LA ROSE ROUGE

QUARANTE-TROISÈME PROVERBE.

Trois livres le Volume.

M. DCC. LXXI. Avec Approbation et Privilège du Roi.

de CARMONTELLE.

À PARIS, chez Sébastien JORRY, vis à vis le Comédie Française, chez Le JAY, rue Saint Jacques, près celle des Mathurins.


Texte établi par Paul FIEVRE mai 2021.

Publié par Paul FIEVRE juin 2021.

© Théâtre classique - Version du texte du 30/11/2021 à 23:52:53.


PERSONNAGES

MONSIEUR BROSSART, Maître Peintre. Veste noire, redingote, jarretières noires, col noir, mauvaise perruque, mauvais chapeau, une pipe.

MADAME BROSSART, En casaquin d'indienne, bonnet rond, avec un tablier à carreaux.

MONSIEUR VINOT, Cabaretier. Habit, veste brune, à boutons plats, perruque blonde, courte, grand chapeau uni.

BERTRAND, Garçon Cabaretier. Veste grise, bonnet de laine rouge et noir, avec un tablier de grosse toile.

La Scène est chez Monsieur Brossart, dans la Chambre où il travaille.

Texte extrait de "Proverbes dramatiques...", Louis de Carmontelle, Paris : Jorry, Lejay, 1774. pp. 44-75.


LA ROSE ROUGE

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur Brossart, Madame Brossart.

MONSIEUR BROSSART, tenant une pipe de tabac.

Pourquoi ne veux-tu pas mettre des carottes dans notre soupe ? Toujours des navets, des navets ! Dis-moi donc une raison ?

MADAME BROSSART.

Parce que la fruitière ne veut pas m'en donner.

MONSIEUR BROSSART.

Pourquoi cela ?

MADAME BROSSART.

Parce qu'elle n'en a pas.

MONSIEUR BROSSART.

Elle n'en a pas ?

MADAME BROSSART.

Non, et elle dit qu'elle ne veut point s'en charger, parce que les pratiques ne les aiment pas.

MONSIEUR BROSSART.

Je les aime moi. Il faut aller ailleurs.

MADAME BROSSART.

Mais, je n'ai pas d'argent, et elle me fait crédit.

MONSIEUR BROSSART.

Ah, de l'argent, de l'argent ! La voilà, toujours de l'argent ! Ce n'est pas de l'argent qu'il faut demander, c'est des carottes.

MADAME BROSSART.

Tu ne veux pas me donner d'argent, parce que tu ne sais pas en gagner.

MONSIEUR BROSSART.

Je ne sais pas en gagner ; je ne suis pas Maître Peintre ? Dis donc le contraire.

MADAME BROSSART.

Pardi ! Je le sais bien que tu l'es, puisque c'est avec ma dot que tu as été reçu. Mais qu'est-ce que tu sais faire ?

MONSIEUR BROSSART.

Tout ce qu'on me demande.

MADAME BROSSART.

Oui, tu n'as pas toujours des disputes avec les gens pour qui tu travailles ?

MONSIEUR BROSSART.

Parce qu'ils changent d'avis ; est-ce ma faute à moi ? Les plus habiles gens sont exposés à cela.

MADAME BROSSART.

Mais, du moins, ils ont de l'ouvrage, et toi tu n'en as pas ; je suis bien malheureuse de t'avoir épousé.

MONSIEUR BROSSART.

Sais-tu que c'est bien de l'honneur que je t'ai fait ; sans moi, tu n'aurais jamais été la femme d'un homme d'épée.

MADAME BROSSART.

Ah oui, voilà un bel homme ! Où est le profit ?

MONSIEUR BROSSART.

Ne t'embarrasse pas, j'aurai bientôt de l'ouvrage.

MADAME BROSSART.

Et comment cela ?

MONSIEUR BROSSART.

Tu sais bien ce cabaretier qui vient de s'établir à côté de chez nous ?

MADAME BROSSART.

Qui, Monsieur Vinot ?

MONSIEUR BROSSART.

Oui, il m'a dit ce matin, Monsieur Brossart, j'irai vous voir tantôt, j'aurai affaire à vous ; je parie que c'est pour avoir une enseigne.

MADAME BROSSART.

Saurais-tu lui en faire une ?

MONSIEUR BROSSART.

