UN BON COEUR FAIT PARDONNER BIEN DES ÉTOURDERIES.

1873. TOUS DROITS RÉSERVÉS.

tirés de BERQUIN

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, rue Pierre Sarrazin, n°14.

PARIS. - TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET Cie, rue des Flaurs, 9 et de l'Ouest 21.


© Théâtre classique - Version du texte du 30/11/2022 à 23:07:33.


PERSONNAGES.

MONSIEUR DE VALCOURT.

RODOLPHE, son fils.

MARIANNE, sa fille.

FRÉDÉRIC, son neveu.

DOROTHÉE, sa nièce.

UN DOMESTIQUE.

PÉTREL, ancien cocher.

La scène est dans un appartement du château de Monsieur de Valcourt.

Texte extrait de "Choix de petits drames et de contes tirés de Berquin, illustrée de 36 vignettes" par Foulquié et Forest, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1861. pp 10-46.


UN BON COEUR FAIT PA...

SCÈNE PREMIERE.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Voilà ce que l'on gagne à se charger des enfants d'autrui ! Ce Frédéric, comme je l'aimais ! Il m'était, je crois, plus cher que mon propre fils, et le vaurien me joue de ces tours ! Comment a-t-il pu changer à ce point de ce qu'il annonçait dans l'enfance ? C'était une bonté de coeur, un feu, une gaieté ! Le courage d'un lion et la candeur d'un agneau ! On ne pouvait se défendre de l'aimer. Ah ! Qu'il ne reparaisse plus devant mes yeux ; je ne veux plus entendre parler de lui.

SCÈNE II.
Monsieur de Valcourt, Dorothée.

DOROTHÉE.

Vous m'avez fait appeler, mon cher oncle ? Me voici pour recevoir vos ordres.

MONSIEUR DE VALCOURT.

J'ai de jolies nouvelles à te donner de ton coquin de frère.

DOROTHÉE, en pâlissant.

De Frédéric ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Tiens, lis cette lettre de Rodolphe, ou plutôt, je vais te la lire moi-même.

Il lit.

« Mon cher papa,

J'ai bien du chagrin de n'avoir que des choses si désagréables à vous annoncer ; mais il vaut encore mieux que vous les appreniez de moi que d'un autre. Notre cher Frédéric... »

Oh ! Oui, il mérite bien à présent ce nom d'amitié.

« Notre cher Frédéric mène une mauvaise conduite. Il y a quelques jours qu'il a vendu sa montre, et, ce qui est encore pis, la plupart de ses livres de classe et de prières. Je vais vous dire comment je l'ai su. Un vieux bouquiniste qui nous apporte au collège des livres de rencontre vint l'autre jour pour m'offrir un Exercice du chrétien. Comme j'ai usé le mien à force de le lire, je ne demandais pas mieux que d'en acheter un autre. Il me le présente. Je le reconnais aussitôt pour celui de Frédéric ; et d'autant mieux, que son nom était griffonné sur le titre. Je l'achetai six sous ; mais je n'en dis rien, pour que cela ne lui fît pas de tort parmi nos camarades. Je me contentai de le porter au préfet, qui fit venir le bouquiniste et lui demanda de qui il tenait ce livre. Le bouquiniste avoua qu'il l'avait acheté de mon cousin. Frédéric ne put le nier, et il dit qu'il l'avait vendu parce qu'il avait besoin d'argent, et qu'en attendant qu'il pût en acheter un autre, il avait emprunté celui d'un de ses amis qui en avait deux. Le préfet voulut savoir ce qu'il avait fait de cet argent. Frédéric le lui déclara ; mais je le soupçonne de n'avoir fait qu'un mensonge. « Ah! ah ! » dis-je en moi-même, « Il faut savoir s'il ne s'est pas aussi défait de quelques-unes de ses nippes. » Je pensai d'abord à la montre que vous lui avez donnée pour ses étrennes, afin qu'il sût un peu le compte de son temps, dont il ne s'occupait guère, comme vous devez vous en souvenir. Je le priai de me dire l'heure qu'il était. Il fut embarrassé, et il me répondit que sa montre était chez l'horloger. J'y allai sur-le-champ pour m'en éclaircir. Il n'y avait pas un mot de vrai. Je lui fis des représentations en bon cousin. Il me répliqua que cela ne me regardait point, et que sa montre était beaucoup mieux là où il l'avait mise que dans son gousset ; qu'il n'avait plus besoin de savoir l'heure pour ce qu'il avait à faire. Qui sait encore ce qu'il aura fait de pis ? Car on ne peut pas tout deviner.   [ 1 Exercice du chrétien : il existe de nombreuses éditions depuis le XVIIème siècle dont une de 1748.]

Eh bien ! Que dis-tu de cela, Dorothée ?

DOROTHÉE.

Mon cher oncle, je vous avoue que je suis aussi mécontente que vous de mon frère. Cependant....

MONSIEUR DE VALCOURT.

Un peu de patience. Ce n'est pas tout. Voici le plus beau de l'histoire.

Il lit.

« Écoutez un peu Ce qu'il a fait depuis. Avant-hier après midi, il sortit sans permission, et le soir il n'était pas encore de retour. On sonne le souper, il ne se trouve point au réfectoire. Enfin, il passe toute la nuit dehors et ne rentre que le lendemain au matin. Vous pouvez imaginer comment il fut reçu. On lui demanda où il était allé. Il avait forgé d'avance toutes ses menteries. Mais quand même tout ce qu'il a dit serait vrai... Au reste, il doit paraître ce soir à l'assemblée générale des maîtres du collège ; et, si on lui fait justice, il sera chassé honteusement, ou tout au moins renvoyé. Ce qui m'afflige le plus, c'est son ingratitude pour vos bontés, la honte dont il nous couvre, et le train de vie libertine qu'il prend. Je ne puis me persuader qu'il n'ait pas menti en disant l'endroit où il a passé la nuit. »

Et pourquoi ne l'ajoutes-tu pas ?

