SAINTE CATHERINE

TRAGÉDIE

1700. Avec Permission

Par l'Abbé d'Aubignac, Conseiller du Roi.

À PARIS, sur la copie imprimée à Rouen chez Jean BESOGNE.


Texte établi par Paul FIEVRE mai 2025

Publié par Paul FIEVRE juin 2025

© Théâtre classique - Version du texte du 30/06/2025 à 17:15:49.


ACTEURS

MAXIMIN, empereur des Romains.

VALÉRIE, femme de l'Empereur.

SAINTE CATHERINE, Reine d'Alexandrie.

PORPHIRE, lieutenant de l'Empereur.

MAXIME, lieutenant de l'Empereur.

VALÈRE, chef de légion.

ALBIN, chef de légion.

FLAVIANE, suivante de l'Impératrice.

UN CENTURION, au Capitaine de cent hommes.

LES DOCTEURS.

TROUPE DE SOLDATS ROMAINS.

La scène est en Alexandrie, ville d'Égypte.


ACTE I

sCÈNE PREMIÈRE.
Maximin, Sainte Catherine, Les Docteurs, Porphire, Maxime, Valère, Troupe de soldats romains.

MAXIMIN.

Lâches adorateurs d'une beauté mortelle ;

Qui de Rome et des Dieux trahissez la querelle

Partisans du mensonge, ennemis des autels,

Qui défendez si mal l'honneur des Immortels.

5   Perfides, je connais que votre erreur procède,

Des appas criminels, que cet objet possède ;

Ses beaux yeux et sa bouche également armés,

Ne vous ont pas vaincus, mais ils vous ont charmés.

Oui, les appas trompeurs de cette Alexandrine,

10   Vous ont fait mépriser la colère divine.

Les traits envenimés qui partent de vos yeux

Vous ont plus étonnez, que la foudre des Cieux

On ne peut résister à cette Égyptienne,

Alors qu'elle soutient la Doctrine Chrétienne ;

15   Et sa prompte victoire a fait voir en ce jour,

Que rien n'est impossible aux charmes de l'amour.

Après avoir soumis l'Afrique à ma puissance,

Et rangé l'Orient à mon obéissance,

Pour rendre mon hommage et mes grâces aux Dieux,

20   J'ai voulu rétablir leur service en ces lieux :

Rien ne s'est opposé, que cette jeune Reine,

Dont l'esprit vous surmonte avec si peu de peine !

Quoi, vous ai-je choisis entre les plus savants,

Pour servir de trophée à ses yeux triomphants ?

25   Nous sommes en Égypte, et dans Alexandrie,

Ou règne des Chrétiens la plus forte manie,

Lorsque ma piété commence à l'étouffer ,

Contre toute apparence elle veut triompher.

Ah ! Reconnaissez vous, dans ce péril extrême,

30   Reprenez le courage, et rentrez en vous-même :

Rejetez les poisons que vous avez reçus,

Confessez hautement qu'elle vous a déçus,

Et que tant de beautés, dont les Cieux l'ont pourvue,

Ont usé sur vos sens, d'une force imprévue,

35   Ou que par art magique elle vous a domptez.

Quoi traîtres, vos oreilles sont sourdes à mes bontés ?

Soldats, faites passer les corps de ces infâmes,

Des flammes de l'amour, en de plus vives flammes

Allez faire brûler ces monstres odieux,

40   Qui devant leur Monarque, abandonnent leurs Dieux.

Faites leur confesser que la vertu Romaine

A toujours triomphé de la faiblesse humaine

Et que les premiers Dieux que Rome a révéré,

Partout cet univers doivent être adorés.

45   C'est l'unique désir où sans-cesse j'aspire ;

S'ils ont mis en mes mains les rênes de l'Empire,

C'est aux conditions de les faire obéir,

Et de perdre tous ceux qui les veulent trahir.

Toutefois, votre perte est encore en balance,

50   Plutôt que ma justice , éprouvez ma clémence.

Revenez en ma grâce, et réparez l'affront,

Qui par votre imposture éclate sur mon front

Ou bien préparez vous au plus rude supplice,

Que puisse en la vengeance inventer ma justice.

55   Mutins, n'attendez, pas que mon courroux forcé,

Vous apprenne à quel point je me trouve offensé.

SAINTE CATHERINE.

Que votre Majesté qui n'est point offensée,

Ne demande point d'eux cette lâche pensée,

Dès l'heure que leur bouche a prononcé : je crois,

60   Et que leurs yeux ont vu les rayons de la foi ;

Ils ont perdu la crainte et l'horreur des supplices ;

Ce seront leurs plaisirs, ce seront leurs délices,

Ce seront leurs honneurs, et leurs contentements,

Que de cesser de vivre au milieu des tourments.

65   Allez, mes chers amis, prodiguer votre vie,

Et le faites pâlir, de merveille et d'envie

De voir votre courage, et recevoir la mort :

Vous êtes triomphants dés le premier effort,

Votre premier combat emporté une victoire,

70   Et dès le premier pas vous montez à la gloire.

PREMIER DOCTEUR.

Pour celle du vrai Dieu, nous voulons mourir tous.

MAXIMIN.

Ô perfides ! Ce Dieu n'est connu que de vous !

Il prend son origine, et son être, et ses armes,

Et sa force, et sa gloire, en ses aimables charmes !

75   C'est-là que vous trouvez, cette Divinité,

Qui vous fait rebeller contre la vérité ?

SECOND DOCTEUR.

sire, un amour lascif ne brûle point nos âmes,

Nous sommes dans un âge ennemi de ses flammes:

Voyez la différence à nos cheveux blanchis,

80   Des esclaves du vice, ou de ses affranchis.

Les hommes parvenus à ce point où nous sommes,

Ont peu de ressemblance avec les autres hommes,

On les voit rarement sous le vice abattus ;

Et s'ils ont de l'amour, c'est l'amour des vertus .

85   Mais quand notre faiblesse aurait quelque apparence ,

Sa vertu détruirait toute notre espérance :

Nos esprits concevraient d'inutiles désirs,

Et nous devons chercher de plus justes plaisirs :

Nous allons dans le Ciel en prendre jouissance,

90   Le Dieu qu'elle propose à notre connaissance

Inspire dans nos coeurs de plus purs sentiments,

Et de sa gloire seule il nous a fait amants ;

Mais amants résolus à l'aimer et le suivre,

Et qui dans ce dessein veulent cesser de vivre

95   Plutôt que d'adorer du bois et des métaux ,

Et des simples portraits d'hommes et d'animaux.

Oui, le Dieu qu'elle adore, à présent est le nôtre.

C'est notre Créateur, et le sien, et le vôtre,

Et le Ciel, et la Terre, et tous les Éléments

100   Ont reçu de sa main l'être et les fondements ;

C'est cette vérité qu'elle nous a prouvée,

Et que tous d'une voix nous avons approuvée ;

C'est cette vérité qui résout nos esprits

À faire du trépas un glorieux mépris,

105   Et qui fait que sans peur nous regardons la foudre,

Dont vous nous menacez de nous réduire en poudre,

Puisque sans faire injure à l'éclat de ses yeux,

L'amour qui nous anime a son objet aux Cieux.

MAXIMIN.

Ô Dieux ! Permettez-vous que ces traîtres achèvent !

110   C'est, disent-ils, au Ciel que leurs désirs s'élèvent :

Soldats, faites leur dire, en les chargeant de fers ;

Qu'une brutale ardeur les abaisse aux Enfers ;

Coupez, tranchez, brûlez ces odieuses pestes,

Qui font de mon bonheur les obstacles funestes :

115   À force de tourments, faites leur confesser,

Que sa seule beauté les porte à m'offenser:

Aux pieds de nos autels jetez les dans les flammes,

Dépouillez de leurs corps ces misérables âmes.

Je voudrais que le feu dans ces embrasements ;

120   Put dévorer leur nom, comme leurs ossements :

Qu'ils meurent.

PREMIER DOCTEUR.

Nous allons à la mort sans contrainte,

Vois de quel feu divin nous ressentons l'atteinte,

Nous acquérons ta haine, et toi notre amitié ;

Nous aimons ta colère, et craignons ta pitié.

125   Ne crois pas nous toucher par la crainte des peines,

Invente si tu peux de plus cruelles gênes

Que celles que ta rage exerce tous les jours,

Nous ne changerons point d'esprit ni de discours ;

À quoi que ta rigueur nous destine ou nous livre ,

130   En mourant pour la foi, nous mourons pour revivre.

MAXIMIN.

Hé bien, que tout à l'heure on les fasse périr,

S'ils meurent pour revivre, ils font nés pour mourir.

SAINTE CATHERINE.

Ne perdez, point courage , ô généreuses âmes,

Vous allez, recevoir un baptême de flammes,

135   Assurez toutefois, que ce fier élément :

Ne vous ôtera pas un cheveu seulement,

Vous finirez pourtant cette illustre carrière,

Où je cherchais l'honneur de courir la première,

Vous allez les premiers, d'autres iront après,

140   Et j'aurai le bonheur de les suivre de près.

Le Tyran, contre vous n'a que de faibles armes,

Donnez lui votre sang, mais retenez vos larmes,

Soutenez, dignement l'éclat de votre foi,

Et dans tous vos tourments, souvenez vous de moi :

145   Vous n'en recevrez point que mon coeur ne ressente,

Et si je le puis même ou je ne fois présente

Pour consoler votre âme et pour la soulager,

Mais enfin vous n'aurez ni douleur ni danger

Au plus fort des tourments, au milieu des tortures,

150   Dieu vous garantira de toutes leurs injures.

MAXIMIN.

Ha ! C'est trop écouté ces fâcheux entretiens,

Valère, suis mon ordre.

VALÈRE.

Allons traîtres Chrétiens.

SCÈNE II.
Maximin, Sainte Catherine, Maxime, Porphire.

MAXIMIN.

Ô Dieux qui l'aurait cru ! Que des hommes si sages,

Que des Grecs renommés, que ses malheureux mages,

155   Se laisseront corrompre à tes divins appas,

Et viendront pour ta gloire endurer le trépas ?

SAINTE CATHERINE.

Ce n'est point ma beauté qui les mène au supplice,

C'est la beauté divine , et c'est votre injustice ;

Si notre conférence a si mal réussi

160   Pour l'honneur des faux dieux qu'ils soutenaient ici

Un seul Dieux véritable, et jaloux de sa gloire

A soutenu sa cause et gagné la victoire ;

Lui seul les a vaincus et soumis à sa loi,

Et ne doit son triomphe à nul autre qu'à soi,

165   Mais, Sire, une lumière et si pure et si claire,

N'a pas encore fait tout ce qu'elle doit faire,

Elle s'en va reluire en de plus nobles coeurs,

Elle s'en va les soumettre au vainqueur des vainqueurs.

Armez votre colère en saveur des idoles,

170   Prononcez des trépas autant que des paroles,

Emplissez vos prisons, épuisés vos liens,

Vous accroîtrez le nombre, et l'ardeur des Chrétiens.

MAXIMIN.

Ô merveilleuse impie, adorable obstinée !

Accorde ta naissance avec ta destinée,

175   Use mieux de l'esprit que les Dieux t'ont donné,

Ton front sans les choquer peut être couronné :

Si c'est l'ambition, qui fait naître en ton âme

Ce dessein téméraire et digne de ta flamme,

Je te ferai si grande en ta condition,

180   Que j'éteindrai l'ardeur de ton ambition.

Je connais ta naissance, et mon coeur la respecte,

Bien que j'eusse raison de la tenir suspecte,

Ta grâce et ta jeunesse attendrissent mon coeur,

Et font que je te traite avec moins de rigueur.

185   Tu sors de cette Reine en merveille seconde,

Dont la beauté fatale a charmé tout le monde,

Et pour qui Marc-Antoine, endura le trépas,

Bien qu'elle fut moins sage, et qu'elle eût moins d'appas.

Oui, cette Cléopâtre encore si renommée ;

190   Par un César détruite, et par un autre aimée,

Ne t'égalerait pas quand elle renaîtrait,

Avec toute sa gloire, elle te céderait.

C'est aussi ce qui fait que je te considère,

J'ai pour toi dans le coeur des tendresses de père ;

195   Sers toi de mes bontés qu'attire ta beauté ;

J'ai peur que ma justice ait trop de cruauté,

Si sa rigueur condamne une chose si belle,

Et je n'ose penser que tu sois criminelle.

Ta vertu m'éblouit aussi bien que tes yeux,

200   Mais ne sois plus contraire à la gloire des Dieux.

Cesse après le bonheur de leur faire la guerre,

Comme ils règnent au Ciel, je règne sur la Terre,

Et s'ils ont épuisé leurs plus rares trésors,

À dessein d'enrichir ton esprit et ton corps,

205   J'imiterai pour accroître ta gloire.

Que ce dernier discours entre dans ta mémoire,

Et ressouviens toi bien, si ton coeur s'y résout,

Qu'on peut tout espérer quand on mérite tout.

SAINTE CATHERINE.

Ô mon Dieu !

MAXIMIN.

Tu te plains.

SAINTE CATHERINE.

J'ai sujet de me plaindre,

210   Mon espoir m'abandonne, et je commence à craindre,

Je sortais de combattre, et je ne pensais pas

Que je dusse rentrer en de nouveaux combats,

Contre des ennemis de si haute importance,

Qu'il faut contre moi-même éprouver ma constance,

215   Et me trouver réduite à cette dure loi

D'avoir à me défendre, et de vous, et de moi.

MAXIMIN.

Tu n'en dois craindre rien.

SAINTE CATHERINE.

Non, j'ai tort de m'en plaindre ,

Mon espoir se relève et je cesse de craindre,

Mon courage s'anime, et bannit mon effroi :

220   Grand Prince, je triomphe et de vous, et de moi.

Toutes vos passions injustes et trompeuses,

Et toutes vos grandeurs plus vaines que pompeuses,

Les traits de votre haine, ou de votre amitié,

Ceux de votre colère, ou de votre pitié,

225   Ne sauraient tout ensemble ébranler mon courage,

Il se rendra plus ferme au plus fort de l'orage.

MAXIMIN.

Quoi, seras-tu rebelle au dessein que j'ai pris ?

SAINTE CATHERINE.

Seigneur, si mon courage étonne vos esprits,

Et si dans notre sexe il n'est pas ordinaire,

230   C'est qu'un esprit rampant, et bas, et mercenaire,

Qui n'eut eu que l'amour de ses propres plaisirs,

N'aurait peu concevoir de si nobles désirs,

Il n'eût osé former de si hautes pensées,

Et ses affections se fussent abaissées ,

235   Il eût cédé par crainte, et la peur des tourments

L'aurait pu détourner de ses bons sentiments :

Mais, seigneur, tout succède aux justes entreprises.

Les résolutions qu'une âme sainte a prises,

Sont de fermes décrets que rien ne peut changer,

240   Et qui ferment les yeux à la peur du danger.

Ce n'est pas que j'en prenne une aveugle licence,

J'entreprends hardiment, mais avec connaissance,

Je suis sûre du bras qui me doit soutenir,

Et mon coeur sait déjà ce qu'il doit devenir :

245   Il ne va pas combattre, il vole à la victoire,

Il n'est pas sans péril, mais il n'est pas sans gloire.

