé de se rendre ;

885  Qu'adoré des soldats... Je l'étais comme lui.

ROXELANE

Comme lui, des persans imploriez-vous l'appui ?

SOLIMAN

Des persans... Lui ! Grands dieux !... Je retiens ma colère...

Ce ne pas vous ici que doit en croire un père.

Que des garants certains à mes yeux présentés,

890  Que la preuve à l'instant...

ROXELANE

Je le veux.

SOLIMAN, se levant.

Arrêtez.

Je redoute un courroux trop facile à surprendre.

Son maître en vain frémit, son juge doit l'entendre.

Que mon fils soit présent... faites venir mon fils.

Roxelane se lève, le vizir paraît.

Que veut-on ?

SCÈNE II.
Soliman, Roxelane, Osman.

OSMAN

J'attendais le moment d'être admis.

895  Seigneur, je viens chercher des ordres nécessaires.

Ali, ce brave Ali, ce chef des janissaires,

Qui, même sous Sélim, s'est illustré jadis,

Et, malgré son grand âge, a suivi votre fils,

Se flatte qu'à vos pieds vous daignerez l'admettre ;

900  Il apporte un secret qu'il a craint de commettre :

Le salut de l'empire, a-t-il dit, en dépend,

Et des moindres délais il me rendait garant.

Je cru que son grand nom, ses exploits...

SOLIMAN

Qu'il paraisse.

ROXELANE, à part.

Que veut-il ?

SOLIMAN, lui faisant signe de sortir.

Vous savez quelle est votre promesse.

ROXELANE

905  Je ne reparaîtrai que la preuve à la main.

SCÈNE III.
Soliman, Osman, Ali.

SOLIMAN

Quel soin pressant t'amène, et quel est ton dessein ?

Veux-tu qu'il se retire ?

ALI

Il le faudrait peut-être.

Mais je viens contre lui m'adresser à son maître ;

Qu'il demeure, il le peut. Sultan, tu ne crois pas

910  Que j'eusse d'un rebelle accompagné les pas.

Ton fils, ainsi que moi, vit et mourra fidèle.

J'ai su calmer des siens et la fougue et le zèle ;

Ils te révèrent tous. Mais on craint les complots

Que la haine en ces lieux trame contre un héros.

915  "Ah ! Du moins, disaient-ils, dans leur secret murmure

Ah ! Si la vérité confondait l'imposture !

Si, détrompant un maître et cherchant ses regards

Elle osait pénétrer ces terribles remparts !

Mais la mort punirait un zèle téméraire. "

920  On peut près du cercueil hasarder de déplaire.

Sultan, d'un vieux guerrier ces restes languissants,

Ce sang, dans les combats prodigué soixante ans,

Exposés pour ton fils que tout l'empire adore,

S'ils sauvaient un héros te serviraient encore,

925  De notre amour pour lui ne prends aucuns soupçons ;

C'est le grand Soliman qu'en lui nous chérissons ;

Il nous rend tes vertus, et tu permets qu'on l'aime.

Mais crains ses ennemis, crains ton pouvoir suprême,

Crains d'éternels regrets, et surtout un remords.

930  J'ai rempli mon devoir : ordonnes-tu ma mort ?

SOLIMAN

J'estime ce courage et ce zèle sincère ;

Je permets à tes yeux de lire au coeur d'un père.

Ne crains point un courroux imprudent ni cruel.

J'aime un fils innocent, je le hais criminel :

935  Ne crains pour lui que lui. L'audace et l'artifice

En moi de leurs fureurs n'auront point un complice.

Contiens dans son devoir le soldat turbulent ;

Leur idole répond d'un caprice insolent.

Sans dicter mon arrêt, qu'on l'attende en silence.

940  Tu peux de ce séjour sortir en assurance :

Va, les coeurs généreux ne craignent rien de moi.

ALI

Sur le sort de ton fils je suis donc sans effroi.

SCÈNE IV.
Soliman, le Prince.

SOLIMAN

Approchez : à mon ordre on daigne enfin se rendre.

J'ai cru qu'avant ce jour je pouvais vous attendre.

LE PRINCE

945  Un devoir douloureux a retenu mes pas ;

Une mère, seigneur, expirante en mes bras...

SOLIMAN

Elle n'est plus !... je dois des regrets à sa cendre.

LE PRINCE

Occupée, en mourant, d'un souvenir trop tendre...

SOLIMAN

C'est assez. Plut au ciel qu'à de justes raisons

950  Je pusse voir encor céder d'autres soupçons,

Sans que de vos soldats l'audace et l'insolence

Vinssent d'un fils suspect attester l'innocence !

