CONVERSATION
LXXIV
M DC LXIII.
PAR RENÉ BARY, Conseiller et Historiographe de sa Majesté.
À BRUXELLES, Chez BALTHAZAR VIVIEN, au bon Pasteur.
© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 15:19:55.
ACTEURS.
EMERILE.
NABAZANE.
Texte extrait de "L'esprit de cour, ou Les conversations galantes, divisées en cent dialogues.", René Bary, Bruxelles : chez Balthazar Vivien, 1662. pp. 241-261
DE LA BELLE PERSÉVÉRANCE
Atalante qui est de retour d'un grand voyage, ne fait pas plutôt que sa Maîtresse a pris le voile, qu'il fait en forte qu'il luy parle en particulier pour la détourner d'achever son Noviciat.
ATALANTE.
Quelle surprise ! Quelle tromperie !
HERMINDE.
Ma retraite est un coup du Ciel, votre présence ne l'eût point empêchée.
ATALANTE.
Que ces dernières paroles sont différentes de celles dont vous flattiez autrefois ma passion !
HERMINDE.
L'on change d'entretien, quand l'on change du coeur.
ATALANTE.
Que vous a fait le monde ?
HERMINDE.
Je ne m'en loue, ni ne m'en plains.
ATALANTE.
Vous vous imaginez peut-être que pour occuper le Ciel, il faut remplir des Cellules ; que pour parvenir à la société des Anges, il faut renoncer à la compagnie des hommes. Ha ! Si c'est votre pensée, que votre pensée est simple !
HERMINDE.
Quoi que je regarde la Religion comme un port de salut, je ne regarde pas le monde comme un lieu de damnation.
ATALANTE.
Pourquoi donc voulez-vous priver le monde des grâces dont le Ciel vous a été prodigue ? Est ce avoir de bons sentiments d'une demeure, que de l'abandonner ? Croyez-moi, Herminde, laissez la grille aux lâches, laissez le voile aux laides ; une belle fille encloîtrée, est une belle pierre mal mise en oeuvre.
HERMINDE.
Il y a moins de péril ici qu'ailleurs.
ATALANTE.
Les vertus sont bien peu de choses, si pour être victorieuses il faut qu'elles soient fugitives.
HERMINDE.
Quelques fortes que soient les vertus, elles doivent plutôt affecter les ténèbres que le grand jour.
ATALANTE.
Si elles sont si résistantes, elles ne doivent pas appréhender de paraître.
HERMINDE.
Il est d'elles comme des bonnes odeurs ; moins elles prennent l'air, et plus elles se conservent.
ATALANTE.
Il n'y a presque point de grilles qui n'aient leurs courtisans.
HERMINDE.
Les nôtres ont leurs écoutes.
ATALANTE.
Comme il y a des objets tentatifs, il y a des souvenirs charmants ; et comme les choses les plus défendues sont les plus désirées, l'on peut dire que les conditions les plus austères sont les plus dangereuses.
HERMINDE.
Les images des objets ne peuvent flatter l'imagination, lorsque les objets mêmes ne flattent point les sens : je n'ai rien vu dans le monde qui mérite un regret ; je ne vois rien au parloir qui mérite un soupir ; et quand je verrais tout ce que le Monde a de plus beau, je crois que je le verrais avecque si peu d'attache, que le plaisir de mes yeux ne troublerait point la tranquillité de mon âme.
ATALANTE.
Telle est fervente dans l'année de son noviciat, qui est tiède dans le temps de sa Profession .
HERMINDE.
Le mépris que nous faisons du monde, nous exempte de grandes tentations et si quelques pures que soient nos pensées, la concupiscence s'élève contre nous, les prières et les jeûnes, les haires et les disciplines, tirent raison de son insolence. [ 1 Haire : Petite chemise de crin ou de poil de chèvre portée sur la peau par esprit de mortification et de pénitence. [L]]
ATALANTE.
Le Démon allume par ses fantômes, ce que vous refroidissez par vos austérités.