« Mais je veux bien qu'il ait dit la vérité. Ce serait peut-être pis, et il n'en serait que plus digne de votre colère. Il menace maintenant de s'échapper pour se rendre chez vous...»

Oui, oui, qu'il y vienne ! Qu'il mette seulement le pied sur le seuil de ma porte, il verra ce qui lui en arrivera. Qu'il retourne là où il passe les nuits. Dorothée, c'est à toi que je parle, ne t'avise pas de me dire un mot en sa faveur. On peut le mettre en prison, le renvoyer, le chasser ignominieusement, tout cela m'est égal ; je ne m'informe plus de lui. Il n'a qu'à se rendre dans un port de mer, se faire mousse et s'embarquer pour les grandes Indes. Je l'ai regardé trop longtemps comme mon fils.

DOROTHÉE.

Oui, mon cher oncle, vous nous avez tenu lieu de père, et nos parents même n'auraient pas eu plus de soins et de bontés pour nous.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Je l'ai fait avec plaisir, et je n'en ai aucun mérite ; feu votre mère, pendant mes voyages, en a fait autant pour mes enfants. Ainsi, c'était pour moi un devoir sacré. Je ne m'en étais jamais repenti jusqu'à ce jour ; mais....

DOROTHÉE.

Ah ! Si mon frère a pu s'oublier un moment, ce n'est que par la fougue de son caractère. Vous l'avez eu longtemps sous vos yeux. Lorsqu'il avait commis une faute, son repentir et le regret de vous avoir fâché étaient plus grands que son offense.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Et aussi combien lui ai-je pardonné d'étourderies ! Lorsqu'il s'est brûlé les sourcils et les cheveux avec ses pétards ; lorsqu'il a cassé, par la fenêtre, un grand miroir chez notre voisin ; lorsqu'il s'est laissé tomber dans un bourbier avec un habit tout neuf ; lorsqu'il a conduit ma plus belle voiture dans les fossés du château, ne lui ai-je pas fait grâce de tout cela ? J'attribuais ces belles équipées à une pétulance qui n'annonçait pas encore de mauvais naturel ; mais vendre sa montre et ses livres, passer la nuit hors de sa pension, se révolter contre ses maîtres et avoir encore le front de penser à rentrer chez moi !

DOROTHÉE.

Mon cher oncle, ayez d'abord la bonté d'entendre ce qu'il peut dire pour sa justification.

MONSIEUR DE VALCOURT.

L'entendre ! Dieu me préserve seulement de le voir ! Je vais donner des ordres dans le village pour qu'on le reçoive à grands coups de fourche, s'il ose s'y présenter.

DOROTHÉE.

Non, vous ne pourrez jamais prendre cette dureté sur voire coeur ; vous ne rejetteriez point les prières d'une nièce qui vous chérit et vous honore comme son père...

MONSIEUR DE VALCOURT.

Tu vas voir si cela me sera difficile.

DOROTHÉE.

Vous voudrez donc me laisser croire que vous n'aimez plus la mémoire de votre soeur, que vous ne m'aimez plus moi-même ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Toi, je n'ai rien à te reprocher. Aussi les fautes de ton frère ne changeront rien de mes sentiments à ton égard. Mais si tu m'aimes, ne me tourmente plus de tes supplications. Ne songe qu'à vivre heureuse de mon amitié.

DOROTHÉE.

Comment pourrais-je vivre heureuse, en voyant mon frère dans votre disgrâce?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Il l'a trop bien mérité ! Pourquoi ne pas dire ce qu'il a fait de l'argent, et où il est allé courir ?

DOROTHÉE.

Il paraît, par la lettre même, qu'il en a fait l'aveu. C'est Rodolphe qui ne veut pas y croire.

Elle baise, en pleurant, la main de Monsieur de Valcourt.

Ah ! Mon cher oncle!....

MONSIEUR DE VALCOURT, un peu attendri.

Eh bien ! Je veux encore faire un effort pour toi. J'attendrai la lettre du préfet.

SCÈNE III.
Monsieur de Valcourt, Dorothée, Un Domestique.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Que me veux-tu ?

LE DOMESTIQUE.

C'est un messager qui demande à vous parler..

MONSIEUR DE VALCOURT.

Qu'est-ce qu'il m'apporte ?

LE DOMESTIQUE.

Une lettre du collège.

Le domestique lui remet la lettre.

MONSIEUR DE VALCOURT, regardant la lettre.

Bon ! Voici ce que j'attendais. C'est du préfet ; je reconnais sa main. Où est le messager ? Qu'il attende ma réponse.

LE DOMESTIQUE.

Voulez-vous que je le fasse monter ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Non, je descends. Je veux m'instruire de sa bouche.

Il sort. Dorothée veut le suivre. Le domestique lui fait signe de rester.

SCÈNE IV.
Dorothée, Le Domestique.

LE DOMESTIQUE.

Écoutez, écoutez ; mamselle Dorothée.

DOROTHÉE.

Qu'avez-vous à me dire ?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur votre frère est ici.

DOROTHÉE.

Mon frère ?

LE DOMESTIQUE.

S'il n'est pas encore arrivé, il n'est pas bien loin.

DOROTHÉE.

De qui le savez-vous ?

LE DOMESTIQUE.

Du messager, qui l'a rencontré sur la route. Ah ! Mamselle, qu'a donc fait Monsieur Frédéric ?

DOROTHÉE.

Rien qui soit indigne de lui. Ne l'en croyez pas capable.

LE DOMESTIQUE.

Oh ! C'est aussi ce que je pensais ! Dieu sait que nous l'aimions tous, et que nous aurions tous donné pour lui jusqu'à notre vie. Il nous récompensait du moindre service que nous pouvions lui rendre. Il faisait notre paix avec votre oncle, lorsqu'il était en colère contre nous. Il était le protecteur de tous les malheureux du village. Comment donc son préfet a-t-il pu se fâcher contre lui ? Ah ! Je le vois, on aura voulu le punir pour quelque gentille espièglerie, et lui, qui est un brave jeune seigneur, ne se laisse pas traiter cavalièrement.