LE PRINCE

Ne me reprochez point leurs transports effrénés,

Qu'en ces lieux ma présence a déjà condamnés.

955  Ah ! Seigneur, si pour moi l'excès de leur tendresse

Jusqu'à l'emportement a poussé leur ivresse,

Daignez ne l'imputer, hélas ! Qu'à mon malheur :

C'est mon funeste sort qui parle en ma faveur.

Privé de vos bontés où je pouvais prétendre,

960  J'inspire une pitié plus pressante et plus tendre.

SOLIMAN

Peut-être il vaudrait mieux leur en inspirer moins :

Peut-être qu'un sujet devait borner ses soins

À savoir obéir, à faire aimer sa gloire,

À servir sans orgueil, à ne point laisser croire

965  Que ses desseins secrets, de la Perse approuvés...

LE PRINCE

Oh ciel ! Le croyez vous !

SOLIMAN

Non, puisque vous vivez.

SCÈNE V.
Les précédents, Roxelane.

ROXELANE, à Soliman.

Sultan, vous pourrez voir ma promesse accomplie.

Au prince.

Prince, un destin cruel m'a fait votre ennemie ;

Mais cette haine, au moins, en s'attaquant à vous,

970  Dans la nuit du secret ne cache point ses coups :

Vous êtes accusé, vous pourrez vous défendre.

LE PRINCE

À ce trait généreux j'avais droit de m'attendre.

SOLIMAN, prenant la lettre.

"À vos désirs on refusa la paix :

Un heureux changement vous permet d'y prétendre.

975  Victorieux par moi, peut être à mes souhaits

Le sultan voudra condescendre.

Les raisons de cette offre et le prix que j'y mets,

Je les tairai ; Nadir doit seul vous les apprendre. "

Que vois-je ? Avouerez-vous cette lettre, ce seing ?

LE PRINCE

980  Oui ; ce billet, seigneur, fut tracé de ma main.

SOLIMAN

Holà ! Gardes.

LE PRINCE

Je dois vous paraître coupable,

Je le sais. Cependant, si le sort qui m'accable

Souffrait que votre fils pût se justifier,

Si mon coeur à vos yeux se montrait tout entier...

ROXELANE

Au prince.

985  Il le faut...

Au sultan.

Permettez...

Au prince.

Vous n'avez rien à craindre ;

Parlez, Nadir n'est plus, et vous pouvez tout feindre.

LE PRINCE

Barbare ! à cet opprobre étais-je réservé ?

Par pitié, si mon crime à vos yeux est prouvé,

D'un père, d'un sultan déployez la puissance ;

990  Par mille affreux tourments éprouvez ma constance :

Je puis chérir des coups que vous aurez portés ;

Mais ne me livrez point à tant d'indignités.

Votre gloire l'exige, et votre fils peut croire...

SOLIMAN

Perfide ! Il te sied bien d'intéresser ma gloire !

995  Toi qui veux la flétrir, toi, l'ami des persans !

Toi qui, devant leur maître, avilis mes vieux ans !

Qui, sachant contre lui quelle fureur m'anime...

LE PRINCE

Ah ! Croyez que son nom fait seul mon plus grand crime ;

Que, sans ce fier courroux, j'aurais pu... non, jamais.

Montrant Roxelane.

1000  J'ai mérité la mort, et voilà mes forfaits.

Cette lettre en vos mains, seigneur, m'accusait-elle,

Quand d'avance par vous traité comme un rebelle,

L'ordre de m'arrêter dans mon camp ?

SOLIMAN

Justes cieux !

Tu savais... je vois tout. D'un écrit odieux

1005  Ta bouche en ce moment m'éclaircit le mystère ;

Il demande à Thamas des secours contre un père.

LE PRINCE

Quoi ! Ce secret fatal qu'à l'instant dans ces lieux...

SOLIMAN

Traître ! C'en est assez. Qu'on l'ôte de mes yeux.

SCÈNE VI.
Les précédents, Zéangir.

LE PRINCE, voyant Zéangir.

Ciel !

ZÉANGIR, à part.

Mon père, daignez... Ô mère trop cruelle !

SOLIMAN

1010  Quoi ! Sans être appelé ?

ROXELANE

Quelle audace nouvelle !

SOLIMAN

Qu'on m'en réponde, allez.

ZÉANGIR

Suspendez un moment.

LE PRINCE

Ah ! Qu'il suffise au moins à cet embrassement.

