SYLVANIRE

ou la MORTE VIVE

FABLE BOCAGÈRE

M. DC. XXVII.

De messire HONORÉ d'URFÉ, Marquis de Bagé et Verromé, Comte de Chasteau-neuf, Baron de Chasteau-Morand, et Chevalier de l'Ordre de Savoye, etc.

1627

Représenté pour la première fois le 16 janvier 1617.

Version du texte du 07/02/2009 à 12:04:00.

PERSONNAGES

FORTUNE, prologue.

AGLANTE, berger.

ALCIRON, berger.

HYLAS, berger.

TIRINTE, berger.

ADRASTE, berger fol.

SYLVANIRE, bergère.

FOSSINDE, bergère.

MÉNANDRE, père de Sylvanire.

LERICE, mère de Sylvanire.

Un messager.

SATYRE.

ECHO.

Le Choeur de Bergers.

La scène est à Lille.

PROLOGUE

FORTUNE en habit de Bergère

Peut-être dans ces lieux solitaires

Dans ces bois reculés

Du commerce des hommes,

Dans ces replis tortus

5  Des rochers caverneux,

Dans ces antres cachés,

Ainsi qu'on jugerait

Même aux yeux du soleil,

Je me déroberai

10  À l'importunité

De ces fâcheuses filles,

Electre, Ocyroé,

Melobasis, Yanthe,

Et Leucipe, et Phoenon,

15  Et mes autres compagnes,

Filles de l'Océan,

Et que l'on croit mes soeurs,

Me vont cherchant et demandant à tous

Aux marques ordinaires

20  Que je soulais porter,

Pour savoir où je suis,

Et pour me découvrir

Vont promettant des perles, des coquilles,

De branches de corail,

25  À qui leur voudra dire

Où je me suis cachée.

Voire elle sont bien fines,

Elles sont si plaisantes

De promettre des choses

30  À qui me montrera,

Comme si je ne puis

Donner comme je voudrai

Des perles bien plus belles,

Des nacres, des coquilles

35  Des branches de corail

À qui me cachera ?

Il en manque peut-être

À la formtune, à qui tout l'Univers

En partage est donné :

40  Car vous ne vous trompez pas,

Encor que maintenant

Vous ne me voyez pas,

Comme je soulais être,

D'une grandeur extrême ;

45  Ni ne porter en l'une de mes mains

La corne d'Amalthée,

Ni dans l'uatre un timon,

Si le fils de Vénus

N'est point à mon côté,

50  Si d'un bandeau mes yeux ne sont voilés,

Si sous mes pieds je ne presse une boule,

Si sur ma tête une sphère on ne voit,

Et si mon dos n'est chargé de deux ailes

Peintes de cent couleurs,

55  Si l'on ne voit ma voile

Au vent abandonnée

Ni que je me joue

À ma volage roue,

Comme c'est ma coutume ;

60  En bref je ne tiens

Entre me sbras le jeune enfant Plutus,

Qu'on dit dieu des richesses,

Lui donnant le tétin

Comme mère et nourrice.

65  Ce n'est pas pour cela

Que je ne sois Fortune,

Forune qui commande

À tout ce qui s'enserre

Depuis la Lune au centre de la Terre.

70  Que je ne sois cette même déesse,

Par qui le grand Sénat

Dans la grandeur de Rome

Enferma tout le monde,

Sans que le monde entier

75  Peut enfermer Rome qu'en Rome même.

Mais ne vous étonnés

De me voir maintenant

Sous mes habits, la houlette en la main,

Au dos la panetière

80  Ainsi qu'une bergère,

Je me cache à ces nymphes

Filles de l'Océan

Qui me vont poursuivant ;

Et qui par leurs prières

85  Sans cesse m'importunent

De satisfaire à leur ambition.

Je ne saurais me plaire

De donner mes faveurs

À qui trop m'importune.

90  je suis semblable à l'ombre,

Je fuis qui me poursuis,

Et je suis qui me fuit.

Elle voudraient les fines,

Que je leur fisse part

95  De pouvoir absolu

Que j'ai sur l'Océan,

Quoiqu'à leur père il échut en partage.

Tiché, me disent-elles,

Car Tiché c'est son nom

100  Quand nous somms ensemble,

Laisse nous avoir part

Au règne paternel,

Et nous soulageons

Avec notre peine

105  La peine quil te donne.

Il est vrai, je les aime,

Ces gentilles naïades,

J'aime bien leurs vertus,

J'aime leurs exercices ;

110  Mais je ne veux pourtant

Partager mon Empire,

Que de régner tout seul

Est une douce peine :

Je veux bien quelquefois

115  Leur onner le pouvoir

D'y commander, mis que ce soit moi sous moi,

Et tant qu'il me plaira.

Or pour fuir leur importunité,

Sous ces habits je me suis déguisée,

120  Et m'en viens dans ces bois

Me dérober aux yeux ambitieux

Des nymphe squi me cherchebt

Parmi les plus grands rois,

Et les plus grands monarqes,

125  Comme si je devais

Toujours rompre des sceptres,

Et fouler des couronnes,

Renverser des royaumes,

Bâtir des républiques,

130  Ou fonder des cités.

Foles qui s'imaginent

Que moi qui paye chacun

De cette ambition

Je doive de même m'en repaître

135  Elles ne savent pas

Que je me plais souvent

Avec ces bergers,

Et ces simples bergères,

Hotesses innocentes

140  De ces bois innocents,

Plus que dedans les cours,

Où qui mieux se déguise

Vend mieux sa marchandise

Peut être du travail

145  Elles se lasseront,

Ces filles importunes,

Et cependant dessous ses doux ombrages

Je passerai le temps,

Et parmi ces rivages

150  J'irai folâtrement,

Tournant ma roue aux dépend des bergères

Et des bergers mignards :

Mais j'entends aux dépents

Seulement de leurs plaintes,

155  Seulement de leurs craintes

Seulement de leurs larmes,

Je ne veux qu'aujourd'hui

Sur mes autels du ang ou sacrifice.

Cupidon m'en pria

160  Quelques jours sont passés :

Je l'aime cet enfant,

Encore que bien souvent

Il dépende ses coups

Où le moins il devra.it

165  Mais quimporte cela,

Je l'en aime tant mieux,

Car c'est peut-être en quoi,

Comme disent les hommes,

Plus semblables nous sommes.

170  Il me dit, en Forez

Sur les bords de Lignon,

Aglante le berger

Adore Sylvanire,

Et Fossinte Tirinte

175  Il n'y faut qu'un seul tour de roue.

Voici bien le Forez

Ma plus chère contrée,

Où je fis naître Astrée

L'honneur de l'univers ;

180  Et voici bien Lignon,

Je le connais à ces belles prairies

Qui suivent son rivage.

Voici le bois d'Isoure,

Et voici Mont-Verdun,

185  Plus en là Marcilly,

L'un semblable l'écueil

Dans le sein de la mer,

L'autre comme un roche

Le rempart du rivage.

190  Je me résouds pour complaire à l'Amour

De lui donner ce jour,

Et qu'aujourd'hui ces forêts et ces plaines

Ressentent mon pouvoir.

Ici ma déité

195  Jointe à celle de l'Amour

Des deux n'en faisant qu'une,

Produira les effets

D'Amour et de Fortune.

Je me plais et me pais,

200  Aussi bien que l'amour,

Des larmes innocentes ;

Je veux donc ouïr

Les plaintes et le deuil

De ces bergers fidèles,

205  Et si le désespoir

Ne prévaut sur l'Amour,

Ils connaîtront en leur plus grand ennui

Qu'à la fin toute chose

Sagement je dispose.

210  Les voilà qui s'en viennent,

Entre eux je me mettrai,

Sans qu'ils me reconnaissent :

Mais les effets divers

Qui les agiteront,

215  Leur feront bien connaître

Que le Fortune et l'Amour sont ici :

Mais Amour fortuné

Et Fortune amoureuse.

ACTE I

SCÈNE I, Aglante, Hylas.

AGLANTE

Le prix d'amour, c'est seulement amour,

220  Et sois certain Hylas,

Qu'on ne peut acheter

Si belle marchandise

Qu'avec cette monnaie ;

Il faut aimer si l'on veut être aimé.

HYLAS

225  Et qui peut accuser

Hylas de n'aimer point ?

Hylas de qui la vie

Fut toujours employée

Au service d'amour :

230  J'aime, mais j'aime, Aglante,

Non pas comme je vois

Ces ignorants d'amour,

Et ces jeunes novices,

Qui pensent n'aimer pas,

235  Si telle amour ne les porte au trépas,

Si quelquefois ces belles qu'ils adorent

Leur font la mine froide,

Ils perdent tout repos :

Si d'autrefois avec quelque dédain

240  Elles tournent la tête,

Ils sont desespérés ;

Et si par ruse elles leur font semblant

D'en mieux aimer quelqu'autre,

Ils ne veulent plus vivre ;

245  Et bref, ainsi qu'il plaît

À ces petites folles,

Ces constants amoureux

Sont contraints de geler,

De bûler, de transir,

250  De rire et de pleurer,

D'humeur et de visage

Changeant à tous les coups

Comme s'ils étaient fous :

Si bien que l'on peut dire

255  À voir leurs changements,

Ce sont des girouettes

Au faîte d'une tour

Où les attache Amour.

Ah ! Quant à moi, je les veux bien aimer

260  Ces gentilles bergères,

Mais avec raison,

Et non pas insensé

De sotte passion,

M'emporter tellement,

265  Que je sois un esclave,

Et non pas un amant.

Cent et cent fois ne m'a-t-on ouï dire

Parmi ces bois, et parmi ces campagnes ;

Si l'on me dédaigne, je laisse

270  La cruelle avec son dédain,

Sans que j'attende au lendemain

De faire nouvelle maîtresse.

C'est erreur de se consumer

À se faire par force aimer.

AGLANTE

275  Que je te plains, Hylas !

Et qu'avec raison

De ton erreur l'opinion j'abhorre ;

Puisque si les grands dieux

Ne donnent aux mortels

280  Rien, qui puisse approcher

Aux bonheurs dont amour

Rend l'homme bienheureux ;

N'est-ce avec raison

Que je crois misérable

285  Cet Hylas inconstant,

Qui ne sachant aimer,

De nul aussi ne saurait être aimé.

HYLAS

Aglante que dis tu ?

Qu'Hylas ne sait aimer ?

AGLANTE

290  Qu'Hylas ne sait aimer.

HYLAS

J'ai plus aimé tout seul

Que n'ont pas fait, mais je dis tous ensemble,

Vos bergers de Lignon,

Carlis, et Stiliane,

295  Aimée et Floriante,

Cloris, Circeine, et Florice et Dorinde,

Chryseide, Madonte,

Laonice, Phillis,

Alexis, et tant d'autres

300  Que pour la brièveté

Je ne veux pas nommer,

En rendront témoignage.

AGLANTE

Hylas tu n'aimes point,

Mais tu penses d'aimer ;

305  Car c'est chose certaine

Que personne ne peut

Se l'acheter cette amour que je dis,

Qu'avec une autre amour :

Ce n'est point au marché

310  Que telle marchandise

Se trouve avec argent :

Le prix et la monnaie

De l'amour c'est amour,

Et tu ne peux aimer,

315  Au moins si tu ne cesses

De n'être plus Hylas,

C'est à dire inconstant,

Ainsi que je l'entends.

HYLAS

C'est l'entendre bien mal,

320  Aglante ce me semble,

Et ton opinion

Aux plus sages contraire,

Pour fondement n'a qu'une vieille erreur,

Dont les femmes plus fines

325  Ont abusé les esprits des peu fins :

Jusqu'au trépas, nous vont elles disant,

Il n'en faut aimer qu'une,

Voire il ne faut donc point

Que l'univers par la diversité

330  Se change et s'embelisse.

Il ne faut que l'abeille

Suce donc qu'une fleur,

Que notre oeil ne se plaise

Qu'à voir un seul objet,

335  Que notre esprit jamais

Ne pense qu'une chose,

Et que tous nos jardins

Qu'une herbe ne produisent.

Ô la grande folie,

340  Pour ne dire sottise,

Qui ne dira que l'homme ainsi contraint

Est un vrai Promethée,

Par l'exprès jugement

D'un cruel Radamante,

345  Sur un même rocher

À jamais attaché ?

La nature se plaît

À la variété ;

La nature et l'amour

350  Sont une même chose.

AGLANTE

L'inconstance et l'amour

Sont deux fiers ennemis,

Qui ne peuvent jamais

Avoir trouve ni paix,

355  Et t'assure, berger,

Que lorsque tu pensais

D'aimer bien ces bergères,

Tu te moquais et d'elles et d'amour ;

Car nul ne peut aimer

360  Qu'il n'aime infiniment :

Mais l'amour infinie

Ne peut jamais finir.

HYLAS

Si nul ne peut acheter cet amour

Dont tu fais tant de cas

365  Qu'avec la constance,

Pour moi je m'en dispense,

Et je veux bien qu'on raconte partout,

Parlant d'Hylas, qu'il n'aime point du tout.

Mais à t'ouïr Aglante

370  L'on dirait que Tircis,

Ou le berger Sylvandre,

T'aient de leur erreur

Enseigné la folie :

Es-tu point leur disciple ?

AGLANTE

375  Et Sylvandre et Tyrcis

Sont remplis de raison ;

Si parlant de l'amour

Ils enseignent, Hylas,

Qu'amour et la constance

380  Doivent être en l'amant

Inséparablement.

Mais, ô berger ! J'ai bien eu ces leçons

D'un maître plus savant

Que Tircis ni Sylvandre.

HYLAS

385  Malaisément croirai-je

Qu'on puisse voir le long de ce rivage

Deux bergers, mais plutôt

Deux rêveurs plus semblables,

Et si tu continues,

390  Aglante mon ami,

Je te vois le troisième,

Et peut-être des trois,

Tant tu commences bien,

Te mettra-t-on bientôt

395  Par honneur le premier.

AGLANTE

Je reçois, ô berger !

Avec contentement

Le lieu que tu me donnes,

Si ce n'est qu'accepter

400  Ce rang trop honorable

Soit une outrecuidance :

Mais toutes fois ce ne sont pas, crois moi,

Ces bergers que tu dis,

Qui m'ont rendu savant

405  En l'école d'amour :

J'ai bien eu d'autres maîtres,

Et qui m'ont fait payer

Avec un plus cher gage

Un tel apprentissage.

410  Amour dedans le coeur

M'a ces leçons écrites,

Mais non pas, ô berger !

Comme aux autres amants

D'une plume ordinaire ;

415  Il a fait l'écriture

Qu'au coeur il m'a gravée

Du plus beau trait qui fut dedans sa trousse,

Et de cette écriture

Le vers 418 est absent de l'édition Champion

J'ai les leçons apprises

420  Que je vais t'enseignant.

HYLAS

Que ce soit le plus beau

De tous les traits d'amour,

Qui dans ton coeur a mis

Les leçons que tu dis :

425  Ajouste au moins que c'est,

Ainsi que tu le penses,

Et lors pour te complaire

Je le croirai, peut-être :

Car depuis que l'on aime

430  L'on a ce privilège

De jurer sans parjure

Contre la verité,

Soutenant la beauté

De celle qu'on adore.

AGLANTE

435  Berger je ne crois pas,

Pour grande que puisse être

L'erreur qui te séduit,

Quand tu sauras celle qui m'a blessé,

Que vaincu tu ne dis,

440  Toute beauté suprême

Cède à celle qu'il aime.

HYLAS

Ce blasphème est trop grand.

AGLANTE

Jamais la vérité

Blasphème ne se rend.

HYLAS

445  Souvent l'opinion

En prend bien le visage.

AGLANTE

Celui qui s'y déçoit

Ne doit pas être sage.

HYLAS

Pour soi-même chacun

450  Est juge intéressé.

AGLANTE

Le jugement de tous

Doit être confessé.

HYLAS

De tous, tu te deçois,

Car le mien n'en est pas.

AGLANTE

455  Le tien même en serait

Si tu n'étais Hylas.

HYLAS

Ô le plaisant discours,

Si je n'étais Hylas,

Le jugement d'Hylas

460  Serait contraire au jugement d'Hylas.

Quel voudrais-tu que je fusse, berger,

Si je n'étais moi-même ?

AGLANTE

Constant.

HYLAS

Constant ?

Eh, ne le suis-je pas ?

465  Puisqu'en effet si j'aime

Je n'aime rien que la seule beauté,

Et partout où je voyais

Cette beauté suprême,

Aglante par ma foi

470  Je le confesse, incontinent je l'aime.

AGLANTE

S'il était vrai comme tu dis, Hylas,

Tu n'aimerais pas Stelle,

Mais celle que j'adore,

Comme la beauté seule

475  Qu'on peut dire beauté.

HYLAS

Aglante mon ami,

Ta passion trop forte

Te trompe de la sorte ;

Une amour violente

480  C'est un verre qui raend

Tout ce qu'on voit par lui

Beaucoup plus grand qu'il n'est pas en effet.

Cette beauté dont amour t'a blessé

Semble d'être plus grande

485  À tes yeux abusés,

Que toutes les beautés

Que la nature a faites,

Et moi de mon côté

Je te jure au contraire

490  Que rien n'est de plus beau

Que les beaux yeux de Stelle.

Comme accorderons-nous

Un si grand différent ?

Un seul moyen ce me semble nous reste,

495  C'est que d'Aglante Hylas prenne le coeur,

Et tout soudain ses yeux interessés

Rapporteront avec même avantage,

Au jugement d'Hylas,

La beauté que tu dis.

500  Et celui-ci n'est pas

Du puissant dieu d'amour

L'un des moindres miracles,

Nous faisant voir, ainsi comme il lui plaît,

Différemment à tous un même object.

AGLANTE

505  Je le sais bien, Hylas,

Qu'amour comme il lui plaît

Nous fait voir ce qu'il veut :

Mais je sais beaucoup mieux

Qu'amour ni tous les dieux

510  Ne sauraient jamais faire

Qu'une beauté parfaite,

Tant qu'elle sera telle,

Ne soit vraiment beauté,

Et celle que j'adore

515  Ayant atteint à la perfection,

Doit quoiqu'on puisse dire

Être telle estimée

Par tous les yeux dont elle sera vue,

Si toutefois leur raison n'est perdue.

520  Mais que sert-il d'en aller disputant ?

Je suis certain qu'aussitôt que son nom

Frappera tes oreilles,

Tu diras avec moi,

Je lui donne le prix

525  De toutes les plus belles.

HYLAS

J'attends d'ouïr ce nom

Avec impatience,

Pour te dire soudain

Ce que d'elle je pense.

AGLANTE

530  C'est, ô berger ! La belle, et plus que belle :

La belle. Mais voici

Et Ménandre et Lerice,

Retirons nous un peu,

Et puis nous reviendrons :

535  Je ne veux pas que ce vieillard me voit.

SCÈNE II, Ménandre, Lerice.

MÉNANDRE

C'est un grand cas que je ne puis trouver,

En quelque lieu que j'aille,

Cette imprudente fille :

Si faut-il que le soir,

540  Quoiqu'elle sache faire,

Elle vienne au logis :

Qu'en pensez vous Lerice ?

LERICE

Je ne croirai jamais

Que Sylvanire fuit

545  De parler à son père ;

Elle est trop bien apprise,

Et soyez sûr, Ménandre,

Que quoiqu'elle soit jeune

Je ne connais bergère de son âge,

550  Qui puisse être plus sage.

MÉNANDRE

Vous l'aimez trop Lerice, croyez moi.

LERICE

Je l'aime, il est certain,

Mais c'est comme je dois.

MÉNANDRE

Vous l'aimez comme mère.

LERICE

555  Et ne l'aimez vous pas,

Ménandre, comme père ?

MÉNANDRE

Comme père il est vrai ;

Mais non pas tendre père.

LERICE

Moi je lui suis trop douce,

560  Vous un peu trop sevère.

MÉNANDRE

Croyez moi la jeunesse

Se perd par l'indulgence.

LERICE

Sylvanire a déjà

Beaucoup de connaissance.

MÉNANDRE

565  Elle en pense avoir trop,

C'est une suffisante.

LERICE

L'avez vous reconnue

Pour désobéissante ?

MÉNANDRE

Quand elle voit Théante,

570  Quelle mine fait-elle ?

LERICE

Elle est toujours fort belle.

MÉNANDRE

Il faut dire à vos yeux ;

Mais lorsque je lui dis :

"Sylvanire je veux

575  Que Théante t'épouse."

Qu'est-ce qu'elle répond ?

LERICE

Il ne faut pas le trouver tant étrange,

C'est une jeune fille,

Qui ne sait point encore

580  Que c'est de mariage.

À ces petits enfants

Qui sortent du berceau

On leur fait peur du loup :

À ceux qui sont plus grands,

585  Des fantômes qu'on voit

En divers lieux paraître :

Mais à celles qui sont

D'âge de marier,

Que pensez-vous, Ménandre, qu'on leur dit,

590  Des extrêmes contraintes,

Des ennuis, des travaux,

Et des inquiétudes,

Qui sont inséparables

De tous les mariages ?

595  Le moins que l'on leur dit,

C'est qu'il ne leur faut plus

Avoir de volonté,

Qu'il se faut résigner

À celle d'un mari,

600  Qui peut-être sera

D'humeur insupportable :

Et trouvez-vous étrange,

Que Sylvanire ait peur de ce Théante ?

Qu'elle n'a jamais vu,

605  Sinon comme l'on voit

Un autre homme étranger ?

Je ne sais quant à moi,

Quoique vous soyez homme,

Si vous eussiez voulu,

610  Sans me connaître, autrefois m'épouser.

Mais je ne doute point

Que lui laissant du temps à se résoudre,

Elle ne fasse enfin

Tout ce qu'il vous plaira.

MÉNANDRE

615  Ainsi je le veux croire,

Et s'il advient qu'elle fasse autrement,

Je saurai bien la rendre obéissante ;

Car je suis résolu

Qu'elle l'épouse : et peut-elle avoir mieux ?

620  Mais allons la chercher,

Peut-être enfin la rencontrerons-nous.

SCÈNE III, Aglante, Hylas.

AGLANTE

Ô dieux ! Qu'ai-je entendu,

Hylas je suis perdu ;

Car c'est de Sylvanire

625  Que je brûle d'amour :

Sylvanire l'honneur

Des rives de Lignon,

La plus belle bergère

Qui jamais ait conduit

630  Les troupeaux en forêts :

Forêts heureux, certes l'on te peut dire,

Mais seulement pour avoir Sylvanire.

HYLAS

Je la connais, Aglante,

Cette belle bergère,

635  Fille de ce Ménandre

Qui ne fait que partir,

De qui les gras troupeaux,

Et les beaux pâturages,

Ne sont point égalés

640  D'autres de la contrée.

Bien souvent je l'ayi vue

Conduire ses brebis

Ensemble avec les autres :

Mais certes je te plains,

645  Car d'autant qu'elle est belle

C'est la plus orgueilleuse

De toute la contrée :

Il ne s'en peut trouver

Une autre qui l'égale.

AGLANTE

650  Non pas en sa beauté.

HYLAS

Je dis en cruauté ;

Car regarde, berger,

Combien déjà de bergers l'ont aimée,

Et nomme m'en un seul

655  Qui se puisse vanter

D'en avoir eu tant soit peu de faveur.

Il est vrai, je confesse

Que Sylvanire est belle,

Mais non pas plus que Stelle ;

660  Et tu m'avoueras,

Si tu veux dire vrai,

Que Stelle est moins cruelle,

Et par ainsi que Sylvanire cède

À la beauté dont mon amour procède.

AGLANTE

665  Il ne faut pas conclure de la sorte,

Quoiqu'elle soit cruelle

La belle que j'adore ;

Mais il faut dire avec la raison,

Stelle a moins de beauté,

670  Et Sylvanire a plus de cruauté,

HYLAS

Soit que ta Sylvanire

Puisse avoir quelques traits

Plus beaux que non pas Stelle,

Elle est plus jeune aussi :

675  Mais pour moi j'aime mieux

Qu'elle ait moins beaux les yeux,

Pourvu qu'elle ait le coeur

Plus rempli de douceur.

Mais cher ami dis-moi,

680  Puisqu'elle est si cruelle

Comment ton coeur s'en laissa-t-il surprendre ?

AGLANTE

Que puis-je dire à ce que tu demandes,

Il eût été beaucoup plus malaisé,

Voyant tant de beautés,

685  De n'en être surpris.

HYLAS

Je demande comment

Cet amour prit naissance ?

AGLANTE

Hylas ce fut d'enfance :

À peine avais-je atteint deux fois sept ans,

690  Et Sylvanire à peine six fois deux,

Lorsque l'amour, mais un amour enfant,

Nous retenait presque toujours ensemble :

Si nous sortions aux champs,

Nous y sortions tous deux :

695  Si nous y demeurions,

C'était l'un près de l'autre :

Si nous en revenions,

C'étoit de compagnie.

Mille petits plaisirs

700  Que prennent les enfants

N'étaient plaisirs pour nous,

Si nous n'étions ensemble,

Si quelquefois nous étions séparés,

Et c'était peu souvent,

705  Nous n'avions nul repos

Que nous ne revinssions

Nous trouver promptement :

Et quand nous-nous trouvions,

Te pourrais-je redire,

710  Ô cher ami ! Notre contentement ?

Tous ceux qui nous voyaient,

Jugeaient dès ce temps-la,

Que cette affection

Que ces tendres années

715  Produisaient entre nous,

Serait un jour le plus parfait miroir

Du plus parfait amour.

Ah ! Qu'ils dirent bien vrai :

Mais, ô berger ! Seulement pour Aglante ;

720  Car il est tout certain

Que sous le ciel amour ne vit jamais

Une amour plus parfaite

Que celle dont Aglante

Adore Sylvanire.

725  Mais que leur prophétie,

Ô grands dieux ! Fut bien fausse

Pour cette belle fille ;

Car dès le jour que je lui dis : "Bergère

Aglante vous adore."

730  Écoute bien Hylas,

Jusqu'au moment que je parle avec toi,

Jamais Aglante, avec tous ses services,

N'a remarqué qu'un seul trait de pitié

Ait pu toucher le coeur de cette belle.

HYLAS

735  Et toutefois tu l'aimes,

Toutefois tu la sers ;

Toutefois Sylvanire

Est l'idole où ton coeur

Addresse tous ses voeux.