DOROTHÉE.

Où le messager l'a-t-il trouvé ?

LE DOMESTIQUE.

Près du second village. Il dormait entre des saules sur le bord d'un ruisseau.

DOROTHÉE.

Mon pauvre frère !

LE DOMESTIQUE.

Le messager a attendu qu'il se réveillât. Vous devez penser combien Monsieur Frédéric a été surpris en le voyant. Il s'est imaginé que cet homme avait été mis à ses trousses pour le ramener, et il lui a dit qu'il se ferait mettre en pièces plutôt que de le suivre.

DOROTHÉE.

Je le reconnais bien à ce ton ferme et résolu.

LE DOMESTIQUE.

Le messager lui a protesté qu'il avait tant d'amitié pour lui, que, dût-il en recevoir des reproches, dût-il même en perdre son emploi, il ne voudrait pas le chagriner. Il lui a dit le sujet de son message, et lui a rapporté les propos qu'on tenait sur son compte.

DOROTHÉE.

Et quel parti mon frère a-t-il pris ?

LE DOMESTIQUE.

Quoiqu'il fût harassé de fatigue, il s'est mis en marche avec le messager, et ils ont fait route ensemble jusqu'à la lisière du bois. Monsieur Frédéric s'y est jeté pour aller se cacher dans l'ermitage : il y attendra le retour du messager, pour savoir comment votre oncle aura pris les choses.

DOROTHÉE.

Oh ! Si je pouvais lui parler !

LE DOMESTIQUE.

Il y a apparence qu'il le désire autant que vous.

DOROTHÉE.

Mon oncle tourne souvent de ce côté sa promenade. S'il allait le rencontrer dans son premier feu ! Ô mon ami, courez lui dire qu'il aille se tapir dans la grange derrière les bottes de foin. J'irai le trouver aussitôt que mon oncle sera sorti.

LE DOMESTIQUE.

Soyez tranquille, Mamselle. Je vais l'y conduire moi-même, et l'aider à se cacher.

Il sort.

SCÈNE V.

DOROTHÉE, seule.

Que de chagrins il me cause sans cesse ! Et je ne puis m'empêcher de l'aimer.

SCÈNE VI.
Marianne, Dorothée.

DOROTHÉE.

Ah ! Ma chère cousine, que j'avais d'impatience de l'entretenir ! Hélas ! Je n'ai cependant que de bien mauvaises nouvelles à t'apprendre.

MARIANNE.

Je les sais toutes. Mon papa vient de me donner à lire la lettre de mon frère. Celle du préfet a redoublé sa colère contre Frédéric.

DOROTHÉE.

Je ne sais par où m'y prendre pour le justifier.

MARIANNE.

Je parierais qu'il est innocent. Tu connais cet hypocrite de Rodolphe ! Il fait toutes les fautes et sait les mettre adroitement sur le compte d'autrui. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il cherche à perdre ton frère dans l'esprit de mon papa. Vingt fois, par des accusations secrètes, il l'a fait chasser de la maison ; et puis, lorsque les choses se sont éclaircies, il s'est trouvé qu'il n'y avait que lui seul de coupable. Je vois, par sa lettre même qu'il est un traître, et que Frédéric est tout au plus un étourdi.

DOROTHÉE.

Quelle douce consolation me donne ton amitié ! Oui, mon frère est né bon, franc, cordial, généreux, sans défiance ; mais il est pétulant, audacieux et inconsidéré. Il est opiniâtre dans ses idées, et ne ménage pas assez ceux qui ne le traitent pas à sa fantaisie.

MARIANNE.

Et Rodolphe est envieux, dissimulé, hypocrite et flatteur. C'est un chat qui fait d'abord patte de velours, et qui donne ensuite son coup de griffe au moment où vous comptez le plus sûr son amitié. Que je donnerais mon frère, avec toutes ses fausses vertus, pour le tien, chargé de tous ses défauts ! Le pis est que Frédéric ne soit pas ici.

DOROTHÉE.

Et s'il y était ?

MARIANNE.

Oh ! Où est-il donc ? J'y cours : je meurs d'envie de le voir.

DOROTHÉE.

Chut ! Je crois entendre mon oncle qui gronde.

MARIANNE.

Tu es la soeur de Frédéric, il est juste que tu le voies, la première. Je vais rester ici avec mon papa, pour chercher à l'adoucir. Toi, cours auprès du pauvre fugitif, et porte-lui quelques paroles d'espérance et de consolation.

DOROTHÉE.

Oui, et une bonne mercuriale aussi, je t'assure ; car il la mérite de toutes façons.

Elle sort.

SCÈNE VII.
Monsieur de Valcourt, Marianne.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Je suis si en colère contre ce drôle, que je n'ai pas été eu état d'écrire pour renvoyer le messager. Il peut aussi bien ne partir que demain au matin. Tâchons de me remettre un peu.

MARIANNE.

Quoi ! Mon papa, vous êtes toujours fâché contre mon pauvre cousin ? Est-ce donc un si grand crime qu'il a commis ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Il te sied bien vraiment de l'excuser : je vois que tu n'as pas une meilleure tête que lui, et que tu aurais peut-être fait pis à sa place. Vous avez cependant l'un et l'autre un bon exemple sous les yeux.

MARIANNE.

Et qui donc ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Mon brave Rodolphe.

MARIANNE.

Ah ! Oui, mon frère est un garçon bien vrai, bien généreux ! C'est un digne modèle !

MONSIEUR DE VALCOURT.

Je sais que Dorothée et toi vous lui en avez toujours voulu. Moi-même, d'après votre façon de penser, j'avais pris des préventions contre lui. Mais le préfet m'en rend aujourd'hui de si bons témoignages...

MARIANNE.

Eh ! Mon Dieu ! Ses précepteurs ne vous accablaient-ils pas ici de ses louanges ? On sait qu'il est né d'un homme riche, et on espère toujours attraper des présents d'un père en le flattant sur son fils.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Je veux bien qu'on m'ait un peu flatté sur son compte ; mais au moins ne m'a-t-il pas joué un seul tour, comme Frédéric m'en a joué mille, depuis son enfance.

