ZÉNOBIE

TRAGÉDIE

Où la vérité de l'Histoire est conservée dans l'observation des plus rigoureuses règles du Poème Dramatique.

M. DC. XLVII.

AVEC PRIVILEGE DV ROY.

Par l'Abbé d'Aubignac

À PARIS, Chez AUGUSTIN COURBÉ, dans la Galerie du Palais, à la Palme.


Texte établi par Paul FIEVRE mai 202(

Publié par Paul FIEVRE juin 2025

© Théâtre classique - Version du texte du 29/05/2025 à 23:50:03.


ACTEURS

ZÉNOBIE, Reine de Palmyre, veuve du Roi Odenat.

TIMOLAUS, son enfant.

HERENNIAN, son enfant.

ILÉONE, Dame d'honneur.

DIORÉE, Fille d'Ileone.

ZABAS, Prince Arabe, Général des armées de Zénobie.

TIMAGÈNE, Prince AEgyptien, Général des armées de Zénobie.

CLEADE, Capitaine palmyrenien.

AURÉLIEN, Empereur Romain.

MARCELLIN, Général de la Cavalerie Romaine.

RUTILE, Capitaine des Gardes d'Aurélien.

VALÈRE, Officier de l'armée Romaine, personnage muet.

JULE, Officier de l'armée Romaine, personnage muet.

La Scène est dans la Chambre de Zénobie, au Palais de Palmyre.


ACTE I

SCÈNE PREMIERÈ.
Zabas, Timagène.

ZABAS.

Bien que je vous aie prévenu je n'ai pas néanmoins encore vu la Reine, son ordre est de vous attendre.

TIMAGÈNE.

Zabas, à la porte de son cabinet ?

ZABAS.

Elle écrit et les lettres qu'elle vient de recevoir de l'Empereur des Romains pourraient bien la tenir ainsi renfermée.

TIMAGÈNE.

Des lettres de cette qualité, non plus que toutes ses autres affaires n'ont jamais eu de secret pour vous ni pour moi.

ZABAS.

Nous ne devons pas exiger d'elle une confidence jusqu'au point qu'elle n'ait rien de particulier. Elle est femme, elle est maîtresse.

TIMAGÈNE.

Mais ne vouloir pas vous parler qu'en ma présence, cela me surprend. Serait-ce point ? Mais, non !

ZABAS.

Quoi ? Poursuivez.

TIMAGÈNE.

Je ne sais quel soupçon me vient d'entrer en l'esprit, mais la crainte de vous fâcher m'oblige à le taire, et même à le perdre.

ZABAS.

Parlez, parlez Timagène, il n'en faut pas venir à ce point avec ses amis pour les laisser dans le scrupule. Vous ne deviez pas ouvrir la bouche, ou bien il faut encore ouvrir votre coeur. Notre amitié ne ressemble pas à la faveur de la Reine. Nous cessons d'être amis si nous avons quelque secret. Si vous me cachez quelqu'une de vos pensées, vous tenez en réserve une partie de votre coeur, et votre amitié n'est pas parfaite.

TIMAGÈNE.

Contraignez-vous notre amitié de vous montrer jusqu'aux légères impressions qu'un faux soupçon a jeté dans l'âme ?

ZABAS.

Oui, je vous en conjure.

TIMAGÈNE.

C'est donc avec cette protestation que je crois tout faux. Vous aimez la Reine.

ZABAS.

Et vous aussi. Notre amitié n'en a pas fait un mystère pour nous, mais seulement pour elle.

TIMAGÈNE.

Après cette funeste bataille que nous perdîmes dans les plaines d'Emese vous la conduisÎtes jusqu'ici, tandis que je faisais ferme avec le reste de notre cavalerie contre Aurélien, et je n'arrivai qu'hier dans cette ville, et longtemps après vous.

ZABAS.

Plut aux Dieux que cela n'eût point été, ou que la Reine et vous même ne m'eussiez point engagé de me retirer avec elle : j'aurais combattu comme vous, et peut-être comme vous arrêté la victoire des ennemis pour faciliter sa retraite.

TIMAGÈNE.

Mais durant ce voyage et mon absence. Parlez franchement. Avez-vous point ouvert la bouche ?

ZABAS.

Pour dire.

TIMAGÈNE.

Que vous l'aimez.

ZABAS.

Ah ! Jamais.

TIMAGÈNE.

Vous n'avez point soupiré.

ZABAS.

Cent fois pour son infortune.

TIMAGÈNE.

Et pour votre amour.

ZABAS.

Jamais, au moins en sa présence.

TIMAGÈNE.

Vous ne l'avez point regardée d'un oeil languissant ?

ZABAS.

Non ; mais bien d'un oeil de désespoir pour nous voir défaits, et elle en fuite.

TIMAGÈNE.

L'occasion néanmoins était bien favorable ; quand une femme est dans la douleur, on dit qu'il est aisé de lui faire entendre les sentiments de l'amour parmi ceux de la compassion ; et qu'ils lui font d'autant moins désagréables que cette compassion lors est reçue pour un effet et pour un témoignage de l'amour.

ZABAS.

Quoi ? Timagène vous avez donc oublié les serments que j'ai faits à nos Dieux avec vous ? Vous aviez raison de dire que ce soupçon me pourrait fâcher. Vous me soupçonnez d'avoir pu violer tout ensemble la Religion, et ma foi ; l'amitié que je vous ai promise, et le respect que je dois à la Reine.

TIMAGÈNE.

Nous n'avons pas absolument juré de ne lui en parler jamais.

ZABAS.

Non ; mais le temps n'en est pas encore venu. Il faut auparavant affermir son trône, et la rétablir dans sa gloire passée. Il faut, Timagène, il faut parler aux Romains qui nous pressent, avant que de parler à la Reine. Notre amour est obligé de dormir en nos coeurs, tandis que Mars est en fureur devant les portes de Palmire.

TIMAGÈNE.

Quelquefois nous voulons être heureux plutôt que nous ne devons.

ZABAS.

Bons Dieux ! Est-ce Timagène qui parle à Zabas ? Que j'aie pris mon avantage des misères de ma Reine et de l'absence de mon ami ? Vous souvient-il comment j'ai combattu mes ennemis ? Leur ai-je dérobé jamais aucune victoire contre les lois de la générosité ? Mais pouvez-vous l'oublier puisque je n'ai jamais combattu qu'avec vous ou comme vous ? Jugez donc comment j'ai du me gouverner dans les intérêts de mon ami après avoir juré sur les autels.

TIMAGÈNE.

L'amour n'a rien de semblable aux autres vertus : il a ses lois particulières, et son pouvoir ne se règle pas selon les maximes de la Religion commune.

ZABAS.

Ce discours serait supportable dans une âme basse, et qui ne saurait aimer que par l'usage et le commerce des sens, mais en l'esprit de Timagène, Dieux le puis-je croire ? Nous aimons la Reine, mais nous nous aimons aussi, notre amitié a vu naître notre amour, et de crainte qu'il se rendit le maître, aussitôt elle lui donna des lois. Cette vertu plus ancienne que cette passion, confirmée par un si longtemps, et soutenue de tant de notables services que nous avons reçus l'un de l'autre, règne souverainement dans mon âme, et dans la vôtre aussi que je crois. Mais quelle apparence peut avoir ce soupçon ? Depuis ce malheureux voyage que j'ai fait avec la Reine ai-je changé de vie ? Vous ai-je manqué d'affection et de sincérité ? Mes sentiments vous ont-ils paru moins fermes que de coutume, et mes caresses plus froides ? La Reine vous a-t-elle traité moins honorablement ? Vous a-t'elle regardé d'un oeil indifférent à votre retour ? Votre faveur est-elle diminuée ? Vos dignités altérées ?

TIMAGÈNE.

Non, mais n'étant pas entré dans son cabinet, et ne voulant pas nous parler qu'ensemble, vous jugez bien qu'il y a quelque chose d'extraordinaire, et j'avoue que ce soupçon m'a touché l'esprit : je me suis imaginé d'abord, ou qu'elle avait résolu de vous en faire quelque reproche, ou qu'elle ne voulait plus vous permettre dans les conseils secrets de l'approcher qu'en ma présence.

ZABAS.

Ah c'est trop ! Vous me deviendrez suspect si je vous le suis davantage. Seriez-vous point tombé vous-même dans la faiblesse que vous m'imputez ? Non, non, cela ne peut être : et jugez de Zabas par Timagène : pour connaître mes sentiments, faites réflexion sur les vôtres ; oui, je veux bien vous ressembler, et je suis tellement assuré de votre vertu, que je vous permets de croire de moi tout ce que vous voulez bien que je croie de vous. En un mot, êtes-vous capable de violer votre parole et votre amitié ?

TIMAGÈNE.

Plutôt les Dieux du Ciel et des Enfers arment leur indignation contre moi que jamais ce reproche me puisse être fait justement ; mais pourquoi m'avez-vous pressé de vous expliquer une pensée qui n'avait fait que paraître en mon esprit ? Elle y était morte en naissant, et vous m'avez obligé de la ressusciter. Je vous au juré d'abord que je n'en croyais rien, et je le répète. Votre vertu m'est plus vénérable que la mienne, et je me défierai plutôt de mes forces que de vos promesses. Enfin Zabas, quittons cette vaine dispute, et ne pensons qu'aux Romains ; mettons notre amour en dépôt entre les mains de la Paix. Vengeons la Reine, délivrons-là des oppressions d'Aurélien ; et quand après la guerre cette divine maîtresse de nos fortunes et de nos coeurs sera chargée de nos lauriers, nous pourrons disputer le myrte devant ses yeux, en lui découvrant le plus grand secret qu'elle ignore. Mais la voici.

SCÈNE II.
Zanobie, Ilaone, Timagène, Zabas.

ZÉNOBIE.

Chers et glorieux confidents en mes adversités présentes aussi bien qu'en mes prospérités passées, si jamais votre générosité fut utile à ma grandeur, elle est nécessaire à mon salut ; il ne faut point ici vous dépeindre quelle je fus autrefois et quelle je suis maintenant, vous avez fait une partie de ma bonne fortune, et souffert avec moi toutes mes disgrâces. Hélas ! Je ne suis plus cette illustre Zénobie digne épouse du grand Odenat, et digne vengeresse de sa mort. Je ne suis plus cette Reine que vous avez admirée cent fois par ses combats achever les victoires de son mari, soutenir la gloire de ses armes, et porter jusqu'aux extrémités de l'Asie les bornes de son Empire. Vous me voyez dépouillée de toutes mes conquêtes, et réduite à défendre la dernière ville de mon héritage ; tout a suivi la fortune, la valeur, ou la tyrannie des Romains. Ancyre, Thiane, Emese, Aretuse, Apamée, Larice et même Antioche ont fléchi sous la captivité d'un fier et nouveau conquérant. De tout ce que j'ai possédé dans la Syrie, dans la Perse, dans l'Égypte, et dans les provinces du Pont-Euxin, Palmyre seule me reste : à peine encore ai-je pu conserver assez de terre alentour de ses murailles pour loger mon armée. Mais pour comble de mon désastre, déjà cet ambitieux et cruel Aurélien me croit tenir captive. Il s'imagine que sa Fortune tient la Victoire enchaînée dans son camp, et que j'y suis déjà moi-même chargée de fers. Il vous souvient que peu de temps après la mort d'Odenat il m'écrivit pour tenter mon veuvage, et se rendre le maître de mes États, en se faisant agréer pour maître de ma personne, mais en quels termes ses lettres étaient-elles conçues ? Vous remarquâtes bien l'un et l'autre, que l'ambition parlait, et non pas l'amour. Aussi de ma part sans considérer la bassesse de sa naissance, ni les faibles dignités dont lors il voulait tirer avantage, son humeur impérieuse me fit rejeter cette recherche : il m'écrit aujourd'hui, et jugez par la différence des temps et de nos fortunes ce qu'il me peut dire. Lisez ses lettres, elles s'adressent à vous comme à moi, vous y devez prendre intérêt : et considérez si je ne dois pas tout craindre de cet insolent, et si vous ne devez pas tout faire pour m'en délivrer.

ZABAS.

Lettre d'Aurélien à Zénobie.

Aurélien Empereur des Romains et maître de de son partI.

Vous devriez avoir déjà fait ce que je vous ordonne par mes lettres. Je vous commande donc de vous rendre et je vous donne la vie. Mais à condition que toi Zénobie avec les tiens finiras tes jours aux lieux que j'assignerai par l'avis du Sénat, et que toutes tes richesses seront mises dans le trésor de l'Empire. Quant aux Palmyréniens, je veux bien les maintenir dans leurs privilèges.

TIMAGÈNE.

Quelle audace d'un Romain qui vous a voulu persuader autrefois qu'il vous aimait ?

ZABAS.

La dignité d'Aurélien n'a pas changé son humeur austère et presque barbare.

ZÉNOBIE.

Voyez s'il me traite en Reine ou en esclave ? S'il parle comme un ennemi qui vient combattre ou comme un vainqueur ? Mais je ne suis pas vaincu, puisque Timagène et Zabas sont encore vivants. Leur affection et leur valeur me font espérer le retour de ma bonne fortune et la vengeance du Tyran qui m'opprime.

TIMAGÈNE.

L'audace d'Aurélien passe les termes de la générosité Romaine. Il n'est plus l'ennemi de vos États, c'est celui de votre personne ; ses menaces préviennent sa victoire, mais le châtiment, si les Dieux sont justes, démentira son espérance.

ZABAS.

Il ne faut pas agir maintenant contre lui par ce noble sentiment qui mène les guerriers au combat, il y faut porter la colère et la haine, et non pas le désir de la gloire. Ce n'est pas un point d'honneur que de s'armer pour la défense de sa Reine offensée, mais le juste devoir de deux sujets passionnés à son service.

ZÉNOBIE.

Incomparables et généreux protecteurs d'une Princesse affligée ; si les Dieux n'ont absolument juré ma perte, vous relèverez sans doute mon trône abattu. Je ne me prend de mes disgrâces qu'aux Cieux qui semblent être devenus mes ennemis. Je vous ai vu combattre, et j'ai combattu moi-même avec vous ; nous avons été défaits ensemble, ou pour mieux dire, mon mauvais fort que je traînais partout avec moi vous a seul empêché de vaincre ; et nous a procuré ces malheurs. Mais éprouvons si la fortune cessera de m'affliger quand je cesserai d'agir. Vous Zabas allez à mon armée qui vous attend,et puisque nous sommes engagés à la bataille, avant que le secours de Perse et d'Arménie ait passe l'Euphrate, faite tout ce que vous jugerez le plus avantageux pour vaincre Aurélien, et mes destins s'il est possible. Et vous Timagène, prenez le soin de la ville et de ma personne, défendez-nous des surprises et de la force. Voilà le partage que je fais de ma puissance,et je mets entre vos mains les restes de ma gloire, de mes États, et de ma vie. C'est le dernier ordre que je donne. Agissez maintenant et faites les Rois avec autant de coeur et d'adresse que vous avez fait les Lieutenants de Zénobie. Vous êtes les mêmes qui m'avez conquis l'Égypte après deux batailles fameuses, qui m'avez rendue maîtresse des peuples de la Galatie, qui m'avez soumis les Bithyniens, et porté mes armes avec la terreur jusqu'aux murailles de Chalcedoine et de Byzance. Après tant de merveilleux exploits pour la gloire de mon nom, que ne puis-je espérer pour le salut de ma personne ? Si vous avez quelque désir de me rendre un jour tous les biens que vous m'aviez acquis, et que la fortune me ravit, commencez par me rendre à moi-même, et pour conserver ma Couronne il faut commencer par ma vie.

