SYLVANIRE
ou la MORTE VIVE
FABLE BOCAGÈRE
1627
Représenté pour la première fois le 16 janvier 1617.
Version du texte du 07/02/2009 à 12:04:00.
PERSONNAGES
FORTUNE, prologue.
AGLANTE, berger.
ALCIRON, berger.
HYLAS, berger.
TIRINTE, berger.
ADRASTE, berger fol.
SYLVANIRE, bergère.
FOSSINDE, bergère.
MÉNANDRE, père de Sylvanire.
LERICE, mère de Sylvanire.
Un messager.
SATYRE.
ECHO.
Le Choeur de Bergers.
La scène est à Lille.
PROLOGUE
FORTUNE en habit de Bergère
Peut-être dans ces lieux solitaires
Dans ces bois reculés
Du commerce des hommes,
Dans ces replis tortus
| 5 | Des rochers caverneux, |
Dans ces antres cachés,
Ainsi qu'on jugerait
Même aux yeux du soleil,
Je me déroberai
| 10 | À l'importunité |
De ces fâcheuses filles,
Electre, Ocyroé,
Melobasis, Yanthe,
Et Leucipe, et Phoenon,
| 15 | Et mes autres compagnes, |
Filles de l'Océan,
Et que l'on croit mes soeurs,
Me vont cherchant et demandant à tous
Aux marques ordinaires
| 20 | Que je soulais porter, |
Pour savoir où je suis,
Et pour me découvrir
Vont promettant des perles, des coquilles,
De branches de corail,
| 25 | À qui leur voudra dire |
Où je me suis cachée.
Voire elle sont bien fines,
Elles sont si plaisantes
De promettre des choses
| 30 | À qui me montrera, |
Comme si je ne puis
Donner comme je voudrai
Des perles bien plus belles,
Des nacres, des coquilles
| 35 | Des branches de corail |
À qui me cachera ?
Il en manque peut-être
À la formtune, à qui tout l'Univers
En partage est donné :
| 40 | Car vous ne vous trompez pas, |
Encor que maintenant
Vous ne me voyez pas,
Comme je soulais être,
D'une grandeur extrême ;
| 45 | Ni ne porter en l'une de mes mains |
La corne d'Amalthée,
Ni dans l'uatre un timon,
Si le fils de Vénus
N'est point à mon côté,
| 50 | Si d'un bandeau mes yeux ne sont voilés, |
Si sous mes pieds je ne presse une boule,
Si sur ma tête une sphère on ne voit,
Et si mon dos n'est chargé de deux ailes
Peintes de cent couleurs,
| 55 | Si l'on ne voit ma voile |
Au vent abandonnée
Ni que je me joue
À ma volage roue,
Comme c'est ma coutume ;
| 60 | En bref je ne tiens |
Entre me sbras le jeune enfant Plutus,
Qu'on dit dieu des richesses,
Lui donnant le tétin
Comme mère et nourrice.
| 65 | Ce n'est pas pour cela |
Que je ne sois Fortune,
Forune qui commande
À tout ce qui s'enserre
Depuis la Lune au centre de la Terre.
| 70 | Que je ne sois cette même déesse, |
Par qui le grand Sénat
Dans la grandeur de Rome
Enferma tout le monde,
Sans que le monde entier
| 75 | Peut enfermer Rome qu'en Rome même. |
Mais ne vous étonnés
De me voir maintenant
Sous mes habits, la houlette en la main,
Au dos la panetière
| 80 | Ainsi qu'une bergère, |
Je me cache à ces nymphes
Filles de l'Océan
Qui me vont poursuivant ;
Et qui par leurs prières
| 85 | Sans cesse m'importunent |
De satisfaire à leur ambition.
Je ne saurais me plaire
De donner mes faveurs
À qui trop m'importune.
| 90 | je suis semblable à l'ombre, |
Je fuis qui me poursuis,
Et je suis qui me fuit.
Elle voudraient les fines,
Que je leur fisse part
| 95 | De pouvoir absolu |
Que j'ai sur l'Océan,
Quoiqu'à leur père il échut en partage.
Tiché, me disent-elles,
Car Tiché c'est son nom
| 100 | Quand nous somms ensemble, |
Laisse nous avoir part
Au règne paternel,
Et nous soulageons
Avec notre peine
| 105 | La peine quil te donne. |
Il est vrai, je les aime,
Ces gentilles naïades,
J'aime bien leurs vertus,
J'aime leurs exercices ;
| 110 | Mais je ne veux pourtant |
Partager mon Empire,
Que de régner tout seul
Est une douce peine :
Je veux bien quelquefois
| 115 | Leur onner le pouvoir |
D'y commander, mis que ce soit moi sous moi,
Et tant qu'il me plaira.
Or pour fuir leur importunité,
Sous ces habits je me suis déguisée,
| 120 | Et m'en viens dans ces bois |
Me dérober aux yeux ambitieux
Des nymphe squi me cherchebt
Parmi les plus grands rois,
Et les plus grands monarqes,
| 125 | Comme si je devais |
Toujours rompre des sceptres,
Et fouler des couronnes,
Renverser des royaumes,
Bâtir des républiques,
| 130 | Ou fonder des cités. |
Foles qui s'imaginent
Que moi qui paye chacun
De cette ambition
Je doive de même m'en repaître
| 135 | Elles ne savent pas |
Que je me plais souvent
Avec ces bergers,
Et ces simples bergères,
Hotesses innocentes
| 140 | De ces bois innocents, |
Plus que dedans les cours,
Où qui mieux se déguise
Vend mieux sa marchandise
Peut être du travail
| 145 | Elles se lasseront, |
Ces filles importunes,
Et cependant dessous ses doux ombrages
Je passerai le temps,
Et parmi ces rivages
| 150 | J'irai folâtrement, |
Tournant ma roue aux dépend des bergères
Et des bergers mignards :
Mais j'entends aux dépents
Seulement de leurs plaintes,
| 155 | Seulement de leurs craintes |
Seulement de leurs larmes,
Je ne veux qu'aujourd'hui
Sur mes autels du ang ou sacrifice.
Cupidon m'en pria
| 160 | Quelques jours sont passés : |
Je l'aime cet enfant,
Encore que bien souvent
Il dépende ses coups
Où le moins il devra.it
| 165 | Mais quimporte cela, |
Je l'en aime tant mieux,
Car c'est peut-être en quoi,
Comme disent les hommes,
Plus semblables nous sommes.
| 170 | Il me dit, en Forez |
Sur les bords de Lignon,
Aglante le berger
Adore Sylvanire,
Et Fossinte Tirinte
| 175 | Il n'y faut qu'un seul tour de roue. |
Voici bien le Forez
Ma plus chère contrée,
Où je fis naître Astrée
L'honneur de l'univers ;
| 180 | Et voici bien Lignon, |
Je le connais à ces belles prairies
Qui suivent son rivage.
Voici le bois d'Isoure,
Et voici Mont-Verdun,
| 185 | Plus en là Marcilly, |
L'un semblable l'écueil
Dans le sein de la mer,
L'autre comme un roche
Le rempart du rivage.
| 190 | Je me résouds pour complaire à l'Amour |
De lui donner ce jour,
Et qu'aujourd'hui ces forêts et ces plaines
Ressentent mon pouvoir.
Ici ma déité
| 195 | Jointe à celle de l'Amour |
Des deux n'en faisant qu'une,
Produira les effets
D'Amour et de Fortune.
Je me plais et me pais,
| 200 | Aussi bien que l'amour, |
Des larmes innocentes ;
Je veux donc ouïr
Les plaintes et le deuil
De ces bergers fidèles,
| 205 | Et si le désespoir |
Ne prévaut sur l'Amour,
Ils connaîtront en leur plus grand ennui
Qu'à la fin toute chose
Sagement je dispose.
| 210 | Les voilà qui s'en viennent, |
Entre eux je me mettrai,
Sans qu'ils me reconnaissent :
Mais les effets divers
Qui les agiteront,
| 215 | Leur feront bien connaître |
Que le Fortune et l'Amour sont ici :
Mais Amour fortuné
Et Fortune amoureuse.
ACTE I
SCÈNE I, Aglante, Hylas.
AGLANTE
Le prix d'amour, c'est seulement amour,
| 220 | Et sois certain Hylas, |
Qu'on ne peut acheter
Si belle marchandise
Qu'avec cette monnaie ;
Il faut aimer si l'on veut être aimé.
HYLAS
| 225 | Et qui peut accuser |
Hylas de n'aimer point ?
Hylas de qui la vie
Fut toujours employée
Au service d'amour :
| 230 | J'aime, mais j'aime, Aglante, |
Non pas comme je vois
Ces ignorants d'amour,
Et ces jeunes novices,
Qui pensent n'aimer pas,
| 235 | Si telle amour ne les porte au trépas, |
Si quelquefois ces belles qu'ils adorent
Leur font la mine froide,
Ils perdent tout repos :
Si d'autrefois avec quelque dédain
| 240 | Elles tournent la tête, |
Ils sont desespérés ;
Et si par ruse elles leur font semblant
D'en mieux aimer quelqu'autre,
Ils ne veulent plus vivre ;
| 245 | Et bref, ainsi qu'il plaît |
À ces petites folles,
Ces constants amoureux
Sont contraints de geler,
De bûler, de transir,
| 250 | De rire et de pleurer, |
D'humeur et de visage
Changeant à tous les coups
Comme s'ils étaient fous :
Si bien que l'on peut dire
| 255 | À voir leurs changements, |
Ce sont des girouettes
Au faîte d'une tour
Où les attache Amour.
Ah ! Quant à moi, je les veux bien aimer
| 260 | Ces gentilles bergères, |
Mais avec raison,
Et non pas insensé
De sotte passion,
M'emporter tellement,
| 265 | Que je sois un esclave, |
Et non pas un amant.
Cent et cent fois ne m'a-t-on ouï dire
Parmi ces bois, et parmi ces campagnes ;
Si l'on me dédaigne, je laisse
| 270 | La cruelle avec son dédain, |
Sans que j'attende au lendemain
De faire nouvelle maîtresse.
C'est erreur de se consumer
À se faire par force aimer.
AGLANTE
| 275 | Que je te plains, Hylas ! |
Et qu'avec raison
De ton erreur l'opinion j'abhorre ;
Puisque si les grands dieux
Ne donnent aux mortels
| 280 | Rien, qui puisse approcher |
Aux bonheurs dont amour
Rend l'homme bienheureux ;
N'est-ce avec raison
Que je crois misérable
| 285 | Cet Hylas inconstant, |
Qui ne sachant aimer,
De nul aussi ne saurait être aimé.
HYLAS
Aglante que dis tu ?
Qu'Hylas ne sait aimer ?
AGLANTE
| 290 | Qu'Hylas ne sait aimer. |
HYLAS
J'ai plus aimé tout seul
Que n'ont pas fait, mais je dis tous ensemble,
Vos bergers de Lignon,
Carlis, et Stiliane,
| 295 | Aimée et Floriante, |
Cloris, Circeine, et Florice et Dorinde,
Chryseide, Madonte,
Laonice, Phillis,
Alexis, et tant d'autres
| 300 | Que pour la brièveté |
Je ne veux pas nommer,
En rendront témoignage.
AGLANTE
Hylas tu n'aimes point,
Mais tu penses d'aimer ;
| 305 | Car c'est chose certaine |
Que personne ne peut
Se l'acheter cette amour que je dis,
Qu'avec une autre amour :
Ce n'est point au marché
| 310 | Que telle marchandise |
Se trouve avec argent :
Le prix et la monnaie
De l'amour c'est amour,
Et tu ne peux aimer,
| 315 | Au moins si tu ne cesses |
De n'être plus Hylas,
C'est à dire inconstant,
Ainsi que je l'entends.
HYLAS
C'est l'entendre bien mal,
| 320 | Aglante ce me semble, |
Et ton opinion
Aux plus sages contraire,
Pour fondement n'a qu'une vieille erreur,
Dont les femmes plus fines
| 325 | Ont abusé les esprits des peu fins : |
Jusqu'au trépas, nous vont elles disant,
Il n'en faut aimer qu'une,
Voire il ne faut donc point
Que l'univers par la diversité
| 330 | Se change et s'embelisse. |
Il ne faut que l'abeille
Suce donc qu'une fleur,
Que notre oeil ne se plaise
Qu'à voir un seul objet,
| 335 | Que notre esprit jamais |
Ne pense qu'une chose,
Et que tous nos jardins
Qu'une herbe ne produisent.
Ô la grande folie,
| 340 | Pour ne dire sottise, |
Qui ne dira que l'homme ainsi contraint
Est un vrai Promethée,
Par l'exprès jugement
D'un cruel Radamante,
| 345 | Sur un même rocher |
À jamais attaché ?
La nature se plaît
À la variété ;
La nature et l'amour
| 350 | Sont une même chose. |
AGLANTE
L'inconstance et l'amour
Sont deux fiers ennemis,
Qui ne peuvent jamais
Avoir trouve ni paix,
| 355 | Et t'assure, berger, |
Que lorsque tu pensais
D'aimer bien ces bergères,
Tu te moquais et d'elles et d'amour ;
Car nul ne peut aimer
| 360 | Qu'il n'aime infiniment : |
Mais l'amour infinie
Ne peut jamais finir.
HYLAS
Si nul ne peut acheter cet amour
Dont tu fais tant de cas
| 365 | Qu'avec la constance, |
Pour moi je m'en dispense,
Et je veux bien qu'on raconte partout,
Parlant d'Hylas, qu'il n'aime point du tout.
Mais à t'ouïr Aglante
| 370 | L'on dirait que Tircis, |
Ou le berger Sylvandre,
T'aient de leur erreur
Enseigné la folie :
Es-tu point leur disciple ?
AGLANTE
| 375 | Et Sylvandre et Tyrcis |
Sont remplis de raison ;
Si parlant de l'amour
Ils enseignent, Hylas,
Qu'amour et la constance
| 380 | Doivent être en l'amant |
Inséparablement.
Mais, ô berger ! J'ai bien eu ces leçons
D'un maître plus savant
Que Tircis ni Sylvandre.
HYLAS
| 385 | Malaisément croirai-je |
Qu'on puisse voir le long de ce rivage
Deux bergers, mais plutôt
Deux rêveurs plus semblables,
Et si tu continues,
| 390 | Aglante mon ami, |
Je te vois le troisième,
Et peut-être des trois,
Tant tu commences bien,
Te mettra-t-on bientôt
| 395 | Par honneur le premier. |
AGLANTE
Je reçois, ô berger !
Avec contentement
Le lieu que tu me donnes,
Si ce n'est qu'accepter
| 400 | Ce rang trop honorable |
Soit une outrecuidance :
Mais toutes fois ce ne sont pas, crois moi,
Ces bergers que tu dis,
Qui m'ont rendu savant
| 405 | En l'école d'amour : |
J'ai bien eu d'autres maîtres,
Et qui m'ont fait payer
Avec un plus cher gage
Un tel apprentissage.
| 410 | Amour dedans le coeur |
M'a ces leçons écrites,
Mais non pas, ô berger !
Comme aux autres amants
D'une plume ordinaire ;
| 415 | Il a fait l'écriture |
Qu'au coeur il m'a gravée
Du plus beau trait qui fut dedans sa trousse,
Et de cette écriture
Le vers 418 est absent de l'édition Champion
J'ai les leçons apprises
| 420 | Que je vais t'enseignant. |
HYLAS
Que ce soit le plus beau
De tous les traits d'amour,
Qui dans ton coeur a mis
Les leçons que tu dis :
| 425 | Ajouste au moins que c'est, |
Ainsi que tu le penses,
Et lors pour te complaire
Je le croirai, peut-être :
Car depuis que l'on aime
| 430 | L'on a ce privilège |
De jurer sans parjure
Contre la verité,
Soutenant la beauté
De celle qu'on adore.
AGLANTE
| 435 | Berger je ne crois pas, |
Pour grande que puisse être
L'erreur qui te séduit,
Quand tu sauras celle qui m'a blessé,
Que vaincu tu ne dis,
| 440 | Toute beauté suprême |
Cède à celle qu'il aime.
HYLAS
Ce blasphème est trop grand.
AGLANTE
Jamais la vérité
Blasphème ne se rend.
HYLAS
| 445 | Souvent l'opinion |
En prend bien le visage.
AGLANTE
Celui qui s'y déçoit
Ne doit pas être sage.
HYLAS
Pour soi-même chacun
| 450 | Est juge intéressé. |
AGLANTE
Le jugement de tous
Doit être confessé.
HYLAS
De tous, tu te deçois,
Car le mien n'en est pas.
AGLANTE
| 455 | Le tien même en serait |
Si tu n'étais Hylas.
HYLAS
Ô le plaisant discours,
Si je n'étais Hylas,
Le jugement d'Hylas
| 460 | Serait contraire au jugement d'Hylas. |
Quel voudrais-tu que je fusse, berger,
Si je n'étais moi-même ?
AGLANTE
Constant.
HYLAS
Constant ?
Eh, ne le suis-je pas ?
| 465 | Puisqu'en effet si j'aime |
Je n'aime rien que la seule beauté,
Et partout où je voyais
Cette beauté suprême,
Aglante par ma foi
| 470 | Je le confesse, incontinent je l'aime. |
AGLANTE
S'il était vrai comme tu dis, Hylas,
Tu n'aimerais pas Stelle,
Mais celle que j'adore,
Comme la beauté seule
| 475 | Qu'on peut dire beauté. |
HYLAS
Aglante mon ami,
Ta passion trop forte
Te trompe de la sorte ;
Une amour violente
| 480 | C'est un verre qui raend |
Tout ce qu'on voit par lui
Beaucoup plus grand qu'il n'est pas en effet.
Cette beauté dont amour t'a blessé
Semble d'être plus grande
| 485 | À tes yeux abusés, |
Que toutes les beautés
Que la nature a faites,
Et moi de mon côté
Je te jure au contraire
| 490 | Que rien n'est de plus beau |
Que les beaux yeux de Stelle.
Comme accorderons-nous
Un si grand différent ?
Un seul moyen ce me semble nous reste,
| 495 | C'est que d'Aglante Hylas prenne le coeur, |
Et tout soudain ses yeux interessés
Rapporteront avec même avantage,
Au jugement d'Hylas,
La beauté que tu dis.
| 500 | Et celui-ci n'est pas |
Du puissant dieu d'amour
L'un des moindres miracles,
Nous faisant voir, ainsi comme il lui plaît,
Différemment à tous un même object.
AGLANTE
| 505 | Je le sais bien, Hylas, |
Qu'amour comme il lui plaît
Nous fait voir ce qu'il veut :
Mais je sais beaucoup mieux
Qu'amour ni tous les dieux
| 510 | Ne sauraient jamais faire |
Qu'une beauté parfaite,
Tant qu'elle sera telle,
Ne soit vraiment beauté,
Et celle que j'adore
| 515 | Ayant atteint à la perfection, |
Doit quoiqu'on puisse dire
Être telle estimée
Par tous les yeux dont elle sera vue,
Si toutefois leur raison n'est perdue.
| 520 | Mais que sert-il d'en aller disputant ? |
Je suis certain qu'aussitôt que son nom
Frappera tes oreilles,
Tu diras avec moi,
Je lui donne le prix
| 525 | De toutes les plus belles. |
HYLAS
J'attends d'ouïr ce nom
Avec impatience,
Pour te dire soudain
Ce que d'elle je pense.
AGLANTE
| 530 | C'est, ô berger ! La belle, et plus que belle : |
La belle. Mais voici
Et Ménandre et Lerice,
Retirons nous un peu,
Et puis nous reviendrons :
| 535 | Je ne veux pas que ce vieillard me voit. |
SCÈNE II, Ménandre, Lerice.
MÉNANDRE
C'est un grand cas que je ne puis trouver,
En quelque lieu que j'aille,
Cette imprudente fille :
Si faut-il que le soir,
| 540 | Quoiqu'elle sache faire, |
Elle vienne au logis :
Qu'en pensez vous Lerice ?
LERICE
Je ne croirai jamais
Que Sylvanire fuit
| 545 | De parler à son père ; |
Elle est trop bien apprise,
Et soyez sûr, Ménandre,
Que quoiqu'elle soit jeune
Je ne connais bergère de son âge,
| 550 | Qui puisse être plus sage. |
MÉNANDRE
Vous l'aimez trop Lerice, croyez moi.
LERICE
Je l'aime, il est certain,
Mais c'est comme je dois.
MÉNANDRE
Vous l'aimez comme mère.
LERICE
| 555 | Et ne l'aimez vous pas, |
Ménandre, comme père ?
MÉNANDRE
Comme père il est vrai ;
Mais non pas tendre père.
LERICE
Moi je lui suis trop douce,
| 560 | Vous un peu trop sevère. |
MÉNANDRE
Croyez moi la jeunesse
Se perd par l'indulgence.
LERICE
Sylvanire a déjà
Beaucoup de connaissance.
MÉNANDRE
| 565 | Elle en pense avoir trop, |
C'est une suffisante.
LERICE
L'avez vous reconnue
Pour désobéissante ?
MÉNANDRE
Quand elle voit Théante,
| 570 | Quelle mine fait-elle ? |
LERICE
Elle est toujours fort belle.
MÉNANDRE
Il faut dire à vos yeux ;
Mais lorsque je lui dis :
"Sylvanire je veux
| 575 | Que Théante t'épouse." |
Qu'est-ce qu'elle répond ?
LERICE
Il ne faut pas le trouver tant étrange,
C'est une jeune fille,
Qui ne sait point encore
| 580 | Que c'est de mariage. |
À ces petits enfants
Qui sortent du berceau
On leur fait peur du loup :
À ceux qui sont plus grands,
| 585 | Des fantômes qu'on voit |
En divers lieux paraître :
Mais à celles qui sont
D'âge de marier,
Que pensez-vous, Ménandre, qu'on leur dit,
| 590 | Des extrêmes contraintes, |
Des ennuis, des travaux,
Et des inquiétudes,
Qui sont inséparables
De tous les mariages ?
| 595 | Le moins que l'on leur dit, |
C'est qu'il ne leur faut plus
Avoir de volonté,
Qu'il se faut résigner
À celle d'un mari,
| 600 | Qui peut-être sera |
D'humeur insupportable :
Et trouvez-vous étrange,
Que Sylvanire ait peur de ce Théante ?
Qu'elle n'a jamais vu,
| 605 | Sinon comme l'on voit |
Un autre homme étranger ?
Je ne sais quant à moi,
Quoique vous soyez homme,
Si vous eussiez voulu,
| 610 | Sans me connaître, autrefois m'épouser. |
Mais je ne doute point
Que lui laissant du temps à se résoudre,
Elle ne fasse enfin
Tout ce qu'il vous plaira.
MÉNANDRE
| 615 | Ainsi je le veux croire, |
Et s'il advient qu'elle fasse autrement,
Je saurai bien la rendre obéissante ;
Car je suis résolu
Qu'elle l'épouse : et peut-elle avoir mieux ?
| 620 | Mais allons la chercher, |
Peut-être enfin la rencontrerons-nous.
SCÈNE III, Aglante, Hylas.
AGLANTE
Ô dieux ! Qu'ai-je entendu,
Hylas je suis perdu ;
Car c'est de Sylvanire
| 625 | Que je brûle d'amour : |
Sylvanire l'honneur
Des rives de Lignon,
La plus belle bergère
Qui jamais ait conduit
| 630 | Les troupeaux en forêts : |
Forêts heureux, certes l'on te peut dire,
Mais seulement pour avoir Sylvanire.
HYLAS
Je la connais, Aglante,
Cette belle bergère,
| 635 | Fille de ce Ménandre |
Qui ne fait que partir,
De qui les gras troupeaux,
Et les beaux pâturages,
Ne sont point égalés
| 640 | D'autres de la contrée. |
Bien souvent je l'ayi vue
Conduire ses brebis
Ensemble avec les autres :
Mais certes je te plains,
| 645 | Car d'autant qu'elle est belle |
C'est la plus orgueilleuse
De toute la contrée :
Il ne s'en peut trouver
Une autre qui l'égale.
AGLANTE
| 650 | Non pas en sa beauté. |
HYLAS
Je dis en cruauté ;
Car regarde, berger,
Combien déjà de bergers l'ont aimée,
Et nomme m'en un seul
| 655 | Qui se puisse vanter |
D'en avoir eu tant soit peu de faveur.
Il est vrai, je confesse
Que Sylvanire est belle,
Mais non pas plus que Stelle ;
| 660 | Et tu m'avoueras, |
Si tu veux dire vrai,
Que Stelle est moins cruelle,
Et par ainsi que Sylvanire cède
À la beauté dont mon amour procède.
AGLANTE
| 665 | Il ne faut pas conclure de la sorte, |
Quoiqu'elle soit cruelle
La belle que j'adore ;
Mais il faut dire avec la raison,
Stelle a moins de beauté,
| 670 | Et Sylvanire a plus de cruauté, |
HYLAS
Soit que ta Sylvanire
Puisse avoir quelques traits
Plus beaux que non pas Stelle,
Elle est plus jeune aussi :
| 675 | Mais pour moi j'aime mieux |
Qu'elle ait moins beaux les yeux,
Pourvu qu'elle ait le coeur
Plus rempli de douceur.
Mais cher ami dis-moi,
| 680 | Puisqu'elle est si cruelle |
Comment ton coeur s'en laissa-t-il surprendre ?
AGLANTE
Que puis-je dire à ce que tu demandes,
Il eût été beaucoup plus malaisé,
Voyant tant de beautés,
| 685 | De n'en être surpris. |
HYLAS
Je demande comment
Cet amour prit naissance ?
AGLANTE
Hylas ce fut d'enfance :
À peine avais-je atteint deux fois sept ans,
| 690 | Et Sylvanire à peine six fois deux, |
Lorsque l'amour, mais un amour enfant,
Nous retenait presque toujours ensemble :
Si nous sortions aux champs,
Nous y sortions tous deux :
| 695 | Si nous y demeurions, |
C'était l'un près de l'autre :
Si nous en revenions,
C'étoit de compagnie.
Mille petits plaisirs
| 700 | Que prennent les enfants |
N'étaient plaisirs pour nous,
Si nous n'étions ensemble,
Si quelquefois nous étions séparés,
Et c'était peu souvent,
| 705 | Nous n'avions nul repos |
Que nous ne revinssions
Nous trouver promptement :
Et quand nous-nous trouvions,
Te pourrais-je redire,
| 710 | Ô cher ami ! Notre contentement ? |
Tous ceux qui nous voyaient,
Jugeaient dès ce temps-la,
Que cette affection
Que ces tendres années
| 715 | Produisaient entre nous, |
Serait un jour le plus parfait miroir
Du plus parfait amour.
Ah ! Qu'ils dirent bien vrai :
Mais, ô berger ! Seulement pour Aglante ;
| 720 | Car il est tout certain |
Que sous le ciel amour ne vit jamais
Une amour plus parfaite
Que celle dont Aglante
Adore Sylvanire.
| 725 | Mais que leur prophétie, |
Ô grands dieux ! Fut bien fausse
Pour cette belle fille ;
Car dès le jour que je lui dis : "Bergère
Aglante vous adore."
| 730 | Écoute bien Hylas, |
Jusqu'au moment que je parle avec toi,
Jamais Aglante, avec tous ses services,
N'a remarqué qu'un seul trait de pitié
Ait pu toucher le coeur de cette belle.
HYLAS
| 735 | Et toutefois tu l'aimes, |
Toutefois tu la sers ;
Toutefois Sylvanire
Est l'idole où ton coeur
Addresse tous ses voeux.
| 740 | Ô misérable Aglante ! |
As-tu point de pitié
De ta condition ?