740  Ô misérable Aglante !

As-tu point de pitié

De ta condition ?

Te laisser dévorer

À ce tigre inhumain,

745  Qui ne se paît que des pleurs et du sang

De celui qui l'adore ;

Qu'appelles-tu cela

Qu'une pure folie ?

Or loue Aglante, or louëe maintenant

750  Cestte sainte constance,

Dresse lui des autels,

Charge les de tes voeux,

Et saoule si tu peux

De larmes et de sang

755  Ce farouche animal,

Qu'on nomme Sylvanire ;

Et puis sache moi dire,

Quel bien tu recevras,

Et quel contentement

760  De ta sotte constance.

AGLANTE

Amour dedans ma perte

A mis ma récompense.

SCÈNE IV, Aglante Hylas Sylvanire

AGLANTE

Mais la voici, la belle Sylvanire,

Regarde Hylas, si les yeux l'ayant vue

765  Le coeur a le pouvoir

De ne la point aimer.

HYLAS

Elle est belle, il est vrai,

Mais telle est mon humeur,

Qu'enfin si l'on ne m'aime

770  Je ne saurais aimer.

AGLANTE

Ah ! Ce n'est rien que de voir sa beauté,

Il faut l'ouir parler,

Son oeil appelle, et son esprit arrête

De liens si serrés,

775  Et d'étreinte si belle,

Que la prison n'en peut qu'être éternelle.

Approchons-nous, Hylas,

Si tu n'en crains toutefois le trépas.

HYLAS

Mes remèdes sont bons,

780  Je n'ai pas peur pour ce coup d'en mourir :

Si mes yeux font le mal,

Mes yeux me font guérir.

SYLVANIRE

Bergers, pourriez-vous point

Me donner des nouvelles

785  De mes chères compagnes ?

Tout aujourd'hui je cours par ces boccages

Sans les pouvoir trouver,

Et toutefois, à ce qu'elles m'ont dit,

Elles devaient m'attendre

790  Au carrefour qu'on nomme de Mercure,

Et de là nous devions

Aller toutes ensemble

Faire mourir un cerf.

AGLANTE

Nous ne vous dirons point

795  De plus fraîches nouvelles

De vos chères compagnes,

Ô belle Sylvanire !

Que celles que vous dites ;

Car nos yeux ne s'amusent

800  À voir d'autres beautés

Ne pouvant voir les vôtres.

HYLAS

Parle des tiens Aglante.

AGLANTE

Et toutefois nous trouvons bien étrange

Que vous que chacun cherche

805  Alliez cherchant quelque autre ;

Mais peut-être le ciel

De la sorte l'ordonne,

Pour vous faire sentir

Le mal que tous les coeurs

810  Ont pour vous d'ordinaire.

SYLVANIRE

Les coeurs n'ont rien à faire

Avec Sylvanire.

AGLANTE

Le mien sait bien qu'en dire.

SYLVANIRE

Ou Sylvanire au moins n'a rien à faire

815  Avec les coeurs.

AGLANTE

Ah ! C'est trop de rigueur :

La mère est bien cruelle

Qui ne veut reconnaître

L'enfant qu'elle a fait naître.

SYLVANIRE

Toujours, berger, une même chanson :

820  Ne te suffit-il pas

Que cent fois de ta bouche

J'ai ouï ces propos ?

Tu t'en devrais lasser :

Laisse moi quelquefois

825  Je te supplie en paix.

AGLANTE

C'est à vous Sylvanire,

Non pas à moi, d'établir cette paix.

Si la vôtre de moi

Dependait, ô bergère !

830  Combien serait heureux

Mon coeur qui ne l'est pas.

SYLVANIRE

J'aimerais mieux être toujours en guerre,

Que si ma paix d'un homme dépendait.

AGLANTE

Mais je ne suis pas homme.

SYLVANIRE

835  Et qu'es-tu donc pasteur ?

AGLANTE

Je ne suis rien que votre serviteur.

SYLVANIRE

Mon serviteur, berger,

Et n'es-tu pas Aglante ?

Aglante est-il pas homme ?

AGLANTE

840  Aglante homme eut été

S'il n'eût vu la beauté

De cette Sylvanire.

SYLVANIRE

Et comment la beauté

Saurait-elle empêcher

845  Qu'un homme ne soit homme ?

Ô la belle pensée !

AGLANTE

J'étais encore enfant

Alors que je la vis,

Cette beauté suprême :

850  Beauté qu'on ne peut voir

Qu'aussitôt on ne l'aime :

J'en fis la preuve alors,

Car la voir et l'aimer

Fut un même moment :

855  Mais d'autant qu'on ne peut

L'aimer qu'infiniment,

Infiniment aussitôt je l'aimai,

Et l'ai toujours aimée,

Et jusques au tombeau,

860  Et dans le tombeau même

Encor je l'aimerai

D'une amour infinie.

SYLVANIRE

Quand il serait ainsi,

Ce que je ne crois pas,

865  Je ne vois pas pourtant

Que tu ne sois Aglante ;

Qu'Aglante ne soit homme.

AGLANTE

J'étais encor enfant

Quand cet heurt m'arriva,

870  Et de voir et d'aimer

La belle Sylvanire.

HYLAS

Cette histoire te plaît,

Tu la redis souvent.

AGLANTE

J'abrègerai. Lorsque l'âge devait

875  D'Aglante faire un homme,

Amour plus fin, ô belle Sylvanire,

Amour pour vous en fit un serviteur.

SYLVANIRE

Mais plustôt un menteur,

Un menteur qu'il ne faut

880  Écouter ni ne croire,

Si l'on veut pour le moins

N'en être point trompée.

Mais cependant qu'en ce lieu je m'arrête

Mes compagnes iront,

885  Et forceront la bête.

AGLANTE

Ah ! Qu'allez vous cherchant

À travers ces forêts ?

Quelle plus belle chasse

Que celle de nos coeurs ?

890  Mais Dieu, votre oeil meéprise,

Je le vois bien, la chasse qu'il a prise.

SCÈNE V, Aglante Hylas

AGLANTE

Elle s'en va, la cruelle qu'elle est,

Sans souci de mes peines :

Amour jusques à quand

895  Ordonnes tu que dure

Cette extrême rigueur ?

HYLAS

Je te proteste Aglante,

Que de tous les ennuis,

Et de toutes les peines

900  Des bergers de Lignon,

Un seul Sylvandre en doit être taxé.

AGLANTE

Sylvandre ce berger,

Si rempli de vertu ?

HYLAS

C'est ce même Sylvandre ;

905  Car ce berger subtil en ses discours,

Pour obliger Diane

Qu'il aime et qu'il adore,

La va flattant, du côté qu'il connaît

Qu'elle est la plus sensible.

910  Or tient ceci de moi ;

Toute femme est altière :

Mais plus la femme est belle,

Plus glorieuse elle est ;

Car la présomption

915  Va suivant la beauté

Comme l'ombre le corps.

Sylvandre donc pour seconder l'humeur

De la belle Diane,

Va publiant partout

920  Qu'il les faut adorer,

Ces belles que l'on aime,

Et que comme on ne doit,

Pour quoi qui nous arrive,

N'adorer pas ce qu'on doit adorer,

925  De même il ne faut croire

Que quelque cruauté,

Que quelque ingratitude

De celle qu'on adore,

Puisse nous exempter

930  De honte ni de blâme,

Si nous cherchons ailleurs

Une beauté, qui nous soit moins cruelle,

Faisant ainsi d'un homme un dur rocher,

Qui pour fuir l'outrage

935  Des vents, et de l'orage,

Ne peut changer de lieu.

AGLANTE

N'en crois-tu pas de même ?

HYLAS

Folie trop extrême ;

Car ces bergères pensent

940  Qu'attachés de la sorte

Nous n'oserions d'un pas nous éloigner,

Pour quelque cruauté

Que nous trouvions en elles,

Sachant bien que la honte

945  Est un lien trop fort

En des coeurs généreux,

Pour être détaché ;

Et de là se produit

La sotte nonchalance,

950  Que nous voyons quand nous aimons ces belles,

Étant trop assurées

De notre patience,

Leur semblant qu'aussitôt

Que l'on se dit amant,

955  On perd tout sentiment,

Et qu'on est obligé

De souffrir, d'endurer,

Sans oser murmurer,

Voire comme en effet

960  Si les lois de Sylvandre

Avaient bien le pouvoir

D'insensibles nous rendre.

AGLANTE

Insensibles, non pas,

Mais fermes et constants.

HYLAS

965  Ou plutôt malcontents,

Aglante est-il pas vrai

Que si pleins de courage

Nous nous fâchions un jour

De ce honteux servage,

970  Nous les verrions, ces belles,

Nous combler à l'envi

De cent et cent faveurs,

Inventant tous les jours

Des caresses nouvelles

975  Pour nous pouvoir retenir auprès d'elles ?

Prends donc courage, Aglante,

Romps-moi tous ces liens,

Liens honteux qui te serrent les mains,

Ou bien le coeur plutôt

980  Dessous la tyrannie

D'une ingrate bergère,

Et crois moi cette fois,

J'ai plus d'expérience,

Ami, que tu n'as pas ;

985  L'âge que j'ai me permet de le dire,

Laisse là cette belle,

Laisse cette cruelle

Avec sa cruauté,

Et va chercher ailleurs

990  Quelqu'autre, qui te soit

Maîtresse, mais amante,

Et non pas un rocher,

Qui croit que sa beauté

Se rendrait beaucoup moindre,

995  Si de sa cruauté

Elle se démentait,

Et tu verras que par ce changement

Tu t'acquerras le bien que tu mérites.

AGLANTE

Ah ! Berger que dis-tu ?

HYLAS

1000  Je dis la vérité.

Il en manque peut être

Des femmes par le monde,

Pour une que j'en perds

Deux soudain j'en recouvre :

1005  Il en est plus épais

Que de mouches fâcheuses

Au plus chaud de l'automne :

Voire, c'est bien marchandise si rare,

Et crois moi pour ce coup,

1010  Il est ainsi des maîtresses nouvelles,

Que des valets nouveaux.

AGLANTE

Belle comparaison !

HYLAS

Elle n'est pas pour le moins sans raison,

Car ces nouveaux venus,

1015  Je parle des valets,

Sont toujours si soigneux

Les premiers jours de bien servir leurs maîtres,

Que le plus paresseux

Surpasse en ce temps-la

1020  Tous ceux d'une maison.

Tout ainsi font ces belles,

Les premiers jours que nous les enrôlons

Dans le nombre de celles

Que nous voulons aimer,

1025  Ce ne sont que douceurs,

Qu'oeillades, que faveurs,

Que toute courtoisie ;

Nous sommes écoutés,

Nous sommes préférés ;

1030  Mais sais-tu bien, Aglante,

Quelle en est la raison ?

C'est pour nous attraper,

C'est pour nous attacher

Avec des liens

1035  Plus forts et plus serrés ;

C'est pour faire allumer

Plus ardemment les flammes,

Qui déjà sont éprises

Dans nos coeurs innocents :

1040  Car aussitôt, hélas !

Aussitôt qu'elles pensent

De nous avoir bien pris,

Et que cette constance,

Que va préchant Sylvandre,

1045  Ne permet plus sans blâme et déshonneur

Qu'on les puisse quitter,

Adieu faveurs, adieu trompeurs appas,

La cruauté commence de paraître,

Nous voilà mis dedans le rang des autres,

1050  Nous ne sommes plus rien,

Et faut qu'à notre tour

Nous souffrions pour quelque autre

Ce que déjà l'on a souffert pour nous.

AGLANTE

Cesse Hylas mon ami,

1055  Tu sèmes sur l'arène,

Tu parles aux rochers,

Personne ne t'écoute,

Vaines sont tes paroles,

Rien ne peut divertir

1060  Mon coeur de la servir,

Cette belle cruelle.

Lorsque je cesserai

D'adorer sa beauté,

Je veux cesser de vivre,

1065  Et qu'elle aille augmentant,

Autant en ses rigueurs

Sur toutes les cruelles,

Que sa beauté surpasse les plus belles :

Toujours, toujours, Aglante, l'on verra

1070  Adorer Sylvanire :

Et vois-tu bien, Hylas,

Si je suis éloigné

De ton avis, j'aimerois beaucoup mieux

Être privé des yeux,

1075  Que de les employer

À voir avec amour

Quelque beauté nouvelle.

HYLAS

Et telle est ton humeur.

AGLANTE

Je te l'ai dite, Hylas.

HYLAS

1080  Fais donc, si tu m'en crois,

De bonne heure, berger,

Bonne provision

De longue patience

Et de bonnes lunettes ;

1085  Je dis de patience,

Afin de supporter,

Sans plaindre ou murmurer,

Tous les tourments si longs et si fâcheux

Qui te sont préparés.

AGLANTE

1090  Et pourquoi des lunettes ?

HYLAS

Afin que s'il advient

Qu'après un long service,

Ce que je ne crois pas,

Elle et toi parvenus

1095  Aux vieux ans de Nestor

Par le cours d'un long âge,

Tu la puisses gagner,

Cette vieille cruelle,

Ces lunettes au moins

1100  Te puissent faire voir

De ces rances beautés

Les dépouilles ridées,

Car autrement tes yeux,

En un âge si vieux,

1105  Pourront malaisément

Te faire voir cette blanche toison,

De qui ta foi t'aura fait le Jason.

AGLANTE

Ah ! Berger tu te ris

Du malheur où je suis,

1110  Au lieu de plaindre en ami ma fortune.

HYLAS

Celui n'est pas à plaindre

Qui chérit son malheur.

AGLANTE

L'ami de son ami

Sent au moins la douleur.

HYLAS

1115  À quoi te peut servir

Que ton mal je ressente ?

AGLANTE

La bonne volonté

Pour le moins nous contente.

HYLAS

Mais s'il ne te plaît pas

1120  De sortir de ta peine,

La mienne y serait vaine :

À quoi sert au malade

Du médecin l'extrême vigilance,

S'il ne veut pas suivre son ordonnance ?

1125  Et pour te faire voir

Que je ne suis menteur,

Or sus dis moi, veux tu trouver remède

À ton malheur extrême ?

AGLANTE

N'en doute pas.

HYLAS

N'aime qu'autant qu'on t'aime.

AGLANTE

1130  Mais je ne puis.

HYLAS

Si tu veux tu le peux.

AGLANTE

Mais je ne veux.

HYLAS

Va t'en donc dans Lignon.

AGLANTE

Que veux tu que j'y fasse.

HYLAS

Vas y noyer et ta vie et tes feux :

Ainsi fit Céladon

1135  Étant attéint d'un mal semblable au tien,

Céladon le berger,

Qui ne voulant changer, dans les eaux de Lignon

Chercha remède à son mal, ce dit-on.

AGLANTE

Tu te deçois, Hylas,

1140  Lignon malaisément

Peut éteindre d'amour

L'extrême embrasement,

Puisque tout l'océan

Des flammes de Neptune,

1145  Jamais, jamais, ne peut en éteindre une.

HYLAS

En quoi pourrais-je donc,

Aglante mon ami,

Te rendre du service,

Si mes conseils ne te semblent pas bons ?

AGLANTE

1150  Tu peux, si tu le veux,

Parler à cette belle ;

Je sais qu'elle te croit,

Et que le parentage

De Ménandre, et de Stelle,

1155  Te donne du crédit

Envers Ménandre, et Sylvanire encore,

Et parlant à Ménandre

Fais lui honte, berger,

De la sacrifier,

1160  La belle Sylvanire,

À ce veau d'or qui s'appelle Théante,

C'est ainsi que se nomme

Le bienheureux berger,

À qui l'on veut donner

1165  Cette belle bergère.

Qu'il ne manque pas d'hommes

Pour donner à sa fille,

Qui pourraient bien avoir

Peut-être moins de bien

1170  Que Théante n'a pas,

Mais qui d'autre côté

Seraient plus convenables

À l'âge de sa fille,

Et peut-être à l'humeur

1175  Encor plus agréables :

Dis luyi que les richesses

Sont tellement aveugles,

Qu'aveugles elles rendent

Tous ceux qui les regardent :

1180  Dis lui que la fortune

Peut en un jour ôter quand elle veut

Les sceptres, les couronnes,

Les trésors les plus grands,

Et que jamais les sages,

1185  D'eux ni de leurs enfans,

Ne doivent assurer,

Sur de tels fondements,

Tous les contentements.

Et puis parlant à elle,

1190  Ne peux-tu pas, berger,

Lui dire que ses yeux

Brûlent de leurs beautés

Les hommes et les dieux,

Et que tous ceux qui voient Sylvanire,

1195  Ou meurent du plaisir,

Ou meurent du martyre.

Lui dire que je l'aime,

Ou plutôt je l'adore,

Et qu'elle ne doit pas

1200  Avec tant de douceur

Nous promettre la vie,

Et donner le trépas.

Et bref, lui remontrer

Si de quelque pitié

1205  Le secours je ne sens,

Que ma mort elle attende ;

Mais avec ma mort

Qu'elle attende de même

D'un juste amour la certaine vengeance :

1210  Car les dieux ne sont pas,

Ni fauteurs ni complices

De telles injustices.

Là tu peux ajouter

Tant et tant de raisons,

1215  Pour lui monstrer qu'elle doit amollir

Ce coeur, mais ce rocher

Que pour coeur elle porte,

Que peut-être à la fin

Tu la pourras changer,

1220  Et la changeant, Hylas,

Éloigner mon trépas,

Me prolonger la vie,

Qu'Hylas je ne désire

Que pour servir plus longtemps Sylvanire.

1225  Hylas mon cher ami

Je te prie et supplie,

Je t'adjure et conjure,

Et par notre amitié,

Et par celle de Stelle,

1230  Voire encor si tu veux

Par toutes les plus belles

Que tu servis jamais,

Ou que tu serviras,

De m'assister en ce que tu pourras.

HYLAS

1235  Tends moi la main, Aglante,

Et reçois le serment

Que ton ami te fait :

Je te jure, berger,

Par le gui de l'an neuf,

1240  Et par la serpe d'or,

Dont ce présent des cieux

Détaché de son tronc

Tombe dedans le linge

Soutenu par les mains

1245  De nos sacrés druides,

Que tu ressentiras

Combien Hylas, et te chérit et t'aime,

Et combien de crédit

Il peut avoir envers ta Sylvanire :

1250  Espère, car enfin

Par raison il faut croire

Qu'elle se changera.

On dit que l'inconstance

Aux coeurs des femmes tient

1255  Le propre lieu de l'âme,

Et Sylvanire est femme.

AGLANTE

Que veux-tu que j'espere,

L'espoir et la raison

Doivent avoir quelque correspondance.

1260  Mais quand je me regarde

Et cette belle aussi,

Je me vois, ô berger,

Pauvre en mérite, et très riche en amour,

Et ma belle au contraire

1265  Pauvre en amour, et très riche en mérite.

HYLAS

Espère, Aglante, espère,

Et te souviens ami,

Que la femme et la mort

Ont quelque ressemblance,

1270  On les a bien souvent

Lorsque moins on le pense.

AGLANTE

Soit ainsi que tu dis ;

Veuille amour me donner

Bientôt ou l'une ou l'autre.

SCÈNE VI

HYLAS

1275  Or va pauvre berger,

Va t'en et continue

Le chemin que tu tiens,

Et sois certain, que tu ne peux faillir

D'être bientôt exemple mémorable

1280  Des maux que la constance

Peut produire en amour :

L'opiniatreté en ce qui ne se doit

Est chose autant blâmable,

Que la persévérance

1285  Au bien est estimable.

Nous avons vu deux puissants témoignages,

Depuis fort peu de temps,

Du mal que nous rapporte

La sotte loi que Sylvandre nous prêche :

1290  Celadon le berger

De toute la contrée

Le plus aimable, et le plus estimé,

Après avoir longuement adoré

Une jeune bergère,

1295  Une imprudente fille,

Ne voilà pas, quoique l'on nous déguise

De sa cruelle fin,

Ne voilà pas qu'un désespoir l'emporte

Dans le profond des ondes de Lignon ?

1300  Mais le gentil Adraste

Pour l'amour de Doris,

Qu'est-ce qu'enfin le pauvre est devenu ?

Apres l'avoir aimée

Presque dans le berceau,

1305  Et qu'il voit Palemon

Le possesseur du bien qu'il désirait,

Que fait cette constance ?

Amour lui prend le coeur,

Mais elle lui dérobe

1310  L'usage de raison.

Le voila fol, comme ja dès longtemps

Il avait bien été :

Car vraiment je les crois,

Tous ces opiniatres,

1315  Être aussi fols qu'Adraste :

Mais sa folie, alors autorisée

Par l'exemple de tous,

Hormis d'Hylas, de blâme l'exemptait.

Or je vois que bientôt

1320  Aglante pour troisième,

De ces deux insensés

Le nombre augmentera.

Ne vaudrait-il pas mieux

Changer et rechanger

1325  Mille fois tous les jours

D'amour et de maîtresse,

Que de perdre un moment

L'usage de raison

Pour aimer constamment ?

1330  Qu'elles viennent vers moi,

Ces belles rigoureuses,

Avec tous leurs dédains,

Et toutes leur rigueurs,

N'ayez peur que jamais

1335  Elles puissent réduire

Mon courage à ce point,

Qu'un désespoir soit mon dernier remède,

Ou qu'un regret d'y voir un autre amant

M'ôte l'entendement.

1340  Contre tous ces malheurs

J'ai des armes si bonnes,

Que leurs tranchants ne peuvent m'offenser.

Sont elles dédaigneuses ?

Je les dédaigne aussi.

1345  En aiment-elles d'autres ?

J'en fais bien autant qu'elles.

Me vont elles changeant ?

Croyez que sur ce point,

Si l'une d'entre toutes

1350  D'un seul moment a pu me devancer,

Il faut que pour certain

Elle s'y soit prise de bon matin.

Mais la voici,

La belle Sylvanire,

1355  Parlons lui pour Aglante.

SCÈNE VII, Sylvanire Fossinde Hylas

SYLVANIRE

Ô dieux, qu'il me déplait

Que ce matin j'ai été paresseuse

Plus que toutes les autres,

Ayant perdu le plaisir de ce cerf

1360  Que vous avez forcé :

Car dites-moi n'est-il pas vrai, Fossinde,

Qu'entre tous les plaisirs

Que nous pouvons avoir,

Rien ne peut égaler

1365  Le doux contentement

Que la chasse nous donne ?

Quel plus beau passe-temps

Saurait-on inventer

Pour s'éloigner du vice,

1370  Que ce bel exercice ?

FOSSINDE

Je le veux bien, puisque vous le voulez,

Je ne contredirai

Jamais à Sylvanire,

Encore que mon humeur

1375  Serait, je le confesse,

De passer une vie

Un peu plus reposée

Que celle de la chasse.

SYLVANIRE

Mais pouvions-nous

1380  Avoir plus de plaisir,

Que celui qu'avant-hier

Nous eûmes à la chasse,

Je jure quant à moi

Que je ne puis avec la pensée

1385  M'en figurer quelque autre de plus grand.

HYLAS

Maigres plaisirs, bergères,

Sont ceux que vous prenez,

Et vous laissez, croyez-moi, les plus grands :

Mais c'est ainsi qu'il en advient toujours,

1390  Lorsque l'élection

N'est point guidée avec l'expérience.

SYLVANIRE

Que voudrais-tu, berger,

En cet âge où nous sommes,

Après avoir conduit

1395  Nos troupeaux au matin

Paître sans nul danger,

Et le trèfle et le thym,

Que nous puissions mieux faire,

Que de passer le temps

1400  Ainsi que nous faisons,

À la pénible chasse ?

Pénible, mais plaisante,

Tantôt de mille oiseaux,

Par des fillets cachés,

1405  Faisant un doux butin,

Tantôt par des gluaux,

Ou par un fin ramage,

En repeuplant nos cages ?

Et quelquefois, berger,

1410  Allant au bois dès le plus grand matin,

Le dard au poing, ou bien l'arc et la flèche,

La robbe retroussée,

Telles comme les nymphes

Qui vont suivant Diane

1415  Poursuivre vivement

La bête mal menée

Jusqu'aux derniers abois ?

HYLAS

Ce sont maigres plaisirs,

Et m'en crois, Sylvanire,

1420  Que ceux que tu racontes,

Que s'ils te semblent tels,

Ô folle, c'est d'autant

Que tu n'as point goûté

Ceux qui sont en effet

1425  Les vrais plaisirs du monde.

Les glands jadis avec l'eau toute pure

D'une vive fontaine

Dedans la main puiseé,

Furent de nos aïeuls

1430  La chère nourriture,

Et les chères délices :

Mais depuis que le grain

De Ceres retrouvé,

Et de Bacchus la vigne cultivée

1435  Vint à leur connaissance,

Les glands et l'eau furent tous deux laissés

Pour pâture au bétail,

Comme chose trop vile ;

De même en feras-tu,

1440  Et crois-le Sylvanire,

Lorsque l'expérience

T'aura des vrais plaisirs

Donné la connaissance.

FOSSINDE

Quant à moi je le crois

1445  Ainsi comme il le dit.

HYLAS

Tu n'as que trop longtemps

Déjà dedans les bois

Cette chasse suivie,

Où le travail surmonte le plaisir ;

1450  Il t'en faut maintenant

Un autre commencer,

Où le plaisir surmontera la peine.

À quoi dedans tes mains

Ces flèches et ces dards ?

1455  Puisque dedans tes yeux

Tu portes plus de flèches et de traits,

Que toutes les bergères

Des rives de Lignon :

Ni que toutes les nymphes,

1460  Qui vont suivant Diane dans ces bois,

N'en ont dans leur carquois.

Avec ces traits, ô belle Sylvanire,

Ces traits remplis d'amour,

Il faut que tu t'apprêtes

1465  À faire tes conquêtes

Dedans les coeurs qui méritent tes coups,

Et non pas vainement,

Suivant dedans les bois

Une bête sauvage,

1470  Passer ainsi ton âge.

FOSSINDE

Ce berger a raison.

HYLAS

Dedans les bois que les bêtes demeurent

Avec les autres bêtes,

Et qu'ensemble elles fassent,

1475  Ainsi qu'il leur plaira,

Ou la guerre ou la paix.