ZABAS.

Il semble, Madame, que vous ayez quelque défiance de nous, puisque vous ajoutez à vos ordres tant de considérations pour nous émouvoir. Nous n'avons pas accoutumé d'attendre des raisons pour obéir, quand Zénobie commande.

TIMAGÈNE.

Non,Madame,et quand nous avons pu prévoir vos volontés, vous n'avez pas eu la peine de nous les faire entendre, épargnez des raisons à des serviteurs qui vous ont quelquefois épargné jusqu'aux paroles. Notre zèle n'a pas besoin de motifs étrangers pour l'échauffer. Notre affection parle assez pour vous, et notre coeur se trouve offensé d'être ému par des discours, puissants à la vérité, mais bien plus faibles que ses propres sentiments. La passion dont nous vous servons n'est pas commune, elle est composée de toutes celles qui peuvent naître à la présence de la plus vertueuse Reine de la terre, de la plus infortunée qui viVe, et de la plus aimable personne du monde.

ZABAS.

Mais c'est trop discourir. Allons, Timagène, où le devoir nous appelle selon les ordres de la Reine , j'aurai soin de la bataille, prenez garde à la ville.

ZÉNOBIE.

J'oubliais, Zabas, à vous montrer la réponse que je fais aux lettres d'Aurélien, voyez-là tous deux, et si vous la trouvez digne de Zénobie, fermez mes lettres,et les faites tenir à l'Empereur devant la bataille, je veux qu'il connaisse le coeur de celle qui lui résiste, et que quand il aurait surmonté ma fortune, ma vertu demeurerait toujours invincible.

SCÈNE III.
Zénobie, Iléone.

ZÉNOBIE.

Encore ai-je sujet de me consoler puisque ces deux guerriers me restent.

ILÉONE.

Oui certes, Madame, mais si vous aviez pénétré comme moi jusques dans le fond de leur âme, vous y verriez un sentiment d'honneur incroyable, une amitié que le siècle des fables n'a point connue.

ZÉNOBIE.

Après leur avoir fait part de tous mes secrets,ont ils quelque réserve pour moi ? Et des sujets ferment-ils le coeur à leur Reine qui leur ouvre le sien ?

ILÉONE.

C'est une merveille dont ils n'ont jamais donné connaissance qu'aux Dieux et à moi.

ZÉNOBIE.

Pourquoi me la tenir cachée ?

ILÉONE.

C'est en quoi vous les pourriez admirer.

ZÉNOBIE.

Apprenez-la moi donc, et ne leur dérobez pas mon estime. Qu'est-ce ?

ILÉONE.

Rien,Madame, et j'en ai peut-être déjà trop dit.

ZÉNOBIE.

Ah parlez ! Et me tirez de peine.

ILÉONE.

J'obéis, mais vous leur en parleriez après, et je serais perdue.

ZÉNOBIE.

Doutez-vous de ma discrétion ?

ILÉONE.

Promettez-là moi donc, Madame, par les Dieux que vous adorez.

ZÉNOBIE.

Oui, je vous le jure Iléone.

ILÉONE.

Je parle, Madame,mais c'est après votre serment. Il y a bien six ans que Timagène et Zabas s'étant rencontrez seuls dans le parc de votre palais attachés l'un et l'autre à quelque profonde pensée, ils s'engagèrent au nom de leur amitié de se déclarer franchement le sujet de cette solitude, et de leur rêverie. D'abord ils furent bien étonnés d'apprendre que c'était l'amour, et plus encore sachant qu'ils aimaient la même personne.

ZÉNOBIE.

Et qui ?

ILÉONE.

Elle était lors dans les premières années de son veuvage, et les intérêts de leur gloire étaient mêlés à ceux de sa prospérité.

ZÉNOBIE.

Mais son nom ?

ILÉONE.

Vous en seriez peut-être bien surprise.

ZÉNOBIE.

Est-ce qu'elle n'en est pas digne ?

ILÉONE.

Sa vertu n'a point d'exemple, ni sa beauté de comparaison.

ZÉNOBIE.

Nommez-là donc.

ILÉONE.

Devinez-là par vous-même.

ZÉNOBIE.

Et comment le puis-je faire ?

ILÉONE.

Par quel mouvement pensez-vous qu'ils vous servent ?

ZÉNOBIE.

Par la fidélité qu'ils me doivent.

ILÉONE.

Tous vos sujets y font obligés.

ZÉNOBIE.

Par la reconnaissance de mes bienfaits.

ILÉONE.

Ce serait un crime que d'y manquer.

ZÉNOBIE.

Mais avec une haute générosité.

ILÉONE.

Ils en font ainsi pour tout le monde. Croyez-vous, Madame, que par ces sentiments ordinaires ils eussent tant fait pour votre gloire, et tant souffert dans vos déplaisirs. Toutes leurs victoires ont été des tributs qu'ils rendaient à celle qui les avait déjà vaincus secrètement,et quand ils ont soupiré vos malheurs, la générosité les eut rendus incapables de ces tendresses, si l'amour ne les eut données.

ZÉNOBIE.

Que m'avez-vous dit, Iléone ?

ILÉONE.

Rien qui vous doive offenser. Madame.

ZÉNOBIE.

Ah ! Me voila tombée dans le dernier précipice où la fortune me pouvait engager. Qu'on les rappelle, et qu'ils sachent comment je dois ressentir l'outrage qu'ils me font ; qu'ils rendent leurs charges et leurs dignités, je ne veux point de leur service. Faut il les voir maintenant, ni souffrir qu'ils me voient ? Qu'ils sortent de Palmyre, la guerre a bien raccourci leur bannissement, qu'ils en aillent remercier les Romains.

ILÉONE.

Vous voulez donc perdre tout sans ressource ?

ZÉNOBIE.

J'y suis contrainte, Iléone, puisque mon désastre est à ce point, il vaut mieux périr par sa vertu qu'en adhérant au crime d'autrui.

ILÉONE.

Hé ! Sont-ils criminels ?

ZÉNOBIE.

S'ils le sont ? Oui puisqu'ils attentent à la liberté de leur Reine. Hélas ! Aurélien attaque mon Empire, et eux le défendent, mais ils en veulent tous trois à ma personne. Aurélien veut triompher de moi dans Rome, et mes généraux dans l'Asie. Lui par force et durant un jour seulement ; mais ils veulent que je consente à leur triomphe, et qu'il dure toute ma vie. Quoi ? Mes sujets avoir cette témérité ? Mais tous deux ?

ILÉONE.

Ils sont Princes, Madame.

ZÉNOBIE.

Mais des Princes vassaux de Zénobie ?

ILÉONE.

Quand il vous plaira vous ferez bien que l'un d'eux ne sera plus vassal.

ZÉNOBIE.

Oui bien si je le veux accepter pour maître. La servitude volontaire doit être appuyée sur les avantages de celui qui commande, autrement il n'y a point d'honneur, et c'est une lâcheté que de se soumettre. La femme courageuse qui peut consentir d'avoir un maître, ne le doit pas faire, mais le choisir : et la grandeur de la fortune aussi bien que du mérite doit l'en rendre digne auparavant. Le mari qui n'a rien que le nom d'homme au dessus de sa femme n'en devrait être que l'esclave. Et si la nature oblige notre sexe à fléchir, il faut que cent qualités éminentes autorisent et réparent la nécessité de ce malheur.

ILÉONE.

Serez-vous pas toujours l'arbitre de leurs prétentions ?

ZÉNOBIE.

Oui certes, j'en ferai l'arbitre, mais il faudra choisir. Ils me laisseront libre, mais à condition que je serai l'esclave de l'un des deux. Ce sont mes deux tyrans. Ils me destinent à celui qui sera quelque jour le plus fort, ou le plus audacieux.

ILÉONE.

Vous en jugeriez mieux, Madame, si je vous avais tout dit : souffrez que j'achève, et vous confesserez qu'une Déesse,fut elle Diane, ou Minerve ne serait pas offensée d'être aimée de cette sorte. C'est la plus noble, la plus respectueuse,et la plus obligeante passion qui fut jamais.

ZÉNOBIE.

Hé bien achève : après ce que je sais déjà, le reste est peu considérable.

ILÉONE.

En ce rencontre donc où j'avais commencé cette histoire, ils s'avouèrent sans déguisement l'un à l'autre la cause de leur inquiétude, mais au nom d'amour et de Zénobie, leur amitié trembla. Ils crurent que cette passion impérieuse ne souffrirait jamais cette vertu dans un même coeur : mais ne pouvant condamner ni leur amitié ni leur amour, ils résolurent que l'amitié serait la première vertu dont ils feraient profession , et que dans l'extrémité, l'amour lui rendrait hommage. Qu'ils demeureraient rivaux sans être jaloux, favoris de leur Reine sans être envieux, amis dans la cour sans être fourbes, surtout que jamais ils ne vous découvriraient leur passion qu'après avoir assuré votre Empire et votre gloire, et que dans votre choix et la nécessité de ne pouvoir obtenir tous deux ce qu'ils désiraient, le malheureux demeurerait dans le Ministère de l État sans se plaindre et, et que régnant sur le trouble de son âme il ferait paraître qu'il était digne de régner sur de grandes Provinces.

ZÉNOBIE.

Vaines et téméraires pensées de deux esprits abandonnez à la lâcheté de leur passion.

ILÉONE.

Ils jugèrent bien, Madame, que vos mérites porteraient leur amour jusqu'à l'excès, et que leur vertu courait fortune de succomber. Mais ils l'ont soutenue par l'inviolable sainteté de la Religion. Ils firent un Sacrifice secret dans le Sanctuaire, et jurèrent sur les victimes immolées toutes ces lois extraordinaires d'un amour si généreux. Le grand prêtre fut le dépositaire de leur ferment, et j'y fus appelée comme témoin.

ZÉNOBIE.

Ce n'est donc pas assez que leur coeur m'ait fait cet outrage, ils l'ont voulu publier au ciel et à la terre, aux Dieux et aux hommes ? Mais à quoi bon vous introduire à ce mystère ?

ILÉONE.

Afin, Madame, qu'ils eussent auprès de vous une personne de créance qui peut éclairer leurs actions, et leur reprocher hautement leur perfidie, s'ils manquaient à leur parole.

ZÉNOBIE.

Ha pourquoi faut il que cet injurieux secret ne soit pas au moins demeuré dans le sanctuaire, après être sorti de leur coeur ? Que n'avez vous attendu pour en parler qu'ils fussent morts, ou moi tout a fait perdue ? Vous n'avez rien fait pour eux, Iléone, que de leur avoir procuré mon aversion.

ILÉONE.

Vous avez juré les Dieux de ne leur en parler jamais.

ZÉNOBIE.

Hé bien je les punirai sans leur rien dire.

ILÉONE.

Dans la puissance qu'ils ont acquise,et que vous leur avez donnée ne les désobligez pas.

ZÉNOBIE.

Vous deviez bien m'en avertir dans une meilleure saison, je les aurais punis sans les craindre.

ILÉONE.

Je ne l'ai jamais pu faire, Madame, sans mettre en péril vos états ou vos conquêtes.

ZÉNOBIE.

Et dans l'extrémité de mes affaires en fallait-il parler ?

ILÉONE.

Après votre commandement absolu, pouvais-je me taire sans crime ? Et puis dans l'autorité qu'ils ont, il faut assurer votre esprit en vous montrant quelle confiance vous devez prendre en leur vertu.

ZÉNOBIE.

Hélas en l'état où je suis, il en faut attendre tout mon bonheur et toute ma gloire, il les faut souffrir encore quelque temps malgré moi. Il faut faire maintenant des voeux pour leurs victoires, et solliciter les Dieux en leur faveur. Après j'en userai comme je dois. Cependant ne leur faites pas connaître mes sentiments, vous péririez la première.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

DIORÉE, seule.

Quel spectacle de confusion de carnage et d'horreur ? Dieux qu'une bataille est bien l'image des Enfers ? Que de bruit, que de poudre, que de sang, que d'hommes renversés, coupés en pièces, égorgés et massacrés, étouffés sous les chevaux et les chariots ? J'en tremble encore, j'en frémi, tous ceux que j'ai vu tomber sous les armes m'ont fait pitié, la crainte m'a persuadé que tous les traits qu'on tirait venaient jusqu'à nous, et je n'ai pas cru que nous fussions en sûreté dans le haut du Palais contre les javelots et les épées. Mais quel nouveau sujet de douleur à la Reine ? Nos gens font défaits, je les ai vus vainqueurs, et puis vaincus : on ne voit plus rien dans la plaine que les aigles des Romains, le camp de Zabas est même attaqué,et peut-être que déjà les Ennemis en sont les maîtres. Je pense qu'ils ont déjà pris la ville, qu'ils entrent dans le Palais avec les armes et la fureur, j'entends du bruit. Ah ! Je suis morte ! Que deviendrai-je ? Où fuiras tu Diorée ? Mais c'est la Reine.

SCÈNE II.
Zénobie, Iléone, Diorée.

ZÉNOBIE.

Fut il jamais sur la terre une personne contre qui les Dieux aient fait paraître tant de courroux ? Quels signes effroyables dans les victimes, et quels funestes effets de tous ces présages ? Admirez je vous prie la force du génie d'Aurélien, j'ai vaincu tous les autres à qui j'ai fait la guerre, et je suis toujours vaincue par cet heureux insolent. Que font devenus les Dieux qui m'étaient si favorables ? ou quels autres Dieux Aurélien a-t-il peu rencontrer plus forts que les miens ? Depuis qu'il a commencé de m'attaquer, il semble que la victoire m'ait absolument abandonnée, et que ma bonne fortune rende un hommage irrévocable à sa tyrannie. Il n'a point assiégé de place qu'il n'ait prise, point combattu d'armée qu'il n'ait mise en route. Les Persans tant de fois vainqueurs des Romains. Les Arméniens, les Sarrazins et tous ceux qui m'ont peu donner quelque secours ont participé malheureusement à ma destinée. Il n'est pas vrai, j'en suis maintenant bien certaine, il n'est pas vrai que cette grande réputation qu'un mérite assez léger m'avait donnée ait inspiré dans l'âme d'Aurélien quelques sentiments d'affection pour moi. Si j'avais eu cet avantage sur son coeur j'en aurais eu quelqu'un sur sa fortune. Les armes d'un amant ne seraient pas toujours victorieuses contre celle qui pourrait être nommée sa maîtresse. Ah j'entends bien quel est le secret des destins, ils n'en veulent pas à mon Empire, ils en veulent à ma vie. Hé bien mourons, apaisons le courroux du Ciel. Que le sang d'une Reine coule pour son peuple. Que la mère soit la victime qui rachète les enfants. Sans doute après ma mort mes peuples auront la paix, et mes enfants ma couronne.

ILÉONE.

Quel étrange discours, Madame, qu'est devenu votre courage ? Oubliez-vous que vous êtes Zénobie ? Perdez-vous sitôt l'espérance que vous avez fondée sur la valeur de Zabas et de Timagène ? Sont ils pas encore vivants ?

ZÉNOBIE.

Hélas en quel état ? Pour Zabas je le crois mort, et tous ceux qui sont revenus n'en disent rien d'assuré. Et que peut faire Timagène ? A-t-il assez de gens pour défendre cette place contre des victorieux, et en si grand nombre ? Contre Aurélien tout furieux ? Il est temps que je meure, Iléone.