Te laisser dévorer
À ce tigre inhumain,
| 745 | Qui ne se paît que des pleurs et du sang |
De celui qui l'adore ;
Qu'appelles-tu cela
Qu'une pure folie ?
Or loue Aglante, or louëe maintenant
| 750 | Cestte sainte constance, |
Dresse lui des autels,
Charge les de tes voeux,
Et saoule si tu peux
De larmes et de sang
| 755 | Ce farouche animal, |
Qu'on nomme Sylvanire ;
Et puis sache moi dire,
Quel bien tu recevras,
Et quel contentement
| 760 | De ta sotte constance. |
AGLANTE
Amour dedans ma perte
A mis ma récompense.
SCÈNE IV, Aglante Hylas Sylvanire
AGLANTE
Mais la voici, la belle Sylvanire,
Regarde Hylas, si les yeux l'ayant vue
| 765 | Le coeur a le pouvoir |
De ne la point aimer.
HYLAS
Elle est belle, il est vrai,
Mais telle est mon humeur,
Qu'enfin si l'on ne m'aime
| 770 | Je ne saurais aimer. |
AGLANTE
Ah ! Ce n'est rien que de voir sa beauté,
Il faut l'ouir parler,
Son oeil appelle, et son esprit arrête
De liens si serrés,
| 775 | Et d'étreinte si belle, |
Que la prison n'en peut qu'être éternelle.
Approchons-nous, Hylas,
Si tu n'en crains toutefois le trépas.
HYLAS
Mes remèdes sont bons,
| 780 | Je n'ai pas peur pour ce coup d'en mourir : |
Si mes yeux font le mal,
Mes yeux me font guérir.
SYLVANIRE
Bergers, pourriez-vous point
Me donner des nouvelles
| 785 | De mes chères compagnes ? |
Tout aujourd'hui je cours par ces boccages
Sans les pouvoir trouver,
Et toutefois, à ce qu'elles m'ont dit,
Elles devaient m'attendre
| 790 | Au carrefour qu'on nomme de Mercure, |
Et de là nous devions
Aller toutes ensemble
Faire mourir un cerf.
AGLANTE
Nous ne vous dirons point
| 795 | De plus fraîches nouvelles |
De vos chères compagnes,
Ô belle Sylvanire !
Que celles que vous dites ;
Car nos yeux ne s'amusent
| 800 | À voir d'autres beautés |
Ne pouvant voir les vôtres.
HYLAS
Parle des tiens Aglante.
AGLANTE
Et toutefois nous trouvons bien étrange
Que vous que chacun cherche
| 805 | Alliez cherchant quelque autre ; |
Mais peut-être le ciel
De la sorte l'ordonne,
Pour vous faire sentir
Le mal que tous les coeurs
| 810 | Ont pour vous d'ordinaire. |
SYLVANIRE
Les coeurs n'ont rien à faire
Avec Sylvanire.
AGLANTE
Le mien sait bien qu'en dire.
SYLVANIRE
Ou Sylvanire au moins n'a rien à faire
| 815 | Avec les coeurs. |
AGLANTE
| Ah ! C'est trop de rigueur : |
La mère est bien cruelle
Qui ne veut reconnaître
L'enfant qu'elle a fait naître.
SYLVANIRE
Toujours, berger, une même chanson :
| 820 | Ne te suffit-il pas |
Que cent fois de ta bouche
J'ai ouï ces propos ?
Tu t'en devrais lasser :
Laisse moi quelquefois
| 825 | Je te supplie en paix. |
AGLANTE
C'est à vous Sylvanire,
Non pas à moi, d'établir cette paix.
Si la vôtre de moi
Dependait, ô bergère !
| 830 | Combien serait heureux |
Mon coeur qui ne l'est pas.
SYLVANIRE
J'aimerais mieux être toujours en guerre,
Que si ma paix d'un homme dépendait.
AGLANTE
Mais je ne suis pas homme.
SYLVANIRE
| 835 | Et qu'es-tu donc pasteur ? |
AGLANTE
Je ne suis rien que votre serviteur.
SYLVANIRE
Mon serviteur, berger,
Et n'es-tu pas Aglante ?
Aglante est-il pas homme ?
AGLANTE
| 840 | Aglante homme eut été |
S'il n'eût vu la beauté
De cette Sylvanire.
SYLVANIRE
Et comment la beauté
Saurait-elle empêcher
| 845 | Qu'un homme ne soit homme ? |
Ô la belle pensée !
AGLANTE
J'étais encore enfant
Alors que je la vis,
Cette beauté suprême :
| 850 | Beauté qu'on ne peut voir |
Qu'aussitôt on ne l'aime :
J'en fis la preuve alors,
Car la voir et l'aimer
Fut un même moment :
| 855 | Mais d'autant qu'on ne peut |
L'aimer qu'infiniment,
Infiniment aussitôt je l'aimai,
Et l'ai toujours aimée,
Et jusques au tombeau,
| 860 | Et dans le tombeau même |
Encor je l'aimerai
D'une amour infinie.
SYLVANIRE
Quand il serait ainsi,
Ce que je ne crois pas,
| 865 | Je ne vois pas pourtant |
Que tu ne sois Aglante ;
Qu'Aglante ne soit homme.
AGLANTE
J'étais encor enfant
Quand cet heurt m'arriva,
| 870 | Et de voir et d'aimer |
La belle Sylvanire.
HYLAS
Cette histoire te plaît,
Tu la redis souvent.
AGLANTE
J'abrègerai. Lorsque l'âge devait
| 875 | D'Aglante faire un homme, |
Amour plus fin, ô belle Sylvanire,
Amour pour vous en fit un serviteur.
SYLVANIRE
Mais plustôt un menteur,
Un menteur qu'il ne faut
| 880 | Écouter ni ne croire, |
Si l'on veut pour le moins
N'en être point trompée.
Mais cependant qu'en ce lieu je m'arrête
Mes compagnes iront,
| 885 | Et forceront la bête. |
AGLANTE
Ah ! Qu'allez vous cherchant
À travers ces forêts ?
Quelle plus belle chasse
Que celle de nos coeurs ?
| 890 | Mais Dieu, votre oeil meéprise, |
Je le vois bien, la chasse qu'il a prise.
SCÈNE V, Aglante Hylas
AGLANTE
Elle s'en va, la cruelle qu'elle est,
Sans souci de mes peines :
Amour jusques à quand
| 895 | Ordonnes tu que dure |
Cette extrême rigueur ?
HYLAS
Je te proteste Aglante,
Que de tous les ennuis,
Et de toutes les peines
| 900 | Des bergers de Lignon, |
Un seul Sylvandre en doit être taxé.
AGLANTE
Sylvandre ce berger,
Si rempli de vertu ?
HYLAS
C'est ce même Sylvandre ;
| 905 | Car ce berger subtil en ses discours, |
Pour obliger Diane
Qu'il aime et qu'il adore,
La va flattant, du côté qu'il connaît
Qu'elle est la plus sensible.
| 910 | Or tient ceci de moi ; |
Toute femme est altière :
Mais plus la femme est belle,
Plus glorieuse elle est ;
Car la présomption
| 915 | Va suivant la beauté |
Comme l'ombre le corps.
Sylvandre donc pour seconder l'humeur
De la belle Diane,
Va publiant partout
| 920 | Qu'il les faut adorer, |
Ces belles que l'on aime,
Et que comme on ne doit,
Pour quoi qui nous arrive,
N'adorer pas ce qu'on doit adorer,
| 925 | De même il ne faut croire |
Que quelque cruauté,
Que quelque ingratitude
De celle qu'on adore,
Puisse nous exempter
| 930 | De honte ni de blâme, |
Si nous cherchons ailleurs
Une beauté, qui nous soit moins cruelle,
Faisant ainsi d'un homme un dur rocher,
Qui pour fuir l'outrage
| 935 | Des vents, et de l'orage, |
Ne peut changer de lieu.
AGLANTE
N'en crois-tu pas de même ?
HYLAS
Folie trop extrême ;
Car ces bergères pensent
| 940 | Qu'attachés de la sorte |
Nous n'oserions d'un pas nous éloigner,
Pour quelque cruauté
Que nous trouvions en elles,
Sachant bien que la honte
| 945 | Est un lien trop fort |
En des coeurs généreux,
Pour être détaché ;
Et de là se produit
La sotte nonchalance,
| 950 | Que nous voyons quand nous aimons ces belles, |
Étant trop assurées
De notre patience,
Leur semblant qu'aussitôt
Que l'on se dit amant,
| 955 | On perd tout sentiment, |
Et qu'on est obligé
De souffrir, d'endurer,
Sans oser murmurer,
Voire comme en effet
| 960 | Si les lois de Sylvandre |
Avaient bien le pouvoir
D'insensibles nous rendre.
AGLANTE
Insensibles, non pas,
Mais fermes et constants.
HYLAS
| 965 | Ou plutôt malcontents, |
Aglante est-il pas vrai
Que si pleins de courage
Nous nous fâchions un jour
De ce honteux servage,
| 970 | Nous les verrions, ces belles, |
Nous combler à l'envi
De cent et cent faveurs,
Inventant tous les jours
Des caresses nouvelles
| 975 | Pour nous pouvoir retenir auprès d'elles ? |
Prends donc courage, Aglante,
Romps-moi tous ces liens,
Liens honteux qui te serrent les mains,
Ou bien le coeur plutôt
| 980 | Dessous la tyrannie |
D'une ingrate bergère,
Et crois moi cette fois,
J'ai plus d'expérience,
Ami, que tu n'as pas ;
| 985 | L'âge que j'ai me permet de le dire, |
Laisse là cette belle,
Laisse cette cruelle
Avec sa cruauté,
Et va chercher ailleurs
| 990 | Quelqu'autre, qui te soit |
Maîtresse, mais amante,
Et non pas un rocher,
Qui croit que sa beauté
Se rendrait beaucoup moindre,
| 995 | Si de sa cruauté |
Elle se démentait,
Et tu verras que par ce changement
Tu t'acquerras le bien que tu mérites.
AGLANTE
Ah ! Berger que dis-tu ?
HYLAS
| 1000 | Je dis la vérité. |
Il en manque peut être
Des femmes par le monde,
Pour une que j'en perds
Deux soudain j'en recouvre :
| 1005 | Il en est plus épais |
Que de mouches fâcheuses
Au plus chaud de l'automne :
Voire, c'est bien marchandise si rare,
Et crois moi pour ce coup,
| 1010 | Il est ainsi des maîtresses nouvelles, |
Que des valets nouveaux.
AGLANTE
Belle comparaison !
HYLAS
Elle n'est pas pour le moins sans raison,
Car ces nouveaux venus,
| 1015 | Je parle des valets, |
Sont toujours si soigneux
Les premiers jours de bien servir leurs maîtres,
Que le plus paresseux
Surpasse en ce temps-la
| 1020 | Tous ceux d'une maison. |
Tout ainsi font ces belles,
Les premiers jours que nous les enrôlons
Dans le nombre de celles
Que nous voulons aimer,
| 1025 | Ce ne sont que douceurs, |
Qu'oeillades, que faveurs,
Que toute courtoisie ;
Nous sommes écoutés,
Nous sommes préférés ;
| 1030 | Mais sais-tu bien, Aglante, |
Quelle en est la raison ?
C'est pour nous attraper,
C'est pour nous attacher
Avec des liens
| 1035 | Plus forts et plus serrés ; |
C'est pour faire allumer
Plus ardemment les flammes,
Qui déjà sont éprises
Dans nos coeurs innocents :
| 1040 | Car aussitôt, hélas ! |
Aussitôt qu'elles pensent
De nous avoir bien pris,
Et que cette constance,
Que va préchant Sylvandre,
| 1045 | Ne permet plus sans blâme et déshonneur |
Qu'on les puisse quitter,
Adieu faveurs, adieu trompeurs appas,
La cruauté commence de paraître,
Nous voilà mis dedans le rang des autres,
| 1050 | Nous ne sommes plus rien, |
Et faut qu'à notre tour
Nous souffrions pour quelque autre
Ce que déjà l'on a souffert pour nous.
AGLANTE
Cesse Hylas mon ami,
| 1055 | Tu sèmes sur l'arène, |
Tu parles aux rochers,
Personne ne t'écoute,
Vaines sont tes paroles,
Rien ne peut divertir
| 1060 | Mon coeur de la servir, |
Cette belle cruelle.
Lorsque je cesserai
D'adorer sa beauté,
Je veux cesser de vivre,
| 1065 | Et qu'elle aille augmentant, |
Autant en ses rigueurs
Sur toutes les cruelles,
Que sa beauté surpasse les plus belles :
Toujours, toujours, Aglante, l'on verra
| 1070 | Adorer Sylvanire : |
Et vois-tu bien, Hylas,
Si je suis éloigné
De ton avis, j'aimerois beaucoup mieux
Être privé des yeux,
| 1075 | Que de les employer |
À voir avec amour
Quelque beauté nouvelle.
HYLAS
Et telle est ton humeur.
AGLANTE
Je te l'ai dite, Hylas.
HYLAS
| 1080 | Fais donc, si tu m'en crois, |
De bonne heure, berger,
Bonne provision
De longue patience
Et de bonnes lunettes ;
| 1085 | Je dis de patience, |
Afin de supporter,
Sans plaindre ou murmurer,
Tous les tourments si longs et si fâcheux
Qui te sont préparés.
AGLANTE
| 1090 | Et pourquoi des lunettes ? |
HYLAS
Afin que s'il advient
Qu'après un long service,
Ce que je ne crois pas,
Elle et toi parvenus
| 1095 | Aux vieux ans de Nestor |
Par le cours d'un long âge,
Tu la puisses gagner,
Cette vieille cruelle,
Ces lunettes au moins
| 1100 | Te puissent faire voir |
De ces rances beautés
Les dépouilles ridées,
Car autrement tes yeux,
En un âge si vieux,
| 1105 | Pourront malaisément |
Te faire voir cette blanche toison,
De qui ta foi t'aura fait le Jason.
AGLANTE
Ah ! Berger tu te ris
Du malheur où je suis,
| 1110 | Au lieu de plaindre en ami ma fortune. |
HYLAS
Celui n'est pas à plaindre
Qui chérit son malheur.
AGLANTE
L'ami de son ami
Sent au moins la douleur.
HYLAS
| 1115 | À quoi te peut servir |
Que ton mal je ressente ?
AGLANTE
La bonne volonté
Pour le moins nous contente.
HYLAS
Mais s'il ne te plaît pas
| 1120 | De sortir de ta peine, |
La mienne y serait vaine :
À quoi sert au malade
Du médecin l'extrême vigilance,
S'il ne veut pas suivre son ordonnance ?
| 1125 | Et pour te faire voir |
Que je ne suis menteur,
Or sus dis moi, veux tu trouver remède
À ton malheur extrême ?
AGLANTE
N'en doute pas.
HYLAS
N'aime qu'autant qu'on t'aime.
AGLANTE
| 1130 | Mais je ne puis. |
HYLAS
| Si tu veux tu le peux. |
AGLANTE
Mais je ne veux.
HYLAS
Va t'en donc dans Lignon.
AGLANTE
Que veux tu que j'y fasse.
HYLAS
Vas y noyer et ta vie et tes feux :
Ainsi fit Céladon
| 1135 | Étant attéint d'un mal semblable au tien, |
Céladon le berger,
Qui ne voulant changer, dans les eaux de Lignon
Chercha remède à son mal, ce dit-on.
AGLANTE
Tu te deçois, Hylas,
| 1140 | Lignon malaisément |
Peut éteindre d'amour
L'extrême embrasement,
Puisque tout l'océan
Des flammes de Neptune,
| 1145 | Jamais, jamais, ne peut en éteindre une. |
HYLAS
En quoi pourrais-je donc,
Aglante mon ami,
Te rendre du service,
Si mes conseils ne te semblent pas bons ?
AGLANTE
| 1150 | Tu peux, si tu le veux, |
Parler à cette belle ;
Je sais qu'elle te croit,
Et que le parentage
De Ménandre, et de Stelle,
| 1155 | Te donne du crédit |
Envers Ménandre, et Sylvanire encore,
Et parlant à Ménandre
Fais lui honte, berger,
De la sacrifier,
| 1160 | La belle Sylvanire, |
À ce veau d'or qui s'appelle Théante,
C'est ainsi que se nomme
Le bienheureux berger,
À qui l'on veut donner
| 1165 | Cette belle bergère. |
Qu'il ne manque pas d'hommes
Pour donner à sa fille,
Qui pourraient bien avoir
Peut-être moins de bien
| 1170 | Que Théante n'a pas, |
Mais qui d'autre côté
Seraient plus convenables
À l'âge de sa fille,
Et peut-être à l'humeur
| 1175 | Encor plus agréables : |
Dis luyi que les richesses
Sont tellement aveugles,
Qu'aveugles elles rendent
Tous ceux qui les regardent :
| 1180 | Dis lui que la fortune |
Peut en un jour ôter quand elle veut
Les sceptres, les couronnes,
Les trésors les plus grands,
Et que jamais les sages,
| 1185 | D'eux ni de leurs enfans, |
Ne doivent assurer,
Sur de tels fondements,
Tous les contentements.
Et puis parlant à elle,
| 1190 | Ne peux-tu pas, berger, |
Lui dire que ses yeux
Brûlent de leurs beautés
Les hommes et les dieux,
Et que tous ceux qui voient Sylvanire,
| 1195 | Ou meurent du plaisir, |
Ou meurent du martyre.
Lui dire que je l'aime,
Ou plutôt je l'adore,
Et qu'elle ne doit pas
| 1200 | Avec tant de douceur |
Nous promettre la vie,
Et donner le trépas.
Et bref, lui remontrer
Si de quelque pitié
| 1205 | Le secours je ne sens, |
Que ma mort elle attende ;
Mais avec ma mort
Qu'elle attende de même
D'un juste amour la certaine vengeance :
| 1210 | Car les dieux ne sont pas, |
Ni fauteurs ni complices
De telles injustices.
Là tu peux ajouter
Tant et tant de raisons,
| 1215 | Pour lui monstrer qu'elle doit amollir |
Ce coeur, mais ce rocher
Que pour coeur elle porte,
Que peut-être à la fin
Tu la pourras changer,
| 1220 | Et la changeant, Hylas, |
Éloigner mon trépas,
Me prolonger la vie,
Qu'Hylas je ne désire
Que pour servir plus longtemps Sylvanire.
| 1225 | Hylas mon cher ami |
Je te prie et supplie,
Je t'adjure et conjure,
Et par notre amitié,
Et par celle de Stelle,
| 1230 | Voire encor si tu veux |
Par toutes les plus belles
Que tu servis jamais,
Ou que tu serviras,
De m'assister en ce que tu pourras.
HYLAS
| 1235 | Tends moi la main, Aglante, |
Et reçois le serment
Que ton ami te fait :
Je te jure, berger,
Par le gui de l'an neuf,
| 1240 | Et par la serpe d'or, |
Dont ce présent des cieux
Détaché de son tronc
Tombe dedans le linge
Soutenu par les mains
| 1245 | De nos sacrés druides, |
Que tu ressentiras
Combien Hylas, et te chérit et t'aime,
Et combien de crédit
Il peut avoir envers ta Sylvanire :
| 1250 | Espère, car enfin |
Par raison il faut croire
Qu'elle se changera.
On dit que l'inconstance
Aux coeurs des femmes tient
| 1255 | Le propre lieu de l'âme, |
Et Sylvanire est femme.
AGLANTE
Que veux-tu que j'espere,
L'espoir et la raison
Doivent avoir quelque correspondance.
| 1260 | Mais quand je me regarde |
Et cette belle aussi,
Je me vois, ô berger,
Pauvre en mérite, et très riche en amour,
Et ma belle au contraire
| 1265 | Pauvre en amour, et très riche en mérite. |
HYLAS
Espère, Aglante, espère,
Et te souviens ami,
Que la femme et la mort
Ont quelque ressemblance,
| 1270 | On les a bien souvent |
Lorsque moins on le pense.
AGLANTE
Soit ainsi que tu dis ;
Veuille amour me donner
Bientôt ou l'une ou l'autre.
SCÈNE VI
HYLAS
| 1275 | Or va pauvre berger, |
Va t'en et continue
Le chemin que tu tiens,
Et sois certain, que tu ne peux faillir
D'être bientôt exemple mémorable
| 1280 | Des maux que la constance |
Peut produire en amour :
L'opiniatreté en ce qui ne se doit
Est chose autant blâmable,
Que la persévérance
| 1285 | Au bien est estimable. |
Nous avons vu deux puissants témoignages,
Depuis fort peu de temps,
Du mal que nous rapporte
La sotte loi que Sylvandre nous prêche :
| 1290 | Celadon le berger |
De toute la contrée
Le plus aimable, et le plus estimé,
Après avoir longuement adoré
Une jeune bergère,
| 1295 | Une imprudente fille, |
Ne voilà pas, quoique l'on nous déguise
De sa cruelle fin,
Ne voilà pas qu'un désespoir l'emporte
Dans le profond des ondes de Lignon ?
| 1300 | Mais le gentil Adraste |
Pour l'amour de Doris,
Qu'est-ce qu'enfin le pauvre est devenu ?
Apres l'avoir aimée
Presque dans le berceau,
| 1305 | Et qu'il voit Palemon |
Le possesseur du bien qu'il désirait,
Que fait cette constance ?
Amour lui prend le coeur,
Mais elle lui dérobe
| 1310 | L'usage de raison. |
Le voila fol, comme ja dès longtemps
Il avait bien été :
Car vraiment je les crois,
Tous ces opiniatres,
| 1315 | Être aussi fols qu'Adraste : |
Mais sa folie, alors autorisée
Par l'exemple de tous,
Hormis d'Hylas, de blâme l'exemptait.
Or je vois que bientôt
| 1320 | Aglante pour troisième, |
De ces deux insensés
Le nombre augmentera.
Ne vaudrait-il pas mieux
Changer et rechanger
| 1325 | Mille fois tous les jours |
D'amour et de maîtresse,
Que de perdre un moment
L'usage de raison
Pour aimer constamment ?
| 1330 | Qu'elles viennent vers moi, |
Ces belles rigoureuses,
Avec tous leurs dédains,
Et toutes leur rigueurs,
N'ayez peur que jamais
| 1335 | Elles puissent réduire |
Mon courage à ce point,
Qu'un désespoir soit mon dernier remède,
Ou qu'un regret d'y voir un autre amant
M'ôte l'entendement.
| 1340 | Contre tous ces malheurs |
J'ai des armes si bonnes,
Que leurs tranchants ne peuvent m'offenser.
Sont elles dédaigneuses ?
Je les dédaigne aussi.
| 1345 | En aiment-elles d'autres ? |
J'en fais bien autant qu'elles.
Me vont elles changeant ?
Croyez que sur ce point,
Si l'une d'entre toutes
| 1350 | D'un seul moment a pu me devancer, |
Il faut que pour certain
Elle s'y soit prise de bon matin.
Mais la voici,
La belle Sylvanire,
| 1355 | Parlons lui pour Aglante. |
SCÈNE VII, Sylvanire Fossinde Hylas
SYLVANIRE
Ô dieux, qu'il me déplait
Que ce matin j'ai été paresseuse
Plus que toutes les autres,
Ayant perdu le plaisir de ce cerf
| 1360 | Que vous avez forcé : |
Car dites-moi n'est-il pas vrai, Fossinde,
Qu'entre tous les plaisirs
Que nous pouvons avoir,
Rien ne peut égaler
| 1365 | Le doux contentement |
Que la chasse nous donne ?
Quel plus beau passe-temps
Saurait-on inventer
Pour s'éloigner du vice,
| 1370 | Que ce bel exercice ? |
FOSSINDE
Je le veux bien, puisque vous le voulez,
Je ne contredirai
Jamais à Sylvanire,
Encore que mon humeur
| 1375 | Serait, je le confesse, |
De passer une vie
Un peu plus reposée
Que celle de la chasse.
SYLVANIRE
Mais pouvions-nous
| 1380 | Avoir plus de plaisir, |
Que celui qu'avant-hier
Nous eûmes à la chasse,
Je jure quant à moi
Que je ne puis avec la pensée
| 1385 | M'en figurer quelque autre de plus grand. |
HYLAS
Maigres plaisirs, bergères,
Sont ceux que vous prenez,
Et vous laissez, croyez-moi, les plus grands :
Mais c'est ainsi qu'il en advient toujours,
| 1390 | Lorsque l'élection |
N'est point guidée avec l'expérience.
SYLVANIRE
Que voudrais-tu, berger,
En cet âge où nous sommes,
Après avoir conduit
| 1395 | Nos troupeaux au matin |
Paître sans nul danger,
Et le trèfle et le thym,
Que nous puissions mieux faire,
Que de passer le temps
| 1400 | Ainsi que nous faisons, |
À la pénible chasse ?
Pénible, mais plaisante,
Tantôt de mille oiseaux,
Par des fillets cachés,
| 1405 | Faisant un doux butin, |
Tantôt par des gluaux,
Ou par un fin ramage,
En repeuplant nos cages ?
Et quelquefois, berger,
| 1410 | Allant au bois dès le plus grand matin, |
Le dard au poing, ou bien l'arc et la flèche,
La robbe retroussée,
Telles comme les nymphes
Qui vont suivant Diane
| 1415 | Poursuivre vivement |
La bête mal menée
Jusqu'aux derniers abois ?
HYLAS
Ce sont maigres plaisirs,
Et m'en crois, Sylvanire,
| 1420 | Que ceux que tu racontes, |
Que s'ils te semblent tels,
Ô folle, c'est d'autant
Que tu n'as point goûté
Ceux qui sont en effet
| 1425 | Les vrais plaisirs du monde. |
Les glands jadis avec l'eau toute pure
D'une vive fontaine
Dedans la main puiseé,
Furent de nos aïeuls
| 1430 | La chère nourriture, |
Et les chères délices :
Mais depuis que le grain
De Ceres retrouvé,
Et de Bacchus la vigne cultivée
| 1435 | Vint à leur connaissance, |
Les glands et l'eau furent tous deux laissés
Pour pâture au bétail,
Comme chose trop vile ;
De même en feras-tu,
| 1440 | Et crois-le Sylvanire, |
Lorsque l'expérience
T'aura des vrais plaisirs
Donné la connaissance.
FOSSINDE
Quant à moi je le crois
| 1445 | Ainsi comme il le dit. |
HYLAS
Tu n'as que trop longtemps
Déjà dedans les bois
Cette chasse suivie,
Où le travail surmonte le plaisir ;
| 1450 | Il t'en faut maintenant |
Un autre commencer,
Où le plaisir surmontera la peine.
À quoi dedans tes mains
Ces flèches et ces dards ?
| 1455 | Puisque dedans tes yeux |
Tu portes plus de flèches et de traits,
Que toutes les bergères
Des rives de Lignon :
Ni que toutes les nymphes,
| 1460 | Qui vont suivant Diane dans ces bois, |
N'en ont dans leur carquois.
Avec ces traits, ô belle Sylvanire,
Ces traits remplis d'amour,
Il faut que tu t'apprêtes
| 1465 | À faire tes conquêtes |
Dedans les coeurs qui méritent tes coups,
Et non pas vainement,
Suivant dedans les bois
Une bête sauvage,
| 1470 | Passer ainsi ton âge. |
FOSSINDE
Ce berger a raison.
HYLAS
Dedans les bois que les bêtes demeurent
Avec les autres bêtes,
Et qu'ensemble elles fassent,
| 1475 | Ainsi qu'il leur plaira, |
Ou la guerre ou la paix.
Mais nous que la raison
A separés d'entre elles,
Vivons et nous plaisons
| 1480 | Parmi les animaux |
Que la nature a voulu rendre égaux.