Si je le saurai ?... Assurément, j'y ai déjà pensé, et je veux en faire une belle, qui me donnera bien des pratiques, quand on la verra.

MADAME BROSSART.

Je le souhaite ; mais s'il vient, il faut qu'il te trouve à travailler, du moins.

MADAME BROSSART.

Oui, tu as raison, je m'en vais délayer du rouge que j'ai là.

MADAME BROSSART.

Et en as-tu, une enseigne ?

MONSIEUR BROSSART.

Oui, j'ai celle que j'avais faite pour ce limonadier, qui n'en a pas voulu et que j'ai effacée.

MADAME BROSSART.

À la bonne-heure. Je crois voir Monsieur Vinot qui vient.

MONSIEUR BROSSART.

Allons, donne-moi le pot au rouge.

MADAME BROSSART.

Tiens, le voilà.

MONSIEUR BROSSART.

De l'eau, de l'eau.

MADAME BROSSART.

Elle est à côté de toi.

MONSIEUR BROSSART.

C'est bon, va-t-en ; il ne faut pas que les femmes soient témoins, quand les hommes parlent d'affaires.

MADAME BROSSART.

Je m'en vais au-devant de Monsieur Vinot, pour le faire entrer.

MONSIEUR BROSSART.

Oui, dis lui que je suis très occupé.

MADAME BROSSART.

Ne t'embarrasse pas.

SCÈNE II.

MONSIEUR BROSSART, délayant du rouge.

On ne paye plus les talents à présent : cependant il ne faut pas avoir l'air chagrin. Chantons un peu pour nous égayer.

Il chante.

Vaste mer, dont le calme perfide  [ 1 "Vaste mer ..." est une Chanson de Louis Lemaire (1693?-1750?) de 1750.]

Séduit les Mortels ambitieux,

Crois-tu, sur la plaine liquide,

Que j'affronte mille périls affreux ?

SCÈNE III.
Monsieur Brossart, Monsieur Vinot.

MONSIEUR VINOT.

Mon voisin, vous voulez bien que je vienne vous voir ?

MONSIEUR BROSSART, chantant.

5   Non, non, non, non, charmé...

MONSIEUR VINOT.

Comment ! Non, non ; pourquoi donc ?

MONSIEUR BROSSART.

Ah, c'est vous, mon voisin ?

MONSIEUR VINOT.

Oui vraiment, vous disiez non, non.

MONSIEUR BROSSART.

C'est que je chantais ; parce que, quand on est appliqué comme cela quelquefois... Enfin, vous vous portez bien ?

MONSIEUR VINOT.

À vous servir de tout mon coeur ; et vous ?

MONSIEUR BROSSART.

Vous voyez, comme cela, à travailler.

MONSIEUR VINOT.

On dit que vous êtes fort occupé ; cependant je viens vous demander de me faire un plaisir.

MONSIEUR BROSSART.

Vous n'avez qu'à dire, mon voisin ; pour vous, je quitterai tout.

MONSIEUR VINOT.

C'est bien honnête à vous ; mais c'est que je vous dirai une chose ; je n'ai point encore d'enseigne, et cela est nécessaire ; quoiqu'on dise qu'à bon vin, il ne faut point de bouchon.

MONSIEUR BROSSART.

Non ; mais tout le monde ne sait pas cela. Hé bien, je vous ferai une enseigne. Voyons un peu : qu'est-ce que vous voudriez, vous n'avez qu'à dire ?

MONSIEUR VINOT.

Je ne sais si vous approuverez mon idée ; mais je voudrais mettre au Lion d or.

MONSIEUR BROSSART.

Si vous me demandez mon avis, franchement, là, je dirai ce que je pense.

MONSIEUR VINOT.

Hé bien, voyons.

MONSIEUR BROSSART.

J'aimerais mieux mettre, à la Rose rouge.

MONSIEUR VINOT.

Tout ce que vous voudrez ; mais pour la Rose rouge, je n'en veux point.

MONSIEUR BROSSART.

Que voulez-vous donc ?

MONSIEUR VINOT.

Je veux absolument un lion d'or ; parce qu'on dit, où vas-tu ? Au Lion d or. D'où viens-tu ? Du Lion d or. Où irons-nous ? Au Lion d or. Où y a-t-il de bon vin ? Au Lion d or. Où...