ILÉONE.

Le temps n'en est pas encore venu, puisque Timagène et Zabas ne sont pas morts.

ZÉNOBIE.

Voulez-vous que je reçoive cette disgrâce ? C'est le dernier malheur dont le ciel me puisse accabler. J'en suis menacée, mais je le veux prévenir. Je me doute bien que Zabas est mort dans l'armée, mais je ne veux pas attendre que l'on m'en vienne conter la nouvelle. Je vois bien que Timagène périra dans cette place, mais je ne veux pas attendre qu'il tombe à mes pieds. Je me veux épargner ces douleurs. C'est braver nos mauvais destins que de se soustraire généreusement au mal qu'ils nous préparent, nous n'en souffrons que la moitié quand nous l'avons prévenu.

ILÉONE.

Que devez-vous craindre du vainqueur ?

ZÉNOBIE.

Tout, une honteuse mort, l'opprobre du triomphe, le massacre de mes enfants, la désolation de Palmyre, la servitude de mon peuple.

ILÉONE.

D'un homme qui vous a désirée pour épouse.

ZÉNOBIE.

D'un homme que j'ai méprisé dans ce vain projet, comme un indigne villageois de la Pannonie.

ILÉONE.

D'un homme qui verra Zénobie ?

ZÉNOBIE.

D'un homme qui porte un coeur de Barbare.

ILÉONE.

D'un Romain ?

ZÉNOBIE.

D'Aurélien.

ILÉONE.

D'un Empereur ?

ZÉNOBIE.

D'un tigre altéré de sang ! A-t-il épargné celui des Sénateurs Romains ? A-t-il pas répandu celui du malheureux Héracleon qui lui mit entre les mains la ville de Thyane.

ILÉONE.

C'était un traître que les Dieux ont puni justement par son ministère.

ZÉNOBIE.

S'il est le ministre des Dieux courroucés contre les crimes, il est encore le ministre des mêmes Dieux, jaloux de la grandeur de Zénobie. Mais que fera-t-il maintenant qu'une indignation particulière irrite encore sa mauvaise humeur contre moi ?

ILÉONE.

Que vous êtes ingénieuse à trouver des prétextes pour le craindre. Aurélien, selon mon avis, doit avoir de meilleurs sentiments pour vous.

ZÉNOBIE.

Vous souvient-il pas qu'au dernier combat que j'ai fait en personne, il fut blessé d'un trait qui presque a terminé ses conquêtes avec sa vie. Il croit qu'il est parti de ma main, et cela pourrait bien être. Mais cet orgueilleux qui ne distingue pas Zénobie d'avec mon sexe, se tient déshonoré d'avoir été frappé par une femme : la grandeur de la plaie, la violence de la douleur, et la longueur de la maladie font qu'il ne pense à moi qu'en fureur, il n'en parle qu'avec outrage, et ne s'en propose que des vengeances extraordinaires. Il veut du sang pour du sang, et puisque celui de soixante mille hommes, de tant de capitaines et de Zabas même ne le peut contenter, il lui faut donner le mien : mais il lui faut ravir la gloire de le répandre ; qu'il ait ce qu'il demande, et qu'il ne soit pas vengé, qu'il apprenne que la main qui fera mourir Zénobie n'était pas indigne de blesser un Empereur.

ILÉONE.

Revenez à vous, Madame, vous êtes Reine, vous êtes mère. Le sort de votre peuple et de vos enfants est renfermé dans votre personne, tout périt, si vous périssez.

ZÉNOBIE.

11 faut abandonner aux Dieux, mon peuple et mes enfants, et sauver ma gloire ; si je diffère plus longtemps à mourir, je ne mourrai qu'esclave. Bien que mon État soit borné maintenant des murailles de Palmyre, et mes armées réduites à deux mille hommes qui la défendent, je suis néanmoins encore Reine, ma qualité me reste toute entière, je suis dans le trône, j'ai le sceptre à la main, j'ai des sujets qui me révèrent, et des gens de guerre qui m'obéissent . Faisons donc un coup de Reine par la main de Zénobie : puisque nous le pouvons encore, mourons souveraine.

ILÉONE.

Demeurez, Madame, et voyez Timagène qui vient.

SCÈNE III.
Zénobie, Iléone, Diorée, Timagène, Cléade,

ZÉNOBIE.

Hé que me saurait-il dire ?

TIMAGÈNE.

Une aventure qui vous doit bien consoler, Madame, l'Empereur des Romains est votre prisonnier.

ZÉNOBIE.

Serait il possible ! Ô grands Dieux ?

CLEADE.

Oui, Madame, et je vous en apporte la nouvelle.

ZÉNOBIE.

Comment cela, puisque nous sommes défaits ?

CLEADE.

Le commencement de la bataille n'a pas été peu glorieux aux vôtres, ni la fin peu favorable à V[otre] M[ajesté]. Mais entre ces deux moments à la vérité vos troupes ont été malheureuses ; d'abord nous avons vaincu. La Cavalerie des Ennemis a plié, et leur Infanterie n'a pu soutenir nos efforts. Partout où Zabas voyait quelque résistance il s'y présentait. Et comme s'il eut tenu le foudre en ses mains, il y portait la victoire. Tout a fait joug sous vos armes. Les Ennemis ont fui de tous côtéS, et chacun des vôtres même contre les ordres de Zabas a voulu prendre part à la gloire. Mais qu'il est dangereux de désobéir à son Général. Il découvre sur une éminence un gros de Cavalerie Gauloise et d'Infanterie Romaine qui n'avait pas branlé, et jugeant que sa victoire n'était pas encore assurée, il s'efforce de rallier les siens, et commande à tous ses Chefs d'y travailler, mais inutilement. L'ardeur du combat, et le gain du pillage ne le permet pas ; cependant ce corps de réserve descend dans la plaine : Zabas le soutient avec ceux qu'il avait ramassés, mais le nombre l'accable. Il en rallie quelques autres, mais ils y succombent tous ; il en fait de même plusieurs fois, et plusieurs fois la valeur des vôtres est opprimée. Il est vrai que si chacun eut peu faire autant que lui vous eussiez pu vaincre avec peu de gens.

ZÉNOBIE.

Est-il encore vivant ?

CLEADE.

Oui, Madame.

ZÉNOBIE.

Ah ! J'en doute.

CLEADE.

Si vous l'aviez donc vu combattre vous le croiriez bien moins. Mais il y a des moments qu'un désespéré ne saurait mourir, et le caprice du fort qui perd souvent les généreux contre la raison, raison, les sauve quelquefois contre leur volonté.

ZÉNOBIE.

Les Dieux en soient loués. Achève.

CLEADE.

Enfin, Madame, nous avons été défaits l'un après l'autre, et nous ne le pouvions être sous un tel chef autrement. Les Romains et les Gaulois nous ont fait tout le mal comme si tant d'autres nations n'étaient venues dans l'armé d'Aurélien que pour être vaincues par la vôtre, et ces deux-là seulement pour la vaincre. Alors Zabas se jette dans le camp pour le défendre, et je le suis. L'humeur impatiente et précipitée d'Aurélien l'y pousse des premiers après nous. Je le reconnais, j'y cours avec ceux qui m'accompagnaient, et nous le prenons. J'en fis épandre aussitôt la nouvelle partout. Les nôtres en jettent des cris de joie. Et les ennemis tous pleins d'effroi ne sachant que faire se retirent du camp. Je le mène à Zabas qui lui fait donner les marques Impériales : car il avait perdu les siennes dans le combat, et le met entre les mains de ses gardes pour le conduire ici. Zabas les suit, et je les ai devancés pour en publier l'aventure dans la ville.

ZÉNOBIE.

Admirable changement des affaires du monde ! Incompréhensibles Destins ? Aurélien prisonnier ? Mais le connais tu bien.

CLEADE.

Oui, Madame.

ZÉNOBIE.

Et quand l'as tu vu ?

CLEADE.

Ce matin dans sa tente en lui portant les lettres dont vous aviez chargé Zabas.

ZÉNOBIE.

Retournes y Cleade et veille ce prisonnier, cet honneur t'appartient, puisque tu l'as pris.

SCÈNE IV.
Zénobie, Iléone, Diorée, Timagène.

ILÉONE.

Je vous avais bien dit, Madame, que votre fortune n'était pas à l'extrémité,et que votre vertu n'y devait pas encore aller.

ZÉNOBIE.

Qui pouvait espérer ou deviner un événement si peu croyable ? Mais pourquoi Zabas revient il avec un visage si triste ?

SCÈNE V.
Zénobie, Iléone, Diorée, Timagène, Zabas.

ZÉNOBIE.

Hé bien, ils ont vaincu notre armée, et nous avons vaincu leur Empereur. Ce prisonnier vaut mieux que tout ce que nous avons perdu.

ZABAS.

Il n'en vaut pas seulement un de ceux que j'ai vu mourir à mes pieds.

ZÉNOBIE.

Que dites-vous Zabas ? Aurélien.

ZABAS.

Ce n'est pas lui, Madame, hélas ce n'est que son ombre, son image, un fantôme. Cleade qui ne l'a jamais vu que ce matin, s'est abusé grossièrement à la rencontre d'un simple Romain qu'il a pris pour lui. Il lui ressemble assez bien d'âge, de taille et de poil, mais il n'en a rien que ces apparences. J'ai vu trop souvent Aurélien, et j'ai trop souvent entretenu dans ces gouvernements, et depuis qu'il est Empereur pour m'y tromper. J'ai favorisé néanmoins cette erreur en donnant à ce Romain les marques de cette fausse dignité, car il n'en avait aucune : aussi ne la veut-il pas accepter : mais cela passe pour artifice. Or tandis que toute cette ville est en joie dans cette créance, et que les Romains ne font pas encore bien revenus de cette fausse nouvelle, il vous faut sauver, Madame, et promptement, avant que la place soit investie. Car si l'Empereur l'attaque de force, comme il le fera sans doute, vous courez fortune de tomber entre ses mains, et je ne vous dis point le reste. Rome vous attend.

ZÉNOBIE.

Ha Reine trop infortunée, tes maux seront donc en effet, et tes biens en apparence ? Si Rome nous attend, il faut nous mettre au point de n'y pouvoir être portée qu'avec gloire. Si je ne fuis pas en sûreté dans Palmyre, je le serai moins encore à la campagne. L'ai déjà fait retraite une fois devant Aurélien, c'est assez. Palmyre est la dernière ville de mon État, ce sera mon dernier refuge ; et puisque les Dieux n'en veulent pas faire mon asile, j'en ferai mon tombeau.

ZABAS.

Ah ! Madame.

TIMAGÈNE.

Hélas que dites-vous ?

ZÉNOBIE.

Ne me résistez point : l'heure est venue, que je ne dois plus écouter vos conseils s'ils ne font d'accord avec mon infortune, et ma résolution. Aurélien n'en veut qu'a ma personne. Il lui faut ôter cette proie, et fa fureur cessera quand elle n'aura plus ou se prendre. Il faut que je meure, et puis vous ferez votre paix. Quelle gloire pour lui d'acquérir à l'Empire Romain deux guerriers comme vous ? Je vous recommande seulement mes enfants. Je vous en faits les tuteurs en qualité, comme vous les avez été toujours en effet. Traitez en sorte qu'ils ne perdent ni la vie ni la liberté, ou s'ils ont à perdre la liberté, qu'ils perdent la vie.

ZABAS.

S'il ne s'agit, Madame, que de faire un coup de désespoir, nous en saurons bien un pour vous sauver, et Timagène n'y contredira pas.

TIMAGÈNE.

Expliquez-vous Zabas, et je consens à tout ce que vous pensez de plus étrange.

ZABAS.

Il faut nous remettre tous deux entre les mains d'Aurélien pour disposer de nous à sa discrétion : Si deux Princes vainqueurs de l'Égypte, et de l'Asie, peuvent contenter son ambition, qu'il nous charge de fers, qu'il nous attache à son char de triomphe, et qu'il nous couvre de honte et de mépris à la vue de la populace Romaine : ou s'il faut du sang à sa barbarie, qu'il fasse de nous cent fois pis que de ses Sénateurs, qu'il nous fasse égorger à ses yeux, qu'il épuise nos vaines goutte à goutte, qu'il nous oblige même à nous arracher le coeur l'un de l'autre. Nous sommes prêts à tout, pourvu, Madame, qu'il vous laisse vivante,et libre dans Palmyre avec vos enfants. Vous n'êtes pas moins capable de regagner vos États que vous avez été généreuse pour les conquérir.

TIMAGÈNE.

Allons, Zabas, et lui faisons promptement cette proposition de paix.

ZÉNOBIE.

Quoi vous m'abandonnez ? Quelle fureur vous aveugle et vous transporte ? Vous mettre entre les mains d'Aurélien pour me sauver ? Le puis-je, ni le dois-je souffrir ? Quelle récompense de vos services ? Et quand j'aurais assez de faiblesse pour y consentir, qui pourrait empêcher ma perte quand je vous aurai perdus ? Cette paix lui donnerait plus d'avantage sur moi que la guerre. Moi Reine sans vous avoir cela ne peut être. J'aime bien mieux encore une fois me retirer. Oui, gagnons l'Euphrate où l'armée des Perses et des Arméniens s'est avancée, et revenons dans peu de jours ici, pour éprouver ce que peut le dernier effort d'une grande fortune désespérée. J'y suis résolue, et me voilà toute prête. Mais avec qui.

TIMAGÈNE.

Avec Zabas.

ZABAS.

Ce fera, Madame, avec Timagène. Dans le partage que la Reine nous a fait de fa puissance, vous avez eu l'armée,et moi la ville, vous avez fait votre devoir, laissez moi faire le mien.

ZABAS.

Ha Timagène, que vous êtes injurieux à votre ami. J'ai commandé l'armée, mais je suis vaincu : permettez que je répare ma défaite en défendant cette place, ou que je lave ma honte dans mon sang.

TIMAGÈNE.

La défaite n'est jamais honteuse qu'à celui qui combat lâchement, la victoire est l'effet de la bonne fortune, et peu souvent de la valeur. Vous peut-on imputer quelque chose contre la prudence d'un Général, ou contre le devoir d'un homme de coeur ?

ZABAS.

Ma conscience ne me reproche rien, mais comme la victoire est toujours glorieuse par quelque moyen qu'elle arrive, la perte d'une bataille laisse toujours au vaincu sinon quelque tache, au moins un sensible regret. Souffrez donc que je m'en console par l'avantage que je puis avoir dans cette place : si vous y résistez vous n'êtes plus mon ami.

TIMAGÈNE.

Cette parole me ferme la bouche, mais vous n'en serez pas cru, la Reine en jugera.

ZÉNOBIE.

Quoi vous disputez à qui s'éloignera de moi ?

TIMAGÈNE.

Nous contestons, Madame, sur la manière de vous servir.

ZABAS.

Et moi je demande une occasion qui presse la fortune à me rendre l'honneur qu'elle vient de m'arracher des mains.

ZÉNOBIE.

De quel nouVeau zèle êtes-vous transportez l'un et l'autre, j'avais pensé que vous approcher de moi était le plus grand de vos souhaits, et la plus haute faveur où vous aspiriez. Ah ! Quel étrange fort est le mien, si c'est un acte de générosité que de m'abandonner.

TIMAGÈNE.

Les véritables serviteurs n'affectent point d'être vus de leurs maîtres ou de leurs maîtresses, ils servent par la nécessité de leur ministère, et selon les ordres qu'ils ont reçus.