Quel commerce faut-il
Que nous ayons, bergère,
Avec des ours et des beêtes sauvages ?
| 1485 | Celui qui tout disposé, |
S'il eut jugé qu'il le fallut ainsi,
Nous eut fait ou des ours,
Ou des bestes sauvages,
Et au lieu de parler,
| 1490 | Avec les loups il nous eut fait hurler. |
SYLVANIRE
Et la chasse et les bois
Sont mes chères délices,
Et quant à moi, quoique tu saches dire,
Je ne changerais point
| 1495 | La prise d'un chevreuil |
À toutes les conquêtes
Des coeurs que tu me dis.
Et qu'ai-je affaire, Hylas,
De ces coeurs, qui me sont
| 1500 | Plus cruels ennemis |
Que ne sont pas les bêtes plus farouches ?
Ne sais-je point que ce fier animal
Que l'on nomme un amant,
Est le plus dangereux
| 1505 | Qui nous puisse approcher. |
Mais dis-moi je te prie,
Qu'est-ce que veut de nous
L'amant qui nous recherche ?
HYLAS
L'honneur de vous servir
SYLVANIRE
| 1510 | Mais plustôt cet honneur |
Il nous voudrait ravir.
Crois-tu que je ne sache
Que de tant de soupirs,
Que de tant de services,
| 1515 | Et que de tant de voeux |
Le dessein principal
Ne soit pour notre mal ?
Les ours, il est certain,
Sont privés de raison,
| 1520 | Et quelquefois les loups |
Se repaissent de nous :
Mais les loups ni les ours,
Pour grand nombre qu'ils soient,
Ne sont si dangereux
| 1525 | Qu'un homme seul, qui sous titre d'amant |
Nous hante finement.
FOSSINDE
Tous ne sont pas ainsi,
L'homme à l'homme est un loup :
L'homme à l'homme est un dieu.
SYLVANIRE
| 1530 | Et c'est pourquoi nous fuyons par raison |
Dedans les bois ces cruels ennemis,
Où nous trouvons, à la honte des hommes,
À notre honnêteté
Beaucoup plus de sûreté.
HYLAS
| 1535 | S'il était vrai comme tu dis, bergère, |
Que les amants fussent vos ennemis,
Hélas que d'ennemis
T'aurait acquis ta beauté, Sylvanire ;
Car je ne vois personne
| 1540 | Qui ne meure d'amour |
En voyant tes beaux yeux.
SYLVANIRE
Qu'il soit, ou ne soit pas,
Cela m'importe peu,
Car j'aime beaucoup mieux
| 1545 | Qu'ils meurent par mes yeux, |
Que si mon coeur devenait si peu sage
Qu'il crût à leur langage.
HYLAS
Ô farouche pensée
D'un esprit insensible,
| 1550 | Le ciel te punira, |
Si bientôt, Sylvanire,
Tu ne changes ce coeur
Que tu retiens d'une ourse bocagère
En celui de bergère.
| 1555 | Orgueilleuse beauté |
Pourquoi peux-tu penser
Que le ciel t'ait donné
Cette extrême beauté,
Qui te rend tant aimable,
| 1560 | Et tant aimée aussi ? |
Quoi ? Pour faire mourir,
Par des rigueurs extrêmes,
Tous ceux qui te verront,
Le ciel eût bien été
| 1565 | Injuste autant que toi, |
De te pourvoir au dommage de tous
D'une beauté si rare,
Et tous les yeux qui te verront jamais
Avec raison se plaindraient bien du ciel,
| 1570 | Et du cruel destin. |
Mais au rebours, bergère,
Ce puissant dieu qui t'a faite si belle,
Quand tu naquis prononça par tes yeux
Cet oracle infaillible :
| 1575 | Cette beauté rendra |
Les hommes plus heureux
Que ne sont pas les dieux,
Et dès lors le génie
Que le ciel a donné,
| 1580 | Comme pour conducteur, |
Au beau berger Aglante,
À t'aimer le poussa
De telle passion,
Que ta seule beauté
| 1585 | Peut être égale à son affection. |
SYLVANIRE
Parles-tu pas d'Aglante ?
Aglante le berger,
Le seul fils de Cléandre ?
HYLAS
C'est de lui, Sylvanire.
SYLVANIRE
| 1590 | Ce n'est donc que de lui |
Dont tu me veux parler ;
C'est assez, je t'entends,
C'est le berger Aglante,
C'est le fils de Cléandre :
| 1595 | Mais ma chère Fossinde |
N'est-il pas gracieux
De me parler d'Aglante ?
HYLAS
Mais voyez cet orgueil,
Voyez la dédaigneuse,
| 1600 | On lui fait un grand tort |
De lui parler d'Aglante.
SYLVANIRE
Mais c'est donc d'Aglante
Le seul fils de Cléandre,
Duquel tu veux parler.
| 1605 | Ô je t'entends, ô je t'entends, Hylas, |
C'est le berger Aglante,
Le seul fils de Cléandre,
Aglante le berger.
HYLAS
Va cruelle beauté,
| 1610 | Va jeunesse peu sage, |
Trop orgueilleux esprit,
Va courage indompté,
Si le ciel ne punit
Si grande cruauté,
| 1615 | Il ne sera pas juste. |
SYLVANIRE
Parles-tu pas d'Aglante,
D'Aglante le berger,
Le seul fils de Cléandre ?
Qu'Hylas est en colère,
| 1620 | Il s'en va bien fâché. |
SCÈNE VIII, Fossinde Sylvanire
FOSSINDE
Vous plaît-il, Sylvanire,
Que le vrai je vous dise,
Je ne crois pas, que ce qu'Hylas vous dit
Soit tant hors de raison.
SYLVANIRE
| 1625 | Soit tant hors de raison, |
Comment l'entendez-vous ?
FOSSINDE
Ma soeur je l'entends bien :
Dites-moi je vous prie,
Quand nous aurions forcé
| 1630 | Tous les cerfs de ces bois, |
Pour cela que serait-ce,
Et quel grand avantage
Nous en reviendrait-il ?
Seulement de la peine,
| 1635 | Et de la peine encore |
Que je trouve bien vaine.
Aller parmi les bois
Se déchirer la chair
Avec les habits,
| 1640 | Laisser contre une ronce |
La toison attachée
De nos cheveux, comme font nos brebis,
Se planter quelquefois
Bien avant dans les pieds
| 1645 | Une tranchante épine, |
Suivre par les rochers,
À travers les montagnes,
Aux soleils plus ardents,
Et courre tout un jour
| 1650 | La bête qui s'enfuit, |
De la chasse, ô ma soeur,
N'est-ce pas tout le fruit ?
J'aime bien mieux, pour moi je le confesse,
Passer sans tant de peine
| 1655 | Plus doucement la vie, |
Entre les jeux mignards
Des bergers et bergères,
Les voir, ces beaux bergers,
Courre, sauter, lutter,
| 1660 | Et les voir, ces bergères, |
Filer, danser, chanter,
Les uns mourants d'amour
Essayer de fléchir
Avec milles prières
| 1665 | Ces âmes trop altières ; |
Les autres au rebours
Ne se souciant guère
D'eux ni de leurs prières :
De petites rigueurs,
| 1670 | Qui tiennent lieu quelquefois de faveur ; |
Se montrer plus cruelles
Qu'elles ne le sont pas,
Mais non pas toutefois
Autant qu'elles sont belles :
| 1675 | Et lors entre eux par des douces disputes, |
Par des petites guerres,
Par des petites paix,
Rompre, nouer, et dénouer encore,
Puis rattacher par des noeuds plus serrés
| 1680 | Leurs amours innocentes. |
Je me plais, il est vrai,
À voir ce que je dis,
Plus qu'aux durs exercices
D'une pénible chasse,
| 1685 | Où l'on n'entend sinon |
Que des chiens clabauder
Avec confusion,
Où tout ce que l'on voit
Sont des ronces sauvages,
| 1690 | Ou des plaines brûlées, |
Ou des âpres montagnes,
Ou des rochers rompus en précipices
Par où s'enfuit une bête suivie
De plusieurs autres bêtes.
| 1695 | Dites moi Sylvanire, |
À nous voir courre ainsi,
Qui ne nous jugerait
Des bacchantes plutôt,
Que non pas des bergères ?
SYLVANIRE
| 1700 | L'oisiveté c'est la mère du vice ; |
C'est pourquoi l'exercice
À celles de notre âge
Apporte, croyez-moi,
Un très grand avantage.
| 1705 | Amour qui suit, et sans cesse poursuit |
Une molle jeunesse,
Aisément dans ces jeux
Et dans ces passetemps
En rencontre le temps,
| 1710 | Au lieu qu'il ne peut pas, |
Quoiqu'il soit fin, et quoiqu'il soit léger,
Nous atteindre si fort
Dans les durs exercices.
Et par ainsi, ce travail bien petit
| 1715 | Nous exempte des coups, |
Dont il blesse les coeurs
Qui sont oisifs avec tant de rigueurs.
SCÈNE IX, Adraste fol, Sylvanire, Fossinde.
ADRASTE
Amour, gente fillette,
Ne va pas au marché,
| 1720 | Il se tient mieux caché, |
La fine bête,
Bête, non, mais un dieu
Qui naît dans le moyeu
D'un oeuf d'autruche,
| 1725 | Doris le fait éclore avec ses beaux yeux, |
Et le malicieux
De la coque qui reste
Il en fait une cruche ;
Car il est bien subtil.
| 1730 | Dites-moi qu'en fait-il ? |
Il l'emplit de son fiel,
Et du miel d'une avette,
Le miel sur Palemon
Son mignon,
| 1735 | Le fiel sur Adraste il jette. |
SYLVANIRE
Fuyons ma soeur, c'est le berger Adraste,
À qui l'amour a fait perdre le sens.
FOSSINDE
Plusieurs sont comme lui
Qui ne s'en vantent pas,
| 1740 | Et que l'on ne fuit pas : |
Mais n'ayez point de peur,
Il n'est pas malfaisant,
Je l'ai vu, Sylvanire,
L'un des gentils bergers
| 1745 | De toute la contrée, |
Et n'est-ce pas pitié
Que l'amour l'ait réduit
À ce point déplorable ?
SYLVANIRE
Je l'ai vu tel, ma soeur, que vous le dites,
| 1750 | Puis l'amour de Doris |
L'a mis en cet état :
Mais à quoi pense-t-il ?
Voyez un peu la mine qu'il nous fait :
Ô dieux qu'il est affreux !
| 1755 | Allons-nous en Fossinde, |
Vous verrez qu'à la fin
Il nous fera du mal.
FOSSINDE
Ne fuyez point, il vous courrait après,
Mais tenons bonne mine,
| 1760 | Quelque berger peut-être surviendra. |
SYLVANIRE
Dieux ! Qu'est ce que l'amour ?
ADRASTE
Ce que c'est que l'amour,
Je m'en vais le vous dire.
Amour, fillette, est le jeu coquimbert,
| 1765 | Qui gagne perd. |
Amour est au contraire
D'une chataîgne en gousse
Picquante par dehors,
Et par dedans fort douce.
| 1770 | Amour est la lanterne, |
Mais lanterne allumée,
Au dedans est le feu,
Dehors quelque clarté,
Mais beaucoup de fumée.
SYLVANIRE
| 1775 | Mon dieu qu'il est plaisant. |
FOSSINDE
Je trouve qu'il dit bien :
Mais faisons le parler.
Berger qu'est-ce qu'amour ?
ADRASTE
Amour c'est un vieux singe
| 1780 | Qui fait à tous la moue, |
Et mord souvent celui qui trop s'y joue.
SYLVANIRE
Ah ! Sur ma foi ma soeur
À ce coup il dit vrai.
FOSSINDE
Or sus qu'est ce qu'amour ?
ADRASTE
| 1785 | Qu'est-ce qu'amour, c'est un gros escargot. |
FOSSINDE
Escargot, et pourquoi ?
ADRASTE
Ah c'est d'autant, que pour peu qu'il séjourne
Soudain il fait les cornes :
Mais croyez, belle fille,
| 1790 | Que de cet escargot |
Vous êtes la coquille.
FOSSINDE
N'est-il pas bien plaisant ?
Or sus qu'est-ce qu'amour ?
ADRASTE
Amour c'est la quenouille
| 1795 | Que plus l'on veut filer, |
Et que plus on embrouille.
FOSSINDE
Non, non, tu te déçois.
ADRASTE
C'est donc une marmitte
Et du feu par dessous :
| 1800 | Le feu, filles, c'est vous, |
Et nous les pois que le bouillon agite.
SYLVANIRE
Mais n'en faut-il pas rire ?
FOSSINDE
Dis donc qu'est-ce qu'amour ?
ADRASTE
Amour c'est un pourceau,
| 1805 | L'ordure il aime fort, |
Et ne vaut jamais rien
Sinon quand il est mort.
SYLVANIRE
Je crois bien qu'il dit vrai.
ADRASTE
Et bref amour ressemble à la souris
| 1810 | Qu'un chat poursuit, |
Et qui s'enfuit
Deçà, delà ;
Enfin voila
Qu'elle rencontre un trou,
| 1815 | Monsieur le chat trompé |
En peut chercher une autre à son souper.
Adraste il est bien vrai,
Doris te fît ainsi,
Trop injuste Doris,
| 1820 | Trop ingrate Doris, |
Lorsque pour Palemon
Adraste elle laissa,
Adraste elle trompa,
Adraste elle trahit,
| 1825 | La perfide qu'elle est. |
FOSSINDE
Il entre en sa furie.
ADRASTE
Où s'en est-elle allée
Avec son Palemon ?
La trouverai-je point
| 1830 | Pour me venger quelquefois en ma vie ? |
Oui je l'étranglerai
Avec mes propres mains,
Et son petit mignon,
Son aimé Palemon :
| 1835 | Mais la voici. |
SYLVANIRE
Ma soeur je meurs de peur.
FOSSINDE
Non, non, ce n'est point elle.
SYLVANIRE
Vous vous riez Fossinde,
Je vous jure ma soeur
| 1840 | Que je tremble de crainte. |
ADRASTE
Ce n'est pas celle-ci ?
FOSSINDE
Non, non, ce ne l'est pas.
ADRASTE
Ne serait-ce point toi,
Qui pensant me tromper
| 1845 | As changé de visage ? |
FOSSINDE
Non, non, la veux-tu voir,
La voilà ta Doris,
La voilà qui s'en va
Avec son Palemon.
À Doris.
| 1850 | Bonjour belle Doris |
Où courez vous si vite ?
Venez vers nous Doris.
ADRASTE
Venez vers nous Doris,
Doris venez vers nous.
FOSSINDE
| 1855 | Ô comme elle s'enfuit ! |
ADRASTE
Elle s'enfuit, je l'atteindrai bientôt
FOSSINDE
Je savais bien qu'avec cet artifice
Nous nous en déferions.
SYLVANIRE
Dieu soit loué Fossinde :
| 1860 | Mais avant qu'il revienne |
Allons-nous en aussi :
Mais ô dieux il revient,
Fuyons, ma soeur, fuyons.
LE CHOEUR
Ceux qui d'amour font la peinture,
| 1865 | Enfant aîlé nous le feignant, |
Sans savoir quelle est sa figure
Vont à l'aventure peignant.
Car il n'est mâle ni femelle,
Homme ni Dieu, jeune ni vieux,
| 1870 | Mais plusieurs choses pêle-mêle |
Dont il nous abuse les yeux.
Des dieux il a bien la puissance,
Mais des mortels l'infirmité,
Des femmes il a l'inconstance,
| 1875 | Et des hommes la fermeté. |
Du jeune il a la hardiesse,
Du vieux déjà le sang glacé,
Du sage il retient la sagesse,
Et la fureur de l'insensé.
| 1880 | Lion de force et de courage, |
Brebis de faiblesse et de peur,
Ferme rocher, plume volage,
Autant trompé comme trompeur.
Et bref, amour c'est un mélange
| 1885 | De toutes choses en un point, |
Dont la nature est tant étrange,
Qu'enfin je ne la connais point.
Je sais toutefois qu'on appelle
Comme je dis ce grand démon,
| 1890 | Mais sa nature quelle est elle ? |
Pour moi je n'en sais que le nom.
ACTE II
SCÈNE I
SATYRE
Injuste amour, pourquoi si rarement
Unis tu les desseins
Des fidèles amants ?
| 1895 | Pourquoi perfide as-tu tant de plaisir |
De voir dedans deux coeurs
Un différent désir ?
Je brûle et meurs d'amour
Pour Fossinde la belle,
| 1900 | Fossinde aime Tirinte, |
Tirinte Sylvanire :
Et Sylvanire, ô dieux !
Ne daigne voir Tirinte,
Ni Tirinte Fossinde,
| 1905 | Ni Fossinde cruelle |
Me regarder, et si je meurs pour elle.
L'abeille aime les fleurs,
Mais le cruel amour
Se repaît de nos pleurs.
| 1910 | Il aime, le cruel, |
De voir languir, souffrir,
Puis à la fin mourir
Noyé dedans les larmes,
Sans que nulle douleur
| 1915 | Que l'amant puisse avoir |
L'émeuve à la pitié
Qu'il doit avoir de lui.
Vraiment tu montres bien
Que ta mère naquit
| 1920 | Dans les flots de la mer ; |
Et qu'on te doit nommer,
Au lieu d'amour amer :
Amer vraiment amour,
Puisqu'à ceux qui te suivent
| 1925 | Tu ne donnes jamais, |
Et telle est ta coutume,
Sinon de l'amertume.
Amers sont nos espoirs,
Amers sont nos désirs,
| 1930 | Et d'absynthes amers |
Sont mêlés nos plaisirs,
Si des plaisirs toutefois tu nous donnes.
Je sais bien que les dieux
Veulent que les mortels
| 1935 | Cueillent toujours la rose |
Au danger de l'épine,
Et que le miel si doux
Ne se prend dans la ruche
Sans courre le danger
| 1940 | Des piquantes abeilles. |
Mais ton rosier, amour,
Sans rose ne produit
Que des pointes tranchantes,
Et tes ruches sans miel
| 1945 | Que des mouches piquantes ; |
De sorte que la main
Qui veut cueillir tes fleurs,
Ou le miel que tu donnes,
Ne rencontre jamais
| 1950 | Que des égratignures, |
Ou bien, hélas ! Des cuisantes piqures.
Tu sentis autrefois,
À ce que l'on nous dit,
Quelles sont de tes flèches
| 1955 | Les blessures amères, |
Quand pour une Psyché
Dessus toi même il te plut d'essayer
La force de tes coups ;
Et cela toutefois
| 1960 | Ne t'a rendu plus doux |
Envers ceux que tu blesses.
Mais je crois au contraire
Que cet essai t'a rendu plus cruel,
Comme si tu voulais
| 1965 | Dessus autrui te venger de toi-même. |
Et ne voyons-nous pas
La même cruauté
Dans le coeur de Fossinde ?
Car autrement, ô Fossinde cruelle,
| 1970 | Qui pour Tirinte as ressenti le mal |
Que tu me fais souffrir,
Comment ne changes-tu
Cette extrême rigueur,
Puisque tu sais quel tourment elle donne ?
| 1975 | Ne vois-tu pas, bergère, |
Qu'en cette cruauté
Que tu me fais sentir,
Très justement amour
Fait que Tirinte aussi
| 1980 | Te dédaignant me venge ? |
Mais faut-il que longtemps
Ce mépris je supporte ?
Moi, dis-je, qui ne cède
En noblesse de sang,
| 1985 | Non pas même au dieu Pan : |
Qui voit de mes troupeaux
Les campagnes couvertes ;
Troupeaux de qui le lait
Presque en toute saison
| 1990 | Inonde ma maison : |
Qui des biens de Ceres
Et de ceux de Pommone
Vois mes toits regorger,
Soit l'été, soit l'automne.
| 1995 | Moi, dis-je, qui de force |
Surpasse un Briarée,
Un Hercule en courage,
Et bref qui ne vois point
Un mortel qui m'égale,
| 2000 | En tout ce qu'un mortel |
Peut avoir d'estimable :
Supporterai-je encore longuement
Qu'une affectée, une imprudente fille,
Aille estimant un berger plus que moi ?
| 2005 | Un berger qui n'a rien |
Qui puisse être estimable,
Sinon qu'il a la peau tendre et douillette,
Le teint uni comme du lait caillé,
L'oeil affetté, le visage sans rides,
| 2010 | Et les cheveux en ondes recrépés, |
Ressemblant mieux en somme
Une fille qu'un homme.
Ignorante bergère,
Si tu savais combien se doit fuir
| 2015 | L'homme qui fait la femme, |
Tu cherirais beaucoup plus mon visage,
Puisqu'étant homme
Un homme je ressemble,
Et non pas une fille
| 2020 | Comme Tirinte fait. |
Mais réponds-moi Fossinde,
Croirais-tu d'être aimable,
Si fille étant on voyait ton visage
Se revêtir de poil
| 2025 | Comme celui des hommes ? |
Comment trouves-tu beau
En ce tendre berger
De n'y remarquer rien
De l'homme que le nom ?
| 2030 | Mais je prêche aux déserts, |
Je parle aux vents, et je perds mes paroles :
Fossinde la cruelle
Ne m'entend point, et quand ma voix encore
Atteindrait ses oreilles,
| 2035 | Je sais qu'en vain elle les entendrait, |
Tant elle est affollée
De ce teint damoiseau,
De ces cheveux frisés,
De ces roses nouvelles
| 2040 | Qu'un hiver flétrira, |
Ou le moindre soleil
Dont il se hâtera :
Et c'est pourquoi je veux sans plus attendre
Lui montrer en effet
| 2045 | Quel je suis, quel il est ; |
Je ne veux plus recourre à ces prières,
Que jusqu'ici si vaines j'ai trouvées,
Je me veux désormais
Servir des avantages
| 2050 | Que j'ai de la nature. |
Tu m'enseignes, Tirinte,
Ce que je devrais faire,
Et jusqu'à ce moment
Je ne l'ai su connaître.
| 2055 | Tu te prévaux des grâces que Nature |
En ton visage a mises,
Et n'est-ce pas me dire,
Qu'il faut que je me serve
De ce que j'ai de même
| 2060 | De plus avantageux ? |
La force et le courage
Ont été mon partage ;
Donc par cette force,
Donc par courage
| 2065 | Saisissons-nous de cette dédaigneuse, |
Et montrons lui le courage et la force
Que nous avons, peut-être se voyant
Réduite à la merci
Que nous voudrons lui faire,
| 2070 | Se repentira-t-elle |
D'avoir été cruelle.
Qu'elle crie au secours,
Qu'elle appelle Tirinte,
Nous le verrons venir,
| 2075 | Ce tendre jouvenceau, |
Cette douce pucelle
Sous l'habit déguisée,
Et sous le nom d'un homme :
Si toutefois, ce que je ne crois pas,
| 2080 | Il en a le courage, |
Je jure Pan le grand dieu bocager,
Je jure de Lignon l'un et l'autre rivage,
Je jure par les bois
Dont Isoure s'honore ;
| 2085 | Et bref je jure et je proteste ici |
Par mon bras invincible,
Que s'il y vient au secours de la belle,
Je veux de cette masse
Ravir d'un coup vainqueur,
| 2090 | Et l'âme de son corps, |
Et l'amour de son coeur.
Je sais que bien souvent
Elle vient par ces bois,
Cette imprudente fille,
| 2095 | Je m'en vais me cacher |
Dans ce buisson touffu,
Attendant qu'elle vienne :
Si je puis l'attraper,
Elle aura beau crier
| 2100 | Avant qu'elle m'échappe : |
Aussi bien m'a-t-on dit
Que bien souvent ces belles
Veulent que leurs faveurs
On prenne en dépit d'elles,
| 2105 | Et que par force on semble être vainqueur |
D'un combat, où vaincues
Elles sont de bon coeur.
SCÈNE II
SYLVANIRE
Le ciel jamais ne fait rien d'inutile,
À ce que l'on nous dit ?
| 2110 | Mais pourquoi donne-t-il, |
S'il est ainsi, la franche volonté
Au sexe dont je suis,
Puisque jamais on ne voit que la femme
Se puisse prévaloir
| 2115 | De son propre vouloir : |
Tant que nous sommes filles
Se peut-il voir esclave
Plus sujet que nous sommes
Aux volontés du père et de la mère ?
| 2120 | Et si nous espérons |
De rompre ces liens
Avec le mariage,
Que nous sommes déçues,
Puisque d'autres liens
| 2125 | Mille fois plus serrés |
Mettent en servitude
Encor nos volontés :
Car les maris (enfin ce sont les hommes
Qui firent cette loi)
| 2130 | Les maris, dis-je, avec tyrannie |
Vont s'usurpant toute l'autorité
Sur notre volonté.
Que si le ciel enfin,
Rompt encor ces liens
| 2135 | Qu'un mariage étreint, |
Nous séparant par la mort d'un mari,
Nous voila rattachées
Encore de nouveau
Par d'autres noeuds plus forts que les premiers.
| 2140 | Le père s'il survit, |
Ou bien à son défaut
Le plus proche parent,
Nous prive incontinent
De pouvoir disposer,
| 2145 | Ainsi que nous voudrions, |
Du reste de nos jours.
S'il est ainsi (comme il n'est que trop vrai)
Qu'on me dise en quel temps
Nous peut jamais servir
| 2150 | La libre volonté |
Que du ciel nous avons.
Ô misérable état !
Que celui de la femme,
De qui la volonté
| 2155 | N'est jamais de saison, |
Et de qui la raison
Est sans autorité :
Et toutefois il ne faut pas se plaindre
De ce grand dieu sous telle servitude ;
| 2160 | Car ce n'est pas de lui |
Dont procède ce mal,
Les hommes seuls, ah ! Ce sont les seuls hommes,
Qui par la force ont ces lois établies :
Lois injustes sans doute,
| 2165 | Puisqu'à notre dommage |
Elles ne sont qu'à leur seul avantage.
Ne voilà pas, dois-je dire mon père,
Ou Ménandre plutôt
Sans ce doux nom de père,
| 2170 | Puisque le père à son enfant jamais |
Ne doit ravir la vie,
Et qu'il ravit la mienne
Par la force qu'il fait,
Ou qu'au moins il veut faire
| 2175 | Contre ma volonté. |
Ne voila pas cet avare Ménandre,
Ainsi le nommerai-je ;
Ô dieu ne voilà pas
Qu'avec mille rigueurs
| 2180 | Il veut sacrifier |
La pauvre Sylvanire
À ce fâcheux Théante,
Qui m'est plus en horreur
Que l'horreur ne peut être.
| 2185 | Ah ! J'aime mieux, j'aime bien mieux cent fois |
Épouser un tombeau.
Fasse le ciel ce qu'il voudra de moi,
Jamais, quoiqu'on m'en die,
Je n'y consentirai.
| 2190 | Et lorsque par la force |
On m'y voudra contraindre,
La mort plus douce avec son secours
Abrègera mes jours :
Tout le regret qu'alors
| 2195 | Dans le cercueil je pourrai ressentir, |
Sera sans plus de te laisser, Aglante,
Avec l'opinion
Que Sylvanire est ingrate envers toi :
Car je confesse, et je l'avoue ici,
| 2200 | Où pour témoins j'ai seulement ces arbres, |
Que tes vertus, Aglante,
Que ta discrétion, que ton affection,
Et que tes longs services
Méritaient de trouver
| 2205 | Quelque autre plus heureuse |
Que Sylvanire à ton dam ne l'est pas.
Mais que saurais-je faire,
Puisque si je t'aimais
Il faudrait bien aussi
| 2210 | (Ainsi le veut ma cruelle misère) |
Et souffrir, et me taire.