HERMINDE.
Que peut l'enfer contre les personnes qui combattent sous la protection du Ciel.
ATALANTE.
Le combat dont vous parlez a les mauvaises heures ; il lasse quelquefois les plus courageux, il rebute quelquefois les plus zélés.
HERMINDE.
Les chutes préviennent notre orgueil, elles nous apprennent que mes infirmes nous sommes infirmes.
ATALANTE.
Les filles s'exposent à de grands péchés quand elles s'exposent à pécher en qualité de religieuses.
HERMINDE.
Il est vrai que dans la Religion les fautes zont plus griefves ; mais il est vrai aussi que les retours au Seigneur y font plus prompts.
ATALANTE.
Si vous n'étiez ni belle, ni spirituelle, ni riche, j'attribuerais l'adieu que vous avez fait au monde, à votre laideur, votre stupidité, à votre misère ; mais comme la nature et la Fortune vous ont fait de riches présents, je ne sais à quelle cause je dois attribuer un si étrange adieu.
HERMINDE.
Il est facile de juger, comme j'ai déjà dit, que ma retraite est l'effet d'une grâce extraordinaire, puisque les grâces extraordinaires nous portent aux plus excellentes choses, et que la pratique des conseils est plus excellente que celle des commandements.
ATALANTE.
L'on ne peut être bien avecque Dieu, et mépriser ses dons ; et comme les voluptés que la nature vous offre sont des présents de son Autheur, vous ne pouvez les rejeter, que vous ne conceviez un dégoût injurieux,que vous ne formiez une haine illégitime.
HERMINDE.
La nature n'a seulement pas ses faiblesses, elle a encore ses dépravations. Hé par quelle marque plus évidente, puis je prouver que je ne fuis mal avecque Dieu, que par l'aversion qu'il m'a donnée pour tout ce qui est capable de nous éloigner de lui ?
ATALANTE.
Quand nous ave avons affaire à un coeur comme insensible, à un appétit comme éteint, il est de notre devoir de lui procurer de douces émotions, il eft de notre prudence de lui faire naître d'agréables désirs, puisque dans la nature et dans la Morale les extrémités sont vicieuses, et que toutes les choses s'entretiennent dans l'équilibre.
HERMINDE.
À quoi bon s'attacher à des plaisirs sales et inutiles, à des divertissements brutaux et superflus ? Il me semble que c'est élever la raison au dessus des sens, que de se resserrer dans l'usage des choses pures, que de se renfermer dans la jouissance des chofes nécessaires.
ATALANTE.
Si nous sommes sages de mépriser les douceurs que la nature nous offre, la nature est folle de nous offrir ce que nous rêvions.
HERMINDE.
Il y a des états de vie, à qui l'usage des plaisirs n'est pas défendu ; les Grands doivent quelque chose à la grandeur, et les chefs de famille doivent quelque chose au mariage : mais outre que toutes les conditions doivent quelquefois se mortifier, l'on peut dire que la condition à laquelle Dieu m'appelle, veut qu'on embrasse étroitement la mortification, et que cette condition ne s'acquitte pas moins sévèrement de son devoir par le refus des plaisirs, que par l'application des disciplines : que si ce que je dis ne reçoit point de doute, il est évident que les agréments dont la nature se sert pour nous tenter, ne la peuvent faire passer pour folle, puisque ce qui contribue à la possession du souverain bien est considérable ; que pour posséder le Ciel il faut que nous nous mortifions ; que pour nous mortifier, il faut que nous renoncions aux plaisirs ; que pour nous abstenir des douceurs de la vie, il faut qu'il dépende de nous de nous divertir ; et que pour donner lieu à cette liberté, il faut qu'il y ait un être qui fournisse à nos puissances des objets agréables, qui expose à nos sens des objets voluptueux.
ATALANTE.
