PROVERBE LXV.
1822
de CARMONTELLE.
À Paris, Chez Sébastien JORRY, vis à vs de la Comédie Française, Chez LE JAY, rue Saint Jacques, près celle des Mathurins.
Texte établi par Paul FIEVRE avril 2025
Publié par Paul FIEVRE mai 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 29/05/2025 à 23:50:02.
PERSONNAGES
MONSIEUR LEROND, veuf. Habit et veste brune à boutons d'or, perruque en bonnet.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR. Habit et veste à boutons d'or, couteau de chasse, perruque blonde à la brigadière, canne et chapeau.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE, nièce de M. de SAINT-MAUR. En robe rayée, manteau de gaze noire, bonnet en papillon.
DAME FRANÇOISE, gouvernante de M. Lerond. Robe d'indienne brune, grand bonnet et tablier de cuisine.
La scène est à Vitry, près Paris, chez Monsieur Lerond.
Extrait de PROVERBES DRAMATIQUES (...), Tome Quatrième, Paris, chez Sébastien Jorry, Le Jay Libraires, 1771. pp. 149-167.
LA ROBE DE CHAMBRE.
SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur Lerond, Monsieur de Saint-Maur.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR, en entrant.
Voilà le salon, apparemment?
MONSIEUR LEROND.
Oui ; n'est-il pas bien ?
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Fort bien, fort bien.
MONSIEUR LEROND.
J'ai là ma chambre à coucher de plain-pied au jardin, un cabinet, et tout ce qu'il me faut. Cela est un peu petit: mais je me tiens ici toute la journée ; et à la campagne...
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Votre maison est fort jolie, je vous assure.
MONSIEUR LEROND.
Nous avons dans ce village une assez bonne compagnie, et j'y passe six mois de l'année. J'ai sept petits appartements à donner, qui ne sont pas mal ; voulez-vous les voir ?
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Non, je n'ai pas le temps.
MONSIEUR LEROND.
Pour un homme veuf il n'en faut pas davantage ; n'est-ce pas ?
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Il y a bien des gens qui voudraient en avoir la moitié.
MONSIEUR LEROND.
Vous devriez venir passer comme cela quelque temps avec moi, et amener Mademoiselle votre nièce.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
C'est ce que je viens vous proposer.
MONSIEUR LEROND.
Tout de bon ? Voilà qui est agir en ami. Et quand viendrez vous ?
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Aujourd'hui.
MONSIEUR LEROND.
Vous badinez ?
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Non, vraiment ; nous sommes venus dîner chez Madame de Larue ; j'y ai laissé ma nièce, pour venir vous faire cette proposition.
MONSIEUR LEROND.
Il fallait venir dîner ici tout de suite.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Je ne voulais pas venir m'établir comme cela de but en blanc tout d'un coup, sans vous prévenir.
MONSIEUR LEROND.
Voilà une jolie manière, pour un ami de vingt-cinq ans, car il y a vingt-cinq ans que nous étions ensemble chez le procureur.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Il y en a vingt-huit, mon ami.
MONSIEUR LEROND.
Tant que cela ?
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Oui, vraiment.
MONSIEUR LEROND.
Écoutez donc, je crois que vous avez raison ; car je me suis marié neuf ans après : j'ai gardé ma femme onze ans, et il y a huit ans qu'elle est morte : ceci est vrai. Comme le temps passe !
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'on se porte bien ?
MONSIEUR LEROND.
Comme vous dites ; voilà le principal. Ah çà, je m'en vais prendre ma canne et mon chapeau, pour aller chercher Mademoiselle de l Épine.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Voilà une belle cérémonie ! Elle joue au whist ; je vous l'amènerai : faites vos affaires. [ 1 Whist : Sorte de jeu de cartes qui se joue à quatre personnes, deux contre deux ou à trois, avec un mort. [L]]
MONSIEUR LEROND.
Vous ne voulez pas ?
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Non, non.
MONSIEUR LEROND.
