LE RONDEAU

COMÉDIE.

CINQUANTE-SIXIÈME PROVERBE.

1889

ADOLPHE CARCASSONNE.

PARIS, C. MARPON ET E. FLAMMARION, ÉDITEURS, RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON.


Texte établi par Paul FIEVRE juin 2021

Publié par Paul FIEVRE juillet 2021.

© Théâtre classique - Version du texte du 01/11/2021 à 07:30:55.


PERSONNAGES

BERTHE, 10 ans.

BLANCHE, 10 ans.

AMÉLIE, 9 ans.

JEANNE, 7 ans.

ANTOINETTE, 8 ans.

Extrait de Nouveau théâtre d'enfants : dix pièces en prose à jouer dans les familles et dans les pensionnats, Adolphe Carcassonne. Paris, pp. 1-21.


LE RONDEAU

À gauche, la grille ouverte d'une maison de campagne ; cette grille donne sur une petite place. - En face de la grille, à droite, un banc. Au lever du rideau, Berthe, Blanche, Amélie et Jeanne font un rondeau en chantant : Nous n'irons plus au bois.

SCÈNE PREMIÈRE.
Berthe, Blanche, Amélie, Jeanne.

BERTHE, arrêtant le rondeau.

Il fait très chaud ; nous ferions mieux d'aller continuer notre rondeau sous le grand marronnier, à l'entrée de la campagne.

BLANCHE.

Tu as raison, allons-y.

Elles reprennent le rondeau et elles sortent par la grille, tandis qu'Antoinette, la petite pauvresse, vient par la droite ; elle tient un panier à la main.

SCÈNE II.

ANTOINETTE.

On ne m'a rien donné... Pourtant, j'ai beaucoup marché et je suis bien fatiguée... Ce doit être un mal de demander aux gens, puisque j'ai honte en tendant la main... Mais que faire ? Grand-mère malade a besoin de secours... Je ne puis pas travailler, je ne suis pas assez forte... Si je le pouvais, je ne demanderais rien à personne...

On entend au dehors les jeunes filles qui chantent le rondeau ; Antoinette regarde du coté de la grille.

Oh ! Les belles demoiselles !... Comme elles s'amusent !... Que c'est joli de tourner comme ça, en chantant... Moi aussi, je saurais tourner et chanter... Mais on ne m'a rien donné pour grand-mère... puis, je suis fatiguée...

Elle aperçoit le banc.

Un banc, je vais m'y reposer un peu.

Elle s'assied et met son panier à côté d'elle.

Comme on est bien ici !...

Elle regarde vers la grille.

Je vois danser en rond ces belles demoiselles !... Comme c'est joli !... Elles sont bien contentes...

Elle appuie sa tête sur le dossier du banc.

Il fait frais... Comme on est bien !... Pourtant...

Sa tête se balance un instant.

Grand-mère... Grand-mère...

Elle s'endort. - Berthe entre.

SCÈNE III.
Antoinette, endormie, - Berthe.

BERTHE, sans voir Antoinette.

Tout à l'heure, il m'a semblé voir une petite fille avec un panier à la main... Serait-elle partie ?...

Apercevant Antoinette sur le banc.

Non, la voilà...

Elle s'approche.

Tiens ! Elle dort.

Elle regarde un instant.

Comme elle est jolie sous ses pauvres habits!... Elle doit être bien malheureuse.

Elle va vers la grille et appelle à demi-voix :

Venez donc.

À son appel, Blanche, Amélie et Jeanne entrent.

SCÈNE IV.
Antoinette, endormie, Berthe, Blanche, Amélie, Jeanne.

BERTHE.

Mes amies, venez voir la petite dormeuse, elle m'intéresse beaucoup.

Les jeunes filles s'approchent d'Antoinette.

BLANCHE.

Elle est très jolie.

JEANNE, h haute voix.

Oui, elle est bien jolie.

AMÉLIE.

Parle moins haut, il ne faut pas éveiller la petite fille qui dort.

JEANNE.

Le chat non plus.

BLANCHE.

Elle a l'air malheureux.

AMÉLIE, après avoir regardé dans le panier.

Son panier est vide.