Va, de ton amitié cette preuve dernière

A trop bien démenti les fureurs de ta mère ;

1015  Elle surpasse tout, sa rage et mes malheurs,

Et la haine qu'on doit à ses persécuteurs.

Il sort.

SCÈNE VII.
Soliman, Roxelane, Zéangir.

SOLIMAN

Quel orgueil !

ZÉANGIR

Ah ! Craignez que dans votre vengeance...

SOLIMAN

Je veux bien de ce zèle excuser l'imprudence ;

Et j'aimerais, mon fils, à vous voir généreux,

1020  Si le crime du moins pouvait être douteux :

Mais ne me parlez point en faveur d'un perfide

Qui peut-être déjà médite un parricide.

à Roxelane.

J'excuse votre haine, et je vais de ce pas

Prévenir les effets de ses noirs attentats.

SCÈNE VIII.
Roxelane, Zéangir.

ZÉANGIR

1025  Quoi ! Déjà votre haine a frappé sa victime !

Un père en un moment la trouve légitime !

ROXELANE

Pour convaincre un coupable, il ne faut qu'un instant.

ZÉANGIR

Si vous n'aviez un fils, il serait innocent.

ROXELANE

Le ciel me l'a donné, peut-être en sa colère.

ZÉANGIR

1030  Le ciel vous l'a donné... pour attendrir sa mère.

Je veux croire et je crois que, prête à l'opprimer,

Contre un coupable ici vous pensez vous armer ;

Et l'amour maternel que dans vous je révère

(Car je combats des voeux dont la source m'est chère),

1035  Abusant vos esprits sur moi seul arrêtés,

Vous persuade encor ce que vous souhaitez ;

Mais cet amour vous trompe, et peut être funeste.

ROXELANE

Dieu ! Quel aveuglement ! Le crime est manifeste,

Son père en a tenu le gage de sa main.

ZÉANGIR, à part.

1040  Que ne puis-je parler ?

ROXELANE

Vous frémissez en vain.

Abandonnez un traître à son sort déplorable.

Vous l'aimiez vertueux, oubliez-le coupable.

Ou, si votre amitié lui donne quelques pleurs,

Voyez du moins, voyez, à travers vos douleurs,

1045  Quel brillant avenir le destin vous présente ;

Cet éclat des sultans, cette pompe imposante,

L'univers de vos lois docile adorateur,

Et la gloire plus belle encor que la grandeur,

La gloire que vos voeux...

ZÉANGIR

Sans doute elle m'anime.

ROXELANE

1050  Un trône ici la donne.

ZÉANGIR

Un trône acquis sans crime.

ROXELANE

Quel crime commets-tu ?

ZÉANGIR

Ceux qu'on commet pour moi.

Des attentats d'autrui je profite pour toi.

ZÉANGIR

Vous le croyez coupable, et c'est là votre excuse.

Mais moi qui vois son coeur, mais moi que rien

1055  N'abuse...

ROXELANE

Tu pleureras un jour quand l'absolu pouvoir...

ZÉANGIR

A-t-on jamais pleuré d'avoir fait son devoir ?

ROXELANE

J'ai pitié, mon cher fils, d'un tel excès d'ivresse ;

Je vois avec quel art, séduisant ta jeunesse,

Il a su, plus prudent, par cette illusion,

1060  T'écartant du sentier de son ambition...

ZÉANGIR

Quoi ! Vous doutez...

ROXELANE

Eh bien, je veux le croire, il t'aime ;

Ainsi que toi, mon fils, il se trompe lui-même.

Vous ignorez tous deux, dans votre aveugle erreur,

Et le coeur des humains et votre propre coeur.

1065  Mais le temps, d'autres voeux, l'orgueil de la puissance,

Du monarque au sujet cet intervalle immense,

Tout va briser bientôt un noeud mal affermi,

Et sur le trône un jour tu verras...

ZÉANGIR

Un ami.

ROXELANE

L'ami d'un maître ! Ô ciel ! Ah ! Quitte un vain prestige.

ZÉANGIR

1070  Jamais.

ROXELANE

Les ottomans ont-ils vu ce prodige ?

ZÉANGIR

Ils le verront.

ROXELANE

Mon fils, songes-tu dans quels lieux ?...

Encor si tu vivais dans ces climats heureux,

Qui, grâce à d'autres moeurs, à des lois moins sévères,

Peuvent offrir des rois que chérissent leurs frères ;

1075  Où, près du maître assis, brillants de sa splendeur,

Quelquefois partageant le poids de sa grandeur,

Ils vont à des sujets placés loin de sa vue

De leurs devoirs sacrés rappeler l'étendue ;

Et, marchant sur sa trace, aux conseils, aux combats,

1080  Recueillent les honneurs attachés à ses pas !

Qu'à ce prix signalant l'amitié fraternelle,

On mette son orgueil à s'immoler pour elle,

Je conçois cet effort. Mais en ces lieux ! Mais toi !...