Il faut dans ce hasard que je m'en vais courir,

Pour me sauver me perdre, et pour vaincre mourir ;

Mais je sens approcher cette belle journée,

250   Je vois déjà venir cette heure fortunée,

Mon espérance touche au moment précieux,

Qui me doit de la terre enlever dans les Cieux...

Je languis, je soupire après mon arrivée,

Et tout ce que je crains c'est d'en être privée..

255   Ne me retardez , plus ce glorieux moment,

Hâtez-le.

MAXIMIN.

J'ai pitié de son aveuglement,

Je devrais la servir ainsi qu'elle désire :

Mais il faut différer. Ramène-la Porphire ;

à l'oreille de Porphire.

Écoute aussi deux mats de mon intention,

PORPHIRE.

260   Je m'acquitterai bien de ma commission..

SCÈNE III.
Maximin, Maxime.

MAXIMIN.

Sa bouche est éloquente, et ses yeux ont des charmes,

ses deux beautés ensemble ont de puissantes armes,

Et bien que j'en reçoive une espèce d'affront,

Je ne m'étonne plus des progrès qu'elles font.

265   Elles peuvent tout mettre en un désordre étrange,

Puisque dans leur parti moi-même je me range,

Mais dirai-je le trouble où se trouve mes sens ?

Dirai-je ma faiblesse et l'ardeur que je sens ?

Oserai-je avouer que je perds la mémoire

270   De la gloire divine, et de ma propre gloire ?

Que d'un juste courroux je me sens désarmé,

Que j'aime une Chrétienne, et que j'en suis charmé.

MAXIME.

Votre raison, Grand Prince, a donc rendu les armes,

Vous aimez la Chrétienne et cédez à ses charmes,

275   Mais vous avez perdu ceux qu'elle avait soumis,

Vous les avez traités comme vos ennemis,

Et vous tombez ensuite à ce malheur extrême

De vous rendre pour elle ennemi de vous-même...

Et l'intérêt des Dieux échappe au souvenir

280   De celui qui tout seul le pouvait maintenir.

Seigneur, cette faiblesse offense votre gloire,

D'un combat si fameux, perdez vous la victoire,

Cette querelle importe à tout le genre humain,

Elle peut vous ôter le sceptre de la main.

285   Y consentirez-vous sans plus de résistance ?

Ah ! Sire, en ce rencontre ayez plus de constance !

Vous avez tant de fois dompté des Nations...

Ne sauriez vous dompter vos inclinations ?

Faut-il que votre amour ?

MAXIMIN.

Je l'avoue à ma honte

290   Rien n'a pu me dompter, une faible me dompte :

Maxime, je sais bien qu'elle trahit l'État,

Et qu'elle veut commettre un horrible attentat.

Je sais que ma faiblesse en ce danger extrême,

Menace de ruine et l'Empire, et moi-même,

295   Et que dessous l'appas de cette fausse loi

Elle veut soulever, mes peuples contre moi,

Et remplir l'Univers de son erreur nouvelle ;

Mais aussi j'ai des yeux, je suis homme, elle est belle.

Mon coeur qui s'abandonne au caprice du sien,

300   Soulève mes désirs contre mon propre bien,

J'arme pour sa querelle, et non pour ma défense,

J'autorise sa gloire, alors qu'elle m'offense :

Elle veut par ma chute assurer sa grandeur,

Le dessein de l'ingrate augmente mon ardeur,

305   Elle devait mourir, je veux mourir pour elle :

Mais aussi j'ai des yeux, je suis homme elle est belle.

Oui, ces yeux, cher Maxime, ont juré mon trépas !

Et ses beaux ennemis ne me déplaisent pas.

J'affronte aveuglément ce péril sans le craindre ,  [ 1 vers 309 : Il n'y a pas de vers qui rime avec "craindre".]

310   Je ne puis rien sur eux, ils peuvent tout sur moi,

Je leur dois commander, ils me donnent la loi,

Ils m'attachent aux fers, pour une criminelle,

Mais aussi j'ai des yeux, je suis homme, elle est belle.

Je perds le souvenir des hommes et des Dieux,

315   Je le perds de moi-même, en voyant ses beaux yeux :

Mais, si je dois périr, il faudra qu'ils périssent,

Ils ont blessé mon âme, il faut qu'ils la guérissent.

Tyranniques respects, c'est trop délibérer,

Cette ingrate après tout me doit considérer,

320   Et connaître la gloire où mon amour l'appelle,

Je règne, je suis homme, et je puis tout sur elle.

MAXIME.

Contre un amour injuste, êtes vous si peu fort ?

Et vous laissez-vous vaincre à son premier effort ?

Seigneur, souvenez-vous, que c'est une Chrétienne

325   Vous vaincrez votre erreur, en songeant à la sienne.

MAXIMIN.

Mais, ô lâche Empereur ! Quel charme t'a séduit ?

- Tu cours au précipice où l'amour te conduit,

Ne suis pas cet aveugle, il conspire ta perte,

La main de la raison qui te vient d'être offerte,

330   Te doit servir de guide et défendre ton coeur,

Contre les vains assauts d'un si faible vainqueur.

Son glorieux secours dégagera ton âme

De l'embarras fatal d'une illicite flamme.

Permets qu'elle s'occupe à rompre tes liens,

335   Et regarde ses yeux pour dessiller les tiens.

Entends sa voix qui blâme un ardeur insensée,

Permets que sa lumière entre dans ta pensée ;

Mais de peur de l'éteindre, éteins tes lâches feux,

Laisse-lui gouverner ton Empire et tes voeux :

340   Oui, cesse d'adorer ta mortelle ennemie,

Songe que ton amour te comble d'infamie,

Et qu'il te rendra traître à ton propre intérêt,

Quoi, ne saurais-tu vaincre un ennemi qui plaît ?

S'il est si malaisé de s'en pouvoir défendre,

345   Alors qu'il se présente il ne faut pas l'attendre.

Souviens-toi que la fuite est l'unique moyen

Pour vaincre un adversaire à qui l'on veut du bien :

Fuis-donc de ses beaux yeux qui terniront ta gloire,

Chasse leurs vains appas de ta folle mémoire,

350   Détruits cette rebelle en ton ressouvenir,

Ou ne t'en ressouviens qu'afin de la punir.

C'est ta seule ruine où son espoir se fonde,

Elle veut par ta chute ébranler tout le monde.

Pour monter sur le trône, elle veut t'en chasser,

355   Quoi, de ta propre main voudrais-tu lui placer.

Mais, Maxime, ta crainte est une erreur nouvelle,

Faut-il, Amour, faut-il à cause qu'elle est belle,

Qu'elle se fasse craindre en se faisant aimer?

Et qu'elle m'épouvante au lieu de me charmer ?

360   Non , qu'elle font impie autant qu'impérieuse,

Qu'elle soit téméraire, et même furieuse,

Ses desseins orgueilleux ne me font plus de peur,

Elle menace moins mon État que mon coeur.

MAXIME.

Vous devez de ses traits défendre l'un et l'autre,

365   C'est le vouloir des Dieux, et leur gloire , et la vôtre.

MAXIMIN.

Je sais que c'est leur gloire, et que c'est mon devoir ;

Mais cette résistance est hors de mon pouvoir.

Je sens que de mon coeur je ne suis plus le maître

Ce rebelle amoureux ne veut plus me connaître,

370   Ni raison , ni devoir, ni piété, ni foi,

Dans ce trouble d'esprit ne fait plus rien pour moi.

MAXIME.

Vous irritez, le Ciel qui vous était propice.

MAXIMIN.

Je tombe sans regret dedans ce précipice ;

Il te semble effroyable, il me paraît charmant,

375   Tu le vois d'un oeil libre, et moi d'un oeil d'amant.

MAXIME.

Mais, Seigneur, se peut-il que votre esprit oublie

L'Impératrice même, et le noeud qui vous lie ?

MAXIMIN.

Il peut tout oublier pour un sujet si beau

Que celui qui le charme.

MAXIME.

Ô prodige nouveau !

380   Grand Prince, cette impie, et cette sacrilège

Pour abuser votre âme use de sortilège,

Et veut ôter la vie à votre Majesté.

MAXIMIN.

Maxime, toutefois le fort en est jeté,

Qu'elle use contre moi de poison ou de charmes,

385   Qu'elle emprunte du Ciel les redoutables armes,

Pour me ravir l'Empire, et me priver du jour,

Il faut que je périsse, ou gagne son amour.

C'est l'unique remède à cette violence ;

Je ne t'invite point à garder le silence.

390   Tu sais bien ton devoir.

Il sort.

MAXIME, seul.

  Oui, oui je le sais bien ,

Mais, ô lâche Empereur, tu ne sais pas le tien.

Voilà comme des Dieux tu cherches la défense,

Et comme tu punis celle qui les offense :

Voilà comme leur gloire entre en ton souvenir,

395   Et de quelle façon tu les veux soutenir.

Aimer une Chrétienne, et tout quitter pour elle,

Est-ce leur témoigner la grandeur de ton zèle ?

Infâme usurpateur du sceptre que tu tiens ,

Est-ce ainsi que tu veux détruire les Chrétiens ?

400   Est-ce-là repousser un effort téméraire,

Et réparer l'affront qu'ils viennent de te faire ?

Une jeune insolente ose se soulever :

Elle abat les autels que tu dois élever !

Ta lâcheté l'endure, Et parce qu'elle est belle

405   Tu n'as de complaisance, et d'amour que pour elle.

Dieux ! Souffrez-vous l'Empire en de pareilles mains ?

Ô joug insupportable à tous les vrais Romains :

Fatale dignité, puissance trop hardie ,

Trône de l'insolence et de la perfidie ,

410   Sous qui Rome soupire, et doit trembler d'effroi,

Ne pourrons-nous jamais nous défaire de toi ?

Oui, c'est trop endurer que son pouvoir te brave,

Rome, c'est trop longtemps soupirer en esclave,

Il faut faire un effort digne de ta vertu,

415   Pour voir ce Maître injuste à tes pieds abattu :

Fais voir s'il te souvient de ta gloire passée,

Que dedans ta mémoire on pense être effacée,

Mais non, demeure neutre, attends, espère, et vois,

Ce que j'ai résolu d'exécuter pour toi.

420   Je te veux délivrer du tyran qui t'opprime,

Il monta sur le trône à la faveur du crime,

Il faut pour ta vengeance essayer justement,

Que sa fin soit égale à son commencement.

Toi qu'il hait, et qu'il aime, ô belle infortunée,

425   Qui languis dans un triste et funeste hyménée,

Divine Impératrice à qui cet assassin

Semble avoir à toute heure un poignard dans le sein,

Je m'en vais t'avertir de sa nouvelle flamme,

Si tu n'es sans courage, ainsi qu'il est sans âme,

430   Tu joindras ta puissance à mon ressentiment,

Et nous le punirons de son aveuglement.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Sainte Catherine,

SAINTE CATHERINE.

Sera-ce dans ce lieu que je perdrai la vie ?

PORPHIRE.

C'est en ce lieu, Madame, où vous ferez servie ;

L'Empereur se prépare à vous être plus doux,

435   Et son ordre est plus juste et plus digne de vous.

SAINTE CATHERINE.

En croit-il disposer ?

PORPHIRE.

Je m'en vais vous apprendre

Le bonheur incroyable où vous devez prétendre.

SAINTE CATHERINE.

Je n'en reconnais point, que celui du trépas.

PORPHIRE.

Pour un si mauvais fort vous avez trop d'appas,

440   Vous avez la victoire, Amour vous l'a donnée,

Des mains de vos vaincus vous serez couronnée,

Et bien que votre esprit semble le dédaigner,

On vous offre le sceptre, et vous allez régner,

Je vous vois dans le Trône avec beaucoup de joie,

445   Aussi vous l'obtenez par la plus belle voie.

L'esprit, et la naissance, et l'amour, et l'honneur

Portent votre mérite au comble du bonheur :

Mais, Madame, il est temps d'assurer vos conquêtes.

On voit votre mérite, on sait ce que vous êtes,

450   On rend ce que l'on doit à vos divins appas ;

Si vous ne le cherchez ne le méprisez pas :

Ne craignez point de prendre un sceptre légitime ;

Quand on l'obtient par force on ne l'a pas sans crime :

Mais, quand il se présente on le doit recevoir,

455   Et quand on le refuse on choque son devoir.

La fortune vous aime, et vous êtes libérale

Elle vous a ravi la Couronne Royale

Pour vous en rendre une autre, et vous faire goûter

Si celle de l'Empire est plaisante à porter.

460   Elle étend sa puissance aux deux bouts de la terre,

Elle porte en tous lieux son Empire, ou la guerre

Pour l'acquérir, Madame, achevez de gagner

Celui sur qui vous seule avez droit de régner.

SAINTE CATHERINE.

Un trop puissant obstacle à ce désir s'oppose.

PORPHIRE.

465   Que de ce côté-là votre esprit se repose,

Il n'aime rien que vous.

SAINTE CATHERINE.

Il ne doit pas m'aimer.

PORPHIRE.

D'un choix si glorieux nul ne le peut blâmer.

SAINTE CATHERINE.

Son choix s'il me regarde est hors de sa puissance.

PORPHIRE.

Peut-il pas tout soumettre à son obéissance ?

470   Cette nécessité ne reçoit point de loi,

L'Empereur qui peut tout, peut dégager sa foi

Son coeur peut rétracter ce qu'approuve sa bouche,

Et bien qu'une Princesse ait eu part en sa couche,

Il peut vouloir qu'une autre y prétende aujourd'hui,

475   Et voir triompher d'elle aussi bien que de lui.

Il est vrai qu'elle est noble , et vertueuse, et belle,

Nos yeux jusques ici n'avaient admiré qu'elle :

Mais depuis que vos yeux éclatent parmi nous,

Les nôtres, ni nos coeurs, n'ont adoré que vous.

480   Que l'Empereur vous aime, et que sa flamme extrême

Sur votre illustre front pose le diadème ;

Bien que cette action dépende de son choix,

Il ne vous donnera que la dernière voix.

SAINTE CATHERINE.

Ne sachant que répondre à tant de belles choses,

485   J'admire des effets dont j'ignore les causes,

Et mon esprit s'étonne avec juste raison

D'ouïr parler d'un sceptre au fond d'une prison.

Il cherche en cet endroit des témoins de sa gloire,

Il tâche d'y trouver des fruits de sa victoire :

490   Pour ajouter la honte aux maux qu'il a soufferts,

Au lieu d'y voir un sceptre, il n'y voit que des fers .

Vous me trompez, Porphire, et l'Empereur se trompe,

Sans doute pour me perdre avecque plus de pompe,

On veut jusques au trône élever mon espoir,

495   Puis de ce précipice on le croit faire choir.

Je me connais, Porphire, et je crois vous connaître,

Je lis dans vos desseins, et ceux de votre maître :

Servez à votre Prince en un plus noble emploi,

Digne de sa Couronne, et de vous, et de moi :

500   C'est trop peu pour sa gloire, et c'est trop pour la mienne,

C'est trop de vanité pour une Égyptienne

De croire que ses yeux cachent l'art de charmer,

Et qu'un si grand monarque ait dessein de l'aimer.