Mais nous que la raison

A separés d'entre elles,

Vivons et nous plaisons

1480  Parmi les animaux

Que la nature a voulu rendre égaux.

Quel commerce faut-il

Que nous ayons, bergère,

Avec des ours et des beêtes sauvages ?

1485  Celui qui tout disposé,

S'il eut jugé qu'il le fallut ainsi,

Nous eut fait ou des ours,

Ou des bestes sauvages,

Et au lieu de parler,

1490  Avec les loups il nous eut fait hurler.

SYLVANIRE

Et la chasse et les bois

Sont mes chères délices,

Et quant à moi, quoique tu saches dire,

Je ne changerais point

1495  La prise d'un chevreuil

À toutes les conquêtes

Des coeurs que tu me dis.

Et qu'ai-je affaire, Hylas,

De ces coeurs, qui me sont

1500  Plus cruels ennemis

Que ne sont pas les bêtes plus farouches ?

Ne sais-je point que ce fier animal

Que l'on nomme un amant,

Est le plus dangereux

1505  Qui nous puisse approcher.

Mais dis-moi je te prie,

Qu'est-ce que veut de nous

L'amant qui nous recherche ?

HYLAS

L'honneur de vous servir

SYLVANIRE

1510  Mais plustôt cet honneur

Il nous voudrait ravir.

Crois-tu que je ne sache

Que de tant de soupirs,

Que de tant de services,

1515  Et que de tant de voeux

Le dessein principal

Ne soit pour notre mal ?

Les ours, il est certain,

Sont privés de raison,

1520  Et quelquefois les loups

Se repaissent de nous :

Mais les loups ni les ours,

Pour grand nombre qu'ils soient,

Ne sont si dangereux

1525  Qu'un homme seul, qui sous titre d'amant

Nous hante finement.

FOSSINDE

Tous ne sont pas ainsi,

L'homme à l'homme est un loup :

L'homme à l'homme est un dieu.

SYLVANIRE

1530  Et c'est pourquoi nous fuyons par raison

Dedans les bois ces cruels ennemis,

Où nous trouvons, à la honte des hommes,

À notre honnêteté

Beaucoup plus de sûreté.

HYLAS

1535  S'il était vrai comme tu dis, bergère,

Que les amants fussent vos ennemis,

Hélas que d'ennemis

T'aurait acquis ta beauté, Sylvanire ;

Car je ne vois personne

1540  Qui ne meure d'amour

En voyant tes beaux yeux.

SYLVANIRE

Qu'il soit, ou ne soit pas,

Cela m'importe peu,

Car j'aime beaucoup mieux

1545  Qu'ils meurent par mes yeux,

Que si mon coeur devenait si peu sage

Qu'il crût à leur langage.

HYLAS

Ô farouche pensée

D'un esprit insensible,

1550  Le ciel te punira,

Si bientôt, Sylvanire,

Tu ne changes ce coeur

Que tu retiens d'une ourse bocagère

En celui de bergère.

1555  Orgueilleuse beauté

Pourquoi peux-tu penser

Que le ciel t'ait donné

Cette extrême beauté,

Qui te rend tant aimable,

1560  Et tant aimée aussi ?

Quoi ? Pour faire mourir,

Par des rigueurs extrêmes,

Tous ceux qui te verront,

Le ciel eût bien été

1565  Injuste autant que toi,

De te pourvoir au dommage de tous

D'une beauté si rare,

Et tous les yeux qui te verront jamais

Avec raison se plaindraient bien du ciel,

1570  Et du cruel destin.

Mais au rebours, bergère,

Ce puissant dieu qui t'a faite si belle,

Quand tu naquis prononça par tes yeux

Cet oracle infaillible :

1575  Cette beauté rendra

Les hommes plus heureux

Que ne sont pas les dieux,

Et dès lors le génie

Que le ciel a donné,

1580  Comme pour conducteur,

Au beau berger Aglante,

À t'aimer le poussa

De telle passion,

Que ta seule beauté

1585  Peut être égale à son affection.

SYLVANIRE

Parles-tu pas d'Aglante ?

Aglante le berger,

Le seul fils de Cléandre ?

HYLAS

C'est de lui, Sylvanire.

SYLVANIRE

1590  Ce n'est donc que de lui

Dont tu me veux parler ;

C'est assez, je t'entends,

C'est le berger Aglante,

C'est le fils de Cléandre :

1595  Mais ma chère Fossinde

N'est-il pas gracieux

De me parler d'Aglante ?

HYLAS

Mais voyez cet orgueil,

Voyez la dédaigneuse,

1600  On lui fait un grand tort

De lui parler d'Aglante.

SYLVANIRE

Mais c'est donc d'Aglante

Le seul fils de Cléandre,

Duquel tu veux parler.

1605  Ô je t'entends, ô je t'entends, Hylas,

C'est le berger Aglante,

Le seul fils de Cléandre,

Aglante le berger.

HYLAS

Va cruelle beauté,

1610  Va jeunesse peu sage,

Trop orgueilleux esprit,

Va courage indompté,

Si le ciel ne punit

Si grande cruauté,

1615  Il ne sera pas juste.

SYLVANIRE

Parles-tu pas d'Aglante,

D'Aglante le berger,

Le seul fils de Cléandre ?

Qu'Hylas est en colère,

1620  Il s'en va bien fâché.

SCÈNE VIII, Fossinde Sylvanire

FOSSINDE

Vous plaît-il, Sylvanire,

Que le vrai je vous dise,

Je ne crois pas, que ce qu'Hylas vous dit

Soit tant hors de raison.

SYLVANIRE

1625  Soit tant hors de raison,

Comment l'entendez-vous ?

FOSSINDE

Ma soeur je l'entends bien :

Dites-moi je vous prie,

Quand nous aurions forcé

1630  Tous les cerfs de ces bois,

Pour cela que serait-ce,

Et quel grand avantage

Nous en reviendrait-il ?

Seulement de la peine,

1635  Et de la peine encore

Que je trouve bien vaine.

Aller parmi les bois

Se déchirer la chair

Avec les habits,

1640  Laisser contre une ronce

La toison attachée

De nos cheveux, comme font nos brebis,

Se planter quelquefois

Bien avant dans les pieds

1645  Une tranchante épine,

Suivre par les rochers,

À travers les montagnes,

Aux soleils plus ardents,

Et courre tout un jour

1650  La bête qui s'enfuit,

De la chasse, ô ma soeur,

N'est-ce pas tout le fruit ?

J'aime bien mieux, pour moi je le confesse,

Passer sans tant de peine

1655  Plus doucement la vie,

Entre les jeux mignards

Des bergers et bergères,

Les voir, ces beaux bergers,

Courre, sauter, lutter,

1660  Et les voir, ces bergères,

Filer, danser, chanter,

Les uns mourants d'amour

Essayer de fléchir

Avec milles prières

1665  Ces âmes trop altières ;

Les autres au rebours

Ne se souciant guère

D'eux ni de leurs prières :

De petites rigueurs,

1670  Qui tiennent lieu quelquefois de faveur ;

Se montrer plus cruelles

Qu'elles ne le sont pas,

Mais non pas toutefois

Autant qu'elles sont belles :

1675  Et lors entre eux par des douces disputes,

Par des petites guerres,

Par des petites paix,

Rompre, nouer, et dénouer encore,

Puis rattacher par des noeuds plus serrés

1680  Leurs amours innocentes.

Je me plais, il est vrai,

À voir ce que je dis,

Plus qu'aux durs exercices

D'une pénible chasse,

1685  Où l'on n'entend sinon

Que des chiens clabauder

Avec confusion,

Où tout ce que l'on voit

Sont des ronces sauvages,

1690  Ou des plaines brûlées,

Ou des âpres montagnes,

Ou des rochers rompus en précipices

Par où s'enfuit une bête suivie

De plusieurs autres bêtes.

1695  Dites moi Sylvanire,

À nous voir courre ainsi,

Qui ne nous jugerait

Des bacchantes plutôt,

Que non pas des bergères ?

SYLVANIRE

1700  L'oisiveté c'est la mère du vice ;

C'est pourquoi l'exercice

À celles de notre âge

Apporte, croyez-moi,

Un très grand avantage.

1705  Amour qui suit, et sans cesse poursuit

Une molle jeunesse,

Aisément dans ces jeux

Et dans ces passetemps

En rencontre le temps,

1710  Au lieu qu'il ne peut pas,

Quoiqu'il soit fin, et quoiqu'il soit léger,

Nous atteindre si fort

Dans les durs exercices.

Et par ainsi, ce travail bien petit

1715  Nous exempte des coups,

Dont il blesse les coeurs

Qui sont oisifs avec tant de rigueurs.

SCÈNE IX, Adraste fol, Sylvanire, Fossinde.

ADRASTE

Amour, gente fillette,

Ne va pas au marché,

1720  Il se tient mieux caché,

La fine bête,

Bête, non, mais un dieu

Qui naît dans le moyeu

D'un oeuf d'autruche,

1725  Doris le fait éclore avec ses beaux yeux,

Et le malicieux

De la coque qui reste

Il en fait une cruche ;

Car il est bien subtil.

1730  Dites-moi qu'en fait-il ?

Il l'emplit de son fiel,

Et du miel d'une avette,

Le miel sur Palemon

Son mignon,

1735  Le fiel sur Adraste il jette.

SYLVANIRE

Fuyons ma soeur, c'est le berger Adraste,

À qui l'amour a fait perdre le sens.

FOSSINDE

Plusieurs sont comme lui

Qui ne s'en vantent pas,

1740  Et que l'on ne fuit pas :

Mais n'ayez point de peur,

Il n'est pas malfaisant,

Je l'ai vu, Sylvanire,

L'un des gentils bergers

1745  De toute la contrée,

Et n'est-ce pas pitié

Que l'amour l'ait réduit

À ce point déplorable ?

SYLVANIRE

Je l'ai vu tel, ma soeur, que vous le dites,

1750  Puis l'amour de Doris

L'a mis en cet état :

Mais à quoi pense-t-il ?

Voyez un peu la mine qu'il nous fait :

Ô dieux qu'il est affreux !

1755  Allons-nous en Fossinde,

Vous verrez qu'à la fin

Il nous fera du mal.

FOSSINDE

Ne fuyez point, il vous courrait après,

Mais tenons bonne mine,

1760  Quelque berger peut-être surviendra.

SYLVANIRE

Dieux ! Qu'est ce que l'amour ?

ADRASTE

Ce que c'est que l'amour,

Je m'en vais le vous dire.

Amour, fillette, est le jeu coquimbert,

1765  Qui gagne perd.

Amour est au contraire

D'une chataîgne en gousse

Picquante par dehors,

Et par dedans fort douce.

1770  Amour est la lanterne,

Mais lanterne allumée,

Au dedans est le feu,

Dehors quelque clarté,

Mais beaucoup de fumée.

SYLVANIRE

1775  Mon dieu qu'il est plaisant.

FOSSINDE

Je trouve qu'il dit bien :

Mais faisons le parler.

Berger qu'est-ce qu'amour ?

ADRASTE

Amour c'est un vieux singe

1780  Qui fait à tous la moue,

Et mord souvent celui qui trop s'y joue.

SYLVANIRE

Ah ! Sur ma foi ma soeur

À ce coup il dit vrai.

FOSSINDE

Or sus qu'est ce qu'amour ?

ADRASTE

1785  Qu'est-ce qu'amour, c'est un gros escargot.

FOSSINDE

Escargot, et pourquoi ?

ADRASTE

Ah c'est d'autant, que pour peu qu'il séjourne

Soudain il fait les cornes :

Mais croyez, belle fille,

1790  Que de cet escargot

Vous êtes la coquille.

FOSSINDE

N'est-il pas bien plaisant ?

Or sus qu'est-ce qu'amour ?

ADRASTE

Amour c'est la quenouille

1795  Que plus l'on veut filer,

Et que plus on embrouille.

FOSSINDE

Non, non, tu te déçois.

ADRASTE

C'est donc une marmitte

Et du feu par dessous :

1800  Le feu, filles, c'est vous,

Et nous les pois que le bouillon agite.

SYLVANIRE

Mais n'en faut-il pas rire ?

FOSSINDE

Dis donc qu'est-ce qu'amour ?

ADRASTE

Amour c'est un pourceau,

1805  L'ordure il aime fort,

Et ne vaut jamais rien

Sinon quand il est mort.

SYLVANIRE

Je crois bien qu'il dit vrai.

ADRASTE

Et bref amour ressemble à la souris

1810  Qu'un chat poursuit,

Et qui s'enfuit

Deçà, delà ;

Enfin voila

Qu'elle rencontre un trou,

1815  Monsieur le chat trompé

En peut chercher une autre à son souper.

Adraste il est bien vrai,

Doris te fît ainsi,

Trop injuste Doris,

1820  Trop ingrate Doris,

Lorsque pour Palemon

Adraste elle laissa,

Adraste elle trompa,

Adraste elle trahit,

1825  La perfide qu'elle est.

FOSSINDE

Il entre en sa furie.

ADRASTE

Où s'en est-elle allée

Avec son Palemon ?

La trouverai-je point

1830  Pour me venger quelquefois en ma vie ?

Oui je l'étranglerai

Avec mes propres mains,

Et son petit mignon,

Son aimé Palemon :

1835  Mais la voici.

SYLVANIRE

Ma soeur je meurs de peur.

FOSSINDE

Non, non, ce n'est point elle.

SYLVANIRE

Vous vous riez Fossinde,

Je vous jure ma soeur

1840  Que je tremble de crainte.

ADRASTE

Ce n'est pas celle-ci ?

FOSSINDE

Non, non, ce ne l'est pas.

ADRASTE

Ne serait-ce point toi,

Qui pensant me tromper

1845  As changé de visage ?

FOSSINDE

Non, non, la veux-tu voir,

La voilà ta Doris,

La voilà qui s'en va

Avec son Palemon.

À Doris.

1850  Bonjour belle Doris

Où courez vous si vite ?

Venez vers nous Doris.

ADRASTE

Venez vers nous Doris,

Doris venez vers nous.

FOSSINDE

1855  Ô comme elle s'enfuit !

ADRASTE

Elle s'enfuit, je l'atteindrai bientôt

FOSSINDE

Je savais bien qu'avec cet artifice

Nous nous en déferions.

SYLVANIRE

Dieu soit loué Fossinde :

1860  Mais avant qu'il revienne

Allons-nous en aussi :

Mais ô dieux il revient,

Fuyons, ma soeur, fuyons.

LE CHOEUR

Ceux qui d'amour font la peinture,

1865  Enfant aîlé nous le feignant,

Sans savoir quelle est sa figure

Vont à l'aventure peignant.

Car il n'est mâle ni femelle,

Homme ni Dieu, jeune ni vieux,

1870  Mais plusieurs choses pêle-mêle

Dont il nous abuse les yeux.

Des dieux il a bien la puissance,

Mais des mortels l'infirmité,

Des femmes il a l'inconstance,

1875  Et des hommes la fermeté.

Du jeune il a la hardiesse,

Du vieux déjà le sang glacé,

Du sage il retient la sagesse,

Et la fureur de l'insensé.

1880  Lion de force et de courage,

Brebis de faiblesse et de peur,

Ferme rocher, plume volage,

Autant trompé comme trompeur.

Et bref, amour c'est un mélange

1885  De toutes choses en un point,

Dont la nature est tant étrange,

Qu'enfin je ne la connais point.

Je sais toutefois qu'on appelle

Comme je dis ce grand démon,

1890  Mais sa nature quelle est elle ?

Pour moi je n'en sais que le nom.

ACTE II

SCÈNE I

SATYRE

Injuste amour, pourquoi si rarement

Unis tu les desseins

Des fidèles amants ?

1895  Pourquoi perfide as-tu tant de plaisir

De voir dedans deux coeurs

Un différent désir ?

Je brûle et meurs d'amour

Pour Fossinde la belle,

1900  Fossinde aime Tirinte,

Tirinte Sylvanire :

Et Sylvanire, ô dieux !

Ne daigne voir Tirinte,

Ni Tirinte Fossinde,

1905  Ni Fossinde cruelle

Me regarder, et si je meurs pour elle.

L'abeille aime les fleurs,

Mais le cruel amour

Se repaît de nos pleurs.

1910  Il aime, le cruel,

De voir languir, souffrir,

Puis à la fin mourir

Noyé dedans les larmes,

Sans que nulle douleur

1915  Que l'amant puisse avoir

L'émeuve à la pitié

Qu'il doit avoir de lui.

Vraiment tu montres bien

Que ta mère naquit

1920  Dans les flots de la mer ;

Et qu'on te doit nommer,

Au lieu d'amour amer :

Amer vraiment amour,

Puisqu'à ceux qui te suivent

1925  Tu ne donnes jamais,

Et telle est ta coutume,

Sinon de l'amertume.

Amers sont nos espoirs,

Amers sont nos désirs,

1930  Et d'absynthes amers

Sont mêlés nos plaisirs,

Si des plaisirs toutefois tu nous donnes.

Je sais bien que les dieux

Veulent que les mortels

1935  Cueillent toujours la rose

Au danger de l'épine,

Et que le miel si doux

Ne se prend dans la ruche

Sans courre le danger

1940  Des piquantes abeilles.

Mais ton rosier, amour,

Sans rose ne produit

Que des pointes tranchantes,

Et tes ruches sans miel

1945  Que des mouches piquantes ;

De sorte que la main

Qui veut cueillir tes fleurs,

Ou le miel que tu donnes,

Ne rencontre jamais

1950  Que des égratignures,

Ou bien, hélas ! Des cuisantes piqures.

Tu sentis autrefois,

À ce que l'on nous dit,

Quelles sont de tes flèches

1955  Les blessures amères,

Quand pour une Psyché

Dessus toi même il te plut d'essayer

La force de tes coups ;

Et cela toutefois

1960  Ne t'a rendu plus doux

Envers ceux que tu blesses.

Mais je crois au contraire

Que cet essai t'a rendu plus cruel,

Comme si tu voulais

1965  Dessus autrui te venger de toi-même.

Et ne voyons-nous pas

La même cruauté

Dans le coeur de Fossinde ?

Car autrement, ô Fossinde cruelle,

1970  Qui pour Tirinte as ressenti le mal

Que tu me fais souffrir,

Comment ne changes-tu

Cette extrême rigueur,

Puisque tu sais quel tourment elle donne ?

1975  Ne vois-tu pas, bergère,

Qu'en cette cruauté

Que tu me fais sentir,

Très justement amour

Fait que Tirinte aussi

1980  Te dédaignant me venge ?

Mais faut-il que longtemps

Ce mépris je supporte ?

Moi, dis-je, qui ne cède

En noblesse de sang,

1985  Non pas même au dieu Pan :

Qui voit de mes troupeaux

Les campagnes couvertes ;

Troupeaux de qui le lait

Presque en toute saison

1990  Inonde ma maison :

Qui des biens de Ceres

Et de ceux de Pommone

Vois mes toits regorger,

Soit l'été, soit l'automne.

1995  Moi, dis-je, qui de force

Surpasse un Briarée,

Un Hercule en courage,

Et bref qui ne vois point

Un mortel qui m'égale,

2000  En tout ce qu'un mortel

Peut avoir d'estimable :

Supporterai-je encore longuement

Qu'une affectée, une imprudente fille,

Aille estimant un berger plus que moi ?

2005  Un berger qui n'a rien

Qui puisse être estimable,

Sinon qu'il a la peau tendre et douillette,

Le teint uni comme du lait caillé,

L'oeil affetté, le visage sans rides,

2010  Et les cheveux en ondes recrépés,

Ressemblant mieux en somme

Une fille qu'un homme.

Ignorante bergère,

Si tu savais combien se doit fuir

2015  L'homme qui fait la femme,

Tu cherirais beaucoup plus mon visage,

Puisqu'étant homme

Un homme je ressemble,

Et non pas une fille

2020  Comme Tirinte fait.

Mais réponds-moi Fossinde,

Croirais-tu d'être aimable,

Si fille étant on voyait ton visage

Se revêtir de poil

2025  Comme celui des hommes ?

Comment trouves-tu beau

En ce tendre berger

De n'y remarquer rien

De l'homme que le nom ?

2030  Mais je prêche aux déserts,

Je parle aux vents, et je perds mes paroles :

Fossinde la cruelle

Ne m'entend point, et quand ma voix encore

Atteindrait ses oreilles,

2035  Je sais qu'en vain elle les entendrait,

Tant elle est affollée

De ce teint damoiseau,

De ces cheveux frisés,

De ces roses nouvelles

2040  Qu'un hiver flétrira,

Ou le moindre soleil

Dont il se hâtera :

Et c'est pourquoi je veux sans plus attendre

Lui montrer en effet

2045  Quel je suis, quel il est ;

Je ne veux plus recourre à ces prières,

Que jusqu'ici si vaines j'ai trouvées,

Je me veux désormais

Servir des avantages

2050  Que j'ai de la nature.

Tu m'enseignes, Tirinte,

Ce que je devrais faire,

Et jusqu'à ce moment

Je ne l'ai su connaître.

2055  Tu te prévaux des grâces que Nature

En ton visage a mises,

Et n'est-ce pas me dire,

Qu'il faut que je me serve

De ce que j'ai de même

2060  De plus avantageux ?

La force et le courage

Ont été mon partage ;

Donc par cette force,

Donc par courage

2065  Saisissons-nous de cette dédaigneuse,

Et montrons lui le courage et la force

Que nous avons, peut-être se voyant

Réduite à la merci

Que nous voudrons lui faire,

2070  Se repentira-t-elle

D'avoir été cruelle.

Qu'elle crie au secours,

Qu'elle appelle Tirinte,

Nous le verrons venir,

2075  Ce tendre jouvenceau,

Cette douce pucelle

Sous l'habit déguisée,

Et sous le nom d'un homme :

Si toutefois, ce que je ne crois pas,

2080  Il en a le courage,

Je jure Pan le grand dieu bocager,

Je jure de Lignon l'un et l'autre rivage,

Je jure par les bois

Dont Isoure s'honore ;

2085  Et bref je jure et je proteste ici

Par mon bras invincible,

Que s'il y vient au secours de la belle,

Je veux de cette masse

Ravir d'un coup vainqueur,

2090  Et l'âme de son corps,

Et l'amour de son coeur.

Je sais que bien souvent

Elle vient par ces bois,

Cette imprudente fille,

2095  Je m'en vais me cacher

Dans ce buisson touffu,

Attendant qu'elle vienne :

Si je puis l'attraper,

Elle aura beau crier

2100  Avant qu'elle m'échappe :

Aussi bien m'a-t-on dit

Que bien souvent ces belles

Veulent que leurs faveurs

On prenne en dépit d'elles,

2105  Et que par force on semble être vainqueur

D'un combat, où vaincues

Elles sont de bon coeur.

SCÈNE II

SYLVANIRE

Le ciel jamais ne fait rien d'inutile,

À ce que l'on nous dit ?

2110  Mais pourquoi donne-t-il,

S'il est ainsi, la franche volonté

Au sexe dont je suis,

Puisque jamais on ne voit que la femme

Se puisse prévaloir

2115  De son propre vouloir :

Tant que nous sommes filles

Se peut-il voir esclave

Plus sujet que nous sommes

Aux volontés du père et de la mère ?

2120  Et si nous espérons

De rompre ces liens

Avec le mariage,

Que nous sommes déçues,

Puisque d'autres liens

2125  Mille fois plus serrés

Mettent en servitude

Encor nos volontés :

Car les maris (enfin ce sont les hommes

Qui firent cette loi)

2130  Les maris, dis-je, avec tyrannie

Vont s'usurpant toute l'autorité

Sur notre volonté.

Que si le ciel enfin,

Rompt encor ces liens

2135  Qu'un mariage étreint,

Nous séparant par la mort d'un mari,

Nous voila rattachées

Encore de nouveau

Par d'autres noeuds plus forts que les premiers.

2140  Le père s'il survit,

Ou bien à son défaut

Le plus proche parent,

Nous prive incontinent

De pouvoir disposer,

2145  Ainsi que nous voudrions,

Du reste de nos jours.

S'il est ainsi (comme il n'est que trop vrai)

Qu'on me dise en quel temps

Nous peut jamais servir

2150  La libre volonté

Que du ciel nous avons.

Ô misérable état !

Que celui de la femme,

De qui la volonté

2155  N'est jamais de saison,

Et de qui la raison

Est sans autorité :

Et toutefois il ne faut pas se plaindre

De ce grand dieu sous telle servitude ;

2160  Car ce n'est pas de lui

Dont procède ce mal,

Les hommes seuls, ah ! Ce sont les seuls hommes,

Qui par la force ont ces lois établies :

Lois injustes sans doute,

2165  Puisqu'à notre dommage

Elles ne sont qu'à leur seul avantage.

Ne voilà pas, dois-je dire mon père,

Ou Ménandre plutôt

Sans ce doux nom de père,

2170  Puisque le père à son enfant jamais

Ne doit ravir la vie,

Et qu'il ravit la mienne

Par la force qu'il fait,

Ou qu'au moins il veut faire

2175  Contre ma volonté.

Ne voila pas cet avare Ménandre,

Ainsi le nommerai-je ;

Ô dieu ne voilà pas

Qu'avec mille rigueurs

2180  Il veut sacrifier

La pauvre Sylvanire

À ce fâcheux Théante,

Qui m'est plus en horreur

Que l'horreur ne peut être.

2185  Ah ! J'aime mieux, j'aime bien mieux cent fois

Épouser un tombeau.

Fasse le ciel ce qu'il voudra de moi,

Jamais, quoiqu'on m'en die,

Je n'y consentirai.

2190  Et lorsque par la force

On m'y voudra contraindre,

La mort plus douce avec son secours

Abrègera mes jours :

Tout le regret qu'alors

2195  Dans le cercueil je pourrai ressentir,

Sera sans plus de te laisser, Aglante,

Avec l'opinion

Que Sylvanire est ingrate envers toi :

Car je confesse, et je l'avoue ici,

2200  Où pour témoins j'ai seulement ces arbres,

Que tes vertus, Aglante,

Que ta discrétion, que ton affection,

Et que tes longs services

Méritaient de trouver

2205  Quelque autre plus heureuse

Que Sylvanire à ton dam ne l'est pas.

Mais que saurais-je faire,

Puisque si je t'aimais

Il faudrait bien aussi

2210  (Ainsi le veut ma cruelle misère)

Et souffrir, et me taire.