ZABAS.

Ne prévenez point le jugement de la Reine, qu'elle demeure libre en ses sentiments.

ZÉNOBIE.

Pour moi qui n'ai jamais eu la peine de vous accorder, je ne veux pas vous juger ici par autorité. Je vous dirai seulement ma pensée. Quand je me sauvai d'Emese ce fut avec Zabas, or s'il y a quelque gloire de fuir avec sa Reine, vous la devez partager également. Et s'il y a quelque disgrâce, il n'est pas juste ce me semble que personne s'en excuse. C'est mon avis.

ZABAS.

C'est donc à vous, Timagène, à suivre la Reine dans cette retraite, allez prendre votre part de l'honneur où du déplaisir qui doit accompagner cette aventure.

TIMAGÈNE.

J'obéis à la Reine, et à vous mais qu'il vous souvienne, Zabas, que nous entreprenons sur la charge l'un de l'autre.

ZABAS.

Qu'il vous souvienne que vous ferez seul avec la Reine, et que je combattrai nos ennemis...

ZÉNOBIE.

Mais comment assurer, et cacher cette retraite ?

TIMAGÈNE.

Voyez votre cabinet Madame, ce que vous voulez emporter de plus précieux, j'aurai soin du reste. Pourvu que durant quelques jours on cache votre absence aux Palmyréniens, ils attendront avec patience le retour de leur Reine qu'ils verront en état de les secourir avec avantage, et promptement.

ZÉNOBIE.

Disposez de tout ? Et l'exécute ; je ne suis pas en état d'en prendre le soin.

ZABAS.

Et moi je vais m'instruire de ce que font les ennemis. Puissent les Dieux être plus favorables à la Reine dans cette retraite que dans nos derniers combats.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.
Diorée, Ileone.

DIORÉE.

A! Madame, sauvez vous avec la Reine, et me sauvez avec vous s'il est possible.

ILÉONE.

Ma fille, périssez avec moi s'il le faut, pour contribuer à son salut : nous avons seules la connaissance de cet important secret,et nous pouvons favoriser sa retraite par le silence ; en lui rendant ce service, que nous peut-il arriver qui ne soit glorieux ?

DIORÉE.

Madame, puisqu'elle est sortie, que ne la suivons nous ?

ILÉONE.

Diorée puisque vous êtes ma fille, suivez moi partout, au moins à la gloire.

DIORÉE.

Mais vous courez à la mort.

ILÉONE.

Suivez-moi donc à la mort : quelle faiblesse, Diorée ? Dans la nécessité de demeurer ici, nous pouvons faire une action de devoir et de courage, et vous pleurez ? Vous êtes au désespoir ?

DIORÉE.

Est ce pas un désespoir à vous-même de vous précipiter ainsi dans un malheur extrême, et tout certain ?

ILÉONE.

En servant une autre Reine, il suffirait de lui friser les cheveux, ou tenir un miroir devant elle la suivre au bal, et dans les vaines pompes de la Cour. Mais Zénobie doit recevoir de nous des services plus convenables à sa vertu. Il faudrait prendre les armées avec elle, il la faudrait suivre dans le combat avec autant de zèle qu'elle a de générosité.

DIORÉE.

Il la faudrait plutôt suivre dans sa retraite. La grandeur des Princes doit faire la félicité de ceux qui les approchent, et si l'on doit participer à leurs disgrâces, il faut que ce soit auprès de leurs personnes. Car ils ne sont jamais entièrement malheureux.

ILÉONE.

Pouvait-elle sortir de la ville sans se cacher au peuple ? Et comment se cacher si nous l'eussions accompagnée ? Vous avez vu qu'elle n'a pas seulement osé mener ses enfants avec elle. Mais fasse le Ciel qu'ils soient cachéS aux yeux d'Aurélien comme aux rayons du Soleil.

DIORÉE.

Cachez vous donc aussi, Madame, aux ennemis de la Reine, ils sont les vôtres. On disait maintenant parmi les Gardes du Palais qu'Aurélien s'était avancé vers la porte d'Égypte en personne, et qu'il avait détrompé le peuple de la fausse créance qu'il fut prisonnier : on ajoutait qu'il prépare un grand effort de ce côté là. S'il entre dans la ville les armes à la main, que deviendrons nous ? La richesse du Palais attirera tous les soldats ici. Et plut aux Dieux qu'ils se voulusSent contenter du pillage : Mais, Madame, m'avez vous donné l'honneur et la vie pour abandonner l'un et l'autre à leur violence ?

ILÉONE.

Pensez vous que les souverains portent seulement sur le visage les caractères d'une divinité sensible ? Toutes les choses qui les touchent sont vénérables. Leur nom seul inspire le respect, et leurs domestiques sont partout révérés, leurs Palais sont comme des temples qui demeurent inviolables même dans la dernière désolation d'un État. Personne ni doit entrer que le Chef des vainqueurs, où par son ordre exprès, et toujours avec respect.

DIORÉE.

Et quand Aurélien viendra lui-même qu'en espérez vous? Après ce que j'en ai souvent ouï dire, je le redoute plus que toute l'armée,

ILÉONE.

Apprenez que Mars ne s'approche jamais de notre sexe avec la fureur, où bien il ne la garde pas longtemps. Et les Romains traiteraient ils des femmes avec indignité ?

DIORÉE.

Si vous eussiez vu ce matin comme ils massacraient les nôtres, vous n'en auriez pas moins de crainte, et d'horreur que moi.

ILÉONE.

C'était des hommes armés, et qui les combattaient.

DIORÉE.

Ils en ont fait mourir plus de cent qui ne se défendaient plus.

ILÉONE.

Hé bien, mourons comme eux.

DIORÉE.

Ha Dieux !

ILÉONE.

Il ne faut point vous flatter, ma fille, si nous perdons la ville, Aurélien viendra lui-même ici, l'absence de la Reine excitera sa mauvaise humeur, et sa colère. Nous serons menacées, persécutées, tirées peut-être aux tourments aux supplices, mais ne parlez non plus que moi. Continuez seulement à dire à tout le monde qu'en son affliction elle ne veut voir personne, et que Zabas a l'ordre de toutes les affaires. Feignons toujours qu'elle repose ou qu'elle pleure sur son lit, et qu'elle défend même à tous ses domestiques d'entrer dans sa chambre. Deux jours écoulés dans cet artifice,nous en peuvent donner un million d'autres pleins d'honneur et de repos. Mais si les Palmyréniens découvrent sa fuite avant qu'ils apprennent qu'elle revient avec une armée, ils croiront qu'elle les abandonne, et je crains le caprice d'un peuple effrayé.

SCÈNE II.
Iléone, Diorée, Zabas.

DIORÉE.

Ah ! Je suis perdue !

ILÉONE.

Ma fille, c'est Zabas.

ZABAS.

Les Romains sont maîtres de la ville, ils tiennent mêmes les portes du Palais, et l'on n'attend plus qu'Aurélien qui veut y monter en personne le premier. Voici le dernier lieu que je puis et que je dois défendre, ou pour mieux dire où je viens mourir.

ILÉONE.

Je vous ai bien dit, ma fille, que les simples soldats ne viendraient pas ici nous faire outrage.

ZABAS.

Ne craignez rien, Madame, Aurélien s'est montré plus doux aux vaincus qu'aux Sénateurs de Rome. Mais nous ne le serions pas encore, si les Palmyréniens ne l'avaient introduit dans la place malgré moi. Il passe au milieu de nos gens armés comme si la Reine sortait où rentrait dans son Palais.

ILÉONE.

Ha ! Quelle ingratitude, et quelle faiblesse d'un peuple qu'elle a tant aimé ? Mais qu'ont ils fait?

ZABAS.

Ils se sont irrités d'avoir été déçus par la prise de ce faux Aurélien. Et l'Empereur leur ayant fait protester au nom de tous les Dieux des Romains qu'il leur conserverait non seulement la vie, mais aussi leurs biens, et leurs privilèges. Ils ont favorablement écouté ces conditions de paix ; l'y cours aussitôt avec les miens, et l'on pouvait encore les retenir dans le devoir. Mais le bruit s'épand dans la ville que la Reine est sortie, soit qu'on l'ait reconnu, soit qu'on l'ait seulement soupçonné.

ILÉONE.

Bons Dieux qu'il est difficile aux Princes de se cacher !

ZABAS.

À cette nouvelle ils arrachent le faux Aurélien des mains de ses gardes, et le renvoient avec des victimes, et des présents au véritable Empereur en lui déclarant qu'ils se rendent. Je m'efforce de les remettre sur les traces de leur première fidélité, mais ils n'écoutent ni raisons, ni promesses, ni menaces. Zabas ne leur est plus connu : le nom de Zénobie ne leur est plus vénérable. Le secours de Perse et d'Arménie passe pour une chimère : et quand je pense avec mes fidèles Arabes m'opposer à l'ennemi qui gagne la porte, les Palmyréniens refusent d'employer comme eux les armes qu'ils ont à la main. J'y vois périr la plus grande partie de ceux qui m'accompagnaient,et le grand nombre nous oblige à reculer jusqu'au Palais, mais toujours en combattant, et perdant toujours quelqu'un des véritables serviteurs de la Reine. Là nous faisons le dernier effort, mais sans effet, les uns meurent, et les autres m'abandonnent. Enfin me voyant seul, et mon épée rompue, j'ai monté jusqu'ici pour achever devant vos yeux la dernière heure de ma vie.

DIORÉE.

Quoi vous venez ici pour combattre ? Hé que prétendez vous ?

ZABAS.

Mourir.

DIORÉE.

Et nous, Madame ?

ZABAS.

Les ennemis ne font du mal qu'à ceux qui peuvent en faire, et qui résistent.

DIORÉE.

Ne faites donc point ici de résistance.

ZABAS.

Non pas pour vaincre, car il ne faut plus l'espérer, mais pour finir ma vie où je dois, et comme je dois. Si je n'ai pu défendre ce sacré lieu du repos de ma Reine, j'y rendrai les derniers soupirs, avant que la main d'un insolent ennemi le profane. Il faut que Zabas y meure, et qu'il y meure les armes à la main. Voici l'épée dont la Reine m'honora quand je reçu le commandement de ses armées : j'en aurais fait le noble instrument de sa protection,et de ses conquêtes , si les desseins des Dieux avaient autorisé ceux des hommes. Mais vous lui direz au moins, Madame, que je ne m'en suis pas mal servi.

ILÉONE.

Que ne lui puis-je dire avec autant de contentement pour elle, que de gloire pour vous ?

ZABAS.

Et vous-même, précieuses reliques de mes travaux, faites savoir à tout le monde que les Romains n'ont peu vaincre un homme seul, tandis qu'il a peu se défendre,et que leur valeur avait besoin contre moi de leur fortune. Mais hélas faut-il pour me délivrer de mes ennemis que j'emprunte leur secours ? J'avais trop d'une épée entière pour mourir par leurs mains, et je n'ai pas assez de ce qui m'en reste pour mourir de la mienne. Il te faut précipiter, Zabas, sur les armes des premiers qui paraîtront. Ce que j'ai laissé des miennes dans le sang des Romains, parle assez hautement de ce que j'ai fait : et ce qui m'en reste, suffit pour les obliger à faire de moi ce qu'ils ne voudraient pas ; j'en ai trop peu pour les faire périr, mais assez pour m'en faire craindre. Malheureux pourtant, te voilà contraint de mourir en désespéré, non pas en homme de coeur : mais quoi la force me manque, et ma voix s'affaiblit.

ILÉONE.

Vous pâlissez, ce me semble, et le feu de vos yeux s'éteint.

ZABAS.

Je suis blessé, Madame, je le sens bien maintenant : mais dans la fureur qui m'animait contre ces traîtres, et la chaleur du combat, je ne m'en étais pas aperçu.

ILÉONE.

Ma fille, il faut avoir ici quelqu'un pour nous assister.

ZABAS.

Je ne viens pas ici, Madame, pour être secouru, mais pour vous prier de rendre conte à la Reine de mes dernières actions, et de mes derniers sentiments . Laissez moi je vous prie, si vous me pouvez donner assez de force pour vaincre, empêchés moi de mourir, mais ne me réservés pas au triomphe du vainqueur. Souffrez que mon sang coule, et que ma vie ne dure pas plus longtemps que ma gloire.

ILÉONE.

Vous refusez mon assistance ?

ZABAS.

Je la refuserais de la Reine même, étant inutile pour elle, et honteuse pour moi. Je meurs content puisque elle est sauvée. Mais dites à Timagène que je le laisse heureux sans jalousie, et que j'ai gardé mes serments jusqu'au tombeau : il est juste qu'il la possède. Les destins doivent être plus favorables à celui qui protège sa personne, qu'au malheureux qui n'a peu défendre une place. Face le Ciel qu'il la remette bientôt dans le trône dont les Romains l'ont fait descendre, qu'il exécute glorieusement ce que j'ai malheureusement tenté, et qu'il se trouve digne de ce que j'ai prétendu comme lui. Je ne meurs point envieux de sa bonne fortune, pourvu qu'il rétablisse, comme je l'espère, celle de la Reine. Il n'est pas moins glorieux de mourir pour elle que de la posséder, et je prie les Dieux que Timagène ne se trouve jamais au point de m'envier cet avantage. Cette possession pouvait être un don de la Fortune, mais cette mort est un effet de vertu connue seulement des Héros, et rarement éprouvée : on pouvait la posséder sans la mériter, mais qui meurt pour elle était digne d'elle. Enfin je donne mon sang à Zénobie, mes prétentions à Timagène, et mon nom à la gloire de la postérité.

ILÉONE.

Noble et malheureux testament écrit avec des caractères d'honneur, et de fidélité merveilleuse.

ZABAS.

Quant à vous, Madame, je vous dispense de votre parole : mon respect n'est pas obligé d'aller au delà du tombeau, ni votre parole plus loin que mon respect. Vous pouvez découvrir à la Reine les secrets de mon âme ; mais il faut qu'auparavant elle ait su ma mort. Car si, même en cet état, ma témérité pouvait lui déplaire, je veux qu'elle me plaigne, et qu'elle m'estime avant que de me condamner.

SCÈNE III.
Iléone, Diorée, Zabas, Iule, Aurélien, Rutile, Gardes.

AURÉLIEN.

Suivez-nous, Gardes, mais ne faites rien que je ne commande

DIORÉE.

Hélas ! Que ferons-nous ? Voila des soldats. Fuyons.

AURÉLIEN.

Demeurez, Madame: sur la parole d'un Empereur, vous n'aurez point de mal. Rendez les armes, Zabas, et vous rendez vous- même. C'est assez que vous ayez combattu presque tout seul contre une armée, et résistez le dernier à la valeur des Romains.

ZABAS.

Je me rends, mais c'est à la nature, et non pas à mon ennemi. La faiblesse me livre entre vos mains, et la mort m'en fera bientôt sortir. Si j'avais encore des armes capables de me défendre, ou la force de me servir de celles qui me restent, j'ajouterais à mes actions passées la mort d'un Empereur, ou la gloire de mourir de sa main. Mais je n'en puis plus, je tombe.

AURÉLIEN.

Courez à lui, Rutile, et le soutenez.

RUTILE.

Commandez-vous pas aussi qu'on ait soin de sa vie ?

AURÉLIEN.

Autant que vous en eûtes de la mienne quand je fus blessé par cette incomparable Zénobie. Ce n'est pas un homme ordinaire, il était digne d'être Romain : qu'on l'emmène, et qu'on le secoure.