Mais, quand votre discours serait sans artifice,

505   l'aime trop l'innocence, il aime trop le vice,

Il hait trop le vrai Dieu, je hais trop les faux Dieux,

Et dans leur culte impie il m'est trop odieux,

Pour que je le regarde en qualité d'amant,

Que ce refus l'offense, et que sa rage invente

510   Les plus cruels moyens de me priver du jour,

Je chercherai sa haine en fuyant son amour.

PORPHIRE.

L'une est bien désirable, et l'autre bien à craindre ;

Mais songez qu'il vous prie et qu'il peut vous contraindre.

Il espère.

SAINTE CATHERINE.

Il se trompe.

PORPHIRE.

Il règne.

SAINTE CATHERINE.

Il peut mourir.

PORPHIRE.

515   Rien contre son pouvoir ne vous peut secourir.

SAINTE CATHERINE.

Un Dieu d'une puissance et grandeur infinie

Me saura garantir de cette tyrannie.

PORPHIRE.

Les Dieux pour vous punir se riront de vos maux.

SAINTE CATHERINE.

Vous adorez des Dieux ridicules et faux :

520   Ce n'est...

PORPHIRE.

Belle Princesse en ce danger extrême

Quittez cette dispute, ayez soin de vous même,

si le Dieu des Chrétiens doit être le plus fort ,

S'il est vrai qu'il dispose et des Rois et du sort,

Il vaincra sans votre aide et se fera connaître,

525   Et s'il vous considère, il se fera paraître,

Dissimulez au moins si vous ne changez pas,

Quoi que le sceptre coûte, il a beaucoup d'appas.

Un jour de complaisance, une heure de contrainte

Vous mettront au dessus du trône, et de la crainte:

530   Vainquez donc la fortune avec un peu d'effort ,

Vous n'êtes à présent qu'à deux doigts de la mort,

Il faut que votre coeur triomphe, ou qu'il succombe,

On vous donne à choisir du trône ou de la tombe ;

Ce choix est plein de gloire, et n'a rien de douteux :

535   Qui se peut couronner, ne fait rien de honteux.

Pour régner et pour vivre on met tout en usage,

C'est dans l'ambition que paraît le courage,

Et le courage éclate avec bien plus d'honneur,

Alors que le mérite est égal au bonheur :

540   Le vôtre vous élève au dessus de l'Empire,

L'Amour fait que pour vous notre Empereur soupire,

La fortune vous montre un visage riant,

Vivez, régnez, montez au trône d'Orient.

Bien que votre bonheur soit le malheur d'un autre,

545   De crainte que sa part ne devienne la vôtre,

Au lieu d'en être en peine, il la faut dédaigner,

S'il est dur de mal faire, il est doux de régner.

SAINTE CATHERINE.

Par quelle expérience, et par quelles maximes

Trouvez-vous qu'il soit doux de régner par des crimes ?

550   Je sais comme on doit vivre et comme on doit régner,

Et de nobles effets vous le vont témoigner,

Mais mon ambition bien qu'elle soit extrême,

Est toutefois réduite à régner sur moi-même,

C'est toute la puissance et l'honneur que je veux,

555   Et l'ingrate couronne où prétendent mes voeux,

Je n'en connais point d'autre hors celle du martyre,

Qui soit plus agréable, et que plus je désire,

Cessez de me parler d'un amour criminel,

Qui souillerait mon nom d'un reproche éternel.

560   Cessez de me parler de vos grandeurs romaines,

Porphire, épargnez-vous des paroles si vaines,

Vous faites des efforts honteux et superflus ,

Parlez, moi d'autre chose ou ne me parlez plus.

PORPHIRE.

J'obéis à mon Prince, et je dis davantage

565   Que la pitié m'oblige à tenir ce langage,

Et qu'un erreur notable aigrit notre courroux :

Mais enfin que dirai-je à l'Empereur de vous,

Êtes vous résolue à demeurer Chrétienne.

SAINTE CATHERINE.

Oui, que votre pitié n'implore point la sienne,

570   Or que si ce moment se doit prendre aujourd'hui

Qu'il en ait de soi-même, et n'en ait point d'autrui.

Qu'il ajoute sans fin des crimes à des crimes ,

Qu'il immole à ses Dieux victimes sur victimes,

Il fait pour notre gloire, au moment qu'il nous perd

575   Sa pitié pourrait nuire, et sa cruauté sert.

On arrive par elle à ses honneurs suprêmes,

Pour qui l'on doit quitter l'honneur des diadèmes.

PORPHIRE.

Encore un coup, Princesse, écoutez la raison.

SAINTE CATHERINE.

Je ne veux rien entendre.

PORPHIRE.

Allez donc en prison,

580   C'est l'ordre qu'on me donne, et qu'il faut que je tienne,

Puisque vous persistez, à demeurer Chrétienne.

Aux gardes à l'oreille.

Il suffit de la mettre à son appartement :

Et que l'on s'en assure un peu soigneusement.

SCÈNE II.

PORPHIRE, seul.

Elle y va sans contrainte, elle y marche avec joie,

585   Qu'à de divers pensers mon esprit est en proie !

Cette aventure étrange étonne ma raison,

Et ce nouveau prodige est sans comparaison.

Une fille si jeune, une fille si belle,

Voir venir la fortune, et se reculer d'elle !

590   Avec tant de jeunesse, avecque tant d'appas

Voir la mort assurée, et ne la craindre pas,

Qu'elle est cette vertu ? Quelle est cette constance ,

D'où lui vient cette force, et cette résistance,

Ô merveille à me rendre, et surpris, et confus !

595   Elle fait de l'Empire un absolu refus !

Elle attend son destin d'un oeil sec, d'un coeur ferme,

Et ne s'ébranle point si proche de son terme,

Ce courage invincible, et sans pair, et sans prix,

Ce grand coeur qui paraît en ses nobles mépris,

600   Lui font pâlir de honte ; Amour et fortune

Ne semblent point agir d'une façon commune :

La vertu la plus mâle aurait peine à tenir,

Contre un seul des assauts qu'on lui voit soutenir !

Que d'un trouble puissant je sens mon âme atteinte

605   Elle m'emplit de doute, elle m'emplit de crainte.

Je deviens avec elle l'ennemi de nos Dieux,

Mon esprit m'abandonne et la suit dans ces lieux :

Je vois son Dieu plus clair que l'astre qui nous brille,

Il me dit de sa bouche, écoute cette fille,

610   Elle connaît mon être et ma félicité,

Ma puissance, ma gloire, et mon éternité.

Quoi mon coeur tu frémis, tu trembles, tu chancelles,

Te lairras-tu surprendre à des vertus si belles ?  [ 2 Lairrer : (Désuet) Quitter, abandonner, laisser. [Wikitionnaire]]

Fuis leurs charmes puissants, et te vois préparer,

615   Les horribles tourments qu'elles vont endurer.

Ce bien qui s'éblouit n'est peut-être qu'un songe,

Qu'une chimère aimable, et qu'un plaisant mensonge,

Mais, si c'est un mensonge à plaisir inventé,

Qu'il à de ressemblance avec la vérité,

620   Et que sa force ébranle un esprit qui l'écoute.

Ah ! Que je suis en peine, ah ! Que je suis en doute !

Et que d'incertitude accompagne mon choix

Dans le désir de suivre, ou de fuir cette voix,

Ah ! Détourne tes yeux, et ferme tes oreilles,

625   N'élève point ton âme à ces hautes merveilles :

Plus ton esprit s'arrête à les considérer,

Leur éclat t'éblouit au lieu de t'éclairer.

Songe plus d'une fois à ce qu'il faudrait faire,

Courir à son trépas, c'est être téméraire.

630   Perdras-tu ta fortune, et ta gloire, et ton rang ?

Par les mains du bourreau verseras-tu ton sang ?

C'est le moindre malheur dont ce coup te menace.

Ce trouble toutefois enfante la bonace,

Et dedans ce naufrage on rencontre le port :

635   Si le souverain bien se trouve en cette mort .

Et qu'elle te promette une éternelle vie,

Pourras-tu rejeter une si belle envie ?

Y seras- tu rebelle ? Et ne craindras-tu pas

D'abandonner ton âme à l'éternel trépas ?

640   Mais, voici l'Empereur, toi dont la voix m'appelle.

Fortifie, ou détruits la grandeur de mon zèle.

SCÈNE III.
Maximin, Maxime, Porphire.

MAXIMIN, amenant Maxime, et le tirant par la main.

Maxime, je t'arrête, et veux t'entretenir

En attendant Porphire : Ah, le voici venir.

Enfin, Porphire enfin que faut-il que j'espère ?

645   Avons nous la fortune ou contraire ou prospère ?

As-tu suivi mon ordre ?

PORPHIRE.

Oui, seigneur, je l'ai fait,

Avec plus d'espérance, et d'effort que d'effet.

MAXIME.

Comment, elle résiste ?

PORPHIRE.

Et cette résistance

Me fait malgré moi-même admirer sa constance.

650   Grand Prince, il est certain, j'ai tâché vainement

Par menace, par offre et par raisonnement,

De porter cette belle à suivre votre envie :

Mais j'ai perdu ma peine.

MAXIMIN.

Et moi je perds la vie.

PORPHIRE.

Songez, songez, lui dis-je, à quitter votre erreur

655   Et qu'enfin vos refus choquent un Empereur,

De qui toute la terre adore la puissance,

Et qui peut tout soumettre à son obéissance,

Mais tout votre pouvoir, et toutes mes raisons,

Et les appas du trône, et l'horreur des prisons,

660   Et la peur de mourir, à qui tout est possible,

N'ont pu jamais forcer cet esprit invincible,

Elle attend le supplice.

MAXIMIN.

Il faut la contenter ?

Mais Dieux ! C'est contre moi que je veux attenter

Ô vous qui m'exposez à servir de risée,

665   Restes impertinents d'une amour méprisée !

Enfants infortunés, d'une père malheureux

Et qui naissez pourtant d'un coeur trop amoureux ;

Désirs trop violents d'une ardeur insensée ,

Qui donne tant de peine à ma triste pensée ;

670   Tyrans audacieux des volontés d'un Roi,

Que ferai-je de vous ? Que ferez-vous de moi ?

Mourez-vous, vivrez-vous, mourrai-je, dois-je vivre ?

En ces extrémités quel parti dois-je suivre ?

Ô mon coeur ! Peux-tu bien accorder en ce jour

675   Deux ennemis mortels, la raison et l'amour ?

La raison me conseille, l'amour me surmonte,

L'une cherche ma gloire, Et l'autre veut ma honte :

Le dernier toutefois flatte mieux mon désir,

S'il ôte de la gloire, il offre du plaisir,

680   La douceur me rassure avecque des caresses,

Quand l'autre m'épouvante avecque ses rudesses :

Oui quand l'une s'oppose à mes contentements,

L'autre dit qu'il s'apprête à finir mes tourments :

Amour, Divin Amour on t'offense de croire,

685   Qu'en donnant des plaisirs, tu prives de la gloire :

Sans tes contentements il n'est point de bonheur,

Et qui n'est point heureux, n'a que faire d'honneur.

Va donc vaine chimère à ceux qui te chérissent ;

Ne crois pas que par toi mes flammes s'amoindrissent :

690   Mais s'il faut qu'à tes lois je me laisse charmer

Apprends que c'est ma gloire, et ma honte d'aimer,

Je n'ai pu séparer deux choses si contraires;

Je loge dans mon coeur ces deux grands adversaires :

Mais la gloire est d'aimer l'objet qui m'a charmé ,

695   Et ma honte est d'aimer sans pouvoir être aimé.

MAXIME.

Seigneur, quand cette ingrate à vos voeux se rebelle,

Ne vous souvient-il plus de pouvoir tout sur elle ?

PORPHIRE.

Le Prince qui peut tout, ne doit pas tout vouloir.

MAXIME.

Se contenter soi-même est son premier devoir.

PORPHIRE.

700   On n'acquiert point l'amour par des effets de haine.

MAXIME.

La force est nécessaire où la douceur est vaine.

PORPHIRE.

La force est odieuse aux généreux amants.

MAXIME.

Ils ont pour les mépris les mêmes sentiments.

PORPHIRE.

Le bonheur n'est pas grand qu'apporte la contrainte.

MAXIME.

705   Au défaut de l'amour on doit régner par crainte.

PORPHIRE.

Il protège le crime.

MAXIME.

Il blâme vos désirs.

PORPHIRE.

Il trahit votre gloire.

MAXIME.

Il trahit vos plaisirs.

PORPHIRE.

Ayez plus de souhaits.

MAXIME.

Ayez plus de courage.

PORPHIRE.

Il vous fait une injure.

MAXIME.

Il vous fait un outrage.

PORPHIRE.

710   Que diront vos sujets ?

MAXIME.

  Quels seront leurs discours ?

PORPHIRE.

Vivrez vous sans honneur ?

MAXIME.

Mourrez vous sans secours ?

MAXIMIN.

Que de pensers divers embarrassent mon âme.

MAXIME.

Seigneur pour vous guérir contentez votre flamme.

PORPHIRE.

Montrez votre vertu.

MAXIME.

Montrez votre pouvoir.

PORPHIRE.

715   Que la pitié vous touche ?

MAXIME.

  Il n'en faut point avoir.

PORPHIRE.

Écoutez vous l'audace ?

MAXIME.

Écoutez vous la crainte ?

PORPHIRE, dit cela à l'Empereur qui se trouve avec lui sur un des coins du théâtre.

Ah! seigneur, dans l'ardeur dont votre âme est atteinte,

C'est écouter la rage et suivre ses conseils

Que de prêter l'oreille à des discours pareils.

MAXIME, dit ces quatre vers à part à l'autre côté du Théâtre où l'Empereur passe, après avoir ouï l'autre.

720   Ah ! Sire, il est atteint de malice et d'envie,

C'est vouloir à la rage exposer votre vie ,

Que de vous interdire en cette extrémité,

Un plaisir d'où dépend notre félicité.

PORPHIRE.

Quoi donc l'Impératrice !

MAXIMIN.

Ah ! Porphire, moi-même,

725   Que veux-tu que je fasse en ce malheur extrême ?

Faut-il que je confesse entre nous aujourd'hui,

Qu'elle m'est une source éternelle d'ennui,

Un obstacle à ma joie, un supplice à ma vue,

Une suite importune, un fardeau qui me tue.

PORPHIRE.

730   Mais, vous devez l'Empire aux soins de son amour.

MAXIMIN.

Je lui dois ma fortune et si tu veux le jour.

Mais ce devoir m'anime encore plus contre elle,

C'est lui qui fait ma haine, et la rend plus cruelle

Et c'est ce qui m'expose à l'injuste mépris

735   De l'insolent orgueil dont son coeur est épris,

Mais quelque vanité dont son orgueil se flatte

Et de quel ornement que la naissance éclate,

Et quoi qu'elle prétende exiger de ma foi,

Son espérance est vaine, et sans pouvoir sur moi.