Ménandre qui desseigne

De m'allier à ce riche berger,

Ô damnable avarice !

2215  Ne tourne pas les yeux

Sur ce qui vaut le mieux,

J'entends sur ta vertu,

Et dessus tes mérites :

Mais l'éclat seulement

2220  D'un métal qui reluit

À l'oeil avare, également nous nuit.

Ne trouve donc étrange,

Aglante que j'estime

Plus que tous les bergers

2225  Des rives de Lignon,

Si dedans les liens

Du devoir retenue

Connaîstre tu ne peux

Le bien que je te veux.

2230  J'aime mieux que la mort

Mette fin à ma vie,

Que si l'on pouvait dire,

Amour enfin a vaincu Sylvanire.

SCÈNE III, Tirinte Sylvanire

TIRINTE

Quelle heureuse rencontre

2235  Est celle que je fais,

Vous trouvant Sylvanire.

SYLVANIRE

Tirinte je ne sais

Pourquoi tu veux nommer

Heureuse ma rencontre,

2240  Puisque si nul ne peut

Donner ce qu'il n'a pas,

Comment te donnerai-je

Ce bonheur que tu dis,

Si le bonheur jamais

2245  Avec moi n'habita ?

TIRINTE

Heureuse avec raison,

Ô belle Sylvanire !

Mon coeur vous peut bien dire,

Puisque non seulement

2250  On vous doit estimer

Pour vos perfections,

Et pour votre beauté,

Sur toutes bien heureuse ;

Mais plus encor pour pouvoir, s'il vous plaît

2255  Rendre heureux un amant

D'un clin d'oeil seulement.

SYLVANIRE

Malaisément celui

Peut rendre heureux autrui,

Dont le pouvoir en son malheur extrême

2260  Est faible pour soi-même.

TIRINTE

Ne dois-je pas heureux dire celui,

Qui (s'il le veut) peut rendre heureux autrui,

En chassant de soi même

Le mal qu'il croit extrême.

SYLVANIRE

2265  Ce sont discours dont Tirinte repaît

Ceux qui veulent le croire ;

Mais, ô berger, je sais pour mon malheur

Que ces propos ne sont que flatterie,

Et que mon mal est chose véritable.

TIRINTE

2270  Aimer et vous flatter

Sont deux choses contraires,

Si bien que quand vous dites

Que Tirinte vous flatte,

Vous lui dites de même

2275  Que son coeur ne vous aime.

SYLVANIRE

Si nous flatter et nous aimer ensemble

Sont tant incompatibles,

Il est certain, Tirinte,

Que toutes nous pouvons

2280  Jurer assurément,

Que nul homme jamais

Ne se peut dire amant.

TIRINTE

Blasphême insupportable !

SYLVANIRE

Toutefois veritable.

TIRINTE

2285  Mais la fausseté même.

SYLVANIRE

Que sans flatter quelqu'homme puisse aimer ?

Et réponds-moi Tirinte,

N'est-ce pas bien flatter

De dire une beauté

2290  Être toute parfaite,

Où d'autres yeux remarquent cent défauts ?

TIRINTE

Ce mystère d'amour,

Ô belle Sylvanire,

Se peut mieux ressentir

2295  Qu'il ne se peut pas dire ;

Et toutefois pour vous ôter d'erreur

Je vous dirai, qu'il est vrai que l'amant

Estime la beauté

Qu'il aime et qu'il adore,

2300  Plus parfaite et plus grande

Que toutes les beautés

Qui sont en l'univers ;

Et s'il l'estime telle

Vous êtes bien cruelle,

2305  Vous disant ce qu'il croit,

De l'estimer flatteur.

SYLVANIRE

Il est donc un menteur.

TIRINTE

Mentir, c'est quand on parle

Contre la verité

2310  Qui nous est bien connue,

Et qu'en soi-même

On sait bien que l'on ment :

Mais l'amant n'est pas tel,

Parce qu'en verité

2315  Il croit celle qu'il aime

Unique en sa beauté,

Et toutefois peut-être il se méprend.

SYLVANIRE

Il est donc ignorant.

TIRINTE

Ignorant, je l'avoue :

2320  Mais de cette ignorance

On ne le peut blâmer,

Ayant pour précepteur

Des dieux le dieu plus grand,

Le puissant dieu d'amour,

2325  Amour de qui les lois

Sans châtiment ne se peuvent enfreindre

Par le fidèle amant.

Car sachez, Sylvanire,

Qu'aussitôt que l'amour

2330  Se rend maître de nous,

Incontinent d'un art industrieux

Nos yeux il change avec ses propres yeux ;

De sorte qu'aussitôt

Que nous sommes amants

2335  Notre oeil ne nous sert plus,

Et nous ne voyons rien

Qu'autant qu'il plaît au sien :

Et cela c'est dautant

Que nul ne peut aimer

2340  Que ce qu'il juge beau ;

Mais un tel jugement

Jamais ne se produit

Sinon par le rapport

Que les yeux nous en font.

2345  Or ce grand dieu d'amour

Qui veut que chacun aime,

Sans changer le visage,

Avec ses propres yeux

Trompe le jugement

2350  Que peut avoir l'amant :

Et de là vient qu'on dit

Par un commun discours,

Jamais laides amours.

SYLVANIRE

Et par ainsi Tirinte

2355  Sans offense on peut dire,

Qu'amour est un trompeur ;

Et que tous les amants

Font de faux jugements.

TIRINTE

Vous pourriez bien mieux dire,

2360  Bergère, s'il vous plaît.

SYLVANIRE

Et que pourrais-je dire ?

TIRINTE

Que tout amant adore

La personne qu'il aime,

Et que n'ayant des yeux

2365  Que pour voir ses beautés,

Il ne saurait juger

Rien qui soit plus aimable :

De là vient que son coeur

Est plein de passion,

2370  Quand l'ingrate beauté

Qu'il aime et qu'il adore,

Ne correspond à son affection.

Par là vous jugerez

Quel est le mal que supporte Tirinte

2375  Adorant Sylvanire,

Sylvanire la belle,

La belle, mais cruelle,

Cruelle, ô dieux, mais toutefois aimée

Plus encor mille fois

2380  Qu'elle n'est pas cruelle.

SYLVANIRE

De quelle cruauté

Tirinte te plains-tu ;

Et qu'est-ce que tu veux

Que Sylvanire fasse

2385  Avec la raison ?

TIRINTE

Avec la raison

Vous devez, Sylvanire,

Aimer celui qui n'adore que vous :

Amour l'amour demande,

2390  Et la moisson de l'amour c'est amour.

SYLVANIRE

Et cette loi dis-moi

Se doit-elle observer

Par les bergers comme par les bergères ?

TIRINTE

D'une loi générale

2395  Personne n'est exempt,

Et cette loi, bergère,

Aime celui qui t'aime,

Est une loi que la nature a faite,

Que la raison approuve,

2400  Que l'amour autorise,

Et que chacun observe,

Si ce n'est vous cruelle Sylvanire.

SYLVANIRE

Pour moi j'en suis exempte,

Parce que dans mon coeur,

2405  Et la nature, et la raison aussi,

Ont empreint une loi

D'un chaste caractère

À celle-ci contraire,

Qui dit ainsi : sage n'aime jamais

2410  Si tu veux vivre en paix.

Et quand aux ordonnances

De l'amour que tu dis,

Je fais gloire, Tirinte,

De ne rien observer

2415  De tout ce qu'il commande.

Mais toi, berger, pourquoi n'observes tu

La loi que tu confesses

Être si juste et bonne ?

TIRINTE

Je fais bien davantage

2420  Que d'observer la loi :

Car, Sylvanire, j'aime

Autrui plus que moi-même,

Et de plus j'aime, heélas !

Ce qui ne m'aime pas.

SYLVANIRE

2425  Non ce n'est pas cela,

Berger, que je veux dire,

Aime, aime seulement

La personne qui t'aime,

Observe bien la loi

2430  Sans y rien ajouster.

TIRINTE

Si je ne dois aimer

Sinon celui qui m'aime,

Qui puis-je aimer si Tirinte je n'aime ?

SYLVANIRE

Berger menteur que n'aimes-tu Fossinde,

2435  Fossinde qui t'estime,

Fossinde qui mérite

Pour ses vertus d'être de tous aimée,

Et qui par ses beautés,

Et ses perfections,

2440  Pourrait bien acquérir

Le plus parfait berger

De toute la contrée,

Si seulement son coeur y consentait.

Tu ne me réponds rien,

2445  Es-tu muet ? As-tu perdu la langue ?

TIRINTE

Cruelle Sylvanire,

Injuste Sylvanire,

Ingrate Sylvanire,

Il ne te suffit pas

2450  De tes dédains et de tes cruautés,

Pour tourmenter ce coeur

Dont ton oeil est vainqueur,

Si de plus tu n'ajoutes

À tant de cruautés,

2455  Quoiqu'elles soient extrêmes,

Encore ce tourment

D'une importune fille,

Que plutôt que d'aimer

Dedans Lignon je voudrais m'abîmer.

2460  Ah bergère ! Ah bergère !

Si toutefois bergère

Une cruelle, une injuste, une ingrate,

On peut nommer sans offenser ce nom :

Cruelle, injuste, ingrate,

2465  Si tu savais quelle est l'affection

Que Tirinte te porte,

Tu parlerais pour certain d'autre sorte.

Amour ne peut sur une vraie amour

Anter une autre amour,

2470  Il faut que l'une meure,

Et pour moi je te jure

Que mille morts je m'élirais plutôt

Que l'amour de Fossinde,

Fossinde l'importune,

2475  Fossinde que je hais,

Si ce que tu me dis

Est chose véritable,

Autant comme elle m'aime.

Dis-le lui, Sylvanire,

2480  Si pourtant il te reste,

Cruelle, injuste, ingrate,

Encor quelque pitié :

Dis-le lui seulement ;

Dis-le lui hardiment,

2485  Et que jamais, jamais

Elle n'espère en moi,

Ni plus d'amour,

Ni moins de haine aussi.

SYLVANIRE

Tirinte c'est à tort

2490  Que tu me vas blâmant,

Écoute mes raisons.

Mais dieu voici mon père

Je ne veux pas l'attendre.

SCÈNE IV, Ménandre Tirinte Alciron

MÉNANDRE

Mais ne l'ai-je pas vue,

2495  Cette imprudente fille

Que je vais recherchant ?

Tirinte dis-le moi

N'est-ce pas Sylvanire

Celle-là qui s'enfuit ?

TIRINTE

2500  Tes yeux, ô bon Ménandre

Cette fois t'ont deçu.

ALCIRON

Que c'est bien Sylvanire.

Tyr parce que la bergère

Que tu prends pour ta fille

2505  C'est la jeune Almerine,

Almerine qui cherche

Par ces buissons touffus,

Et parmi ces rivages,

La brebis la plus chère

2510  Qu'elle ait dans son troupeau.

MÉNANDRE

Almerine dis-tu,

Et non pas Sylvanire ?

TIRINTE

Almerine, il est vrai.

MÉNANDRE

Je confesse, berger,

2515  Que mes yeux à ce coup

Ont été mensongers.

ALCIRON

Ou bien plutôt Tirinte.

MÉNANDRE

Mon dieu que la jeunesse

Tout à coup se fait grande ;

2520  Je la vis, cette fille,

Chez son père Andronire,

Si j'ai bonne mémoire,

Six lunes ne sont pas

Encore bien passées,

2525  Mais certes si petite,

Que c'est avec raison

Si mes yeux m'ont trompé

S'étant faite si grande

Depuis si peu de temps.

2530  Il est vrai que les filles,

Ainsi comme l'on dit,

Croissent en une nuit ;

Il faut bien qu'Andronire

Commence d'avoir soin

2535  De lui trouver mari,

Et surtout de l'argent :

Car aujourd'hui c'est l'argent qui fait tout.

Tant de beauté qu'on veut,

Tant d'attraits agréables,

2540  Tant de nobles aïeuls,

Tout cela ce n'est rien,

Si pour enseigne il ne pend au logis

Or et argent, personne ne la veut,

Cette extrême beauté,

2545  Ces attraits agréables,

Sinon peut-être un autre encor plus pauvre

Mais aussi n'est-ce pas

Une grande folie

Que de se marier,

2550  Si l'argent comme guide

Ne marche le premier ?

Personne ne se paît

Trois jours entiers de la seule beauté,

Depuis qu'il faut mettre couteaux sur table,

2555  Il faut bien d'autres choses

Que ces affeteries,

Que ces attraits aimables,

Ni que tant de beautés ;

Cent quintaux assemblés

2560  De telle marchandise,

Ne saouleraient le moindre de tous ceux

Qui sont dans un logis.

Ah ! Si ces jeunes filles,

Je parle pour la mienne,

2565  Savaient combien est grande

La peine que l'on a

Pour conduire un ménage,

Pour éviter la pauvreté honteuse,

Et combien peu se trouvent aujourd'hui

2570  De partis convenables,

Je sais bien pour certain

Qu'elles ne seraient pas

Si peu reconnoissantes,

Qu'elles ne les reçussent,

2575  Ces partis quand ils viennent.

Mais pour notre malheur

Cette inexperte et peu sage jeunesse

Ne reconnaist jamais

Son bien, que quand il est outrepassé :

2580  Mais lors il n'est plus temps,

Ô jeunesse imprudente,

Tu l'as beau rappeller

Par les regrets d'un trop tard repentir,

N'espère plus qu'il doive revenir.

2585  Le propre de ce point,

Qu'en toute affaire il faut savoir connaître,

Est de telle nature,

Que jamais plus, jamais il ne rappelle

Ces pas fuitifs pour retourner vers nous.

2590  Quand il nous vient trouver

Sachons le prendre, ou bien n'espérons plus

De le revoir une seconde fois :

Mais c'est grand cas de l'extrême imprudence

Qui suit cette jeunesse,

2595  Inexperte jeunesse,

Et jeunesse peu sage,

La mère très féconde

Des incommodités

Qu'en vieillesse on ressent.

2600  Encor serait-ce peu ;

On les pourrait conduire,

Ces ignorantes filles,

Pourvu qu'avec toute leur ignorance

Elles crussent à ceux

2605  Qui sont plus sages qu'elles.

Mais tant s'en faut elles ont un vouloir,

Et puis Dieu sait comme il est bien fondé,

Qu'à faute de raison

Elles vont soutenant

2610  D'opiniâtreté.

Ô de mon temps qu'une fille eut osé

Dire sa volonté,

Et celui-ci me plaît

Plus que non pas cet autre,

2615  Elle eut été tenue

Pour montre entre les filles,

Et chacun dans la rue,

En la voyant passer,

Vous l'eut montrée au doigt,

2620  Disant, c'est celle-la.

ALCIRON

Mais d'où viennent ces plaintes,

D'où viennent ces censures

Que tu fais, ô Ménandre ?

MÉNANDRE

Alciron elles viennent

2625  D'une juste douleur

Qui me presse et m'oppresse

En ma faible vieillesse.

ALCIRON

Ménandre bien souvent

Nous nous représentons

2630  Les maux plus grands qu'en effet ils ne sont.

MÉNANDRE

Qu'ils ne sont que trop grands

Ceux desquels je me plains,

Et je te les veux dire,

Et t'en faire le juge,

2635  Si je te dis que j'aime

Ma fille Sylvanire.

TIRINTE

Aussi fait bien quelque autre.

MÉNANDRE

Autant qu'on puisse aimer

L'enfant qu'on a fait naître,

2640  C'est chose superflue ;

Car outre les raisons

Que tous les pères ont,

Encor s'il m'est permis,

Quoiqu'elle soit ma fille,

2645  De le dire, berger,

Encore ses vertus

M'obligent à l'aimer.

TIRINTE

Et d'autres sa beauté.

MÉNANDRE

Car certes je puis dire

2650  De n'avoir jamais vu

En cette jeune fille

Une seule action

Qui ne soit à louer,

Sinon pour le sujet dont je te veux parler :

2655  Et c'est pourquoi chargé d'âge et de peine,

Ainsi que tu me vois,

Je vais toujours rêvant à son profit,

Sans pardonner à ces jambes tremblantes,

Et sans flatter ces bras

2660  À moitié décharnés ;

Je vais sans cesse, et sans cesse je cherche,

Et me travaille, afin de voir un jour

Qu'elle soit bien à son contentement.

Or j'ai tant fait avec mes amis

2665  Que le berger Théante,

Théante à qui le ciel

D'une main libérale

A donné tant de biens,

Veut contracter alliance avec elle.

TIRINTE

2670  J'en ferais bien autant.

MÉNANDRE

Dieu sait combien heureuse

Une fille sera parmi tant de richesses ;

Car rien ne défaut là

Qu'elle puisse vouloir.

TIRINTE

2675  Elle voudrait un homme,

Et non pas une bête.

MÉNANDRE

Et toutefois cette jeunesse folle,

Cette imprudente fille,

Quand je lui dis que Théante la veut.

TIRINTE

2680  Aussi feraient bien d'autres.

MÉNANDRE

Théante l'héritier

Du plus riche berger

De toute la contrée,

Elle tourne la tête,

2685  Comme si cette offense

Étoit insupportable,

Elle demeure muette

À ce que je lui dis,

Comme si ce parti

2690  Se devait dédaigner.

Que si lors je la presse

De me faire réponse,

Les soupirs la devancent

Suivis de tant de pleurs

2695  Qu'elle ne peut parler,

Et si je la contrains

Enfin de me répondre,

Parmi les pleurs et les sanglots menus,

Toujours un non s'échappe de sa bouche,

2700  Et puis après ce non,

Cent protestations

Qu'elle veut être ou vestale ou druide.

TIRINTE

Quelle dévotion !

MÉNANDRE

Dieux, que ferais-je là ?

2705  Je me vois vieux, et désormais plutôt

Je dois songer au départ qu'il faut faire,

Que de penser aux affaires d'autrui,

Que si je meurs, ah ! Que deviendra-t-elle ?

TIRINTE

Qu'elle vienne vers moi.

MÉNANDRE

2710  Ah, qui ne sait combien est misérable

Une jeune orpheline,

Entre les mains de ceux

Qui n'ont que le souci

De leurs propres enfants :

2715  Si dedans le cercueil

On a le souvenir

Des choses des vivants,

Dieu quel serait l'ennui,

Quel serait le regret

2720  De voir ce jeune enfant

Qui n'a point de malice,

Entre les mains de tel

Qui la dédaignerait,

Et la ferait servir

2725  Ainsi comme une esclave

Aux choses les plus viles.

ALCIRON

Ô Ménandre, ô Ménandre,

Je n'eusse jamais cru

Qu'il sortit de ta bouche

2730  De semblables paroles :

Toi dont le nom par réputation

Porte avec soi le titre de prudence.

TIRINTE

Voilà comme on se trompe.

ALCIRON

Comment ? Tu veux marier une fille

2735  Contre sa volonté ?

MÉNANDRE

Et quelle volonté

Doit avoir une fille ?

ALCIRON

Celle de sa raison.

Crois-tu qu'elle soit folle ?

2740  Que si cela n'est pas,

Pourquoi sa volonté

Ne se règlera-t-elle

Aux lois de la raison ?

Et pourquoi dois-tu croire

2745  Qu'aussi cette raison

Ne lui fasse vouloir

Ce qu'elle doit vouloir ?

Aux bêtes plus grossières,

Les voulant conserver,

2750  Ne suivons-nous, Ménandre, leur vouloir ?

Et nos brebis quand elles veulent boire

Les faisons-nous au contraire manger ?

MÉNANDRE

Nature leur apprend

D'une soigneuse cure.

ALCIRON

2755  Crois-tu que plus avare

Soit pour nous la nature ?

MÉNANDRE

Quoi donc l'expérience

Ne servira de rien ?

ALCIRON

L'expérience est bonne,

2760  Mais chacun sait son bien.

MÉNANDRE

Par ainsi les plus vieux

N'auront point d'avantage.

ALCIRON

Ils l'auront bien, Ménandre,

Mais qu'ils soient les plus sages.

MÉNANDRE

2765  Et leur expérience ?

ALCIRON

Jointe avec la prudence,

Autrement sois certain

Que cette expérience

Sert de si peu de chose,

2770  Que c'est grande imprudence

De mettre entièrement

Tout son bonheur sur chose si douteuse.

J'ai vu des mêmes causes

Produire bien souvent

2775  Des effets différents.

MÉNANDRE

Rien donc, berger, au monde n'est certain,

Puisque l'expérience est encore douteuse.

ALCIRON

Qu'il soit ainsi, Ménandre,

Que rien dedans le monde

2780  Ne puisse être certain,

Faut-il pourtant conclure

Que cette Sylvanire,

Ô dieux ! Qui n'en peut mais,

Soit pour cela malheureuse à jamais ?

MÉNANDRE

2785  Au contraire, berger,

Heureuse elle sera,

Pourvu qu'elle me croye :

Alciron mon ami

Qu'elle aura de troupeaux ?

TIRINTE

2790  Mais qu'elle aura de maux.

MÉNANDRE

Que de grands héritages ?

ALCIRON

Que de cruels servages.

MÉNANDRE

Que de belles maisons ?

TIRINTE

Que de tristes prisons.

MÉNANDRE

2795  Que de riches habits ?

ALCIRON

Que de mortels ennuis.

MÉNANDRE

Que lui défaudra-t-il

Ayant tant de richesses ?

ALCIRON

Sans le contentement

2800  Ce ne sont que tristesses.

MÉNANDRE

Avec la pauvreté

Toute chose déplaît.

ALCIRON

Riche est la pauvreté

Lorsque contente elle est.

MÉNANDRE

2805  D'être contente et riche

Qui l'en empêchera ?

ALCIRON

Le choix que tu feras.

MÉNANDRE

Théante l'aime tant :

ALCIRON

Elle le hait autant.

MÉNANDRE

2810  Enfin il la vaincra.

ALCIRON

Peut-être il la vaincra,

Mais elle est très certaine

Que maintenant elle ne l'aime point ;

De sorte que ton choix,

2815  Sous la faible espérance

De ce bien incertain,

Lui donne un mal certain.

MÉNANDRE

Il est beau sans mentir

Qu'une fille ait un choix.

ALCIRON

2820  Et sans choix n'est-ce pas

Une pièce de bois ?

MÉNANDRE

Quoi choisir un mari ?

ALCIRON

Et quoi donc un fuseau ?

Ô trop insupportable

2825  Des pères l'ignorance,

Ou plutôt cruauté

Qu'on peut avec raison

Appeller tyrannie.

Si pour filer une pauvre quenouille

2830  Leurs filles vont choisir

Entre cent un fuseau,

Ils ne l'empêchent pas,

Et leur laissent le choix

De celui qu'elles veulent :

2835  Mais s'il leur faut un mari pour jamais,

Non, non, il ne faut pas

Qu'elles le puissent faire,

Dit aussitôt le père.

Ô pauvres vieux rêveurs

2840  Qui pensez sous vos lois,

Étant dans le tombeau,

Retenir vos enfants,

Qui pensez imprudents

Qu'ils aient même goût

2845  En leurs tendres jeunesses,

Que vous avez en vos rances vieillesses :

Que vous êtes deçus,

Que vous êtes trompés ;

Ceux que vous leurs donnés

2850  Pour être leur maris,

Deviennent, croyez-moi,

Les plus fiers ennemis

Qu'elles puissent avoir :

Et faites par ainsi

2855  Qu'hélas ! Ces mariages,

Au lieu d'être en effet

Des champs élysiens,

Des paradis d'amour,

Ainsi qu'ils doivent être,

2860  Se trouvent des prisons,

Ou plutôt des enfers,

Pour tourmenter vos filles.

Car juge un peu quel plaisir leur doit être

De se voir à jamais

2865  Entre les bras des maris qu'elles ont

Plus mille fois en horreur que la mort :

Leurs baisers ne leur sont

Que des cruels supplices,

Leurs plus douces caresses

2870  Des absynthes mortels,

Leurs honneurs des mépris

Qui blessent leur courage,

Et leurs dons des outrages.

Et quelques uns s'étonnent

2875  Qu'on remarque si peu

De contents mariages,

C'est vous autres sans plus,

C'est votre cruauté,

C'est votre tyrannie,

2880  Qui cause ces désordres :

Si vous laissiez choisir

Aux filles leurs époux,

Chacune choisirait

Celui qu'elle aimerait :

2885  Mais votre autorité

Leur donne des maris

Qu'elles voudraient pleurer

Plutôt dans le tombeau

Un siècle entier, que non pas un moment

2890  Caresser en amant.

Que si comme tu dis

On a dans le cercueil

Des vivants la mémoire,

Quel regret auras tu,

2895  Étant chez Radamanthe,

Réponds, réponds, Ménandre,

De savoir par ton choix

Ta fille misérable,

Par dessus la misere

2900  De tous les malheureux

Qui vivent dans le monde ?

De savoir qu'à toute heure,

Pour son bonheur plus grand

Elle ne requerra

2905  Qu'une hâtive mort ?

Les imprécations,

Les malédictions

Que tu peux bien prévoir,

Ne te font-elles point

2910  Et frémir et trembler ?

Quel repos auras-tu

Dans ce triste tombeau,

Où chaque jour cette pauvrette ira

Pour te maudire,

2915  Et tes cendres aussi,

Comme l'auteur de toutes ses misères ?

Ô vieillards abusés

Laissez à vos enfants,

Laissez, laissez choisir,

2920  Selon leur volonté,

Les maris qu'elles veulent,

Ou pour le moins nul de vous ne les force

Avec violence

D'épouser les personnes

2925  Qu'elles aiment, ainsi

Qu'on aime le trépas.

C'est la sage nature,

Qui vous ordonne avec moi cette loi,

Jamais elle ne fait

2930  Une union de deux choses contraires,

Sinon par un milieu

Qui sympathise aux deux.

MÉNANDRE

Pourquoi n'aimeront-elles

Des maris dignes d'elles ?

ALCIRON

2935  Ô vieillard peu savant,

Ne sais-tu pas que le mérite seul

Est le plus grand empêchement de tous

Pour obtenir le bien que l'on désire ?