MONSIEUR BROSSART.

Voilà bien de l'or dans tout cela. Est-ce qu'on ne dirait pas tout de même, à la Rose rouge, de la Rose rouge ?...

MONSIEUR VINOT.

Enfin c'est mon idée, que voulez-vous ?

MONSIEUR BROSSART.

C'est juste, il faut vous contenter. Cela sera plus cher ; mais c'est égal.

MONSIEUR VINOT.

Plus cher ?

MONSIEUR BROSSART.

Sans doute.

MONSIEUR VINOT.

Mais, combien encore ?

MONSIEUR BROSSART.

Un Lion d or ? Voyons... Cela ne peut pas vous venir à plus ni moins, que dix-huit francs.

MONSIEUR VINOT.

Dix-huit francs ? C'est bien cher.

MONSIEUR BROSSART.

Oui ; voilà pourquoi je vous proposais la Rose rouge, qui est une affaire de douze francs : c'est pour votre bien ; car, moi, vous sentez...

MONSIEUR VINOT.

Oui, cela fait une différence de six francs, est-ce que vous ne pourriez pas faire quelque chose pour moi, là, diminuer un peu ?

MONSIEUR BROSSART.

Si vous voulez faire un marché avec moi, par lequel vous me donnerez votre vin à douze sols, pour dix sols, je ne vous ferai payer que quinze francs.

MONSIEUR VINOT.

Mais mon vin à douze sols est d'une meilleure qualité, que celui à dix ; et celui à dix est très bon. Je vous en donnerai trente bouteilles excellentes.

MONSIEUR BROSSART.

Non, je veux de celui à douze sols.

MONSIEUR VINOT.

Mais trente bouteilles à douze, cela fera toujours dix-huit francs.

MONSIEUR BROSSART.

Cela ne fera que quinze francs, si je ne les prends que pour dix sols la bouteille.

MONSIEUR VINOT.

Allons, allons, nous nous accommoderons, ne vous embarrassez pas ; puisque vous le voulez, je vous donnerai du vin à douze.

MONSIEUR BROSSART.

Je compte bien sur cela, mais quand aurai-je mon vin ?

MONSIEUR VINOT.

Tout à l heure, si vous voulez ; mais quand aurai-je mon enseigne ?

MONSIEUR BROSSART.

Je vais y travailler dans l'instant ; envoyez-moi le vin ; mais du vin à douze.

MONSIEUR VINOT.

Vous allez l'avoir. Adieu, mon voisin.

MONSIEUR BROSSART.

Adieu, mon voisin. Je ne vous reconduis pas, pour perdre moins de temps.

MONSIEUR VINOT.

Point de cérémonie entre voisins, sans cela, je ne viendrais pas vous voir ; et j'aime beaucoup à voir peindre : ainsi vous voyez bien que...

MONSIEUR BROSSART.

Allons, allons ; je m'en vais donc travailler.

MONSIEUR VINOT.

C'est bon ; je m'en vais vous envoyer votre vin. Adieu.

MONSIEUR BROSSART.

Adieu, adieu. À douze toujours.

SCÈNE IV.

MONSIEUR BROSSART, se mettant à travailler.

Il peint une Rose rouge.

Quelle diable de fantaisie de vouloir un lion d'or. Ah ! Je t'en réponds ; tu auras... tu auras... un lion d'or ! Pourvu qu'il m'envoie du vin toujours. Allons, allons ; qu'importe, quand le vin sera une fois ici, je ne le rendrai pas.

SCÈNE V.
Monsieur Brossart, Madame Brossart, sans voir ce que peint Monsieur Brossard.

MADAME BROSSART.

Eh bien ! Vas-tu lui faire une enseigne ?

MONSIEUR BROSSART.

Oui, j'y travaille.

MADAME BROSSART.

Et combien te donnera-t-il ?

MONSIEUR BROSSART.

Quinze francs.

MADAME BROSSART.

Tant mieux ; car j'attends après cet argent-là, pour acheter bien des choses.

MONSIEUR BROSSART.

Ah, tu attendras longtemps.

MADAME BROSSART.

Comment, est-ce qu'il ne te payera pas tout de suite ?

MONSIEUR BROSSART.

Si fait, mais il nous donnera du vin, au lieu d'argent.