740   Je l'aime pour l'Empire, il est en ma puissance,

Ma flamme s'est éteinte en cette jouissance,

Et le nouveau désir qui règne dans mon coeur

Étouffe du premier la mourante vigueur :

Mais que j'ai de disgrâce en ma nouvelle flamme ;

745   Un objet criminel triomphe de mon âme

Quoi ! Ne serais-je plus cet heureux Maximin !

Qui se fit à l'Empire un si noble chemin ?

Lorsque son bras vainqueur entassait pour sa gloire

Combat dessus combat, victoire sur victoire.

750   Hé quoi pour cette honte aurai-je tant vécu ?

Et pour me laisser vaincre aurai-je tout vaincu ?

Non il se faut résoudre à punir une ingrate ,

Il faut que ma colère après ma flamme éclate,

Ma justice m'en presse, et l'intérêt des Dieux

755   Me reproche l'excès du pouvoir de ses yeux.

Recourons pour la vaincre à l'extrême remède

Mais afin que les Dieux, agissent à notre aide,

Et pour de leur vengeance éviter le courroux,

Allons vaincre pour eux ; et s'il se peut pour nous.

SCÈNE IV.
Porphire, Maxime.

PORPHIRE.

760   Je vois que l'Empereur se dispose à vous croire ;

Mais vous regardez, plus son plaisir que sa gloire.

MAXIME.

Vos conseils sont plus doux et meilleurs que les miens,

Mais ils font plus de grâce au parti des Chrétiens.

PORPHIRE.

Ils soutiennent celui d'une reine chrétienne,

765   Parce que sa vertu mérite qu'on le tienne.

MAXIME.

Je sais que sa vertu, bien moins que sa beauté

Vous fait tenir pour elle en cette nouveauté.

PORPHIRE.

Je tiens pour la raison beaucoup plus que pour elle,

C'est elle qui me charme, et que je trouve belle.

MAXIME.

770   Cher Porphire j'approuve et connais votre coeur,

Et loin d'en condamner la légitime ardeur,

Je suis ravi d'entendre, et de trouver un homme

Capable de remplir l'espérance de Rome,

Et dont l'expérience, et la rare valeur

775   Établiront sa gloire, et vaincront son malheur

Oui j'ose m'assurer qu'elle en doit tout attendre,

Ce généreux parti que je vous ai vu prendre,

Contre l'indignité d'un injuste courroux,

Me fait tout espérer, et tout croire de vous.

780   Que toute défiance entre nous soit bannie,

Porphire, il faut s'armer contre la tyrannie :

Vous ne sauriez être homme, et vaillant et Romain,

Et souffrir qu'un barbare ait le sceptre en la main.

Je m'ouvre à vous Porphire et je dis davantage,

785   Me croyez vous si lâche, et si bas de courage,

Que je ne le témoigne auprès de l'Empereur ?

Connaissez mieux Maxime, et perdez cette erreur,

Je donne à ce brutal des conseils que je blâme

Et ma bouche retient ceux qu'approuvent mon âme ;

790   Mais afin de le perdre et de me maintenir

Au gré de la faveur où j'ai su parvenir,

Pour m'en servir après contre sa hauteur même

Et renverser son trône, et son orgueil extrême.

PORPHIRE.

S'il est vrai que votre âme ait un si grand dessein,

795   Si comme en votre bouche, il est en votre sein,

Voulez vous seul pour Rome employer vos services ;

Qui sont vos conjurés ? Nommez moi vos complices

Qui jurent de vous suivre en ce noble chemin.

MAXIME.

Il suffit de Maxime à perdre Maximin.

PORPHIRE.

800   Il faudrait plus d'un bras, d'une tête, et d'un homme,

Pour pouvoir rétablir la liberté à Rome

Vous m'éprouvez, Maxime, et je le connais bien,

Votre coeur est fidèle, et vous doutez du mien.

Sachez que de tout crime il hait celui de traître,

805   Et qu'avec tout le monde il peut souffrir un maître :

Le sceptre est je l'avoue en de cruelles mains,

Mais qui peut l'empêcher ? C'est le sort des Romains ;

Il est irrévocable, et je crois qu'il est juste

Rome s'étant soumise aux successeurs d'Auguste,

810   Leur joug que s'imposa sa propre lâcheté,

Du plus pur de son sang fut par elle acheté.

Qu'elle n'espère pas de s'en voir jamais libre,

Tant qu'aux pieds de ses murs elle verra le Tibre.

Maxime, je suis homme, et Romain comme vous,

815   Si ce joug vous est rude, il ne m'est pas plus doux

Mais plaise à celui-là qui tient les Diadèmes,

À disposer tout seul des puissances suprêmes,

Sa main quand elle veut en abaisse l'orgueil,

Fait d'un Prince un esclave, et d'un trône un cercueil.

MAXIME.

820   Quoi, doit on laisser vivre un ennemi de Rome

Un qui n'a rien d'humain que le visage d'homme ?

PORPHIRE.

Que je meure par lui, plutôt que lui par moi.

MAXIME.

Ô Dieux ! Cette froideur me donne de l'effroi !

Je me suis découvert.

PORPHIRE.

Ne craignez rien, Maxime,

825   Je hais la trahison plus que tout autre crime,

Et sachez que l'effort des plus cruels tourments

Ne m'arracheraient pas un de vos sentiments :

Mais pour vous en donner une assurance entière,

Apprenez qu'un rayon de céleste lumière

830   A pénétré mon âme, et dessillé mes yeux ,

Et qu'en moi le vrai Dieu triomphe des faux Dieux,

Mon coeur développé de l'amour de la terre,

Brûle de s'exposer à cette illustre guerre,

Ou l'effort magnanime est de s'aller offrir,

835   Et la plus grande gloire est de savoir souffrir

C'est pourquoi je vous quitte.

SCÈNE V.

MAXIME, seul.

Dieux de quelle sorte

Me laissai-je surprendre à l'ardeur qui m'emporte ?

Pour rassurer mon âme il feint d'être Chrétien ;

S'il va me découvrir au tyran de mon bien,

840   Qui le hait le méprise, et ne fait plus de conte

De sa foi, de ses Dieux, ni même de sa honte,

Par qui de sa fureur serai-je défendu,

Si Porphire est méchant, ne suis-je pas perdu ?

Non, je suis mieux que lui dans l'esprit de ce traître,

845   Qui veut si lâchement le conserver pour maître.

Il le soupçonnera de me calomnier,

Seul à seul on dit tout, et l'on peut tout nier.

Ô belle Impératrice ! Ô vertu sans seconde !.

Ô la plus malheureuse , et plus sage du monde !

850   Je vous délivrerai, pour en venir à bout

Je n'épargnerai rien, je hasarderai tout,

Mais il en faut tirer un aveu de vous-même ,

Notre danger est proche, d'autant qu'il est extrême.

Allons, allons chercher cette permission ,

855   Flaviane en a pris notre commission.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Vallerie, Flaviane.

VALÉRIE.

Qui, je le veux entendre encore que je sache

Que c'est faire à ma gloire une espèce de tache,

Et que c'est la commettre aussi légèrement,

Que ton zèle indiscret m'empresse obstinément.

860   Sa demande est injuste, et même injurieuse,

Mais enfin, je suis femme, et je suis curieuse.

Contre la bienséance on me verra pécher,

Pour savoir un secret qu'il estime si cher.

FLAVIANE.

Il appelle à témoin la puissance suprême

865   De ne la pouvoir dire à d'autre qu'à vous-même.

Je ne puis, et ne dois (dit-il) le révéler

Qu'à celle à qui sans crime on ne le peut celer :

Mais si par un scrupule elle y fait résistance,

Et ne veut pas apprendre un sujet d'importance,

870   Elle refusera la main à son bonheur,

Elle abandonnera sa vie et son honneur.

VALÉRIE.

Hé dites lui qu'il vienne, il faut que je l'écoute,

L'esprit est trop gêné qui vit toujours en doute,

Je tiens l'inquiétude un tourment sans égal,

875   Et la trouve plus rude à souffrir que le mal.

SCÈNE II.

VALÉRIE, seule.

Me vient il avertir qu'on m'ôte une couronne ?

Qu'un perfide me hait, qu'un ingrat m'abandonne,

Et que tout me trahit ?

Il me vient annoncer la perte d'un Empire,

880   Mes soupçons l'ont appris à mon coeur interdit,

Maxime ne me peut rien dire

Que ma crainte ne m'ait prédit.

Je sais bien où se forme et d'où vient la tempête,

Qui menace ma vie et gronde sur ma tête,

885   Et la cause pourquoi :

Je vois de quelle main la foudre est lancée ,

Je la crois sentir fondre en colère sur moi ;

Et j'en ferai moins offensée

Du coup même, que de l'effroi.

890   Mais je manque au besoin d'esprit et de courage,

Au lieu de m'assurer contre ce grand orage.

Avec un peu d'effort.

D'un asile certain moi-même je me prive,

Je cherche le naufrage et m'éloigne du port,

895   Parce que j'y vois sur la rive

L'appareil d'une belle mort.

Toutefois, ô mon coeur ! Il est temps de te rendre,

Contre ton propre bien c'est par trop se défendre,

Ouvre à ce coup les yeux,

900   Ta paix sera le fruit de cette injuste guerre,

Ton malheur te prépare un bonheur précieux,

Tu ne régneras plus en terre,

Mais tu régneras dans les Cieux.

SCÈNE III.
Valérie, Flaviane, Maxime.

VALÉRIE.

Expose toi sans crainte à la merci du crime

905   Sors constant : voici Flaviane et Maxime.

FLAVIANE, à Maxime.

Vous lui pourrez tout dire, elle vous l'a permis.

VALÉRIE.

Maxime, ai-je la Terre et les Cieux ennemis,

Et la Reine Chrétienne est-elle convertie ?

MAXIME.

On n'eut jamais affaire à si forte partie.

910   Madame on a tenté ce dessein vainement,

Et fini la dispute assez honteusement,

Tout succède pour elle avecque trop de gloire ;

Elle vient de gagner une double victoire.

Le charme de sa voix et celui de ses yeux

915   Vient de surmonter, et les hommes, et les Dieux,

N'est-ce pas un prodige incroyable et funeste,

Encor qu'elle soutienne une erreur manifeste,

Le mensonge en sa bouche a trouvé du crédit.

À cause qu'elle est belle, on croit ce qu'elle dit ,

920   On l'écoute, on la suit, on l'admire, on l'adore,

Et s'il faut pour sa gloire en dire plus encore,

L'espoir qu'un tel succès aura pu lui donner,

Ne lui permet pas moins que de la couronner.

VALÉRIE.

Comment la couronner ?

MAXIME.

Pardonnez moi, Madame,

925   De ma témérité, moi-même je me blâme,

J'ai dans cette parole oublié mon devoir ,

De soi-même le mal se fait assez savoir.

VALÉRIE.

C'est en avoir trop dit pour être si modeste ;

Achève promptement de m'apprendre le reste,

930   Tu ne devais rien dire, ou tu dois dire tout,

Si tu crains de faillir, ma clémence t'absout ?

Tire moi de la peine ou tes regrets me tiennent,

Déjà de mon malheur tes regards m'entretiennent :

Parle, déclare moi mon bon, ou mauvais fort

935   Soit ma honte, ou ma gloire, ou ma vie , ou ma mort ?

MAXIME.

Hé bien, Madame, il faut que je vous obéisse.

Je ne puis endurer qu'un ingrat vous trahisse,

Mon coeur plein de zèle et de pitié pour vous ,

Dussai-je du perfide éprouver le courroux ;

940   Je vous donne avis de sa flamme nouvelle,

Il aime Catherine, il meurt d'amour pour elle

Défendez vous du tort qu'il fait à vos appas,

Sauvez vous de l'orage et ne m'oubliez pas.

VALÉRIE.

Que puis-je ? Que peux-tu ? Que peut toute la terre,

945   S'il faut que l'Empereur me déclare la guerre ?

À qui contre sa force aurai-je du secours ?

De qui, que de mes pleurs prendrai je du secours ?

MAXIME.

Ah ! Divine Princesse, épargnez vous des larmes,

Ne joignez point leur force as pouvoir de vos charmes,

950   Encore qu'un perfide offense vos appas,

Que l'ingrat vous trahisse, et ne s'en cache pas,

Pourvu qu'il borne là son injustice extrême,

Et qu'il ne puisse pas vous ôter à vous-même ;

Bravez le fol dessein où son coeur se résout,

955   S'il vous laisse à vous seule, il vous laissera tout.

Il a perdu l'esprit de ne pas voir sa perte ,

Les Dieux pour le punir l'ont peut-être soufferte.

Ah ! Que d'heur et de gloire il perdrait en ce jour,

Si comme sa constance, il perdait votre amour !

960   Par son injuste change il s'en déclare indigne,

Vous le deviez, priver de ce bonheur insigne,

Mais je vois que sans honte il pourra vous changer,

Et vous serez contente au lieu de vous venger.

VALÉRIE.

Non, je ne prendrai point cette fausse allégeance

965   Qu'il ne craigne de moi, ni dépit, ni vengeance ;

Bien que son changement m'afflige au dernier point,

Il s'offense lui-même et ne m'offense point :

Il n'a point fait de voeux à quoi je ne consente,

Qu'il vive seul coupable, et moi seule innocente.

970   Il ne commettra rien dont j'ose murmurer,

Il peut tout entreprendre, et moi tout endurer.

Qu'il aime donc, qu'il aime, et qu'il suive le change

Sans appréhension que sa femme se change ;

Elle croit plus de gloire à vaincre son ennui,

975   Qu'elle n'a de justice à se plaindre de lui ;

Quand par les mouvements de son erreur nouvelle,

L'ingrat me traiterait comme une criminelle,

Je suis plus résolue à mourir qu'à changer,

On peut souffrir sans crime, et non pas sans danger.

MAXIME.

980   Madame , ce discours serait fort légitime,

si vous souffriez sans honte aussi bien que sans crime,

Et je n'aigrirais pas votre ressentiment

Si vous pouviez souffrir, sans souffrir lâchement :

Avec tant de faiblesse et si peu de justice

985   Pouvez vous respecter un coeur nourri de vice ;

Lui fait gloire d'aimer ce qu'il devrait haïr

Et consentirez vous, vous-même à vous trahir ?

Votre gloire vous parle, elle vous fait sa plainte,

Elle condamne en vous cette honteuse crainte

990   Qui semble vous résoudre à mépriser sa voix,

Elle vous sollicite à faire un meilleur choix.

Elle veut que votre âme à ses malheurs s'oppose,

Ô Princesse ! Écoutez ce qu'elle vous propose,

Et souffrez que mon bras qui veut vous secourir,

995   Empêche qu'un tyran ne vous fasse mourir.

Madame, excusez-moi si je dis plus encore,

Son coeur vous abandonne, et le mien vous adore,

Il vous hait, je vous aime, il nous fuit, je vous suis,

Il rit de votre peine, et je plains vos ennuis ;

1000   Il se montre perfide, et je serai fidèle ,

Il meurt pour d'autres yeux d'une flamme nouvelle,

Et moi pour vous d'un feu qui ne saurait changer,

Enfin il veut vous perdre, et je veux vous venger.