ZÉANGIR

Il est fait pour mon âme, il est digne de moi.

1085  Est-ce donc un effort que de chérir son frère ?

Serait-ce une vertu quelque part étrangère ?

Ai-je dû m'en défendre ? Et quel coeur endurci

Ne l'eût aimé partout comme je l'aime ici ?

Partout il eût trouvé des coeurs aussi sensibles,

1090  Un père, hélas ! Plus doux... des destins moins terribles.

Non, vous ne savez pas tout ce que je lui dois.

Si mon nom près du sien s'est placé quelquefois,

C'est lui qui vers l'honneur appelait ma jeunesse,

Encourageait mes pas, soutenait ma faiblesse ;

1095  Sa tendresse inquiète au milieu des combats,

Prodigue de ses jours, m'arrachait au trépas ;

La gloire enfin, ce bien qu'avec excès on aime,

Dont le coeur est avare envers l'amitié même,

Lui semblait le trahir, et manquait à ses voeux,

1100  Si son éclat du moins ne nous couvrait tous deux.

Cent fois...

ROXELANE

Ah ! C'en est trop : va, quoiqu'il ait pu faire,

Tu peux tout acquitter par le sang de ta mère.

ZÉANGIR

Ô ciel !

ROXELANE

Oui, par mon sang ! Lui seul doit expier

Des affronts que jamais rien ne fait oublier.

1105  Sous les yeux de son fils, ma rivale en silence

Vingt ans de ses appas a pleuré l'impuissance.

Il l'a vue exhaler, dans ses derniers soupirs,

L'amertume et le fiel de ses longs déplaisirs ;

Il revient poursuivi de cette affreuse image ;

1110  Et, lorsque mon nom seul doit exciter sa rage,

Il me voit, calme et fière, annonçant mon dessein,

Lui montrer son forfait attesté par son seing.

Dis-moi si, pour le trône élevé dès l'enfance,

Le plus fier des humains oubliera cette offense.

ZÉANGIR

1115  Je vais vous étonner ; le plus fier des humains

Verrait, sans se venger, la vengeance en ses mains ;

Le plus fier des humains est encore le plus tendre...

Je prévoyais qu'ici vous ne pourriez m'entendre ;

Mais, quoi que vous pensiez, je le connais trop bien...

ROXELANE

1120  Insensé !

ZÉANGIR

Votre coeur ne peut juger le sien ;

Pardonnez. Mon respect frémit de ce langage ;

Mais vous concevez mal qu'on pardonne un outrage.

Un autre l'a conçu. Je réponds de sa foi,

Et vos jours sont sacrés pour lui comme pour moi ;

1125  Il sait trop qu'à ce coup je ne pourrais survivre.

ROXELANE

J'entends... pour prix des soins où l'amitié vous livre,

Sa bonté souffrira que du plus beau destin

Je coure dans l'opprobre ensevelir la fin ;

Et ramper, vile esclave, et rebut de sa haine,

1130  En ces lieux où vingt ans j'ai marché souveraine.

Décidons notre sort, et daignez écouter

Ce qu'un amour de mère avait su me dicter.

De mon époux bientôt je vais pleurer la perte ;

Et de la gloire ici la barrière est ouverte :

1135  Soliman la cherchait ; mais détestant Thamas,

Malgré moi cette haine en détournait ses pas.

Loin de porter ses coups à la Perse abattue,

Dans ses vastes déserts sans fruit toujours vaincue,

Il fallait s'appuyer des secours du persan

1140  Contre les vrais rivaux de l'empire ottoman.

L'hymen fait les traités ; et la main d'Azémire

Pourrait unir par vous et l'un et l'autre empire.

ZÉANGIR

Par moi !

ROXELANE

J'offre à vos voeux la gloire et le bonheur.

ZÉANGIR

Le bonheur ! Désormais est-il fait pour mon coeur ?

1145  Si vous saviez...

ROXELANE

Mon fils : je sais tout.

ZÉANGIR

Que dit-elle ?

ROXELANE

Vous l'aimez.

ZÉANGIR

Je l'adore, et je fuis... ah, cruelle !

Ô ciel, dont la rigueur vend si cher les vertus,

D'un coeur au désespoir n'exige rien de plus.

SCÈNE IX.