MADAME BROSSART.

Du vin, du vin, tu ne penses qu'à boire.

MONSIEUR BROSSART.

Et toi, tu n'aimes que l'argent.

MADAME BROSSART.

C'est qu'avec de l'argent, on achète ce que l'on veut.

MONSIEUR BROSSART.

Oui, mais c'est que j'aurai trente bouteilles de vin à douze sols, cela fait dix-huit francs, au lieu de quinze.

MADAME BROSSART.

J'aimerais mieux de l'argent.

MONSIEUR BROSSART.

Il ne nous en aurait pas donné, tout à l heure, peut-être, au lieu que nous serons payés tout de suite, quitte à revendre du vin.

MADAME BROSSART.

Ah ! Tu y mettras bon ordre ; tu le boiras ?

MONSIEUR BROSSART.

Peut-être. Tiens ; il y a là quelqu'un à la porte.

MADAME BROSSART.

Qu'est-ce qui est là ?

SCÈNE VI.
Monsieur Brossart, Madame Brossart, Bertrand, avec un panier rempli de bouteilles de vin.

BERTRAND.

N'est-ce pas ici où demeure Monsieur Brossart ?

MADAME BROSSART.

Oui, mon ami.

BERTRAND.

C'est que voilà vingt bouteilles de vin que Monsieur Vinot lui envoie.

MONSIEUR BROSSART.

Ah, c'est bon : mais il en faut trente.

BERTRAND.

Je vais en rapporter encore dix.

MONSIEUR BROSSART.

Tiens, prends le panier, et porte le vin à la cave.

MADAME BROSSART.

Oui, oui, vous n'avez qu'à m'attendre ici, mon Garçon, je vais vous rendre le panier.

BERTRAND.

C'est bon, Madame.

SCÈNE VII.
Monsieur Brossart, Bertrand, regardant peindre.

MONSIEUR BROSSART.

Est-il bon, ce vin-là ?

BERTRAND.

Oui, Monsieur, c'est tout ce que nous avons de meilleur. D'abord, Monsieur, nous ne pourrions pas vous en donner d'autre, parce que nous n'en avons que d'une sorte.

MONSIEUR BROSSART.

Oui, mais il est bien cher ?

BERTRAND.

Non, Monsieur, on ne vous le fera pas payer plus cher qu'à un autre.

MONSIEUR BROSSART.

Mais, au contraire, je veux bien l'avoir à meilleur marché.

BERTRAND.

Monsieur, tout le monde le paye dix sols.

MONSIEUR BROSSART.

Dix sols !... Et vous n'en avez pas de plus cher ?

BERTRAND.

Non, Monsieur, il est tout du même prix.

MONSIEUR BROSSART.

Ah, ah, c'est bon à savoir.

SCÈNE VIII.
Monsieur Brossart, Madame Brossart, Bertrand.

MADAME BROSSART, rapportant le panier.

Tenez, Garçon, voilà votre panier.

BERTRAND.

C'est bon.

MONSIEUR BROSSART.

Vous allez rapporter le reste ?

BERTRAND.

Oui, Monsieur, tout à l heure.

MADAME BROSSART.

Faites bien nos compliments à Monsieur Vinot.

BERTRAND.

Je n'y manquerai pas, Madame.

SCÈNE IX.
Monsieur Brossart, Madame Brossart.

MADAME BROSSART, regardant peindre.

Eh bien, tu fais encore une rose rouge ?

MONSIEUR BROSSART.

Oui, je voudrais bien savoir ce que cela te fait.

MADAME BROSSART.

Moi, rien ; mais c'est que je ne t'ai jamais vu faire autre chose ; et puis ce sont des disputes, et l'ouvrage te reste.

MONSIEUR BROSSART.

Celui-ci ne me restera pas, je t'en réponds.

MADAME BROSSART.

Est-ce que Monsieur Vinot t'a demandé une rose rouge ?

MONSIEUR BROSSART.

Non, il voulait un lion d'or.

MADAME BROSSART.

Et pourquoi donc faire une rose rouge ?

MONSIEUR BROSSART.

C'est que je n'ai que du rouge.

MADAME BROSSART.

Il fallait lui faire un lion rouge, du moins.

MONSIEUR BROSSART.

Je n'en sais pas faire.

MADAME BROSSART.