SCÈNE IV.
Aurélien, Iule, Iléon, Diorée, Gardes.

AURÉLIEN.

Madame, si la nécessité m'a fait entrer avec les armes dans votre Palais, le respect me les fait tomber des mains devant, mais les portraits que j'ai vus de Zénobie ne lui ressemblent pas, ou bien ce n'est pas elle à qui je parle. Vous Jule qui connaissez son visage autrement que par les peintures, voyez si je me trompe.

ILÉONE.

Quoi vous me prenez pour la Reine ?

AURÉLIEN.

Où donc est-elle ? Et que fait-elle ?

ILÉONE.

Je ne sais ni l'un ni l'autre.

AURÉLIEN.

Mais quand la pourrai-je voir ?

ILÉONE.

Ce ne sera pas si tôt, ni comme vous l'espérez. Vous la verrez sans doute et dans peu de jours à la tête d'une nouvelle armée reprendre de vos mains par sa vertu, ce que la fortune l'oblige d'abandonner.

AURÉLIEN.

Serait-elle bien sortie ? Par où serait-elle passée ? Marcellin m'aurait-il trahi ? Il faudrAit qu'elle se fut sauvée par son quartier. Mais quel téméraire l'accompagne ?

ILÉONE.

Il lui reste peu de gens, après que les généreux sont morts pour elle, et que les plus lâches ont pris votre parti, mais il n'en faut pas tant pour se dérober à la victoire de ses ennemis, que pour la remporter.

AURÉLIEN.

Et ses enfants où sont-ils ?

ILÉONE.

Croyez-vous que la mère vous les ait abandonnez , et qu'elle ait eu moins de piété pour eux que de coeur pour elle ?

AURÉLIEN.

Mais quel chemin ont-ils pris ?

ILÉONE.

C'est ce que j'ignore.

AURÉLIEN.

Peut-être que la faiblesse de l'âge ou la crainte fera parler celle-ci. Et vous, ne m'en direz-vous rien ? N'irritez pas Aurélien. Parlez.

ILÉONE.

La fille n'en sait non plus que la mère.

DIORÉE.

Seigneur, c'est un mystère pour moi, je n'en ai jamais eu de connaissance : on m'a fait dire à tous ceux du Palais que sa douleur ne lui permettait pas de voir ni de parler à personne, et à mon retour je ne l'ai point retrouvée.

AURÉLIEN.

Elle n'est pas sortie si promptement, elle est sans doute cachée dans quelque lieu secret de ce Palais avec ses enfants, sous l'espérance qu'elle se pourra plus facilement retirer dans un jour plus calme et moins suspect, et c'est le mystère qu'on n'a pas voulu confier à cette jeune personne. Jule envoyez promptement de la cavalerie de tous côtés, et qu'on la cherche soigneusement dans tout le Palais. Je la veux trouver.

SCÈNE V.
Aurélien, Gardes, Iléone, Diorée.

AURÉLIEN.

Cependant si ma douceur ne peut tirer ce secret de votre bouche, les tourments l'arracheront de votre coeur. Je ne considérerai sexe, âge, ni condition. Je n'épargnerai ni les douleurs du fer, ni celles du feu.

ILÉONE.

Je connaissais bien Aurélien quand je me suis renfermée dans ce Palais. Et qui s'expose à votre colère, doit être bien résolu de souffrir votre tyrannie.

AURÉLIEN.

N'abandonnez pas ainsi votre personne, ou pour le moins garantissez votre fille.

ILÉONE.

Si ma fille ne suit mon exemple, je la désavoue.

AURÉLIEN.

Hé bien ! Vous périrez toutes deux pour la Reine.

SCÈNE VI.
Aurélien, Rutile, Garges.

AURÉLIEN.

Gardes qu'on les traîne aux tourments, et que les douleurs fassent durer leur mort jusqu'à tant que Zénobie soit retrouvée. Il faut aussi que Zabas soit de la partie, et tout couvert de plaies comme il est, qu'on l'expose aux tortures. Ce mystère ne lui peut être caché.

RUTILE.

Seigneur, il est mort, et nous ne l'avons pu seulement porter vivant hors la salle.

AURÉLIEN.

Que ces femmes donc souffrent pour lui, ou qu'elles parlent pour lui.

SCENE VII.
Aurélien, Rutile, Gardes.

AURÉLIEN.

Voilà, Rutile, voilà la destinée d'Aurélien, de ne pouvoir jamais vaincre qu'à demi. Jamais Empereur Romain n'a défait tant d'ennemis et de tyrans, ni tant souffert de traVaux pour vaincre, et personne Jamais n'a vaincu plus imparfaitement. J'ai surmonté les Gaulois, les Sarmates, et les Marcomans, mais les uns se sont incontinent rebellés, et les autres avaient mis en route mes armées, et Rome en danger. J'ai fait la guerre à Zénobie, mais avec combien de peine ? J'ai même couru fortune de la vie, et si je ne la puis avoir. Mais il la faut trouver : je n'ai rien gagné si je la perds. Aurélien ne peut triompher si la guerre n'est finie, et ma victoire est imparfaite je l'avoue, elle est même honteuse je suis vaincu s'il faut que Zénobie m'échappe et qu'elle revienne. Que dira de moi cet impérieux Sénat qui m'a déjà blâmé tant de fois, d'être trop longtemps à vaincre une femme ? Et quel sujet de crainte le peuple Romain ne prendra-t-il point du salut de cette Reine ?

RUTILE.

Dans une ruine si générale de ses affaires que pourra-t-elle entreprendre ?

AURÉLIEN.

La résistance qu'elle nous a faite me donne sujet de tout craindre : et les Perses nos ennemis jurés ne l'abandonneront jamais. Veux-tu connaître son coeur et ses espérances, vois comme elle a bien osé m'écrire ce matin : tu sais mes lettres, écoute ses réponses.

Zénobie Reine de l'Orient, à Aurélien Empereur.

renfermée dans l'enceinte d'une ville, considère la qualité qu'elle prend, Reine de l'Orient.

Tu m'ordonnes de me rendre Aurélien, jamais personne que toi n'a fait cette superbe demande par des lettres, il faut traiter toutes les affaires de la guerre avec plus de générosité. La Reine Cléopâtre n'a pas voulu survivre à la perte de sa Couronne, juge de là ce que doit faire Zénobie. Mais si les brigands de Syrie ont battu ton armée, que ferons-nous quand les Persans les Arméniens auront passé l'Euphrate ? Tu fléchiras cet orgueil qui te fait trop tôt parler en victorieux, et nous te verrons au point d'implorer la bonté de celle que tu menaces.

RUTILE.

Vous écrivez en Empereur, elle répond en Reine.

AURÉLIEN.

Elle parle en maîtresse.

RUTILE.

Avec beaucoup d'audace.

AURÉLIEN.

Avec autant de vertu que de confiance au secours qui lui vient. Je l'estime et je l'appréhende. La veuve du fameux Odenat, une Amazone tant de fois victorieuse, l'amitié des Persans, des Arméniens et des Arabes, peuvent renouveler une longue et fâcheuse guerre dans l'Orient. Ce n'est pas assez pour les Romains que de vaincre, il faut vaincre promptement, il faut vaincre assurément ; la vertu n'a pas assez fait pour eux, quand la fortune a conservé quelques restes, qui peuvent en détruire l'ouvrage. Travaillez donc, Rutile à découvrir ce que la Reine et ses enfants peuvent être devenus. Présentez aux yeux de ces femmes tous les objets d'horreur et de peine, mais qu'elles ne les ressentent que par la frayeur. Et si la peur ne les oblige à parler, je ne veux pas que les tourments leur ouvrent la bouche. Les femmes de Zénobie ne doivent pas être plus maltraitées que son peuple, et l'on doit avoir plus de révérence pour cette vertu qui nous résiste, que de foi dans nos paroles pour la faiblesse de ceux qui viennent de se donner à nous ; mais qu'il vous souvienne de commencer par la fille, et de chercher ce secret dans les tendresses de la mère. Cette femme sera plus tourmentée par la crainte en ce qu'elle aime, que par la douleur en elle-même. Les sentiments de la nature l'emporteront sur sa générosité : et quand la fille serait assez résolue pour souffrir sans parler, la mère lui servira de langue pour parler avant qu'elle souffre.

RUTILE.

C'est une clémence digne de votre grandeur, et je n'obéirai pas moins par inclination que par devoir.

AURÉLIEN.

N'oubliez pas aussi de faire rendre à Zabas les honneurs qu'un personnage de sa naissance et de sa vertu mérite. Cependant je donnerai mes ordres pour la sûreté de cette place et de ma personne, s'il nous reste quelque sujet de craindre.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

MARCELLIN, suivi de deux Romains.

Je ne suis pas moins satisfait du combat des ennemis que de notre victoire. Marcellin n'aime pas ces événements de la guerre, où la fortune fait tout. Ce n'est pas assez de vaincre, il faut que les ennemis soient dignes d'avoir été vaincus. Dans cette heureuse et dernière occasion, confessez que le Général de la Cavalerie a plus fait pour le repos de l'Empire et pour le triomphe d'Aurélien, que toutes nos armées. Il vient.

SCENE II.
Marcellin, Aurélien, Jule.

AURÉLIEN.

Je sors de ce cabinet avec ravissement. Je ne vis jamais ensemble tant de précieuses choses, tant de merveilles de la nature, ni tant de chef d 'oeuvres de l'art. Plut aux Dieux que j'y pusse voir Zénobie, sa personne en serait le plus bel ornement et le comble de ma joie.

MARCELLIN.

Vous pouvez l'y revoir, Seigneur, et bientôt.

AURÉLIEN.

Elle s'est sauvée, Marcellin.

MARCELLIN.

Elle est dans le Palais, Seigneur.

AURÉLIEN.

Ha ! Je suis maintenant trop éclairci de sa fuite, et j'ai de toutes parts envoyé ma cavalerie pour la suivre, et jusqu'à ma garde.

MARCELLIN.

Elle est entre vos mains, Seigneur, et la vertu d'Aurélien méritait bien cette grâce de la fortune, nous l'avons arrêtée.

AURÉLIEN.

Le puis-je croire, bons Dieux ?

MARCELLIN.

Vous le devez.

AURÉLIEN.

Mais par quelle heureuse aventure ?

MARCELLIN.

Par un combat opiniâtre, et le plus périlleux qui fut jamais.

AURÉLIEN.

Zénobie ma prisonnière ? Est-ce point une fausse Zénobie, comme elle avait pris un faux Aurélien ?

MARCELLIN.

Non, non, Seigneur, c'est la Reine elle-même. Timagène était avec elle.

AURÉLIEN.

Quoi ? Nous l'avons aussi ?

MARCELLIN.

Oui, Seigneur, mais percé de vingt coups et mort. Un homme de cette valeur ne pouvait être vivant et vaincu.

AURÉLIEN.

Admirable et singulière fatalité de Zénobie que nous avons moins surmontée par les armes des Romains que par la mort de ses Généraux. Mais il la faut aller voir.

MARCELLIN.

Elle a souhaité de paraître devant vous, plutôt avec les ornements de son sexe, qu'avec les marques de son courage. Elle ôte ses armes, je l'ai mise entre les mains de Rutile et de ses femmes, on l'amène incontinent.

AURÉLIEN.

Vous l'avez donc prise armée.

MARCELLIN.

Armée comme Timagène, et combattant comme lui. En avançant vers la porte de Perse selon vos ordres pour investir la place, un gros de cavalerie quitte ses retranchements au lieu de les défendre : cela me surprend, ils approchent, et nous en venons aux mains, mais avec une faiblesse tellement affectée qu'elle me devient suspecte. Je les observe de toutes parts, et comme ils feignent de reculer, et qu'ils allongent le combat sans le presser avec vigueur : je vois quinze ou vingt cavaliers armés et montés avantageusement se détacher du gros, et tirer - droit à la forêt de Diane. Je jugeai qu'ils étaient assez considérables pour m'obliger à les suivre. Je laisse donc à Valère le soin de repousser les Arabes et me détachant des nôtres avec cinquante chevaux, je donne à ces fuyards et les pousse au coin de la forêt où deux cent Gaulois avaient leur poste ; là se fait un grand effort des ennemis pour passer, et des nôtres pour les arrêter. Ainsi j'ai le temps de les joindre et de les enfermer ; dans cette extrémité que font-ils ?

AURÉLIEN.

Ils se rendent.

MARCELLIN.

Ils combattent.

AURÉLIEN.

Et de quelle sorte ?

MARCELLIN.

En lions furieux. Dans le combat je m'imaginai reconnaître les armes que Timagène avait en la bataille d'Emese : je l'appelle donc par son nom, et je lui promets toutes les conditions honorables. Je me nomme aussi pour luI donner quelque croyance : mais la personne qui portait ses armes ne me répond qu'à coups d'épée : elle vient à ma voix, et nous combattons quelque temps: mais aussitôt un cavalier de sa suite se précipite entre nous deux, couvre de de son corps celui que je prenais pour Timagène, et tous les autres s'étant fait immoler aux pieds de leur Reine, ces deux ci nous restent seulement à vaincre.

AURÉLIEN.

Aux pieds de leur Reine ?

MARCELLIN.

Oui Seigneur, c'était Zénobie qui combattait sous les armes de Timagène, et c'était Timagène même, moins remarquable par ses armes que par ses actions, qui s'était venu jeter entre elle et moi. Nous les pressons à la Romaine, et ils résistent de même : mais Timagène reçoit un coup dans le bras qui lui fait tomber l'épée. Alors pour sauver la Reine qu'il ne pouvait plus défendre, il s'oppose à tous les traits qu'on lui tire, à tous les javelots qu'on lui présente, à toutes les épées qui la menacent, enfin son habillement de tête est brisé de coups, et je le reconnais. Il s'écrie, au moins sauvez la Reine, et puis il tombe mort à ses pieds tout couvert de sang et de plaies.

AURÉLIEN.

Cruelles et généreuses marques de sa valeur et de sa fidélité.

MARCELLIN.

Ainsi nous arrêtons Zénobie seule, et sous les armes de Timagène, lasse de combattre, et désespérée d'être vivante. Cependant Valère de son côté repoussait les ennemis : quand deux cent chevaux de la garde nous ont fait savoir l'heureux événement de vos armes, ce qui nous a rendu maîtres des Arabes, sans achever leur défaite.

AURÉLIEN.

A-t-elle point été blessée ?

MARCELLIN.

Non, Seigneur, mais des blessures qu'elle devait recevoir, Timagène en est mort, et j'ai perdu la moitié des miens.

AURÉLIEN.

Je m'en console aisément, et je vous suis bien obligé, Marcellin : les promesses de mon affection deviennent maintenant une dette légitime, il était juste que le gouverneur de l Orient fut le vainqueur de Zénobie.

MARCELLIN.

La voici que Rutile conduit lui-même.

SCÈNE II.
Aurélien, Marcellin, Rutile, Zénobie, Iléone, Diorée.

AURÉLIEN.

Que de Majesté dans sa personne ! Elle porte bien moins les marques de l'infortune où je l'ai précipitée que de la noble condition qu'elle a perdue. Madame j'aurais grand sujet de plaindre votre malheur, et je le ferais avec beaucoup de ressentiment si les Romains n'en avaient encore davantage de se plaindre de vous : mais fi le devoir de l'humanité m'oblige de compatir à la douleur d'une Reine, la dignité que j'ai dans l'Empire m'empêche d'oublier la rébellion que vous avez commise ; cherchez donc la consolation de vos maux dans leur cause, ne vous en prenez pas au vainqueur, mais seulement aux Dieux qui punissent justement les coupables : et si vous condamnez la faute que vous avez faite, vous pourrez bien absoudre Aurélien et sa fortune.