Ne sais-tu pas que l'amour a pour soi

2940  D'autres raisons que n'ont pas tous les dieux ?

Sache, sache, Ménandre,

Que la raison d'amour,

Et je dis la meilleure,

C'est de dire, il me plaît,

2945  Ou bien ne me plaît pas,

Chercher dedans ces lois

Ou dans ces volontés

Quelque meilleur pourquoi,

C'est bien être ignorant

2950  Du pouvoir de l'amour.

MÉNANDRE

Alciron mon ami,

Coupons là ce discours,

C'est assez pour ce coup,

Lorsque tu seras père

2955  Fais comme tu voudras,

Et s'il te semble bon,

Permets non seulement

À ta fille de prendre

À son choix un mari,

2960  Mais trente si tu veux ;

Et si ce n'est assez,

Donne lui, mon ami,

Tous ceux qu'elle voudra,

Ou bien tous ceux encore

2965  Qui la voudront avoir ;

Ce n'est pas ce souci

Qui le plus me travaille,

Chacun fasse à son gré

Du sien comme il l'entend.

2970  Mais quant à Sylvanire

Je veux qu'elle l'épouse,

Ce berger que je dis,

Je sais mieux qu'elle même

Ce qu'il lui faut : mais avec toi, berger,

2975  Je n'en veux plus parler,

Tu causes trop pour moi :

Quel précepteur de filles,

Je t'en ferai donner

Par nos voisins afin de les instruire ;

2980  Prépare ton logis pour les bien recevoir.

Je vous laisse à penser

Le gentil discoureur que nous avons trouvé,

Et les belles leçons

Qu'il leur enseignerait.

ALCIRON

2985  Adieu, Ménandre, adieu,

Au moins ressouviens-toi

Qu'Alciron aujourd'hui

T'a dit la verité :

Un jour, je le sais bien,

2990  Un jour il adviendra,

Que tu regretteras

De n'avoir pas suivi

Un si sage conseil.

SCÈNE V, Alciron Tirinte

ALCIRON

Le voila bien fâché :

2995  Pourquoi n'a-t-il encore

Avec ses déplaisirs,

Tous ceux que la fortune

Me prépare à jamais.

TIRINTE

Ah ! Cher ami, les déplaisirs qu'il a,

3000  Ou tous ceux que quelque autre

Pourra jamais souffrir,

Ne sauraient égaler

Ceux que mon coeur endure.

ALCIRON

Chacun prétend tout de la même sorte,

3005  Qu'il n'est nul mal que le mal qu'il supporte.

TIRINTE

Ami, si tu savais

Quel est le mien, tu dirais avec moi

Qu'où la mort ne suffit

À plaindre des malheurs,

3010  Trop faibles sont les pleurs.

ALCIRON

Plus on redoute un mal,

Et plus aussi se fait-il ressentir :

Mais tiens ceci de moi

L'effet est toujours moindre,

3015  Et du bien et du mal,

Que n'est l'opinion.

Mais quel mal, ô Tirinte

Est celui qui t'afflige ?

TIRINTE

À quoi sert-il de découvrir la plaie,

3020  Que la grandeur a rendue incurable ?

ALCIRON

Un bon ami souvent

Nous donne des conseils

Contre nos déplaisirs,

Que de nous seuls nous n'eussions su choisir.

TIRINTE

3025  Il est vrai, je l'avoue,

Mais c'est aux maux qui se peuvent guérir,

Et non en ceux qui n'ont point de remède.

ALCIRON

L'essai n'en coûte rien.

TIRINTE

Ah ! Combien, Alciron,

3030  Est arrogant l'essai

Qui pense atteindre au dessus de l'espoir.

ALCIRON

Encor le faut-il voir,

Jamais d'un mal l'on ne sait la grandeur

Qu'on ne l'ait mesurée,

3035  Et faible est le courage

Qui ne se hausse avec l'espérance,

Autant que lui permettent

Les lois de la raison.

TIRINTE

C'est la raison, Alciron, qui m'empêche

3040  De pouvoir espérer quelque remède

Au mal qui me possède :

Et toutefois puisqu'ainsi tu le veux,

Je le veux bien de même ;

Je le veux bien te le dire, berger :

3045  Non pas pour soulager

Un mal que je connais

Sans nul soulagement ;

Mais seulement afin de satisfaire

Aux lois de l'amitié

3050  Entre nous contractée.

Saches donc, Alciron,

Que j'aime et que j'adore

Plus que je ne puis dire,

La belle Sylvanire.

3055  Cent fois elle m'a vu

Prêt à mourir pour elle,

Sans que ce coeur cruel,

Ce coeur de diamant,

Ait jamais fait paraître

3060  D'être sensible aux traits de la pitié.

Elle m'a vu sur l'excès de mon mal

Presque dissoudre en pleurs,

Noyer ces mains de larmes inutiles,

Sans que jamais elle ait fait action

3065  Qui peut faire juger

Que de mon mal elle eut compassion.

ALCIRON

Donc l'amour d'une bergère ingrate

Te tourmente si fort,

Et tu ne peux ravoir ta liberté

3070  Des mains de cette fille ?

Vois-tu Tirinte, et tiens cela de moi,

On ne se doit jamais

Tellement enfoncer

Aux bourbiers de l'amour,

3075  Que quand on le voudra

Les pieds l'on n'en retire.

TIRINTE

Aussi bien comme toi

Je sais ce qu'il faut faire :

Mais de le pouvoir faire,

3080  Ô cher ami, cela m'est défendu.

ALCIRON

Si sais-je bien que de ces passions,

Et que de ces transports,

Dont les amants remplissent les oreilles

De ces jeunes beautés,

3085  Qui les vont écoutant,

Il en reste toujours

Bien moins dedans leurs coeurs

Que dedans leurs discours,

Et je sais bien encore beaucoup mieux,

3090  Que l'amour n'a de vie

Qu'autant qu'il plaît au coeur qui veut aimer ;

Et que ce dieu, ce dieu que nous feignons

Vaincre avec des yeux

Les hommes et les dieux,

3095  N'a sur nous nul pouvoir

Que par notre vouloir :

Et de là je conclus,

Quoi que tu saches dire,

Que de ce mal ton âme guérira

3100  Alors qu'il lui plaira.

L'on dit qu'amour est un puissant désir

De sa perfection,

Par l'union du bien qui nous défaut :

Crois moi, Tirinte, amour est au contraire

3105  Un défaut de raison,

Un accès violent,

Qu'un désir mal réglé

Avec l'oisiveté

Conçoit dedans notre âme,

3110  Et qui n'est maintenu

Que par l'espoir véritable ou menteur

D'un plaisir prétendu.

Donc, berger, pour guérir de ce mal

Le plus certain remède

3115  C'est de vouloir guérir ;

Car tout le mal que l'amour nous peut faire

Git en la volonté :

Mais rien n'est de si libre

Que cette volonté :

3120  Car tous les fers et toutes les prisons,

Toutes les dures chaînes

Des plus cruels tyrans,

Ne sauraient asservir

La liberté du moindre des humains,

3125  Au moins s'il ne le veut.

TIRINTE

Alciron mon ami,

Savoir que c'est que le mal qui me blesse,

À ma douleur ne sert pas de remède,

Que ce soit un désir,

3130  Ou le défaut d'une raison malsaine,

Ou l'accés violent

D'un espoir prétendu,

Cela me sert de peu :

Tant y a qu'il est vrai,

3135  Quoi que ce mal puisse être,

Qu'enfin, ami, c'est le plus violent,

C'est le plus incurable,

Que jamais un amant

Ait souffert en aimant.

3140  Incurable, ô berger,

D'autant que ma blessure

N'espère guérison

Que du fer qui l'a faite,

Et l'inhumaine et sauvage beauté

3145  De ma bergère à tel point est venue,

Que l'insensible et cruelle qu'elle est

Ne daigne voir le mal qu'elle m'a fait,

Ou le voyant les coups en désadvoue,

Encore que chacun

3150  Connaisse bien, que sans plus de ses mains

Peuvent venir de si profondes plaies,

Et que nul ne saurait

Tant de flammes produire

Que l'oeil de Sylvanire.

ALCIRON

3155  Et qu'est-ce qu'elle dit

Quand ton mal tu lui contes ?

TIRINTE

Mais en fait-elle conte ?

ALCIRON

Elle ne répond rien ?

TIRINTE

Si fait, mais jamais bien.

ALCIRON

3160  Peut-être un autre elle aime ?

TIRINTE

Ce n'est donc qu'elle-même.

ALCIRON

Mais comment se peut-il

Que l'amour ne la touche ?

TIRINTE

Non plus que si c'était

3165  Une insensible souche.

ALCIRON

Prends courage, Tirinte,

Puisque nul jusqu'ici

Ne possède son ame,

L'on prend plus aisément

3170  La place qui n'est point

Par un autre occupée.

TIRINTE

Tout au rebours ce point me désespère,

Car si son coeur avait été blessé

Je le croirais sensible,

3175  Et pourrais espérer

En la servant d'en pouvoir autant faire :

Mais quel espoir puis-je avoir, Alciron,

D'aimer cette sauvage,

Qu'amour jamais ne peut apprivoiser ?

3180  Aussi de telle sorte

Ce penser me travaille,

Qu'il faut, ami, que je prenne à la fin

La résolution

Qu'aux plus irrésolus

3185  Le désespoir apporte.

Je me résous, puisque le ciel le veut,

Non seulement d'éloigner la cruelle

Par un lointain voyage,

Mais d'un courage d'homme

3190  Sortir enfin, oui sortir à la fin

De ce honteux servage,

Rompre les noeuds, éteindre tous les feux

D'amour et d'elle.

ALCIRON

Ah ! Résolution

3195  Vraiment digne de toi.

TIRINTE

Oui pour certain je veux enfin sortir

Des mains de la cruelle,

J'ai de ma patience

Rompu toutes les chaînes,

3200  Je veux ravoir ma chère liberté :

Mais sais-tu bien, Alciron mon ami,

Comment ? Et quel chemin

Je me résous de prendre ?

Des cendres du tombeau

3205  Je veux les feux éteindre

D'une telle chimère,

Et par le seul trépas

Je me veux éloigner

De cette servitude,

3210  Et je crois bien qu'aujourd'hui le destin

N'a tes pas addresés

Par où les miens devaient prendre leur route,

Qu'avec prévoyance,

Parce qu'il ne veut pas,

3215  Ce très juste destin, que par ma mort

Meure aussi la mémoire

Du beau feu qui me brûle,

Sachant bien que jamais

Pour un plus beau sujet

3220  Une plus belle flamme

Ne s'éprit dans une âme :

Il nous a fait rencontrer en ce lieu,

Afin, berger, qu'en ton sein je remisse

L'histoire pitoyable

3225  De mes tristes amours,

Et que toi, cher ami,

Fidèle secrétaire,

Lorsque je serai mort,

Pour mémoire éternelle,

3230  Tu mettes sur ma tombe ;

Voila l'effet des plus beaux yeux du monde :

Peut-être un jour ces mêmes yeux lisant

En ton écrit leurs dédains et ma peine,

Quelque pitié, quoique tardive et vaine,

3235  Leur ira dérobant

Des souspirs et des larmes :

Que si dedans le sein

De cette belle il en tombe une seule,

Ou bien parmi mes cendres,

3240  Je tiens déjà les peines que j'endure

Pour ma plus belle gloire,

Et ma mort pour victoire.

ALCIRON

Que parles-tu de larmes,

De cercueil et de mort ?

3245  Amour donne la vie

À tout cet univers,

Et tu penses, Tirinte,

Que pour un seul Tirinte

Il cesse d'être amour :

3250  Non, non, ce ne sont pas

Effets d'amour ceux desquels tu te plains,

Tous ces désirs de mort,

Et tous ces désespoirs

Ne viennent pas d'amour,

3255  Mais d'un démon contraire

Qui le veut contrefaire.

Lorsque tu seras mort

Quel bien recevras-tu,

Et quel allègement

3260  Dans la tombe relante

Au mal qui te tourmente ?

Il faut chasser de toi

Cette vaine folie,

Et te ressouvenir

3265  Que tout amant est obligé de vivre,

Pour ne priver celle qu'il aime tant,

Quoiqu'elle soit cruelle,

D'un serviteur fidèle.

TIRINTE

Mais Alciron, ne faut-il pas mourir

3270  Ayant perdu tout espoir de guérir ?

ALCIRON

L'homme vivant peut toujours espérer.

TIRINTE

Sans espoir espérer

N'est pas d'homme d'esprit.

ALCIRON

C'est d'homme de courage.

TIRINTE

3275  Non pas prudent ni sage.

ALCIRON

Le désespoir nous témoigne bien mieux

Un esprit imprudent.

TIRINTE

Mais la raison quelquefois nous l'apprend,

Et puis du mal l'extrême violence

3280  De la raison bien souvent nous dispense ;

Enfin quoi que ç'en soit,

Vois-tu bien, Alciron,

Ma résolution

Est telle que je dis,

3285  Car je veux à ce coup avec sa cruauté

Mettre fin à ma peine.

ALCIRON

Arrête, attends un peu,

Tirinte écoute moi.

TIRINTE

Ô le cruel ami !

ALCIRON

3290  Attends un peu Tirinte,

Et tu verras peut être

Que cette cruauté

Que tu blâmes en moi

Te donnera la vie.

3295  Vois-tu, berger, j'eusse bien desiré

De voir ton coeur libre des passions

Dont amour te tourmente :

Mais puisqu'il ne se peut,

Et que je vois que ta raison trop faible

3300  Cède à la violence

Dont cet amour t'offense :

Je te promets par le gui de l'an neuf,

Pourvu que tu me crois,

De mettre entre tes mains

3305  Cette belle cruelle

Avant qu'il soit demain.

TIRINTE

Avant qu'il soit demain

Cette belle cruelle

Tu mettras en mes mains ?

3310  Ô cher ami ! Qu'est-ce que tu promets ?

ALCIRON

Je ne te promets rien

Qu'en effet je ne fasse.

TIRINTE

Puis-je espérer une si grande grâce ?

ALCIRON

Espère si tu crois,

3315  Tirinte, que je t'aime.

TIRINTE

Mon malheur est trop grand,

Et ce bien trop extrême.

ALCIRON

Plus grande est l'amitié

Que te porte Alciron.

TIRINTE

3320  Je le crois ; mais...

ALCIRON

Mais qu'est-ce que ce mais ?

TIRINTE

Mais, ô berger, tu prends un pesant faix,

Quand tu prétends supporter mon malheur.

ALCIRON

Non, je ne prétends rien

Que je ne parachève,

3325  Je te la remettrai

Dans demain, cette belle,

Si bien en ta puissance,

Que nul que nous n'en aura connaissance,

Et seulement, Tirinte, résous-toi

3330  De ne point perdre alors

L'occasion qui se présentera.

TIRINTE

Mais Alciron, et pour qui te tiendrai-je,

Si de tes mains je reçois ce bonheur.

ALCIRON

Tiens moi pour ton ami,

3335  Et pour ton serviteur.

TIRINTE

Mais plutôt pour mon dieu,

Pour mon dieu puis-je dire,

Puisque tu me rendras

Une seconde vie,

3340  Que je suis obligé

D'employer à jamais

Pour te faire service.

ALCIRON

Ces beaux discours ne conviennent pas bien

À notre affection :

3345  Aime moi seulement

Autant comme je t'aime,

Et je m'estimerai

Mieux que recompensé :

Mais sans plus retarder,

3350  Allons, berger, mettre la main à l'oeuvre.

SCÈNE VI, Sylvanire Fossinde

SYLVANIRE

Ne croyez pas, Fossinde,

Que je sois oublieuse

De ce que j'aI promis,

Pour le souffrir l'amour que je vous porte,

3355  Ô ma soeur, est trop forte.

J'ai fait envers Tirinte

L'office que j'ai du :

Mais...

FOSSINDE

J'entends ce langage,

N'en dites davantage :

3360  Mais le cruel berger,

N'est-il pas vrai, bergère,

Ne s'en soucie guère ?

Je l'avais toujours cru

Que cette âme insensible

3365  En userait ainsi,

Je ne suis point trompée,

Et contre mon espoir

Rien ne m'est advenu.

Que pouvais-je prétendre

3370  De ce coeur de rocher,

Sinon toute dureté ?

J'ai honte seulement

Que Sylvanire ait su de ma folie

L'accès trop véhément :

3375  Mais, ma soeur, excusez

En votre chère soeur

Ce mal qui ne pardonne,

Ce dit-on, à personne,

Et ne laissez d'aimer

3380  Cette triste Fossinde

Autant que vous faisiez.

SYLVANIRE

Je plains, Fossinde, et ne le puis nier,

Le mal qui vous tourmente :

Mais je le plains, d'autant

3385  Que je le vois sans espoir de remède :

Et croyez moi que si je connaissais

Que ce coeur arrogant

Peut être surmonté,

Je ne vous dirais pas

3390  Ce que je vous en dis :

Mais soyez sûre, et n'en doutez jamais,

Entre tous les bergers

Des rives de Lignon,

Tirinte est le moins digne

3395  D'avoir votre amitié.

Si vous saviez avec quelles paroles

L'indiscret m'en parla,

Vous diriez avec moi,

Que de tous les humains

3400  Il mérite le moins

Que vous le regardiez.

Et c'est pourquoi, si vous m'en voulez croire,

Laissez-le là, ma soeur,

L'impertinent qu'il est,

3405  Et faites lui paraître

Qu'il ne meritait pas

L'honneur qu'on lui faisait.

Pour moi, je le confesse,

Si ce malheur m'arrivait comme à vous,

3410  Je veux dire d'aimer

Ainsi comme vous faites,

Je pourrais supporter

Tout, sinon le dédain :

Mais du mépris les coups sont si sensibles,

3415  Que je ne puis penser

Que les liens d'amour,

Pour forts qu'ils puissent être,

Un seul moment me sussent arrêter.

Considérez, Fossinde,

3420  Ce que Fossinde vaut,

Et ce que peut valoir

L'ingrat Tirinte avec son arrogance.

Considérez, ma soeur,

Que ce jeune berger

3425  Fera toute sa gloire

De votre deshonneur ;

Et comment pouvez-vous,

Ayant tant de mérite,

Aimer qui ne vous aime ?

3430  Mais quel berger encore ?

Le plus méconnaissant,

Le plus ingrat berger,

Et le plus insolent

Qui jamais eut la houlette en la main.

3435  Laissons-le là, Fossinde,

Laissons-le, et m'en croyez,

Il ne manquera pas

D'autres bergers au monde

Mieux faits encor que lui,

3440  Qui sauront reconnaître

L'honneur que celui-ci

Imprudemment dédaigne.

FOSSINDE

Ah Sylvanire ! Ah dieu qu'il est aisé

De parler sagement,

3445  Quand on n'est pas amant.

SCÈNE VII, Fossinde, Echo.

FOSSINDE

À qui faut-il que mon mal je raconte,

Puisque déjà de moi-même j'ai honte,

Et qu'il ne faut jamais plus espérer

Ce que l'amour m'a tant fait désirer.

3450  Nymphe des bois qui te plais à redire

Le triste accent de celui qui soupire,

C'est à toi seule à qui je veux conter

Le mal cruel qui me fait lamenter.

Réponds-moi donc pour soulager ma peine :

3455  Que m'acquerra cet amour inhumaine ?

ECHO

Hayne.

FOSSINDE

Que deviendra cet espoir décevant

Qui m'a promis tant de bien ci-devant ?

ECHO

De vent.

FOSSINDE

Et que faut-il que fasse de bonne heure

L'ardente amour qui dans mon coeur demeure ?

ECHO

Meure.

FOSSINDE

3460  Et quels seront, si l'amour ne vit plus,

Les beaux desseins que j'avais faits dessus ?

ECHO

Déçus.

FOSSINDE

Que dois-je croire en ma peine présente ?

Que fait l'espoir qui quelquefois augmente ?

ECHO

Mente.

FOSSINDE

Et quel loyer dois-je donc présumer

3465  D'avoir, de l'oeil qui me vient enflammer ?

ECHO

Amer.

FOSSINDE

Amour cruel sont-ce donc là tes charmes ?

Que deviendront à la fin tant d'alarmes ?

ECHO

Larmes.

FOSSINDE

Ô vous amants qui lui gardez la foi,

Voyez à quoi m'a reduit cet émoi.

ECHO

Et moi ?

FOSSINDE

3470  Malheureuse fortune,

Impitoyable amour,

Ô destin rigoureux !

Que sera-ce de moi ?

Et quelle fin mettrez vous à mes peines ?

3475  Insensible berger,

Dénaturé berger,

Ô berger imprudent,

Cesseras-tu jamais

De suivre qui te fuit,

3480  Et fuir qui te suit ?

Mais comment puis-je croire

Que ce destin, ce destin tant injuste

Dans le ciel soit écrit ?

Dans le ciel où jamais

3485  L'injustice ne fut ?

Peut-être echo de mon tourment se moque :

Retentons de nouveau

L'oracle de la nymphe.

Ma voix encore un coup à parler te semond :

3490  Que ferons-nous echo contre ce grand démon ?

ECHO

Aimons.

FOSSINDE

Aimer, mais qui pourrait aimer quand on ne l'aime ?

Echo c'est ce me semble une folie extrême :

ECHO

Aime.

FOSSINDE

De ce conseil nouveau nymphe je m'ébahi :

Mais le suivant mon coeur sera-t-il réjoui ?

ECHO

Oui.

FOSSINDE

3495  Est-il vrai que le ciel à mon désir consente,

Et que je puisse enfin obtenir mon attente ?

ECHO

Tente.

FOSSINDE

Et ce coeur de rocher cause de mon tourment,

Quel le verrai-je enfin si j'aime constamment ?

ECHO

Amant.

FOSSINDE

Ne te mocques-tu point du tourment que j'endure ?

3500  Et quelle guérison aurai-je à ma blessure ?

ECHO

Sûre.

FOSSINDE

Heureux trois fois mon coeur tu te peux estimer :

Mais pour cueillir ce fruit comment faut il semer ?

ECHO

Aimer.

FOSSINDE

En cet art je ne suis, nymphe, que trop savante :

Mais quelle récompense à l'amour violente ?

ECHO

Lente.

FOSSINDE

3505  Lente il n'importe pas,

Pourvu que d'un moment

Elle devance au moins

L'heure de mon trépas.

SCÈNE VIII, Satyre, Fossinde.

SATYRE

Elle s'en veut aller,

3510  Gardons qu'elle n'échappe,

Jamais occasion

Ne se trouva plus belle,

Personne n'est ici :

Amour à mes desseins

3515  Sois ce coup favorable.

FOSSINDE

Dieu voici le satyre,

Sois Diane à mon aide.

SATYRE

Avant qu'user avec elle de force

Il nous faut essayer

3520  Celle de la prière,

Les faveurs sont plus douces

Que ces belles nous donnent

De leur bon gré, que celles qu'on ravit

Contre leur volonté.

FOSSINDE

3525  Il s'approche de moi,

Dois-je fuir, ou dois-je demeurer ?

Fuir, il est plus vite :

De demeurer aussi,

Le séjour en ce lieu

3530  N'est pas peu dangereux :

Ah fâcheuse rencontre !

SATYRE

Quel bon démon conduit ici mes pas

Où je te vois Fossinde,

Fossinde que j'adore,

3535  Fossinde de mon coeur

Le plus ardent désir ?

Il faut bien que ce jour

Marqué de blanc me soit saint et sacré,

Et que le souvenir à jamais m'en demeure.

FOSSINDE

3540  Il parle doucement,

Il faut que je m'essaye

Avec la douceur

De tromper ses desseins :

Car tromper le trompeur

3545  Avec son artifice,

C'est un effet propre de la justice.

SATYRE

Tu parles seule, et tu ne réponds point

À cet amant qui n'aime que tes yeux,

Qui consumé par eux,

3550  Comme au soleil ardent

L'on voit fondre la neige,

Et tu ne l'aimes point ?

Mais comment se peut-il

Que tu brûles mon coeur,

3555  Et gèles de froideur ?

Car si, comme l'on dit,

Nul ne saurait donner

Ce qu'il n'a pas, ô dieu ! Comment, Fossinde,

Me peux-tu bien donner

3560  Une si grande amour,

Puisque tu n'en as point ?

FOSSINDE

Ah ! Je n'en ai que trop.

SATYRE

Sont-ce pas des miracles

Et d'amour et de toi ?

3565  D'amour qui m'a pu vaincre,

Moi qui suis invincible,

Et de toi belle à qui j'offre mon coeur,

Et de qui l'oeil cruel

Étant vainqueur ne daigne être vainqueur ?

3570  Je ne suis pas, ô nymphe impitoyable,

À dédaigner comme tu peux penser,

Et quelquefois si tu tournes les yeux

Sur mon affection,

Et sur ce que je vaux,

3575  Je ne crois pas qu'enfin ton jugement

Ne soit en ma faveur.

FOSSINDE

Ô le beau serviteur !

Jamais de ton mérite,

Gentil Satyre, et crois qu'il est ainsi,

3580  Je n'ai douté, ni de l'affection

Que tu m'as fait paraître ;

Mais seulement, vois-tu, je le confesse,

L'erreur commune où mes compagnes sont

De fuir les satyres,

3585  Est cause que comme elles

Aussi je t'ai fui.

SATYRE

Tes compagnes, Fossinde,

Sont des petites folles,

Qui ne savent connaître

3590  Ceux qui valent le mieux,

Qui ne vont estimant

Le prix de toute chose

Qu'à leur opinion.

Mais si comme elles doivent,

3595  Sans s'arrêter à quelques apparences

De ces délicatesses

Qui ne sont plus en nous,

Elles voulaient juger de nos mérites ;

Crois moi, Fossinde, elles nous aimeraient

3600  Autant qu'elles nous fuient,

Ces délicates filles,

Ces jeunes affectées,

Qui ne savent encore

Que c'est que vivre, et se vont figurant

3605  D'être les plus prudentes

Et les plus entendues,

De toute la contrée.

Mais toi, Fossinde, en qui le ciel a mis

Non seulement la beauté du visage,

3610  Mais de l'esprit les qualités plus belles,

Sois juge de ma cause,

Et vois si j'ai raison

De les dire ignorantes,

Alors qu'elles choisissent

3615  Ces petits pastoureaux,

Qui semblent à des filles

En garçons revêtues,

Et s'en vont nous fuyant,

Non pour autre raison,

3620  Tu le sais bien, bergère,

Sinon d'autant qu'on nous voit au visage

Les signes très certains

D'un généreux courage,

Parce que nous avons

3625  Des bras forts et nerveux,

Des rides sur le front,

Du poil partout le corps,

Et que dessous nos pas

On voit trembler la terre,

3630  Ces petites fillettes,

Que vous nommez bergers,

Vous font entendre, ô dieu quelle folie !