ROXELANE,seule.

Voilà donc de ce coeur quel est l'endroit sensible !

1150  Allons, frappons un coup plus sûr et plus terrible.

Mon fils est amoureux, sans doute il est aimé ;

Intéressons l'objet dont il est enflammé.

Pour être ambitieux, il porte un coeur trop tendre ;

Mais l'amour va parler, j'ose tout en attendre.

1155  Espérons. Qui pourrait triompher en un jour

Des charmes de l'empire et de ceux de l'amour ?

ACTE IV

SCÈNE I.
Zéangir, Azémire.

AZÉMIRE

Non, je n'ai point douté qu'un héroïque zèle

Ne signalât toujours votre amitié fidèle ;

Je vous ai trop connu. Votre frère arrêté,

1160  Aujourd'hui, de vous seul attend la liberté.

La sultane me quitte ; et, dans sa violence...

Quel entretien fatal et quelle confidence !

De ses desseins secrets complice malgré moi,

Ainsi que ma douleur j'ai caché mon effroi.

1165  Je respire par vous ; et, dans ma tendre estime,

J'ose encore implorer un rival magnanime :

Je tremble pour le prince ; et mes voeux éperdus

Lui cherchent un asile auprès de vos vertus.

ZÉANGIR

J'ai subi comme vous cette épreuve cruelle,

1170  Je n'ai pu désarmer une main maternelle.

Ma mère, en son erreur, se flatte qu'aujourd'hui

Vos voeux, fixés pour moi, me parlent contre lui ;

Que le sang de Thamas doit détester mon frère.

Ignorant mon malheur, elle croit, elle espère

1175  Que la séduction d'un amour mutuel

M'intéresse par vous à son projet cruel :

Il sera confondu. Déjà jusqu'à mon père

Une lettre en secret a porté ma prière :

On l'a vu s'attendrir ; ses larmes ont coulé ;

1180  C'est par son ordre ici que je suis appelé.

J'obtiendrai qu'à ses yeux le prince reparaisse ;

Je saurai pour son fils réveiller sa tendresse.

Songez, dans vos frayeurs, qu'il lui reste un appui ;

Et tant que je vivrai, ne craignez rien pour lui.

AZÉMIRE

1185  Je retiens les transports de ma reconnaissance.

Mais, par pitié peut-être, on nous rend l'espérance :

Pour mieux me rassurer, vous cachez vos terreurs ;

Vous détournez les yeux en essuyant mes pleurs.

Que de périls pressants ! Le vizir, votre mère,

1190  Moi même, cette lettre et ce fatal mystère,

Un sultan soupçonneux, l'ivresse des soldats,

L'horreur de Soliman pour le nom de Thamas,

Horreur toujours nouvelle et par le temps accrue,

Que sans fruit la sultane a même combattue !

1195  Ah ! Si, dans les dangers qu'on redoute pour moi,

Ceux du prince à mon coeur inspiraient moins d'effroi,

Je vous dirais : forcez son généreux silence,

Dévoilez son secret, montrez son innocence :

Heureuse si j'avais, en voulant le sauver,

1200  Et des périls plus grands, et la mort à braver !

ZÉANGIR

Comme elle sait aimer ! Je vois toute ma perte.

Pardonnez ; ma blessure un instant s'est ouverte ;

Laissez-moi : loin de vous je suis plus généreux ;

Le sultan va paraître : on vient. Fuyez ces lieux.

SCÈNE II.
Soliman, Zéangir.

ZÉANGIR

1205  Souffrez qu'à vos genoux j'adore l'indulgence

Qui rend à mes regards votre auguste présence,

Et d'un ordre sévère adoucit la rigueur.

SOLIMAN

Touché de tes vertus, satisfait de ton coeur,

D'un sentiment plus doux je n'ai pu me défendre.

1210  Dans ces premiers moments, j'ai bien voulu t'entendre :

Mais que vas-tu me dire en faveur d'un ingrat

Dont ce jour a prouvé le rebelle attentat ?

De ce triste entretien quel fruit peux-tu prétendre ?

Et de ma complaisance, hélas ! Que dois-je attendre,

1215  Hors la douceur de voir que le ciel aujourd'hui

Me laisse au moins en toi plus qu'il ne m'ôte en lui ?

ZÉANGIR

Il n'est point prononcé, cet arrêt sanguinaire !

Le prince a pour appui les bontés de son père.

Vous l'aimâtes, seigneur ; je vous ai vu cent fois

1220  Entendre avec transport et compter ses exploits,

Des splendeurs de l'empire en tirer le présage,

Et montrer ce modèle à mon jeune courage.