ZÉNOBIE.

J'ai toujours estimé qu'il était de la sagesse, de révérer ceux que les Dieux élèvent en quelque éminente et célèbre prospérité, pourvu que la générosité n'y soit point offensée : elle fléchit un peu par modestie, et toutefois elle demeure inébranlable. La splendeur de votre couronne est augmentée de celle que j'ai perdue, mon sceptre est passé dans vos mains, je saurai bien vous respecter autant que la vertu me le permet, et souffrir constamment. Je vous reconnais donc, Aurélien, pour Empereur, parce que vous avez su vaincre, et que les Dieux favorisants vos armes, autorisent votre grandeur, et je ne vous mettrai pas au rang d'auréole, de Galienus et des autres, dont les vices et les lâchetés ont contaminé le trône. Mais ne m'accusez point je vous prie. Si je suis coupable devant les Romains, c'est seulement parce qu'ils sont plus heureux que moi : tous ceux qu'ils ont subjugués ont perdu de même leur innocence en perdant leur bonne fortune : et si j'avais examiné les motifs de cette guerre, et les moyens dont vous vous êtes servis, vous ne seriez pas innocent ,ni moi coupable. Mais il n'appartient pas aux vaincus de condamner les vainqueurs : et pour vous, Aurélien, contentez vous d'accuser ma fortune, et n'accusez point ma vie.

AURÉLIEN.

Que cette femme agite puissamment mes esprits ! Ha! Madame si vous eussiez autrefois été favorable à l'affection d'Aurélien,vous ne seriez pas maintenant aux termes de vous plaindre de la fortune, ni de justifier votre vie.

ZÉNOBIE.

Que vous me découvrez bien la cause de tous mes maux : l'Empereur des Romains a vengé l'injure qu'un Gouverneur de Province croyait avoir reçu. Mais comme cette affection n'avait point d'autre objet que mon Royaume, mon refus ne s'est adressé qu'à votre ambition. Vous cherchiez un moyen de vous élever, et moi je ne voulais pas m'abaisser. Vous considériez ma fortune, et moi la vôtre.

AURÉLIEN.

Je ne veux pas accuser cet aveuglement, les Dieux le condamnent assez eux-mêmes par la dignité qu'ils m'ont donnée. Celui que les Romains ont choisi pour Empereur, n'était pas indigne d'une Reine de Palmyre.

ZÉNOBIE.

Vous avez mal jugé de Zénobie, si vous avez pensé qu'elle fut capable de se faire un Roi, elle eut eu bien de la peine à souffrir qu'un homme l'eut faite Impératrice.

AURÉLIEN.

Vous pouviez éconduire Aurélien avec moins d'aigreur.

ZÉNOBIE.

Une femme peut bien rejeter de véritables sentiments d'affection avec civilité, mais à l'ambition il faut répondre par le mépris.

AURÉLIEN.

J'avoue, Madame, que n'ayant jamais rien connu de vous que votre grandeur, je n'ai rien souhaité que votre couronne : mais votre présence peut bien inspirer d'autres désirs ; si les sentiments qui naissent dans mon âme en vous admirant ne me trompent, vous devez tout espérer. Ce coeur qui fut autrefois touché d'ambition pour votre dignité, n'est pas incapable d'une plus tendre passion pour votre personne.

ZÉNOBIE.

Je passerais pour bien crédule si je me persuadais qu'Aurélien fut touché de quelque tendresse, et je serais peu savante au déguisement des fiertés Romaines, si je ne prévoyais à quoi vous me réservez.

AURÉLIEN.

Recevez, Madame, ces paroles comme la première consolation de vos malheurs.

ZÉNOBIE.

Celui qui les cause en sera toujours un mauvais consolateur.

AURÉLIEN.

Vous pouvez attendre de moi ce que tout le monde doit à votre mérite.

ZÉNOBIE.

J'en attends ce que peut un vainqueur, ambitieux et qui se venge.

AURÉLIEN.

Si vous redoutez ce que peut Aurélien, espérez ce que doit un Empereur Romain ?

ZÉNOBIE.

Je ne distingue rien dans la personne de mon ennemi.

AURÉLIEN.

Si quelque fausse vertu ne s'opiniâtre à vous perdre,vous avez des qualités qui vous peuvent sauver

ZÉNOBIE.

J'en ai qui me sauveront de vos mains en achevant l'ouvrage de la fortune.

AURÉLIEN.

Plut au Ciel, Madame, que les Romains vous pussent croire innocente autant que généreuse, la justification de vos armes serait celle de mes sentiments.

ZÉNOBIE.

Personne ne s'est jamais justifié devant ses ennemis.

AURÉLIEN.

Quoi ? Vous prétendriez justifier une rébellion de plusieurs années ? Et comment ? Odenat l'a commencée, et vous l'avez poursuivie.

ZÉNOBIE.

On m'avait toujours bien dit que la rigueur d'Aurélien n'avait point de bornes,et je le vois maintenant, puisqu'il fouille jusques dans la sépulture du grand Odenat, et qu'il le rappelle devant son tribunal pour en condamner la gloire.

AURÉLIEN.

Votre mari fut à la vérité généreux, mais un Prince de Palmyre dont la domination ne s'étendait point au delà de ce que ses yeux pouvaient découvrir du haut de son Palais, devait mesurer ses entreprises à sa première condition.

ZÉNOBIE.

La grandeur d'un Prince doit-elle avoir d'autre mesure que son courage ? Tout homme qui naît souverain, rencontre dans l'indépendance de son origine un titre suffisant pour se faire des sujets de tous les peuples du monde. Sa valeur peut achever durant sa vie ce que la Fortune commence de lui donner en naissant, et le droit de son berceau ne reçoit point d'autres limites que sa sépulture ; enfin vous blâmez un Prince de Palmyre qui s'est fait Roi de l Orient ; et moi j'estime un simple villageois de la Pannonie qui s'est fait Empereur de Rome.

AURÉLIEN.

Vous faites un reproche à ma Fortune que ma vertu répare assez avantageusement.

ZÉNOBIE.

Je vous rejette sur le front le crime que vous imposez à mon mari.

AURÉLIEN.

Ha ! Vous outragez votre vainqueur ?

ZÉNOBIE.

Je venge la dignité d'un mort qui ne doit rien à votre victoire.

AURÉLIEN.

Vous êtes redevable des crimes qu'il n'a pas expiez.

ZÉNOBIE.

Avoir conquis l'Orient est un crime assez illustre pour ne pas refuser d'en être complice.

AURÉLIEN.

Que ne s'est-il au moins contenté de s'accroître aux dépens de nos ennemis ? Mais envahir les terres de l'Empire et s'en vouloir assurer la possession par le titre d'Auguste, est-ce pas un crime que les Romains ont dû réparer en vous dépouillant de tout ce qu'il avait conquis sur les autres ?

ZÉNOBIE.

Quand les Romains lui donnèrent ce titre en l'associant à l'Empire de Galienus, ils jugèrent de ses conquêtes mieux que vous. Aussi le condamnez vous seulement parce que sa veuve ne le saurait plus venger ; mais qu'il vous souvienne qu'elle est votre prisonnière de guerre, et seulement par malheur.

AURÉLIEN.

Et c'est dont vous ne serez jamais justifiée devant le Sénat. C'était bien irriter nos mauvais destins que de nous obliger à vaincre une femme.

ZÉNOBIE.

Qu'ai-je fait contre les lois ou contre la vertu ?

AURÉLIEN.

Contre les lois ? Où trouvez-vous qu'elles autorisent dans la conduite de la guerre un sexe à qui la Nature n'a permis de faire des conquêtes qu'avec les yeux ?

ZÉNOBIE.

M'était-il défendu de conserver le titre d'Auguste à mon fils comme son héritage ? Je l'ai fait : par les armes, il est vrai, mais cette autorité que les hommes s'attribuent de faire la guerre, est-ce un droit de la Nature ou bien une vieille usurpation ? La Souveraineté des femmes est d'autant plus juste que la nature leur en a donné les caractères sur le visage, et les commencements dans le respect de tous les hommes. La valeur seule est le titre pour commander, et si vous n'en avez point fait de lois, nous en avons fait des exemples. La vaillante Victorie règne encore sur les Gaules. Et les Romains se doivent armer une seconde fois pour vaincre une femme.

AURÉLIEN.

Vous alléguez inutilement ces raisons et ces exemples : vous n'avez pas seulement attenté contre l'Empire des Romains, mais vous avez offensé leur gloire. Une femme qui leur fait la guerre est digne de risée, mais celle qui les a vaincus est coupable de leur honte. Ce font nos lois. Et pour la Vertu, souffre-t-elle une femme travestie vivre toujours dans la licence de la guerre et de la nuit ? Faire des meurtres avec joie, et porter continuellement la fureur dans les yeux ? Ce sont des actions toutes criminelles et dont vous avez outragé la pudeur de votre sexe autant que la dignité des Romains.

ZÉNOBIE.

Fier ennemi de ma gloire, tyran de mon sexe autant que de Zénobie, j'ai soutenu seule au milieu de trente usurpateurs l'honneur des Romains. Claude ce sage Empereur m'a laissé régner en repos comme un rempart dans l'Orient contre vos ennemis, et vous me traitez en criminelle ?

AURÉLIEN.

Ne l'êtes-vous pas ? Et doublement ? Vos armes ont injustement offensé notre Empire, et vous ne les justifiez que par des mépris et des injures contre l'Empereur.

ZÉNOBIE.

Qui ne veut rien de son ennemi ne cherche pas à lui plaire.

AURÉLIEN.

Je commençais à changer cette qualité, mais vous m'obligez à la reprendre.

ZÉNOBIE.

Votre mauvaise humeur n'a jamais changé qu'en empirant.

AURÉLIEN.

Ces outrages détruisent tout ce que vos beautés avaient déjà fait pour vous en mon âme.

ZÉNOBIE.

Aurélien est plus invincible encore à mes yeux qu'à mon bras.

AURÉLIEN.

Les Romains étaient de mon parti contre vous dans la guerre, mais ici la nature combattait pour vous, et la raison me trahissait.

ZÉNOBIE.

La Nature ne vous a rien donné que l'orgueil de votre pays, et la raison chez vous ne se laisse conduire qu'à la fureur.

AURÉLIEN.

Quand je serai donc pour vous, Madame, tel que vous voulez que je fois, ne vous en plaignez pas. Vous avez à recevoir de mes mains la mort ou la vie ; la gloire ou la honte : rentrez en votre cabinet, et là vous saurez mes intentions.

ZÉNOBIE.

Il est facile de les prévoir, et

en soi-même.

de les prévenir.

SCÈNE IV.
Aurélien, Marcellin, Rutile, Jule, Valère, Gardes.

AURÉLIEN.

Qu'elle rentre en la possession de ses plus agréables richesses et de et sa liberté. Jule, ayez soin que tous les miens la respectent comme ses propres sujets, et prenez garde, s'il est possible, mais adroitement, qu'elle ne touche ni fer, ni poison, dont elle se puisse soustraire à mon bonheur.

SCÈNE V.
Aurélien, Marcellin, Rutile, Valère, Gardes.

RUTILE.

Vous êtes, Seigneur, encore plus heureux que vous ne pensez ; on vient de m'avertir en entrant que les enfants de Zénobie sont entre vos mains aussi bien qu'elle.

AURÉLIEN.

Et où les a-t-on trouvez ?

RUTILE.

Ce que vous aviez jugé de la mère, avait été fait pour les enfants, ils étaient cachés dans un lieu secret du Palais où l'on ne peut entrer que par la Galerie des armes, et d'où l'on peut aller sortir de la Ville. Ayant voulu se retirer sous aisément des armes étrangères pour n'être pas reconnue, elle avait pensé que ces jeunes Princes l'embarrasseraient ou découvriraient sa fuite, et que la croyance qu'on les aurait sauvez avec elle en ferait négliger la recherche.

AURÉLIEN.

Je veux qu'on les lui rende, et que sa qualité de mère ne soit non plus offensée que celle de Reine : envoyez-en l'ordre tout à l'heure à ceux qui les ont trouvez.

SCÈNE VI.
Aurélien, Marcellin, Valère, Gardes.

AURÉLIEN.

Que de coeur en son infortune ? Que de beauté dans ses mépris ? Qu'en ferons nous Marcellin ? Je ne suis point d'avis de la reléguer dans ces provinces éloignées du Nor[d] ou du Sud.

MARCELLIN.

Non, vous ne le devez pas.

AURÉLIEN.

Des Barbares ne sont pas digne d'une si merveilleuse personne : il faut l'envoyer à Rome, et que l'on y connaisse son visage aussi bien que sa vertu : elle ne serait pas indigne d'en porter la couronne.

MARCELLIN.

Lui donner Rome pour le lieu de son bannissement, et encore avec honneur ?

AURÉLIEN.

C'est un théâtre digne de sa gloire : qu'elle y vive heureuse : et s'il se peut honorée.

MARCELLIN.

Ce n'est pas là ce que désire le Sénat, ni ce que demande l'armée.

AURÉLIEN.

Que demande l'Armée ? Que désire le Sénat ?

MARCELLIN.

Ce que vous leur avez promis de cette femme.

AURÉLIEN.

Et quoi ?

MARCELLIN.

Qu'elle meure.

AURÉLIEN.

Qu'elle meure, Bons Dieux ! J'aimerais bien mieux qu'elle vesquit parmi les Barbares....

MARCELLIN.

Mais qui vous donne cette pensée ?

AURÉLIEN.

J'y fuis obligé.

MARCELLIN.

Et comment ?

AURÉLIEN.

Par mes lettres qui m'engagent, et de votre avis à la laisser vivre avec les siens.

MARCELLIN.

C'était une condition de paix qu'elle a refusée, et qui n'oblige plus le vainqueur.

AURÉLIEN.

Son mérite nous y doit obliger plus que ma promesse : il vaut mieux que sa vie soit glorieuse chez quelque nation barbare, que sa mort honteuse à notre Empire. Être Femme, vertueuse et Reine, sont-ce des qualités criminelles qui puissent autoriser cette cruauté ?

MARCELLIN.

C'est une criminelle d'État : ordonnez de son supplice, ou, pour le moins, de ses juges.

AURÉLIEN.

Dites que c'est une héroïne : une véritable Amazone.

MARCELLIN.

Avez vous oublié déjà les crimes dont vous venez de l'accuser vous-même ?

AURÉLIEN.

Avez-vous oublié comme elle s'est justifiée, et ce que notre Empire doit à sa Couronne, et aux grands faits d'armes de son mari ?

MARCELLIN.

Votre clémence rendra vos civilités suspectes, et l'on croira qu'une secrète passion vous intéresse en son salut : on rejoindra votre ancienne recherche au bon traitement que vous lui faites, et on en tirera des conséquences désavantageuses.

AURÉLIEN.

Quelles conséquences ?

MARCELLIN.

Que vous l'aimez.

AURÉLIEN.

Quand il serait vrai, est-elle moins aimable parce qu'elle est infortunée ?

MARCELLIN.

Ayant forfait contre l'Empire, elle ne doit pas être aimable à l'Empereur.

AURÉLIEN.