Mais c'est que cela serait plus honnête.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Voulez-vous faire des façons avec nous ?
MONSIEUR LEROND.
Vous savez bien que je n'en fais jamais.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Tenez-vous donc tranquille.
MONSIEUR LEROND.
Allons, puisque vous le voulez, je resterai pour donner des ordres à dame Françoise, afin que votre nièce soit bien.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Elle le sera toujours, dès qu'elle sera chez vous. Je vais la chercher.
MONSIEUR LEROND.
Allez, allez, je vous attends.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Bonjour, mon ami.
MONSIEUR LEROND.
Vous me faites réellement plaisir. Adieu.
Il appelle.
Dame Françoise, Dame Françoise !
SCÈNE II.
Monsieur Lerond, Dame Françoise.
DAME FRANÇOISE, apportant une robe de chambre.
Eh bien, me voilà, me voilà ; il ne faut pas crier si fort.
MONSIEUR LEROND.
Je ne vous savais pas si près.
DAME FRANÇOISE.
Oh ! Vous croyez toujours qu'on ne pense pas à vous. Allons, voulez-vous mettre votre robe de chambre à présent?
MONSIEUR LEROND.
Non, pas encore : mettez-la sur cette chaise.
DAME FRANÇOISE.
Pourquoi cela donc ?
MONSIEUR LEROND.
Parce que.... Où est Saint-Louis ?
DAME FRANÇOISE.
Vous savez bien que vous l'avez envoyé à Paris.
MONSIEUR LEROND.
Ah ! C'est vrai.
DAME FRANÇOISE.
Pourquoi ne mettez-vous pas votre robe de chambre aujourd'hui, vous qui aimez tant à être à votre aise ?
MONSIEUR LEROND.
Parce qu'il va me venir du monde.
DAME FRANÇOISE.
Du monde, du monde ! Cela ne vous coûte rien à vous de prier les gens. C'est donc pour souper ? Je n'ai rien.
MONSIEUR LEROND.
Il faudra bien que vous trouviez quelque chose ; car ce n'est pas pour un jour. Cette vitre est-elle raccommodée dans la chambre jaune ?
DAME FRANÇOISE.
Eh, mon dieu, non.
MONSIEUR LEROND.
Il faut aller chercher le vitrier.
DAME FRANÇOISE.
Saint-Louis ira quand il sera revenu. Qui est-ce qui vient donc loger ici ?
MONSIEUR LEROND.
Monsieur de Saint-Maur, etc....
DAME FRANÇOISE.
Ah ! Monsieur de Saint-Maur, à la bonne heure.
MONSIEUR LEROND.
Et sa nièce.
DAME FRANÇOISE.
Mademoiselle de l Épine ?
MONSIEUR LEROND.
Oui.
DAME FRANÇOISE.
Qu'est-ce que vous voulez faire de cela ? C'est une pie-grièche plus droite, plus dédaigneuse, plus glorieuse, plus sèche !
MONSIEUR LEROND.
Voilà comme vous êtes ; vous dites toujours du mal des gens que vous n'aimez pas. Qu'est-ce qu'elle vous a fait?
DAME FRANÇOISE.
À moi? Oh rien, je ne lui ai jamais parlé, et je ne lui parlerai jamais.
MONSIEUR LEROND.
Vous voilà toujours avec vos préventions.
DAME FRANÇOISE.
Mes préventions ? Et si c'était une demoiselle comme une autre, est-ce qu'elle serait venue à trente ans sans être mariée ? Moi, j'ai été mariée à dix-neuf; mais aussi, c'est que je ne faisais pas la sucrée comme elle.
MONSIEUR LEROND.
Allons, ne dites pas de ces choses-là.
DAME FRANÇOISE.
Oh ! Je n'aurai que faire de le dire, vous le verrez bien. Il semble qu'elle ne veuille pas des hommes, et elle croit qu'ils sont tous amoureux d'elle ; mais je n'en dis rien, ce n'est pas là mon affaire.