Ménandre qui desseigne
De m'allier à ce riche berger,
Ô damnable avarice !
| 2215 | Ne tourne pas les yeux |
Sur ce qui vaut le mieux,
J'entends sur ta vertu,
Et dessus tes mérites :
Mais l'éclat seulement
| 2220 | D'un métal qui reluit |
À l'oeil avare, également nous nuit.
Ne trouve donc étrange,
Aglante que j'estime
Plus que tous les bergers
| 2225 | Des rives de Lignon, |
Si dedans les liens
Du devoir retenue
Connaîstre tu ne peux
Le bien que je te veux.
| 2230 | J'aime mieux que la mort |
Mette fin à ma vie,
Que si l'on pouvait dire,
Amour enfin a vaincu Sylvanire.
SCÈNE III, Tirinte Sylvanire
TIRINTE
Quelle heureuse rencontre
| 2235 | Est celle que je fais, |
Vous trouvant Sylvanire.
SYLVANIRE
Tirinte je ne sais
Pourquoi tu veux nommer
Heureuse ma rencontre,
| 2240 | Puisque si nul ne peut |
Donner ce qu'il n'a pas,
Comment te donnerai-je
Ce bonheur que tu dis,
Si le bonheur jamais
| 2245 | Avec moi n'habita ? |
TIRINTE
Heureuse avec raison,
Ô belle Sylvanire !
Mon coeur vous peut bien dire,
Puisque non seulement
| 2250 | On vous doit estimer |
Pour vos perfections,
Et pour votre beauté,
Sur toutes bien heureuse ;
Mais plus encor pour pouvoir, s'il vous plaît
| 2255 | Rendre heureux un amant |
D'un clin d'oeil seulement.
SYLVANIRE
Malaisément celui
Peut rendre heureux autrui,
Dont le pouvoir en son malheur extrême
| 2260 | Est faible pour soi-même. |
TIRINTE
Ne dois-je pas heureux dire celui,
Qui (s'il le veut) peut rendre heureux autrui,
En chassant de soi même
Le mal qu'il croit extrême.
SYLVANIRE
| 2265 | Ce sont discours dont Tirinte repaît |
Ceux qui veulent le croire ;
Mais, ô berger, je sais pour mon malheur
Que ces propos ne sont que flatterie,
Et que mon mal est chose véritable.
TIRINTE
| 2270 | Aimer et vous flatter |
Sont deux choses contraires,
Si bien que quand vous dites
Que Tirinte vous flatte,
Vous lui dites de même
| 2275 | Que son coeur ne vous aime. |
SYLVANIRE
Si nous flatter et nous aimer ensemble
Sont tant incompatibles,
Il est certain, Tirinte,
Que toutes nous pouvons
| 2280 | Jurer assurément, |
Que nul homme jamais
Ne se peut dire amant.
TIRINTE
Blasphême insupportable !
SYLVANIRE
Toutefois veritable.
TIRINTE
| 2285 | Mais la fausseté même. |
SYLVANIRE
Que sans flatter quelqu'homme puisse aimer ?
Et réponds-moi Tirinte,
N'est-ce pas bien flatter
De dire une beauté
| 2290 | Être toute parfaite, |
Où d'autres yeux remarquent cent défauts ?
TIRINTE
Ce mystère d'amour,
Ô belle Sylvanire,
Se peut mieux ressentir
| 2295 | Qu'il ne se peut pas dire ; |
Et toutefois pour vous ôter d'erreur
Je vous dirai, qu'il est vrai que l'amant
Estime la beauté
Qu'il aime et qu'il adore,
| 2300 | Plus parfaite et plus grande |
Que toutes les beautés
Qui sont en l'univers ;
Et s'il l'estime telle
Vous êtes bien cruelle,
| 2305 | Vous disant ce qu'il croit, |
De l'estimer flatteur.
SYLVANIRE
Il est donc un menteur.
TIRINTE
Mentir, c'est quand on parle
Contre la verité
| 2310 | Qui nous est bien connue, |
Et qu'en soi-même
On sait bien que l'on ment :
Mais l'amant n'est pas tel,
Parce qu'en verité
| 2315 | Il croit celle qu'il aime |
Unique en sa beauté,
Et toutefois peut-être il se méprend.
SYLVANIRE
Il est donc ignorant.
TIRINTE
Ignorant, je l'avoue :
| 2320 | Mais de cette ignorance |
On ne le peut blâmer,
Ayant pour précepteur
Des dieux le dieu plus grand,
Le puissant dieu d'amour,
| 2325 | Amour de qui les lois |
Sans châtiment ne se peuvent enfreindre
Par le fidèle amant.
Car sachez, Sylvanire,
Qu'aussitôt que l'amour
| 2330 | Se rend maître de nous, |
Incontinent d'un art industrieux
Nos yeux il change avec ses propres yeux ;
De sorte qu'aussitôt
Que nous sommes amants
| 2335 | Notre oeil ne nous sert plus, |
Et nous ne voyons rien
Qu'autant qu'il plaît au sien :
Et cela c'est dautant
Que nul ne peut aimer
| 2340 | Que ce qu'il juge beau ; |
Mais un tel jugement
Jamais ne se produit
Sinon par le rapport
Que les yeux nous en font.
| 2345 | Or ce grand dieu d'amour |
Qui veut que chacun aime,
Sans changer le visage,
Avec ses propres yeux
Trompe le jugement
| 2350 | Que peut avoir l'amant : |
Et de là vient qu'on dit
Par un commun discours,
Jamais laides amours.
SYLVANIRE
Et par ainsi Tirinte
| 2355 | Sans offense on peut dire, |
Qu'amour est un trompeur ;
Et que tous les amants
Font de faux jugements.
TIRINTE
Vous pourriez bien mieux dire,
| 2360 | Bergère, s'il vous plaît. |
SYLVANIRE
Et que pourrais-je dire ?
TIRINTE
Que tout amant adore
La personne qu'il aime,
Et que n'ayant des yeux
| 2365 | Que pour voir ses beautés, |
Il ne saurait juger
Rien qui soit plus aimable :
De là vient que son coeur
Est plein de passion,
| 2370 | Quand l'ingrate beauté |
Qu'il aime et qu'il adore,
Ne correspond à son affection.
Par là vous jugerez
Quel est le mal que supporte Tirinte
| 2375 | Adorant Sylvanire, |
Sylvanire la belle,
La belle, mais cruelle,
Cruelle, ô dieux, mais toutefois aimée
Plus encor mille fois
| 2380 | Qu'elle n'est pas cruelle. |
SYLVANIRE
De quelle cruauté
Tirinte te plains-tu ;
Et qu'est-ce que tu veux
Que Sylvanire fasse
| 2385 | Avec la raison ? |
TIRINTE
Avec la raison
Vous devez, Sylvanire,
Aimer celui qui n'adore que vous :
Amour l'amour demande,
| 2390 | Et la moisson de l'amour c'est amour. |
SYLVANIRE
Et cette loi dis-moi
Se doit-elle observer
Par les bergers comme par les bergères ?
TIRINTE
D'une loi générale
| 2395 | Personne n'est exempt, |
Et cette loi, bergère,
Aime celui qui t'aime,
Est une loi que la nature a faite,
Que la raison approuve,
| 2400 | Que l'amour autorise, |
Et que chacun observe,
Si ce n'est vous cruelle Sylvanire.
SYLVANIRE
Pour moi j'en suis exempte,
Parce que dans mon coeur,
| 2405 | Et la nature, et la raison aussi, |
Ont empreint une loi
D'un chaste caractère
À celle-ci contraire,
Qui dit ainsi : sage n'aime jamais
| 2410 | Si tu veux vivre en paix. |
Et quand aux ordonnances
De l'amour que tu dis,
Je fais gloire, Tirinte,
De ne rien observer
| 2415 | De tout ce qu'il commande. |
Mais toi, berger, pourquoi n'observes tu
La loi que tu confesses
Être si juste et bonne ?
TIRINTE
Je fais bien davantage
| 2420 | Que d'observer la loi : |
Car, Sylvanire, j'aime
Autrui plus que moi-même,
Et de plus j'aime, heélas !
Ce qui ne m'aime pas.
SYLVANIRE
| 2425 | Non ce n'est pas cela, |
Berger, que je veux dire,
Aime, aime seulement
La personne qui t'aime,
Observe bien la loi
| 2430 | Sans y rien ajouster. |
TIRINTE
Si je ne dois aimer
Sinon celui qui m'aime,
Qui puis-je aimer si Tirinte je n'aime ?
SYLVANIRE
Berger menteur que n'aimes-tu Fossinde,
| 2435 | Fossinde qui t'estime, |
Fossinde qui mérite
Pour ses vertus d'être de tous aimée,
Et qui par ses beautés,
Et ses perfections,
| 2440 | Pourrait bien acquérir |
Le plus parfait berger
De toute la contrée,
Si seulement son coeur y consentait.
Tu ne me réponds rien,
| 2445 | Es-tu muet ? As-tu perdu la langue ? |
TIRINTE
Cruelle Sylvanire,
Injuste Sylvanire,
Ingrate Sylvanire,
Il ne te suffit pas
| 2450 | De tes dédains et de tes cruautés, |
Pour tourmenter ce coeur
Dont ton oeil est vainqueur,
Si de plus tu n'ajoutes
À tant de cruautés,
| 2455 | Quoiqu'elles soient extrêmes, |
Encore ce tourment
D'une importune fille,
Que plutôt que d'aimer
Dedans Lignon je voudrais m'abîmer.
| 2460 | Ah bergère ! Ah bergère ! |
Si toutefois bergère
Une cruelle, une injuste, une ingrate,
On peut nommer sans offenser ce nom :
Cruelle, injuste, ingrate,
| 2465 | Si tu savais quelle est l'affection |
Que Tirinte te porte,
Tu parlerais pour certain d'autre sorte.
Amour ne peut sur une vraie amour
Anter une autre amour,
| 2470 | Il faut que l'une meure, |
Et pour moi je te jure
Que mille morts je m'élirais plutôt
Que l'amour de Fossinde,
Fossinde l'importune,
| 2475 | Fossinde que je hais, |
Si ce que tu me dis
Est chose véritable,
Autant comme elle m'aime.
Dis-le lui, Sylvanire,
| 2480 | Si pourtant il te reste, |
Cruelle, injuste, ingrate,
Encor quelque pitié :
Dis-le lui seulement ;
Dis-le lui hardiment,
| 2485 | Et que jamais, jamais |
Elle n'espère en moi,
Ni plus d'amour,
Ni moins de haine aussi.
SYLVANIRE
Tirinte c'est à tort
| 2490 | Que tu me vas blâmant, |
Écoute mes raisons.
Mais dieu voici mon père
Je ne veux pas l'attendre.
SCÈNE IV, Ménandre Tirinte Alciron
MÉNANDRE
Mais ne l'ai-je pas vue,
| 2495 | Cette imprudente fille |
Que je vais recherchant ?
Tirinte dis-le moi
N'est-ce pas Sylvanire
Celle-là qui s'enfuit ?
TIRINTE
| 2500 | Tes yeux, ô bon Ménandre |
Cette fois t'ont deçu.
ALCIRON
Que c'est bien Sylvanire.
Tyr parce que la bergère
Que tu prends pour ta fille
| 2505 | C'est la jeune Almerine, |
Almerine qui cherche
Par ces buissons touffus,
Et parmi ces rivages,
La brebis la plus chère
| 2510 | Qu'elle ait dans son troupeau. |
MÉNANDRE
Almerine dis-tu,
Et non pas Sylvanire ?
TIRINTE
Almerine, il est vrai.
MÉNANDRE
Je confesse, berger,
| 2515 | Que mes yeux à ce coup |
Ont été mensongers.
ALCIRON
Ou bien plutôt Tirinte.
MÉNANDRE
Mon dieu que la jeunesse
Tout à coup se fait grande ;
| 2520 | Je la vis, cette fille, |
Chez son père Andronire,
Si j'ai bonne mémoire,
Six lunes ne sont pas
Encore bien passées,
| 2525 | Mais certes si petite, |
Que c'est avec raison
Si mes yeux m'ont trompé
S'étant faite si grande
Depuis si peu de temps.
| 2530 | Il est vrai que les filles, |
Ainsi comme l'on dit,
Croissent en une nuit ;
Il faut bien qu'Andronire
Commence d'avoir soin
| 2535 | De lui trouver mari, |
Et surtout de l'argent :
Car aujourd'hui c'est l'argent qui fait tout.
Tant de beauté qu'on veut,
Tant d'attraits agréables,
| 2540 | Tant de nobles aïeuls, |
Tout cela ce n'est rien,
Si pour enseigne il ne pend au logis
Or et argent, personne ne la veut,
Cette extrême beauté,
| 2545 | Ces attraits agréables, |
Sinon peut-être un autre encor plus pauvre
Mais aussi n'est-ce pas
Une grande folie
Que de se marier,
| 2550 | Si l'argent comme guide |
Ne marche le premier ?
Personne ne se paît
Trois jours entiers de la seule beauté,
Depuis qu'il faut mettre couteaux sur table,
| 2555 | Il faut bien d'autres choses |
Que ces affeteries,
Que ces attraits aimables,
Ni que tant de beautés ;
Cent quintaux assemblés
| 2560 | De telle marchandise, |
Ne saouleraient le moindre de tous ceux
Qui sont dans un logis.
Ah ! Si ces jeunes filles,
Je parle pour la mienne,
| 2565 | Savaient combien est grande |
La peine que l'on a
Pour conduire un ménage,
Pour éviter la pauvreté honteuse,
Et combien peu se trouvent aujourd'hui
| 2570 | De partis convenables, |
Je sais bien pour certain
Qu'elles ne seraient pas
Si peu reconnoissantes,
Qu'elles ne les reçussent,
| 2575 | Ces partis quand ils viennent. |
Mais pour notre malheur
Cette inexperte et peu sage jeunesse
Ne reconnaist jamais
Son bien, que quand il est outrepassé :
| 2580 | Mais lors il n'est plus temps, |
Ô jeunesse imprudente,
Tu l'as beau rappeller
Par les regrets d'un trop tard repentir,
N'espère plus qu'il doive revenir.
| 2585 | Le propre de ce point, |
Qu'en toute affaire il faut savoir connaître,
Est de telle nature,
Que jamais plus, jamais il ne rappelle
Ces pas fuitifs pour retourner vers nous.
| 2590 | Quand il nous vient trouver |
Sachons le prendre, ou bien n'espérons plus
De le revoir une seconde fois :
Mais c'est grand cas de l'extrême imprudence
Qui suit cette jeunesse,
| 2595 | Inexperte jeunesse, |
Et jeunesse peu sage,
La mère très féconde
Des incommodités
Qu'en vieillesse on ressent.
| 2600 | Encor serait-ce peu ; |
On les pourrait conduire,
Ces ignorantes filles,
Pourvu qu'avec toute leur ignorance
Elles crussent à ceux
| 2605 | Qui sont plus sages qu'elles. |
Mais tant s'en faut elles ont un vouloir,
Et puis Dieu sait comme il est bien fondé,
Qu'à faute de raison
Elles vont soutenant
| 2610 | D'opiniâtreté. |
Ô de mon temps qu'une fille eut osé
Dire sa volonté,
Et celui-ci me plaît
Plus que non pas cet autre,
| 2615 | Elle eut été tenue |
Pour montre entre les filles,
Et chacun dans la rue,
En la voyant passer,
Vous l'eut montrée au doigt,
| 2620 | Disant, c'est celle-la. |
ALCIRON
Mais d'où viennent ces plaintes,
D'où viennent ces censures
Que tu fais, ô Ménandre ?
MÉNANDRE
Alciron elles viennent
| 2625 | D'une juste douleur |
Qui me presse et m'oppresse
En ma faible vieillesse.
ALCIRON
Ménandre bien souvent
Nous nous représentons
| 2630 | Les maux plus grands qu'en effet ils ne sont. |
MÉNANDRE
Qu'ils ne sont que trop grands
Ceux desquels je me plains,
Et je te les veux dire,
Et t'en faire le juge,
| 2635 | Si je te dis que j'aime |
Ma fille Sylvanire.
TIRINTE
Aussi fait bien quelque autre.
MÉNANDRE
Autant qu'on puisse aimer
L'enfant qu'on a fait naître,
| 2640 | C'est chose superflue ; |
Car outre les raisons
Que tous les pères ont,
Encor s'il m'est permis,
Quoiqu'elle soit ma fille,
| 2645 | De le dire, berger, |
Encore ses vertus
M'obligent à l'aimer.
TIRINTE
Et d'autres sa beauté.
MÉNANDRE
Car certes je puis dire
| 2650 | De n'avoir jamais vu |
En cette jeune fille
Une seule action
Qui ne soit à louer,
Sinon pour le sujet dont je te veux parler :
| 2655 | Et c'est pourquoi chargé d'âge et de peine, |
Ainsi que tu me vois,
Je vais toujours rêvant à son profit,
Sans pardonner à ces jambes tremblantes,
Et sans flatter ces bras
| 2660 | À moitié décharnés ; |
Je vais sans cesse, et sans cesse je cherche,
Et me travaille, afin de voir un jour
Qu'elle soit bien à son contentement.
Or j'ai tant fait avec mes amis
| 2665 | Que le berger Théante, |
Théante à qui le ciel
D'une main libérale
A donné tant de biens,
Veut contracter alliance avec elle.
TIRINTE
| 2670 | J'en ferais bien autant. |
MÉNANDRE
Dieu sait combien heureuse
Une fille sera parmi tant de richesses ;
Car rien ne défaut là
Qu'elle puisse vouloir.
TIRINTE
| 2675 | Elle voudrait un homme, |
Et non pas une bête.
MÉNANDRE
Et toutefois cette jeunesse folle,
Cette imprudente fille,
Quand je lui dis que Théante la veut.
TIRINTE
| 2680 | Aussi feraient bien d'autres. |
MÉNANDRE
Théante l'héritier
Du plus riche berger
De toute la contrée,
Elle tourne la tête,
| 2685 | Comme si cette offense |
Étoit insupportable,
Elle demeure muette
À ce que je lui dis,
Comme si ce parti
| 2690 | Se devait dédaigner. |
Que si lors je la presse
De me faire réponse,
Les soupirs la devancent
Suivis de tant de pleurs
| 2695 | Qu'elle ne peut parler, |
Et si je la contrains
Enfin de me répondre,
Parmi les pleurs et les sanglots menus,
Toujours un non s'échappe de sa bouche,
| 2700 | Et puis après ce non, |
Cent protestations
Qu'elle veut être ou vestale ou druide.
TIRINTE
Quelle dévotion !
MÉNANDRE
Dieux, que ferais-je là ?
| 2705 | Je me vois vieux, et désormais plutôt |
Je dois songer au départ qu'il faut faire,
Que de penser aux affaires d'autrui,
Que si je meurs, ah ! Que deviendra-t-elle ?
TIRINTE
Qu'elle vienne vers moi.
MÉNANDRE
| 2710 | Ah, qui ne sait combien est misérable |
Une jeune orpheline,
Entre les mains de ceux
Qui n'ont que le souci
De leurs propres enfants :
| 2715 | Si dedans le cercueil |
On a le souvenir
Des choses des vivants,
Dieu quel serait l'ennui,
Quel serait le regret
| 2720 | De voir ce jeune enfant |
Qui n'a point de malice,
Entre les mains de tel
Qui la dédaignerait,
Et la ferait servir
| 2725 | Ainsi comme une esclave |
Aux choses les plus viles.
ALCIRON
Ô Ménandre, ô Ménandre,
Je n'eusse jamais cru
Qu'il sortit de ta bouche
| 2730 | De semblables paroles : |
Toi dont le nom par réputation
Porte avec soi le titre de prudence.
TIRINTE
Voilà comme on se trompe.
ALCIRON
Comment ? Tu veux marier une fille
| 2735 | Contre sa volonté ? |
MÉNANDRE
Et quelle volonté
Doit avoir une fille ?
ALCIRON
Celle de sa raison.
Crois-tu qu'elle soit folle ?
| 2740 | Que si cela n'est pas, |
Pourquoi sa volonté
Ne se règlera-t-elle
Aux lois de la raison ?
Et pourquoi dois-tu croire
| 2745 | Qu'aussi cette raison |
Ne lui fasse vouloir
Ce qu'elle doit vouloir ?
Aux bêtes plus grossières,
Les voulant conserver,
| 2750 | Ne suivons-nous, Ménandre, leur vouloir ? |
Et nos brebis quand elles veulent boire
Les faisons-nous au contraire manger ?
MÉNANDRE
Nature leur apprend
D'une soigneuse cure.
ALCIRON
| 2755 | Crois-tu que plus avare |
Soit pour nous la nature ?
MÉNANDRE
Quoi donc l'expérience
Ne servira de rien ?
ALCIRON
L'expérience est bonne,
| 2760 | Mais chacun sait son bien. |
MÉNANDRE
Par ainsi les plus vieux
N'auront point d'avantage.
ALCIRON
Ils l'auront bien, Ménandre,
Mais qu'ils soient les plus sages.
MÉNANDRE
| 2765 | Et leur expérience ? |
ALCIRON
Jointe avec la prudence,
Autrement sois certain
Que cette expérience
Sert de si peu de chose,
| 2770 | Que c'est grande imprudence |
De mettre entièrement
Tout son bonheur sur chose si douteuse.
J'ai vu des mêmes causes
Produire bien souvent
| 2775 | Des effets différents. |
MÉNANDRE
Rien donc, berger, au monde n'est certain,
Puisque l'expérience est encore douteuse.
ALCIRON
Qu'il soit ainsi, Ménandre,
Que rien dedans le monde
| 2780 | Ne puisse être certain, |
Faut-il pourtant conclure
Que cette Sylvanire,
Ô dieux ! Qui n'en peut mais,
Soit pour cela malheureuse à jamais ?
MÉNANDRE
| 2785 | Au contraire, berger, |
Heureuse elle sera,
Pourvu qu'elle me croye :
Alciron mon ami
Qu'elle aura de troupeaux ?
TIRINTE
| 2790 | Mais qu'elle aura de maux. |
MÉNANDRE
Que de grands héritages ?
ALCIRON
Que de cruels servages.
MÉNANDRE
Que de belles maisons ?
TIRINTE
Que de tristes prisons.
MÉNANDRE
| 2795 | Que de riches habits ? |
ALCIRON
Que de mortels ennuis.
MÉNANDRE
Que lui défaudra-t-il
Ayant tant de richesses ?
ALCIRON
Sans le contentement
| 2800 | Ce ne sont que tristesses. |
MÉNANDRE
Avec la pauvreté
Toute chose déplaît.
ALCIRON
Riche est la pauvreté
Lorsque contente elle est.
MÉNANDRE
| 2805 | D'être contente et riche |
Qui l'en empêchera ?
ALCIRON
Le choix que tu feras.
MÉNANDRE
Théante l'aime tant :
ALCIRON
Elle le hait autant.
MÉNANDRE
| 2810 | Enfin il la vaincra. |
ALCIRON
Peut-être il la vaincra,
Mais elle est très certaine
Que maintenant elle ne l'aime point ;
De sorte que ton choix,
| 2815 | Sous la faible espérance |
De ce bien incertain,
Lui donne un mal certain.
MÉNANDRE
Il est beau sans mentir
Qu'une fille ait un choix.
ALCIRON
| 2820 | Et sans choix n'est-ce pas |
Une pièce de bois ?
MÉNANDRE
Quoi choisir un mari ?
ALCIRON
Et quoi donc un fuseau ?
Ô trop insupportable
| 2825 | Des pères l'ignorance, |
Ou plutôt cruauté
Qu'on peut avec raison
Appeller tyrannie.
Si pour filer une pauvre quenouille
| 2830 | Leurs filles vont choisir |
Entre cent un fuseau,
Ils ne l'empêchent pas,
Et leur laissent le choix
De celui qu'elles veulent :
| 2835 | Mais s'il leur faut un mari pour jamais, |
Non, non, il ne faut pas
Qu'elles le puissent faire,
Dit aussitôt le père.
Ô pauvres vieux rêveurs
| 2840 | Qui pensez sous vos lois, |
Étant dans le tombeau,
Retenir vos enfants,
Qui pensez imprudents
Qu'ils aient même goût
| 2845 | En leurs tendres jeunesses, |
Que vous avez en vos rances vieillesses :
Que vous êtes deçus,
Que vous êtes trompés ;
Ceux que vous leurs donnés
| 2850 | Pour être leur maris, |
Deviennent, croyez-moi,
Les plus fiers ennemis
Qu'elles puissent avoir :
Et faites par ainsi
| 2855 | Qu'hélas ! Ces mariages, |
Au lieu d'être en effet
Des champs élysiens,
Des paradis d'amour,
Ainsi qu'ils doivent être,
| 2860 | Se trouvent des prisons, |
Ou plutôt des enfers,
Pour tourmenter vos filles.
Car juge un peu quel plaisir leur doit être
De se voir à jamais
| 2865 | Entre les bras des maris qu'elles ont |
Plus mille fois en horreur que la mort :
Leurs baisers ne leur sont
Que des cruels supplices,
Leurs plus douces caresses
| 2870 | Des absynthes mortels, |
Leurs honneurs des mépris
Qui blessent leur courage,
Et leurs dons des outrages.
Et quelques uns s'étonnent
| 2875 | Qu'on remarque si peu |
De contents mariages,
C'est vous autres sans plus,
C'est votre cruauté,
C'est votre tyrannie,
| 2880 | Qui cause ces désordres : |
Si vous laissiez choisir
Aux filles leurs époux,
Chacune choisirait
Celui qu'elle aimerait :
| 2885 | Mais votre autorité |
Leur donne des maris
Qu'elles voudraient pleurer
Plutôt dans le tombeau
Un siècle entier, que non pas un moment
| 2890 | Caresser en amant. |
Que si comme tu dis
On a dans le cercueil
Des vivants la mémoire,
Quel regret auras tu,
| 2895 | Étant chez Radamanthe, |
Réponds, réponds, Ménandre,
De savoir par ton choix
Ta fille misérable,
Par dessus la misere
| 2900 | De tous les malheureux |
Qui vivent dans le monde ?
De savoir qu'à toute heure,
Pour son bonheur plus grand
Elle ne requerra
| 2905 | Qu'une hâtive mort ? |
Les imprécations,
Les malédictions
Que tu peux bien prévoir,
Ne te font-elles point
| 2910 | Et frémir et trembler ? |
Quel repos auras-tu
Dans ce triste tombeau,
Où chaque jour cette pauvrette ira
Pour te maudire,
| 2915 | Et tes cendres aussi, |
Comme l'auteur de toutes ses misères ?
Ô vieillards abusés
Laissez à vos enfants,
Laissez, laissez choisir,
| 2920 | Selon leur volonté, |
Les maris qu'elles veulent,
Ou pour le moins nul de vous ne les force
Avec violence
D'épouser les personnes
| 2925 | Qu'elles aiment, ainsi |
Qu'on aime le trépas.
C'est la sage nature,
Qui vous ordonne avec moi cette loi,
Jamais elle ne fait
| 2930 | Une union de deux choses contraires, |
Sinon par un milieu
Qui sympathise aux deux.
MÉNANDRE
Pourquoi n'aimeront-elles
Des maris dignes d'elles ?
ALCIRON
| 2935 | Ô vieillard peu savant, |
Ne sais-tu pas que le mérite seul
Est le plus grand empêchement de tous
Pour obtenir le bien que l'on désire ?