Sa beauté ni mes sentiments ne relèvent pas de ma Couronne.

MARCELLIN.

Seigneur, on en parlera mal.

AURÉLIEN.

En mal parler, c'est se mettre au point de ne parler jamais.

MARCELLIN.

Mais on dira que vous projetez d'élever dans le trône des Romains leur ennemie, vaincue, captive, leur esclave.

AURÉLIEN.

Si quelqu'un le dit, on m'obligera de le faire, au lieu que maintenant je ne pense qu'à sa vie.

MARCELLIN.

Si vous souffrez qu'elle vive, le Sénat s'irritera.

AURÉLIEN.

Nous l'apaiserons, comme autrefois, aux dépens des plus mutins.

MARCELLIN.

Et l'Armée ?

AURÉLIEN.

Et l'Armée de même.

MARCELLIN.

Vous ne l'apaiserez jamais : il vous faut tout dire, Seigneur, en cette occasion : ce n'est pas moi qui vous parle, ce sont tous vos Chefs et tous vos Soldats : et ma voix est moins celle de Marcellin, que de tous les gens de guerre. Quand nous avons ramené Zénobie, tous les vôtres ne parlaient que de son supplice : à peine ont-ils souffert qu'elle ait passé vive au milieu d'eux, et jamais un autre que moi ne vous l'eut remise entre les mains : ils font enragez de n'avoir surmonté qu'une femme après un si long temps, et de si notables travaux : ils la nomment téméraire, rebelle, criminelle, et ne la peuvent considérer comme un légitime ennemi : ils croient tout désavantageux en cette guerre, et que même dans leur victoire, il y a quelque tache qui ne peut être effacée que par la mort de cette femme : et si je me connais bien aux sentiments d'une Armée, vous en devez craindre une révolte générale et périlleuse à votre personne, Valère a tout vu, vos Prétoriens sont les plus irrités : vous savez leur pouvoir et leur audace , et qu'ils n'ont presque jamais perdu le respect sans perdre les Empereurs. Jugez de ce Conseil par celui qui vous le donne. Qu'il vous souvienne des Empereurs que les Prétoriens ont assassiné, de ceux qu'ils ont établis par caprice, et qu'autrefois ils ont vendu l'Empire au plus offrant comme un simple héritage.

AURÉLIEN.

Elle ne mourra pas néanmoins comme l'Armée désire : elle est innocente, et la vie lui sera conservée. :

MARCELLIN.

À quel dessein ?

AURÉLIEN.

Nous en délibérerons à loisir.

MARCELLIN.

Auriez-vous bien la pensée d'en triompher ?

AURÉLIEN.

Ce serait bien assez pour la gloire de nos armes, Mais je ne vous expliquerai maintenant, ni mon dessein, ni ma pensée.

MARCELLIN.

Aurélien ferait cette injure à la Majesté Romaine ?

AURÉLIEN.

Scipion a bien voulu triompher de Sophonisbe, et Auguste de Cléopâtre.

MARCELLIN.

Ils ne l'eussent pas fait, et les Romains ne l'eussent jamais permis : vous le voulez maintenant comme eux, et vous ne le ferez pas non plus qu'eux : voudriez vous qu'aux grandes qualités d'Aurélien Dompteur des Gaulois des Marcomans, des Sarmates, vainqueur de l'Orient, on ajoutât, et triomphateur d'une femme ?

AURÉLIEN.

Il ne faut pas considérer le sexe de son ennemi, mais la valeur : elle avait un coeur et faisait des actions d'homme, Zénobie en triomphe, mais Zénobie victorieuse des Perses , des Cyriens, et même des Romains ; mais Zénobie triomphante de plusieurs Rois ne me serait pas moins honorable que le Roi Persée à Paule-Emile : un Prince lâche, et qui se serait mal défendu n'en serait pas une si juste matière.

MARCELLIN.

Après tout, c'est une femme.

AURÉLIEN.

Mais généreuse.

MARCELLIN.

Mais belle, et l'on dira que vous la réservez moins à votre triomphe, que vous ne vous préparez au sien ; avant que d'être à Rome, ses yeux auront triomphe de vous : et quand vous y serez arrivé, votre coeur ne pourra triompher d'elle.

AURÉLIEN.

Enfin je veux qu'elle vive, et je vous ordonne Marcellin de lui faire entendre vous-même, qu'elle ne mourra point, mais ne lui parlez pas du triomphe. J'arrêterai bien cette petite mutinerie des soldats.

SCÈNE VII.
Imede Marcellin, Valère.

MARCELLIN.

Il faut Valère, il faut apporter quelque remède au danger qui menace l'Empereur. Les Prétoriens ne consentiront jamais à la vie de cette femme, mais sa générosité suffira pour la faire mourir. Il ne faut qu'adroitement lui faire peur du triomphe. Quand ses premières larmes feront écoulées : je la reverrai seul. Il lui faut un peu laisser considérer l'excès de son malheur, afin qu'elle appréhende tout.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Zénobie, Iléone.

ZÉNOBIE.

Je n'ai plus rien à savoir, Iléone, car je n'ai plus rien à craindre : si l'un n'a rendu les armes qu'avec l'esprit, j'ai vu l'autre combattre jusqu'au dernier soupir de la vie, et tous deux pour ma défense. Ha ! Je ne saurais plus retenir le cours de mes larmes, laissez moi seule afin que je pleure.

ILÉONE.

Souffrez, Madame, que je pleure avec vous, si je ne puis essuyer vos larmes.

ZÉNOBIE.

Vous voulez donc que je contraigne ma douleur, ou que je vous découvre ma faiblesse.

ILÉONE.

Souvent les héros ont arrosé de leurs larmes le tombeau de leurs amis.

ZÉNOBIE.

Combien faut-il donc que j'en donne aux cendres de Zabas et de Timagène ? Si je pleure avec excès, ce n'est pas une faiblesse, mais un devoir. Je crois ce que vous m'avez dit, et je sais bien ce que j'ai vu. Quoi ? Ma chambre est encore teinte du sang de Zabas. J'ai porté des armes toutes rouges de celui de Timagène, et je pourrais demeurer insensible ? Que la vertu soit retranchée du nombre des choses louables, plutôt qu'un si juste ressentiment. Ô déplorable condition d'une Reine dépossédée. Voila tout ce que je puis maintenant pour payer les nobles exploits de ces deux grands personnages. Pleure donc et soupire, Zénobie, souffre autant pour leur mort qu'ils ont souffert pour t'en garantir. Que ton âme sorte par tes yeux en les regrettant, comme la leur est sortie par leurs plaies en te protégeant.

ILÉONE.

Fut-il jamais une fidélité si rare, une amitié si feinte, une valeur si grande, un amour si merveilleux, deux hommes si parfaits ?

ZÉNOBIE.

C'est un aveu que leur mort exige maintenant de ma vertu.

ILÉONE.

Confessez-le encore, Madame, s'ils n'ont pas reçu votre affection, ils l'avaient bien méritée, et si vous avez condamné leur passion, c'est que vous ne la connaissiez pas.

ZÉNOBIE.

Pensez vous que je connaisse l'estime que j'en ai fait moi même ? Comment la puis-je qualifiera d'amitié ? Ha c'était quelque chose de plus : leur mérite extraordinaire demandait une reconnaissance de même ; d'amour ? Non c'était quelque chose de moins : ma vertu jamais n'a peu se relâcher jusques là. C'était un sentiment qui n'avait point les froideurs de l'amitié, ni les désordres impétueux de l'amour : mais le puis je dire Iléone ? Je sens naître en ce moment quelque nouvelle tendresse pour eux. Serait-il possible que la douleur de leur perte me découvrit quelque mouvement favorable à leurs désirs, et qui jusques ici m'eut été caché ? Les ténèbres de la mort pourraient elles bien allumer le flambeau de l'amour ? Non certes, mais leur âme dépouillée maintenant du fardeau de la corruption, me découvre plus clairement la pureté de leur zèle : ou plutôt mon âme, qui ne les regarde plus sous cette masse corporelle qui s'opposait à mes sentiments, croit être plus libre en la reconnaissance qu'elle doit à leur généreuse affection. Étranges effets de la faiblesse humaine ! Nos biens ne nous font jamais si connus, ni si chers, qu'après les avoir perdus. Honnête sévérité de mon sexe, feinte vertu que je n'ai pas seulement profanée du penser, vous pouvez souffrir en mon âme quelques tendresses dont vous me rendiez incapable. Je ne vous trahis pas pour aimer les Mânes de ces deux héros : les droits de la pudeur ne s'étendent pas jusques dans la sépulture. Et l'on ne peut blâmer une femme qui n'aime que quand elle ne saurait faillir. Hélas ! Quand plutôt j'aurais été capable de quelque autre sentiment pour eux, aurait-il été possible d'en faire le choix ?

ILÉONE.

Il est vrai, Madame, qu'ils étaient bien égaux de naissance et de valeur, de travaux et de victoires, d'amour et de respect.

ZÉNOBIE.

Et dites encore, ce qui me tue, égaux en la mort: l'un périt où je dois être, et l'autre où je fuis, et tous deux en même temps : la gloire ni les prétentions de l'un n'ont pas eu plus de durée que de l'autre : je n'ai pas été seulement aux termes de préférer le vivant au mort. Voilà, Fortune, la seule grâce que tu m'as faite : tu ne m'as pas voulu réduire au point de faire un choix, que je ne pouvais jamais faire avec justice, et que je ne devais jamais faire par raison. Mais, ô Fortune, que n'as tu fait ce choix toi-même plus heureusement ? Il m'en fallait au moins laisser un des deux, et j'aurais eu la liberté de le préférer à celui qui n'aurait plus rien prétendu dans le monde, il m'aurait consolée de l'autre, et réparé les pertes que je fais avec tous les deux. Ha! Je vois bien que le destin m'a voulu détruire entièrement. On ne doit pas condamner l'abondance de mes larmes. Je pleure moins pour ceux que j'ai perdus que pour moi-même. Je pleure toutes mes infortunes dans la perte des moyens qui m'en pouvaient sauver. Vous me voyez accablée sous le débris de mon trône, veuve désespérée, mère désolée, et Reine soumise à la merci de mes ennemis, parce que je suis vaincue, et je suis vaincue parce que je me trouve seule. Timagène est mort en me protégeant, je ne suis plus libre. Zabas est mort en défendant la dernière ville de mes États, je ne suis plus souveraine. Mourons donc esclave et dépossédée, fuyons avec courage ceux que je ne puis survivre avec ma première splendeur, leur amour ne sera plus un secret nécessaire dans les champs élysées, et la vertu ne sera point offensée, que je révère entre les demi-dieux, ceux que je ne pouvais aimer entre les hommes.

SCÈNE II.
Zénobie, Iléone, Diorée, Marcellin.

ZÉNOBIE.

Troublerez vous jusqu'à mes soupirs, Diorée.

DIORÉE.

C'est Marcellin qui demande à vous voir, Madame, et de la part de l'Empereur.

MARCELLIN.

Madame, la qualité de votre ennemi, et le plus grand de tous, puisque je vous ai porté le dernier coup de malheur : ne m'ôte pas les sentiments de l'humanité, ni la compassion que peut donner le pitoyable état d'une Reine de votre mérite. Mais en vous apportant les ordres de l'Empereur, je prévois bien que votre générosité rejettera sa clémence, et en condamnera les secrètes intentions.

ZÉNOBIE.

Et que m'ordonne l'Empereur, de mourir.

MARCELLIN.

Non, mais quelque chose de pis.

ZÉNOBIE.

La nature pourtant ne connaît rien de plus cruel : il est vrai que la sévérité d'Aurélien n'a pas établi ses limites dans la nature, ni dans la raison. Mais encore, quelle est votre charge ?

MARCELLIN.

Il vous ordonne de vivre, Madame, et trouvez bon que par respect je n'achève point le reste : je ne puis vous dire ce que vous devez craindre, et ce que vous ne souffrirez pas une vie glorieuse, comme la vôtre, aura toujours prêt le secours de sa vertu pour la délivrer de la honte.

ZÉNOBIE, en soi-même.

On veut pénétrer dans tes sentiments, Zénobie, cache ta vertu si tu veux qu'elle te sauve.

MARCELLIN, en soi-même.

Elle consulte, elle s'étonne, nous pouvons tout espérer...

ZÉNOBIE.

En vérité, vous me surprenez, Marcellin car l'Empereur me traite avec tant de bonté que, je n'en puis rien attendre que de favorable : il me rend mes trésors et mes enfants.

MARCELLIN.

Ce font les plus pompeux ornements de son triomphe, que vous lui gardez vous-même.

ZÉNOBIE.

Je ne dois pas néanmoins abandonner les biens qu'Aurélien me donne, ses faveurs sont assez rares pour être chères. Il m'exempte de la mort, peut-être qu'il m'exemptera de l'ignominie. Et puis la grandeur des Romains ne jugera pas une femme digne de leur triomphe. J'y ferais moins le témoignage des faiblesses de mon sexe, que de la honte de votre Empereur.

MARCELLIN.

Si la mort de Sophonisbe n'eut été donnée comme une récompense d'honneur à Massinisse, qu'en aurait fait Scipion ? Et sans la vertu de Cléopâtre, Auguste en aurait triomphe. Zénobie, dont le trône fut plus illustre que de ces deux Reines n'aura pas une sépulture moins honorable : vous avez le sang de Cléopâtre : vous en auriez les sentiments. Elle a terni les brillants de sa Couronne par des défauts dont vous êtes incapable, et vous ne contaminerez pas la vôtre par une tache éternelle dont elle se voulut bien garantir en mourant.

ZÉNOBIE.

Ce n'est pas éviter un mal, que d'en prendre un plus grand pour remède.

MARCELLIN.

Zénobie ne redoutera pas une mort nécessaire à sa gloire, après l'avoir cherchée cent fois dans le sein des bataillons.

ZÉNOBIE.

Je l'aurais courageusement reçue de la main de mes ennemis, mais je la crains de la mienne.

MARCELLIN.

Quand la mort est un bien, il vaut mieux en être redevable à soi-même, qu'à ses ennemis.

ZÉNOBIE.

Quand la vie est un plus grand mal que la mort, il faut plus de vertu pour vivre, que pour mourir.

MARCELLIN.

Le sage se doit toujours exempter des malheurs extrêmes, quand il les prévoit.

ZÉNOBIE.

Le courageux les méprise, et pour montrer qu'il est plus fort, il les attend.

MARCELLIN.

Ha ! Que cette lâcheté de Zénobie, m'épouvante, et j'en ai honte pour elle : je n'avais pas cru seulement être obligé de vous découvrir ce que vous deviez faire, et je devais avoir la peine de vous empêcher de mourir en ma présence : vous êtes indigne d'avoir été vaincue par Marcellin, et vous êtes indigne qu'Aurélien triomphe de vous, puisque vous y pouvez consentir. Non non, Madame, ne considérez point la chute que vous avez faite, l'échange d'un sceptre en des chaînes vos dignités anéanties, l'affront qu'on vous prépare, ni les regrets éternels qui vont accompagner votre vie méprisée, nécessiteuse et chargée d'autant d'incommodités,que d'opprobres. Mais puisque vous le voulez, allez à Rome, tout s'apprête à vous y bien recevoir, prenez les fers, suivez char glorieux, que vous aviez ordonné vous-même pour y triompher. Servez de pompe à la vanité d'Aurélien, que vos enfants y soient à vos côtés enchaînés, et moquez de la populace Romaine, vivez comme eux esclave de quelqu'un de nos bourgeois. C'est un héritage propre aux enfants du valeureux Odenat, c'est une fin digne de Zénobie.