MONSIEUR LEROND.
Et qui est-ce qui vous a fait ces contes-là ?
DAME FRANÇOISE.
Des contes ? Ah pardi ! Demandez à Saint-Louis ; il vous dira si ce sont des contes.
MONSIEUR LEROND.
Saint-Louis ?
DAME FRANÇOISE.
Oui, il a servi Monsieur de Saint-Maur.
MONSIEUR LEROND.
Je le sais bien.
DAME FRANÇOISE.
Il n'est sorti de chez lui qu'à cause de cette belle demoiselle-là.
MONSIEUR LEROND.
Vous le croyez ?
DAME FRANÇOISE.
Eh pardi ! Demandez-le à lui-même ; il vous dira qu'un jour elle s'est plainte à Monsieur de Saint-Maur que Saint-Louis était amoureux d'elle, parce qu'il la regardait quand elle lui parlait. Monsieur de Saint-Maur a eu beau lui dire qu'elle se trompait, parce que le pauvre garçon est louche, comme vous savez ; elle n'en a voulu rien croire.
MONSIEUR LEROND.
Allons, allons.
DAME FRANÇOISE.
Et elle l'a fait sortir.
MONSIEUR LEROND.
Arrangez toujours la chambre jaune et la chambre rouge pour eux.
DAME FRANÇOISE.
Oh, Saint-Louis les arrangera quand il sera revenu : il faut que je songe à mon souper, moi.
MONSIEUR LEROND.
Allez-vous en donc ; car je crois que je les entends.
DAME FRANÇOISE.
Ah ! Je ne veux pas la voir tant seulement.
Elle sort.
MONSIEUR LEROND.
Les domestiques sont de drôles de gens ! Ils voient tout le monde avec envie, les pauvres malheureux !
SCÈNE III.
Mademoiselle de l'Épine, Monsieur de Saint-Maur, Monsieur Lerond.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Est-il là, Monsieur Lerond ?
MONSIEUR LEROND, allant à la porte.
Oui, oui, entrez ici.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Tenez, mon ami, voilà mademoiselle de l'Épine, ma nièce, qui est charmée que vous vouliez bien la recevoir.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE, faisant une révérence.
Monsieur, c'est bien de l'honneur pour moi....
MONSIEUR LEROND.
Vous vous moquez, mademoiselle ; vous êtes la nièce de mon ami, et quand vous ne la seriez pas, une personne de votre mérite est toujours sûre de faire grand plaisir. Je vous ai vue bien petite, mademoiselle.
Il veut l'embrasser.
Permettez-vous ?
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE, reculant.
Quoi, monsieur.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Elle est un peu scrupuleuse. Allons, allons, embrassez mon ami Lerond.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Mais...
MONSIEUR LEROND.
Il faut bien faire connaissance.
Il l'embrasse.
MADELOISELLE DE L'ÉPINE, s'essuyant le visage.
Mais en vérité, monsieur....
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Qu'est- ce que vous avez donc, ma nièce ?
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
C'est que monsieur m'a jeté du tabac dans l'oeil.
MONSIEUR LEROND.
Bon ! Je n'ai baisé que son oreille.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Cela ne sera rien.
MONSIEUR LEROND.
Il faut bien se faire à tout. Quand nous nous connaîtrons davantage, vous verrez que moi, je suis sans façons.
MADAMOISELLE DE L'ÉPINE.
Monsieur, il y a des choses que la pudeur ne permet pas.
MONSIEUR LEROND.
Quand on n'y entend pas de mal, je crois qu'on ne doit pas se formaliser..
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Non, non, c'est qu'elle ne sait pas comme vous êtes.
MONSIEUR LEROND.
Mademoiselle verra que je ne vais point par quatre chemins, moi : à quoi cela sert-il ? J'aime la franchise.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Il a raison.
MONSIEUR LEROND.