Ah ; cela est différent. Je crois que tu ne sais faire que des roses. Et comment feras-tu ?

MONSIEUR BROSSART.

Je m'en vais écrire en bas, au Lion d or.

Il écrit au Lion d'or.

MADAME BROSSART, levant les épaules.

C'est bien imaginé !

MONSIEUR BROSSART.

Sans doute.

SCÈNE X.
Monsieur Brossart, Madame Brossart, Monsieur Vinot, apportant le reste du vin.

MONSIEUR VINOT.

Peut-on entrer ?

MADAME BROSSART.

Ah, c'est Monsieur Vinot.

MONSIEUR VINOT.

Oui, j'apporte le reste de votre vin.

MADAME BROSSART.

Quoi, vous-même ?

MONSIEUR VINOT.

Parbleu me voilà bien malade !

MADAME BROSSART.

Donnez-moi, je m'en vais le serrer.

MONSIEUR VINOT.

Je le porterai avec vous, si vous voulez, ma voisine.

MADAME BROSSART.

Non, non ; ne vous donnez pas cette peine-là. Je vais revenir.

SCÈNE XI.
Monsieur Brossart, Monsieur Vinot.

MONSIEUR VINOT.

Elle est jolie la voisine.

MONSIEUR BROSSART.

Ah, comme cela. Vous avez bien de la bonté.

MONSIEUR VINOT.

Et notre ouvrage, cela avance-t-il ?

MONSIEUR BROSSART.

Oui, cela ne sera pas long à présent.

MONSIEUR VINOT.

Ah, voyons, voyons.

Il s'avance et regarde.

Comment ! C'est une rose rouge ?

MONSIEUR BROSSART.

Oui.

MONSIEUR VINOT.

Mais nous sommes convenus que vous me feriez un lion d'or.

MONSIEUR BROSSART.

Oui, vous ; aussi ai-je mis au bas au Lion d or.

MONSIEUR VINOT.

Mais il y a une rose rouge.

MONSIEUR BROSSART.

Qu'est-ce que cela fait ? On lira toujours au Lion d or.

MONSIEUR VINOT.

Et ceux qui ne savent pas lire ?

MONSIEUR BROSSART.

Tant pis pour eux.

MONSIEUR VINOT.

Ma foi, je ne prendrai pas cette enseigne-là.

MONSIEUR BROSSART.

Vous la prendrez.

MONSIEUR VINOT.

Vous voyez bien que vous vous condamnez vous-même, en mettant au Lion d or au-dessous d'une rose rouge.

MONSIEUR BROSSART.

Oui, mais vous voyez je suis honnête homme du moins, je ne vous fais pas accroire une chose pour une autre, je ne me cache pas moi, et je vous donne deux choses pour une, le lion et la rose, je ne suis pas comme vous.

MONSIEUR VINOT.

Comme moi ? Qu'est-ce que vous voulez dire ?

MONSIEUR BROSSART.

Que vous me donnez du vin à dix, pour du vin à douze.

MONSIEUR VINOT.

Cela n'est pas vrai.

MONSIEUR BROSSART.

C'est très vrai, mais je ne me fâche pas ; parce que vous n'en avez pas d'autre.

MONSIEUR VINOT.

Je n'en ai pas d'autre ?

MONSIEUR BROSSART.

Sûrement ; car votre garçon me l'a dit.

MONSIEUR VINOT.

Il vous l'a dit ? Il a tort.

MONSIEUR BROSSART.

Non ; il a dit ce qu'il savait.

MONSIEUR VINOT.

Eh bien, si vous n'en voulez pas, vous n'avez qu'à le rendre.

MONSIEUR BROSSART.

Non, je ne vous fais pas de chicane. Je le prendrai ; si vous en aviez d'autre, cela serait différent.

MONSIEUR VINOT.

Je garderai mon vin, et vous garderez votre enseigne.

MONSIEUR BROSSART.

Au contraire, je prendrai votre vin, et vous prendrez mon enseigne.

MONSIEUR VINOT.

Cela ne sera pas.

MONSIEUR BROSSART.

Cela sera.

MONSIEUR VINOT.

Je m'en vais le reprendre.

MONSIEUR BROSSART.

Je vous en empêcherai bien.

MONSIEUR VINOT.

Nous verrons.

MONSIEUR BROSSART.