Que nous sommes grossiers,

Incapables d'amour,

3635  Ou pour le moins de ses délicatesses.

Que nous n'entendons pas

Comme il vous faut servir,

Et disent que l'amour

Étant enfant n'aime rien que l'enfance,

3640  Étant petit n'aime que la douceur,

Et qu'on ne voit en nous

Que des choses contraires

Aux humeurs de l'amour.

Mais dites-moi, sont-ce des jeux d'enfants,

3645  Ah petites follettes !

Que les jeux dont amour

Enseigne les leçons ?

Ce sont des jeux d'enfants

Ceux que l'on voit que la nourrice fait

3650  Avec le petit,

Qu'elle tient attaché

Au bout de son tétin.

Ce sont des jeux d'enfants

De jouer aux épingles,

3655  De jouer aux noisettes

Au jeu de la fossette :

Mais croyez-moi, mes filles croyez-moi

Ce n'est pas jeu d'enfant

Que celui de l'amour.

3660  Amour enseigne bien

Un plus beau jeu que celui des enfants,

Ne vous y trompez pas ;

Et si vous le saviez

Vous diriez avec moi

3665  Que ces jeunes puceaux,

Ces tendres jouvenceaux,

Ces petites fillettes,

Et j'entends vos bergers

Enjolivés comme des jeunes filles,

3670  S'ils se veulent jouer

Qu'ils aillent au tétin,

Qu'ils caressent, s'ils veulent,

Comme au berceau les nourrices qu'ils ont,

Qu'ils jouent aux épingles,

3675  Qu'ils jouent aux noisettes

Au jeu de la fossette,

Et qu'ils laissent aux hommes,

Aux hommes courageux,

Et tels comme nous sommes,

3680  Le propre jeu des hommes.

FOSSINDE

Je vois que tu dis vrai,

Gentil Satyre, et que par tes raisons

Mes compagnes ont tort :

Mais réponds-moi, n'est-il pas vrai qu'amour

3685  Se plaît en la beauté ?

À part.

Je veux de cette sorte

L'entretenant pousser toujours le temps,

Qui sait, quelqu'un viendra

Qui m'ôtera des mains de cette bête.

SATYRE

3690  En la beauté, dis-tu,

Je ne le nie pas ;

Mais que voit-on en nous

Où la beauté ne soit très apparente ?

FOSSINDE

La belle opinion !

SATYRE

3695  La taille droite et de belle hauteur,

Les jambes bien plantées,

L'estomac relevé,

La carrure bien faite ;

Que nous faut-il que doit avoir un homme ?

FOSSINDE

3700  Il est certain, mais que répondrons-nous

À ceux qui nous diront,

Tout ainsi que des chèvres

Ils ont les pieds fendus.

SATYRE

Et la belle Venus

3705  N'a-t'elle pas choisi

Pour son mari ce boiteux de Vulcan ?

FOSSINDE

Mais si l'on te reproche

Que l'estomac que tu portes velu

Ressemble au bois touffu,

3710  Où l'on ne voit que des ronces piquantes,

Que leur répondras-tu ?

SATYRE

Je leur dirai que Mars

L'avait fait tout de même,

Et toutefois que la belle Cypris

3715  Ne l'eut point à mépris.

FOSSINDE

Et cette barbe encore tant épaisse ?

SATYRE

Telle l'avait cet invincible Hercule,

Hercule le dompteur

Des monstres de la terre,

3720  Et toutefois Dejanire l'aima.

FOSSINDE

Et ces petites cornes ?

SATYRE

Ah follâtre bergère,

Et vous et vos compagnes

Les devez bien aimer,

3725  Si chacun pour le moins

Aime bien ce qu'il fait.

FOSSINDE

Jamais, jamais, au moins que je le sache,

Des cornes je ne fis.

SATYRE

Ce que par le passé

3730  Tu n'as pas fait encore,

À l'avenir tu les feras peut-être,

Ne les dédaigne pas,

C'est quelquefois le meuble plus certain

Qui soit au mariage.

3735  Mais outre tout cela

Il ne faut pas, Fossinde,

Les cornes dédaigner,

La lune est bien cornue,

Et le mont de Lathmie

3740  Est bien témoin qu'un jeune Endymion

Ne l'a pas dédaignée.

Bacchus eut bien des cornes,

Et toutefois la belle Cadienne

Ne fut-elle pas sienne ?

FOSSINDE

3745  Il est vrai, je l'avoue,

Jusques ici mes compagnes et moi

Avons eu tort de ne vous aimer pas,

Puisque tant de beauté

Se voit en vos visages.

3750  Et pource à l'advenir,

Satyre, je le veux,

Je veux que tu te nommes

Serviteur de Fossinde.

SATYRE

Ah dès longtemps déjà je le suis bien.

FOSSINDE

3755  Mais je dis serviteur

Que Fossinde aimera

Autant comme il mérite.

SATYRE

Mais dis que je désire.

FOSSINDE

Autant que tu désires.

SATYRE

3760  Ô bienheureux Satyre !

FOSSINDE

Mais sois modeste, et ne me touche point.

SATYRE

Donc de ton amour

Donne moi quelque gage.

FOSSINDE

Et qu'est-ce que tu veux,

3765  Regarde bien ce que tu me demandes,

Car un amant se doit sur toute chose

Toujours montrer discret.

SATYRE

Permets, belle bergère,

Qu'en te baisant je touche

3770  Ton beau sein et ta bouche.

FOSSINDE

Le délicat baiser ;

Cela ne se peut pas.

SATYRE

Il se peut si tu veux,

Et rien que ton vouloir

3775  Ne me peut retarder

Le bien que je désire.

FOSSINDE

Non, Satyre, non, non,

Cela ne se peut pas,

Nous sommes ignorantes,

3780  Nous autres jeunes filles,

Nous ne savons comment il faut baiser.

SATYRE

Je te le veux apprendre,

Et si je ne veux rien

Pour ton apprentissage.

FOSSINDE

3785  Retire-toi Satyre,

Ou bien je m'en irai :

Dieu ! Nul ne viendra-t-il

Pour m'ôter de ses mains ?

SATYRE

Je prends bien à la course

3790  Les chevreuils et les daims,

Ne t'atteindrai-je pas ?

FOSSINDE

Satyre laisse-moi,

Ou de ce fer bientôt je punirai

Ta lâcheté.

SATYRE

Ce serait bien plutôt

3795  Extrême lâcheté,

Pour crainte de la mort ;

De perdre le profit

D'une telle rencontre.

FOSSINDE

Puisque la force est inutile ici

3800  Recourons à l'astuce.

SATYRE

Qu'est-ce que tu me dis ?

FOSSINDE

J'ai dit, Satyre, et je le dis encore

Que je veux bien faire l'apprentissage

De ce que tu me dis :

3805  Mais connaissant l'extrême affection

Qui te transporte, et la très grande force

Que la nature a voulu mettre en toi,

Je l'avoue, il est vrai,

Je crains.

SATYRE

Et que crains-tu ?

FOSSINDE

3810  Je crains que transporté

De cette amour trop grande,

Me tenant en tes bras,

Tu n'étreignes si fort

Ces liens amoureux,

3815  Sans penser de le faire,

Que j'en étouffe.

SATYRE

Ah petite follâtre,

Non, non, ne le crains pas.

FOSSINDE

J'en ai peur toutefois.

SATYRE

Il est bien vrai, bergère, que je t'aime,

3820  Et d'une amour extrême.

FOSSINDE

Et que ta force est grande.

SATYRE

Elle l'est, il est vrai,

Plus qu'on ne saurait dire.

FOSSINDE

N'ai-je donc pas raison

3825  D'en avoir peur ?

SATYRE

Ne crains point, ma mignonne.

FOSSINDE

Et quand je serai morte

Te fâchera-t-il pas ?

SATYRE

J'aimerais mieux la mort :

Mais pour si sotte crainte

3830  Je ne veux pas aussi

Que nous perdions si belle occasion.

FOSSINDE

Ni moi non plus, je te veux bien complaire :

Mais sais-tu bien pour m'ôter toute crainte

Ce qu'il nous faudrait faire ?

SATYRE

3835  Dis-le Fossinde.

FOSSINDE

Il faudrait attacher

Tes fortes mains de sorte

Qu'en ce transport où tu te trouveras

Tu ne me puisses nuire.

SATYRE

Vois-tu, Fossinde, afin de t'assurer

3840  Je le veux bien, tiens, mes bras sont à toi,

Attache les ainsi qu'il te plaira.

FOSSINDE

Je vois bien que tu m'aimes,

Aussi te veux-je aimer,

Gentil Satyre, ainsi qu'il te plaira,

3845  Et pour plus de faveur,

Je veux que de mon arc

La corde nous prenions

Pour servir de liens.

SATYRE

Ô doux liens combien vous tiens-je chers,

3850  Étant noueés de la plus belle main

Qui fut jamais au monde.

Nouez, serrez autant qu'il vous plaira,

Déjà d'autres liens

Bien plus forts que ceux-ci

3855  M'étreignent beaucoup mieux.

FOSSINDE

Ces noeuds ne rompront pas,

Quelque force qu'il ait.

SATYRE

Encor que ces liens

Fussent beaucoup plus faibles,

3860  Je ne les romprais pas :

Car jamais, ô Fossinde,

De ton vouloir je ne m'éloignerai :

Mais qu'est-ce que tu fais ?

FOSSINDE

Je veux lier, Satyre,

3865  Comme tes mains, tes jambes trop legères ;

Car je crains que l'ardeur

De ton affection

Encor avec les jambes

Ne me fît quelque outrage.

SATYRE

3870  Qui le coeur m'a lié

Peut bien comme il voudra

Me lier tout le corps :

Fais donc ce que tu veux,

Et prends ce témoignage

3875  De ton pouvoir sur moi,

Afin qu'à l'avenir

Tu ne redoutes plus

De ma force trop grande

L'extrême violence.

3880  Or sus voilà le satyre lié

Ainsi comme il t'a plu.

Or ma belle bergère

Il ne reste donc plus

Sinon que tu t'approches,

3885  Pour prendre les leçons

Que je t'avais promises.

FOSSINDE

Il n'est pas beau, Satyre, ce me semble,

De voir qu'une bergère,

Pour baiser son amant

3890  S'en aille le chercher ;

C'est pourquoi je te prie

De t'en venir ici.

SATYRE

Je le veux bien ; mais tu t'enfuis de moi.

FOSSINDE

Non, non, je ne fuis pas,

3895  Je me promène un peu ;

Et puis je te confesse

Que je me plais de te voir si léger.

Ô comme il saute bien,

Tu sembles à ces pies

3900  Qui vont de branche en branche

Sautant comme tu fais.

Or saute donc, Satyre,

Saute encore plus haut,

Un peu plus haut encore.

SATYRE

3905  Mais où vas-tu ?

FOSSINDE

Je reviens, attends-moi.

SATYRE

Elle s'en est allée,

Elle ne revient plus,

Ô trompeuse Fossinde,

3910  Ô Fossinde perfide ;

Tu t'en vas donc, ô bergère cruelle,

Et te moques de moi,

Après avoir connu

L'extrême affection

3915  Que je te porte ; et bien je suis appris

Je suis appris à jamais plus ne croire

Les feintes apparences

De ces trompeurs visages,

Qui ne portent aux yeux

3920  Sinon toute douceur,

Et n'ont dedans le coeur

Que toute cruauté.

Soyez appris, amants qui vous fiez

Aux discours de ces belles.

3925  Dessous la belle fleur

Le serpent est caché,

Et sous ces beaux visages

Des perfides courages.

LE CHOEUR

Heureux hommes qui fûtes

3930  En ce temps où vous eûtes

La nature pour loi, non pas pour tant de fruits

De la terre produits,

Mais seulement heureux pour n'avoir eu le vice

D'exécrable avarice.

3935  En saison tant heureuse

La bergère amoureuse

Au berger amoureux, sans nul déguisement,

Donnait contentement ;

Et lors à toute amour, amour était rendué,

3940  Non comme ores vendue.

Ce fut toi vaine idole

Qui fis dans ton école

Ce qui fut don d'amour, et faveur de Cypris,

Vendre pour certain prix,

3945  Et qu'en ces paiments l'amoureuse monnaie

Sans mise se renvoye.

C'est toi vice exécrable

Qui rends insatiable

En l'avare faim d'or le coeur de ce berger,

3950  Et qu'il ne veut changer

Ni permettre qu'Aglante épouse Sylvanire,

Quoi qu'elle le desire.

Mais si les sacrifices

Rendent les dieux propices,

3955  Et si près du destin la raison fait séjour,

Nous verrons vaincre amour :

Il vaincra, cet amour, et de si belles âmes

Il unira les flammes.

ACTE III

SCÈNE I, Hylas Aglante

HYLAS

Enfin berger que te saurais-je dire ?

3960  Ta Sylvanire est bien la plus ingrate

De toutes les bergères ;

C'est la plus arrogante,

La plus méconnaissante

Qui fut jamais, ni qui jamais sera.

3965  Vois-tu, berger, ne te figure point

Que quand toutes les femmes,

Mais je te dis les femmes, les plus femmes,

Ensemble seraient mises,

L'on en peut faire une femme plus femme

3970  Que cette Sylvanire.

AGLANTE

Ô dieu que me dis-tu ?

HYLAS

Je te dis, mon ami,

La pure verité.

Si je voulais avec des flatteries

3975  Te retenir toujours en ton erreur,

Je te dirais que tu peux espérer

Qu'elle se changera :

Mais je ne veux qu'un Aglante que j'aime,

Et que je tiens pour un autre moi-même,

3980  Se paisse d'espérance,

D'espérance trompeuse,

Et d'espérance enfin,

Qui ne sera jamais

Qu'à son désavantage.

AGLANTE

3985  La rude main que la tienne, berger,

Pour penser une plaie

Si sensible et cuisante.

HYLAS

La main trop pitoyable,

Le mal qu'on peut guérir

3990  Rend souvent incurable.

Mais quoi ! Berger, veux-tu que je te flatte ?

Je le veux comme toi,

Mais apris ne te plains

Si tu te vois deçu :

3995  Il m'est aisé de te feindre des fables,

Et de te les donner

Pour choses véritables.

Il m'est aisé de dire

Que j'ai vu Sylvanire

4000  Tressaillir d'aise et de contentement

Oyant le nom d'Aglante,

Que j'ai vu son bel oeil

Comme un soleil découvert de nuage,

Qu'un doux souris a mignardé sa bouche,

4005  Et que son coeur a rendu témoignage

Par des soupirs qu'il n'a peu retenir

De son amour trop forte.

AGLANTE

Ah trop heureux ! Ah trop heureux berger.

HYLAS

Je te puis dire, Aglante,

4010  Qu'après tant de soupirs

D'une voix douce et tremblante d'amour

Elle m'a dit, Hylas

Assure mon Aglante

Que je suis son amante.

AGLANTE

4015  Quelle douce parole !

HYLAS

Qu'après étant parti

Elle accourut en me disant, Hylas,

Hylas, Hylas, écoute encor, Hylas ;

Et qu'étant près de moi

4020  Elle me dit avec un doux sourire,

Dis-lui que Sylvanire

N'aime qu'Aglante, et qu'Aglante sera

Celui que Sylvanire

À jamais aimera.

AGLANTE

4025  Ô dieux ! ô dieux !

HYLAS

Et pour lui rendre preuve

De ce que de ma part

Tu lui diras, porte lui, me dit-elle,

Ce noeud que je te donne,

Qu'il le prenne pour gage

4030  De ce noeud gordien

Qui retient mon courage

Avec le sien.

AGLANTE

Ah berger mon ami,

Que ne me donnes-tu

Ce cher présent que ma belle m'envoye ?

4035  Pourquoi retardes-tu

Un tel contentement

À ce berger qui t'aime ?

HYLAS

Comment, Aglante, es-tu sorti du sens ?

Penses-tu que je l'aie,

4040  Ce noeud que je te dis ;

Ni que cette cruelle

M'ait tenu les discours,

Que je te fais ? Ah désabuse toi,

Jamais elle n'en eut

4045  La moindre intention.

Voyez, ô dieux ! Comme on croit aisément

Tout ce que l'on désire :

Je t'ai dit, ô berger,

Que si je le voulais,

4050  Afin de te complaire,

Pour choses véritables

Je te dirais des fables.

AGLANTE

Il n'est donc pas vrai ?

HYLAS

Mais comment vrai, berger ?

4055  Ah tant s'en faut qu'elle ait eu quelque envie

D'user de ces paroles,

Qu'au contraire, vois-tu,

D'un propos dédaigneux,

Quand j'ai pensé lui dire

4060  L'amour que tu lui portes,

Elle en a fait risée,

Elle s'en est mocquée,

Comme si ton service

Et ton affection,

4065  L'orgueilleuse qu'elle est,

Étoient trop peu de chose.

Le cruel animal,

Le superbe animal,

Qu'une femme qui sait

4070  Qu'à quelqu'un elle plaît.

AGLANTE

Il n'est donc pas vrai ?

HYLAS

Il est certain, berger, qu'il n'est pas vrayi,

Et si certain, te dis-je,

Que jamais, mais jamais

4075  Tu ne dois espérer

Que ce coeur glorieux,

Cette âme outrecuidée,

Pour toi puisse changer.

AGLANTE

Ah pauvre et triste Aglante !

4080  Que sera-ce de toi ?

HYLAS

Laisse, laisse les plaintes,

Et te souviens, berger,

Qu'il est honteux à l'homme de courage

De pleurer pour un mal

4085  Auquel, s'il veut, il peut donner remède.

AGLANTE

Et quel remède, Hylas, y trouves-tu ?

HYLAS

Celui de ta vertu.

Ressouviens-toi, berger,

Qu'Aglante est homme, et Sylvanire femme,

4090  Et qu'homme, c'est à dire

Celui qui doit la terre dominer,

Et que femme au contraire,

C'est à dire l'esclave

Des volontés de l'homme,

4095  Et que cette vertu

Qu'au coeur de l'homme a mise la nature,

Ne se doit pas soumettre,

En renversant les lois,

Au pouvoir de la femme.

AGLANTE

4100  Ah berger ! Ah berger !

Si pour ma guérison

Tu n'as autre raison,

Je vois mon mal d'éternelle durée :

Car tant s'en faut

4105  Que l'homme soit au monde

Pour commander, qu'au contraire tout homme

Qui se veut acquitter

Du nom d'homme qu'il porte,

Ne doit jamais penser,

4110  Sinon qu'à la servir,

Sinon qu'à l'adorer,

La femme que tu dis,

Et pour qui nous devons,

Pour dignement la pouvoir bien nommer,

4115  Inventer quelque nom

Digne de ses mérites,

Celui de femme étant peu digne d'elle,

Et qu'au défaut de quelqu'autre meilleur,

On peut dire déesse,

4120  Déesse vraiment

En ses perfections,

Déesse en ses beautés,

Déesse en ses vertus,

Deéesse en fin que seulement aimer

4125  Ce serait profaner

D'irrévérence une chose sacrée.

Mais que plutôt on doit pour ne faillir

Adorer et servir,

Comme la vraie idée

4130  Où toutes les vertus,

Où toutes les beautés,

Et les perfections

De la nature humaine

Sont en perfection.

HYLAS

4135  Et telle est ta créance.

AGLANTE

Et telle est ma créance,

Et telle aussi doit être

Celle de tous les hommes,

Sur lesquels la raison

4140  Encore a quelque force.

HYLAS

L'homme que la nature

A rendu si puissant,

Ne doit-il avoir honte

De se soumettre à quelqu'autre plus faible ?

AGLANTE

4145  Si l'homme est le plus fort,

C'est pour lui faire entendre

Qu'il a la force afin de la servir,

Cette femme plus faible :

Et ne vois-tu, berger,

4150  Cette même ordonnance

En toute la nature ?

Le cheval n'est-il pas

Beaucoup plus fort que l'homme ?

Et voudrais-tu que l'homme se soumît

4155  À porter le cheval ?

Et le boeuf n'est-il pas

Plus fort encor que l'homme ?

Et voudrais-tu que le boeuf pour cela

Mit l'homme à la charrue ?

4160  Non, non, berger, crois-moi,

Si l'homme a cette force,

C'est pour le servir mieux,

Ainsi que je t'ai dit,

Ce cher présent des cieux,

4165  Cette femme admirable,

Cette femme adorable,

Si parmi les mortels

Quelque chose admirable,

Quelque chose adorable

4170  Est digne des autels.

HYLAS

Que je te plains, Aglante,

D'avoir cette pensée.

AGLANTE

Mais que je me plaindrais

Si j'avais eu jamais autre pensée.

HYLAS

4175  Qu'il les faille adorer ?

AGLANTE

Qu'il les faille adorer.

HYLAS

Ces femmes imparfaites ?

AGLANTE

Ces femmes si bien faites.

HYLAS

Et nous soumettre à elles ?

AGLANTE

4180  Et nous soumettre à elles.

HYLAS

Quoi qu'elles soient cruelles ?

AGLANTE

Cruelles comme belles.

HYLAS

Ô pauvre Aglante, ou plutôt pauvre Adraste,

Adraste le plus fol

4185  D'entre les plus grands fous !

Apprends de moi ceci,

La femme plus modeste

Est un fier animal,

Qui tant plus est aimé

4190  Et tant plus fait de mal.

AGLANTE

Au contraire la femme

Est un bien si parfait,

Que plus on l'aime et plus aimable elle est.

HYLAS

Tu la veux donc aimer

4195  Quoi que j'en sache dire.

AGLANTE

Mon vouloir n'est-il pas

Du tout à Sylvanire ?

HYLAS

Mais elle ne veut pas

Que tu l'aimes, berger.

AGLANTE

4200  Mon coeur est immuable,

Il ne saurait changer.

HYLAS

Tu ne veux donc point

Faire ce qu'elle veut.

AGLANTE

Voudrait-elle d'Aglante

4205  Plus qu'Aglante ne peut ?

Tu perds le temps, tu travailles en vain,

Hylas, assure-toi

Qu'amour n'est pas semblable à la chemise

Qu'on peut laisser pour en vêtir un autre,

4210  Et toutefois semblable à la chemise

Peut-être est-elle bien ;

Mais à celle, berger,

Dont la dernière fois

Hercule se vêtit,

4215  Et de qui sans mourir

Il ne put se défaire.

Amour dedans un coeur

Vient volontairement,

Mais par la volonté

4220  D'un coeur fidèle il ne sort nullement.

HYLAS

Ah misérable Aglante !

AGLANTE

Mais bienheureux Aglante !

HYLAS

N'est-tu pas malheureux

D'aimer sans être aimé ?

AGLANTE

4225  Mais bienheureux Phoenix

Aux rayons d'un soleil

Je me vois consumé.

HYLAS

Et quand tu seras mort

Que servira ta flamme ?

AGLANTE

4230  Je la conserverai

Toujours dedans mon âme.

HYLAS

Te voila bien, tiens-toi bien chaud, Aglante.

AGLANTE

J'aurai l'âme contente.

HYLAS

S'il est ainsi de peu tu te contentes :

4235  Comment, berger, perdre l'âge et la peine,

Tant de soupirs, tant de pleurs épandus,

Tant de soins employés,

Et vainement pour une fille ingrate ?

Et puis, ô dieux ! Pour toute recompense

4240  Il te suffit d'en avoir au cercueil

La vaine souvenance :

J'aimerais mieux en perdre tellement

Tous les ressouvenirs,

Que je n'eusse mémoire,

4245  Non seulement d'elle ou de ses rigueurs,

Mais de personne encore

Qui l'eût jamais connue.

AGLANTE

J'aimerais mieux, Hylas,

Et cela te suffise,

4250  N'avoir jamais été

Du nombre des vivants,

Que si j'avais vécu

Sans avoir vu la belle Sylvanire.

Et j'élirais plutôt

4255  N'avoir jamais rien vu,

Que si dès la même heure

Que mes yeux l'aperçurent

Mon coeur ne l'eût aimée.

Et je voudrais plutôt

4260  N'avoir jamais aimé,

Et si je tiens l'amour

Tout le bonheur du monde,

Que si l'ayant aimée,

Cette belle cruelle,

4265  Mon amour à jamais

Ne vivait éternelle.

HYLAS

Qu'est-ce que tu prétends ?

AGLANTE

De la servir.

HYLAS

Mais servir sans loyer

C'est ce me semble une grande imprudence.

AGLANTE

4270  Ce m'est un heurt si grand

D'aimer cette bergère,

Qu'amour m'a surpayé

Me la faisant aimer :

Il ne la faut aimer, cette belle cruelle,

4275  Sinon que pour l'aimer,

Et pour payer le tribut que tout homme

Est obligé de rendre

À ses perfections,

Et non pour les faveurs

4280  Qu'un amant comme toi

En pourrait désirer.

Trop vile, Hylas, est cette récompense

Pour mon affection,

À des amours vulgaires

4285  Les faveurs ordinaires :

Mais à la mienne il faut

Quelque chose de plus,

Et ce plus, ô berger,

C'est aimer pour aimer.

4290  L'amour est de l'amour

La seule récompense :

Et par ainsi, pour me la faire aimer,

Il me suffit qu'elle soit elle-même.

HYLAS

Or va berger,

4295  Pour moi je te le quitte,

Je n'en dispute plus,

Je n'eusse jamais cru

Dedans l'esprit d'un homme

Une folie telle :

4300  Aime à ton gré, mais le tout sans envie,

Et ne crains point que ce loyer d'amour

Que tu prises si fort

Te soit jamais ôté,

Sinon que la folie

4305  Qui te tient abusé

Finisse par ta mort.

SCÈNE II, Hylas Sylvanire Fossinde Aglante

HYLAS

Mais la voici

La belle Sylvanire,

La voici ta déesse,

4310  Si tu n'as cru, berger, à mes paroles

Tu sauras de sa bouche,

S'il n'est pas vrai qu'elle soit une souche.

SYLVANIRE

Mon dieu, ma soeur, tournons nos pas ailleurs.