Depuis plus de huit ans éloigné de ces lieux,

On a de ses vertus détourné trop vos yeux.

SOLIMAN

1225  Quoi ! Quand toi-même as vu jusqu'où sa violence

A fait de ses adieux éclater l'insolence !

ZÉANGIR

Gardez de le juger sur un emportement,

D'une âme au désespoir rapide égarement.

Vous savez quel affront enflammait son courage.

1230  On excuse l'orgueil qui repousse un outrage.

SOLIMAN

De l'orgueil devant moi ! Menacer à mes yeux !

Dès longtemps... pardonnez, il était malheureux ;

Dans les rigueurs du sort son âme était plus fière :

Tels sont tous les grands coeurs, tel doit être mon frère.

1235  Rendez-lui vos bontés, vous le verrez soumis,

Embrasser vos genoux, vous rendre votre fils ;

J'en réponds.

SOLIMAN

Eh ! Pourquoi réveiller ma tendresse,

Quand je dois à mon coeur reprocher ma faiblesse,

Quand un traître aujourd'hui sollicite Thamas,

1240  Quand son crime avéré ?...

ZÉANGIR

Seigneur, il ne l'est pas :

Croyez-en l'amitié qui me parle et m'anime ;

De tels noeuds ne sont point resserrés par le crime.

Quels que soient les garants qu'on ose vous donner,

Croyez qu'il est des coeurs qu'on ne peut soupçonner.

1245  Eh ! Qui sait, si, fermant la bouche à l'innocence...

SOLIMAN

Va, son forfait lui seul l'a réduit au silence.

Eh ! Peut-il démentir ce camp, dont les clameurs

Déposent contre lui pour ses accusateurs ?

ZÉANGIR

Oui. Souffrez seulement qu'il puisse se défendre.

1250  Daignez, daignez du moins le revoir et l'entendre.

SOLIMAN

Que dis-tu ! Ciel ! Qui ? Lui ! Qu'il paraisse à mes yeux !

Me voir encor braver par cet audacieux !

ZÉANGIR

Eh quoi ! Votre vertu, seigneur, votre justice,

De ses persécuteurs se montrerait complice !

1255  Vous avez entendu ses mortels ennemis,

Et pourriez, sans l'entendre, immoler votre fils,

L'héritier de l'empire ! Ah ! Son père est trop juste.

Où serait, pardonnez, cette clémence auguste,

Qui dicta vos décrets, par qui vous effacez

1260  Nos plus fameux sultans, près de vous éclipsés ?

SOLIMAN

Eh ! Qui l'atteste mieux, dis-moi, cette clémence,

Que les soins paternels qu'avait pris ma prudence

D'étouffer mes soupçons, d'exiger qu'en ma main

Fût remis du forfait le gage trop certain ;

1265  D'ordonner que, présent, et prêt à les confondre,

À ses accusateurs lui-même il pût répondre ?

Hélas ! Je m'en flattais ; et lorsque ses soldats

Menacent un sultan des derniers attentats,

Qu'ils me bravent pour lui, réponds-moi, qui m'arrête ?

1270  Quel autre dans leur camp n'eût fait voler sa tête ?

Et moi, loin de frapper, je tremble en ce moment

Que leur zèle, poussé jusqu'au soulèvement,

Malgré moi ne m'arrache un ordre nécessaire.

Eh ! Qui sait, si tantôt, secondant ta prière,

1275  Ce reste de bonté, qui m'enchaîne le bras,

N'a point porté vers toi mes regrets et mes pas ;

Si je n'ai point cherché, dans l'horreur qui m'accable,

À pleurer avec toi le crime et le coupable ?

Hélas ! Il est trop vrai qu'au déclin de mes ans,

1280  Fuyant des yeux cruels, suspects, indifférents,

Contraint de renfermer mon chagrin solitaire,

J'ai chéri l'intérêt que tu prends à ton frère ;

Et qu'en te refusant, ma douleur aujourd'hui

Goûte quelque plaisir à te parler de lui.

ZÉANGIR

1285  Vous l'aimez, votre coeur embrasse sa défense.

Ah ! Si vos yeux trop tard voyaient son innocence ;

Si le sort vous condamne à cet affreux malheur,

Avouez qu'en effet vous mourrez de douleur.