Je ne vous montre pas encore votre chambre, parce qu'elle n'est pas arrangée ; mais j'espère que vous en serez contente.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Monsieur, tout ceci me paraît très propre ; c'est la première chose que l'on doit désirer, et quand on la trouve, on est toujours bien.
MONSIEUR LEROND.
Écoutez donc, il y a encore une chose, c'est que les lits soient bons, et pour en être sûr, j'ai commencé par coucher dans tous mes lits pour les essayer.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Quoi, dans celui où je coucherai ?
MONSIEUR LEROND.
Oui, Mademoiselle, et c'est le meilleur de la maison.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Mais, Monsieur, quand on destine un logement à des femmes, il ne faudrait pas que des hommes y logeassent jamais.
MONSIEUR LEROND.
Bon ! Et qu'est-ce que cela fait ?
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Laissez la dire. Je m'en vais retourner chez Madame de Larue, à qui j'ai oublié de parler de quelque chose.
MONSIEUR LEROND.
Allez, allez, nous nous promènerons après dans mon jardin ; je vous ferai voir tous les fruits que j'aurai cette année.
MONSIEUR DE SAINT -MAUR.
Je reviens tout de suite.
SCÈNE IV.
Mademoiselle de l'Épine, Monsieur Lerond.
MONSIEUR LEROND.
Eh bien, Mademoiselle, vous ne vous asseyez pas ?
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Pardonnez-moi.
MONSIEUR LEROND.
Où voulez-vous donc vous asseoir ? Mettez-vous sur le canapé.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Effectivement, vis-à-vis d'un homme, cela serait décent !
MONSIEUR LEROND.
Pourquoi pas ?
Il veut la faire asseoir sur un canapé.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Mais finissez donc, Monsieur ; en vérité, ces manières-là ne me conviennent point du tout.
MONSIEUR LEROND.
Allons, allons, que de façons !
Il la fait asseoir.
N'êtes-vous pas mieux là que sur un fauteuil ? Je veux chez moi que l'on soit à son aise.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Mais c'est que s'il venait quelqu'un, en vérité...
MONSIEUR LEROND.
Eh bien, voyez le grand malheur ! Mais il ne viendra personne. Oh ! Quand j'ai des femmes chez moi, il faut qu'elles fassent tout ce que je veux déjà.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Tout ce que vous voulez ?
MONSIEUR LEROND.
Oui, je veux qu'elles y soient bien, qu'elles ne se gênent pas.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Cependant il y a des choses qui ne sont pas honnêtes.
MONSIEUR LEROND.
Bon, pas honnêtes ! Je ne me gêne pas non plus, moi.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
J'espère pourtant...
Monsieur Lerond veut s'asseoir sur le canapé.
Que voulez-vous donc faire ?
MONSIEUR LEROND.
M'asseoir à côté de vous.
MADEMOISELLE DE L'É????.
Non pas, s'il vous plaît, ou je vais m'en aller...
MONSIEUR LEROND.
Allons donc, vous faites l'enfant.
Il lui prend la main.
Écoutez-moi, j'ai une grâce à vous demander.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Lâchez ma main.
MONSIEUR LEROND.
Quand vous m'aurez promis....
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Je ne vous promets rien.
Elle retire sa main.
MONSIEUR LEROND.
Mais un petit moment.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Ôtez-vous de là ; je vous écouterai après.
MONSIEUR LEROND.
Bon ! Tenez, voilà ce que je veux vous dire. Du vivant de la défunte, elle s'asseyait toujours où vous êtes, toutes les après-dînées ; je l'aimais beaucoup ; je ne me suis jamais gêné avec elle ; je vous demande la même chose.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Quoi donc ?
MONSIEUR LEROND.
Que vous m'accordiez les libertés du mariage.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Mais, Monsieur, y pensez-vous ? Où mon oncle m'a-t-il amenée !
Elle veut se lever.
MONSIEUR LEROND.
Un moment donc ; quand vous me connaîtrez, vous ne vous fâcherez plus comme cela.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Je me fâcherai toujours.