FOSSINDE

Est-ce un serpent que vous avez trouvé ?

4315  Venez, venez, il n'est pas venimeux.

AGLANTE

Ô courtoise Fossinde,

Serpent se peut bien dire

Ce malheureux berger,

Si le serpent est haï de la femme.

4320  Mais au rebours, serpent je ne suis pas,

Si le serpent est de nature froide,

Car je suis tout de feu :

Et s'il est vrai qu'à certaine saison

Il despouille sa peau,

4325  Car je n'ai jamais peu

Me despouiller de l'amour que je porte

À cette belle et cruelle bergère,

Qui pour ne me voir pas

Ailleurs tourne ses pas.

4330  Mais, belle Sylvanire,

Quelle raison vous peut faire en aller,

Si c'est pour me fuir

Vous ne le sauriez faire,

Car vous êtes toujours

4335  Au milieu de mon coeur,

Et si vous ne pouvez

Fuir si vitement,

Qu'Aglante ne vous suive

Encor plus promptement ;

4340  Que si ce n'est du corps

Au moins de la pensée.

Arrêtez donc puisqu'il est impossible

Vous éloigner de moi :

Arrêtez Sylvanire,

4345  Pour voir au moins dans ce coeur que je porte

Les coups plus glorieux

Qui soient jamais procedés de vos yeux :

Quelquefois le vainqueur

Se plaît d'ouïr redire

4350  L'histoire de ses faits,

Se plaît de voir les coups

Qu'en la chaleur du combat il donna.

Et pourquoi mon vainqueur

Vous plaît-il pas de voir,

4355  Puisque c'est votre gloire

En moi votre victoire ?

FOSSINDE

Vraiment il sait aimer.

HYLAS

Voyez la dédaigneuse,

Elle ne daigne pas

4360  Tourner les yeux vers lui.

AGLANTE

Vous détournez ailleurs

Vos beaux yeux que j'adore,

Cruelle je vois bien,

Je le vois bien que vos yeux ne sont pas

4365  Égaux en cruauté

Au coeur que vous portez :

Car ils ne peuvent voir

Les profondes blessures

Dont votre âme cruelle,

4370  Ni votre coeur aussi dur qu'un rocher

N'ont jamais eu pitié.

Serez-vous jamais lasse

De me voir tant souffrir ?

HYLAS

Le voilà le bonheur

4375  De ces amants fidèles.

FOSSINDE

Mais toutes ne sont pas

D'une humeur si cruelle.

AGLANTE

Au moins avant ma mort

Faites-moi cette grace,

4380  Qu'hélas je puisse dire,

Je les vis sans rigueur

Un moment, ces beaux yeux,

Ces yeux de Sylvanire.

HYLAS

Ô belle récompense.

AGLANTE

4385  Vous ne répondez point,

Ô ma belle bergère !

Dieu voulut que celui

Qui m'a lié le coeur

Vous eût lié la langue.

SYLVANIRE

4390  Que cherches-tu de moi ?

Aglante que veux-tu ?

AGLANTE

Amour ! Amour !

SYLVANIRE

Amour, il ne se peut,

Amour et mon honneur ne peuvent être ensemble.

FOSSINDE

Amour et votre honneur

4395  Ne peuvent être ensemble ;

Car l'amour et l'honneur

Ne sont pas ennemis

Sinon dans votre coeur.

SYLVANIRE

Je veux bien que l'on croit

4400  Que dans mon coeur l'amour

Ne peut faire séjour,

Pourvu que de l'honneur

L'on n'en soit point en doute.

HYLAS

Honneur vraiment humeur

4405  Et pure opinion,

Un idole impuissant

Qui jamais ne se sent,

Une feinte chimère,

Dont aujourd'hui les filles

4410  Se laissent abuser

Par leurs mères plus fines.

SYLVANIRE

Soit ainsi que tu dis,

Ce que je ne crois pas,

Qu'en puis-je-mais, Hylas ?

4415  Je ne veux tant y a

Me faire d'autres lois,

Que les lois ordinaires

Que nous donnent nos meres.

HYLAS

Ta mère quelquefois,

4420  Et n'en sois point en doute,

Fut jeune comme toi.

AGLANTE

Mais non pas aussi belle.

HYLAS

Peut-être moins cruelle.

SYLVANIRE

Et qu'est-ce pour cela ?

HYLAS

4425  Pour cela je veux dire

Que maintenant ta mère

Te porte envie, ô folle,

Et qu'elle ne veut pas

Que tu goûtes les biens

4430  Que l'âge lui dénie.

Elle s'en ressouvient,

De ces biens que je dis,

Et sans cesse ils reviennent

Devant ses yeux, en te voyant si belle,

4435  Et de chacun aimée,

Et l'envieuse en sa fille elle blâme

Ce qu'elle eut autrefois

De plus cher en son âme.

FOSSINDE

Hylas toujours est Hylas en effet.

AGLANTE

4440  Non, non, belle bergère,

Et sage autant que belle,

N'écoutez point Hylas,

Votre beauté fait que chacun vous aime,

Votre vertu doit en faire de même.

4445  Je vous aime, il est vrai,

Plus que jamais amant

Autre beauté n'aima :

Mais croyez-moi, j'aimerais mieux la mort

Que de voir, Sylvanire,

4450  La moindre tache en vous,

L'amour que je vous porte

Parfaite en toute sorte

Ne demande sinon

Ce que l'honneur justement vous commande :

4455  Mais cet honneur dont vous êtes soigneuse

Comme vous le devez,

Ne vous y trompez pas,

N'est pas d'être cruelle,

N'est pas d'être insensible,

4460  N'est pas d'être une tigre,

N'est pas d'être un rocher ;

Car autrement l'honneur et la nature

Se diraient ennemis.

Nature qui commande

4465  D'aimer, non pas peut-être

Comme l'on va disant,

Tous ceux belle bergère

Dont nous sommes aimés,

Mais tous ceux qui nous aiment

4470  Comme l'on doit aimer,

Et cet honneur, ô sage Sylvanire,

Gît à ne faire rien

Qui puisse être contraire

À la vertu dont cet honneur procède.

4475  Et par ainsi l'amour,

J'entends l'amour que le berger Aglante

A pour vous dans le coeur,

Naissant de la vertu,

Aussi bien que l'honneur

4480  N'est pas son ennemi,

Mais son frère plutôt.

HYLAS

Belle philosophie.

AGLANTE

Et pour montrer que cet amour est né,

Et cet honneur tous deux de même mère,

4485  Avez-vous jamais vu

En moi quelque action

De l'amour que je dis

Qui soit contraire aux lois de cet honneur ?

SYLVANIRE

Aglante il est bien vrai,

4490  Mais l'amour que tu dis

Est si semblable à l'autre,

Que bien souvent ils sont pris l'un pour l'autre.

AGLANTE

L'oeil qui s'y trompe a bien mauvaise vue.

SYLVANIRE

Je le veux croire ainsi

Le vers 4494 est absent de l'édition Honoé Champion.

4495  Pour ton contentement :

Ne sais tu pas, Aglante,

Qu'entre nous il y a

De ces mauvaises vues

Plus grande quantité,

4500  Que non pas de bien bonnes ?

Ne sais-tu pas que l'oeil

De ces choses cachées

N'en voit qu'autant que le soupçon le veut ?

Retiens ceci de moi,

4505  Puisque l'honneur gît en l'opinion,

Il ne faut pas donner occasion

De soupçonner chose que l'on ne voye :

Donc n'en parlons plus,

N'en parlons plus, je ne veux point d'amour,

4510  Je ne veux point de commerce avec lui,

Et quand ce ne serait

Que ces amours ont un semblable nom,

Je ne veux point d'amour.

HYLAS

Le voila bien payé.

AGLANTE

4515  Ô quelle cruauté,

Parce qu'on nomme amour du nom d'amour

Elle rejette amour.

FOSSINDE

Puisque le nom vous fait haïr la chose,

Changeons ce nom d'amour,

4520  Nommons le d'autre sorte.

SYLVANIRE

Non ma soeur je ne veux

Ni l'effect ni le nom

De l'amour que vous dites ;

Au contraire je veux

4525  Le fuir, le haïr,

Et tous ceux qui le suivent

Comme fiers ennemis.

AGLANTE

Ennemi, Sylvanire,

Pouvez-vous bien nommer

4530  Celui qui vous honore,

Celui qui vous revère,

Celui qui vous adore :

Et quels seront ceux-là

Que vous honnorerez

4535  Du nom de vos amis,

Et de vos serviteurs ?

SYLVANIRE

Je donnerai ce nom

De cruel ennemi

À tous les ennemis

4540  De mon honnêteté.

Crois-tu que je ne sache

Que le miel est toujours

Dans la bouche au trompeur,

Et le fiel dans le coeur ?

4545  N'en parlons plus, Aglante,

Mets ton coeur en repos,

Jamais je n'aimerai

Que qui j'épouserai.

J'ai de ma mère appris

4550  Qu'il faut vaincre en fuyant

Cet enfant de Cypris :

Fuyons le donc, berger,

Pour vaincre ce vainqueur.

Et si tu ne veux pas

4555  Le fuir avec moi,

Ne trouve point étrange

Qu'avec toi je ne le veuille suivre.

AGLANTE

Ô cruelle bergère !

Est-ce donc là toute ma récompense ?

HYLAS

4560  Tantôt, ce disait-il,

Il n'en demandait point.

AGLANTE

Devais-je point attendre

D'une amour si fidèle

Une fin moins cruelle ?

4565  Le ciel m'en vangera,

Le ciel qui n'aime pas

La cruauté, ni l'injustice aussi.

Mais va, cruelle, va,

Va de toutes les âmes

4570  L'âme la plus sauvage,

Va la plus insensible

Qui fut jamais au monde,

Augmente ta rigueur,

Si tu le peux, par dessus ta beauté,

4575  Tu ne feras jamais

Que cette amour que dans le coeur je porte,

Jamais, jamais en sorte.

HYLAS

Nyi toi tu ne feras

Par ta sotte constance,

4580  Que jamais, que jamais

À te plaire elle pense.

Il est hors de lui même :

Mais pour dire le vrai

Sylvanire est cruelle.

4585  Nous n'avions qu'un Adraste,

J'ai peur s'il continue,

Comme j'ai déjà dit,

Que bientôt ils soient deux.

Mais je m'en vais le suivre

4590  Pour essayer s'il se peut consoler.

SYLVANIRE

Ô quelle force il faut que je me fasse,

Nul ne le sait que mon coeur seulement.

SCÈNE III, Ménandre Lerice Sylvanire Fossinde

SYLVANIRE

Mais dieu voicI mon père,

Quelle importune et fâcheuse rencontre,

4595  Je ne m'en puis aller

Sans qu'il s'en aperçoive.

MÉNANDRE

Enfin, enfin peut-être en quelque lieu

Elle se trouvera,

Cette coureuse.

LERICE

4600  Il le faut pour certain,

Car nous l'avons cherchée

Partout où par raison

Nous la pouvions trouver :

Mais la voilà, Ménandre.

MÉNANDRE

4605  Dieu soit loué, je ne veux plus, Lerice,

Remettre cette affaire,

Ni l'aller dilayant,

Je veux avoir sa résolution,

Et qu'elle parle clair,

4610  Il faut qu'elle l'épouse,

Quoi qu'elle sache dire.

LERICE

Je crois bien que jamais

Elle ne sortira

De vos commandements.

MÉNANDRE

4615  Je l'entends bien ainsi,

Ou bientôt, ou bientôt,

Elle ressentira

La puissance d'un père

Justement courroucé.

4620  Il faut parler à elle :

Écoute Sylvanire ?

SYLVANIRE

Que vous plaît-il mon père ?

MÉNANDRE

Je veux que tu sois sage.

FOSSINDE

Sage, Ménandre, et ne l'est-elle pas ?

MÉNANDRE

4625  Je veux qu'à mon vouloir

Ton vouloir tu réduises,

Si tu fais autrement

Je te ferai sentir

D'un père le pouvoir.

FOSSINDE

4630  Jamais, sage Ménandre,

La charge n'est bien faite

De qui le faix penche tout d'un côté.

Il faut que Sylvanire,

Et c'est bien la raison,

4635  Obéisse à Ménandre,

De son côté commande comme il faut.

MÉNANDRE

Je veux, et je le veux,

Qu'elle épouse Théante,

Et de plus qu'elle l'aime.

FOSSINDE

4640  Ménandre tu peux bien

La donner à Théante,

Parce qu'elle est ta fille,

Mais faire qu'elle l'aime

Tu ne saurais, et ne t'y trompe pas,

4645  La volonté dont amour prend naissance

N'est point sujette à quelque autre puissance,

Même les dieux, et prends exemple d'eux,

Laissent libre à chacun

Sa propre volonté.

MÉNANDRE

4650  Je ne crois pas, Fossinde,

Quoi que tu saches dire,

Que si ton père Alcas,

Et ta mère Alderine,

Te proposaient Théante,

4655  Ta résolution fut de le refuser :

Une fille bien née,

Une fille bien sage,

Comme tu sais, doit toujours se remettre

Au vouloir de son père.

4660  Il est, crois-moi, presque plus excusable

À son sexe, bergère,

De faillir, et de suivre

Le conseil de son père,

Qu'il n'est pas honnorable

4665  De faire bien, et suivre seulement

Sa propre opinion.

FOSSINDE

Ménandre, il est bien vrai

Que j'élirais plutôt

De n'être pas, que de désobéir

4670  Mon père ni ma mère,

Mais je sais bien aussi

Qu'ils ne m'ordonneront

Jamais chose qu'ils sachent

Que j'aie à contrecoeur.

MÉNANDRE

4675  Chacun fait comme il veut

Des choses qui le touchent :

Pour moi je veux que Sylvanire épouse

Ce berger que je dis.

Mais tu ne réponds point,

4680  Peut-être es-tu muette ;

Parle un peu Sylvanire ?

SYLVANIRE

Je ne suis pas muette,

Pardonnez-moi mon père,

Mais comment répondrai-je ?

4685  Vous ne me dites rien.

MÉNANDRE

Celui, comme l'on dit,

Est le plus sourd, qui ne veut pas entendre :

Je te dis, Sylvanire,

Que Théante te veut,

4690  Théante le plus riche

Des bergers de Lignon,

Que son père déjà

M'en a fait la demande,

Que ta mère y consent,

4695  Que je te le commande,

Et qu'il ne tient qu'à toi

Que les liens d'un heureux hymenée

Tous deux ne vous étreignent

D'indissolubles noeuds :

4700  Qu'est-ce que tu réponds ?

N'as-tu point de parole ?

Tu te caches les yeux :

Et d'où vient cette honte ?

Ne veux-tu point parler ?

LERICE

4705  Est-ce ainsi, Sylvanire,

Quand quelqu'un parle à toi,

Même quand c'est ton père,

Qu'il faut être muette :

T'ai-je enseigné cette civilité ?

SYLVANIRE

4710  Pardonnez-moi, mon père,

Et vous ma mère aussi,

Si je ne vous réponds

Comme vous le voulez,

L'affection que je porte à tous deux,

4715  Ainsi que la nature

Et mon devoir me tiennent obligée,

M'empêche la parole,

Et la voix me dérobe.

MÉNANDRE

Pourquoi l'affection

4720  Et le devoir, font-ils un tel effet ?

SYLVANIRE

Parce que je sais bien

Que cette servitude,

Qu'on nomme mariage,

Loin de tous deux à jamais me tiendra.

FOSSINDE

4725  Elle a raison.

MÉNANDRE

Elle a raison, bergère ;

Mais tant s'en faut, si Théante la prend :

Des deux maisons je n'en veux faire qu'une.

LERICE

Non, non, mon cher enfant

Efface cette doute,

4730  C'est la première chose

Qu'on leur a protestée.

FOSSINDE

L'amant promet, et promet ce qu'on veut

Pour obtenir la chose désirée,

Mais l'ayant obtenue,

4735  De toutes ses promesses

Il n'en tient qu'une seule,

Et c'est d'être mari,

C'est à dire le maître

Au langage commun

4740  Des hommes de ce temps,

De tout le reste il n'en fait point de compte.

SYLVANIRE

Ô dieux ! Mon père, et qu'est-ce que j'ai fait,

Que vous veuillez, et vous ma mère aussi,

Vous défaire de moi ?

4745  Me chasser de chez vous ?

Me bannir de chez vous ?

Et me priver de l'heur de votre vue ?

Si je ne suis pas digne

De vivre auprès de vous

4750  Avec le nom de fille,

Ah donnez-moi celui

De servante et d'esclave,

Tous noms me seront doux,

Toutes conditions

4755  Me seront agréables,

Pourvu, mon père, hélas ! Pourvu ma mère

Que je sois près de vous,

Et que je puisse, ainsi que je le dois,

Jusqu'à ma mort vous servir l'un et l'autre.

LERICE

4760  Elle me fend le coeur

Voyez le naturel

De cette pauvre fille.

Mais penses-tu m'amie,

Penses-tu que ton père,

4765  Ni que ta mère aussi

Puissent t'aimer si peu,

Qu'ils veulent consentir

À ton éloignement ?

Perds cette opinion,

4770  Et sois très assurée

Qu'à jamais près de nous

Sylvanire vivra.

Et lorsque du destin

Les parques éternelles

4775  Finiront de nos jours

La dernière fusée :

Ce sera toi, ma fille,

Ainsi les dieux le veuillent,

Qui nous rendras ce pitoyable office

4780  De nous clore les yeux.

Mais résous-toi d'obéir à ton père,

Il te veut voir bientôt mère d'enfants,

Le support agréable

De nos vieilles années.

4785  Il veut revivre en eux

D'une seconde vie,

Comme en toi, Sylvanire,

Déjà nous revivons.

Oui, oui, Ménandre, il n'en faut point douter,

4790  Sylvanire est trop sage,

Elle le veut, puisqu'il vous plaît ainsi.

SYLVANIRE

Ah ! Ma mère pour dieu

Ne me procurez point

Un désastre si grand.

4795  J'ai promis à Diane

De suivre dans les bois

Ses chastes exercices :

Et de fuir d'hymen

Les impures délices.

4800  Je serai, s'il vous plaît,

Et s'il plaiît à mon père,

Ou vestale ou druide,

Ou si mieux vous l'aimez,

Je suivrai dans les bois,

4805  Avec le choeur des nymphes,

Cette chaste Diane,

Comme je suis par mes voeux obligée,

Vous savez bien comme saints et sacrés

Doivent être les voeux.

MÉNANDRE

4810  Belle dévotion,

Pour ne point obéir

À ce que je commande :

Ne sais-tu point encore

Que par les lois les enfants ne sauraient

4815  Disposer d'eux sans le consentement

Du père et de la mère ?

FOSSINDE

Ces lois sont lois des hommes,

Les voeux sont faits aux dieux,

Où les lois des mortels

4820  Ne peuvent arriver.

MÉNANDRE

Ces lois dont je lui parle,

Quoi que faites des hommes,

Sont aussi lois des dieux ;

Ce sont lois de nature,

4825  Et la nature et Dieu

Sont une même chose.

Mais je vois bien d'où procèdent ces voeux :

Tu prétends, Sylvanire,

Dessous le voile feint

4830  De cette piété

Couvrir tes beaux desseins,

Et d'abuser les miens,

Pensant ainsi de rompre par souplesse,

Ou par longueur de temps

4835  L'hymen que je désire :

Mais tu te trompes fort,

Je suis plus fin que toi,

Je vois jusqu'en ton coeur.

SYLVANIRE

Plut à dieu !

MÉNANDRE

4840  Les desseins que tu fais.

Que défaut-il à ce gentil Théante,

Que puisse avoir un berger accompli ?

Et toutefois, fille malavisée,

Théante te déplaist,

4845  En voudrais-tu quelque autre

Ou plus noble, ou plus riche ?

Mais je vois bien que c'est ;

Ces petits affettés

Qui te vont muguettant,

4850  De ta beauté t'ont conté des merveilles.

T'ont-ils pas dit que rien n'est de si beau

Que Sylvanire est belle ?

Que c'est un grand dommage

De la mettre si tôt

4855  Dans le tombeau d'hymen :

Car c'est ainsi qu'ils vont nommant entre eux,

Ces têtes éventées,

Les saints liens du sacré mariage ;

Qu'il faut que tes beautés

4860  Longtemps soient admirées,

Longuement soient servies,

Et de tous adorées,

Avant que se soumettre

À la sévérité

4865  Des tyranniques lois

De quelque mariage,

Qu'il sera toujours temps

D'entrer en servitude,

Que cependant il faut,

4870  Puisque le ciel t'a voulu faire belle,

User de ta beauté,

Te faisant désirer

Par tous les coeurs

De ceux qui te verront.

4875  Voilà sans doute, ô folle, de tes voeux

La source et l'origine,

Tu veux être servie,

Tu veux être admirée

Par ces jeunes garçons,

4880  Qui te vont abusant

De vaine flatterie :

Car tu sais qu'un mari

Ne le souffrirait pas.

Mais imprudente, imprudente et peu sage,

4885  Si tu savais combien cette beauté

Est peu de chose, et combien aisément

Elle se change en extrême laideur,

Tu dirais avec moi

Que c'est une folie,

4890  Que celle qui t'abuse.

La beauté c'est un verre

Qui reluit au soleil ;

Mais aussi qui se casse

Au moindre coup qu'il a.

4895  Au soleil des beaux ans,

Et les beaux ans j'appelle

Les ans de la jeunesse :

Il est vrai, la beauté

Jette bien quelque fleur ;

4900  Et cette fleur sans doute

S'admire en son printemps :

Mais combien aisément

Se flétrit-elle aussi ?

On voit souvent que le même soleil

4905  Qui l'adorait au point de son réveil

À son coucher la pleure.

Ces beaux cheveux qui recrépés et longs

Font par leurs filets d'or

Honte à l'or même, ô jeunesse imprudente,

4910  Bientôt, bientôt, changeront en argent ;

Et tous ces rets où les coeurs sont surpris

Seront filets d'araigne

Sans force et sans puissance.

Ce front poli qui semble un lait caillé,

4915  Dont la blancheur dispute avec le lys,

Bientôt perdant l'éclat de cette neige

Se ridera par autant de sillons

Que nos riches campagnes,

Lorsque du coultre aigu

4920  L'outrage elles ressentent :

Et ces yeux où l'amour

Semble prendre les feux

Pour allumer ses flambeaux plus ardents,

Bientôt changés par le cours des années,

4925  Au lieu de feux n'auront plus que la cire

De ces mêmes flambeaux.

Ô dieu quel changement !

Car alors, Sylvanire,

Au lieu de ces ardeurs

4930  Dont ces beaux yeux sont pleins,

Si beaux on les peut dire,

Faits chassieux par l'usage du temps,

Ils ne produiront plus

Que de l'eau pour éteindre

4935  L'embrasement qu'ils auront allumé.

Mais cette belle bouche

Où de rougeur, ainsi que l'on te dit,

Le corail est vaincu,

Où le desir quoique l'on puisse faire,

4940  Par les baisers n'est jamais contenté,

Bientôt sera ternie,

Et bientôt par les ans

Les rids mignards en seront déchassés,

Les baisers s'enfuiront,

4945  Et les désirs même s'étonneront

De l'avoir désiré.

Quelle crois-tu que deviendra ta joue

Des roses et des lys

La beauté ternissant ?

4950  Et ce beau teint l'honneur de ton visage ?

L'hyver bientôt par les ans redoublé

De cette fleur la beauté flétrira,

N'en doute point, et lors au lieu de fleur

Il ne t'en restera

4955  Seulement que l'épine.

Cette taille si droite

En arc se voutera,

Et la tête arrogante

Que tu vas élevant

4960  Altière et glorieuse,

Bientôt, bientôt, contre terre abaissée

Semblera de chercher

Cette beauté perdue

Parmi la terre, et dès lors montrera

4965  Que toutes tes beautés

N'ont rien été que poussière et que terre,

Et que tu vas aussi

En terre les cherchant.

Dis-moi, dis-moi, peu prudente jeunesse,

4970  Lorsque tu seras telle,

Que te vaudra l'orgueilleuse beauté,

Qui te fait dédaigner,

Et mes commandements,

Et le berger Théante

4975  Avec tant d'avantages ?

Responds, où t'en vas-tu ?

Où vas-tu Sylvanire ?

Voyez être arrogante,

Voyez cette imprudente,

4980  Voyez l'outrecuidée,

Elle s'en va sans répondre un seul mot.

SCÈNE IV, Fossinde Ménandre Lerice

FOSSINDE

Jamais de tous les pères

Il n'en fut un plus cruel que le tien,

Ô pauvre Sylvanire.

MÉNANDRE

4985  Il est bon là, le battu cette fois

L'amende payera :

Encore ai-je le tort.

Ô siècle dépravé !

Ô siècle monstrueux !

4990  Ô siècle où la vertu

A perdu son crédit !

Ou bien siècle plutôt

Qui ne la connais plus,

Cette vertu que les enfants jadis

4995  Estimaient tant, et qui faisaient aussi

Qu'ils étaient estimés

De ceux qui les voyaient

Observateurs des lois d'obéissance.

Qu'un enfant eut osé

5000  Désobéir, je ne dis pas au père,

Mais au moindre de ceux

Sous qui l'âge et le sang

Les soumettait ; ô dieu combien étrange

Chacun l'eut-il trouvé.

5005  Je crois, oui je le crois

Que par decret commun

De toute la contrée,

Il eut été puni,

Il eut été banni

5010  Du commerce des hommes :

Et maintenant ce n'est que l'ordinaire

Désobéir et son père et sa mère,

C'est avoir de l'esprit,

C'est avoir du courage,

5015  C'est, ce dit-on, avoir du sentiment :

Ô ciel ! ô terre ! ô dieux je vous appelle,

Venez, voyez, jugez, et punissez,

Punissez-la, grands dieux,

Cette malavisée,

5020  D'une si grande faute.

On dit que les enfants,

Ainsi du ciel l'ordonne la justice,

Punissent bien souvent

Les désobéissances

5025  Que leurs pères ont faites

À leurs aïeuls, par des autres semblables.