MARIANNE.

Ses tours ne portaient de préjudice à personne ; ils ne faisaient tort qu'à lui-même.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Tu me mettrais en fureur. Il ne s'est fait tort qu'à lui-même, n'est-ce pas, en précipitant dans les fossés ma plus belle voiture ? Une voiture dorée toute neuve, qui venait de me coûter six mille francs !

MARIANNE.

Ce n'est qu'un trait d'étourderie, bien excusable à son âge. Pétrel essayait cette voiture : Frédéric le tourmenta si fort pour monter sur le siège, qu'il le prit avec lui. Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, le fouet tombe ; Pétrel descend pour le ramasser. Les chevaux sentent leurs rênes dans une main plus faible, ils s'emportent. Heureusement l'avant-train se détache, et il n'y a que la voiture qui en ait souffert.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Ce n'est pas assez, peut-être ? Et qui, dans cette aventure, est plus à plaindre que moi ?

MARIANNE.

Frédéric, qui en a eu la tête toute fracassée, et surtout le pauvre Pétrel, qui a perdu son service.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Ah ! Je ne puis y penser sans frémir encore de colère ! Cette belle équipée m'a coûté plus de cent louis.

MARIANNE.

Et combien de regrets elle a coûté au bon Frédéric ! Il ne se consolera jamais d'avoir été cause de la disgrâce du malheureux Pétrel.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Deux bons vauriens à mettre ensemble ! J'admire toujours que tu choisisses les plus mauvais garnements pour plaider leur cause. C'est dommage, en vérité, que tu ne sois pas née garçon, pour être camarade de ton cousin. Vous auriez fait, je crois, tous deux, de belles manoeuvres.

MARIANNE.

Mais au moins....

MONSIEUR DE VALCOURT.

Tais-toi. Tu m'importunes de tes sornettes. Je veux sortir pour aller prendre le frais. Va chercher Dorothée, et vous viendrez me trouver.

Il sort et laisse son chapeau.

SCÈNE VIII.

MARIANNE.

J'aurai bien de la peine encore à le faire revenir. Ne désespérons de rien cependant. Il n'est méchant que dans ses paroles.

SCÈNE IX.
Marianne, Dorothée.

DOROTHÉE.

présentant son nez à la porte entrouverte. Bst !

MARIANNE.

Eh bien ?

DOROTHÉE.

Mon oncle est-il dehors ?

MARIANNE.

Il vient de sortir. Et Frédéric ?

DOROTHÉE.

Il nous attend sur l'escalier dérobé.

MARIANNE.

Il n'y a qu'à le faire monter dans notre appartement.

DOROTHÉE.

Il faut bien s'en garder. Justine y est.

MARIANNE.

Que ne le faisons-nous entrer ici ? Personne n'y vient lorsque mon papa est dehors.

DOROTHÉE.

Tu as raison. Il nous sera aussi plus facile de le faire esquiver au besoin. Attends, je vais le faire monter.

SCÈNE X.

MARIANNE.

Que je suis curieuse de l'entendre raconter son histoire ! J'aurai aussi bien du plaisir de le voir. Il y a plus d'un an qu'il nous a quittés. Ah ! Je l'entends.

Elle va jusqu'à sa rencontre.

SCÈNE XI.
Marianne, Dorothée, Frédéric.

MARIANNE, l'embrassant.

Ah ! Mon cher cousin !

DOROTHÉE.

Il mérite bien ces caresses pour les chagrins qu'il nous cause !

MARIANNE, lui tendant la main.

Je le vois ; tout est oublié.

FRÉDÉRIC.

Ma chère cousine, je te trouve donc toujours la même ? Tu n'as jamais été si sévère pour moi que ma soeur.

DOROTHÉE.

Si je l'étais autant que notre oncle, va...

FRÉDÉRIC.

Avant toutes choses, que dit-il ? Est-il donc vrai qu'il soit si fort en colère contre moi ?

DOROTHÉE.

S'il savait que nous te cachons ici nous n'aurions rien de mieux à faire que de vider la maison et de courir les champs.

MARIANNE.

Oh ! Oui : garde-toi bien de te présenter sitôt à ses yeux : il serait homme à te fouler peut-être sous ses pieds dans sa première fureur.

FRÉDÉRIC.

Que peut donc lui avoir écrit le préfet ?

DOROTHÉE.

Un beau panégyrique sur tes fredaines.

MARIANNE.

Mon frère en avait déjà touché quelque chose par la poste d'hier.

FRÉDÉRIC.

Quoi ! Rodolphe a écrit ? Je n'ai donc plus besoin de justification. Il sait aussi bien que moi comment les choses se sont passées. Je lui ai tout confié.

MARIANNE.

Il n'y aurait qu'à te juger sur sa lettre !

FRÉDÉRIC.

Je veux être un coquin si je ne suis pas innocent.

DOROTHÉE.

Ce n'est rien dire. Il faut bien être l'un ou l'autre.

FRÉDÉRIC.

Et vous avez pu me croire coupable ! Quel est donc mon crime ? D'avoir vendu ma montre ?

DOROTHÉE.

N'est-ce rien que cela ? Et qui sait encore si tes chemises, tes habits...

FRÉDÉRIC.

Il est vrai. J'aurais tout vendu si j'avais eu besoin de plus d'argent.

DOROTHÉE.

Voilà une belle manière de te défendre ! Et passer les nuits hors de ta pension ?

FRÉDÉRIC.

Une nuit, ma soeur.

DOROTHÉE.

Et te révolter contre un juste châtiment ?

FRÉDÉRIC.

Dis contre un outrage que je n'avais pas mérité. Quand je m'y serais soumis, j'aurais toujours conservé dans l'esprit de mon oncle la tache d'une faute, et, si l'on m'avait chassé, je n'aurais jamais reparu devant vous.

MARIANNE.

