CONVERSATION
LXXXIV
M DC LXIII.
PAR RENÉ BARY, Conseiller et Historiographe de sa Majesté.
À BRUXELLES, Chez BALTHAZAR VIVIEN, au bon Pasteur.
© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 15:19:55.
ACTEUR.
EMERILE.
NABAZANE.
Texte extrait de "L'esprit de cour, ou Les conversations galantes, divisées en cent dialogues.", René Bary, Bruxelles : chez Balthazar Vivien, 1662. pp. 286-288
DE L'INFIRMITÉ
Nabazane cajole une fille savante sur ce qu'elle est maladive.
NABAZANE.
Votre corps est comme ces maisons qui sont belles, et qui ne sont pas commodes.
EMERILE.
Comme la nature est sage, elle a proportionné le logement à la chose logée.
NABAZANE.
La faiblesse de votre santé est une marque de la force de votre esprit ; et ce que je dis en cela a grande apparence, puisque votre vie est comme une fréquente méditation, que les fréquentes méditations refroidissent l'estomac, que l'estomac refroidi devient languide, et que les aliments qui ne sont pas louablement convertis portent leur venin dans toutes les parties du corps. [ 1 Languide : Qui est dans la langueur. [L]]
EMERILE.
J'aurais mauvaise grâce de me plaindre de ma constitution, elle est assez forte ; et si elle est souvent altérée, c'est que je travaille cent fois plus pour faire de petit livres, que les autres ne font pour faire de grandes pièces.
NABAZANE.
Si vous faites des efforts de patience, vous faites des chefs d 'oeuvres d'esprit, vos occupations occupent toute la Cour, et quelque haute opinion que l'on ait de votre génie, l'on s'étonne qu'ayant tant de commerce avecque les médecins, vous ayez tant de familiarité avecque les belles Muses.
EMERILE.
On aurait raison de s'étonner des productions de mon esprit, si elles étaient dignes des louanges que vous leur donnez ; mais quelques peines qu'elles me coûtent, elles sont à mon avis aussi languissantes que ma vie.
NABAZANE.
Vos ouvrages ne portent point les marques de votre indisposition, tout y est fort, tout y est égal ; et si mes sentiments formaient les vôtres, vous feriez tant d'estime de ce que vous faites, que vous liriez même avecque respect, ce que nous lisons avecque admiration.
EMERILE.
Comme ce n'est pas être mal dans l'opinion publique, que d'être bien dans la vôtre, j'aurais sujet d'être contente de mes études, si vos paroles et vos pensées étaient toujours d'intelligence : mais qui ajouterait foi à ce que vous venez de dire ?
NABAZANE.
Quoiqu'en matière de pièces de Cabinet, l'on ne démente guère les rapports que j'en fais, je ne suis pourtant pas de la volée de ces esprits qui font le fort des Livres, et si l'on s'attache à ce que je dis, c'est que je recueille le sentiment des grands hommes, que je suis l'écho des oracles des belles Lettres, et qu'il faut être par conséquent l'antipode du bon sens pour combattre sérieusement les louanges que je distribue.
EMERILE.
Enfin je m'attacherais à ce que vous dites , si les louanges dont vous m'honorez étaient médiocres, mais leur grandeur m'est suspecte, et quelque secret que vous ayez de persuader les propositions les plus douteuses, je demeure encore dans ma première incrédulité.
NABAZANE.
Après cela il de me reste plus tien à vous dire, si ce n'est que vous pouvez vous traiter de faible, mais que vous ne pouvez appuyer votre mépris ; que vous pouvez m'accuser de flatterie, mais que vous ne pouvez justifier votre accusation.
Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606
Notes
[1] Languide : Qui est dans la langueur. [L]