Mais de moi je sais bien

Qu'il ne m'advint jamais

D'avoir fait cette faute,

5030  Même de la pensée.

Et toutefois vous l'ordonnez ainsi,

Vous l'ordonnez, ô grands dieux ! Que je sache

Combien telle blessure

Est cuisante et sensible

5035  Au père qui l'endure ;

Que votre volonté

Soit en tout accomplie :

Seulement je requiers

Avoir assez de force

5040  Pour la bien supporter.

Mais bien, mais bien, et qu'elle s'en assure,

Elle n'en rira pas,

Cette peu sage fille,

Je lui ferai sentir,

5045  Et bientôt, et bientôt,

D'un père le courroux :

Je dis d'un père à qui toute raison

Donne l'autorité

De châtier une fille insolente.

5050  Tu ne l'eusses pas cru,

N'est-il pas vrai, Lerice ?

Si tu ne l'eusses vu :

Tu me disais toujours,

Pour certain notre fille

5055  Ne sortira jamais

Du respect qu'un enfant

Doit à son père. Or dis-le maintenant,

Et sois sa caution

Comme tu soulois être.

LERICE

5060  Je la blâme à cette heure

Aussi bien comme toi,

Cette inconsiderée,

Je le confesse, elle m'a bien deçue.

FOSSINDE

Et moi je crois qu'elle n'a point de tort,

5065  Et que c'est vous, vous Ménandre et Lerice

Qui l'avez tout entier,

Et qu'elle seule en fait la pénitence.

LERICE

Que nous avons le tort ?

FOSSINDE

Que vous avez le tort.

MÉNANDRE

5070  Que Ménandre a le tort ?

FOSSINDE

Oui toi plus que Lerice.

Et qu'a dit Sylvanire

Qu'avec raison quelqu'un puisse blâmer ?

MÉNANDRE

Que n'a-t-elle pas dit ?

5075  Que n'a-t-elle pas fait ?

FOSSINDE

Elle a dit des paroles

Pour émouvoir des rochers insensibles :

Elle a pleuré, mais des pleurs qui pouvaient

Faire pleurer par la compassion

5080  Et des ours et des tigres.

MÉNANDRE

Elle s'en est allée ?

FOSSINDE

Elle s'en est allée :

Mais pleine de respect

Elle a fait à tous deux

5085  Une humble révérence

Avant que de partir.

MÉNANDRE

Donc, Fossinde, à ton opinion

On peut payer un père et une mère

Par une révérence ?

5090  Il faut qu'en ton pays

Il en soit cette année

Une grande cherté

De telles révérences,

Puisque l'on paye ainsi

5095  Les devoirs qui sont dus

Au père et à la mère.

FOSSINDE

Je vois bien qu'il est vrai,

Quoi que jusques ici

J'aie eu peine à le croire.

MÉNANDRE

5100  Qu'est-ce que tu veux dire ?

FOSSINDE

Je veux dire, Ménandre,

Que le gentil Sylvandre,

Sylvandre ce berger

Qui de tous les bergers

5105  Est estimé le plus sage et prudent,

Peu de jours sont passés

Disait avec raison,

Qu'il s'estimait le plus heureux berger

De toute la contrée,

5110  En ce que tous l'estimaient malheureux.

Car chacun, disait-il,

Me croit infortuné

De ne connaître point

Mon père ni ma mère.

5115  Et certes il est vrai

Que j'eusse bien voulu

Les connaître tous deux,

Afin de les servir

Comme les dieux m'obligent.

5120  Mais que mon heur est grand,

Quand je vois au rebours

Des pères et des mères

L'humeur insupportable,

Qui traitent leurs enfants,

5125  Non comme leurs enfants,

Mais comme leurs esclaves,

Ne leur demandant pas

Des devoirs, des respects,

Mais bien des servitudes.

5130  Telles se peuvent dire

Les dures tyrannies,

Que souffrent les enfants

Sous le titre menteur

De cette obéissance

5135  Que les pères demandent.

Car réponds-moi, Ménandre, je te prie.

Qu'a commis Sylvanire,

Qui puisse ainsi te faire plaindre d'elle ?

T'a-t-elle répondu,

5140  Avec peu de respect ?

N'a-t-elle pas avec patience

Enduré les injures

Qu'il t'a plu de lui dire !

MÉNANDRE

Que voulais-tu qu'elle fît davantage ?

5145  Ne m'a-t'elle pas dit

Qu'elle ne voulait point

De ce riche Théante ?

FOSSINDE

Peut-être qu'en son âme

Elle l'a bien pensé :

5150  Mais de te l'avoir dit,

Ménandre, tu te trompes,

Elle a bien dit vouloir suivre Diane,

Ou bien être druide,

Ou vestale sacrée.

MÉNANDRE

5155  Mais je ne le veux pas.

FOSSINDE

Et si les dieux le veulent ?

MÉNANDRE

Les dieux ne veulent rien

Contre raison de nous.

FOSSINDE

C'est raison qu'elle soit

5160  À qui nous sommes tous.

MÉNANDRE

Et toi voudrais-tu bien

Suivre Diane aussi ?

FOSSINDE

Si pour père j'avais

Un Ménandre, je pense,

5165  Je le dirais ainsi.

MÉNANDRE

Que je t'estime au moins,

Fossinde, de le dire.

FOSSINDE

Et pourquoi le disant,

Blâmes-tu Sylvanire ?

MÉNANDRE

5170  Sylvanire est ma fille,

En toi qu'ai-je à connaître ?

FOSSINDE

Dieu me garde de l'être,

Puisque par force il se faut marier

À celui qu'à ton gré

5175  Il te plaît de choisir.

MÉNANDRE

Tu te choisiras donc

Toute seule un mari ?

FOSSINDE

Mon père comme toi

N'en sera pas marri.

MÉNANDRE

5180  Je ne saurais penser

Qu'Alcas le trouve bon,

Ni qu'il le doive faire :

Mais chacun toutefois

Fasse ce qu'il lui plaît.

FOSSINDE

5185  Quoi ? Que pour moi mon père

En choisit un si laid ?

MÉNANDRE

Pourvu qu'il eût du bien.

FOSSINDE

Jamais, jamais, un mari pour le bien

Ne sera mien.

MÉNANDRE

5190  Que faut-il davantage ?

FOSSINDE

Qu'il ait un beau visage,

Et qu'il soit honnête homme.

MÉNANDRE

L'homme jamais ne se peut dire laid,

Pourvu qu'il le soit moins

5195  Qu'un démon ne l'est pas.

FOSSINDE

Proverbe remarquable :

Pour moi je le veux beau,

Ou bien je n'en veux point,

Si je rencontre au milieu de la rue

5200  De ces visages faits

En dépit des visages,

Et d'horreur et de peur

Ils me font tréssaillir,

Et que ferais-je, ô dieux,

5205  Si je les rencontrais

Dans un lit toute seule ?

Qu'on ne m'en parle point,

Pour moi j'aime les beaux,

Et je vois que les hommes

5210  Aiment aussi les belles.

LERICE

Et bien, Fossinde, étant ton humeur telle,

Quand on voudra te donner un mari,

Nous te le ferons faire

Expressément ; car comme tu le veux

5215  Il ne s'en trouve point

Si l'on ne les commande.

SCÈNE V, Tirinte Alciron

TIRINTE

Mais est-il bien possible

Que ce miroir ait si grande vertu ?

ALCIRON

N'en doute point, Tirinte,

5220  Fais seulement qu'elle y jette les yeux,

Et tu verras un effet admirable.

TIRINTE

Quel effet fera-t-il ?

ALCIRON

Contente toi, berger,

Que tel sera l'effet

5225  Que ton coeur le désire.

TIRINTE

Crois-tu qu'il puisse faire

Que Sylvanire m'aime ?

ALCIRON

Que vas-tu recherchant ?

Contente toi que je la remettrai

5230  Entre tes mains, cette belle cruelle.

TIRINTE

Du consentement d'elle.

ALCIRON

Ô la plaisante humeur !

Tirinte je te dis

Que si dans ce miroir

5235  Sylvanire regarde,

Rien ne peut empêcher

Qu'elle ne soit à toi :

Et n'es-tu pas content

Si tienne elle peut être ?

TIRINTE

5240  Je le suis pour certain.

ALCIRON

Mais écoute berger

Garde-toi bien toi-même

D'y regarder dedans.

TIRINTE

Est-ce un enchantement ?

ALCIRON

5245  Je ne suis pas, Tirinte,

De ceux qui par leurs vers

Ensanglantent la lune,

Ou qui de leurs regards

Les troupeaux ensorcellent :

5250  Mais ce miroir de sorte est composé

De choses naturelles,

Que dès que Sylvanire

Les yeux y jettera,

Assure-toi que tienne elle sera :

5255  Mais vois-tu bien de crainte qu'en quelque autre

Même effet il ne fasse

Ressouviens-toi, berger,

De l'ôter de ses mains,

Sans qu'elle prenne garde,

5260  Que ce soit à dessein :

Que si tu ne peux mieux

Fais semblant de le rompre,

Ou le romps en effet,

Quoi qu'il vaille beaucoup,

5265  J'aime mieux toutefois

Qu'il te serve à ce coup,

Ainsi que tu désires,

Et qu'il se rompe après t'avoir servi.

Que s'il t'advient, écoute bien, berger,

5270  D'y regarder peut-être par mégarde :

Ne sois point paresseux

De me venir trouver,

Afin que je te donne

Le remède qu'il faut

5275  Contre le mal qui t'en arriverait.

TIRINTE

Que ne devrai-je point

À mon cher Alciron,

Si par un tel moyen

J'obtiens le bien que mon âme désire ?

ALCIRON

5280  Aime-moi seulement.

TIRINTE

Je t'aimerai, mais éternellement.

ALCIRON

Surtout ressouviens-toi

De ne point t'étonner,

Pour chose que tu vois :

5285  Car je t'assure, et cela sur ma vie

Que tout réussira

À ton contentement.

SCÈNE VI

TIRINTE

Or cessez mes soupirs,

Tarissez-vous mes pleurs,

5290  Adieu tristes pensées,

Désespoirs qui vouliez

Toujours m'accompagner,

Je vous bannis de moi,

Votre temps est passé,

5295  Vous n'avez plus de commerce en mon âme,

Ni mon âme avec vous,

Trop longuement mon coeur vous a permis

De loger avec lui,

Le bonheur maintenant

5300  Occupe votre place,

Et le destin se plaît même de voir

Que ma fidélité

Surmonte son pouvoir.

Des grands dieux je n'envie,

5305  Ni le nectar, ni la douce ambrosie,

Ni de tous les humains

Le bonheur le plus grand :

Rien de mortel ne saurait égaler,

Ni même la pensée,

5310  L'heur que j'attends de cet heureux miroir.

Ô cher miroir sois ministre fidèle,

Ne déçois point l'espoir que j'ai de toi ;

Et si les dieux dans les cieux ont bien mis

Une balance, un navire, un autel,

5315  Un dard, une couronne ;

Pourquoi miroir plus digne mille fois

D'être mis dans les cieux

Ne t'y mettront-ils pas ?

Dès ici je consacre,

5320  Si tu me fais ce bien,

Un saint autel à ta divinité,

Et par raison ne te devrai-je pas

Estimer comme un dieu,

Si tu me fais le bien

5325  Que tous les dieux tant de fois invoqués,

Mais invoqués en vain,

Jamais ne m'ont pu faire ?

Mais dieu quelle fortune !

Tout rit à mon dessein,

5330  Voici venir la belle Sylvanire.

Ô déité qu'en ce miroir j'adore

Sois propice à mes voeux,

Dénoue en moi la langue

Et lui serre le coeur.

SCÈNE VII, Sylvanire Fossinde Tirinte

SYLVANIRE

5335  Faut-il toujours que quelqu'un je rencontre

Qui trouble mon repos ?

FOSSINDE

Cette rencontre est peu désagreable,

Elle se peut souffrir

Sans danger de mourir.

SYLVANIRE

5340  Je sais fort bien, Fossinde,

Que ce n'est pas celle d'un basilic,

Pour le moins que sa vue

Ne blesse ni ne tue.

FOSSINDE

Elle blesse, elle tue,

5345  Sylvanire, sa vue,

Les coeurs le savent bien,

Et si ce n'est le tien

Pour cela ne crois pas

Qu'un autre ne l'épreuve.

5350  Mais berger Dieu te garde.

TIRINTE

Dieu garde Sylvanire.

SYLVANIRE

Et toi gentil berger.

FOSSINDE

Et moi, Tirinte, ô dieux,

Ne dois-je point avoir

5355  De part en ton salut ?

TIRINTE

Malaisément t'en puis-je faire part,

Puisque moi-même, hélas,

Pour moi je ne l'ai pas.

FOSSINDE

Si tu voulais, Tirinte,

5360  Aimer celle qui t'aime,

En me rendant heureuse

Ton heur serait extrême.

TIRINTE

Vous belle Sylvanire,

Si vous vouliez aussi

5365  Bien aimer qui vous aime,

En me rendant heureux

Votre heur serait extrême.

SYLVANIRE

Tirinte je t'ai dit

Et mille et mille fois,

5370  Mets fin à tes ennuis,

Car t'aimer je ne puis.

TIRINTE

Fossinde je t'ai dit

Et mille et mille fois,

Mets fin à tes ennuis,

5375  Car t'aimer je ne puis.

FOSSINDE

Tu ne me peux aimer,

Ô Tirinte cruel !

TIRINTE

Vous ne pouvez m'aimer,

Cruelle Sylvanire.

SYLVANIRE

5380  Ce que j'ai dit, berger, te doit suffire.

TIRINTE

Ce que j'ai dit ne doit-il te suffire ?

FOSSINDE

Mais quoi mon amitié ?

TIRINTE

Mais quoi mon amitié ?

SYLVANIRE

Quelqu'autre en ait pitié.

TIRINTE

5385  Quelqu'autre en ait pitié.

FOSSINDE

Ô cruelle parole !

TIRINTE

Ô cruelle parole !

SYLVANIRE

Que le ciel te console.

TIRINTE

Que le ciel te console.

FOSSINDE

5390  D'autre salut, berger,

N'en dois-je espérer point ?

TIRINTE

D'autre salut, bergère,

N'en dois-je espérer point ?

SYLVANIRE

Point.

TIRINTE

Point.

FOSSINDE

Ô cruauté !

TIRINTE

5395  Ô cruauté !

SYLVANIRE

Que veux-tu que j'y fasse,

Si telle est la disgrâce

De ton cruel destin ?

TIRINTE

Que veux-tu que j'y fasse,

Si telle est la disgrâce

5400  De ton cruel destin ?

FOSSINDE

Ce n'est pas le destin,

Mais c'est ta volonté

Qui t'endurcit en cette cruauté.

TIRINTE

Ce n'est pas le destin,

5405  Mais c'est ta cruauté

Qui t'endurcit en cette cruauté.

SYLVANIRE

Non, non, croi-moi, Tirinte,

Ce n'est point cruauté

Qui me contraint d'en user de la sorte.

TIRINTE

5410  C'est donc dédain.

SYLVANIRE

Ce n'est dédain non plus,

Je ne vois en Tirinte

Chose dont puisse naître

Ni dédain ni mépris.

FOSSINDE

5415  Que ne me réponds-tu

Pour le moins ces paroles,

Malicieuse Echo ?

TIRINTE

Laisse-moi je te prie,

J'ai bien la tête ailleurs :

5420  Mais, belle Sylvanire,

Est-il bien vrai que dédain ni mépris

Pour mon sujet ne soit dans votre coeur ?

Rendez m'en témoignage.

SYLVANIRE

Et quel le voudrais-tu ?

TIRINTE

5425  Recevez, Sylvanire,

Mon coeur que je vous donne.

FOSSINDE

Je le reçois.

TIRINTE

Ô l'importune fille !

SYLVANIRE

Donne le lui, Tirinte.

FOSSINDE

5430  Elle dit bien, Tirinte,

Fais ce qu'elle te dit.

TIRINTE

Eh laisse-moi, Fossinde,

Quelle mouche importune ?

Mais vous, belle bergère,

5435  Voulez-vous recevoir

Le coeur que je vous offre ?

SYLVANIRE

Tirinte je ne puis :

Une fille bien sage,

Au moins de mon humeur,

5440  Se contente d'avoir

Puissance sur son coeur.

FOSSINDE

Et bien, bien, Sylvanire,

Un jour, un jour, vous saurez que m'en dire.

SYLVANIRE

Lors comme alors, mais maintenant je suis

5445  De l'humeur que je dis.

TIRINTE

Aussi je vous confesse

Que vainement je vous faisais cette offre :

Car dès longtemps

Je ne l'ai plus ce coeur,

5450  Je le vous ai donné

Dès que je vous ai vue ;

Et toutefois, s'il est vrai qu'un mépris

Ne soit point le sujet

Du refus que vous faites,

5455  Recevez pour le moins

Ce fidèle miroir

Que je vous offre, il vous dira pour moi

De mon affection

La cause légitime,

5460  En vous représentant

Par une vraie image

La beauté qu'il verra,

Lorsque vous le verrez.

Dieux ! Vous le refusez.

SYLVANIRE

5465  Je ne refuse pas

Ce que tu me présentes :

Mais je consulte en moi

Si je le puis sans blâme recevoir.

TIRINTE

Et pourquoi, Sylvanire,

5470  Le refuseriez vous ?

SYLVANIRE

Les dons des ennemis

Sont suspects en tout temps.

TIRINTE

Je suis votre ennemi ?

Je suis donc le mien même.

SYLVANIRE

5475  L'amant est ennemi,

Si sans raison il aime.

TIRINTE

Est-ce aimer sans raison

Qu'aimer votre beauté ?

SYLVANIRE

Quel amant n'aime point

5480  Contre l'honnêteté ?

TIRINTE

Tirinte pour le moins.

SYLVANIRE

Ils disent tous ainsi :

Qui m'en sera témoin ?

TIRINTE

J'en demande du ciel,

5485  Qui contient et voit tout,

L'assuré témoignage.

J'appelle du soleil

La lumière éternelle,

Qui ne voit seulement

5490  L'univers tout entier ;

Mais sans qui l'on ne peut

Rien voir en l'univers.

Je l'appelle à témoin,

Et tous les dieux ensemble,

5495  Ceux du ciel, ceux de l'air,

De la terre et de l'onde,

Et des abîmes creux

Où commande Pluton,

Qu'ils reprochent en moi

5500  L'amour que je vous porte,

Et punissent mon coeur,

Si mon affection

Ne s'est toujours tenue

Dedans les lois du plus étroit honneur.

SYLVANIRE

5505  Oh ! Les dieux ne punissent,

Comme on dit, les serments

Des parjures amants :

Mais toutefois je crois ce que tu dis,

Et sous cette assurance

5510  Tirinte je reçois

Ce que tu me présentes :

Mais à condition

De ne le retenir

Qu'autant qu'il me plaira.

TIRINTE

5515  Et moi, bergère, et tout ce qui de moi

Sera jamais, de votre volonté

Recevra l'ordonnance,

Sans s'y point opposer,

Hormis mon coeur : mais celui-là jamais

5520  Ne vous éloignera,

Quoi que vous puissiez dire.

Heureux miroir, heureux je te puis dire,

Et plus heureux que celui qui te donne

Au mystère d'amour,

5525  Elu par l'amour même :

Souviens-toi que je l'aime,

Et l'en fais souvenir

Jusqu'à ce qu'elle sente

En sa propre personne,

5530  Qu'amour jamais l'aimer

À l'aimé ne pardonne.

SYLVANIRE

Sans mentir il est beau,

Et je le crois plus fidèle peut-être

Que n'était pas son maître.

5535  Mais qu'est-ce que je sens,

Je suis toute étourdie.

TIRINTE

Ô bon commencement !

FOSSINDE

Je le veux voir aussi,

Donnez-le moi ma soeur.

TIRINTE

5540  Non, belle Sylvanire,

Ne le lui donnez pas ;

Ce qu'aux dieux on consacre,

D'une main si profane

Ne doit être touché.

FOSSINDE

5545  Voyez le dédaigneux :

Ce qu'aux dieux on consacre,

D'une main si profane

Ne doit être touché :

Mais, discourtois berger,

5550  Je le verrai, quoi que tu saches faire.

TIRINTE

Tu ne le verras pas,

Quand je le devrais rompre.

SYLVANIRE

Tiens, berger, ton miroir,

Je suis tant hors de moi

5555  Que presque je ne sais

En quel monde je suis.

FOSSINDE

Donne le moi, berger,

Me veux-tu refuser

Le refus de quelque autre ?

TIRINTE

5560  Importune bergère,

Cesseras-tu jamais ?

En cent pièces plutôt,

Que de te le donner,

Sous les pieds je le foule.

5565  Voyez cette importune !

SCÈNE VIII

FOSSINDE

Donc sera-t-il vrai

Que je prie et supplie

Celui qui me dédaigne,

Et qui plein de mépris,

5570  Plus je le vais suivant,

Et plus s'enfuit de moi ?

Sera-t-il vrai que par des vaines plaintes

De ce cruel j'éguise la rigueur ?

Et pourrai-je souffrir

5575  De me voir dédaignée

De celui qu'on dédaigne ?

De ce double mépris

Tirons, Fossinde, ah ! Tirons un remède

Qui nous puisse guérir,

5580  C'est honte de souffrir

Pour un amant qui souffre pour un autre,

Et qui quand il voudrait

Ne saurait être notre.

Rompons-les donc, ces chaînes trop honteuses,

5585  Rompons-les ces liens

Dont mon coeur fut étreint,

Et d'un libre courage

Sortons de ce servage :

Et disons en sortant,

5590  Inutile constance,

Honteuse patience,

Mon coeur est allegé.

Adieu triste pensée

D'une amour insensée,

5595  Je vous donne congé.

Mais dieu qu'il est aisé

D'avoir un tel dessein,

Et qu'il est malaisé

De le mettre en effet.

5600  Je pourrai donc n'être plus à Tirinte,

J'en dénouerai les noeuds,

Ou bien je les romprai :

Mais comment peut-il être,

Que sans être à Tirinte

5605  Fossinde je puisse être ?

SCÈNE IX, Fossinde, Satyre.

FOSSINDE

Mais qu'est-ce qui me tient

Ô dieux ! C'est le satyre.

À l'aide, à l'aide, accourez mes compagnes :

Bergers à l'aide, hélas secourez-moi !

SATYRE

5610  Crie et crie à ton gré,

Nous les verrons venir,

Ces filles déguisées

En tendres jouvenceaux :

Nous verrons leur courage,

5615  Leur force et leur adresse :

Que s'ils te peuvent mettre

Hors de mes mains, aime-les plus que moi,

Tu n'auras point de tort.

FOSSINDE

Gentil Satyre, honneur de ces forêts ?

SATYRE

5620  Me suis-je pas en peu d'heure rendu

Gentil Satyre honneur de ces forêts ?

Mais ce n'est que depuis

Que je te tiens liée.

FOSSINDE

Détache-moi, Satyre.

SATYRE

5625  Non, non, trompeuse, il faut que plus longtemps

Je sois gentil Satyre,

Honneur de ces forêts.

FOSSINDE

Détache-moi, Satyre,

Et crois qu'en liberté Je te ferai paraître

5630  L'amour que je te porte.

SATYRE

Je ne veux pas, je ne veux pas, finette,

De l'amour que tu dis

Avoir plus d'assurance

Que celle que j'en ai,

5635  Je sais bien que tu m'aimes

Comme l'agneau le loup,

Je n'en suis point en doute.

FOSSINDE

Satyre tu te trompes,

Je t'aime, il est certain,

5640  Pourquoi ne t'aimerais-je ?

Que peut-on voir en toi

Qui ne se doive aimer ?

Mais tu sais que les filles

N'osent le plus souvent

5645  Déclarer leur amour.

SATYRE

Puisqu'il est vrai, Fossinde,

Que tu m'aimes si fort,

Et comme je le crois,

Tu dois être bien aise

5650  De venir avec moi

Dans l'antre où je demeure.

FOSSINDE

Je le veux bien : mais détache ces noeuds.

SATYRE

Les dénouer, ô folle, il ne faut pas,

Car ton amour dépend

5655  De cet enchantement.

Je veux dire, Fossinde,

Qu'aussitôt que ces noeuds

Se verront détachés,

Encore plus soudain

5660  Se dénouera l'amour que tu me portes.

Mais c'est assez parler,

Allons, Fossinde, allons,

Si tu ne viens de bonne volonté

J'userai de la force,

5665  Tu sais bien si j'en ai.

FOSSINDE

Moi te suivre brutal

Honte de la nature,

Qui ne tiens rien de l'homme

Qu'un peu de la figure ?

5670  Ah j'aime mieux la mort !

Ô bergers, au secours,

Au secours mes compagnes,

Ô dieux secourez-moi !

SATYRE

Vains sont tous tes efforts

5675  Et tes injures vaines,

Enfin il faut venir.

SCÈNE X, Adraste Fossinde Satyre

ADRASTE

La femme, il est certain,

Ressemble au medecin,

Elle en fait plus mourir

5680  Par ses trompeurs appas

Qu'elle n'en guérit pas.

FOSSINDE

Adraste, Adraste, Adraste ?

ADRASTE

Adraste, et qui l'appelle ?

SATYRE

Appelle Adraste autant qu'il te plaira ;

5685  Appelle encor Tirinte,

Pour t'ôter de mes mains :

Autant vaut l'un que l'autre :

Allons, allons, te dis-je.

FOSSINDE

Au secours, au secours,

5690  Adraste vois Doris

Que Palemon emmene.

ADRASTE

Que Palemon emmene ?

Laisse-la Palemon,

Laisse-la ma Doris,

5695  Tu l'as assez gardée :

En dépit de l'amour,

Je la veux à mon tour :

Laisse-la ma Doris,

Elle est à moi, c'est mon chien qui l'a pris.

SATYRE

5700  Adraste vois-tu pas

Que ce n'est pas Doris ?

FOSSINDE

C'est Doris, vois-tu pas

Que Palemon l'emmène ?

ADRASTE

Ô que c'est bien Doris ;

5705  Tu me voudrais tromper,

Je la veux à mon tour,

Tu l'as assez gardée,

En dépit de l'amour.

SATYRE

Non, tu ne l'auras pas.

ADRASTE

5710  Donc je ne l'aurai pas ?

Tu la veux, je la veux,

Nous verrons qui des deux

Sera le maître.

FOSSINDE

Sois Hesus à mon aide !

SATYRE

5715  Ô dieux, ô dieux, comme elle m'a surpris !

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