SOLIMAN

Oui. Je mourrais, mon fils, sans toi, sans ta tendresse,

1290  Sans les vertus qu'en toi va chérir ma vieillesse.

Je te rends grâce, ô ciel, qui, dans ta cruauté,

Veux que mon malheur même adore ta bonté ;

Qui, dans l'un de mes fils, prenant une victime,

De l'autre me fais voir la douleur magnanime,

1295  Oubliant les grandeurs dont il doit hériter,

Pleurant au pied du trône et tremblant d'y monter !

ZÉANGIR

Ah ! Si vous m'approuvez, si mon coeur peut vous plaire,

Accordez-m'en le prix en me rendant mon frère.

Ces sentiments qu'en moi vous daignez applaudir,

1300  Communs à vos deux fils, ont trop su les unir ;

Vous formâtes ces noeuds aux jours de mon enfance,

Le temps les a serrés... c'était votre espérance...

Ah ! Ne les brisez point. Songez quels ennemis

Sa valeur a domptés, son bras vous a soumis.

1305  Quel triomphe pour eux ! Et bientôt quelle audace,

Si leur haine apprenait le coup qui le menace !

Quels voeux, s'ils contemplaient le bras levé sur lui !

Et dans quel temps veut-on vous ravir cet appui ?

Voyez le transylvain, le hongrois, le moldave,

1310  Infecter à l'envi le Danube et la Drave.

Rhodes n'est plus ! D'où vient que ses fiers défenseurs,

Sur le rocher de Malte insultent leurs vainqueurs ?

Et que sont devenus ces projets d'un grand homme,

Quand vous deviez, seigneur, dans les remparts de Rome,

1315  Détruisant des chrétiens le culte florissant,

Aux murs du capitole arborer le croissant ?

Parlez, armez nos mains ; et que notre jeunesse

Fasse encor respecter cette auguste vieillesse.

Vous, craint de l'univers, revoyez vos deux fils

1320  Vainqueurs, à vos genoux retomber plus soumis,

Baiser avec respect cette main triomphante,

Incliner devant vous leur tête obéissante,

Et chargés d'une gloire offerte à vos vieux ans,

De leurs doubles lauriers couvrir vos cheveux blancs.

1325  Vous vous troublez, je vois vos larmes se répandre.

SOLIMAN

Je cède à ta douleur et si noble et si tendre.

Ah ! Qu'il soit innocent, et mes voeux sont remplis... !

Gardes, que devant moi on amène mon fils.

ZÉANGIR, aux gardes.

Mon père... demeurez... ah ! Souffrez que mon zèle

1330  Coure de vos bontés lui porter la nouvelle ;

Je reviens avec lui me jeter à vos pieds.

SCÈNE III.

SOLIMAN, seul.

Ô nature ! Ô plaisirs trop longtemps oubliés !

Ô doux épanchements qu'une contrainte austère

A longtemps interdits aux tendresses d'un père !

1335  Vous rendez quelque calme à mes sens oppressés,

Égalez vos douceurs à mes ennuis passés.

Quoi donc ! Ai-je oublié dans quels lieux je respire ?

Et par qui mon aïeul, dépouillé de l'empire,

Vit son fils ?... Murs affreux ! Séjour des noirs soupçons,

1340  Ne me retracez plus vos sanglantes leçons.

Mon fils est vertueux, ou du moins je l'espère.

Mais si de ses soldats la fureur téméraire

Malgré lui-même osait... triste sort des sultans

Réduits à redouter leurs sujets, leurs enfants !

1345  Qui ? Moi ! Je souffrirai qu'arbitre de ma vie...

Monarques des chrétiens, que je vous porte envie !

Moins craints et plus chéris, vous êtes plus heureux.

Vous voyez de vos lois vos peuples amoureux

Joindre un plus doux hommage à leur obéissance ;

1350  Ou, si quelque coupable a besoin d'indulgence,

Vos coeurs à la pitié peuvent s'abandonner ;

Et, sans effroi du moins, vous pouvez pardonner.

SCÈNE IV.
Soliman, le prince, Zéangir.

SOLIMAN

Vous me voyez encor, je vous fais cette grâce ;

Je veux bien oublier votre nouvelle audace.

1355  Sans ordre, sans aveu, traiter avec Thamas,

Est un crime qui seul méritait le trépas.

Offrir la paix ! Qui ? Vous ! De quel droit ? À quel titre ?

De ces grands intérêts qui vous a fait l'arbitre ?

Sachez, si votre main combattit pour l'état,

1360  Qu'un vainqueur n'est encor qu'un sujet, un soldat.

LE PRINCE

Oui, j'ai tâché du moins, seigneur, de le paraître,

Et mon sang prodigué...

SOLIMAN

Vous serviez votre maître.

Votre orgueil croirait-il faire ici mes destins ?