Ne sais-tu pas que l'amour a pour soi
| 2940 | D'autres raisons que n'ont pas tous les dieux ? |
Sache, sache, Ménandre,
Que la raison d'amour,
Et je dis la meilleure,
C'est de dire, il me plaît,
| 2945 | Ou bien ne me plaît pas, |
Chercher dedans ces lois
Ou dans ces volontés
Quelque meilleur pourquoi,
C'est bien être ignorant
| 2950 | Du pouvoir de l'amour. |
MÉNANDRE
Alciron mon ami,
Coupons là ce discours,
C'est assez pour ce coup,
Lorsque tu seras père
| 2955 | Fais comme tu voudras, |
Et s'il te semble bon,
Permets non seulement
À ta fille de prendre
À son choix un mari,
| 2960 | Mais trente si tu veux ; |
Et si ce n'est assez,
Donne lui, mon ami,
Tous ceux qu'elle voudra,
Ou bien tous ceux encore
| 2965 | Qui la voudront avoir ; |
Ce n'est pas ce souci
Qui le plus me travaille,
Chacun fasse à son gré
Du sien comme il l'entend.
| 2970 | Mais quant à Sylvanire |
Je veux qu'elle l'épouse,
Ce berger que je dis,
Je sais mieux qu'elle même
Ce qu'il lui faut : mais avec toi, berger,
| 2975 | Je n'en veux plus parler, |
Tu causes trop pour moi :
Quel précepteur de filles,
Je t'en ferai donner
Par nos voisins afin de les instruire ;
| 2980 | Prépare ton logis pour les bien recevoir. |
Je vous laisse à penser
Le gentil discoureur que nous avons trouvé,
Et les belles leçons
Qu'il leur enseignerait.
ALCIRON
| 2985 | Adieu, Ménandre, adieu, |
Au moins ressouviens-toi
Qu'Alciron aujourd'hui
T'a dit la verité :
Un jour, je le sais bien,
| 2990 | Un jour il adviendra, |
Que tu regretteras
De n'avoir pas suivi
Un si sage conseil.
SCÈNE V, Alciron Tirinte
ALCIRON
Le voila bien fâché :
| 2995 | Pourquoi n'a-t-il encore |
Avec ses déplaisirs,
Tous ceux que la fortune
Me prépare à jamais.
TIRINTE
Ah ! Cher ami, les déplaisirs qu'il a,
| 3000 | Ou tous ceux que quelque autre |
Pourra jamais souffrir,
Ne sauraient égaler
Ceux que mon coeur endure.
ALCIRON
Chacun prétend tout de la même sorte,
| 3005 | Qu'il n'est nul mal que le mal qu'il supporte. |
TIRINTE
Ami, si tu savais
Quel est le mien, tu dirais avec moi
Qu'où la mort ne suffit
À plaindre des malheurs,
| 3010 | Trop faibles sont les pleurs. |
ALCIRON
Plus on redoute un mal,
Et plus aussi se fait-il ressentir :
Mais tiens ceci de moi
L'effet est toujours moindre,
| 3015 | Et du bien et du mal, |
Que n'est l'opinion.
Mais quel mal, ô Tirinte
Est celui qui t'afflige ?
TIRINTE
À quoi sert-il de découvrir la plaie,
| 3020 | Que la grandeur a rendue incurable ? |
ALCIRON
Un bon ami souvent
Nous donne des conseils
Contre nos déplaisirs,
Que de nous seuls nous n'eussions su choisir.
TIRINTE
| 3025 | Il est vrai, je l'avoue, |
Mais c'est aux maux qui se peuvent guérir,
Et non en ceux qui n'ont point de remède.
ALCIRON
L'essai n'en coûte rien.
TIRINTE
Ah ! Combien, Alciron,
| 3030 | Est arrogant l'essai |
Qui pense atteindre au dessus de l'espoir.
ALCIRON
Encor le faut-il voir,
Jamais d'un mal l'on ne sait la grandeur
Qu'on ne l'ait mesurée,
| 3035 | Et faible est le courage |
Qui ne se hausse avec l'espérance,
Autant que lui permettent
Les lois de la raison.
TIRINTE
C'est la raison, Alciron, qui m'empêche
| 3040 | De pouvoir espérer quelque remède |
Au mal qui me possède :
Et toutefois puisqu'ainsi tu le veux,
Je le veux bien de même ;
Je le veux bien te le dire, berger :
| 3045 | Non pas pour soulager |
Un mal que je connais
Sans nul soulagement ;
Mais seulement afin de satisfaire
Aux lois de l'amitié
| 3050 | Entre nous contractée. |
Saches donc, Alciron,
Que j'aime et que j'adore
Plus que je ne puis dire,
La belle Sylvanire.
| 3055 | Cent fois elle m'a vu |
Prêt à mourir pour elle,
Sans que ce coeur cruel,
Ce coeur de diamant,
Ait jamais fait paraître
| 3060 | D'être sensible aux traits de la pitié. |
Elle m'a vu sur l'excès de mon mal
Presque dissoudre en pleurs,
Noyer ces mains de larmes inutiles,
Sans que jamais elle ait fait action
| 3065 | Qui peut faire juger |
Que de mon mal elle eut compassion.
ALCIRON
Donc l'amour d'une bergère ingrate
Te tourmente si fort,
Et tu ne peux ravoir ta liberté
| 3070 | Des mains de cette fille ? |
Vois-tu Tirinte, et tiens cela de moi,
On ne se doit jamais
Tellement enfoncer
Aux bourbiers de l'amour,
| 3075 | Que quand on le voudra |
Les pieds l'on n'en retire.
TIRINTE
Aussi bien comme toi
Je sais ce qu'il faut faire :
Mais de le pouvoir faire,
| 3080 | Ô cher ami, cela m'est défendu. |
ALCIRON
Si sais-je bien que de ces passions,
Et que de ces transports,
Dont les amants remplissent les oreilles
De ces jeunes beautés,
| 3085 | Qui les vont écoutant, |
Il en reste toujours
Bien moins dedans leurs coeurs
Que dedans leurs discours,
Et je sais bien encore beaucoup mieux,
| 3090 | Que l'amour n'a de vie |
Qu'autant qu'il plaît au coeur qui veut aimer ;
Et que ce dieu, ce dieu que nous feignons
Vaincre avec des yeux
Les hommes et les dieux,
| 3095 | N'a sur nous nul pouvoir |
Que par notre vouloir :
Et de là je conclus,
Quoi que tu saches dire,
Que de ce mal ton âme guérira
| 3100 | Alors qu'il lui plaira. |
L'on dit qu'amour est un puissant désir
De sa perfection,
Par l'union du bien qui nous défaut :
Crois moi, Tirinte, amour est au contraire
| 3105 | Un défaut de raison, |
Un accès violent,
Qu'un désir mal réglé
Avec l'oisiveté
Conçoit dedans notre âme,
| 3110 | Et qui n'est maintenu |
Que par l'espoir véritable ou menteur
D'un plaisir prétendu.
Donc, berger, pour guérir de ce mal
Le plus certain remède
| 3115 | C'est de vouloir guérir ; |
Car tout le mal que l'amour nous peut faire
Git en la volonté :
Mais rien n'est de si libre
Que cette volonté :
| 3120 | Car tous les fers et toutes les prisons, |
Toutes les dures chaînes
Des plus cruels tyrans,
Ne sauraient asservir
La liberté du moindre des humains,
| 3125 | Au moins s'il ne le veut. |
TIRINTE
Alciron mon ami,
Savoir que c'est que le mal qui me blesse,
À ma douleur ne sert pas de remède,
Que ce soit un désir,
| 3130 | Ou le défaut d'une raison malsaine, |
Ou l'accés violent
D'un espoir prétendu,
Cela me sert de peu :
Tant y a qu'il est vrai,
| 3135 | Quoi que ce mal puisse être, |
Qu'enfin, ami, c'est le plus violent,
C'est le plus incurable,
Que jamais un amant
Ait souffert en aimant.
| 3140 | Incurable, ô berger, |
D'autant que ma blessure
N'espère guérison
Que du fer qui l'a faite,
Et l'inhumaine et sauvage beauté
| 3145 | De ma bergère à tel point est venue, |
Que l'insensible et cruelle qu'elle est
Ne daigne voir le mal qu'elle m'a fait,
Ou le voyant les coups en désadvoue,
Encore que chacun
| 3150 | Connaisse bien, que sans plus de ses mains |
Peuvent venir de si profondes plaies,
Et que nul ne saurait
Tant de flammes produire
Que l'oeil de Sylvanire.
ALCIRON
| 3155 | Et qu'est-ce qu'elle dit |
Quand ton mal tu lui contes ?
TIRINTE
Mais en fait-elle conte ?
ALCIRON
Elle ne répond rien ?
TIRINTE
Si fait, mais jamais bien.
ALCIRON
| 3160 | Peut-être un autre elle aime ? |
TIRINTE
Ce n'est donc qu'elle-même.
ALCIRON
Mais comment se peut-il
Que l'amour ne la touche ?
TIRINTE
Non plus que si c'était
| 3165 | Une insensible souche. |
ALCIRON
Prends courage, Tirinte,
Puisque nul jusqu'ici
Ne possède son ame,
L'on prend plus aisément
| 3170 | La place qui n'est point |
Par un autre occupée.
TIRINTE
Tout au rebours ce point me désespère,
Car si son coeur avait été blessé
Je le croirais sensible,
| 3175 | Et pourrais espérer |
En la servant d'en pouvoir autant faire :
Mais quel espoir puis-je avoir, Alciron,
D'aimer cette sauvage,
Qu'amour jamais ne peut apprivoiser ?
| 3180 | Aussi de telle sorte |
Ce penser me travaille,
Qu'il faut, ami, que je prenne à la fin
La résolution
Qu'aux plus irrésolus
| 3185 | Le désespoir apporte. |
Je me résous, puisque le ciel le veut,
Non seulement d'éloigner la cruelle
Par un lointain voyage,
Mais d'un courage d'homme
| 3190 | Sortir enfin, oui sortir à la fin |
De ce honteux servage,
Rompre les noeuds, éteindre tous les feux
D'amour et d'elle.
ALCIRON
Ah ! Résolution
| 3195 | Vraiment digne de toi. |
TIRINTE
Oui pour certain je veux enfin sortir
Des mains de la cruelle,
J'ai de ma patience
Rompu toutes les chaînes,
| 3200 | Je veux ravoir ma chère liberté : |
Mais sais-tu bien, Alciron mon ami,
Comment ? Et quel chemin
Je me résous de prendre ?
Des cendres du tombeau
| 3205 | Je veux les feux éteindre |
D'une telle chimère,
Et par le seul trépas
Je me veux éloigner
De cette servitude,
| 3210 | Et je crois bien qu'aujourd'hui le destin |
N'a tes pas addresés
Par où les miens devaient prendre leur route,
Qu'avec prévoyance,
Parce qu'il ne veut pas,
| 3215 | Ce très juste destin, que par ma mort |
Meure aussi la mémoire
Du beau feu qui me brûle,
Sachant bien que jamais
Pour un plus beau sujet
| 3220 | Une plus belle flamme |
Ne s'éprit dans une âme :
Il nous a fait rencontrer en ce lieu,
Afin, berger, qu'en ton sein je remisse
L'histoire pitoyable
| 3225 | De mes tristes amours, |
Et que toi, cher ami,
Fidèle secrétaire,
Lorsque je serai mort,
Pour mémoire éternelle,
| 3230 | Tu mettes sur ma tombe ; |
Voila l'effet des plus beaux yeux du monde :
Peut-être un jour ces mêmes yeux lisant
En ton écrit leurs dédains et ma peine,
Quelque pitié, quoique tardive et vaine,
| 3235 | Leur ira dérobant |
Des souspirs et des larmes :
Que si dedans le sein
De cette belle il en tombe une seule,
Ou bien parmi mes cendres,
| 3240 | Je tiens déjà les peines que j'endure |
Pour ma plus belle gloire,
Et ma mort pour victoire.
ALCIRON
Que parles-tu de larmes,
De cercueil et de mort ?
| 3245 | Amour donne la vie |
À tout cet univers,
Et tu penses, Tirinte,
Que pour un seul Tirinte
Il cesse d'être amour :
| 3250 | Non, non, ce ne sont pas |
Effets d'amour ceux desquels tu te plains,
Tous ces désirs de mort,
Et tous ces désespoirs
Ne viennent pas d'amour,
| 3255 | Mais d'un démon contraire |
Qui le veut contrefaire.
Lorsque tu seras mort
Quel bien recevras-tu,
Et quel allègement
| 3260 | Dans la tombe relante |
Au mal qui te tourmente ?
Il faut chasser de toi
Cette vaine folie,
Et te ressouvenir
| 3265 | Que tout amant est obligé de vivre, |
Pour ne priver celle qu'il aime tant,
Quoiqu'elle soit cruelle,
D'un serviteur fidèle.
TIRINTE
Mais Alciron, ne faut-il pas mourir
| 3270 | Ayant perdu tout espoir de guérir ? |
ALCIRON
L'homme vivant peut toujours espérer.
TIRINTE
Sans espoir espérer
N'est pas d'homme d'esprit.
ALCIRON
C'est d'homme de courage.
TIRINTE
| 3275 | Non pas prudent ni sage. |
ALCIRON
Le désespoir nous témoigne bien mieux
Un esprit imprudent.
TIRINTE
Mais la raison quelquefois nous l'apprend,
Et puis du mal l'extrême violence
| 3280 | De la raison bien souvent nous dispense ; |
Enfin quoi que ç'en soit,
Vois-tu bien, Alciron,
Ma résolution
Est telle que je dis,
| 3285 | Car je veux à ce coup avec sa cruauté |
Mettre fin à ma peine.
ALCIRON
Arrête, attends un peu,
Tirinte écoute moi.
TIRINTE
Ô le cruel ami !
ALCIRON
| 3290 | Attends un peu Tirinte, |
Et tu verras peut être
Que cette cruauté
Que tu blâmes en moi
Te donnera la vie.
| 3295 | Vois-tu, berger, j'eusse bien desiré |
De voir ton coeur libre des passions
Dont amour te tourmente :
Mais puisqu'il ne se peut,
Et que je vois que ta raison trop faible
| 3300 | Cède à la violence |
Dont cet amour t'offense :
Je te promets par le gui de l'an neuf,
Pourvu que tu me crois,
De mettre entre tes mains
| 3305 | Cette belle cruelle |
Avant qu'il soit demain.
TIRINTE
Avant qu'il soit demain
Cette belle cruelle
Tu mettras en mes mains ?
| 3310 | Ô cher ami ! Qu'est-ce que tu promets ? |
ALCIRON
Je ne te promets rien
Qu'en effet je ne fasse.
TIRINTE
Puis-je espérer une si grande grâce ?
ALCIRON
Espère si tu crois,
| 3315 | Tirinte, que je t'aime. |
TIRINTE
Mon malheur est trop grand,
Et ce bien trop extrême.
ALCIRON
Plus grande est l'amitié
Que te porte Alciron.
TIRINTE
| 3320 | Je le crois ; mais... |
ALCIRON
| Mais qu'est-ce que ce mais ? |
TIRINTE
Mais, ô berger, tu prends un pesant faix,
Quand tu prétends supporter mon malheur.
ALCIRON
Non, je ne prétends rien
Que je ne parachève,
| 3325 | Je te la remettrai |
Dans demain, cette belle,
Si bien en ta puissance,
Que nul que nous n'en aura connaissance,
Et seulement, Tirinte, résous-toi
| 3330 | De ne point perdre alors |
L'occasion qui se présentera.
TIRINTE
Mais Alciron, et pour qui te tiendrai-je,
Si de tes mains je reçois ce bonheur.
ALCIRON
Tiens moi pour ton ami,
| 3335 | Et pour ton serviteur. |
TIRINTE
Mais plutôt pour mon dieu,
Pour mon dieu puis-je dire,
Puisque tu me rendras
Une seconde vie,
| 3340 | Que je suis obligé |
D'employer à jamais
Pour te faire service.
ALCIRON
Ces beaux discours ne conviennent pas bien
À notre affection :
| 3345 | Aime moi seulement |
Autant comme je t'aime,
Et je m'estimerai
Mieux que recompensé :
Mais sans plus retarder,
| 3350 | Allons, berger, mettre la main à l'oeuvre. |
SCÈNE VI, Sylvanire Fossinde
SYLVANIRE
Ne croyez pas, Fossinde,
Que je sois oublieuse
De ce que j'aI promis,
Pour le souffrir l'amour que je vous porte,
| 3355 | Ô ma soeur, est trop forte. |
J'ai fait envers Tirinte
L'office que j'ai du :
Mais...
FOSSINDE
J'entends ce langage,
N'en dites davantage :
| 3360 | Mais le cruel berger, |
N'est-il pas vrai, bergère,
Ne s'en soucie guère ?
Je l'avais toujours cru
Que cette âme insensible
| 3365 | En userait ainsi, |
Je ne suis point trompée,
Et contre mon espoir
Rien ne m'est advenu.
Que pouvais-je prétendre
| 3370 | De ce coeur de rocher, |
Sinon toute dureté ?
J'ai honte seulement
Que Sylvanire ait su de ma folie
L'accès trop véhément :
| 3375 | Mais, ma soeur, excusez |
En votre chère soeur
Ce mal qui ne pardonne,
Ce dit-on, à personne,
Et ne laissez d'aimer
| 3380 | Cette triste Fossinde |
Autant que vous faisiez.
SYLVANIRE
Je plains, Fossinde, et ne le puis nier,
Le mal qui vous tourmente :
Mais je le plains, d'autant
| 3385 | Que je le vois sans espoir de remède : |
Et croyez moi que si je connaissais
Que ce coeur arrogant
Peut être surmonté,
Je ne vous dirais pas
| 3390 | Ce que je vous en dis : |
Mais soyez sûre, et n'en doutez jamais,
Entre tous les bergers
Des rives de Lignon,
Tirinte est le moins digne
| 3395 | D'avoir votre amitié. |
Si vous saviez avec quelles paroles
L'indiscret m'en parla,
Vous diriez avec moi,
Que de tous les humains
| 3400 | Il mérite le moins |
Que vous le regardiez.
Et c'est pourquoi, si vous m'en voulez croire,
Laissez-le là, ma soeur,
L'impertinent qu'il est,
| 3405 | Et faites lui paraître |
Qu'il ne meritait pas
L'honneur qu'on lui faisait.
Pour moi, je le confesse,
Si ce malheur m'arrivait comme à vous,
| 3410 | Je veux dire d'aimer |
Ainsi comme vous faites,
Je pourrais supporter
Tout, sinon le dédain :
Mais du mépris les coups sont si sensibles,
| 3415 | Que je ne puis penser |
Que les liens d'amour,
Pour forts qu'ils puissent être,
Un seul moment me sussent arrêter.
Considérez, Fossinde,
| 3420 | Ce que Fossinde vaut, |
Et ce que peut valoir
L'ingrat Tirinte avec son arrogance.
Considérez, ma soeur,
Que ce jeune berger
| 3425 | Fera toute sa gloire |
De votre deshonneur ;
Et comment pouvez-vous,
Ayant tant de mérite,
Aimer qui ne vous aime ?
| 3430 | Mais quel berger encore ? |
Le plus méconnaissant,
Le plus ingrat berger,
Et le plus insolent
Qui jamais eut la houlette en la main.
| 3435 | Laissons-le là, Fossinde, |
Laissons-le, et m'en croyez,
Il ne manquera pas
D'autres bergers au monde
Mieux faits encor que lui,
| 3440 | Qui sauront reconnaître |
L'honneur que celui-ci
Imprudemment dédaigne.
FOSSINDE
Ah Sylvanire ! Ah dieu qu'il est aisé
De parler sagement,
| 3445 | Quand on n'est pas amant. |
SCÈNE VII, Fossinde, Echo.
FOSSINDE
À qui faut-il que mon mal je raconte,
Puisque déjà de moi-même j'ai honte,
Et qu'il ne faut jamais plus espérer
Ce que l'amour m'a tant fait désirer.
| 3450 | Nymphe des bois qui te plais à redire |
Le triste accent de celui qui soupire,
C'est à toi seule à qui je veux conter
Le mal cruel qui me fait lamenter.
Réponds-moi donc pour soulager ma peine :
| 3455 | Que m'acquerra cet amour inhumaine ? |
ECHO
| Hayne. |
FOSSINDE
Que deviendra cet espoir décevant
Qui m'a promis tant de bien ci-devant ?
ECHO
De vent.
FOSSINDE
Et que faut-il que fasse de bonne heure
L'ardente amour qui dans mon coeur demeure ?
ECHO
Meure.
FOSSINDE
| 3460 | Et quels seront, si l'amour ne vit plus, |
Les beaux desseins que j'avais faits dessus ?
ECHO
Déçus.
FOSSINDE
Que dois-je croire en ma peine présente ?
Que fait l'espoir qui quelquefois augmente ?
ECHO
Mente.
FOSSINDE
Et quel loyer dois-je donc présumer
| 3465 | D'avoir, de l'oeil qui me vient enflammer ? |
ECHO
| Amer. |
FOSSINDE
Amour cruel sont-ce donc là tes charmes ?
Que deviendront à la fin tant d'alarmes ?
ECHO
Larmes.
FOSSINDE
Ô vous amants qui lui gardez la foi,
Voyez à quoi m'a reduit cet émoi.
ECHO
Et moi ?
FOSSINDE
| 3470 | Malheureuse fortune, |
Impitoyable amour,
Ô destin rigoureux !
Que sera-ce de moi ?
Et quelle fin mettrez vous à mes peines ?
| 3475 | Insensible berger, |
Dénaturé berger,
Ô berger imprudent,
Cesseras-tu jamais
De suivre qui te fuit,
| 3480 | Et fuir qui te suit ? |
Mais comment puis-je croire
Que ce destin, ce destin tant injuste
Dans le ciel soit écrit ?
Dans le ciel où jamais
| 3485 | L'injustice ne fut ? |
Peut-être echo de mon tourment se moque :
Retentons de nouveau
L'oracle de la nymphe.
Ma voix encore un coup à parler te semond :
| 3490 | Que ferons-nous echo contre ce grand démon ? |
ECHO
| Aimons. |
FOSSINDE
Aimer, mais qui pourrait aimer quand on ne l'aime ?
Echo c'est ce me semble une folie extrême :
ECHO
Aime.
FOSSINDE
De ce conseil nouveau nymphe je m'ébahi :
Mais le suivant mon coeur sera-t-il réjoui ?
ECHO
Oui.
FOSSINDE
| 3495 | Est-il vrai que le ciel à mon désir consente, |
Et que je puisse enfin obtenir mon attente ?
ECHO
Tente.
FOSSINDE
Et ce coeur de rocher cause de mon tourment,
Quel le verrai-je enfin si j'aime constamment ?
ECHO
Amant.
FOSSINDE
Ne te mocques-tu point du tourment que j'endure ?
| 3500 | Et quelle guérison aurai-je à ma blessure ? |
ECHO
| Sûre. |
FOSSINDE
Heureux trois fois mon coeur tu te peux estimer :
Mais pour cueillir ce fruit comment faut il semer ?
ECHO
Aimer.
FOSSINDE
En cet art je ne suis, nymphe, que trop savante :
Mais quelle récompense à l'amour violente ?
ECHO
Lente.
FOSSINDE
| 3505 | Lente il n'importe pas, |
Pourvu que d'un moment
Elle devance au moins
L'heure de mon trépas.
SCÈNE VIII, Satyre, Fossinde.
SATYRE
Elle s'en veut aller,
| 3510 | Gardons qu'elle n'échappe, |
Jamais occasion
Ne se trouva plus belle,
Personne n'est ici :
Amour à mes desseins
| 3515 | Sois ce coup favorable. |
FOSSINDE
Dieu voici le satyre,
Sois Diane à mon aide.
SATYRE
Avant qu'user avec elle de force
Il nous faut essayer
| 3520 | Celle de la prière, |
Les faveurs sont plus douces
Que ces belles nous donnent
De leur bon gré, que celles qu'on ravit
Contre leur volonté.
FOSSINDE
| 3525 | Il s'approche de moi, |
Dois-je fuir, ou dois-je demeurer ?
Fuir, il est plus vite :
De demeurer aussi,
Le séjour en ce lieu
| 3530 | N'est pas peu dangereux : |
Ah fâcheuse rencontre !
SATYRE
Quel bon démon conduit ici mes pas
Où je te vois Fossinde,
Fossinde que j'adore,
| 3535 | Fossinde de mon coeur |
Le plus ardent désir ?
Il faut bien que ce jour
Marqué de blanc me soit saint et sacré,
Et que le souvenir à jamais m'en demeure.
FOSSINDE
| 3540 | Il parle doucement, |
Il faut que je m'essaye
Avec la douceur
De tromper ses desseins :
Car tromper le trompeur
| 3545 | Avec son artifice, |
C'est un effet propre de la justice.
SATYRE
Tu parles seule, et tu ne réponds point
À cet amant qui n'aime que tes yeux,
Qui consumé par eux,
| 3550 | Comme au soleil ardent |
L'on voit fondre la neige,
Et tu ne l'aimes point ?
Mais comment se peut-il
Que tu brûles mon coeur,
| 3555 | Et gèles de froideur ? |
Car si, comme l'on dit,
Nul ne saurait donner
Ce qu'il n'a pas, ô dieu ! Comment, Fossinde,
Me peux-tu bien donner
| 3560 | Une si grande amour, |
Puisque tu n'en as point ?
FOSSINDE
Ah ! Je n'en ai que trop.
SATYRE
Sont-ce pas des miracles
Et d'amour et de toi ?
| 3565 | D'amour qui m'a pu vaincre, |
Moi qui suis invincible,
Et de toi belle à qui j'offre mon coeur,
Et de qui l'oeil cruel
Étant vainqueur ne daigne être vainqueur ?
| 3570 | Je ne suis pas, ô nymphe impitoyable, |
À dédaigner comme tu peux penser,
Et quelquefois si tu tournes les yeux
Sur mon affection,
Et sur ce que je vaux,
| 3575 | Je ne crois pas qu'enfin ton jugement |
Ne soit en ma faveur.
FOSSINDE
Ô le beau serviteur !
Jamais de ton mérite,
Gentil Satyre, et crois qu'il est ainsi,
| 3580 | Je n'ai douté, ni de l'affection |
Que tu m'as fait paraître ;
Mais seulement, vois-tu, je le confesse,
L'erreur commune où mes compagnes sont
De fuir les satyres,
| 3585 | Est cause que comme elles |
Aussi je t'ai fui.
SATYRE
Tes compagnes, Fossinde,
Sont des petites folles,
Qui ne savent connaître
| 3590 | Ceux qui valent le mieux, |
Qui ne vont estimant
Le prix de toute chose
Qu'à leur opinion.
Mais si comme elles doivent,
| 3595 | Sans s'arrêter à quelques apparences |
De ces délicatesses
Qui ne sont plus en nous,
Elles voulaient juger de nos mérites ;
Crois moi, Fossinde, elles nous aimeraient
| 3600 | Autant qu'elles nous fuient, |
Ces délicates filles,
Ces jeunes affectées,
Qui ne savent encore
Que c'est que vivre, et se vont figurant
| 3605 | D'être les plus prudentes |
Et les plus entendues,
De toute la contrée.
Mais toi, Fossinde, en qui le ciel a mis
Non seulement la beauté du visage,
| 3610 | Mais de l'esprit les qualités plus belles, |
Sois juge de ma cause,
Et vois si j'ai raison
De les dire ignorantes,
Alors qu'elles choisissent
| 3615 | Ces petits pastoureaux, |
Qui semblent à des filles
En garçons revêtues,
Et s'en vont nous fuyant,
Non pour autre raison,
| 3620 | Tu le sais bien, bergère, |
Sinon d'autant qu'on nous voit au visage
Les signes très certains
D'un généreux courage,
Parce que nous avons
| 3625 | Des bras forts et nerveux, |
Des rides sur le front,
Du poil partout le corps,
Et que dessous nos pas
On voit trembler la terre,
| 3630 | Ces petites fillettes, |
Que vous nommez bergers,
Vous font entendre, ô dieu quelle folie !