VALÉRIE.

Téméraire, finis cette insolence extrême ,

1005   Et pour me bien venger, venge moi de toi-même ;

Oui si tu veux punir l'un de mes ennemis,

Punis toi de ton crime, il te sera permis :

Avecque le respect as-tu perdu l'estime ?

Est-ce que ma disgrâce autorise ton crime ?

1010   Quelles impressions as-tu prises de moi ?

Crois tu que je sois femme à violer ma foi ?

Ta langue me punit de l'avoir entendue,

Ma curiosité m'est chèrement vendue

Mais je mérite bien cette punition,

1015   Tu n'eusses point failli sans ma permission :

Va, sors de ma présence, ennemi de ma gloire,

Et perds de tes desseins l'envie, et la mémoire,

C'est tout ce que j'ordonne à ta témérité

Du juste châtiment qu'elle a trop mérité ?

MAXIME.

1020   Madame, si mon coeur.

VALÉRIE.

  Va sors d'ici te dis-je ;

Faut-il que de tout point la fortune m'afflige ?

MAXIME.

C'est mal récompenser l'ardeur que j'ai pour vous.

VALÉRIE.

Dis plutôt que c'est trop modérer mon courroux.

SCÈNE IV.
Valérie, Flaviane.

VALÉRIE.

Regarde en quel péril tes conseils m'avaient mise.

FLAVIANE.

1025   Je reconnais la faute après l'avoir commise,

Et vois mon innocence et ma vie en danger.

VALÉRIE.

Ce n'est qu'en pardonnant que je me sais venger ;

Ô Ciel ! En quelle épreuve offres tu mon courage ,

Un perfide me quitte, un insolent m'outrage,

1030   L'un manque de respect, l'autre manque de foi,

Et je n'ose m'en prendre à personne qu'à moi,

Si je vais au tyran lui demander justice

D'un traître qui sans doute agit par artifice,

Et s'étend pour me perdre avec cet ingrat,

1035   Qui gouverne son âme aussi bien que l'État,

Oserai-je promettre à mon esprit timide

Qu'on perfide se porte à punir un perfide ?

Mais que reprocherai-je à tous mes ennemis,

Que contre mon bonheur je n'ai pas commis,

1040   Je suis bien plus funeste et cruelle à ma vie,

Que tous ceux dont j'éprouve ou la haine, ou l'envie :

s'ils me veulent priver de puissance et de bien ,

Leur attentat encor est moindre que le mien ;

Font ils à ma vertu des offenses légères ?

1045   Me veulent ils ôter des grandeur passagers ?

Je m'offense moi-même encor plus qu'ils ne font,

Et m'ôtent des honneurs plus grands que ceux qu'ils ont,

Ils me privent du peu, je me ravis l'extrême,

Ce que je fuis est bas, ce que suis est suprême,

1050   Ils m'ôtent les faux biens, je m'ôte le vrai bien

Et je néglige un tout, pour conserver un rien.

FLAVIANE.

Madame, votre ennui vous trouble vous emporte,

Et votre raison souffre à parler de la sorte,

Ce grand raisonnement de vrai si et de faux bien,

1055   Est presque tout semblable à celui des Chrétiens,

Vous auriez bien raison de répandre des larmes,

De vous prendre à vous-même, et détester vos charmes,

Si vous joigniez encor à vos autres malheurs ( me,

Celui qui mêlerait votre sang à vos pleurs.

VALÉRIE.

1060   Ton coeur enveloppé de son erreur première,

Comme un aveugle né ne croit point de lumière ;

On a beau lui parler de cette vérité ,

Nul rayon ne pénètre en son obscurité,

Le mien développé de ses nuages sombres,

1065   Et dans qui la lumière a dissipé les ombres

Ne saurait s'accuser de son aveuglement,

De son propre défaut s'il ne voit clairement :

Oui, je le confesse, et je romps la contrainte,

Qu'exerçait sur moi une invincible crainte,

1070   Mon coeur est éclairci des célestes clartés,

Il en reçoit la force, et connaît les beautés,

Il voit presque en naissant les lumières célestes,

Qui chasseront de lui les ténèbres funestes,

Et rien plus ne l'en prive et n'obscurcit son jour ,

1075   Que sa seule faiblesse, et que son propre amour,

C'est de quoi je me plains, c'est de quoi je me blâme,

C'est tout ce qui s'oppose au bonheur de mon âme.

FLAVIANE.

Et comme moi, Madame, et de qui sûtes vous

Cette erreur, qui des Dieux mérite le courroux ?

VALÉRIE.

1080   Ceux à qui l'on commit les soins de mon offense,

Du souverain des Cieux m'ont donné connaissance,

Ils m'ouvrirent ensemble, et les yeux, et le coeur,

Que j'ai depuis fermés par une juste peur,

Mais grâce à mon Dieu, ma crainte est dissipée,

1085   Je revois la lumière, et je suis détrompée,

Je romps avec le monde et ses allèchements,

Et sa douceur cruelle, et ses attachements

Désormais sur mon coeur n'auront plus de puissance.

FLAVIANE.

Madame, si j'osais encor prendre licence,

1090   De vous représenter l'effroyable danger,

Où de telles erreurs vous peuvent engager,

Vous songeriez sans doute à vous en mieux défendre.

VALÉRIE.

Sache que vainement tu voudrais l'entreprendre,

Tout ce que tu dirais me désobligerait,

1095   Et loin de m'en tirer m'y précipiterait.

Ces discours de prisons, de bourreaux, et de flammes,

Ne peuvent ébranler que les communes âmes,

Et que celles que Dieu ne veut pas soutenir,

Lorsqu'elles sont chassé de leur ressouvenir,

1100   Hélas ! Pour cette cause il m'a longtemps laissée,

Mais sa juste colère à la fin s'est lassée ;

Et sa main me relève avecque plus d'honneur ,

Du fonds du précipice au faîte du bonheur.

FLAVIANE.

Aussi vous triomphez quand tout vous abandonne

1105   Vous sortez, de misère, en perdant la Couronne...

Ainsi Dieu vous élève, ainsi Dieu vous soutient,

Quand on vous ôte tout ce qui vous appartient.

VALÉRIE.

Oui, quand il me reprend ces vains objets du monde ;

Où notre vanité se délecte et se fonde,

1110   Il m'ôte des présents que l'enfer me donnait,

Et me tire des fers, où sa main me tenait.

SCÈNE V.
Valérie, Maximin, Flaviane.

VALÉRIE.

Mais voici l'Empereur .

MAXIMIN.

Que faites vous, Madame,

Vos yeux semblent marquer un grand trouble en vôtre âme,

Avez vous quelque chose encor à désirer ?

1115   Ne vous fais-je pas craindre, aimer et révérer.

VALÉRIE.

Du côté des mortels j'ai ce que je désire,

Ce n'est point ce défaut qui fait que je soupire,

Et même cet honneur que le peuple nous rend,

N'est pas le plus solide, avecque te plus grand,

1120   Être craint de son peuple en avoir l'amour feinte

En être révéré bien souvent par contrainte,

Ce ne sont pas des biens trop à considérer,

Et de qui la bonté puisse toujours durer.

MAXIMIN.

Ce mépris des grandeurs vous occupe sans cesse :

1125   Mais c'est une vertu, digne d'une Princesse,

De qui l'humilité l'a fait plus élever ;

Mais enfin qu'avez vous qui vous fait tant rêver ?

VALÉRIE.

Il est aisé de voir que mon coeur s'intéresse,

Dans le triste destin d'une jeune Princesse

1130   Que je vois toute prête à souffrir le trépas.

Mais c'est une rebelle.

MAXIMIN.

Oui, mais pleine d'appas.

VALÉRIE.

Je ne vous parle point des beautés du visage,

Celles de son esprit me plaisent davantage,

Et font que je regrette un objet si charmant.

MAXIME.

1135   Madame, je la perds contre mon sentiment,

Je fais tous mes efforts pour sauver cette belle,

Mais elle est à soi-même entièrement cruelle,

Et semble convertir par cette folle erreur,

Mes bontés en colère, et me grâce en fureur.

VALÉRIE.

1140   Mais, Seigneur, vous pourriez l'exempter du supplice,

Où sont tant de vertus, on peut souffrir un vice.

MAXIME.

Je ne puis exempter nul Chrétien du trépas.

VALÉRIE.

On ne peut être bon quand on ne le veut pas,

Grand Prince, qui régnez sur la terre et sur l'onde,

1145   Vous qui donnez des lois à la moitié du monde,

Avez-vous oublié que tant de nations

Observent aujourd'hui vos inclinations ?

Qu'elles prennent exemple à tout ce que vous faites,

Et qu'elles ont le soin d'être ce que vous êtes,

1150   Afin de se former à toutes vos humeurs,

Et que de vos vertus naissent leurs bonnes moeurs,

Si vous êtes cruel, elles seront cruelles,

Si vous êtes farouche, elles seront rebelles,

Si vous les haïssez, elles vous haïront,

1155   Et si vous les aimez, elles vous aimeront ;

Usez sur leurs esprits d'une douce contrainte,

Vous les régirez mieux par amour, que par crainte,

Ou si vous leur ôtez la juste liberté,

De rendre obéissance à la divinité,

1160   Sachez en exerçant cette rigueur extrême,

Que vous les dispensez d'obéir à vous-même,

Et que tous les mortels ont pour première loi,

De reconnaître un Dieu, pour la seconde un Roi.

MAXIMIN.

Qui vous fait ces leçons, que dites vous, Madame,

1165   Le poison des Chrétiens gâterait-il votre âme ?

Vous me parlez pour une, et puis parlez pour tous,

Et vous me conseillez de leur être plus doux,

Si je dois par exemple enseigner tout le monde,

Et lui faire avouer ma bonté sans seconde,

1170   C'est en sacrifiant à mes Dieux Immortels,

Et faisant que chacun encense leurs Autels,

Préparez-vous, Madame, à ce pieux office.

Il se tourne vers les siens.

Qu'on aille publier qu'il se fait sacrifice.

Et que qui que ce soit qui ne s'y rendra pas,

1175   Payera ce mépris d'un rigoureux trépas.

SCÈNE VI.
Valérie, Flaviane.

VALÉRIE.

Cet édit me regarde, il n'en veut qu'à ma tête,

C'est pour me fulminer, que sa foudre s'apprête,

De peur que je n'échappe à cette injuste loi

Il la fait générale, et ce n'est que pour moi.

1180   Ah ! Courons embrasser l'innocente rivale

Qui détruit sans dessein l'union conjugale !

Mais cruel, le divorce était fait dès longtemps ,

Nous ne fûmes jamais l'un de l'autre contents ;

Toute notre alliance était illégitime,

1185   Ce te fut un supplice, et ce me fut un crime

Lorsque je consentis, qu'un injuste lien,

Soumit une Chrétienne aux désirs d'un païen,

Ah ! Que de ma raison je fus abandonnée !

Ô sévère ! Ô mon Prince ! À qui m'as-tu donnée,

1190   Mon cher père, à quelqu'autre il me fallait donner,

Qui fait mieux mon malheur que de me couronner,

Et qui méritât mieux cette faveur insigne,

Qui l'a mis dans un rang dont il était indigne,

Mais puisque le passé ne se révoque plus,

1195   Finissons des regrets honteux et superflus,

Songeons à réparer comme il faut notre perte,

La Couronne Immortelle à nos yeux est offerte,

Maintenant en la gloire allons la recevoir,

Tyran je te vais plaire en faisant mon devoir,

1200   Mais il revient le traître

FLAVIANE.

  Attendez-le, Madame.

Le repentir peut-être agira dans son âme,

Tâchez de l'adoucir.

VALÉRIE.

Je perdais mon effort,

Et je ne veux de lui que la haine ou la mort.

SCÈNE VII.
Maximin, Valère.

MAXIMIN.

Oui, j'ordonne à dessein ce dernier sacrifice,

1205   Que j'espère achever par un double supplice,

Mais que cette aventure est forte à digérer,

Que pour un peu de joie il me faudra pleurer,

Pour l'une je consens qu'elle soit criminelle,

Que son coeur persévère à nous être rebelle,

1210   Qu'il s'obstine et persiste en son nouveau désir.

Et bref qu'elle y périsse , elle me fait plaisir ;

Mon coeur qui ne cherchait qu'un sujet légitime

De me séparer d'elle, en trouve un dans son crime,

C'est des Dieux qu'elle offense, un juste jugement,

1215   Qui permet ce divorce, et veut son châtiment.

Pour l'autre, il est certain que mon âme en balance,

Ne la condamne point sans souffrir violence :

S'il faut que j'en obtienne un aveu de mon coeur,

Je m'expose moi-même à toute sa rigueur.

1220   Mais l'intérêt des Dieux veut que je me trahisse,

Leur gloire et mon devoir veulent que je périsse :

Mais Dieux ! Que cette juste et rigoureuse loi

Me vendra chèrement ce qu'elle fait pour moi ;

Pour un peu de faveur, qu'elle m'est inhumaine,

1225   Elle m'ôte un abus de mépris et de haine ;

Mais elle m'en ôte un de merveille et d'amour,

Et par cette infortune elle m'ôte le jour.

VALÈRE.

Seigneur, si cette loi vous semble si cruelle,

Je m'étonne bien fort que vous relevez d'elle ;

1230   C'est de votre pouvoir qu'elle emprunte son bien,

Sans vous contre vous les lois ne peuvent rien :

Mais vous devez-vous plaindre, étant ce que vous êtes,

Des rigueurs d'une loi quand c'est vous qui l'a faite

Seigneur, si le trépas de quelqu'un vous déplaît

1235   Il ne tiendra qu'à vous d'en révoquer l'arrêt ;

MAXIMIN.

Hélas ! Sur ce sujet ma peine est sans égale,

Je ne saurais enfreindre une loi générale :

Si j'exceptais quelqu'un de cette juste loi,

J'attirerais son crime, et la fraude sur moi.

1240   Encor que je m'en plaigne, et la trouve sévère,

Il faut que je l'observe, et que je la révère ;

Les Dieux ne m'ont donné le sceptre que je tiens

Que pour servir d'obstacle aux projets des Chrétiens.

Oui, je dois les poursuivre et punir de leurs crimes,

1245   Et les faire adorer, ou servir de victimes :

D'en épargner aucun, il ne m'est pas permis,

Les ennemis des Dieux sont tous mes ennemis.

VALÈRE.

Quoi, Seigneur, sans respect, de rang, et de naissance,

De beauté, de jeunesse, et même d'alliance ,

1250   Détruirez-vous ainsi deux chefs d 'oeuvre des Cieux ?

Croyez-vous que leur mort soit le plaisir des Dieux,

En des sujets d'horreur prendraient-ils leurs délices ?

Non je ne puis penser qu'ils aiment les supplices,

Et je ne sais comment vous l'osez croire ainsi ,

1255   Il serait de leur gloire, et de la vôtre aussi,

De chercher des moyens un peu plus légitimes,

Et de n'élever pas leurs autels sur des crimes,

Grand Prince, excusez moi de parler hardiment,

Je vous servirais mal d'en user autrement,

1260   L'ardeur qui vous anime, aveugle autant que forte,

Fait qu'à trop de rigueur votre zèle l'emporte,

Oui ; vous écoutez trop un juste courroux ,

Et vous ne faites rien pour les Dieux ni pour vous.