Nous sommes plus à Dieu, que l'ouvrage n'est à l'ouvrier. L'ouvrier aime son ouvrage, Dieu aime la créature ; et comme un ouvrier trouverait mauvais qu'on désembellit ses travaux, il est probable que Dieu trouve étrange que l'on défigure ses productions : que si ce que je dis touche le sens, pourquoi éloigner les yeux du bal et de la comédie, pourquoi fermer ses oreilles au son des voix et des luths, pourquoi interdire à sa langue les bisques et les précis, pourquoi refuser à son odorat les muscs et les civettes, et pourquoi enfin défendre à son toucher les plaisirs dont il est susceptible, puisque la privation de toutes ces choses engendre le chagrin, que le chagrin abat l'esprit, sèche le corps, et pour tout dire en peu de mots, efface toutes les libéralités de la nature ?
HERMINDE.
Toutes les pénitentes ne wont pas effroyables, il y a de belles mortifiées ; mais quand la privation des divertissements laisserait sur le visage des pâleurs et des ruines, l'amour de Dieu qui serait la cause de cette privation, excuserait la difformité de ses effets. Ajoutons à cela, que la maigreur du corps fait l'embonpoint de l'âme, que nous sommes composés de deux parties qui ont toujours quelque chofe à démêler, et qu'il est impossible de faire le Paradis de l'une qu'on ne fasse l'enfer de l'autre. Ajoutons enfin à ce que nous venons de dire, que les âmes les plus pures ont des taches, que les taches veulent des larmes, que les plus grandes Saintes ont fait de grandes pénitences, j'aurais mauvaise grâce de tourner le dos aux austérités.
ATALANTE.
Comme le péché n'est pas perpétuel, la pénitence doit être interrompue.
HERMINDE.
Comme le péché ne doit pas être mesuré sur l'étendue du temps dans lequel on le commet, mais sur l'étendue de l'objet qu'on offense, il me semble que nos mortifications doivent être continuelles.
ATALANTE.
D'où vient qu'ayant tant d'amour pour Dieu, vous le traitez de cruel ?
HERMINDE.
Quelque rigoureuse que soit sa justice, il ne nous punit jamais comme nous le méritons ; les damnés mêmes, dont les douleurs ne devraient pas être moins insupportables par leur activité que par leur durée, n'exercent pas toute la colère ; et c'est ce qui a fait dire à un des plus grands hommes du monde, que l'enfer même était le théâtre de sa miséricorde.
ATALANTE.
Ce n'est pas sans sujet, Mademoiselle, que je plains le beau corps qui paraît à mes yeux, puisque renfermant un coeur qui a perdu l'amour propre, il est menacé de jeûnes et des haires.
HERMINDE.
J'y ouï dire à un grand personnage qu'il n'y a rien de tel que d'aller à la source des choses ; que le moyen par exemple de mettre en repos les sphères inférieures, consiste à fixer le premier mobile ; que le moyen de ternir les lumières célestes, consiste à éteindre le Soleil ; que le moyen de prévenir les dégorgements inondants, consiste à fermer les écluses ; et que le moyen d'aller au devant des désirs sensuels, consiste à étouffer l'amour propre.
ATALANTE.
Il est vrai que l'amour propre est le principe des autres amours, et que la personne qui se raidit contre cet amour se défend de toutes sortes de tentations, mais quelle cruauté de passer de l'amour de Dieu à la haine de soi-même ?
HERMINDE.
Que fais - je quand je renonce aux sensualités ? Je ne fais autre chose que d'e éviter l'inquiétude de ces trafiqueurs imprudents, qui faute d'avoir chargé leurs vaisseaux de marchandises de poids, font toujours dans la crainte de faire naufrage ; c'est à dire que je ne fais autre chofe que d'éviter l'agitation de ces esprits inconsidérés, qui faute d'avoir rempli leur coeur de biens solides, font toujours dans l'appréhension de périr.
ATALANTE.
Vous méprisez des biens que vous ne connaissez pas.
HERMINDE.