Que nous sommes grossiers,
Incapables d'amour,
| 3635 | Ou pour le moins de ses délicatesses. |
Que nous n'entendons pas
Comme il vous faut servir,
Et disent que l'amour
Étant enfant n'aime rien que l'enfance,
| 3640 | Étant petit n'aime que la douceur, |
Et qu'on ne voit en nous
Que des choses contraires
Aux humeurs de l'amour.
Mais dites-moi, sont-ce des jeux d'enfants,
| 3645 | Ah petites follettes ! |
Que les jeux dont amour
Enseigne les leçons ?
Ce sont des jeux d'enfants
Ceux que l'on voit que la nourrice fait
| 3650 | Avec le petit, |
Qu'elle tient attaché
Au bout de son tétin.
Ce sont des jeux d'enfants
De jouer aux épingles,
| 3655 | De jouer aux noisettes |
Au jeu de la fossette :
Mais croyez-moi, mes filles croyez-moi
Ce n'est pas jeu d'enfant
Que celui de l'amour.
| 3660 | Amour enseigne bien |
Un plus beau jeu que celui des enfants,
Ne vous y trompez pas ;
Et si vous le saviez
Vous diriez avec moi
| 3665 | Que ces jeunes puceaux, |
Ces tendres jouvenceaux,
Ces petites fillettes,
Et j'entends vos bergers
Enjolivés comme des jeunes filles,
| 3670 | S'ils se veulent jouer |
Qu'ils aillent au tétin,
Qu'ils caressent, s'ils veulent,
Comme au berceau les nourrices qu'ils ont,
Qu'ils jouent aux épingles,
| 3675 | Qu'ils jouent aux noisettes |
Au jeu de la fossette,
Et qu'ils laissent aux hommes,
Aux hommes courageux,
Et tels comme nous sommes,
| 3680 | Le propre jeu des hommes. |
FOSSINDE
Je vois que tu dis vrai,
Gentil Satyre, et que par tes raisons
Mes compagnes ont tort :
Mais réponds-moi, n'est-il pas vrai qu'amour
| 3685 | Se plaît en la beauté ? |
À part.
Je veux de cette sorte
L'entretenant pousser toujours le temps,
Qui sait, quelqu'un viendra
Qui m'ôtera des mains de cette bête.
SATYRE
| 3690 | En la beauté, dis-tu, |
Je ne le nie pas ;
Mais que voit-on en nous
Où la beauté ne soit très apparente ?
FOSSINDE
La belle opinion !
SATYRE
| 3695 | La taille droite et de belle hauteur, |
Les jambes bien plantées,
L'estomac relevé,
La carrure bien faite ;
Que nous faut-il que doit avoir un homme ?
FOSSINDE
| 3700 | Il est certain, mais que répondrons-nous |
À ceux qui nous diront,
Tout ainsi que des chèvres
Ils ont les pieds fendus.
SATYRE
Et la belle Venus
| 3705 | N'a-t'elle pas choisi |
Pour son mari ce boiteux de Vulcan ?
FOSSINDE
Mais si l'on te reproche
Que l'estomac que tu portes velu
Ressemble au bois touffu,
| 3710 | Où l'on ne voit que des ronces piquantes, |
Que leur répondras-tu ?
SATYRE
Je leur dirai que Mars
L'avait fait tout de même,
Et toutefois que la belle Cypris
| 3715 | Ne l'eut point à mépris. |
FOSSINDE
Et cette barbe encore tant épaisse ?
SATYRE
Telle l'avait cet invincible Hercule,
Hercule le dompteur
Des monstres de la terre,
| 3720 | Et toutefois Dejanire l'aima. |
FOSSINDE
Et ces petites cornes ?
SATYRE
Ah follâtre bergère,
Et vous et vos compagnes
Les devez bien aimer,
| 3725 | Si chacun pour le moins |
Aime bien ce qu'il fait.
FOSSINDE
Jamais, jamais, au moins que je le sache,
Des cornes je ne fis.
SATYRE
Ce que par le passé
| 3730 | Tu n'as pas fait encore, |
À l'avenir tu les feras peut-être,
Ne les dédaigne pas,
C'est quelquefois le meuble plus certain
Qui soit au mariage.
| 3735 | Mais outre tout cela |
Il ne faut pas, Fossinde,
Les cornes dédaigner,
La lune est bien cornue,
Et le mont de Lathmie
| 3740 | Est bien témoin qu'un jeune Endymion |
Ne l'a pas dédaignée.
Bacchus eut bien des cornes,
Et toutefois la belle Cadienne
Ne fut-elle pas sienne ?
FOSSINDE
| 3745 | Il est vrai, je l'avoue, |
Jusques ici mes compagnes et moi
Avons eu tort de ne vous aimer pas,
Puisque tant de beauté
Se voit en vos visages.
| 3750 | Et pource à l'advenir, |
Satyre, je le veux,
Je veux que tu te nommes
Serviteur de Fossinde.
SATYRE
Ah dès longtemps déjà je le suis bien.
FOSSINDE
| 3755 | Mais je dis serviteur |
Que Fossinde aimera
Autant comme il mérite.
SATYRE
Mais dis que je désire.
FOSSINDE
Autant que tu désires.
SATYRE
| 3760 | Ô bienheureux Satyre ! |
FOSSINDE
Mais sois modeste, et ne me touche point.
SATYRE
Donc de ton amour
Donne moi quelque gage.
FOSSINDE
Et qu'est-ce que tu veux,
| 3765 | Regarde bien ce que tu me demandes, |
Car un amant se doit sur toute chose
Toujours montrer discret.
SATYRE
Permets, belle bergère,
Qu'en te baisant je touche
| 3770 | Ton beau sein et ta bouche. |
FOSSINDE
Le délicat baiser ;
Cela ne se peut pas.
SATYRE
Il se peut si tu veux,
Et rien que ton vouloir
| 3775 | Ne me peut retarder |
Le bien que je désire.
FOSSINDE
Non, Satyre, non, non,
Cela ne se peut pas,
Nous sommes ignorantes,
| 3780 | Nous autres jeunes filles, |
Nous ne savons comment il faut baiser.
SATYRE
Je te le veux apprendre,
Et si je ne veux rien
Pour ton apprentissage.
FOSSINDE
| 3785 | Retire-toi Satyre, |
Ou bien je m'en irai :
Dieu ! Nul ne viendra-t-il
Pour m'ôter de ses mains ?
SATYRE
Je prends bien à la course
| 3790 | Les chevreuils et les daims, |
Ne t'atteindrai-je pas ?
FOSSINDE
Satyre laisse-moi,
Ou de ce fer bientôt je punirai
Ta lâcheté.
SATYRE
Ce serait bien plutôt
| 3795 | Extrême lâcheté, |
Pour crainte de la mort ;
De perdre le profit
D'une telle rencontre.
FOSSINDE
Puisque la force est inutile ici
| 3800 | Recourons à l'astuce. |
SATYRE
Qu'est-ce que tu me dis ?
FOSSINDE
J'ai dit, Satyre, et je le dis encore
Que je veux bien faire l'apprentissage
De ce que tu me dis :
| 3805 | Mais connaissant l'extrême affection |
Qui te transporte, et la très grande force
Que la nature a voulu mettre en toi,
Je l'avoue, il est vrai,
Je crains.
SATYRE
Et que crains-tu ?
FOSSINDE
| 3810 | Je crains que transporté |
De cette amour trop grande,
Me tenant en tes bras,
Tu n'étreignes si fort
Ces liens amoureux,
| 3815 | Sans penser de le faire, |
Que j'en étouffe.
SATYRE
Ah petite follâtre,
Non, non, ne le crains pas.
FOSSINDE
J'en ai peur toutefois.
SATYRE
Il est bien vrai, bergère, que je t'aime,
| 3820 | Et d'une amour extrême. |
FOSSINDE
Et que ta force est grande.
SATYRE
Elle l'est, il est vrai,
Plus qu'on ne saurait dire.
FOSSINDE
N'ai-je donc pas raison
| 3825 | D'en avoir peur ? |
SATYRE
| Ne crains point, ma mignonne. |
FOSSINDE
Et quand je serai morte
Te fâchera-t-il pas ?
SATYRE
J'aimerais mieux la mort :
Mais pour si sotte crainte
| 3830 | Je ne veux pas aussi |
Que nous perdions si belle occasion.
FOSSINDE
Ni moi non plus, je te veux bien complaire :
Mais sais-tu bien pour m'ôter toute crainte
Ce qu'il nous faudrait faire ?
SATYRE
| 3835 | Dis-le Fossinde. |
FOSSINDE
| Il faudrait attacher |
Tes fortes mains de sorte
Qu'en ce transport où tu te trouveras
Tu ne me puisses nuire.
SATYRE
Vois-tu, Fossinde, afin de t'assurer
| 3840 | Je le veux bien, tiens, mes bras sont à toi, |
Attache les ainsi qu'il te plaira.
FOSSINDE
Je vois bien que tu m'aimes,
Aussi te veux-je aimer,
Gentil Satyre, ainsi qu'il te plaira,
| 3845 | Et pour plus de faveur, |
Je veux que de mon arc
La corde nous prenions
Pour servir de liens.
SATYRE
Ô doux liens combien vous tiens-je chers,
| 3850 | Étant noueés de la plus belle main |
Qui fut jamais au monde.
Nouez, serrez autant qu'il vous plaira,
Déjà d'autres liens
Bien plus forts que ceux-ci
| 3855 | M'étreignent beaucoup mieux. |
FOSSINDE
Ces noeuds ne rompront pas,
Quelque force qu'il ait.
SATYRE
Encor que ces liens
Fussent beaucoup plus faibles,
| 3860 | Je ne les romprais pas : |
Car jamais, ô Fossinde,
De ton vouloir je ne m'éloignerai :
Mais qu'est-ce que tu fais ?
FOSSINDE
Je veux lier, Satyre,
| 3865 | Comme tes mains, tes jambes trop legères ; |
Car je crains que l'ardeur
De ton affection
Encor avec les jambes
Ne me fît quelque outrage.
SATYRE
| 3870 | Qui le coeur m'a lié |
Peut bien comme il voudra
Me lier tout le corps :
Fais donc ce que tu veux,
Et prends ce témoignage
| 3875 | De ton pouvoir sur moi, |
Afin qu'à l'avenir
Tu ne redoutes plus
De ma force trop grande
L'extrême violence.
| 3880 | Or sus voilà le satyre lié |
Ainsi comme il t'a plu.
Or ma belle bergère
Il ne reste donc plus
Sinon que tu t'approches,
| 3885 | Pour prendre les leçons |
Que je t'avais promises.
FOSSINDE
Il n'est pas beau, Satyre, ce me semble,
De voir qu'une bergère,
Pour baiser son amant
| 3890 | S'en aille le chercher ; |
C'est pourquoi je te prie
De t'en venir ici.
SATYRE
Je le veux bien ; mais tu t'enfuis de moi.
FOSSINDE
Non, non, je ne fuis pas,
| 3895 | Je me promène un peu ; |
Et puis je te confesse
Que je me plais de te voir si léger.
Ô comme il saute bien,
Tu sembles à ces pies
| 3900 | Qui vont de branche en branche |
Sautant comme tu fais.
Or saute donc, Satyre,
Saute encore plus haut,
Un peu plus haut encore.
SATYRE
| 3905 | Mais où vas-tu ? |
FOSSINDE
Je reviens, attends-moi.
SATYRE
Elle s'en est allée,
Elle ne revient plus,
Ô trompeuse Fossinde,
| 3910 | Ô Fossinde perfide ; |
Tu t'en vas donc, ô bergère cruelle,
Et te moques de moi,
Après avoir connu
L'extrême affection
| 3915 | Que je te porte ; et bien je suis appris |
Je suis appris à jamais plus ne croire
Les feintes apparences
De ces trompeurs visages,
Qui ne portent aux yeux
| 3920 | Sinon toute douceur, |
Et n'ont dedans le coeur
Que toute cruauté.
Soyez appris, amants qui vous fiez
Aux discours de ces belles.
| 3925 | Dessous la belle fleur |
Le serpent est caché,
Et sous ces beaux visages
Des perfides courages.
LE CHOEUR
Heureux hommes qui fûtes
| 3930 | En ce temps où vous eûtes |
La nature pour loi, non pas pour tant de fruits
De la terre produits,
Mais seulement heureux pour n'avoir eu le vice
D'exécrable avarice.
| 3935 | En saison tant heureuse |
La bergère amoureuse
Au berger amoureux, sans nul déguisement,
Donnait contentement ;
Et lors à toute amour, amour était rendué,
| 3940 | Non comme ores vendue. |
Ce fut toi vaine idole
Qui fis dans ton école
Ce qui fut don d'amour, et faveur de Cypris,
Vendre pour certain prix,
| 3945 | Et qu'en ces paiments l'amoureuse monnaie |
Sans mise se renvoye.
C'est toi vice exécrable
Qui rends insatiable
En l'avare faim d'or le coeur de ce berger,
| 3950 | Et qu'il ne veut changer |
Ni permettre qu'Aglante épouse Sylvanire,
Quoi qu'elle le desire.
Mais si les sacrifices
Rendent les dieux propices,
| 3955 | Et si près du destin la raison fait séjour, |
Nous verrons vaincre amour :
Il vaincra, cet amour, et de si belles âmes
Il unira les flammes.
ACTE III
SCÈNE I, Hylas Aglante
HYLAS
Enfin berger que te saurais-je dire ?
| 3960 | Ta Sylvanire est bien la plus ingrate |
De toutes les bergères ;
C'est la plus arrogante,
La plus méconnaissante
Qui fut jamais, ni qui jamais sera.
| 3965 | Vois-tu, berger, ne te figure point |
Que quand toutes les femmes,
Mais je te dis les femmes, les plus femmes,
Ensemble seraient mises,
L'on en peut faire une femme plus femme
| 3970 | Que cette Sylvanire. |
AGLANTE
Ô dieu que me dis-tu ?
HYLAS
Je te dis, mon ami,
La pure verité.
Si je voulais avec des flatteries
| 3975 | Te retenir toujours en ton erreur, |
Je te dirais que tu peux espérer
Qu'elle se changera :
Mais je ne veux qu'un Aglante que j'aime,
Et que je tiens pour un autre moi-même,
| 3980 | Se paisse d'espérance, |
D'espérance trompeuse,
Et d'espérance enfin,
Qui ne sera jamais
Qu'à son désavantage.
AGLANTE
| 3985 | La rude main que la tienne, berger, |
Pour penser une plaie
Si sensible et cuisante.
HYLAS
La main trop pitoyable,
Le mal qu'on peut guérir
| 3990 | Rend souvent incurable. |
Mais quoi ! Berger, veux-tu que je te flatte ?
Je le veux comme toi,
Mais apris ne te plains
Si tu te vois deçu :
| 3995 | Il m'est aisé de te feindre des fables, |
Et de te les donner
Pour choses véritables.
Il m'est aisé de dire
Que j'ai vu Sylvanire
| 4000 | Tressaillir d'aise et de contentement |
Oyant le nom d'Aglante,
Que j'ai vu son bel oeil
Comme un soleil découvert de nuage,
Qu'un doux souris a mignardé sa bouche,
| 4005 | Et que son coeur a rendu témoignage |
Par des soupirs qu'il n'a peu retenir
De son amour trop forte.
AGLANTE
Ah trop heureux ! Ah trop heureux berger.
HYLAS
Je te puis dire, Aglante,
| 4010 | Qu'après tant de soupirs |
D'une voix douce et tremblante d'amour
Elle m'a dit, Hylas
Assure mon Aglante
Que je suis son amante.
AGLANTE
| 4015 | Quelle douce parole ! |
HYLAS
Qu'après étant parti
Elle accourut en me disant, Hylas,
Hylas, Hylas, écoute encor, Hylas ;
Et qu'étant près de moi
| 4020 | Elle me dit avec un doux sourire, |
Dis-lui que Sylvanire
N'aime qu'Aglante, et qu'Aglante sera
Celui que Sylvanire
À jamais aimera.
AGLANTE
| 4025 | Ô dieux ! ô dieux ! |
HYLAS
| Et pour lui rendre preuve |
De ce que de ma part
Tu lui diras, porte lui, me dit-elle,
Ce noeud que je te donne,
Qu'il le prenne pour gage
| 4030 | De ce noeud gordien |
Qui retient mon courage
Avec le sien.
AGLANTE
Ah berger mon ami,
Que ne me donnes-tu
Ce cher présent que ma belle m'envoye ?
| 4035 | Pourquoi retardes-tu |
Un tel contentement
À ce berger qui t'aime ?
HYLAS
Comment, Aglante, es-tu sorti du sens ?
Penses-tu que je l'aie,
| 4040 | Ce noeud que je te dis ; |
Ni que cette cruelle
M'ait tenu les discours,
Que je te fais ? Ah désabuse toi,
Jamais elle n'en eut
| 4045 | La moindre intention. |
Voyez, ô dieux ! Comme on croit aisément
Tout ce que l'on désire :
Je t'ai dit, ô berger,
Que si je le voulais,
| 4050 | Afin de te complaire, |
Pour choses véritables
Je te dirais des fables.
AGLANTE
Il n'est donc pas vrai ?
HYLAS
Mais comment vrai, berger ?
| 4055 | Ah tant s'en faut qu'elle ait eu quelque envie |
D'user de ces paroles,
Qu'au contraire, vois-tu,
D'un propos dédaigneux,
Quand j'ai pensé lui dire
| 4060 | L'amour que tu lui portes, |
Elle en a fait risée,
Elle s'en est mocquée,
Comme si ton service
Et ton affection,
| 4065 | L'orgueilleuse qu'elle est, |
Étoient trop peu de chose.
Le cruel animal,
Le superbe animal,
Qu'une femme qui sait
| 4070 | Qu'à quelqu'un elle plaît. |
AGLANTE
Il n'est donc pas vrai ?
HYLAS
Il est certain, berger, qu'il n'est pas vrayi,
Et si certain, te dis-je,
Que jamais, mais jamais
| 4075 | Tu ne dois espérer |
Que ce coeur glorieux,
Cette âme outrecuidée,
Pour toi puisse changer.
AGLANTE
Ah pauvre et triste Aglante !
| 4080 | Que sera-ce de toi ? |
HYLAS
Laisse, laisse les plaintes,
Et te souviens, berger,
Qu'il est honteux à l'homme de courage
De pleurer pour un mal
| 4085 | Auquel, s'il veut, il peut donner remède. |
AGLANTE
Et quel remède, Hylas, y trouves-tu ?
HYLAS
Celui de ta vertu.
Ressouviens-toi, berger,
Qu'Aglante est homme, et Sylvanire femme,
| 4090 | Et qu'homme, c'est à dire |
Celui qui doit la terre dominer,
Et que femme au contraire,
C'est à dire l'esclave
Des volontés de l'homme,
| 4095 | Et que cette vertu |
Qu'au coeur de l'homme a mise la nature,
Ne se doit pas soumettre,
En renversant les lois,
Au pouvoir de la femme.
AGLANTE
| 4100 | Ah berger ! Ah berger ! |
Si pour ma guérison
Tu n'as autre raison,
Je vois mon mal d'éternelle durée :
Car tant s'en faut
| 4105 | Que l'homme soit au monde |
Pour commander, qu'au contraire tout homme
Qui se veut acquitter
Du nom d'homme qu'il porte,
Ne doit jamais penser,
| 4110 | Sinon qu'à la servir, |
Sinon qu'à l'adorer,
La femme que tu dis,
Et pour qui nous devons,
Pour dignement la pouvoir bien nommer,
| 4115 | Inventer quelque nom |
Digne de ses mérites,
Celui de femme étant peu digne d'elle,
Et qu'au défaut de quelqu'autre meilleur,
On peut dire déesse,
| 4120 | Déesse vraiment |
En ses perfections,
Déesse en ses beautés,
Déesse en ses vertus,
Deéesse en fin que seulement aimer
| 4125 | Ce serait profaner |
D'irrévérence une chose sacrée.
Mais que plutôt on doit pour ne faillir
Adorer et servir,
Comme la vraie idée
| 4130 | Où toutes les vertus, |
Où toutes les beautés,
Et les perfections
De la nature humaine
Sont en perfection.
HYLAS
| 4135 | Et telle est ta créance. |
AGLANTE
Et telle est ma créance,
Et telle aussi doit être
Celle de tous les hommes,
Sur lesquels la raison
| 4140 | Encore a quelque force. |
HYLAS
L'homme que la nature
A rendu si puissant,
Ne doit-il avoir honte
De se soumettre à quelqu'autre plus faible ?
AGLANTE
| 4145 | Si l'homme est le plus fort, |
C'est pour lui faire entendre
Qu'il a la force afin de la servir,
Cette femme plus faible :
Et ne vois-tu, berger,
| 4150 | Cette même ordonnance |
En toute la nature ?
Le cheval n'est-il pas
Beaucoup plus fort que l'homme ?
Et voudrais-tu que l'homme se soumît
| 4155 | À porter le cheval ? |
Et le boeuf n'est-il pas
Plus fort encor que l'homme ?
Et voudrais-tu que le boeuf pour cela
Mit l'homme à la charrue ?
| 4160 | Non, non, berger, crois-moi, |
Si l'homme a cette force,
C'est pour le servir mieux,
Ainsi que je t'ai dit,
Ce cher présent des cieux,
| 4165 | Cette femme admirable, |
Cette femme adorable,
Si parmi les mortels
Quelque chose admirable,
Quelque chose adorable
| 4170 | Est digne des autels. |
HYLAS
Que je te plains, Aglante,
D'avoir cette pensée.
AGLANTE
Mais que je me plaindrais
Si j'avais eu jamais autre pensée.
HYLAS
| 4175 | Qu'il les faille adorer ? |
AGLANTE
Qu'il les faille adorer.
HYLAS
Ces femmes imparfaites ?
AGLANTE
Ces femmes si bien faites.
HYLAS
Et nous soumettre à elles ?
AGLANTE
| 4180 | Et nous soumettre à elles. |
HYLAS
Quoi qu'elles soient cruelles ?
AGLANTE
Cruelles comme belles.
HYLAS
Ô pauvre Aglante, ou plutôt pauvre Adraste,
Adraste le plus fol
| 4185 | D'entre les plus grands fous ! |
Apprends de moi ceci,
La femme plus modeste
Est un fier animal,
Qui tant plus est aimé
| 4190 | Et tant plus fait de mal. |
AGLANTE
Au contraire la femme
Est un bien si parfait,
Que plus on l'aime et plus aimable elle est.
HYLAS
Tu la veux donc aimer
| 4195 | Quoi que j'en sache dire. |
AGLANTE
Mon vouloir n'est-il pas
Du tout à Sylvanire ?
HYLAS
Mais elle ne veut pas
Que tu l'aimes, berger.
AGLANTE
| 4200 | Mon coeur est immuable, |
Il ne saurait changer.
HYLAS
Tu ne veux donc point
Faire ce qu'elle veut.
AGLANTE
Voudrait-elle d'Aglante
| 4205 | Plus qu'Aglante ne peut ? |
Tu perds le temps, tu travailles en vain,
Hylas, assure-toi
Qu'amour n'est pas semblable à la chemise
Qu'on peut laisser pour en vêtir un autre,
| 4210 | Et toutefois semblable à la chemise |
Peut-être est-elle bien ;
Mais à celle, berger,
Dont la dernière fois
Hercule se vêtit,
| 4215 | Et de qui sans mourir |
Il ne put se défaire.
Amour dedans un coeur
Vient volontairement,
Mais par la volonté
| 4220 | D'un coeur fidèle il ne sort nullement. |
HYLAS
Ah misérable Aglante !
AGLANTE
Mais bienheureux Aglante !
HYLAS
N'est-tu pas malheureux
D'aimer sans être aimé ?
AGLANTE
| 4225 | Mais bienheureux Phoenix |
Aux rayons d'un soleil
Je me vois consumé.
HYLAS
Et quand tu seras mort
Que servira ta flamme ?
AGLANTE
| 4230 | Je la conserverai |
Toujours dedans mon âme.
HYLAS
Te voila bien, tiens-toi bien chaud, Aglante.
AGLANTE
J'aurai l'âme contente.
HYLAS
S'il est ainsi de peu tu te contentes :
| 4235 | Comment, berger, perdre l'âge et la peine, |
Tant de soupirs, tant de pleurs épandus,
Tant de soins employés,
Et vainement pour une fille ingrate ?
Et puis, ô dieux ! Pour toute recompense
| 4240 | Il te suffit d'en avoir au cercueil |
La vaine souvenance :
J'aimerais mieux en perdre tellement
Tous les ressouvenirs,
Que je n'eusse mémoire,
| 4245 | Non seulement d'elle ou de ses rigueurs, |
Mais de personne encore
Qui l'eût jamais connue.
AGLANTE
J'aimerais mieux, Hylas,
Et cela te suffise,
| 4250 | N'avoir jamais été |
Du nombre des vivants,
Que si j'avais vécu
Sans avoir vu la belle Sylvanire.
Et j'élirais plutôt
| 4255 | N'avoir jamais rien vu, |
Que si dès la même heure
Que mes yeux l'aperçurent
Mon coeur ne l'eût aimée.
Et je voudrais plutôt
| 4260 | N'avoir jamais aimé, |
Et si je tiens l'amour
Tout le bonheur du monde,
Que si l'ayant aimée,
Cette belle cruelle,
| 4265 | Mon amour à jamais |
Ne vivait éternelle.
HYLAS
Qu'est-ce que tu prétends ?
AGLANTE
De la servir.
HYLAS
Mais servir sans loyer
C'est ce me semble une grande imprudence.
AGLANTE
| 4270 | Ce m'est un heurt si grand |
D'aimer cette bergère,
Qu'amour m'a surpayé
Me la faisant aimer :
Il ne la faut aimer, cette belle cruelle,
| 4275 | Sinon que pour l'aimer, |
Et pour payer le tribut que tout homme
Est obligé de rendre
À ses perfections,
Et non pour les faveurs
| 4280 | Qu'un amant comme toi |
En pourrait désirer.
Trop vile, Hylas, est cette récompense
Pour mon affection,
À des amours vulgaires
| 4285 | Les faveurs ordinaires : |
Mais à la mienne il faut
Quelque chose de plus,
Et ce plus, ô berger,
C'est aimer pour aimer.
| 4290 | L'amour est de l'amour |
La seule récompense :
Et par ainsi, pour me la faire aimer,
Il me suffit qu'elle soit elle-même.
HYLAS
Or va berger,
| 4295 | Pour moi je te le quitte, |
Je n'en dispute plus,
Je n'eusse jamais cru
Dedans l'esprit d'un homme
Une folie telle :
| 4300 | Aime à ton gré, mais le tout sans envie, |
Et ne crains point que ce loyer d'amour
Que tu prises si fort
Te soit jamais ôté,
Sinon que la folie
| 4305 | Qui te tient abusé |
Finisse par ta mort.
SCÈNE II, Hylas Sylvanire Fossinde Aglante
HYLAS
Mais la voici
La belle Sylvanire,
La voici ta déesse,
| 4310 | Si tu n'as cru, berger, à mes paroles |
Tu sauras de sa bouche,
S'il n'est pas vrai qu'elle soit une souche.
SYLVANIRE
Mon dieu, ma soeur, tournons nos pas ailleurs.