Soliman peut encor vaincre par d'autres mains.

1365  Un autre avec succès a marché sur ma trace,

Et votre égal un jour...

LE PRINCE

Mon frère ! Il me surpasse ;

Le ciel, qui pour moi seul garde sa cruauté,

S'il vous laisse un tel fils, ne vous a rien ôté.

SOLIMAN

Qu'entends-je ? à la grandeur joint-on la perfidie ?

ZÉANGIR

1370  En se montrant à vous, son coeur se justifie.

SOLIMAN

Je le souhaite au moins. Mais n'apprendrai-je pas

Le prix que pour la paix on demande à Thamas ?

Le perfide ennemi, dont le nom seul m'offense,

Vous a-t-il contre moi promis son assistance ?

LE PRINCE

1375  Juste ciel ! Ce soupçon me fait frémir d'horreur.

Si le crime un moment fût entré dans mon coeur

(vous ne penserez pas que la mort m'intimide),

Je vous dirais : frappez, punissez un perfide...

Mais je suis innocent, mais l'ombre d'un forfait...

SOLIMAN

1380  Eh bien ! Je veux vous croire, expliquez ce billet.

LE PRINCE, après un moment de silence.

Je frémis de l'aveu qu'il faut que je vous fasse ;

Mon respect s'y résout, sans espérer ma grâce :

J'ai craint, je l'avouerai, pour des jours précieux ;

J'ai craint, non le courroux d'un sultan généreux,

1385  Mais une main... seigneur, votre nom, votre gloire,

Soixante ans de vertus chers à notre mémoire,

Tout me répond des jours commis à votre foi,

Et mes malheurs du moins n'accableront que moi.

SOLIMAN

Et pour qui ces terreurs ?

LE PRINCE

Cet écrit, ce message,

1390  Que de la trahison vous avez cru l'ouvrage,

C'est celui de l'amour ; ordonnez mon trépas :

Votre fils brûle ici pour le sang de Thamas.

SOLIMAN

Pour le sang de Thamas !

LE PRINCE

Oui, j'adore Azémire.

SOLIMAN

Puis-je l'entendre, ô ciel ! Et qu'oses-tu me dire ?

1395  Est-ce là le secret que j'avais attendu ?

Voilà donc le garant que m'offre ta vertu !

Quoi ! Tu pars de ces lieux chargé de ma vengeance,

Et de mon ennemi tu brigues l'alliance !

ZÉANGIR

S'il mérite la mort, si votre haine... Eh bien ?

ZÉANGIR

1400  L'amour est son seul crime, et ce crime est le mien.

Vous voyez mon rival, mon rival que l'on aime ;

Ou prononcez sa grâce, ou m'immolez moi-même.

SOLIMAN

Ciel ! De mes ennemis suis-je donc entouré ?

ZÉANGIR

De deux fils vertueux vous êtes adoré.

SOLIMAN

1405  Ô surprise ! Ô douleur !

ZÉANGIR

Qu'ordonnez vous ?

LE PRINCE

Mon père,

Rien n'a pu m'abaisser jusques à la prière,

Rien n'a pu me contraindre à ce cruel effort,

Et je le fais enfin pour demander la mort.

Ne punissez que moi.

ZÉANGIR

C'est perdre l'un et l'autre.

LE PRINCE

1410  C'est votre unique espoir.

ZÉANGIR

Sa mort serait la vôtre.

LE PRINCE

C'est pour moi qu'il révèle un secret dangereux.

ZÉANGIR

Pour vous fléchir ensemble, ou pour périr tous deux.

LE PRINCE

Il m'immolait l'amour qui seul peut vous déplaire.

J'ai dû sauver des jours consacrés à son père.

SOLIMAN

1415  Mes enfants, suspendez ces généreux débats.

Ô tendresse héroïque ! Admirables combats !

Spectacle trop touchant offert à ma vieillesse !

Mes yeux connaîtront-ils des larmes d'allégresse ?

Grand dieu ! Me payez-vous de mes longues douleurs ?

1420  De mes troubles mortels chassez-vous les horreurs ?

Non, je ne croirai point qu'un coeur si magnanime

Parmi tant de vertus ait laissé place au crime.

Dieu ! Vous m'épargnerez le malheur...

SCÈNE V.
Les précédents, Osman.

OSMAN

Paraissez :

Le trône est en péril, vos jours sont menacés.

1425  Transfuges de leur camp, de nombreux janissaires,

Des fureurs de l'armée insolents émissaires,

Dans les murs de Byzance ont semé leur terreur ;


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