Je méprise ce que les plus grandes âmes ont méprisé, et si je m'attache à Dieu, je m'attache au souverain bien : il n'est pas de cette abîme de lumière comme de la lumière des astres, qui a les accroissements et les diminutions, ses quartiers et ses éclipses, Il n'est pas de cette mer de biens, comme des mers du monde, qui ont leurs flux et leurs reflux, leurs décroissances et leurs enflures. Dieu ne peut recevoir ni le plus, ni le moins ; Dieu ne peut faire ni des pertes, ni des acquisitions, il est la plénitude de toutes chofes, il est le centre de tous les âtres, et outre que selon cette doctrine sa possession est la possession de tous les biens, on peut dire encore à fa gloire qu'il est toujours présent, qu'il est toujours agréable, qu'il prévient également et le désir, et le dégoût.
ATALANTE.
Une personne qui a de si beaux sentiments de Dieu, n'a point d'amour pour les Créatures.
HERMINDE.
Le premier soupir du faux amour est toujours précédé du dernier rayon de la véritable sagesse : L'on ne peut conserver sa raison, et perdre son indifférence. L'amour du monde à proprement parler est un trouble-fête, et il arrive souvent que ceux qui vivent sous son empire aiment des ingrats ; mais l'amour du Ciel porte la tranquillité dans l'âme ; son feu qui est d'un ordre divin, suspend les activités du feu sensuel, les passions n'osent troubler les puretés de sa flamme ; et comme il a pour objet celui qui est tout amour, le motif de son élancement dévient toujours le comble de ses joies.
ATALANTE.
Vous eussiez trouvé dans le monde des amants bien assidus, et des amis bien reconnaissants,
HERMINDE.
Les hommes ne sont aimables que par la multitude des perfections, et Dieu est la perfection originaire.
ATALANTE.
Quoi que le proverbe dise, que "Qui a mari a maître", vous eussiez été de ces femmes, qui font pour le moins les compagnes de leur époux ; mais dans le dessein que vous avez formé, les personnes qui sont comme nées dans le commandement vivent dans l'obéissance.
HERMINDE.
Outre que les filles les plus sages ne sont pas toujours les mieux pourvues, l'on peut dire que Dieu départ les grâces selon l'importance des emplois ; que d'obéir aux volontés des supérieures, c'est obéir à la sagesse de celui qui les a élevées ; que d'obéir à la sagesse de celui qui les a élevées, c'est faire régner le Seigneur en soi-même ; que de faire régner le Seigneur en soi-même c'est régner sur ses passions ; et que de régner sur ses passions, c'est vivre dans le commandement.
ATALANTE.
Si toutes les filles préféraient une obéissance religieuse, à une autorité séculière, qui chanterait dans cent ans les louanges du Seigneur ?
HERMINDE.
Dieu ne départ pas moins les inspirations selon sa sagesse, que selon sa bonté ; il y a des personnes qu'il retient au monde, et il y en a d'autres qu'il fixe dans les Monastères. Je suis du nombre des dernières, et à parler franchement je combattrais d'une étrange façon les mouvements qu'il me donne, si de novice que je suis je redevenais mondaine.
ATALANTE.
Le plus bel ouvrage de l'Homme, c'est l'Homme ; et si c'était suivre les bonnes inspirations, que de négliger l'exercice de ses propres puissances, l'auteur de la Nature qui condamne les inutilités, aurait fait des présents inutiles, et l'on pourrait appeler de lui à lui-même. Une personne qui se retire du Monde, se réduit dans l'impuissance de pouvoir donner la vie ; et une personne qui se réduit dans l'impuissance de pouvoir donner la vie, dérobe des Sacrificateurs à Dieu, des sujets au souverain, et des citoyens à l'État. Nous ne sommes par tant nés pour nous que pour notre prochain ; et comme le prochain représente les parents, les amis, et les étrangers, l'intérêt des uns et des autres requiert que pour parvenir à notre fin, nous fassions de notre demeure leur retraite. Il n'y a rien de plus odieux que l'ingratitude, c'est un vice qui n'a point de défenseurs : cependant le moyen de rendre à ceux qui nous ont élevés, les reconnaissances que nous leur devons, si nous nous éloignons des occasions de les assister ? Les Républiques le plus judicieuses ont eu en horreur le célibat, et en honneur le mariage ; et il semble même que les Écritures parlent contre les Religieux, lorsqu'elles condamnent au feu des arbres stériles. Enfin qu'est-ce qu'une personne cloîtrée ? Une personne ensevelie : et s'il vaut mieux être le dernier les vivants que le premier des morts, quel état doit-on faire de ces maisons, de ces solitudes où les sens sont comme éteints, et où les corps font comme enterrés ?