Mais, mon ami, que peux-tu dire pour ta défense ? Il faut bien que nous en soyons instruites, pour te blanchir aux yeux de mon papa.

FRÉDÉRIC.

Le voici. Il y a quelques jours qu'on nous parla d'une foire dans le prochain village. Le préfet nous donna la permission d'y aller pour nous divertir, et pour voir les curiosités qu'on y montre.

DOROTHÉE.

Ah ! C'est donc en oranges et en pralines que tu as mangé ta montre et ton Exercice du chrétien ? Ou bien à voir les singes et les marmottes ?

FRÉDÉRIC.

Il faut que ma soeur ait bien du goût pour toutes ces choses, pour croire qu'on puisse y dépenser son argent. Non, ce n'est pas cela. J'avais soif, et j'entrai dans une auberge, où l'on vendait de la bière.

DOROTHÉE.

Mais c'est encore pis.

FRÉDÉRIC.

En vérité, ma soeur, tu es bien cruelle. Laisse-moi donc achever. Tandis que j'étais assis...

MARIANNE, prêtant l'oreille à la porte.

Nous sommes perdus ! Mon papa ! Je l'entends. .

DOROTHÉE.

Sauve-toi ! Sauve-toi !

FRÉDÉRIC.

Non, je veux attendre mon oncle pour me jeter à ses pieds.

MARIANNE.

Eh non, mon ami ! Il n'est pas en état de t'entendre. Par pitié pour moi...

FRÉDÉRIC.

Tu le veux ?

MARIANNE.

Oui, oui, laisse-moi gouverner les affaires.

Elle le pousse par les épaules vers la porte de l'escalier dérobé, la ferme sur lui et revient.

SCÈNE XII.
Monsieur de Valcourt, Marianne, Dorothée.

MARIANNE.

Eh bien ! Mon papa, vous voilà déjà de retour de votre promenade ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Je cherche mon maudit chapeau. Je ne sais où je l'ai laissé.

DOROTHÉE, cherchant des yeux.

Tenez, tenez, le voici.

Elle le lui présente.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Tu ne pouvais pas avoir l'avisement de me le porter ?

DOROTHÉE.

Il faut que je sois aveugle pour ne l'avoir pas vu.

MARIANNE.

Qui peut penser à tout ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Effectivement, il y a tant de choses qui t'occupent !

MARIANNE.

C'est que le pauvre Frédéric m'est revenu dans la tête.

MONSIEUR DE VALCOURT.

N'entendrai-je jamais que ce nom siffler à mes oreilles ?

MARIANNE.

Eh bien ! Mon papa, n'en parlons plus. Ne voudriez-vous pas aller continuer votre promenade avant le serein ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Non, je ne veux plus sortir.

Marianne et Dorothée se regardent en branlant la tête d'un air mécontent.

Il est trop tard. Aussi bien on vient de me dire que mon ancien cocher est en bas, et qu'il veut me parler.

MARIANNE et DOROTHÉE.

Pétrel ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Quelque dommage qu'il m'ait causé, le mal est fait, et il en a été assez puni. Je veux savoir ce qu'il a à me dire.

MARIANNE.

Il pourrait bien attendre que vous fussiez revenu de votre promenade.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Non, non ; j'en serai plus tôt débarrassé. Dans le fond...

Marianne et Dorothée se parlent en secret. À Marianne.

Lorsque votre père,

À Dorothée.

Lorsque votre oncle vous parle, il me semble que vous devriez l'écouter. Dans le fond...

Dorothée veut s'esquiver.

Où allez-vous, Dorothée ?

DOROTHÉE, embarrassée.

C'est que j'ai besoin de descendre.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Eh bien ! Dites à Pétrel de monter.

Dorothée sort.

SCÈNE XIII.
Monsieur de Valcourt, Marianne.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Dans le fond, ce pauvre homme me fait pitié. Je n'ai jamais eu de si bon cocher. On aurait pu se mirer sur le poil de mes chevaux, et il n'allait pas boire leur avoine au cabaret.

MARIANNE.

Ah ! Si vous l'aviez gardé, vous auriez épargné bien des chagrins au pauvre Frédéric.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Ne m'en parle plus. C'est lui qui est cause que j'ai renvoyé Pétrel et que je me trouve à présent sans cocher; car celui-là m'a dégoûté de tous les autres. Je ne trouverai jamais à le remplacer.

SCÈNE XIV.
Monsieur de Valcourt, Marianne, Dorothée, Pétrel.

DOROTHÉE.

Mon cher oncle, voici Pétrel.

PÉTREL.

Je vous demande pardon, monsieur; mais je ne puis croire que vous soyez toujours en colère contre moi. Ne trouvez pas mauvais que j'aie pris la liberté de paraître devant vous en traversant le village, pour vous prier de me donner un bon certificat.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Est-ce que je ne t'en ai pas donné ?

PÉTREL.

Je n'en ai pas eu d'autre que... « Tiens, voilà ton argent ; sors à l'instant du château, et ne te présente jamais à mes yeux. » Vous ne me laissâtes pas le temps de vous demander une attestation en forme plus gracieuse.

MONSIEUR DE VALCOURT.

C'est que tu ne méritais pas qu'on fit plus de cérémonie, car il m'en a coûté ma plus belle voiture. Plût à Dieu que Frédéric s'y fût aussi tordu le cou !

PÉTREL.

Que voulez-vous, Monsieur ? Un cocher n'a de tête qu'avec son fouet, et le mien m'était échappé. Je serai plus prudent à l'avenir.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Allons, tout est oublié. Comment fais-tu pour vivre ?

PÉTREL.

Ah ! Mon cher maître, depuis que je suis hors de chez vous, je n'ai pas eu un bon moment. Vous savez qu'en sortant d'ici j'entrai chez Monsieur le major de Braffort. Oh ! Quel homme ! Il ne savait parler que la canne levée. Que Dieu lui fasse paix !

MONSIEUR DE VALCOURT.

Il est donc mort ?

PÉTREL.