MAXIMIN.

Quel remède à ce mal veux-tu donc que j'emploie

1265   Que d'en ôter la cause, il n'est point d'autre voie,

J'ai tenté vainement celle de la raison,

Il n'est point d'antidote égal à ce poison,

Il a trop pris de force en ces rebelles âmes :

Qu'on ne le peut chasser sans le secours des flammes :

1270   Par le fer et la faim, la roue, et les cordeaux,

Et s'il se peut encor des supplices nouveaux,

Je veux exterminer cette nouvelle secte,

Et purger l'Orient du venin qui l'infecte ;

Je dois ce bon office aux succès glorieux

1275   Qu'à mon avènement ont pratiqué les Dieux,

Je leur ferais ingrat de plus d'une victoire,

Si je pouvais souffrir qu'on offensât leur gloire.

Va sans plus discourir, va leur faire savoir,

Qu'afin de satisfaire aux lois de leur devoir,

1280   Elles viennent des Dieux adorer les statues,

Ou voir sur l'échafaud leurs têtes abattues.

VALÈRE

Puissent les justes Dieux, disposer autrement

De la sévérité de ce commandement.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SAINTE CATHERINE, seule.

STANCES.

Je ne saurais plus vivre en cette impatience,

1285   Cher et divin objet d'un éternel amour,

Fais moi bientôt jouir de ta douce présence,

Et fais que je triomphe en ce glorieux jour,

Je brûle, je soupire, et je verse des larmes,

Dans l'attente de voir tes charmes,

1290   Et mes faibles efforts ne me servent à rien,

Un tyran jaloux de mon bien,

Pour moi seule quitte ses armes,

Et n'a jamais fait grâce à nul homme chrétien.

sa cruauté s'éteint, se dissipe, et se brise,

1295   Voyant que mon bonheur dépende son courroux,

Et qu'en me tourmentant elle me favorise,

Pour retarder ma gloire elle retient les coups,

Seigneur, puisque j'aspire à ces belles couronnes,

Que tu portes et que tu donnes,

1300   Et que je foule aux pieds celle de Maximin,

Me peux-tu refuser ta main,

Si ce n'est que tu m'abandonnes

Aux lâches appétits de ce Prince inhumain.

Il me promet des biens, et me fait des menaces,

1305   Il me rend des devoirs, et me tient des rigueurs

Il me veut dans une heure accabler de disgrâces,

Et m'élever dans l'autre au sommet des grandeurs:

Dans cette incertitude où son âme se trouve,

Quoi qu'il rejette, ou qu'il approuve,

1310   Il pense qu'il est juste, et qu'il lui soit permis ;

Tiens moi ce que tu m'as promis ,

Ma constance est trop à l'épreuve,

D'avoir à résister contre tant d'ennemis.

Seigneur, ne permets pas que le tyran me prive

1315   Du précieux butin que mon coeur t'a voué,

Fais plutôt que je meure, afin que je revive,

Et que ton nom par moi à jamais soit loué:

Tire moi promptement d'entre ses précipices,

Où les honneurs, où les devoirs

1320   Disputent la victoire à mon coeur généreux,

Ce combat est trop dangereux,

Et je vaincrai mieux les supplices,

Que les brutalités d'un tyran amoureux.

Toutefois, ô mon Dieu ! S'il le faut pour ta gloire,

1325   Je veux bien tout combattre, et tout vaincre pour toi,

Ma vertu s'en propose une double victoire,

Que mon espoir consacre à l'honneur de ma foi.

Venez vaines grandeurs, venez peines frivoles,

Venez indiscrètes paroles,

1330   Venez pièges d'amour, venez monstre d'horreur,

Je me ris de votre fureur,

Et je vais malgré les idoles

Épouser votre rage, et dompter votre fureur.

Le Ciel prête l'oreille à ma juste prière,

1335   Je vos déjà briller l'éclatante lumière

Et mon coeur attiré des célestes efforts

Quitte pour y voler la prison de son corps:

Mais on ouvre la mienne, ô plaisir ! ô merveille !

Voici l'Impératrice, ô saveur sans pareille!

1340   Accordez, ô mon Dieu ! La grâce à mes travaux !

Faites que son bonheur soit le prix de mes maux.

     

SCÈNE II.
Valérie, Sainte Catherine, Porphire, Flaviane.

VALÉRIE.

J'ai su le beau sujet de la divine envie,

Qui vous a fait sans crainte exposer votre vie,

J'ai su leur résistance, et les puissants effets,

1345   Qu'il ne tenait qu'à vous, d'en être couronnée,

Et qu'un noble mépris de ses folles ardeurs,

Vous faisant rejeter l'ordre de ses grandeurs,

Ce glorieux mépris de la haute fortune,

Ce rare et grand effort d'une âme, non commune,

1350   A jeté dans la mienne un désir de quitter,

Un bien si périssable, et de vous imiter,

Princesse, j'ai le sceau de vos sacrés mystères.

J'en ai déjà reçu les premiers caractères,

Oui, je viens avec honte avouer mon péché,

1355   J'avais ce don céleste, et le tenais caché,

Mais je viens éprouver si votre grand courage

Peut souffrir que sa gloire entre nous se partage,

Et si l'heureux triomphe où marche votre coeur

Peut sur un même char souffrir plus d'un vainqueur.

SAINTE CATHERINE.

1360   Partager à ma gloire est une chose aisée,

Elle ne perdra rien pour être divisée,

Étant d'une nature, et d'un ordre si haut,

Que plus on la partage, et moins elle a de défaut.

Oui, Madame, venez, prendre part à ma gloire,

1365   Venez goûter les fruits d'une heureuse victoire,

L'effet n'est point douteux de cet événement,

Quand on peut vouloir vaincre, on vainc assurément :

Et ne faut rien que suivre un mouvement si juste,

Rien qu'élever votre âme à son principe auguste,

1370   Et donner tout le reste à la fureur des coups,

Et croire qu'un triomphe est préparé pour vous.

PORPHIRE.

Je vous avais bien dit que cette âme fidèle

Ne relâcherait point la grandeur de son zèle,

Et que tous les efforts qu'on fait pour la dompter,

1375   À leur confusion s'en verraient surmonter.

SAINTE CATHERINE.

Mon zèle que tout choque, et que rien n'intimide,

Se trouve soutenu d'un pouvoir trop solide,

Pour souffrir qu'on l'ébranle, et ce divin appui,

N'abandonne jamais qui se résigne à lui ;

1380   Pouvais-je âtre vaincue en cette juste guerre ;

Et regardant le Ciel considérer la terre.

Les trônes sont trop bas pour mon ambition ,

Les Rois valent trop peu pour mon affection :

Mon espoir qui s'étend aux dessus de la terre

1385   Regarde et se promet de plus nobles conquêtes ;

Je l'ose et sans crainte avouer en ce lieu,

Maximin n'est qu'un homme, et je prétends un Dieu.

Mais à ce que je vois, mes désirs vous étonnent,

Perdez ces sentiments que vos erreurs vous donnent,

1390   Et ne m'accusez point d'une témérité,

Le bien que je prétends peut-être mérité,

On y peut aspirer sans commettre des crimes,

Ce légitime espoir des désirs légitimes

Commande qu'on aspire à sa possession ,

1395   Et la montre certaine à notre ambition :

Mais il faut la chercher au milieu des supplices,

Les plus cruels tourments mènent à ces délices,

La peine, la douleur, la honte, et le trépas,

Doivent en le voyant accompagner nos pas,

1400   Il faut par ces degrés s'élever à la gloire,

Et de son propre sang acheter sa victoire,

Allons-donc, suivez-moi dans un si beau chemin,

Venez braver l'orgueil du cruel Maximin,

Renommé par le crime, illustre en tyrannie,

1405   Auguste en cruautés, et grand en félonie,

Puisqu'il vous persécute en ces funestes lieux,

Cherchez contre la terre un secours dans les Cieux,

Venez dans un Empire où tout sera propice,

Là sous un favorable et glorieux auspice,

1410   Vous n'aurez rien à craindre, et rien à souhaiter,

Et jouirez d'un bien que nul ne peut ôter.

Je sais bien que je parle à des coeurs qui m'entendent,

Je sais quelle couronne, et quel trône ils prétendent,

Je connais quel triomphe ils s'en vont remporter,

1415   Et le divin honneur qu'il leur doit apporter,

Pour en avoir la gloire, il faut cesser de vivre, (ure;

Ce n'est plus l'Empereur, c'est un Dieu qu'il faut suivre,

Résolvons nous ensemble à ce pieux effort,

Et courons au naufrage afin d'entrer au port.

VALÉRIE.

1420   Mes yeux sont dessillez, mon âme est éclairée,

Elle voit le bonheur d'éternelle durée,

Que les peines d'un jour lui doivent préparer,

Elle en connaît la gloire et l'ose désirer,

Ce qui causait mon trouble aide à mon assurance,

1425   Et ce qui fit ma crainte, éclot mon espérance,

Mon coeur s'opiniâtre, et déjà mes désirs,

Brûlent de posséder les célestes plaisirs,

Mon sang avec regret demeure dans mes vaines,

Et je ne sache point de tourments ni de peines,

1430   Dont l'effort rigoureux ne me semble trop doux,

Si j'obtiens le bonheur de mourir avec vous,

Oui, puisque l'Empereur ne désire autre chose,

Et que c'est tout le fruit que son coeur se propose,

Du rigoureux édit qu'il a fait aujourd'hui,

1435   Je me viens joindre à vous pour m'opposer à lui.

PORPHIRE.

Princesse, votre exemple et l'horreur de ces crimes,

Veut que j'augmente aussi le nombre des victimes,

Allons puisqu'il se plaît à la perte des siens,

Exercer sa rigueur sur de nouveaux Chrétiens.

FLAVIANE.

1440   Cesserez-vous ainsi de régner, et de vivre ?

VALÉRIE.

N'auras-tu point le coeur assez bon pour nous suivre.

SCÈNE III.
Flaviane, Valérie, Sainte Catherine, Valère, Soldats romains.

FLAVIANE.

Ha ! Madame, voici de quoi vous éprouver,

Valère, sans dessein ne vient pas vous trouver,

L'arrêt de votre perte est peint sur son visage.

VALÉRIE.

1445   Je vois toute ma gloire en cet heureux présage.

SAINTE CATHERINE.

Madame, ce triomphe est préparé pour moi.

VALÈRE

Les Dieux me sont témoins que j'ai pris cet emploi

Avec tout le regret et toute la contrainte,

Dont un homme de bien puisse avoir l'âme atteinte,

1450   Princesses, l'Empereur, vous mande à toutes deux,

Que vous veniez au Temple accompagner ses voeux,

Et faire à son exemple un nouveau sacrifice,

Ou bien de vous soumettre aux lois de sa justice.

VALÉRIE.

Son ordre m'est bien doux, je n'y recule pas,

1455   Je suis prête à vous suivre.

VALÈRE

Où, Madame ?

SAINTE CATHERINE.

  Au trépas.

VALÈRE

Pour ne rien oublier des ordres de mon maître,

Il m'est prescrit aussi de vous faire paraître,

L'espèce du supplice où nous vous conduisons.

Il se voit une roue, et plusieurs fortes de supplices.

SAINTE CATHERINE.

Elle n'est pas commune.

SOLDATS ROMAINS.

Allons, Madame, allons.

1460   Il faut voir de plus près le spectacle funeste,

On nous a défendu de vous dire le reste.

SAINTE CATHERINE.

Cet appareil étrange eût donné de l'effroi

Par son aspect visible à tout autre qu'à moi,

Et je reconnais bien que celui qui l'invente,

1465   Pense par cet objet me donner l'épouvante ;

Mais ce triste malheur ne m'arrivera pas,

La mort la plus cruelle a pour moi des appas.

VALÉRIE.

Je tremble de frayeur, et je rougis de honte.

SAINTE CATHERINE.

Vous regardez le trône où l'on veut que je monte,

1470   Puissiez-vous voir le vôtre avec la même ardeur:

Et quitter sans regret la vie et la grandeur.

Adieu.

SCÈNE IV.
Valérie, Flaviane, Valère, Porphire.

VALÉRIE.

Bien que je cède à cette illustre envie,

Mon coeur fait résistance, j'aime encore la vie,

Il s'oppose, il triomphe et dégénère en soi

1475   Des inspirations que lui donne la foi.

Il renonce à fa gloire, il renonce à soi-même,

Son bonheur l'épouvante, il aime à vivre, il s'aime .

Ce coeur, ce traître coeur toujours irrésolu,

Laisse prendre à la crainte un pouvoir absolu,

1480   Mais, c'est trop relever d'un Empire si lâche,

Il faut par notre sang effacer notre tâche,

Mais c'est trop retarder mon bonheur et sa haine ;

Où veut-on que je passe ?

VALÈRE

En la salle prochaine.

FLAVIANE.

Madame, songez, bien à ce dernier effort.

VALÉRIE.

1485   Conduisez-moi, Valère.

VALÈRE

Où Madame ?

VALÉRIE.

  À la mort.

PORPHIRE.

Ah ! Madame, suivez cette ardeur légitime,

Et si vous pouvez prendre en celle qui m'anime,

De quoi vous mieux résoudre au dessein de mourir,

De mon exemple encore je veux vous secourir :

1490   Périsse les faux Dieux.

VALÈRE

  L'effet fuit la parole !

Il va chercher sa perte, il y vole.

VALÉRIE.

Je prétends à l'honneur qu'il s'en va recevoir,

Allons, ne tardez plus, faites votre devoir,

Périsse les faux Dieux, meure l'idolâtrie.

SCÈNE V.
Valère, Maximin, Valérie, Flaviane.

VALÈRE.

1495   Cessez de blasphémer, Madame, je vous prie,

L'Empereur vient ici.

MAXIMIN.

Ne précipite rien,

Valère, il faut sauver la moitié de mon bien,

Si la plus précieuse en ce moment funeste,

Malgré nous se veut perdre, ayons pitié du reste,

1500   Madame, à votre mort ma bouche a consenti,

Mais aussitôt après je m'en suis repenti,

Pardonnez cette offense à ma pieuse envie,

C'est elle et non pas moi qui vous ôte la vie,

Rendez-vous donc capable en cet heureux moment

1505   De recevoir ma grâce avec contentement

Tâchez, de satisfaire à ce qu'elle désire,

Il s'agit de garder mon amour et l'Empire,

Ou d'aller de mes mains en celles d'un bourreau,

De la gloire à la honte, et du trône au tombeau,

1510   Ne leur préférez pas ces objets effroyables,

J'ai des regrets de vous qui ne sont pas croyables,

Par les sacrés liens qui vous furent unis,

Ne me réduisez pas au point de vous punir.

VALÉRIE.

Ô la fausse tendresse ! ô la pitié cruelle!