HERMINDE.
La gloire d'en-haut est le comble de perfection de nos plus nobles facultés ; et il vaut mieux devenir les causes concourantes de notre salut, que les causes instrumentelles de nos semblables. Il est vrai que la vie est le fondement de tous les biens ; que c'est par la communication qu'on remplit le Ciel, et qu'on peuple la terre Mais fi toutes les créatures raisonnables se mariaient, où trouverait on la pureté que le service des autels demande qui s'acquiteroit exactement des Offices Divins ? et par quel secret pourroit on eftre occupé de foins d'une famille, et être détaché des chofes du fiecle ? Vous ne vous contentez pas de nous traitter de fteriles , vous nous traittez encores de méconnoiffantes . Ce dernier reproche à la verité feroit confiderable , s'il eftoir juftement fondé mais outre que ceux de qui nous dependons confentent à noftre retraite , et qu'ils font en eftat de fe paffer de nous . qui vous adit que nous n'affiftions ny les amis , ny les eftrangers ? que nous n'eftions ny chariritables , ny courtoiles ? Ô que l'esprit de Religion vous est inconnu que vous eftes mal informé des bons mouvemens qu'il infpire . Les mefines Republiques qui ont honoré les Femmes , ont honoré les Vestales .i et Rome qui avoit en une tres- grande veneration l'eftat de vie que vous rejettez , donnoit quelquefois de fi puiffantes marques de cette melme veneration , qu'il punifloit d'un eftrange fuplice le crime des voilées. Quand l'Evangile condamne au feu, l'arbre qui ne rapporte point defruit elle ne condamne point toute forte de fterilité ; elle ne condamne en cet endroit que la sterilitédes bonnes oeuvres ? Hé ! dans quel autre lieu, que dans un lieu exemplaire, peuton facilement captiver l'efprit, etreprimer la concupifcence ; mefpriffer les richeffes, et embrafler la modeftie, exercer la patience, et vaincre la paresse, abattre l'orgueil, et prattiquer les bons offices ? Si nous confiderons les foins que le Mariage doit renfermer, et lestraverses que le mefme Mariage doit crain dre, je ne pense pas que nous devions écouter ceux qui nous le propofent. Il faut penfer à faire une bonne maison : mais files Enfans augmentent la defpenfe, la fortune n'aug mente pas toujours le revenu : Il faut penfer à conferver fon bien ; mais les taxes, les démeflez, et les banqueroutes, furprennent les plus fages : il faut penfer à gagner un Mary, à inftruire des Enfans, et à regler des domestiques ; mais il arrive aflez souvent que les premiers Chefs de famille ont cent defauts, qu'ils fervent d'exemple fatal, et à leurs heritiers, età leurs ferviteurs : Il faut penfer enfin à pourvoir ceux qu'on a mis au monde ; mais les Enfans chaffent fouvent de race les heureufes rencontres font rares, les morts fubites interviennent une Femme qui a peut eftre efluyé dans la fleur de fa jeuneffe les infultes d'un paillard, d'un joueur, d'un prodigue, d'un violent, eft peut- eftre reduite encores à fouffrir dans la foibleffe de fon âge, les infolences d'un Enfant, d'un Gendre,d'un Creancier,d'un Procureur. Voila à peu pres, ce me femble, les inquietudes des familles, et les accidenTs des nopces ; les malheurs du mariage, et les embarras de l'économie.