Oui, au grand contentement de ses soldats. Il ne me donnait jamais ses ordres qu'en jurant comme un Turc. Pleine mesure d'avoine à ses chevaux, et force coups de bâton, mais peu de pain à ses gens.

MARIANNE.

Ah ! Mon pauvre Pétrel, pourquoi demeurais-tu à son service ?

PÉTREL.

Où serais-je allé ? Ce qui me retenait encore, c'est que ma femme trouvait de l'emploi dans la maison, à blanchir et à raccommoder le linge. Elle gagnait au moins à demi de quoi nourrir nos enfants. Tout le monde tremblait devant Monsieur le Major : il n'y eut que la mort qui le fit trembler, et qui le terrassa. Maintenant je n'ai plus de condition, et je ne sais où donner de la tête.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Mais tu sais que je ne laisse mourir personne de faim, et encore moins un ancien domestique.

PÉTREL.

Ah ! Je le pensais toujours ! Mais vos terribles paroles : « Ne te présente jamais à mes yeux, » elles résonnaient sans cesse comme un tonnerre à mon oreille. Dix des plus gros jurements de Monsieur le major ne m'auraient pas fait tant de peur.

MARIANNE.

Et tu n'as pas trouvé de maître depuis ce temps ?

PÉTREL.

Oh ! Ma chère demoiselle ! Ce n'est pas ici comme à Paris. Dans ce village et tous les environs, les gens sont si pauvres, qu'ils ont plus besoin de leur avoine pour eux-mêmes que pour leurs chevaux. Je me louais à la journée pour les travaux des champs, ma femme tourmentait sa quenouille, et mes enfants allaient demandant l'aumône. Mais nous gagnions tous ensemble si peu à cela, que nous étions hors d'état de payer, à la fin de la semaine, le loyer d'un grabat dans un recoin de grenier. Bientôt nous n'eûmes plus que la terre sous nous, et le ciel par-dessus. Ma pauvre femme en est morte de mal et de chagrin.

Il s'essuie les yeux.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Tu l'as mérité. Que ne venais-tu chercher du secours auprès de moi.

MARIANNE, à Dorothée.

Voilà mon papa qui se remontré. Bon augure pour Frédéric !

PÉTREL.

Ah ! Monsieur, quelle femme c'était ! Jamais on n'a su tenir un ménage comme elle. Lorsque je rentrais le soir sans avoir un sou, et que je croyais être obligé de me coucher avec la faim, je trouvais qu'elle n'avait mangé que la moitié de son pain pour me garder l'autre. Quand, j'écumais de rage comme un possédé, et que je voulais tout briser autour de moi, elle savait me rendre au bon Dieu et me refaire honnête homme. À présent elle est morte, et je ne peux la ressusciter. C'est de là que mon véritable malheur commence, et Dieu sait quand il finira.

DOROTHÉE.

Ah ! Mon pauvre Pétrel!

PÉTREL.

Il n'y avait plus à espérer de trouver condition dans le pays. Je partis un beau soir. Je chargeai ma fille sur mes épaules, et je pris mon garçon par la main. Nous marchâmes une grande partie de la nuit, et nous passâmes le reste à dormir dans la forêt. Le lendemain au matin, à la pointe du jour, nous étions à la porte d'un village. Par bonheur la foire s'y tenait ce jour-là. Je gagnai quelque argent à porter des paquets. Mais écoutez bien, monsieur, un ange, un ange du ciel, Monsieur Frédéric....

MONSIEUR DE VALCOURT.

Un ange! Frédéric ? Ce garnement ?

Marianne et Dorothée se prennent par la main, et s'approchent de Pétrel d'un air de curiosité et de joie, en s'écriant ensemble.

Frédéric ? Frédéric ?

PÉTREL.

Lui, mon cher maître ; maltraitez-moi si vous voulez, mais non ce brave et généreux enfant. J'aimerais mieux me voir foulé sous vos pieds.

DOROTHÉE.

Ah ! Conte-nous, conte-nous, Pétrel !

PÉTREL.

Ma petite Louison alla demander l'aumône à la porte d'une auberge. Monsieur Rodolphe et Monsieur Frédéric y étaient assis à une table, avec une bouteille de bière à leur côté.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Ah ! Voilà de jolies inclinations ! Dans un cabaret!

DOROTHÉE.

Mon oncle, c'est qu'il avait besoin de se rafraîchir.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Qu'avait-il à faire dans ce village ?

MARIANNE.

Il était allé voir la foire. Votre Rodolphe y était bien aussi.

PÉTREL.

Il reconnut aussitôt ma fille et se leva de table, malgré tout ce que son compagnon put lui dire. Il fit avaler un verre de bière à la pauvre Louison, la prit par la main, la conduisit dehors, et se fit raconter en peu de mots nôtre misère. Alors il lui ordonna de le mener où j'étais. Il me trouva dans la rue voisine, puisant de l'eau dans mon chapeau à une fontaine, pour me rafraîchir de la grande chaleur. Je crus que je deviendrais fou de joie quand je le vis. Tout sale et tout déguenillé que j'étais, je le pris dans mes bras devant tout le monde, et on craignait que je ne l'étouffasse, tant je le pressais contre mon coeur. Ah ! Je sentis qu'il me serrait bien aussi de son côté. Enfin, comme nous étions environnés d'une grande foule, il me dit de le conduire dans un endroit où nous fussions seuls, et je le menai dans une grange où l'avais déjà retenu mon coucher.

MARIANNE.

Ah ! Bon papa, je parierais....

MONSIEUR DE VALCOURT.

Silence ! Eh bien, Pétrel ?

PÉTREL.

Je lui racontai tout ce que je vous ai dit. Le brave enfant se mit à pleurer et à se désoler. « Ce serait à moi, s'écria-t-il, de mendier pour vous : je suis la cause de votre malheur. Mais je ne dormirai pas sans vous avoir secouru. Prends, prends, mon Pétrel, tout ce que j'ai sur moi. » dit-il en fouillant dans ses poches. Je ne voulais pas le recevoir, il se fâcha. Je lui dis que c'était apparemment de l'argent qu'on lui avait donné pour s'amuser, que j'étais accoutumé à souffrir. Il serra les dents, trépigna des pieds, et je pense qu'il m'aurait battu si je n'avais pris sa bourse.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Et combien y avait-il ?