FOSSINDE
Est-ce un serpent que vous avez trouvé ?
| 4315 | Venez, venez, il n'est pas venimeux. |
AGLANTE
Ô courtoise Fossinde,
Serpent se peut bien dire
Ce malheureux berger,
Si le serpent est haï de la femme.
| 4320 | Mais au rebours, serpent je ne suis pas, |
Si le serpent est de nature froide,
Car je suis tout de feu :
Et s'il est vrai qu'à certaine saison
Il despouille sa peau,
| 4325 | Car je n'ai jamais peu |
Me despouiller de l'amour que je porte
À cette belle et cruelle bergère,
Qui pour ne me voir pas
Ailleurs tourne ses pas.
| 4330 | Mais, belle Sylvanire, |
Quelle raison vous peut faire en aller,
Si c'est pour me fuir
Vous ne le sauriez faire,
Car vous êtes toujours
| 4335 | Au milieu de mon coeur, |
Et si vous ne pouvez
Fuir si vitement,
Qu'Aglante ne vous suive
Encor plus promptement ;
| 4340 | Que si ce n'est du corps |
Au moins de la pensée.
Arrêtez donc puisqu'il est impossible
Vous éloigner de moi :
Arrêtez Sylvanire,
| 4345 | Pour voir au moins dans ce coeur que je porte |
Les coups plus glorieux
Qui soient jamais procedés de vos yeux :
Quelquefois le vainqueur
Se plaît d'ouïr redire
| 4350 | L'histoire de ses faits, |
Se plaît de voir les coups
Qu'en la chaleur du combat il donna.
Et pourquoi mon vainqueur
Vous plaît-il pas de voir,
| 4355 | Puisque c'est votre gloire |
En moi votre victoire ?
FOSSINDE
Vraiment il sait aimer.
HYLAS
Voyez la dédaigneuse,
Elle ne daigne pas
| 4360 | Tourner les yeux vers lui. |
AGLANTE
Vous détournez ailleurs
Vos beaux yeux que j'adore,
Cruelle je vois bien,
Je le vois bien que vos yeux ne sont pas
| 4365 | Égaux en cruauté |
Au coeur que vous portez :
Car ils ne peuvent voir
Les profondes blessures
Dont votre âme cruelle,
| 4370 | Ni votre coeur aussi dur qu'un rocher |
N'ont jamais eu pitié.
Serez-vous jamais lasse
De me voir tant souffrir ?
HYLAS
Le voilà le bonheur
| 4375 | De ces amants fidèles. |
FOSSINDE
Mais toutes ne sont pas
D'une humeur si cruelle.
AGLANTE
Au moins avant ma mort
Faites-moi cette grace,
| 4380 | Qu'hélas je puisse dire, |
Je les vis sans rigueur
Un moment, ces beaux yeux,
Ces yeux de Sylvanire.
HYLAS
Ô belle récompense.
AGLANTE
| 4385 | Vous ne répondez point, |
Ô ma belle bergère !
Dieu voulut que celui
Qui m'a lié le coeur
Vous eût lié la langue.
SYLVANIRE
| 4390 | Que cherches-tu de moi ? |
Aglante que veux-tu ?
AGLANTE
Amour ! Amour !
SYLVANIRE
Amour, il ne se peut,
Amour et mon honneur ne peuvent être ensemble.
FOSSINDE
Amour et votre honneur
| 4395 | Ne peuvent être ensemble ; |
Car l'amour et l'honneur
Ne sont pas ennemis
Sinon dans votre coeur.
SYLVANIRE
Je veux bien que l'on croit
| 4400 | Que dans mon coeur l'amour |
Ne peut faire séjour,
Pourvu que de l'honneur
L'on n'en soit point en doute.
HYLAS
Honneur vraiment humeur
| 4405 | Et pure opinion, |
Un idole impuissant
Qui jamais ne se sent,
Une feinte chimère,
Dont aujourd'hui les filles
| 4410 | Se laissent abuser |
Par leurs mères plus fines.
SYLVANIRE
Soit ainsi que tu dis,
Ce que je ne crois pas,
Qu'en puis-je-mais, Hylas ?
| 4415 | Je ne veux tant y a |
Me faire d'autres lois,
Que les lois ordinaires
Que nous donnent nos meres.
HYLAS
Ta mère quelquefois,
| 4420 | Et n'en sois point en doute, |
Fut jeune comme toi.
AGLANTE
Mais non pas aussi belle.
HYLAS
Peut-être moins cruelle.
SYLVANIRE
Et qu'est-ce pour cela ?
HYLAS
| 4425 | Pour cela je veux dire |
Que maintenant ta mère
Te porte envie, ô folle,
Et qu'elle ne veut pas
Que tu goûtes les biens
| 4430 | Que l'âge lui dénie. |
Elle s'en ressouvient,
De ces biens que je dis,
Et sans cesse ils reviennent
Devant ses yeux, en te voyant si belle,
| 4435 | Et de chacun aimée, |
Et l'envieuse en sa fille elle blâme
Ce qu'elle eut autrefois
De plus cher en son âme.
FOSSINDE
Hylas toujours est Hylas en effet.
AGLANTE
| 4440 | Non, non, belle bergère, |
Et sage autant que belle,
N'écoutez point Hylas,
Votre beauté fait que chacun vous aime,
Votre vertu doit en faire de même.
| 4445 | Je vous aime, il est vrai, |
Plus que jamais amant
Autre beauté n'aima :
Mais croyez-moi, j'aimerais mieux la mort
Que de voir, Sylvanire,
| 4450 | La moindre tache en vous, |
L'amour que je vous porte
Parfaite en toute sorte
Ne demande sinon
Ce que l'honneur justement vous commande :
| 4455 | Mais cet honneur dont vous êtes soigneuse |
Comme vous le devez,
Ne vous y trompez pas,
N'est pas d'être cruelle,
N'est pas d'être insensible,
| 4460 | N'est pas d'être une tigre, |
N'est pas d'être un rocher ;
Car autrement l'honneur et la nature
Se diraient ennemis.
Nature qui commande
| 4465 | D'aimer, non pas peut-être |
Comme l'on va disant,
Tous ceux belle bergère
Dont nous sommes aimés,
Mais tous ceux qui nous aiment
| 4470 | Comme l'on doit aimer, |
Et cet honneur, ô sage Sylvanire,
Gît à ne faire rien
Qui puisse être contraire
À la vertu dont cet honneur procède.
| 4475 | Et par ainsi l'amour, |
J'entends l'amour que le berger Aglante
A pour vous dans le coeur,
Naissant de la vertu,
Aussi bien que l'honneur
| 4480 | N'est pas son ennemi, |
Mais son frère plutôt.
HYLAS
Belle philosophie.
AGLANTE
Et pour montrer que cet amour est né,
Et cet honneur tous deux de même mère,
| 4485 | Avez-vous jamais vu |
En moi quelque action
De l'amour que je dis
Qui soit contraire aux lois de cet honneur ?
SYLVANIRE
Aglante il est bien vrai,
| 4490 | Mais l'amour que tu dis |
Est si semblable à l'autre,
Que bien souvent ils sont pris l'un pour l'autre.
AGLANTE
L'oeil qui s'y trompe a bien mauvaise vue.
SYLVANIRE
Je le veux croire ainsi
Le vers 4494 est absent de l'édition Honoé Champion.
| 4495 | Pour ton contentement : |
Ne sais tu pas, Aglante,
Qu'entre nous il y a
De ces mauvaises vues
Plus grande quantité,
| 4500 | Que non pas de bien bonnes ? |
Ne sais-tu pas que l'oeil
De ces choses cachées
N'en voit qu'autant que le soupçon le veut ?
Retiens ceci de moi,
| 4505 | Puisque l'honneur gît en l'opinion, |
Il ne faut pas donner occasion
De soupçonner chose que l'on ne voye :
Donc n'en parlons plus,
N'en parlons plus, je ne veux point d'amour,
| 4510 | Je ne veux point de commerce avec lui, |
Et quand ce ne serait
Que ces amours ont un semblable nom,
Je ne veux point d'amour.
HYLAS
Le voila bien payé.
AGLANTE
| 4515 | Ô quelle cruauté, |
Parce qu'on nomme amour du nom d'amour
Elle rejette amour.
FOSSINDE
Puisque le nom vous fait haïr la chose,
Changeons ce nom d'amour,
| 4520 | Nommons le d'autre sorte. |
SYLVANIRE
Non ma soeur je ne veux
Ni l'effect ni le nom
De l'amour que vous dites ;
Au contraire je veux
| 4525 | Le fuir, le haïr, |
Et tous ceux qui le suivent
Comme fiers ennemis.
AGLANTE
Ennemi, Sylvanire,
Pouvez-vous bien nommer
| 4530 | Celui qui vous honore, |
Celui qui vous revère,
Celui qui vous adore :
Et quels seront ceux-là
Que vous honnorerez
| 4535 | Du nom de vos amis, |
Et de vos serviteurs ?
SYLVANIRE
Je donnerai ce nom
De cruel ennemi
À tous les ennemis
| 4540 | De mon honnêteté. |
Crois-tu que je ne sache
Que le miel est toujours
Dans la bouche au trompeur,
Et le fiel dans le coeur ?
| 4545 | N'en parlons plus, Aglante, |
Mets ton coeur en repos,
Jamais je n'aimerai
Que qui j'épouserai.
J'ai de ma mère appris
| 4550 | Qu'il faut vaincre en fuyant |
Cet enfant de Cypris :
Fuyons le donc, berger,
Pour vaincre ce vainqueur.
Et si tu ne veux pas
| 4555 | Le fuir avec moi, |
Ne trouve point étrange
Qu'avec toi je ne le veuille suivre.
AGLANTE
Ô cruelle bergère !
Est-ce donc là toute ma récompense ?
HYLAS
| 4560 | Tantôt, ce disait-il, |
Il n'en demandait point.
AGLANTE
Devais-je point attendre
D'une amour si fidèle
Une fin moins cruelle ?
| 4565 | Le ciel m'en vangera, |
Le ciel qui n'aime pas
La cruauté, ni l'injustice aussi.
Mais va, cruelle, va,
Va de toutes les âmes
| 4570 | L'âme la plus sauvage, |
Va la plus insensible
Qui fut jamais au monde,
Augmente ta rigueur,
Si tu le peux, par dessus ta beauté,
| 4575 | Tu ne feras jamais |
Que cette amour que dans le coeur je porte,
Jamais, jamais en sorte.
HYLAS
Nyi toi tu ne feras
Par ta sotte constance,
| 4580 | Que jamais, que jamais |
À te plaire elle pense.
Il est hors de lui même :
Mais pour dire le vrai
Sylvanire est cruelle.
| 4585 | Nous n'avions qu'un Adraste, |
J'ai peur s'il continue,
Comme j'ai déjà dit,
Que bientôt ils soient deux.
Mais je m'en vais le suivre
| 4590 | Pour essayer s'il se peut consoler. |
SYLVANIRE
Ô quelle force il faut que je me fasse,
Nul ne le sait que mon coeur seulement.
SCÈNE III, Ménandre Lerice Sylvanire Fossinde
SYLVANIRE
Mais dieu voicI mon père,
Quelle importune et fâcheuse rencontre,
| 4595 | Je ne m'en puis aller |
Sans qu'il s'en aperçoive.
MÉNANDRE
Enfin, enfin peut-être en quelque lieu
Elle se trouvera,
Cette coureuse.
LERICE
| 4600 | Il le faut pour certain, |
Car nous l'avons cherchée
Partout où par raison
Nous la pouvions trouver :
Mais la voilà, Ménandre.
MÉNANDRE
| 4605 | Dieu soit loué, je ne veux plus, Lerice, |
Remettre cette affaire,
Ni l'aller dilayant,
Je veux avoir sa résolution,
Et qu'elle parle clair,
| 4610 | Il faut qu'elle l'épouse, |
Quoi qu'elle sache dire.
LERICE
Je crois bien que jamais
Elle ne sortira
De vos commandements.
MÉNANDRE
| 4615 | Je l'entends bien ainsi, |
Ou bientôt, ou bientôt,
Elle ressentira
La puissance d'un père
Justement courroucé.
| 4620 | Il faut parler à elle : |
Écoute Sylvanire ?
SYLVANIRE
Que vous plaît-il mon père ?
MÉNANDRE
Je veux que tu sois sage.
FOSSINDE
Sage, Ménandre, et ne l'est-elle pas ?
MÉNANDRE
| 4625 | Je veux qu'à mon vouloir |
Ton vouloir tu réduises,
Si tu fais autrement
Je te ferai sentir
D'un père le pouvoir.
FOSSINDE
| 4630 | Jamais, sage Ménandre, |
La charge n'est bien faite
De qui le faix penche tout d'un côté.
Il faut que Sylvanire,
Et c'est bien la raison,
| 4635 | Obéisse à Ménandre, |
De son côté commande comme il faut.
MÉNANDRE
Je veux, et je le veux,
Qu'elle épouse Théante,
Et de plus qu'elle l'aime.
FOSSINDE
| 4640 | Ménandre tu peux bien |
La donner à Théante,
Parce qu'elle est ta fille,
Mais faire qu'elle l'aime
Tu ne saurais, et ne t'y trompe pas,
| 4645 | La volonté dont amour prend naissance |
N'est point sujette à quelque autre puissance,
Même les dieux, et prends exemple d'eux,
Laissent libre à chacun
Sa propre volonté.
MÉNANDRE
| 4650 | Je ne crois pas, Fossinde, |
Quoi que tu saches dire,
Que si ton père Alcas,
Et ta mère Alderine,
Te proposaient Théante,
| 4655 | Ta résolution fut de le refuser : |
Une fille bien née,
Une fille bien sage,
Comme tu sais, doit toujours se remettre
Au vouloir de son père.
| 4660 | Il est, crois-moi, presque plus excusable |
À son sexe, bergère,
De faillir, et de suivre
Le conseil de son père,
Qu'il n'est pas honnorable
| 4665 | De faire bien, et suivre seulement |
Sa propre opinion.
FOSSINDE
Ménandre, il est bien vrai
Que j'élirais plutôt
De n'être pas, que de désobéir
| 4670 | Mon père ni ma mère, |
Mais je sais bien aussi
Qu'ils ne m'ordonneront
Jamais chose qu'ils sachent
Que j'aie à contrecoeur.
MÉNANDRE
| 4675 | Chacun fait comme il veut |
Des choses qui le touchent :
Pour moi je veux que Sylvanire épouse
Ce berger que je dis.
Mais tu ne réponds point,
| 4680 | Peut-être es-tu muette ; |
Parle un peu Sylvanire ?
SYLVANIRE
Je ne suis pas muette,
Pardonnez-moi mon père,
Mais comment répondrai-je ?
| 4685 | Vous ne me dites rien. |
MÉNANDRE
Celui, comme l'on dit,
Est le plus sourd, qui ne veut pas entendre :
Je te dis, Sylvanire,
Que Théante te veut,
| 4690 | Théante le plus riche |
Des bergers de Lignon,
Que son père déjà
M'en a fait la demande,
Que ta mère y consent,
| 4695 | Que je te le commande, |
Et qu'il ne tient qu'à toi
Que les liens d'un heureux hymenée
Tous deux ne vous étreignent
D'indissolubles noeuds :
| 4700 | Qu'est-ce que tu réponds ? |
N'as-tu point de parole ?
Tu te caches les yeux :
Et d'où vient cette honte ?
Ne veux-tu point parler ?
LERICE
| 4705 | Est-ce ainsi, Sylvanire, |
Quand quelqu'un parle à toi,
Même quand c'est ton père,
Qu'il faut être muette :
T'ai-je enseigné cette civilité ?
SYLVANIRE
| 4710 | Pardonnez-moi, mon père, |
Et vous ma mère aussi,
Si je ne vous réponds
Comme vous le voulez,
L'affection que je porte à tous deux,
| 4715 | Ainsi que la nature |
Et mon devoir me tiennent obligée,
M'empêche la parole,
Et la voix me dérobe.
MÉNANDRE
Pourquoi l'affection
| 4720 | Et le devoir, font-ils un tel effet ? |
SYLVANIRE
Parce que je sais bien
Que cette servitude,
Qu'on nomme mariage,
Loin de tous deux à jamais me tiendra.
FOSSINDE
| 4725 | Elle a raison. |
MÉNANDRE
| Elle a raison, bergère ; |
Mais tant s'en faut, si Théante la prend :
Des deux maisons je n'en veux faire qu'une.
LERICE
Non, non, mon cher enfant
Efface cette doute,
| 4730 | C'est la première chose |
Qu'on leur a protestée.
FOSSINDE
L'amant promet, et promet ce qu'on veut
Pour obtenir la chose désirée,
Mais l'ayant obtenue,
| 4735 | De toutes ses promesses |
Il n'en tient qu'une seule,
Et c'est d'être mari,
C'est à dire le maître
Au langage commun
| 4740 | Des hommes de ce temps, |
De tout le reste il n'en fait point de compte.
SYLVANIRE
Ô dieux ! Mon père, et qu'est-ce que j'ai fait,
Que vous veuillez, et vous ma mère aussi,
Vous défaire de moi ?
| 4745 | Me chasser de chez vous ? |
Me bannir de chez vous ?
Et me priver de l'heur de votre vue ?
Si je ne suis pas digne
De vivre auprès de vous
| 4750 | Avec le nom de fille, |
Ah donnez-moi celui
De servante et d'esclave,
Tous noms me seront doux,
Toutes conditions
| 4755 | Me seront agréables, |
Pourvu, mon père, hélas ! Pourvu ma mère
Que je sois près de vous,
Et que je puisse, ainsi que je le dois,
Jusqu'à ma mort vous servir l'un et l'autre.
LERICE
| 4760 | Elle me fend le coeur |
Voyez le naturel
De cette pauvre fille.
Mais penses-tu m'amie,
Penses-tu que ton père,
| 4765 | Ni que ta mère aussi |
Puissent t'aimer si peu,
Qu'ils veulent consentir
À ton éloignement ?
Perds cette opinion,
| 4770 | Et sois très assurée |
Qu'à jamais près de nous
Sylvanire vivra.
Et lorsque du destin
Les parques éternelles
| 4775 | Finiront de nos jours |
La dernière fusée :
Ce sera toi, ma fille,
Ainsi les dieux le veuillent,
Qui nous rendras ce pitoyable office
| 4780 | De nous clore les yeux. |
Mais résous-toi d'obéir à ton père,
Il te veut voir bientôt mère d'enfants,
Le support agréable
De nos vieilles années.
| 4785 | Il veut revivre en eux |
D'une seconde vie,
Comme en toi, Sylvanire,
Déjà nous revivons.
Oui, oui, Ménandre, il n'en faut point douter,
| 4790 | Sylvanire est trop sage, |
Elle le veut, puisqu'il vous plaît ainsi.
SYLVANIRE
Ah ! Ma mère pour dieu
Ne me procurez point
Un désastre si grand.
| 4795 | J'ai promis à Diane |
De suivre dans les bois
Ses chastes exercices :
Et de fuir d'hymen
Les impures délices.
| 4800 | Je serai, s'il vous plaît, |
Et s'il plaiît à mon père,
Ou vestale ou druide,
Ou si mieux vous l'aimez,
Je suivrai dans les bois,
| 4805 | Avec le choeur des nymphes, |
Cette chaste Diane,
Comme je suis par mes voeux obligée,
Vous savez bien comme saints et sacrés
Doivent être les voeux.
MÉNANDRE
| 4810 | Belle dévotion, |
Pour ne point obéir
À ce que je commande :
Ne sais-tu point encore
Que par les lois les enfants ne sauraient
| 4815 | Disposer d'eux sans le consentement |
Du père et de la mère ?
FOSSINDE
Ces lois sont lois des hommes,
Les voeux sont faits aux dieux,
Où les lois des mortels
| 4820 | Ne peuvent arriver. |
MÉNANDRE
Ces lois dont je lui parle,
Quoi que faites des hommes,
Sont aussi lois des dieux ;
Ce sont lois de nature,
| 4825 | Et la nature et Dieu |
Sont une même chose.
Mais je vois bien d'où procèdent ces voeux :
Tu prétends, Sylvanire,
Dessous le voile feint
| 4830 | De cette piété |
Couvrir tes beaux desseins,
Et d'abuser les miens,
Pensant ainsi de rompre par souplesse,
Ou par longueur de temps
| 4835 | L'hymen que je désire : |
Mais tu te trompes fort,
Je suis plus fin que toi,
Je vois jusqu'en ton coeur.
SYLVANIRE
Plut à dieu !
MÉNANDRE
| 4840 | Les desseins que tu fais. |
Que défaut-il à ce gentil Théante,
Que puisse avoir un berger accompli ?
Et toutefois, fille malavisée,
Théante te déplaist,
| 4845 | En voudrais-tu quelque autre |
Ou plus noble, ou plus riche ?
Mais je vois bien que c'est ;
Ces petits affettés
Qui te vont muguettant,
| 4850 | De ta beauté t'ont conté des merveilles. |
T'ont-ils pas dit que rien n'est de si beau
Que Sylvanire est belle ?
Que c'est un grand dommage
De la mettre si tôt
| 4855 | Dans le tombeau d'hymen : |
Car c'est ainsi qu'ils vont nommant entre eux,
Ces têtes éventées,
Les saints liens du sacré mariage ;
Qu'il faut que tes beautés
| 4860 | Longtemps soient admirées, |
Longuement soient servies,
Et de tous adorées,
Avant que se soumettre
À la sévérité
| 4865 | Des tyranniques lois |
De quelque mariage,
Qu'il sera toujours temps
D'entrer en servitude,
Que cependant il faut,
| 4870 | Puisque le ciel t'a voulu faire belle, |
User de ta beauté,
Te faisant désirer
Par tous les coeurs
De ceux qui te verront.
| 4875 | Voilà sans doute, ô folle, de tes voeux |
La source et l'origine,
Tu veux être servie,
Tu veux être admirée
Par ces jeunes garçons,
| 4880 | Qui te vont abusant |
De vaine flatterie :
Car tu sais qu'un mari
Ne le souffrirait pas.
Mais imprudente, imprudente et peu sage,
| 4885 | Si tu savais combien cette beauté |
Est peu de chose, et combien aisément
Elle se change en extrême laideur,
Tu dirais avec moi
Que c'est une folie,
| 4890 | Que celle qui t'abuse. |
La beauté c'est un verre
Qui reluit au soleil ;
Mais aussi qui se casse
Au moindre coup qu'il a.
| 4895 | Au soleil des beaux ans, |
Et les beaux ans j'appelle
Les ans de la jeunesse :
Il est vrai, la beauté
Jette bien quelque fleur ;
| 4900 | Et cette fleur sans doute |
S'admire en son printemps :
Mais combien aisément
Se flétrit-elle aussi ?
On voit souvent que le même soleil
| 4905 | Qui l'adorait au point de son réveil |
À son coucher la pleure.
Ces beaux cheveux qui recrépés et longs
Font par leurs filets d'or
Honte à l'or même, ô jeunesse imprudente,
| 4910 | Bientôt, bientôt, changeront en argent ; |
Et tous ces rets où les coeurs sont surpris
Seront filets d'araigne
Sans force et sans puissance.
Ce front poli qui semble un lait caillé,
| 4915 | Dont la blancheur dispute avec le lys, |
Bientôt perdant l'éclat de cette neige
Se ridera par autant de sillons
Que nos riches campagnes,
Lorsque du coultre aigu
| 4920 | L'outrage elles ressentent : |
Et ces yeux où l'amour
Semble prendre les feux
Pour allumer ses flambeaux plus ardents,
Bientôt changés par le cours des années,
| 4925 | Au lieu de feux n'auront plus que la cire |
De ces mêmes flambeaux.
Ô dieu quel changement !
Car alors, Sylvanire,
Au lieu de ces ardeurs
| 4930 | Dont ces beaux yeux sont pleins, |
Si beaux on les peut dire,
Faits chassieux par l'usage du temps,
Ils ne produiront plus
Que de l'eau pour éteindre
| 4935 | L'embrasement qu'ils auront allumé. |
Mais cette belle bouche
Où de rougeur, ainsi que l'on te dit,
Le corail est vaincu,
Où le desir quoique l'on puisse faire,
| 4940 | Par les baisers n'est jamais contenté, |
Bientôt sera ternie,
Et bientôt par les ans
Les rids mignards en seront déchassés,
Les baisers s'enfuiront,
| 4945 | Et les désirs même s'étonneront |
De l'avoir désiré.
Quelle crois-tu que deviendra ta joue
Des roses et des lys
La beauté ternissant ?
| 4950 | Et ce beau teint l'honneur de ton visage ? |
L'hyver bientôt par les ans redoublé
De cette fleur la beauté flétrira,
N'en doute point, et lors au lieu de fleur
Il ne t'en restera
| 4955 | Seulement que l'épine. |
Cette taille si droite
En arc se voutera,
Et la tête arrogante
Que tu vas élevant
| 4960 | Altière et glorieuse, |
Bientôt, bientôt, contre terre abaissée
Semblera de chercher
Cette beauté perdue
Parmi la terre, et dès lors montrera
| 4965 | Que toutes tes beautés |
N'ont rien été que poussière et que terre,
Et que tu vas aussi
En terre les cherchant.
Dis-moi, dis-moi, peu prudente jeunesse,
| 4970 | Lorsque tu seras telle, |
Que te vaudra l'orgueilleuse beauté,
Qui te fait dédaigner,
Et mes commandements,
Et le berger Théante
| 4975 | Avec tant d'avantages ? |
Responds, où t'en vas-tu ?
Où vas-tu Sylvanire ?
Voyez être arrogante,
Voyez cette imprudente,
| 4980 | Voyez l'outrecuidée, |
Elle s'en va sans répondre un seul mot.
SCÈNE IV, Fossinde Ménandre Lerice
FOSSINDE
Jamais de tous les pères
Il n'en fut un plus cruel que le tien,
Ô pauvre Sylvanire.
MÉNANDRE
| 4985 | Il est bon là, le battu cette fois |
L'amende payera :
Encore ai-je le tort.
Ô siècle dépravé !
Ô siècle monstrueux !
| 4990 | Ô siècle où la vertu |
A perdu son crédit !
Ou bien siècle plutôt
Qui ne la connais plus,
Cette vertu que les enfants jadis
| 4995 | Estimaient tant, et qui faisaient aussi |
Qu'ils étaient estimés
De ceux qui les voyaient
Observateurs des lois d'obéissance.
Qu'un enfant eut osé
| 5000 | Désobéir, je ne dis pas au père, |
Mais au moindre de ceux
Sous qui l'âge et le sang
Les soumettait ; ô dieu combien étrange
Chacun l'eut-il trouvé.
| 5005 | Je crois, oui je le crois |
Que par decret commun
De toute la contrée,
Il eut été puni,
Il eut été banni
| 5010 | Du commerce des hommes : |
Et maintenant ce n'est que l'ordinaire
Désobéir et son père et sa mère,
C'est avoir de l'esprit,
C'est avoir du courage,
| 5015 | C'est, ce dit-on, avoir du sentiment : |
Ô ciel ! ô terre ! ô dieux je vous appelle,
Venez, voyez, jugez, et punissez,
Punissez-la, grands dieux,
Cette malavisée,
| 5020 | D'une si grande faute. |
On dit que les enfants,
Ainsi du ciel l'ordonne la justice,
Punissent bien souvent
Les désobéissances
| 5025 | Que leurs pères ont faites |
À leurs aïeuls, par des autres semblables.