Oui, nous verrons.

Ils veulent se battre.

SCÈNE XII.
Monsieur Brossart, Madame Brossart, Monsieur Vinot.

MADAME BROSSART, se mettant entre deux.

Eh bien, eh bien ; qu'est-ce que vous avez donc ?

MONSIEUR VINOT.

Ah ! Je m'en rapporte à Madame Brossart.

MONSIEUR BROSSART.

Je le veux bien.

MADAME BROSSART.

Voyons ; de quoi vous plaignez-vous ?

MONSIEUR VINOT.

Je lui ai demandé un lion d'or, et il me fait une rose au lieu d'un Lion.

MADAME BROSSART.

Mais ce n'est pas sa faute.

MONSIEUR VINOT.

Comment ? Il l'a fait exprès, il pouvait bien faire un Lion.

MADAME BROSSART.

Non.

MONSIEUR VINOT.

Pourquoi ?

MADAME BROSSART.

C'est qu'il n'en sait pas faire, il ne sait faire que des roses, et il n'avait que du rouge.

MONSIEUR BROSSART.

Pourquoi dire cela ?

MADAME BROSSART.

C'est que c'est vrai ; ainsi, mon voisin, vous voyez bien qu'il ne pouvait pas mieux faire.

MONSIEUR VINOT.

En ce cas-là, il faut qu'il me rende mon vin.

MONSIEUR BROSSART.

Je suis plus raisonnable que lui, car je veux bien de son vin.

MONSIEUR VINOT.

Parbleu, je le crois bien.

MONSIEUR BROSSART.

Vous le croyez bien ?

MONSIEUR VINOT.

Sans doute.

MONSIEUR BROSSART.

Mais, si je voulais, je vous obligerais à me donner du vin à douze, puisque nous en sommes convenus.

MONSIEUR VINOT.

Convenus ?

MADAME BROSSART.

C'est-il vrai ?

MONSIEUR VINOT.

Mais, comme cela.

MONSIEUR BROSSART.

Vous n'en avez qu'à dix, vous ne pouvez pas faire mieux, je m'en contente.

MADAME BROSSART.

C'est bien raisonnable, soyez de même.

MONSIEUR VINOT, à Madame Brossart.

Je ne demande pas mieux. Ce sera à cause de vous toujours.

MONSIEUR BROSSART.

Comme vous voudrez.

MADAME BROSSART.

Mais, mon mari, c'est fort honnête.

MONSIEUR BROSSART.

Oui, pour toi.

MONSIEUR VINOT.

C'est à une condition.

MONSIEUR BROSSART.

Voyons.

MONSIEUR VINOT.

C'est, puisque vous avez fait une rose, que vous effacerez l'écriture du Lion d or.

MONSIEUR BROSSART.

Mais c'est un changement qui me donnera de la peine.

MADAME BROSSART.

Ah ! mon ami, il faut faire cela.

MONSIEUR BROSSART.

Je le voudrais de tout mon coeur, mais...

MADAME BROSSART.

Pourquoi ne le feriez-vous pas ?

MONSIEUR BROSSART.

C'est qu'il ne me reste pas de couleur du tout, j'ai employé tout ce que j'avais.

MONSIEUR VINOT.

Vous n'avez qu'à en acheter.

MONSIEUR BROSSART.

Ah, si vous voulez me donner de l'argent pour cela, à la bonne-heure.

MADAME BROSSART.

C'est juste.

MONSIEUR VINOT.

Non parbleu ; c'est bien assez de vous avoir donné mon vin. Je vais emporter mon enseigne, et je la ferai corriger par un autre.

Il prend l'enseigne.

MONSIEUR BROSSART.

Comme vous voudrez.

MONSIEUR VINOT.

Adieu, ma voisine.

MADAME BROSSART.

Adieu, mon voisin.

MONSIEUR VINOT.

Vous êtes une honnête femme vous, mais pour votre mari...

MONSIEUR BROSSART.

Allons, allons, je crois que nous n'avons rien à nous reprocher, Monsieur Vinot.

Ils s'en vont.

Explication du Proverbe : 43. Qui dit ce qu'il fait, qui donne ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas obligé à davantage.

 


Notes

[1] "Vaste mer ..." est une Chanson de Louis Lemaire (1693?-1750?) de 1750.

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