PÉTREL.

Près de six francs. Il ne voulut garder qu'une pièce de six sous. « Il ne sera pas dit, continua-t-il, qu'un brave domestique de mon oncle, qui n'a ni volé ni assassiné, soit obligé dans ses vieux jours d'aller mendier avec ses enfants, et qu'il n'ait pas un gîte assuré. Mettez-vous dans une petite chambre. Avant qu'il soit trois jours, je reviens à vous, et je vous porterai des secours, jusqu'à ce que j'aie écrit à mon oncle. Nous l'avons tous deux mis en colère contre nous, mais il est trop bon et trop généreux pour vous abandonner à votre misère. »

MONSIEUR DE VALCOURT.

Est-il bien vrai qu'il ait dit cela ?

PÉTREL.

Voulez-vous que j'en jure, mon maître ?

MARIANNE.

Va, va, nous t'en croyons assez. Achève ton récit.

PÉTREL.

« Que fais-tu de tes enfants ? me dit-il en caressant Guillot. ? Ce que j'en fais ? lui répondis-je. Ils courent les chemins, portant des fleurs et des balais de plume à vendre, et, quand personne n'en veut acheter, demandant l'aumône. ? Cela n'est pas bien, reprit-il. Ils ne deviendraient à ce métier que des libertins et des paresseux. Il faut que lu fasses apprendre un métier au petit garçon, et que lu places ta fille chez d'honnêtes gens. »

MARIANNE.

Frédéric avait bien raison, mon papa.

PÉTREL.

« Oui, lui dis-je ; mais comment aller présenter des enfants avec ces haillons ? Si j'avais seulement une vingtaine d'écus, je trouverais bien à m'en débarrasser. Il y a ici un tisserand qui occupe de petites mains, et qui prendrait mon Guillot en apprentissage, si je pouvais lui donner dix écus d'avance. Une jardinière se chargerait aussi de Louison pour aller vendre des fleurs, si j'avais de quoi lui donner un cotillon. Je pourrais alors me présenter chez des gens riches pour avoir du service, et je ne serais pas réduit à rôder comme un fainéant. »

MONSIEUR DE VALCOURT.

Et que te répondit Frédéric ?

PÉTREL.

Rien, monsieur. Il s'en alla ; mais deux jours après il était déjà de retour. « Où est le tisserand qui veut prendre ton fils en apprentissage ? mène-moi chez-lui. » Je l'y conduisis, et il lui parla en secret. « Et la jardinière qui se charge de Louison ? mène-moi chez-elle. » Je l'y conduisis aussi. Il me laissa à la porte, alla parler, à cette femme dans son jardin, me reprit ensuite sans dire mot, et nous sortîmes. À cent pas de là, il s'arrête, et me dit, en me sautant au cou : « Bon vieillard, sois tranquille pour tes enfants. » Il m'ordonna ensuite d'aller chez un fripier, dont il me montra de loin la boutique. Il lui avait déjà payé ce surtout et cette redingote que vous me voyez... N'ai-je pas l'air d'un prince là-dessous ?

MARIANNE.

Ô mon brave cousin ! Le bon Frédéric !

MONSIEUR DE VALCOURT, s'essuyant tantôt un oeil, tantôt l'autre.

Je vois maintenant où la montre s'en est allée.

PÉTREL.

Ce n'est pas tout, Monsieur. Ne le surprisse pas à me glisser de l'argent dans la poche ? Je voulus absolument le lui rendre, en lui disant qu'il n'avait déjà fait que trop de choses pour moi. Mais si jamais je l'ai vu se mettre en colère, c'est dans ce moment. Il m'assura que c'était vous, Monsieur, qui le lui aviez envoyé pour me le donner. Comme je voulais courir ici pour me jeter à vos pieds, il me dit que vous vouliez faire semblant de n'en rien savoir. « Ah ! dis-je en moi-même, ce Monsieur de Valcourt est si bon maître ! Peut-être qu'il me reprendrait ? » Cependant je n'osais pas venir, puisque Monsieur Frédéric me l'avait défendu.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Ô mon Frédéric ! Mon cher Frédéric ! Tu as donc toujours ce coeur noble et généreux que je t'ai vu dès l'enfance !

DOROTHÉE.

Et qui t'a enfin décidé à reparaître devant mon oncle ?

PÉTREL.

Le voici. On n'a pas voulu recevoir mon Guillot sans son extrait de baptême. Il fallait venir le demander au curé. En entrant dans le village, comme si Monsieur Frédéric m'avait porté bonheur, j'appris que Monsieur le comte de Vienne avait besoin d'un cocher. J'allai me présenter à lui, et il me promit de me prendre à son service, si je lui apportais un bon certificat dé mon dernier maître. Je ne pouvais pas aller dans l'autre monde en demander un à Monsieur le major ; je me suis hasardé, en tremblant, à m'adresser à vous. Peut-être refuserez-vous de me le donner ; mais j'aurais toujours gagné de vous faire mes remerciements pour les secours que vous avez bien voulu me faire passer par les mains de Monsieur Frédéric.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Non, mon honnête Pétrel, tu ne les dois qu'à lui seul. C'est lui qui s'est dépouillé pour te couvrir. Mais il te doit aussi le retour de mon amitié. De quel malheur tu le sauves ! Oui, sans toi, sans toi, j'étais si en colère contre lui, que je l'aurais banni pour jamais de ma présence.

PÉTREL.

Que dites-vous, monsieur ? Ah ! Je serais l'homme de la terre le plus heureux ! Il m'aurait tiré de peine et je l'en aurais tiré à mon tour ! Nous nous aurions cette obligation l'un à l'autre !

MONSIEUR DE VALCOURT.