MONSIEUR LEROND.
En vérité, je vous croyais plus raisonnable.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Monsieur, vous ne savez pas à qui vous avez affaire.
MONSIEUR LEROND.
Mais écoutez-moi ; votre vertu s'effarouche là de rien.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Comment de rien ?
MONSIEUR LEROND.
Oui, j'ai eu bien des femmes ici, et elles ne m'ont jamais refusé ce que je vous demande.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Il faut savoir quelles femmes c'étaient.
MONSIEUR LEROND.
De fort honnêtes femmes, très gaies, et qui n'y regardaient pas de si près.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
C'étaient des femmes qui aimaient les hommes, apparemment.
MONSIEUR LEROND.
Sûrement ; pourquoi pas ? À propos, on dit que vous vous piquez de les haïr ?
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Mais quand ils seront faits comme vous, je crois que j'aurai raison.
MONSIEUR LEROND.
Ah ! Mademoiselle, cela n'est pas honnête ce que vous dites là ; mais je veux que vous m'aimiez.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Cela sera bien difficile.
MONSIEUR LEROND.
Nous allons passer un peu de temps ensemble ; si ce n'était que pour deux ou trois jours, je ne vous presserais pas de m'accorder ce que je vous demande, et je me contraindrais ; mais j'espère que nous ferons une connaissance si intime, qu'à la fin vous ne me refuserez pas toujours.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Je vous réponds, Monsieur, que je ne resterai pas ici davantage, ou du moins seule avec vous.
MONSIEUR LEROND.
Où irez-vous ? Dans votre chambre ? Quand on est chez ses amis, il faut bien vivre avec eux.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Oui, avec ses amis, mais décemment du moins.
MONSIEUR LEROND.
Mais c'est-il plus décent avec un oncle qu'avec un autre ?
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Comment ! Avec un oncle ?
MONSIEUR LEROND.
Sans doute ; et je parie que Saint-Maur ne se gêne pas.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Vous avez là une jolie idée de lui et de moi !
MONSIEUR LEROND.
Mais tous les oncles sont de même avec leurs nièces, je crois.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Monsieur, quand on respecte les femmes, on n'a seulement pas cette pensée..
MONSIEUR LEROND.
C'est parce que je vous respecte, que je vous ai demandé cette permission-là sérieusement : car avec les autres, quand je leur disais : Mesdames, vous me permettez les libertés du mariage, elles riaient comme des folles, et il n'y avait pas plus de difficultés que cela. Je vous dis, si vous voulez, cela sera bientôt fait.
SCÈNE V.
Mademoiselle de l'Épine, Monsieur Lerond, Dame Françoise.
MONSIEUR LEROND.
Qu'est-ce qu'il y a, dame Françoise ?
DAME FRANÇOISE.
Monsieur, c'est le vitrier qui a passé par ici ; je l'ai appelé, et il a fini.
MONSIEUR LEROND.
C'est bon ; on lui paiera cela avec le reste.
DAME FRANÇOISE.
Mais, monsieur, est-ce que vous restez comme cela aujourd'hui ?
MONSIEUR LEROND.
Oui, j'ai demandé la permission à Mademoiselle, et elle ne veut pas.
DAME FRANÇOISE.
Je vous l'avais bien dit.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Qu'est-ce que vous voulez dire, ma bonne ?
DAME FRANÇOISE.
Je dis, Mademoiselle, que si j'étais de monsieur, je me moquerais de votre permission, et j'irais mon train.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Vous lui donnez là de jolis conseils !
DAME FRANÇOISE.
Mon dieu, mademoiselle, il ne faut pas tant faire la renchérie, j'aime mon maître, et je sais bien ce qu'il lui faut ; mais il l'a voulu ; je l'ai averti de tout ce qui arriverait.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Je suis bien aise du moins que vous me connaissiez.
DAME FRANÇOISE.
Pour moi, je ne m'en soucie point du tout.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE, en colère.
