CONVERSATION
XCIII
M DC LXIV.
PAR RENÉ BARY, Conseiller et Historiographe de sa Majesté.
À BRUXELLES, Chez BALTHAZAR VIVIEN, au bon Pasteur.
Texte établi par Paul FIÈVRE, juillet 2025
Publié par Paul FIEVRE, août 2025
© Théâtre classique - Version du texte du 31/07/2025 à 18:54:12.
ACTEUR.
MINISTRE DE FRANCE.
MINISTRE D'ESPAGNE.
Texte extrait de "L'esprit de cour, ou Les conversations galantes, divisées en cent dialogues.", René Bary, Bruxelles : chez Balthazar Vivien, 1662. pp. 332-337
DE L'ENTREVUE POLITIQUE
L'entrevue d'un Ministre de France, et d'un Ministre d'Espagne.
LE MINISTRE DE FRANCE.
Je ne suis seulement pas réjoui de voir ici la encore voir en la même personne le négociateur de la Paix.
LE MINISTRE D'ESPAGNE.
Quoi que le choix que les Princes font, soit considérable, je rougis en quelque façon de la commission dont mon Roi m'a honoré : et si je l'ai embrassée avecque ardeur, ce n'a pas été témoins pour former entre nous les liens de l'affection, que pour former entre nos Princes les liens de la concorde.
LE MINISTRE DE FRANCE.
Comme la plupart des premiers ministres ressemblent aux médecins infidèles qui font durer les maux pour tirer avantage du retardement des cures, j'ai conçu une haute opinion de votre vertu, lorsque j'ai su que les dispositions à l'accommodement ont rempli votre âme de joie,et que bien éloigné de entretenir l'aigreur de votre maître, vous avez fait tout votre possible pour porter les choses à la douceur.
LE MINISTRE D'ESPAGNE.
Je suis toujours prêt de jeter les fondements d'une réconciliation inaltérable ; et pour vous montrer, Monsieur, que mon intention correspond à mes paroles, il ne tiendra qu'à vous, qu'à la seconde entrevue, la fin de notre Conférence ne soit la fin de nos différents.
LE MINISTRE DE FRANCE.
Considérons-nous donc par avance comme deux agents modérés, comme deux entremetteurs pacifiques, puisque nous sommes les porte-paroles de deux volontés condescendantes, et que la sincérité avec laquelle nous agirons, donnera le dernier coup de main à l'ouvrage que nous avons eu.
LE MINISTRE D'ESPAGNE.
Il est temps que la Chrétienté qui est ordinairement en guerre lorsque nous ne sommes pas en paix, soit délivrée de ses oppressions ; que les Royaumes qui composent ce vaste corps, commencent à recouvrer leurs premières forces ; et que les infidèles qui se prévalent de nos dissensions, commencent à redouter nos armes.
LE MINISTRE DE FRANCE.
La France et l'Espagne, comme vous avez judicieusement remarqué, donnent le branle à tous les États de l'Europe, et selon que ces deux Couronnes sont unies ou divisées, l'Europe reçoit divers mouvements. Que si ce que je dis ne reçoit point de doute, il est important pour le bien commun des mêmes États, que l'union de la France avec l'ESpagne, soit affermie par un illustre mariage ; que votre Princesse, que la Renommée représente si belle et si sage, passe de l'Escurial au Louvre, et pour parler plus ouvertement, qu'elle devienne le double lien et de l'oncle et du neveu.
LE MINISTRE D'ESPAGNE.
Quelques considérations qui pussent s'opposer à l'union de votre Roi avec notre Infante, je me persuade que les raisons de la Politique céderaient aux tendresses du sang, et qu'enfin les conditions du mariage seraient confondues avec les articles de la Paix.
LE MINISTRE DE FRANCE.
Quoique le Roi de France soit jeune, sa conduite est grave, et il a commencé de si bonne heure à donner des marques avantageuses de sa personne, qu'on peut dire sans mentir que ses vertus ont des années.
LE MINISTRE D'ESPAGNE.
Le Roi d 'Espagne qui l'aime tendrement, prend plaisir à entendre parler et de ses actions privées, et de ses actions publiques ; et quand la Majesté Catholique découvre les sentiments qu'elle a de ce grand héros, elle ne feint point d'avouer qu'à l'âge d'un Prince naissant, il a les vertus d'un Prince consommé ; et que si ses actions futures répondent à ses actions présentes, sa gloire ternira bien des gloires.
LE MINISTRE DE FRANCE.
Comme il n'appartient qu'aux grands hommes de connaître leurs semblables, je ne suis point surpris de ce que votre maître, qui est en toutes choses un des plus grands Princes du monde, ait des sentiments justes de la personne de notre jeune Monarque.
LE MINISTRE D'ESPAGNE.
Ce n'est pas sans sujet qu'il le traite de pieux, d'homme d 'État, et de grand Capitaine, la dévotion règne en ses moeurs, la prudence civile paraît en ses ordonnances, et la prudence militaire éclate en ses combats. Aussi oserai-je vous dire, Monsieur, que les grands exemples sont de puissants aiguillons, et qu'il eut fallu que votre Prince eut eu des inclinations bien étranges, si ayant eu pour mère une mère incomparable, et pour premier Ministre un Ministre sans pareil, il se fut rendu indigne de la Couronne de Charlemagne, du sang de Saint Louis, et de la succession de ses pères.
LE MINISTRE DE FRANCE.
Je ne répondrai point, Monsieur, aux éloges que votre civilité me donne, elle n'est pas trop ménagère de ses louanges ; je me contenterai de vous dire que le Prince que vous avez vanté de fort bonne grâce, est extrêmement humain, que ses pertes lui ont toujours été moins sensibles que ses progrès, qu'il a toujours accompagné de ses larmes les feux de joie de ses prospérités.
LE MINISTRE D'ESPAGNE.
Si de mêmes causes naissent ordinairement de mêmes effets, vous ne devez pas douter, Monsieur, que sa Majesté Catholique qui est très compatissante, n'ait souffert les mêmes douleurs, des mêmes événements, que le succès de ses armes mes n'ait le deuil de son palais, que les réjouissances de son peuple n'aIent fait la tristesse de sa maison.
LE MINISTRE DE FRANCE.
Lorsque les Princes ont des tendresses réciproques, leur plénipotentiaires ont bientôt réglé leurs prétentions.
LE MINISTRE D'ESPAGNE.
Les longueurs qui sont naturelles à la plupart des Espagnols, sont disconvenables à mon tempérament ; et quoi que le sujet de notre rendez-vous soit de la dernière importance, je réglerai toujours ma promptitude sur votre expédition.
LE MINISTRE DE FRANCE.
Après cela il ne me reste plus rien à vous dire, si ce n'est que je suis confus de votre franchise, et que dans les hauts sentiments que j'ai de votre personne, vous ne ferez jamais rien de grand qui me surprenne.
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