Ce maudit coquin de Rodolphe l'avait presque chassé démon coeur. Comment pouvais-je m'en rapporter à ce fripon, qui m'en a si souvent imposé ? Mais le préfet ! le préfet !

MARIANNE.

Eh ! Mon papa ! C'est qu'il l'aura trompé comme vous.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Mais, mon Dieu ! On m'écrit que Frédéric s'est échappé. Si le désespoir allait le prendre ! S'il lui arrivait quelque malheur !

PÉTREL.

Un cheval ! Un cheval ! Je vous le ramènerai, quand il serait au bout du monde.

Il veut courir.

DOROTHÉE, le retenant.

Est-il bien vrai, mon cher oncle, que vous lui pardonneriez ? Que vous le presseriez encore contre votre coeur ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Ah ! Quand il aurait vendu tous ses habits ! Quand il reviendrait nu comme la main !

Dorothée fait un signe à Marianne et part comme un éclair.

MARIANNE.

Et s'il était ici mon papa ?

MONSIEUR DE VALCOURT.

Ici ! Quelqu'un l'a-t-il vu ? Où est-il ? Où est-il ?

PÉTREL.

Ah ! S'il était ici ! S'il était ici, j'irais donner de la tête là-haut contre le plancher.

MARIANNE.

Eh ! Mon papa, le voyez-vous ?

SCÈNE XV.
Monsieur de Valcourt, Frédéric, Marianne, Dorothée, Pétrel.

Frédéric se précipite aux pieds de son oncle. Pétrel se jette contre terre à son côté, passe un bras sous les genoux de Monsieur de Valcourt et l'autre autour de Frédéric, leur baise les mains et les habits, et fait des éclats extravagants de joie. Marianne et Dorothée s'embrassent en pleurant.

FRÉDÉRIC.

Ah ! Mon oncle ! Mon oncle ! Me pardonnez-vous?

MONSIEUR DE VALCOURT, d'une voix étouffée à force de le presser.

Te pardonner ! Ah ! Tu mérites que je t'aime mille fois plus qu'auparavant, que je ne me sépare jamais de toi.

FRÉDÉRIC.

Oui, mon oncle, jamais, jamais.

Il se retourne, se jette sur Pétrel et se suspend d'un bras à son cou.

Ah ! Si vous aviez vu la misère de ce pauvre homme et de ses enfants ! Si vous aviez été la cause de leur malheur !

PÉTREL.

C'est moi ! Pourquoi vous laisser grimper sur mon siège et vous livrer des chevaux fringants ? Mais qui pouvait vous refuser quelque chose ? Non, quand la voiture aurait dû me passer sur le corps. Tenez, monsieur Frédéric, ne me demandez plus rien d'injuste. Il faudrait vous l'accorder ; mais j'irais de là me jeter dans la rivière.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Que ne m'instruisais-tu de tout cela, au lieu de vendre ta montre, tes livres et peut-être les habits ? C'est toujours une imprudence à un enfant comme toi, qui ne connaît pas le prix des choses.

FRÉDÉRIC.

Oui, cela est vrai. Mais chaque moment de plus que je laissais souffrir cette famille, il me semblait commettre un assassinat. Et puis, comme vous aviez chassé Pétrel dans votre colère, je craignais que vous ne me fissiez défense de le secourir, et que, par ma désobéissance à vos ordres exprès, je ne me rendisse plus coupable.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Tu m'aurais donc alors désobéi ?

FRÉDÉRIC.

Oui, mon oncle, mais en cela seulement.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Embrasse-moi,brave Frédéric... Cependant j'ai encore sur le coeur un article de la lettre qui dit que tu as découché une nuit. Où l'as-tu donc passée ?

FRÉDÉRIC.

C'était le jour que je portais l'argent à Pétrel. Le préfet n'était pas à la pension, et je savais que la porte serait fermée le soir à dix heures. Je croyais être de retour auparavant ; j'y aurais été si je ne me fusse égaré dans les ténèbres.

DOROTHÉE.

Mon pauvre frère, où as-tu donc couché ?

FRÉDÉRIC.

Je trouvai une masure abandonnée ; je m'y étendis sur une grande pierre, et jamais je n'ai si bien dormi. J'étais si content d'avoir soulagé Pétrel !

MARIANNE.

Ah ! Méchant Rodolphe ! Il s'est bien gardé de nous apprendre toutes ces choses ; il les savait pourtant.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Dès ce moment, je lui retire ma tendresse, et toi seul...

FRÉDÉRIC.

Non, mon oncle, je ne veux être heureux aux dépens de personne, et encore moins aux dépens de votre fils.

DOROTHÉE, lui tend la main.

Ô mon frère, combien je dois l'aimer !

MONSIEUR DE VALCOURT.

Eh bien ! qu'il reste dans sa pension. Pour toi, tu ne me quitteras plus. Je veux toujours t'avoir auprès de mon coeur. Je te ferais plutôt venir des maîtres de toute espèce de deux cents lieues.

Frédéric lui baise la main.

PÉTREL, lui baisant le pan de son habit.

Mon digne maître, vous êtes toujours le même.

MONSIEUR DE VALCOURT, lui frappant sur l'épaule.

Pétrel, as-tu pris des engagements avec Monsieur de Vienne

PÉTREL.

Bon ! Je n'avais pas mon certificat.

MONSIEUR DE VALCOURT.

Tu n'en auras plus besoin. Je sens que je vous rendrai heureux, Frédéric et toi, en vous remettant ensemble. Mais ne lui laisse plus prendre ta place sur ton siège. On pourvoira aussi à tes enfants.

PÉTREL, se met à sangloter et à crier.

Mon cher maître !... Monsieur !... C'est-il bien vrai ? N'est-ce qu'un songe ? Frédéric ! Monsieur Frédéric ! Mes pauvres enfants !... Ah ! Que j'aille revoir mes chevaux !

 



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Notes

[1] Exercice du chrétien : il existe de nombreuses éditions depuis le XVIIème siècle dont une de 1748.

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