1515   Je renonce à ta grâce et n'ai pas besoin d'elle,

Garde ton avantage, aussi fatal que faux,

Pour une moins instruite en tes lâches défauts ;

Mais satisfais toi-même à ce que je désire,

Je te rends ton amour, je te rends ton Empire,

1520   Et je ne te demande au lieu de cet honneurs

Que de voir sans demeure achever mon bonheur.

Lâche, lâche la bride aux efforts de ta rage,

Donne encore cette joie à ton brutal courage ,

Commande qu'on m'immole à ton injuste édit,

1525   Tyran, je suis Chrétienne, n'est-ce pas assez dit ?

Veux-tu que des effets signalent mes paroles,

J'irai devant tes yeux renverser les Idoles ?

Abattre leurs autels, et répandre l'encens,

Que tu veux que l'on offre à tes Dieux impuissants.

MAXIMIN.

1530   Je le devrais, Madame, et ne puis me résoudre

À faire mon devoir, mais je crains que la foudre

Ne ravisse la gloire à ma sévérité,

De punir sur le champ votre témérité.

VALÉRIE.

C'est toi qui la dois craindre, et qui l'as irritée,

1535   Tu la mérite seul.

MAXIMIN.

  Si je l'ai méritée

Je crois n'avoir rien fait qui qui l'attire ses coups,

Que d'avoir témoigné trop de zèle pour vous,

Mais si vous êtes sourde à ma rare clémence

Mais si vous m'offensez pour toute récompense

1540   Et si vous persistez encore un seul moment I

De paraître rebelle à mon commandement ;

J'atteste de mes Dieux la Majesté suprême,

Que c'est vous aujourd'hui qui vous perdez vous-même

Choisissez-donc ici pour la dernière fois,

1545   De vivre , ou de mourir.

VALÉRIE.

  J'ai déjà fait le choix.

MAXIMIN.

Mourez-donc.

VALÉRIE.

Je triomphe, et j'emporte la palme,

Tu seras agité, je serai dans le calme ;

Je meurs, c'est pour revivre à des contentements,

Tu vis, et tu mourras, pour revivre aux tourments .

1550   Tu me bannis du monde, et j'aurai mon refuge

Dans le ciel où je vole, où je verrai ton juge ;

Mais les tristes objets de tes déloyautés,

Qui couronnent en moi toutes tes cruautés ;

Effacés par l'éclat de sa rare présence,

1555   Ne laisserons en moi nul désir de vengeance,

Ah ! Déjà sa bonté qui prévient mon espoir,

Par un divin transport me permet de le voir !

Je vois sur son visage enflammé de colère

De tes impiétés l'effroyable salaire

1560   Et le ressentiment qui me reste pour toi,

Me touche encore assez pour en trembler d'effroi.

Détournez, ô ! Mon Dieu cette affreuse tempête,

Qui dans si peu de temps va fondre sur sa tête,

Désarmez s'il se peut votre juste courroux,

1565   Permettez que ses yeux soient éclaircis par vous,

Et que mon sang versé par ses lois inhumaines,

Soit pour prix de sa grâce épuisé de mes veines,

Faites qu'il se repente, et connaisse aujourd'hui,

Que ses plus confidents conspirent contre lui,

1570   Et ne consentez pas que son injuste vie,

Lui soit dans son camp même, et par les siens ravi.

MAXIMIN.

Cette prédiction ne peut m'épouvanter,

Nul des miens contre moi n'oserait attenter,

Un seul de mes regards leur jetterait en l'âme

1575   La terreur de leur crime, et le fer et la flamme :

Outre que je m'assure en ma propre valeur,

Les Dieux sont obligés d'empêcher ce malheur ;

Je protège leur gloire avecque trop de zèle

Pour être abandonné de leur garde fidèle.

1580   Valère, mène-là sans demeure au trépas.

VALÈRE

Ah ! Sire.

MAXIMIN.

Obéissez, et ne répliquez pas,

Ce n'est pas ma rigueur qui l'envoie au supplice,

C'est son impiété, les Dieux et ma justice.

Va misérable femme ôte-toi de mes yeux.

VALÉRIE.

1585   Allons offrir notre âme au vainqueur des faux Dieux.

FLAVIANE.

Ah ! Madame vivez, s'il vous plaît que je vive,

Où bien dans ce malheur souffre que je vous suive.

VALÉRIE.

Suis moi, si ton courage en peut faire l'effort,

Mais ne vient point de pleurs déshonorer ma mort.

SCÈNE VI.

MAXIMIN.

1590   Puisque leurs volontés sont contraires aux miennes,

Meurent tous les Chrétiens et toutes les Chrétiennes,

Meurent tous les objets dont je suis amoureux,

J'ai trop eu d'indulgence et de bonté pour eux :

Mais, ô Dieux ! L'air se trouble, et j'entends le tonnerre,

1595   Sous l'effroi de ses coups, je sens trembler la terre,

Les cris de tout le peuple à ce bruit confondu,

Presque de toutes parts tout d'un coup entendu,

Saisissent mon esprit d'une espèce de crainte,

Mais il faut résister à cette lâche atteinte,

1600   Que dis-je, résister, ah ! Ce n'est point assez,

Il faut voir de quel mal nous sommes menacés,

Et s'il nous est possible y donner le remède,

Ô Dieux ! Je vous invoque, et j'implore votre aide ;

Ne lancez point sur moi votre juste courroux,

1605   Si je suis rigoureux, c'est à cause de vous !

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Valère, Sainte Catherine, Troupe de soldats.

Les soldats portent deux bassins, dans l'un est le sceptre et la Couronne Impériale, dans l'autre un coutelas.

VALÈRE

L'Impératrice est morte, et vous devriez l'être,

Lorsque vivante et libre on vous revoit paraître

Jamais d'un tel prodige on n'admira l'effet,

Et nul autre ne fit ce que vous avez fait ;

1610   Échapper sans bourreaux sans péril et sans peine,

Contre tout le discours de la raison humaine,

Briser une machine et d'un cruel effort

Mille rasoirs tranchants conspiraient votre mort,

Et voir faire par eux le sanglant sacrifice

1615   De ceux qui pour vous seule apprêtaient le supplice,

Bref, le Ciel et la Terre et tous les Éléments,

Armez pour vous défendre et tirer des tourments,

Sont autant de témoins produits à votre gloire,

Qu'en leur secours visibles on à peine de croire

1620   Madame, l'Empereur saisit d'étonnement,

Du succès inouï de cet événement,

Mais ravi que ces Dieux vous aient conservée,

Consent à vous sauver, puisqu'ils vous ont sauvée ;

Et dans cette espérance il nous envoie ici,

1625   Chargez de ses présents et d'un mot que voici.

SAINTE CATHERINE, lit la Lettre.

J'ai de mes deux présents une fidèle estime,

L'on est pour ton mérite, et l'autre pour ton crime ;

Vois si je mets ta gloire en un degré bien haut;

Mon âme de colère et d'amour occupée,

1630   T'offre encore le choix d'un sceptre ou d'une épée,

Viens monter sur le Trône, ou bien sur l'échafaud.

     

Quel obstacle nouveau dresse-t-il à ma gloire ?

Comment croit-il encore empêcher ma victoire ?

Dessus quoi son désir honteusement déçu,

1635   Relève-t-il encore un espoir mal conçu ?

Prenant le sceptre.

Est-ce toi vain souhait des âmes insensées,

Qui doit à ta recherche attirer mes pensées ?

Objet de tous les voeux, que faits l'ambition,

Prétends-tu l'avantage en cette élection ?

1640   Es-tu si nécessaire ? Es-tu si désirable ?

Es-tu si plein de gloire et si considérable ?

Possèdes-tu sans fin les solides plaisirs ?

Et n'ai-je point ailleurs où porter mes désirs ?

Ton poids est-il léger ? Ne peut-on te détruire ?

1645   Peux-tu servir toujours ? Ne peux-tu jamais nuire ?

Donnes-tu de la gloire à l'égal des travaux ?

Et fais-tu ressentir le bonheur sans les maux ?

Non ce que tu promets n'est que faste et que pompe

Tes honneurs les plus grands ont un éclat qui trompe ;

1650   Tu peux donner des biens, mais non pas limités,

Et ton plus grand bonheur naît des calamités.

Ne sois point orgueilleux d'une suite importune ;

Puisqu'un petit désordre, et qu'un coup de fortune

Te peuvent arracher des mains d'un potentat,

1655   Et confondre ta cendre à celle d'un état.

Elle jette le sceptre à terre.

Va, je ne puis choisir un objet si fragile,

Tu m'es insupportable aussi bien qu'inutile.

Prenant l'épée.

Mais te dois-je accepter, toi qui fais tant de maux ?

Toi qui semble funeste à tous les animaux:

1660   Toi qui n'as d'autre emploi que celui du carnage,

Et dont tous les effets sont poussez par la rage ?

Toi que la fureur plonge au sang des innocents ;

Et qui n'es jamais juste en la main des puissants,

Toi qui fers de ministre aux traits de la colère,

1665   Qui dans les mains du fils assassine le père,

Toi que l'Enfer a fait avec ses propres mains,

Pour établir sa gloire au malheur des humains?

Toi au sang des Chrétiens formidable ennemie,

Mère du faux honneur, et soeur de l'infamie.

1670   Invention maudite à donner le trépas,

Faut-il que tes horreurs ne m'épouvantent pas ?

Toi qui fers à la honte, es-tu propre à la gloire ?

Viens-tu par ma défaite assurer ma victoire ?

De quel espoir flatteur vas-tu m'entretenir ?

1675   Que mon malheur présent est mon bien à venir.

Hé bien, je te croirai, criminelle innocente,

Je t'accepte, et béni la main qui te présente;

Je sais que ton tranchant par un léger effort

Me va faire passer de la vie à la mort,

1680   Par un plus doux effet elle sera suivie,

Je passerai par toi de la mort à la vie.

VALÈRE.

Voulez-vous au mépris de la Terre et des Cieux

Abuser de la gloire, et du secours des Dieux ?

Plus leur faveur est grande, et parfaite et nouvelle .

1685   Plus contre leurs bontés votre esprit se rebelle ;

Voulez-vous les contraindre à vous abandonner,

L'Empereur que voici vient pour vous couronner ?

Le refuserez-vous :

SCÈNE II.
Maximin, Sainte Catherine.

MAXIMIN.

Cesse ta résistance,

Je te viens assister dans un choix d'importance.

1690   Objet que le Ciel aime, et que je dois aimer,

Ma justice par toi se laisse désarmer,

J'ai su que tes regards assistés de la foudre,

Ont brisé la machine, et l'ont réduite en poudre,

Et que leurs puissants charmes ont tiré des Enfers

1695   De quoi te délivrer du supplice et des fers.

Je n'ose soupçonner ton esprit d'autres charmes,

Il n'a point eu recours a de si lâches armes;

Tout le sort qu'il pratique est écrit dans tes yeux,

Mais ta méconnaissance est grande envers les Dieux,

1700   Lorsqu'ils ont eu le soin de conserver ta vie,

Tu persistes encore en ton injuste envie,

De vouloir renverser leurs antiques autels,

Et qu'un malheureux home ait l'encens des mortel,

Tu veux que l'on adore un rebut de supplice,

1705   Un criminel battu des coups de la justice,

Ah ! Quitte tes erreurs qui perdent le vulgaire,

Et de mes deux présents que je t'ai voulu faire ;

Quitte le plus funeste, et brave avecque moi,

Le plus considérable, et plus digne de toi.

1710   Quoi, César, qui te prie, et dont le coeur soupire,

Qui t'offre sa personne avecque son Empire,

Lui qui te considère à l'égal de ses Dieux,

N'aura pas seulement un regard de tes yeux.

SAINTE CATHERINE, regardant au Ciel.

Mes yeux suivent mon coeur.

MAXIMIN.

Il a beaucoup d'audace,

1715   Et bien peu de raison de refuser sa grâce..

Au moins écoute moi si tu ne me vois pas,

Entends de quelle sorte on aime tes appas,

Toi qui régna jadis au séjour où nous sommes,

Cléopâtre, fatale à la grandeur des hommes,

1720   Vois renaître en ta ville une image de toi,

Et vois mourir pour elle un autre Antoine en moi,

Ni le premier César, ni l'Antoine fidèle,

Ne firent point pour toi ce que j'ai fait pour elle,

Si l'un perdit son trône et sa gloire et le jour,

1725   Au moins dans sa constance il avait ton amour,

Elle sait qu'en m'aimant elle ne doit pas craindre,

Qu'un vainqueur après moi vienne pour la contraindre,

De marcher vive ou morte en triomphe après lui,

Je suis le seul qui règne et qui l'aime aujourd'hui.

1730   Ô belle criminelle ! Ô merveilleuse ingrate !

Si l'exemple fameux d'une aïeule te flatte,

S'il faut qu'un empereur quitte tout pour t'avoir,

S'il faut qu'il se réduise au seul bien de te voir,

S'il faut qu'il abandonne, et son trône, et soi-même,

1735   Et sa vie, et sa gloire, enfin s'il faut qu'il t'aime ?

Puisqu'il n'ose le dire, et qu'il ne devrait pas ,

Vois comme Maximin, adore tes appas :

Il s'en va renoncer pour plaire à ton envie

À son trône, à soi-même, à sa gloire, à sa vie,

1740   Son amour les consacre aux pieds de ta rigueur,

Pour toute récompense il ne veut que ton coeur

C'est l'unique bonheur qui borne sa demande,

D'un Prince à qui tout cède, hors toi qui lui commande.

SAINTE CATHERINE.

Il faut pour satisfaire à ce lâche dessein,

1745   Que votre cruauté me l'arrache du sein,

Je ne puis d'autre sorte accomplir votre envie,

Vous n'avez point mon coeur si vous n'avez ma vie,

Il a vécu sans tâche, et malgré votre effort,

Je l'ai gardé vivant, je le garderai mort.

1750   Cessez de me poursuivre si de chercher ma perte,

En vain votre Couronne à mes yeux est offerte,

En vain par la frayeur vous croyez m'émouvoir,

Rien ne peut m'empêcher de suivre mon devoir,

C'est pourquoi je choisis cette brillante épée,

1755   Du sang de votre femme encor toute trempée :

Elle m'attend sans doute, et Porphire, et les siens,

Qu'un baptême sanglant vient de faire Chrétiens,

Je brûle de les suivre et d'avoir l'avantage,

De me voir introduire au céleste partage,

1760   C'est là que me désire et m'appelle un vainqueur,

Qui possède à son gré l'empire de mon coeur,

C'est par sa forte main que vient être brisée,

L'effroyable machine ou j'étais exposée,

Qui d'un espoir frivole a flatté vos désirs ;

1765   Et n'a pu sur ma honte élever vos plaisirs,

C'est lui dont l'invincible et divine assistance,

Contre votre pouvoir maintient ma résistance,

Et malgré les horreurs de la faim et des coups,

Qui m'a fait triompher de vos Dieux et de vous,

1770   C'est lui qui me défend de tous vos artifices,

Et qui me fait sans crainte affronter les supplices,

Mépriser votre sceptre et votre illustre rang,

Et pour sa seule gloire exposer tout mon sang.