BLANCHE.

Berthe, regarde-la maintenant, elle sourit.

BERTHE.

C'est vrai... Elle doit faire un joli rêve, car sa figure est toute joyeuse...

Après une pause et comme frappée d'une idée subite.

Si nous réalisions son rêve !

BLANCHE.

Ce serait bien gentil, mais comment savoir...

JEANNE, interrompant.

Qu'est-ce que c'est, un rêve ?

BLANCHE.

C'est croire avoir ce qu'on n'a pas.

AMÉLIE.

Alors, elle doit rêver qu'elle a de beaux habits, de l'argent, des poupées...

JEANNE.

Et de bons gâteaux pour goûter.

BERTHE.

J'ai une idée, attendez-moi un instant.

Elle sort par la grille.

AMÉLIE, à Blanche.

Où va-t-elle ?

BLANCHE.

Laissons-la faire, elle a bon coeur et elle nous donnera un bon conseil ou un bon exemple.

JEANNE.

Comme les exemples d'écriture.

BLANCHE.

Pourquoi non ? On peut copier tout ce qui est bien...

Regardant la grille.

Voici Berthe.

Berthe rentre avec une petite écharpe de soie à la main.

BERTHE.

Voilà de quoi réaliser peut-être une partie de son rêve.

BLANCHE.

Je te comprends, ma chère Berthe ; j'étais sûre que tu trouverais quelque chose.

Se tournant vers les autres jeunes filles.

Viens, Amélie ! Viens, Jeanne !

JEANNE.

Où ça ?

BLANCHE.

Viens toujours.

Elle sort, suivie de Berthe et de Jeanne.

SCÈNE V.
Antoinette, toujours endormie, Berthe.

BERTHE.

J'ai souvent entendu dire par ma petite mère que sécher une larme aux yeux de ceux qui pleurent est une bonne action, et petite mère a bien raison. Le bonheur donné, ne fût-ce qu'un moment, aux malheureux que nous voyons souffrir, leur réjouit le coeur et revient nous dire : Tu as bien fait.

Regardant du côté d'Antoinette.

Pauvre petite ! Qui sait combien de peines elle a déjà ?...

Blanche rentre avec Amélie, qui porte une poupée, et Jeanne qui tient à la main une petite boite.

SCÈNE VI.
Antoinette, Berthe, Blanche, Amélie, Jeanne.

BERTHE.

Tu m'as bien comprise, ma chère Blanche ?

BLANCHE.

Et j'en suis contente, ma chère Berthe.

BERTHE.

Eh bien ! Tâchons de réaliser le rêve.

Elle s'approche d'Anloinette sur la pointe des pieds.

Petite dormeuse, tu n'as pas de beaux habits, voilà mon écharpe de soie.

Elle lui met l'écharpe sur les épaules, puis elle contourne légèrement et elle vient à gauche.

BLANCHE, prenant une bourse dans sa poche et s'approchant aussi sur la pointe des pieds.

Petite dormeuse, tu n'as pas d'argent, voilà ma bourse, je l'ai garnie autant que je l'ai pu.

Elle glisse la bourse dans la poche d'Antoinette et elle va rejoindre Berthe.

AMÉLIE, s'approchant à son tour.

Petite dormeuse, tu n'as pas de poupée, voilà la mienne.

À la poupée.

Adieu, ma bonne Minette, sois bien sage.

Elle embrasse la poupée, elle la met dans le panier et elle va rejoindre Berthe et Blanche.

JEANNE, même jeu.

Petite dormeuse, tu n'as pas de gâteaux à la crème, de tartes à la confiture, en voilà ; tu verras comme c'est bon.

Elle met la boite dans le panier.

Bon appétit, petite dormeuse.

Elle rejoint les autres jeunes filles.

BLANCHE.

Et maintenant, que faut-il faire ?

JEANNE.

Il faut aller goûter.

BERTHE.

Voilà que le jour baisse et la pauvre petite dort toujours. Peut-être elle demeure bien loin et elle a besoin de se remettre en route. Je crois qu'il est bon de la réveiller.

BLANCHE.

Nous le pouvons en reprenant le rondeau ; ça lui fera un gentil réveil.