ATALANTE.
Quoy que vous puiffiez dire, y a des Marys raisonnables, et des Femmes contentes : et vous devez eftre perfuadée que Vous neferiez pas de mal fatisfaites.
HERMINDE.
le fçay bien que les malheurs que j'ay rapportez n'arrivent pas toûjours, et que fi je n'eftois pas née pour la retraite, la fortune pourroit m'épargner ; mais Dieu m'appelle à la Religion, et il retireroit fes grai par une ingratitude imprudente je preferois le Monde à la Solitude, le Mariage au Celibat, la qualité de Femme à la qualité: de Religieufe. ces .
ATALANTE.
Si les Maifons du Monde. ont leurs infortunes, les Maifons de Dieu, ont leurs difgraces ; Les Guerres defertent quelquefois les plus grands Monafteres, et nous voyons, tous les jours dans nos ruës les triftes preuves des veritez que je mets en avant.
HERMINDE.
Dieu permet quelquefois pour des raifons qui nous font inconnues, la difperfion de fes Epouses ; mais quand la fortune auroit fur les Communautez regulieres l'empire qu'elle a fur les Communau tez civiles, la Religion me fembleroit toûjours belle, et je ne ferois pas mefme de comparaison entre elle et le Monde ?
ATALANTE.
Quels avantages peut- on trouver dans une prison ?
HERMINDE.
Le tien et le mien, qui font les trouble-feftes de la vie feculiere, n'engendrent point d'inquietudes dans les maifons cloistrées : une Religieufe tombe -t'elle malade, l'on s'efforce de la remplir de confolation ; Vne Religieufe fe plaift - elle dans la folitude, elle n'en fort fi elle veut que quand les offices l'appellent au commun rendez- Vous ; Vne Religieufe aime- t'elle la variété des efprits, elle trouve dans l'enceinte de fa retraite une multitude d'efprits diferens ;Vne Religieufe a- t'elle de l'entoufiafme pour la parole de Dieu,elle entend tous lesjours mille excellentes chofes ; Vne Religieufe haïtelle les entreveuës inutiles, elle fe défait aisément de ceux qui luy font à charge; Vne Religieufe enfin se delecte-t'elle en l'obfervation des exercices de la vertu, elle rela marque en cent illuftres Meres tout ce que prudence a de plus circonfpect, et tout ce que la chafteté a de plus modefte ; tout ce que la juftice a de plus équitable, et tout ceque le courage a de plus conftant ; tout ce que la Religion a de plus foûmis, et tout ce que la charité a de plus doux ; fi bien que je ne voy pas que ma preference foit blâmable, que mon choix foit injufte ; qu'en comparaifon des biens qui fuivent les trois voeux, l'on doive mettre en ligne de compte les biens qui peuvent fuivre le mariage."
ATALANTE.
Comme pour peu qu'une Novice ait étudié l'Esprit qui regne parmy les . Religieufes, elle découvre un étrange efprit; - j'ay de la peine à croire qu'une confideration - d'honneur prévale fur vos connoiffances, que vous fafsiez vanité d'achever ce que vous n'avez pas deu entreprendre.
HERMINDE.
Mes découvertures ne font : point de reproches à mon deffein ; au contraire elles affermiffent ce que vous tâchez d'ébranler.
ATALANTE.
Quoy, vous vous piquerez de cette fotte fermetéqui fait des fatisfaites apparentes , et des pleureufes fecrettes ?
HERMINDE.
Je n'ay pris le blanc que pour prendre le noir ; et comme j'ay eu affez de coeur, par la grace de Dieu, pour entreprendre le Noviciat, j'auray encores affez de force, ce, par la mefme grace, pour épouser la Religion.
ATALANTE.