Mais, ô trop puissant Prince, écoutez ma prière,

1775   Ouvrez un peu les yeux pour voir cette lumière,

Tâchez d'ôter l'obstacle à votre aveuglement :

Et plein de repentir plus que d'étonnement ,

Soumettez votre coeur aux bontés sans pareilles,

D'un souverain auteur de ses rares merveilles,

1780   Cessez de résister à cette vérité.

MAXIMIN.

Ah ! Que d'ingratitude et que d'impiété !

Refuser ma Couronne et rejeter ma grâce,

Au prix de ma clémence, augmenter ton audace,

Braver en ma présence et mon sceptre et mes Dieux,

1785   Ah ! C'est trop se fier à l'éclat de tes yeux,

C'est trop sur leur puissance assurer ta victoire,

Et dans cette espérance intéresser ma gloire,

Penses-tu que les Dieux te conservent toujours ?

Et que ta dureté ne les rende pas sourds ?

1790   S'ils ont jeté sur toi des regards favorables,

Tu les vas maintenant trouver inexorables,

N'attends plus de leur grâce et de ma passion,

Que l'infaillible coup de ta punition,

Mais prononce toi-même un arrêt équitable,

1795   Et te sois rigoureuse, ou te sois favorables :

Prononce ta sentences ou signe ton pardon,

Et décharge ta main de ce funeste don :

Regarde si tu veux que mon coeur t'abandonne,

[Ou bien que je t'adore, ou que je te couronne.]

SAINTE CATHERINE.

1800   seigneur, laissez moi vivre en la foi que je tiens,

Et permets en l'usage à tous autres Chrétiens,

Et renoncez vous-même à votre idolâtrie,

Ou m'exposez encore aux traits de la furie ;

Je ne refuse pas de vivre et de régner,

1805   Ce font des dons du Ciel qu'on ne peut dédaigner,

Je les accepterai si vous me voulez suivre,

Et prendrai mes conseils pour régner [et] pour vivre,

Je propose un Empire à votre noble choix,

Où les moindres sujets sont moins grands que des Rois ;

1810   Le sceptre que vous portez, et le trône où vous êtes,

Se peuvent dire au prix de petites conquêtes ,

Et cette différence est visible à vos yeux,

Voyez ce qu'est la Terre à comparer aux Cieux,

C'est là que je voudrais vous pouvoir introduire,

1815   Et le superbe trône où je veux vous conduire.

MAXIMIN.

Toi, me faire régner et me conduire aux Cieux !

Et me placer aux trône ou règne seuls les Dieux !

Quelle présomption, quel horreur, quel blasphème!

[Ne veux-tu point aussi me faire Dieu moi-même ?]

SAINTE CATHERINE.

1820   Il n'appartient qu'à Rome à suivre ses erreurs,

Et de faire des Dieux de tous ses Empereurs,

Qu'elle nomme pourtant les tyrans de sa gloire,

C'est à ses mêmes Dieux qu'on me veut faire croire.

MAXIMIN.

Tous ceux que Rome approuve ont droit d'être adorés,

1825   Et par toute la terre on les a révérés.

SCÈNE III.
Maximin, Sainte Catherine, Valère, Le Centurion.

MAXIMIN.

Mais ce Centurion voudrait-il quelque chose ?

VALÈRE

Parlez à l'Empereur.

CENTURION.

Ô Valère je n'ose !

MAXIMIN.

Reprends ton assurance et dit pourquoi tu viens.

CENTURION.

C'est pour vous avertir des excès des Chrétiens,

1830   Qui ont repris courage, et que leur violence

Renouvelle sa force, avec tant d'insolence ,

Qu'ils refusent d'offrir à nos Dieux Immortels,

Le tribut et l'encens qu'on doit à leurs autels,

Et qu'au lieu d'assister à nos sacrés offices,

1835   Ils ont presque partout brouillé nos sacrifices,

Et que s'étant moqués de nous et de nos Dieux,

Ils ont entré en foule et par force aux saints lieux,

Où vomissant contre eux mille nouveaux blasphèmes,

Ils se sont à la fin attaqués, aux Dieux mêmes.

1840   Même de les abattre ils se sont efforcés,

Et plusieurs par leur rage ont été renversés.

Enfin, Sire, on entend partout Alexandrie

Que ce peuple mutin qui s'élève et s'écrie,

Subsiste un autre règne, et succombe l'erreur,

1845   Meure l'Idolâtrie, et vive l'Empereur.

MAXIMIN.

Ah ! Je ne saurais plus te conserver la vie,

Il faudrait malgré moi contenter ton envie,

Oui, va mourir perfide, ô ma gloire ! Ô mes Dieux !

Puis-je bien me résoudre à perdre ses beaux yeux,

1850   Oui va mourir impie, et par un sacrifice,

Et par ta repentance apaiser ma justice.

SAINTE CATHERINE.

Je vais par cet arrêt tant de fois souhaité,

Signaler ma constance et votre impiété

Toi qui vois le plaisir que j'en reçois dans l'âme,

1855   Incomparable objet d'une éternelle flamme,

Toi qui donnes des biens qui ne périssent pas,

Sur qui ne peuvent rien le temps ni le trépas,

Soutient jusques au bout mon courage invincible,

Prends pitié de l'Egypte, et fais s'il est possible

1860   Qu'elle et toute la terre, en confessant ta loi,

Apprenne à mon exemple à triompher pour toi.

MAXIMIN.

Valère, fais soudain qu'on me défasse d'elle,

Et m'en reviens toi-même apporter la nouvelle.

SCÈNE IV.

MAXIMIN.

Nous verrons si par grâce, ou par enchantement,

1865   Elle s'exemptera de ce premier tourment,

Mes yeux, pour de mon âme obtenir l'allégeance,

Devraient d'un tel spectacle assouvir leur vengeance,

Mais les Cieux dont mon âme a senti le pouvoir,

Me feraient trop sentir le plaisir de le voir,

1870   Je ne verrais jamais expirer cette belle,

Sans expirer d'amour et de pitié pour elle.

SCÈNE V.
Maximin, Maxime, Albin? Troupe de soldats.

MAXIMIN.

Mais quoi ! Je vois Maxime, et je le vois lié,

Et quoi, de son devoir peut-il s'être oublié.

MAXIME.

Tu me vois en l'état de servir de victime

1875   À ma seule disgrâce et non pas à mon crime,

Cette indigne posture où mon sort me fait voir,

Vient d'avoir pu sans crainte écouter mon devoir,

Oui je l'ai voulu suivre, et cette juste envie,

Me fait abandonner le souci de ma vie,

1880   Et si mon entreprise eut trouvé du bonheur

Jamais autre Romain n'en acquit plus d'honneur.

MAXIMIN.

Quel dessein avais-tu ?

MAXIME.

Je veux bien te le dire,

Je voulais d'un tyran délivrer notre Empire .

MAXIMIN.

je n'eusse jamais cru ce prodige de toi ?

1885   Mais tu dis un tyran, ce n'était donc pas moi ;

Je suis de l'Univers le Prince légitime.

MAXIME.

Dis-toi plutôt un monstre enfanté par le crimes

Oui tyran sanguinaire, oui barbare sans coeur,

De qui la propre femme a senti la rigueur,

1890   Sache que j'ai voulu prévenir sa disgrâce,

Et je t'aurais toi-même immolé à la place,

Mais ceux que j'animais contre ta lâcheté,

N'ont point eu pour me suivre assez de fermeté,

D'abord tous ont juré contre ta perfidie,

1895   Mais leur puissante ardeur s'est bientôt refroidie ;

Ce dessein quoi que juste, est pourtant généreux,

N'a pu sur l'heure même être embrassé par eux,

Mais tous en commençant ce glorieux ouvrage,

Lors qu'il m'a fallu suivre, ils ont perdu courage

1900   Et pour mettre leur tête à couvert de l'effroi

Ces traîtres tout d'un coup se font jetés sur moi.

Ils sont tous animés contre la tyrannie,

Tout aussi bien que moi la voudraient voir punie,

Mais pour ce grand dessein ils ont trop peu de coeur,

1905   Et leur fidélité n'est qu'un acte de peur.

MAXIMIN.

Perfides, est-il vrai.

CENTURION.

Seigneur, voyez la ruse,

Il cherche sa vengeance alors qu'il nous accuse,

Mais pour la démentir des discours qu'il a faits,

Notre fidélité répond par des effets ;

1910   Elle parle à sa perte.

MAXIMIN.

  Elle est toute visible,

D'échapper le trépas, il ne t'est pas possible,

Traître tu périras.

MAXIME.

Je périrais content

Si j'avais mérité le trépas qui m'attend,

Tous les regrets que j'ai d'abandonner la vie,

1915   C'est de ce que ma main ne te l'a pas ravie,

Je devais par ce juste et généreux effort,

Te chasser de l'Empire et signaler ma mort,

D'un aveugle transport mon âme étant séduite,

J'ai manqué de fortune et manqué de conduite,

1920   Rome reproche moi ton infidélité,

En me précipitant, j'ai toujours précipité,

Oui, Rome qui s'apprête à te faire la guerre,

Ne peut plus endurer ta fureur sur la terre,

Déjà pleine d'horreur des crimes que tu fais,

1925   Elle a prié ses Dieux de ne te voir jamais.

Le fils d'un soldat goth, et d'une femme Alaine,

A rempli le Sénat d'une si juste haine,

Et dans ce corps Illustre a tant jeté d'effroi

Qu'il n'en eût jamais tant d'un autre que toi.

1930   Déjà toute l' Afrique à ta présence ôtée,

Contre ton injustice est toute révoltée,

Le Ciel qui se prépare à punir tes horreurs,

Y vient de soulever deux nouveaux Empereurs,

Ceux de ta propre garde abhorrent ton service,

1935   Et te fervent par crainte ou bien par avarice,

Mais ils se vont servir de cette occasion.

MAXIMIN.

Ha ! Je suis suis plein de rage de de confusion !

Qu'on l'ôte, et qu'on l'immole à ma juste colère,

Ô Dieu ! De mes bienfaits, reçois-je le salaire ?

1940   Me payez-vous ainsi des peines que je prends,

Élevez-vous sur moi les malheurs que j'attends.

SCÈNE DERNIÈRE.
Maximin, Valère.

MAXIMIN.

Mais de mes déplaisirs, voici le plus sensible,

Valère, ai-je perdu le titre d'invincible ?

VALÈRE

Oui, Seigneur, la Chrétienne a vaincu votre effort,

1945   Et je viens d'admirer son triomphe et sa mort.

MAXIMIN.

Que ce trépas m'afflige et que d'heur et de gloire,

Et de contentements me coûtent la victoire.

VALÈRE.

Seigneur, jamais trépas ne fut si glorieux,

Ni son progrès si rare et si prodigieux,

1950   Aussi chez les Chrétiens sa mort est digne d'envie

Fait encore plus d'éclat que n'en faisait fa vie

Et je crains qu'il ne reste aucun Égyptien,

Qui ce miracle appris, ne se fasse Chrétien :

Puisse les Justes Dieux empêcher que les vôtres,

1955   Ne courent à leur perte à l'exemple des autres.

MAXIMIN.

C'est ce que je désire empêcher promptement.

Que faisait cette belle en son dernier moment,

Dis moi comme elle est morte ?

VALÈRE

En personne constante,

En courage héroïque, en Reine trop constante,

1960   Ces exemples fameux de générosité,

Que la mémoire garde à la postérité,

Qui bravèrent pour Rome et les fers et les flammes

En sa comparaison font morts comme des femmes,

Mais jugez en sa mort, en ces derniers discours,

1965   Et qu'elle était son âme en finissant ses jours.

Deux de nos légions en armes dans la place,

N'ont su faire si bien que cette populace,

Qui court avidement aux spectacles nouveaux,

N'ait voulu voir sa Reine aux mains de trois bourreaux.

1970   Mais soudain le regret de voir périr ses charmes,

A permis que leurs yeux se fondassent en larmes,

Et celle que la gloire allait faire expirer,

Ne pouvant consentir d'entendre soupirer,

Et de ses tristes pleurs se voyant offensée,

1975   Les a sollicité de changer de pensée,

Vous pleurez, leur dit-elle, en voyant mon trépas :

Si c'est de déplaisir, vous ne m'obligez pas,

Au lieu de m'honorer vous me faites injure,

La mort est le tribut de toute la nature ;

1980   Nul ne peut s'affranchir de cette extrémité,

Sait on pas que la vie est un bien limité ,

Dont on doit peu jouir, que l'on reçoit pour rendre,

Et que de le quitter, l'on ne se peut défendre ?

On dispute avec honte un si juste devoir

1985   Quand la mort se présente on la doit recevoir,

Et si quelque regret doit toucher la mémoire,

C'est quand on n'a pas l'heure de mourir avec gloire.

Mais quand la mort est belle, elle peut combler d'heur,

On doit pleurer de joie, en un si grand bonheur;

1990   Ô peuple ! Je suis triste à cause que vous l'êtes,

Je pleure de regrets, des regrets que vous faites,

Bien qu'ils soient innocents j'ai honte de les voir,

Vous me donnez des pleurs que je crois vous devoir;

Je m'immole à la gloire, où ce tyran m'envoie,

1995   Faut-il que mon triomphe altère votre joie ?

si mon contentement cause votre souci,

N'est-ce pas une haine que de m'aimer ainsi,

Perdez cette tristesse et m'obligez à croire,

Que vous êtes jaloux de l'excès de ma gloire,

2000   Je veux bien que ce trouble agite vos esprits,

Prenez part, ô mon peuple ! aux desseins que j'ai pris !

Entrez dans la carrière, et marchez sur mes traces,

Le Dieu dont la bonté m'a comblée de ses grâces ,

Est tout prêt de répondre à vos justes désirs,

2005   Mais, j'impose silence à tous vos déplaisirs.

Ne pleure plus troupe fidèle,

Ma mort est glorieuse, et la cause en est belle,

Dans la lice d'honneur où l'on me voit courir,

Pour braver un tyran, je vais cesser de vivre,

2010   J'ai suivi ce qu'il fallait suivre,

Et je meurs comme il faut mourir.

MAXIMIN.

Va, ne me parle plus d'elle ni de ses charmes,

Préviens par ton silence, et ma honte et mes larmes,

D'une indigne pitié je me sens émouvoir,

2015   Elle offense ma gloire et trahit mon devoir ;

Si je ne puis la vaincre, il faut que je la cache,

Ou me faire paraître, ou sacrilège ou lâche ;

Oui, pour sauver ma gloire et l'honneur de mes Dieux,

Mon coeur doit refuser le secours de mes yeux,

2020   Mais pourquoi regretter le fort d'une rebelle,

Songeons à ces mépris si nous songeons à elle,

Sa seule impiété que je viens de punir

Désormais de sa part me doit entretenir.

Tournons notre pensée au salut de l'Empire,

2025   L'Afrique se révolte, et le Sénat conspire,

Allons par un effort digne de notre État,

Dompter encore l'Afrique, et Rome, et le Sénat.

 



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Notes

[1] vers 309 : Il n'y a pas de vers qui rime avec "craindre".

[2] Lairrer : (Désuet) Quitter, abandonner, laisser. [Wikitionnaire]

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