AMÉLIE.

Oui, faisons le rondeau.

BLANCHE.

Et élevons la voix.

Les jeunes filles dansent en rond et en chantant. Au bout d'un instant, Antoinette fait un mouvement.

BERTHE.

Elle s'éveille... Allons vers le fond et voyons ce qu'elle va faire.

Elles vont vers le fond, à droite. Antoinette s'éveille lentement.

ANTOINETTE.

Tiens ! Je me suis endormie...

Elle se lève.

Il est peut-être tard et grand'mère m'attend... Allons, en route !

Elle fait quelques pas vers le milieu de la scène et elle remarque l'écharpe qu'elle a sur elle.

Ô la belle écharpe ! Qui donc l'a mise sur mes épaules ?...

Après un silence.

Je sens quelque chose dans ma poche...

Elle met la main dans sa poche et elle en sort la bourse.

Une bourse !

Elle l'ouvre.

Oh ! Que d'argent !... Et une pièce d'or... Mais ce n'est pas possible !... Puis, mon panier où il n'y avait rien et qui est plein...

Elle remet la bourse dans sa poche ; elle ouvre le panier, d'où elle sort la poupée.

La jolie poupée !... Comme je t'aimerais, si tu étais ma petite fille !...

Elle l'embrasse et elle la remet dans le panier d'où elle sort la boite contenant les gâteaux.

Des gâteaux aussi!... Ils ont l'air d'être bien bons...

Elle en prend un qu'elle porte à sa bouche, mais elle s'arrête soudainement.

Non, ces gâteaux ne sont pas à moi, et s'ils étaient à moi, il faudrait les garder pour grand'mère.

Elle remet le gâteau dans la boite et la boite dans le panier.

Voyons, est-ce que je suis éveillée ?... Est-ce que je rêve?... Non... mais j'ai rêvé tout à l'heure. Grand'mère m'a dit que les enfants ont des anges qui veillent sur eux et que ces anges viennent leur parler pendant leur sommeil. Eh bien ! Tout à l'heure, quand je dormais, j'ai entendu de jolies voix qui me parlaient... Bien sûr, c'étaient les anges qui veillent sur moi et qui m'ont donné ces jolies choses.

Sur un signe de Berthe, les jeunes filles s'approchent d'Antoinette.

ANTOINETTE, continuant.

Grand'mère dit aussi qu'il faut les remercier...

Elle joint les mains.

Ô mes anges gardiens ! Merci !..

Les jeunes filles se donnent la main et font, en chantant, le rondeau autour d'Antoinette ; arrivées à "Celle qui tous plaira le mieux" elles s'arrêtent.

ANTOINETTE, avec joie.

Mes anges gardiens, les voilà, je reconnais leurs voix.

JEANNE, à Antoinette.

Comment t'appelles-tu ?

ANTOINETTE.

Je m'appelle Antoinette.

JEANNE.

Eh bien ! Antoinette, il faut embrasser celle que tu aimes le mieux.

ANTOINETTE, avec émotion.

Mais alors... Mais alors... Il faut que je vous embrasse toutes.

LES JEUNES FILLES.

Embrasse-nous donc.

Antoinette les embrasse.

ANTOINETTE.

C'est vous qui avez fait tout cela pour moi, merci, mes belles demoiselles, merci !... Et maintenant, je retourne auprès de grand'mère.

BERTHE.

Va, ma chère Antoinette, mais reviens jeudi prochain.

LES JEUNES FILLES.

Oui, oui, reviens jeudi.

ANTOINETTE.

Merci encore. Grand'mère va être bien contente, et comme elle dit que les prières des pauvres vont au ciel, elle priera Dieu pour vous.

Elle prend son panier et elle fait une révérence.

Merci, mes belles demoiselles.

Elle va vers la droite, arrivée au fond, elle se retourne et elle envoie un long baiser aux jeunes filles, en répétant.

Merci.

BERTHE, à Antoinette.

À jeudi.

Elle se retourne vers les jeunes filles.

Et nous, mes amies, reprenons le rondeau.

Elles se donnent la main et elles se dirigent, en chantant, vers l'entrée de la campagne.

 


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