Ha ! Mademoiselle, votre délicatesse est incompatible avecque voftre ardeur ; le zele deviendra votre homicide, et je pleure par avance le sujet que j'auraI bientÖt de pleurer.
HERMINDE.
Je ne fuis ny ardente, ny auftere , ma devotion eft mediocre, et noftre . maison eft douce:mais quand l'Ordre quej'ay choify,feroit, aufsi rude qu'il eft fuportable, pour qui pourrois -je fi juftement mourir que pour celuy qui eft mort pour nous ? Pour qui pourrois- je fi juftement perdre la vie, que pour celuy qui eft mort pour m'exempter de la mort ? Si le temps que ma Mere Maistreffe m'a donné n'eftoit déja exspiré, je vous ferois voir que ces confiderations devroient effacer toutes les autres, et que bien éloigné de compatir aux maux que je ne fouffre point, vous devriez me porter aux maux que je devrois fouffrir : mais tout ce que je puis vous dire avant que de vous quitter, c'eft que la veritable fin c'eft celuy qui fe fauve, et qu'il n'y a point de meilleur fecret pour eftre au rang des Bienheureux, que d'eftre au nombre des penitens.
ATALANTE.
Je ne doute plus de voftre perpetuelle clofture, vous aimez extrémement la grille; mais puis queje vous ay fervie quel que temps dans le monde, et qu'il feroit honteux que d'une maison de charité, vous en fifsiez une retraite d'ingratitude ; permettez au moins Mademoiselle, qu'en ce rencontre la partie acquite le tout ; que voftre main qui en signant vos voeux fignera ma mort, ait la bonté de fouffrir que je la touche .
HERMINDE.
Il ne fuffit pas d'avoir la dévotion fur les levres, il faut avoir la vertu dans le coeur, Il nefuffit pas de porter les livrées de la perfection, il faut tendre à la perfection mefme.Hé ! je m'éloignerois de la perfection à laquelle je tends, fi mon coeur compatifsoit à voftre foibleffe, fi ma tendreffe correfpondoit à voftre defir ?
ATALANTE.
Hé ! quel crime y a-t'il de donner quelque chofe à un defefperé ?
HERMINDE.
J'aurais mauvaise grace de tafcher de former dans voftre coeur la haine des fenfualitez, et d'avoir pour vous une complaifance fenfuelle ; ce feroit haïr des levres , ce qu'on aimeroit du fonds du coeur; ce feroit combattre par les paroles, ce qu'on defédroit par les actions ; ce feroit édifier par les grimaces ce qu'on détruiroit par les exemples
ATALANTE.
Un fimple attouchement eft peu de chose.
HERMINDE.
Comme les moindres taches font grandes, lors qu'elles se rencontrent fur des étoffes précieuses ; les moindres fautes font horribles, lorsqu'elles se trouvent en des personnes voilées.
ATALANTE.
Vous êtes bien scrupuleuse.
HERMINDE.
L'on pourroit dire d'une fille licentieuse qui feroit dans un lieu Saint, ce qu'on pourroit dire d'un arbre ingrat, qui feroit dans un bon fonds ; et comme unarbre qui eft émondé par la ferpe, qui eft en quelque façon fubftanté par l'arrofoir, et qui eft airé par la houë,pafferoit pour un prodige das la nature s'il produifoit des fruits fauvages ; une Novice aufsi qui eft corrigée par les paroles , qui eft en quelque façon nourric de l'efprit de Dieu par les exemples, et qui eft égayée par les confolations, pafferoit pour un monftre dans la Morale, fielle faifoit des actions impures.
ATALANTE.
Je voy bien, Mademoiselle, qu'il faut que mon adieu foit aussi trifte que mon bonjour.
HERMINDE.
Si vous n'avez jamais été prophète, vous pouvez vous vanter de l'avoir été aujourd'hui.
ATALANTE.
Dieux ! Quel étrange avantage.
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Notes
[1] Haire : Petite chemise de crin ou de poil de chèvre portée sur la peau par esprit de mortification et de pénitence. [L]