Vous êtes une impertinente.
Elle se lève.
SCÈNE VI.
Monsieur de Saint-Maur, Mademoiselle de l'Épine, Monsieur Lerond, Dame Françoise.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Eh bien, ma nièce, qu'est-ce que c'est que cette colère ? Qu'avez-vous donc ?
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Mon oncle, je veux sortir tout à l heure de cette maison-ci.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Mon ami, qu'est-ce que cela veut dire ?
MONSIEUR LEROND.
Moi, je n'y comprends rien.
DAME FRANÇOISE.
Allons, vous êtes trop bon, vous. Je m'en vais vous expliquer cela, monsieur de Saint-Maur.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Monsieur prétend que vous prenez avec moi des libertés....
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Moi ?
DAME FRANÇOISE.
Oui ; eh bien, où serait le mal avec sa nièce ? Il aurait raison ; et si j'avais un oncle, je ne voudrais pas qu'il se gênât avec moi.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Expliquez-moi donc....
DAME FRANÇOISE.
Tenez, Monsieur de Saint-Maur, monsieur se met toujours en robe de chambre quand il est chez lui ; voilà la sienne que j'ai apportée tantôt ; il n'a pas voulu la mettre, parce qu'il m'a dit qu'il lui venait du monde : moi je sais que cela le gêne.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Eh bien ?
MONSIEUR LEROND.
Eh bien, voilà tout ; elle dit vrai.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Non, ce n'est pas cela.
MONSIEUR LEROND.
Pardonnez-moi, Mademoiselle ; je vous ai demandé les libertés du mariage.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR, riant.
Les libertés du mariage?
MONSIEUR LEROND.
Oui.
MADEMOISELLE DE L'ÉP???.
Vous voyez bien qu'il en convient.
MONSIEUR LEROND.
Parbleu, sans doute.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Qu'est-ce que vous vouliez dire ?
MONSIEUR LEROND.
Eh ! Qu'elle me permît de me mettre à mon aise, en robe de chambre. Il me semble que cela se dit comme cela.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Pas toujours.
MONSIEUR LEROND.
Pour moi, c'est ma manière.
MADEMOISELLE DE L'ÉPINE.
Quoi, c'était là ce que vous vouliez dire ?
MONSIEUR LEROND.
Oui, Mademoiselle ; qu'est- ce que vous aviez donc entendu ?
MADEMOISELLE DE L'ÉP???.
Rien, Monsieur.
DAME FRANÇOISE.
On ne se fâche pas pour rien.
MONSIEUR LEROND.
Dites donc ce que vous aviez entendu.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Allons, allons voir votre jardin.
MONSIEUR LEROND.
Je le veux bien, si cela convient à Mademoiselle.
DAME FRANÇOISE.
Oui ; mais mettez toujours votre robe de chambre, et moquez-vous du qu'en dira-t-on.
MONSIEUR LEROND.
Non, je ne veux pas.
MONSIEUR DE SAINT-MAUR.
Allons, ne faites point de façons.
Il sort avec Mademoiselle de l'Épine.
MONSIEUR LEROND.
Puisque vous le voulez...
DAME FRANÇOISE, lui donnant sa robe de chambre.
Vous voyez bien que j'avais raison de vous dire que c'était une pie-grièche : nous avions bien affaire de l'avoir ici ! Mais vous n'en faites jamais qu'à votre tête, malgré tout ce que je vous dis. [ 2 Pie-grièche : Fig. Se dit d'une femme méchante, acariâtre. [L]]
MONSIEUR DE SAINT-MAUR, dehors.
Eh bien, venez-vous ?
MONSIEUR LEROND.
Oui, oui, me voilà.
Ils sortent.
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Notes
[1] Whist : Sorte de jeu de cartes qui se joue à quatre personnes, deux contre deux ou à trois, avec un mort. [L]
[2] Pie-grièche : Fig. Se dit d'une femme méchante, acariâtre. [L]