SCÈNE III.
?énobie, Iléone, Diorée.

DIORÉE.

Quelle furieuse pensée anime cet insolent ?

ILÉONE.

Les Dieux soient loués, Madame, de ce qu'il la remporte sans vous l'avoir jetée dans le sein.

ZÉNOBIE.

Voilà des effets de l'orgueilleux sentiment des Romains, ils ne veulent jamais vaincre à demi, ni partager leur gloire. Marcellin, qui m'a fait sa prisonnière de guerre ne peut souffrir qu'un autre en triomphe.

ILÉONE.

Je suis d'avis, Madame, que personne d'entre eux ne vous parle que l'Empereur : car si pour vous avoir vue seulement une fois il vous conserve la vie, j'estime que le temps et votre mérite porteront bien plus loin cette bonne humeur.

ZÉNOBIE.

C'est bien dit, Iléone, je vous en donne la charge, retirez vous donc l'une et l'autre, et m'envoyez seulement mes enfants, afin que je les embrasse, puisqu'il me les a rendus, et que je respire avec eux dans une si bonne espérance.

ILÉONE, en soi-même.

Mes appréhensions se dissipent, et ses enfants divertiront encore sa douleur.

SCÈNE IV.

ZÉNOBIE, seule.

Tu dis vrai, Marcellin, celle qui fut assez courageuse pour attaquer les Romains, le doit être jusqu'au point de se soustraire à leur vanité. Tu venais sans doute ici pour découvrir le fond de mon âme, et donner des Gardes à mon courage, aussi bien qu'à ma personne. Usons bien du déguisement que j'ai fait, et de cette ombre de liberté qu'on me laisse : je me repentirais de ce que j'ai dit si mes desseins n'avaient démenti toutes mes paroles. Non, non, elles n'ont pas été des effets de lâcheté, mais des voiles pour cacher mon coeur : il fallait dissimuler pour sauver ma générosité de votre tyrannie : il le fallait encore pour guérir les soupçons d'Iléone, et l'éloigner de moi : son zèle et ses soins commençaient à m'irriter. Pourquoi me représenter le déplorable état de mes affaires ? Tu le vois, Marcellin, mais je le sens, et ma douleur me persuade bien mieux que tes raisons. Dès lors que j'ai pris les armes contre les Romains, j'ai résolu d'en triompher ou de mourir : votre fortune n'a pas souffert le premier, il faut que ma vertu face le second. Zabas et Timagène vous ont fait connaître qu'il y a des hommes ailleurs que chez les Romains. Et je veux être un exemple en faveur de notre sexe. Oui, oui, la Reine de Palmyre sera mise au rang de ces illustres femmes dont les charbons ardents et le poignard ont éternisé la mémoire. J'aurai pourtant cet avantage en mourant comme les Romaines, qu'elles n'avaient jamais vaincu les Romains comme moi.

SCÈNE V.
Zénobie, Timolaus, Herenian.

ZÉNOBIE.

Ha mon fils !

TIMOLAUS.

Madame, que désirez vous ?

ZÉNOBIE, tout bas.

Que vous mouriez avec moi, s'il est possible, et votre frère aussi : ils font nés Rois, souverains de tant de Princes, et de nations, et bientôt ils vivront esclaves de quelque bourgeois de Rome ? Ils ont eu droit de commander en maîtres dans tout l'Orient, et bientôt ils auront pour maîtres des gens indignes d'être leurs esclaves ? Le dois tu souffrir, Zénobie, si tu peux l'empêcher ? Et ne peux tu pas l'empêcher puisqu'ils sont encore entre tes mains ? Tu leur as donné la vie, donne leur la mort, ce dernier présent vaudra mieux que le premier. Tu les as mis au monde pour commander, et les Dieux ne l'ont pas voulu. Ôte-les du monde afin, qu'ils ne servent jamais ; tu n'as besoin pour cela que de courage, oui mourons, et qu'ils meurent avec nous.

TIMOLAUS.

On dit, Madame, que vous nous demandez, et quand nous approchons, vous vous éloignez de nous sans parler.

ZÉNOBIE.

Que d'inutiles résolutions ! comment les faire mourir, si je ne puis mourir moi-même ? on me veille de trop prés, et les miens autant que mes ennemis : je ne saurais me servir du fer ni du poison sans me découvrir. Hélas on feint de me laisser libre, et je n'ai pas seulement la liberté de mourir. Mais, ô trop aveugles soins de mes ennemis : je n'ai qu'à me priver de nourriture durant quelques jours, et je serai maîtresse de ma personne, et de vos desseins : en feignant de vivre, il m'est aisé de mourir. Ah cette mort est trop lente, et les jours qu'il y faudrait consommer seraient des jours de servitude : Aurélien vainqueur triompherait cependant de Zénobie vivante. Ne saurais-je donc mourir sans vivre trop longtemps pour sa gloire ? Il y a mille autres chemins qui nous peuvent conduire à la mort, je pourrais employer mes cheveux à ce bon office : mais il me fera libre et facile de me précipiter du haut de mon Palais, et d'entraîner mes enfants avec moi : nous sommes déjà tombés du trône, il faut qu'une autre chute ajoute à la perte de nos dignités celle de notre vie. Encourageons-les seulement, autant que nous le pourrons : ils ont fait paraître dés le berceau mille petits mouvements dignes de leur naissance. Venez ça mes enfants, savez vous bien que nous sommes maintenant esclaves des Romains ?

TIMOLAUS.

Oui, Madame, et j'en suis au désespoir.

ZÉNOBIE.

Savez-vous bien que l'on vous doit mener en triomphe avec les fers aux pieds et aux mains, et que c'est le plus honteux et le dernier outrage que puisse recevoir un Prince ?

TIMOLAUS.

On me l'a dit souvent, et je le crois.

ZÉNOBIE.

Apprenez donc qu'on ne peut l'éviter qu'en mourant : et puisque vous portez dans les veines le sang de ce fameux Prince de Palmyre, ayez un coeur digne de votre père et de Zénobie. Il nous le faut aller voir dans les champs élysées, mais il y faut descendre avec honneur, il faut mourir : venez et suivez les pas de votre mère : Que je vous embrasse encore une fois par amour, avant que je vous embrasse pour vous précipiter à la mort. Mais qu'est ceci ? Bons Dieux ? Un poignard ? Ah l'heureux secours de mon désespoir, aveuglement favorable de ceux qui ne l'ont pas vu : mais imprudence avantageuse de ceux qui n'en ont rien appréhendé. On a cru peut-être que c'était un ornement innocent à cet âge, mais la mère a droit de se servir du bien de ses enfants. Voilà, voilà sans doute l'effet de nos dissimulations, ayant tous perdu la crainte ils ont perdu les soins importuns qu'ils avaient de ma personne. Vous me donnez donc, mon fils, les moyens de mourir, et je vous ai donné la vie ; mais vous me rendez plus que vous ne me devez : la mort que je recevrai maintenant sera couronnée des glorieuses lumières de l'immortalité, et la vie que vous tenez de moi sera peut-être environnée des ténèbres de la servitude et de la honte. Mais pour les en garantir qu'ils meurent devant moi : assurons nous d'eux : la faiblesse de leur âge pourrait trahir mes espérances : ces petits mouvements de générosité ne sont pas encore assez bien affermis pour aller jusqu'au bout. Ne laissons point leurs libertés en péril : arrachons à nos ennemis ce que nous avons de plus cher : il me sera nécessaire après de mourir quand je n'en aurais pas le courage. Mais, ô tendresse de mère, pourquoi vous opposez vous aux sentiments d'une Reine ? Suis-je pas plus obligée de leur conserver la grandeur, que la vie ? Que ne suis-je née parmi des Barbares, ou que n'en ai-je le coeur pour un moment ? Mais faisons par la raison ce que d'autres ont fait par la fureur. Arrêtons les mouvements de la nature et fermons les yeux. Je n'ai rien à faire qu'un coup de main : les grandes actions ne doivent pas être si longtemps délibérées. Frappons: Hélas qu'une mère donne bien plus facilement à son fils un baiser que la mort, et que l'amour désarme agréablement fureur ! Vivez, mes chers enfants, et si la Fortune ne veut pas que ce soit en Rois. Vivez comme les Dieux voudront. Il ne faut pas vous dérober au malheur par le crime de votre mère, c'est assez qu'elle meure infortunée sans être parricide : ce serait entreprendre sur votre vertu : c'est elle qui vous peut innocemment délivrer de vos ennemis. Je l'espère, et je vous en donne l'exemple : tirez ce fer de mon coeur pour en percer le vôtre, mêlez votre sang au mien, si je vous en ai donné pour vivre, je vous en donne maintenant pour vous obliger de mourir.

TIMOLAUS.

Hélas ! La Reine est morte, au secours.

ZÉNOBIE.

Tenez, mon fils, et ne différez plus : votre vie ne fera pas longtemps en votre puissance, et votre ennemi sera bientôt le maître de votre gloire.

SCÈNE VI.
Zénobie, Timolaus, Herennian, Aurélien, Rutile, Iule.

AURÉLIEN.

Ha Dieux que vois-je ? Le Prince avec un poignard que Prince ?

RUTILE.

Emmenez-les, Valère.

AURÉLIEN.

Et la Reine couverte de sang et mourante ? He qui vous a fait résoudre, Madame, à cette dernière barbarie ?

ZÉNOBIE.

Les conseils de Marcellin,, ou plutôt le soin de ma gloire. Ha ! S'il se pouvait faire que mes enfants.

RUTILE.

Elle rend l'esprit.

AURÉLIEN.

Quoi ! Marcellin m'a trahi ?

RUTILE.

Que ses femmes n'entrent point que l'Empereur ne sorte.

AURÉLIEN.

Marcellin ? Et vous en êtes complice, Madame, ou plutôt seule coupable, puisqu'il ne pouvait rien exécuter que par votre main.

RUTILE.

C'est en vain que vous lui parlez, Seigneur, elle est morte.

AURÉLIEN.

C'est le fruit de toutes mes sévérités passées : et mon humeur ordinaire a rendu ma clémence suspecte, et mes sentiments incroyables. Ha fierté Romaine ! Quel outrage as-tu fait à mes plaisirs ? On sait bien qu'un homme se peut exempter d'une si juste et si tendre passion, et l'on veut qu'il en soit le maître absolu malgré les efforts de la nature qui l'entraîne, malgré les faiblesses de la raison qui l'abandonne. Peut-être qu'en cette occasion mes bons destins m'ont fait une grâce inconnue. La rage des Prétoriens trop insolents ne pouvait seulement approuver mon triomphe. Quelle espérance donc, qu'ils pussent jamais approuver de plus agréables desseins ? Hé bien ! nous devons être tous satisfaits maintenant. Vous êtes morte, Zénobie, voilà ce que l'armée désire. Mais votre mort est un effet de votre vertu, vous le deviez faire ainsi. Aurélien ne sera pas contraint de vous mener en triomphe, et c'est ce qu'il avait promis secrètement à votre mérite et à son affection.

SCÈNE VII.
Aurélien, Rutile, Marcellin.

AURÉLIEN.

REgarde, perfide, regarde l'ouvrage de ton cruel artifice ?

MARCELLIN.

Dites le plus signalé service que je vous pouvais rendre.

AURÉLIEN.

Détruire tous mes plaisirs, et les seuls que j'ai jamais souhaitez, m'arracher le coeur, est-ce me servir ?

MARCELLIN.

Je vous ai sauvé sur le bord du précipice. Les Prétoriens voulaient absolument la mort de cette femme, ou médirait la vôtre. Consolez-vous de ce qu'elle est morte glorieuse : car elle serait morte en criminelle.

AURÉLIEN.

Ha! ce n'est pas ainsi que tu dois rendre compte de ta commission : il faut que ce soit par la mort.

RUTILE.

Seigneur, à quoi pensez-vous ?

MARCELLIN.

Cédons à sa première fureur.

AURÉLIEN.

Ha Rutile ! C'est trop, aimez mon épée. Je veux mêler le sang de ce perfide à celui de cette Reine, et le coupable doit bien souffrir une peine aussi tragique, que l'innocente.. Vengeons-là sur Marcellin, et puis vengeons-là sur nous-même ; immolons à ces Mânes par justice celui qui l'a perdue, et par amour celui qui ne l'a pas sauvée.

 


PRIVILEGE DV ROI.

LOUIS par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre : à nos améS et féaux Conseillers les gens tenants nos Cours de Parlement, Maître des Requêtes Ordinaires de notre hôtel, baillifs, Sénéschaux, PrévÖtS, leurs Lieutenants, et tous autres de nos justiciers et Officiers qu'il appartiendra, Salut. Notre bien amé AUGUSTIN COURBÉ, Libraire à Paris, Nous a fait remontrer qu'il désirerait d'imprimer une Tragédie, intitulée Zénobie, s'il avait sur ce nos Lettres nécessaires ; lesquelles ils nous a très humblement supplié de lui accorder : À ces causes, nous avons permis et perméttons à l'exposant, d'imprimer, vendre et debiter en tous lieux de notre obéissance ladite Tragédie, en tells marges, en tels caractères et autant de fois qu'il voudra durant l'espace de cinq ans entiers et accomplis, à compter du jour qu'elle sera parachevée d'imprimer pour la première fois ;Et faisons défenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de l'imprimer ni faire imprimer, vendre ni distribuer en aucun endroit de ce Royaume, durant ledit temps, sous prétexte d'augmentation, correction, changement de titre ou autrement, en quelque sorte et manière que ce soit, à peine de quinze cens livres d'amende, payables sans dépôt par chacun des contrevenants, et applicables un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel Dieu de Paris,et l'autre tiers à l'Exposant, de confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dépens, dommages et intérêts ; à condition qu'il en sera mis deux exemplaires en notre Bibliothèque publique, et un en celle de notre très cher et féal le sieur Séguier, Chancelier de France, avant que de l'exposer en vente, à peine de nullité des présentes ; Du contenu desquelles, Nous vous mandons que vous fassiez jouir pleinement et paisiblement l'Exposant, et ceux qui aurOnt droit d'iceluI, sans qu'il leur soit sOit aucun trouble ni empêchement. Voulons aussi qu'en mettant au commencement ou à la fin de ladite Tragédie un bref extrait des présentes,elles soient tenues pour duEment signifiées, et que foi y soit aJoustée, et aux copies d'icelles collationnées par l'un de nos amés et féaux ConCeillers et Secrétaires, comme à l'Original. Mandons aussi au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, faire pour l'exécution des présentes, tous exploits nécessaires sans demander autre permissions CAR tel est notre plaisir, nonobstant oppositions ou appellations quelconques, et sans préJudice d'icelles, Clameur de Haro, Chartre Normande, et autres Lettres à ce contraires. DONNÉ à Paris le huitième jour de janvier mille six cent quarante-six ; et de notre Règne le troisième. Signé par le Roy en son Conseil, CONRART et scellé.

Et ledit Courbé consent et accorde que Antoine de Sommaville, aussi Marchand Libraire à Paris, jouisse par moitié du privilège ci-dessus daté, conformément à l'accord fait entre eux.

Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 12. Janvier 1647. Les Exemplaires ont esté fournis.


Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606

 [PDF]  [XML] 

 

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire par acte

 Vocabulaire par perso.

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

 Didascalies


Licence Creative Commons