Mais de moi je sais bien
Qu'il ne m'advint jamais
D'avoir fait cette faute,
| 5030 | Même de la pensée. |
Et toutefois vous l'ordonnez ainsi,
Vous l'ordonnez, ô grands dieux ! Que je sache
Combien telle blessure
Est cuisante et sensible
| 5035 | Au père qui l'endure ; |
Que votre volonté
Soit en tout accomplie :
Seulement je requiers
Avoir assez de force
| 5040 | Pour la bien supporter. |
Mais bien, mais bien, et qu'elle s'en assure,
Elle n'en rira pas,
Cette peu sage fille,
Je lui ferai sentir,
| 5045 | Et bientôt, et bientôt, |
D'un père le courroux :
Je dis d'un père à qui toute raison
Donne l'autorité
De châtier une fille insolente.
| 5050 | Tu ne l'eusses pas cru, |
N'est-il pas vrai, Lerice ?
Si tu ne l'eusses vu :
Tu me disais toujours,
Pour certain notre fille
| 5055 | Ne sortira jamais |
Du respect qu'un enfant
Doit à son père. Or dis-le maintenant,
Et sois sa caution
Comme tu soulois être.
LERICE
| 5060 | Je la blâme à cette heure |
Aussi bien comme toi,
Cette inconsiderée,
Je le confesse, elle m'a bien deçue.
FOSSINDE
Et moi je crois qu'elle n'a point de tort,
| 5065 | Et que c'est vous, vous Ménandre et Lerice |
Qui l'avez tout entier,
Et qu'elle seule en fait la pénitence.
LERICE
Que nous avons le tort ?
FOSSINDE
Que vous avez le tort.
MÉNANDRE
| 5070 | Que Ménandre a le tort ? |
FOSSINDE
Oui toi plus que Lerice.
Et qu'a dit Sylvanire
Qu'avec raison quelqu'un puisse blâmer ?
MÉNANDRE
Que n'a-t-elle pas dit ?
| 5075 | Que n'a-t-elle pas fait ? |
FOSSINDE
Elle a dit des paroles
Pour émouvoir des rochers insensibles :
Elle a pleuré, mais des pleurs qui pouvaient
Faire pleurer par la compassion
| 5080 | Et des ours et des tigres. |
MÉNANDRE
Elle s'en est allée ?
FOSSINDE
Elle s'en est allée :
Mais pleine de respect
Elle a fait à tous deux
| 5085 | Une humble révérence |
Avant que de partir.
MÉNANDRE
Donc, Fossinde, à ton opinion
On peut payer un père et une mère
Par une révérence ?
| 5090 | Il faut qu'en ton pays |
Il en soit cette année
Une grande cherté
De telles révérences,
Puisque l'on paye ainsi
| 5095 | Les devoirs qui sont dus |
Au père et à la mère.
FOSSINDE
Je vois bien qu'il est vrai,
Quoi que jusques ici
J'aie eu peine à le croire.
MÉNANDRE
| 5100 | Qu'est-ce que tu veux dire ? |
FOSSINDE
Je veux dire, Ménandre,
Que le gentil Sylvandre,
Sylvandre ce berger
Qui de tous les bergers
| 5105 | Est estimé le plus sage et prudent, |
Peu de jours sont passés
Disait avec raison,
Qu'il s'estimait le plus heureux berger
De toute la contrée,
| 5110 | En ce que tous l'estimaient malheureux. |
Car chacun, disait-il,
Me croit infortuné
De ne connaître point
Mon père ni ma mère.
| 5115 | Et certes il est vrai |
Que j'eusse bien voulu
Les connaître tous deux,
Afin de les servir
Comme les dieux m'obligent.
| 5120 | Mais que mon heur est grand, |
Quand je vois au rebours
Des pères et des mères
L'humeur insupportable,
Qui traitent leurs enfants,
| 5125 | Non comme leurs enfants, |
Mais comme leurs esclaves,
Ne leur demandant pas
Des devoirs, des respects,
Mais bien des servitudes.
| 5130 | Telles se peuvent dire |
Les dures tyrannies,
Que souffrent les enfants
Sous le titre menteur
De cette obéissance
| 5135 | Que les pères demandent. |
Car réponds-moi, Ménandre, je te prie.
Qu'a commis Sylvanire,
Qui puisse ainsi te faire plaindre d'elle ?
T'a-t-elle répondu,
| 5140 | Avec peu de respect ? |
N'a-t-elle pas avec patience
Enduré les injures
Qu'il t'a plu de lui dire !
MÉNANDRE
Que voulais-tu qu'elle fît davantage ?
| 5145 | Ne m'a-t'elle pas dit |
Qu'elle ne voulait point
De ce riche Théante ?
FOSSINDE
Peut-être qu'en son âme
Elle l'a bien pensé :
| 5150 | Mais de te l'avoir dit, |
Ménandre, tu te trompes,
Elle a bien dit vouloir suivre Diane,
Ou bien être druide,
Ou vestale sacrée.
MÉNANDRE
| 5155 | Mais je ne le veux pas. |
FOSSINDE
Et si les dieux le veulent ?
MÉNANDRE
Les dieux ne veulent rien
Contre raison de nous.
FOSSINDE
C'est raison qu'elle soit
| 5160 | À qui nous sommes tous. |
MÉNANDRE
Et toi voudrais-tu bien
Suivre Diane aussi ?
FOSSINDE
Si pour père j'avais
Un Ménandre, je pense,
| 5165 | Je le dirais ainsi. |
MÉNANDRE
Que je t'estime au moins,
Fossinde, de le dire.
FOSSINDE
Et pourquoi le disant,
Blâmes-tu Sylvanire ?
MÉNANDRE
| 5170 | Sylvanire est ma fille, |
En toi qu'ai-je à connaître ?
FOSSINDE
Dieu me garde de l'être,
Puisque par force il se faut marier
À celui qu'à ton gré
| 5175 | Il te plaît de choisir. |
MÉNANDRE
Tu te choisiras donc
Toute seule un mari ?
FOSSINDE
Mon père comme toi
N'en sera pas marri.
MÉNANDRE
| 5180 | Je ne saurais penser |
Qu'Alcas le trouve bon,
Ni qu'il le doive faire :
Mais chacun toutefois
Fasse ce qu'il lui plaît.
FOSSINDE
| 5185 | Quoi ? Que pour moi mon père |
En choisit un si laid ?
MÉNANDRE
Pourvu qu'il eût du bien.
FOSSINDE
Jamais, jamais, un mari pour le bien
Ne sera mien.
MÉNANDRE
| 5190 | Que faut-il davantage ? |
FOSSINDE
Qu'il ait un beau visage,
Et qu'il soit honnête homme.
MÉNANDRE
L'homme jamais ne se peut dire laid,
Pourvu qu'il le soit moins
| 5195 | Qu'un démon ne l'est pas. |
FOSSINDE
Proverbe remarquable :
Pour moi je le veux beau,
Ou bien je n'en veux point,
Si je rencontre au milieu de la rue
| 5200 | De ces visages faits |
En dépit des visages,
Et d'horreur et de peur
Ils me font tréssaillir,
Et que ferais-je, ô dieux,
| 5205 | Si je les rencontrais |
Dans un lit toute seule ?
Qu'on ne m'en parle point,
Pour moi j'aime les beaux,
Et je vois que les hommes
| 5210 | Aiment aussi les belles. |
LERICE
Et bien, Fossinde, étant ton humeur telle,
Quand on voudra te donner un mari,
Nous te le ferons faire
Expressément ; car comme tu le veux
| 5215 | Il ne s'en trouve point |
Si l'on ne les commande.
SCÈNE V, Tirinte Alciron
TIRINTE
Mais est-il bien possible
Que ce miroir ait si grande vertu ?
ALCIRON
N'en doute point, Tirinte,
| 5220 | Fais seulement qu'elle y jette les yeux, |
Et tu verras un effet admirable.
TIRINTE
Quel effet fera-t-il ?
ALCIRON
Contente toi, berger,
Que tel sera l'effet
| 5225 | Que ton coeur le désire. |
TIRINTE
Crois-tu qu'il puisse faire
Que Sylvanire m'aime ?
ALCIRON
Que vas-tu recherchant ?
Contente toi que je la remettrai
| 5230 | Entre tes mains, cette belle cruelle. |
TIRINTE
Du consentement d'elle.
ALCIRON
Ô la plaisante humeur !
Tirinte je te dis
Que si dans ce miroir
| 5235 | Sylvanire regarde, |
Rien ne peut empêcher
Qu'elle ne soit à toi :
Et n'es-tu pas content
Si tienne elle peut être ?
TIRINTE
| 5240 | Je le suis pour certain. |
ALCIRON
Mais écoute berger
Garde-toi bien toi-même
D'y regarder dedans.
TIRINTE
Est-ce un enchantement ?
ALCIRON
| 5245 | Je ne suis pas, Tirinte, |
De ceux qui par leurs vers
Ensanglantent la lune,
Ou qui de leurs regards
Les troupeaux ensorcellent :
| 5250 | Mais ce miroir de sorte est composé |
De choses naturelles,
Que dès que Sylvanire
Les yeux y jettera,
Assure-toi que tienne elle sera :
| 5255 | Mais vois-tu bien de crainte qu'en quelque autre |
Même effet il ne fasse
Ressouviens-toi, berger,
De l'ôter de ses mains,
Sans qu'elle prenne garde,
| 5260 | Que ce soit à dessein : |
Que si tu ne peux mieux
Fais semblant de le rompre,
Ou le romps en effet,
Quoi qu'il vaille beaucoup,
| 5265 | J'aime mieux toutefois |
Qu'il te serve à ce coup,
Ainsi que tu désires,
Et qu'il se rompe après t'avoir servi.
Que s'il t'advient, écoute bien, berger,
| 5270 | D'y regarder peut-être par mégarde : |
Ne sois point paresseux
De me venir trouver,
Afin que je te donne
Le remède qu'il faut
| 5275 | Contre le mal qui t'en arriverait. |
TIRINTE
Que ne devrai-je point
À mon cher Alciron,
Si par un tel moyen
J'obtiens le bien que mon âme désire ?
ALCIRON
| 5280 | Aime-moi seulement. |
TIRINTE
Je t'aimerai, mais éternellement.
ALCIRON
Surtout ressouviens-toi
De ne point t'étonner,
Pour chose que tu vois :
| 5285 | Car je t'assure, et cela sur ma vie |
Que tout réussira
À ton contentement.
SCÈNE VI
TIRINTE
Or cessez mes soupirs,
Tarissez-vous mes pleurs,
| 5290 | Adieu tristes pensées, |
Désespoirs qui vouliez
Toujours m'accompagner,
Je vous bannis de moi,
Votre temps est passé,
| 5295 | Vous n'avez plus de commerce en mon âme, |
Ni mon âme avec vous,
Trop longuement mon coeur vous a permis
De loger avec lui,
Le bonheur maintenant
| 5300 | Occupe votre place, |
Et le destin se plaît même de voir
Que ma fidélité
Surmonte son pouvoir.
Des grands dieux je n'envie,
| 5305 | Ni le nectar, ni la douce ambrosie, |
Ni de tous les humains
Le bonheur le plus grand :
Rien de mortel ne saurait égaler,
Ni même la pensée,
| 5310 | L'heur que j'attends de cet heureux miroir. |
Ô cher miroir sois ministre fidèle,
Ne déçois point l'espoir que j'ai de toi ;
Et si les dieux dans les cieux ont bien mis
Une balance, un navire, un autel,
| 5315 | Un dard, une couronne ; |
Pourquoi miroir plus digne mille fois
D'être mis dans les cieux
Ne t'y mettront-ils pas ?
Dès ici je consacre,
| 5320 | Si tu me fais ce bien, |
Un saint autel à ta divinité,
Et par raison ne te devrai-je pas
Estimer comme un dieu,
Si tu me fais le bien
| 5325 | Que tous les dieux tant de fois invoqués, |
Mais invoqués en vain,
Jamais ne m'ont pu faire ?
Mais dieu quelle fortune !
Tout rit à mon dessein,
| 5330 | Voici venir la belle Sylvanire. |
Ô déité qu'en ce miroir j'adore
Sois propice à mes voeux,
Dénoue en moi la langue
Et lui serre le coeur.
SCÈNE VII, Sylvanire Fossinde Tirinte
SYLVANIRE
| 5335 | Faut-il toujours que quelqu'un je rencontre |
Qui trouble mon repos ?
FOSSINDE
Cette rencontre est peu désagreable,
Elle se peut souffrir
Sans danger de mourir.
SYLVANIRE
| 5340 | Je sais fort bien, Fossinde, |
Que ce n'est pas celle d'un basilic,
Pour le moins que sa vue
Ne blesse ni ne tue.
FOSSINDE
Elle blesse, elle tue,
| 5345 | Sylvanire, sa vue, |
Les coeurs le savent bien,
Et si ce n'est le tien
Pour cela ne crois pas
Qu'un autre ne l'épreuve.
| 5350 | Mais berger Dieu te garde. |
TIRINTE
Dieu garde Sylvanire.
SYLVANIRE
Et toi gentil berger.
FOSSINDE
Et moi, Tirinte, ô dieux,
Ne dois-je point avoir
| 5355 | De part en ton salut ? |
TIRINTE
Malaisément t'en puis-je faire part,
Puisque moi-même, hélas,
Pour moi je ne l'ai pas.
FOSSINDE
Si tu voulais, Tirinte,
| 5360 | Aimer celle qui t'aime, |
En me rendant heureuse
Ton heur serait extrême.
TIRINTE
Vous belle Sylvanire,
Si vous vouliez aussi
| 5365 | Bien aimer qui vous aime, |
En me rendant heureux
Votre heur serait extrême.
SYLVANIRE
Tirinte je t'ai dit
Et mille et mille fois,
| 5370 | Mets fin à tes ennuis, |
Car t'aimer je ne puis.
TIRINTE
Fossinde je t'ai dit
Et mille et mille fois,
Mets fin à tes ennuis,
| 5375 | Car t'aimer je ne puis. |
FOSSINDE
Tu ne me peux aimer,
Ô Tirinte cruel !
TIRINTE
Vous ne pouvez m'aimer,
Cruelle Sylvanire.
SYLVANIRE
| 5380 | Ce que j'ai dit, berger, te doit suffire. |
TIRINTE
Ce que j'ai dit ne doit-il te suffire ?
FOSSINDE
Mais quoi mon amitié ?
TIRINTE
Mais quoi mon amitié ?
SYLVANIRE
Quelqu'autre en ait pitié.
TIRINTE
| 5385 | Quelqu'autre en ait pitié. |
FOSSINDE
Ô cruelle parole !
TIRINTE
Ô cruelle parole !
SYLVANIRE
Que le ciel te console.
TIRINTE
Que le ciel te console.
FOSSINDE
| 5390 | D'autre salut, berger, |
N'en dois-je espérer point ?
TIRINTE
D'autre salut, bergère,
N'en dois-je espérer point ?
SYLVANIRE
Point.
TIRINTE
Point.
FOSSINDE
Ô cruauté !
TIRINTE
| 5395 | Ô cruauté ! |
SYLVANIRE
| Que veux-tu que j'y fasse, |
Si telle est la disgrâce
De ton cruel destin ?
TIRINTE
Que veux-tu que j'y fasse,
Si telle est la disgrâce
| 5400 | De ton cruel destin ? |
FOSSINDE
Ce n'est pas le destin,
Mais c'est ta volonté
Qui t'endurcit en cette cruauté.
TIRINTE
Ce n'est pas le destin,
| 5405 | Mais c'est ta cruauté |
Qui t'endurcit en cette cruauté.
SYLVANIRE
Non, non, croi-moi, Tirinte,
Ce n'est point cruauté
Qui me contraint d'en user de la sorte.
TIRINTE
| 5410 | C'est donc dédain. |
SYLVANIRE
Ce n'est dédain non plus,
Je ne vois en Tirinte
Chose dont puisse naître
Ni dédain ni mépris.
FOSSINDE
| 5415 | Que ne me réponds-tu |
Pour le moins ces paroles,
Malicieuse Echo ?
TIRINTE
Laisse-moi je te prie,
J'ai bien la tête ailleurs :
| 5420 | Mais, belle Sylvanire, |
Est-il bien vrai que dédain ni mépris
Pour mon sujet ne soit dans votre coeur ?
Rendez m'en témoignage.
SYLVANIRE
Et quel le voudrais-tu ?
TIRINTE
| 5425 | Recevez, Sylvanire, |
Mon coeur que je vous donne.
FOSSINDE
Je le reçois.
TIRINTE
Ô l'importune fille !
SYLVANIRE
Donne le lui, Tirinte.
FOSSINDE
| 5430 | Elle dit bien, Tirinte, |
Fais ce qu'elle te dit.
TIRINTE
Eh laisse-moi, Fossinde,
Quelle mouche importune ?
Mais vous, belle bergère,
| 5435 | Voulez-vous recevoir |
Le coeur que je vous offre ?
SYLVANIRE
Tirinte je ne puis :
Une fille bien sage,
Au moins de mon humeur,
| 5440 | Se contente d'avoir |
Puissance sur son coeur.
FOSSINDE
Et bien, bien, Sylvanire,
Un jour, un jour, vous saurez que m'en dire.
SYLVANIRE
Lors comme alors, mais maintenant je suis
| 5445 | De l'humeur que je dis. |
TIRINTE
Aussi je vous confesse
Que vainement je vous faisais cette offre :
Car dès longtemps
Je ne l'ai plus ce coeur,
| 5450 | Je le vous ai donné |
Dès que je vous ai vue ;
Et toutefois, s'il est vrai qu'un mépris
Ne soit point le sujet
Du refus que vous faites,
| 5455 | Recevez pour le moins |
Ce fidèle miroir
Que je vous offre, il vous dira pour moi
De mon affection
La cause légitime,
| 5460 | En vous représentant |
Par une vraie image
La beauté qu'il verra,
Lorsque vous le verrez.
Dieux ! Vous le refusez.
SYLVANIRE
| 5465 | Je ne refuse pas |
Ce que tu me présentes :
Mais je consulte en moi
Si je le puis sans blâme recevoir.
TIRINTE
Et pourquoi, Sylvanire,
| 5470 | Le refuseriez vous ? |
SYLVANIRE
Les dons des ennemis
Sont suspects en tout temps.
TIRINTE
Je suis votre ennemi ?
Je suis donc le mien même.
SYLVANIRE
| 5475 | L'amant est ennemi, |
Si sans raison il aime.
TIRINTE
Est-ce aimer sans raison
Qu'aimer votre beauté ?
SYLVANIRE
Quel amant n'aime point
| 5480 | Contre l'honnêteté ? |
TIRINTE
Tirinte pour le moins.
SYLVANIRE
Ils disent tous ainsi :
Qui m'en sera témoin ?
TIRINTE
J'en demande du ciel,
| 5485 | Qui contient et voit tout, |
L'assuré témoignage.
J'appelle du soleil
La lumière éternelle,
Qui ne voit seulement
| 5490 | L'univers tout entier ; |
Mais sans qui l'on ne peut
Rien voir en l'univers.
Je l'appelle à témoin,
Et tous les dieux ensemble,
| 5495 | Ceux du ciel, ceux de l'air, |
De la terre et de l'onde,
Et des abîmes creux
Où commande Pluton,
Qu'ils reprochent en moi
| 5500 | L'amour que je vous porte, |
Et punissent mon coeur,
Si mon affection
Ne s'est toujours tenue
Dedans les lois du plus étroit honneur.
SYLVANIRE
| 5505 | Oh ! Les dieux ne punissent, |
Comme on dit, les serments
Des parjures amants :
Mais toutefois je crois ce que tu dis,
Et sous cette assurance
| 5510 | Tirinte je reçois |
Ce que tu me présentes :
Mais à condition
De ne le retenir
Qu'autant qu'il me plaira.
TIRINTE
| 5515 | Et moi, bergère, et tout ce qui de moi |
Sera jamais, de votre volonté
Recevra l'ordonnance,
Sans s'y point opposer,
Hormis mon coeur : mais celui-là jamais
| 5520 | Ne vous éloignera, |
Quoi que vous puissiez dire.
Heureux miroir, heureux je te puis dire,
Et plus heureux que celui qui te donne
Au mystère d'amour,
| 5525 | Elu par l'amour même : |
Souviens-toi que je l'aime,
Et l'en fais souvenir
Jusqu'à ce qu'elle sente
En sa propre personne,
| 5530 | Qu'amour jamais l'aimer |
À l'aimé ne pardonne.
SYLVANIRE
Sans mentir il est beau,
Et je le crois plus fidèle peut-être
Que n'était pas son maître.
| 5535 | Mais qu'est-ce que je sens, |
Je suis toute étourdie.
TIRINTE
Ô bon commencement !
FOSSINDE
Je le veux voir aussi,
Donnez-le moi ma soeur.
TIRINTE
| 5540 | Non, belle Sylvanire, |
Ne le lui donnez pas ;
Ce qu'aux dieux on consacre,
D'une main si profane
Ne doit être touché.
FOSSINDE
| 5545 | Voyez le dédaigneux : |
Ce qu'aux dieux on consacre,
D'une main si profane
Ne doit être touché :
Mais, discourtois berger,
| 5550 | Je le verrai, quoi que tu saches faire. |
TIRINTE
Tu ne le verras pas,
Quand je le devrais rompre.
SYLVANIRE
Tiens, berger, ton miroir,
Je suis tant hors de moi
| 5555 | Que presque je ne sais |
En quel monde je suis.
FOSSINDE
Donne le moi, berger,
Me veux-tu refuser
Le refus de quelque autre ?
TIRINTE
| 5560 | Importune bergère, |
Cesseras-tu jamais ?
En cent pièces plutôt,
Que de te le donner,
Sous les pieds je le foule.
| 5565 | Voyez cette importune ! |
SCÈNE VIII
FOSSINDE
Donc sera-t-il vrai
Que je prie et supplie
Celui qui me dédaigne,
Et qui plein de mépris,
| 5570 | Plus je le vais suivant, |
Et plus s'enfuit de moi ?
Sera-t-il vrai que par des vaines plaintes
De ce cruel j'éguise la rigueur ?
Et pourrai-je souffrir
| 5575 | De me voir dédaignée |
De celui qu'on dédaigne ?
De ce double mépris
Tirons, Fossinde, ah ! Tirons un remède
Qui nous puisse guérir,
| 5580 | C'est honte de souffrir |
Pour un amant qui souffre pour un autre,
Et qui quand il voudrait
Ne saurait être notre.
Rompons-les donc, ces chaînes trop honteuses,
| 5585 | Rompons-les ces liens |
Dont mon coeur fut étreint,
Et d'un libre courage
Sortons de ce servage :
Et disons en sortant,
| 5590 | Inutile constance, |
Honteuse patience,
Mon coeur est allegé.
Adieu triste pensée
D'une amour insensée,
| 5595 | Je vous donne congé. |
Mais dieu qu'il est aisé
D'avoir un tel dessein,
Et qu'il est malaisé
De le mettre en effet.
| 5600 | Je pourrai donc n'être plus à Tirinte, |
J'en dénouerai les noeuds,
Ou bien je les romprai :
Mais comment peut-il être,
Que sans être à Tirinte
| 5605 | Fossinde je puisse être ? |
SCÈNE IX, Fossinde, Satyre.
FOSSINDE
Mais qu'est-ce qui me tient
Ô dieux ! C'est le satyre.
À l'aide, à l'aide, accourez mes compagnes :
Bergers à l'aide, hélas secourez-moi !
SATYRE
| 5610 | Crie et crie à ton gré, |
Nous les verrons venir,
Ces filles déguisées
En tendres jouvenceaux :
Nous verrons leur courage,
| 5615 | Leur force et leur adresse : |
Que s'ils te peuvent mettre
Hors de mes mains, aime-les plus que moi,
Tu n'auras point de tort.
FOSSINDE
Gentil Satyre, honneur de ces forêts ?
SATYRE
| 5620 | Me suis-je pas en peu d'heure rendu |
Gentil Satyre honneur de ces forêts ?
Mais ce n'est que depuis
Que je te tiens liée.
FOSSINDE
Détache-moi, Satyre.
SATYRE
| 5625 | Non, non, trompeuse, il faut que plus longtemps |
Je sois gentil Satyre,
Honneur de ces forêts.
FOSSINDE
Détache-moi, Satyre,
Et crois qu'en liberté Je te ferai paraître
| 5630 | L'amour que je te porte. |
SATYRE
Je ne veux pas, je ne veux pas, finette,
De l'amour que tu dis
Avoir plus d'assurance
Que celle que j'en ai,
| 5635 | Je sais bien que tu m'aimes |
Comme l'agneau le loup,
Je n'en suis point en doute.
FOSSINDE
Satyre tu te trompes,
Je t'aime, il est certain,
| 5640 | Pourquoi ne t'aimerais-je ? |
Que peut-on voir en toi
Qui ne se doive aimer ?
Mais tu sais que les filles
N'osent le plus souvent
| 5645 | Déclarer leur amour. |
SATYRE
Puisqu'il est vrai, Fossinde,
Que tu m'aimes si fort,
Et comme je le crois,
Tu dois être bien aise
| 5650 | De venir avec moi |
Dans l'antre où je demeure.
FOSSINDE
Je le veux bien : mais détache ces noeuds.
SATYRE
Les dénouer, ô folle, il ne faut pas,
Car ton amour dépend
| 5655 | De cet enchantement. |
Je veux dire, Fossinde,
Qu'aussitôt que ces noeuds
Se verront détachés,
Encore plus soudain
| 5660 | Se dénouera l'amour que tu me portes. |
Mais c'est assez parler,
Allons, Fossinde, allons,
Si tu ne viens de bonne volonté
J'userai de la force,
| 5665 | Tu sais bien si j'en ai. |
FOSSINDE
Moi te suivre brutal
Honte de la nature,
Qui ne tiens rien de l'homme
Qu'un peu de la figure ?
| 5670 | Ah j'aime mieux la mort ! |
Ô bergers, au secours,
Au secours mes compagnes,
Ô dieux secourez-moi !
SATYRE
Vains sont tous tes efforts
| 5675 | Et tes injures vaines, |
Enfin il faut venir.
SCÈNE X, Adraste Fossinde Satyre
ADRASTE
La femme, il est certain,
Ressemble au medecin,
Elle en fait plus mourir
| 5680 | Par ses trompeurs appas |
Qu'elle n'en guérit pas.
FOSSINDE
Adraste, Adraste, Adraste ?
ADRASTE
Adraste, et qui l'appelle ?
SATYRE
Appelle Adraste autant qu'il te plaira ;
| 5685 | Appelle encor Tirinte, |
Pour t'ôter de mes mains :
Autant vaut l'un que l'autre :
Allons, allons, te dis-je.
FOSSINDE
Au secours, au secours,
| 5690 | Adraste vois Doris |
Que Palemon emmene.
ADRASTE
Que Palemon emmene ?
Laisse-la Palemon,
Laisse-la ma Doris,
| 5695 | Tu l'as assez gardée : |
En dépit de l'amour,
Je la veux à mon tour :
Laisse-la ma Doris,
Elle est à moi, c'est mon chien qui l'a pris.
SATYRE
| 5700 | Adraste vois-tu pas |
Que ce n'est pas Doris ?
FOSSINDE
C'est Doris, vois-tu pas
Que Palemon l'emmène ?
ADRASTE
Ô que c'est bien Doris ;
| 5705 | Tu me voudrais tromper, |
Je la veux à mon tour,
Tu l'as assez gardée,
En dépit de l'amour.
SATYRE
Non, tu ne l'auras pas.
ADRASTE
| 5710 | Donc je ne l'aurai pas ? |
Tu la veux, je la veux,
Nous verrons qui des deux
Sera le maître.
FOSSINDE
Sois Hesus à mon aide !
SATYRE
| 5715 | Ô dieux, ô dieux, comme elle m'a surpris ! |