PROVERBE LXVI.
1822
de CARMONTELLE.
À Paris, Chez DELONGCHAMPS, libraire, rue de la Feuillade, n°2, près de la Place des Victoire.
De l'IMPRIMERIE DE PLASSAN, rue de Vaugirard, n°15, derrière l'Odéon.
Texte établi par Paul FIEVRE avril 2025
Publié par Paul FIEVRE mai 2025
© Théâtre classique - Version du texte du 29/05/2025 à 23:50:02.
PERSONNAGES
MADAME DE LA TASSE, limonadière. Robe jaune, bonnet et coiffe noire.
MADEMOISELLE CÉCILE, fille de Mme de la Tasse. Robe couleur de rose, rayée, petit bonnet, tablier vert.
MONSIEUR DUPONT, écrivain, pas encore juré-expert. Habit gris, petit galon d'argent, épée et chapeau.
MONSIEUR DUCROC. En frac rouge à boutons d'or, épée, chapeau sur la tête, et col noir.
MONSIEUR DUCORNET. Habit vert, petit galon d'or, épée et chapeau sur la tête.
MONSIEUR DUTROUILLET, Habit cannelle à boutons d'argent, veste bleue, boutons d'or, cheveux en queue, épée et chapeau, tous deux mis niaisement.
LOUIS, garçon cafetier. Veste brune et tablier.
La scène est dans le café de Mine de la Tasse, porte Saint-Michel, à Paris.
Extrait de PROVERBES DRAMATIQUES (...), Tome Quatrième, Paris, chez Sébastien Jorry, Le Jay Libraires, 1822. pp. 169-200.
LE SOT ET LES FRIPONS.
SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur Dupont, Louis.
MONSIEUR DUPONT.
Eh bien, Louis, Mademoiselle Cécile a-t-elle paru aujourd'hui ?
LOUIS.
Non, monsieur, pas encore ; vous savez bien qu'elle ne descend jamais que l'après-midi.
MONSIEUR DUPONT.
Il est vrai, mais c'est que je suis fort inquiet.
LOUIS.
Pourquoi donc ?
MONSIEUR DUPONT.
Parce qu'hier au soir il m'a paru qu'elle avait du chagrin.
LOUIS.
Je ne sais pas pourquoi, car elle devrait être bien aise, au contraire.
MONSIEUR DUPO??.
Bien aise ?
LOUIS.
Oui, car je crois que nous irons bientôt à la noce.
MONSIEUR DUPONT.
A la noce ! Et de qui ?
LOUIS.
Eh pardi, d'elle-même.
MONSIEUR DUPO??.
On la marie ?
LOUIS.
Oui, vraiment ; j'ai entendu parler de cela tout bas, mais il n'en faut rien dire.
MONSIEUR DUPO??.
Voilà pourquoi elle était si triste hier. Nous sommes bien malheureux !
LOUIS.
Est-ce que vous l'aimez !
MONSIEUR DUPONT.
Ah, sûrement, je l'aime !
LOUIS.
Pourquoi ne l'avez-vous pas demandée en mariage ? Je suis bien sûr que Madame de La Tasse, sa mère, vous l'aurait donnée.
MONSIEUR DUPONT.
Tu le crois, Louis ?
LOUIS.
Pour cela, oui ; elle l'aurait bien donnée à Monsieur Ducroc, s'il ne s'y était pas pris trop tard.
MONSIEUR DUPONT.
Quoi ! Ce fripon qui vient souvent ici avec Ducornet ? [ 1 Fripon : Celui, celle qui vole adroitement, par des ruses plutôt encore que par des actes manuels. [L]]
LOUIS.
Oui. Je ne sais pas si c'est un fripon, Madame de la Tasse ne le croit pas, toujours.
MONSIEUR DUPONT.
Tout le monde le connaît pour cela, ainsi que Ducornet.
LOUIS.
En ce cas-là, je suis bien aise qu'il n'épouse pas Mademoiselle Cécile. Tenez, la voilà ; vous pourrez lui parler.
MONSIEUR DUPONT.
Oui, mais si sa mère....
LOUIS.
Elle ne vient peut- être pas encore. Je vais me tenir auprès de la porte, et je chanterai quand elle paraîtra.
SCÈNE II.
Mademoiselle Cécile, Monsieur Dupont, Louis.
LOUIS.
Entrez, entrez, Mademoiselle, voilà Mademoiselle Dupont qui vous attend.
MADEMOISELLE CÉCILE, troublée.
Monsieur Dupont ?
MONSIEUR DUPONT.
Oui, Mademoiselle, je suis au désespoir de ce que je viens d'apprendre.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Ah ! Mon Dieu, cela n'est que trop vrai. Je n'ai pu vous rien dire hier à cause de ma chère mère, mais vous avez dû voir combien j'étais fâchée.
MONSIEUR DUPONT.
Aussi ai-je été très inquiet, mais je ne me croyais pas aussi malheureux que je le suis.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Ah ! Dites que nous le sommes, mais il faut que je m'asseye, car ma chère mère va venir.
MONSIEUR DUPONT.
Louis nous avertira. Quoi, vous croyez que rien ne pourrait rompre ce mariage ?
MADEMOISELLE CÉCILE.
Il n'y a pas d'apparence, car mon prétendu arrive aujourd'hui.
MONSIEUR DUP???.
Et qui est-il ?
MADEMOISELLE CÉCILE.
Il s'appelle Monsieur Dutrouillet, et il est de Poissy, où son père a une charge dans les boeufs, à ce qu'on dit.
MONSIEUR DUPONT.
Si j'avais pu prévoir qu'on eût dû vous marier sitôt, je me serais proposé à madame votre mère, peut-être m'aurait-elle accepté. Quelle différence ! Mais si je lui parlais, à madame.....
MADEMOISELLE CÉCILE.
Il n'est plus temps, Monsieur Dupont.
MONSIEUR DUP???.
Elle sait mon talent pour les écritures, je compte me faire recevoir bientôt écrivain juré-expert aux vérifications ; tout cela ferait peut- être...
MADEMOISELLE CÉCILE.
Elle trouve déjà Monsieur Dutrouillet charmant, et elle ne l'a jamais vu.
MONSIEUR DUPONT.
Elle sait que j'ai hérité de mon oncle, qui demeurait à la place de Sorbonne, et qui venait toujours ici, Monsieur de la Forêt.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Quoi, c'était votre oncle ?
MONSIEUR DUPONT.
Oui, vraiment, frère aîné de mon père.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Elle l'aimait beaucoup, je crois qu'il l'appelait sa commère.
MONSIEUR DUPONT.
Sans doute, c'est cela même.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Eh bien, vous croyez ?...
LOUIS, chante.
La Bourbonnaise a bien des écus.
MONSIEUR DUPONT.
Ah ! Voilà madame votre mère.
LOUIS, chante.
A bien des écus, la Bourbonnaise,
A bien des écus....
SCÈNE III.
Madame de La
Tasse, Mademoiselle Cécile, Monsieur Dupont, Louis.
MADAME DE LA TASSE.
Louis !
LOUIS.
Madame ?
MADAME DE LA TASSE.
Rangez donc ce tabouret, qui fera casser le cou à quelqu'un.
LOUIS.
Allons, allons, Madame, on y va.
MONSIEUR DUP???.
Madame de la Tasse, je suis bien votre serviteur.
MADAME DE LA TASSE.
Ah ! Monsieur, je ne vous voyais pas; je vous salue.
À Mademoiselle Cécile.
Eh bien, qu'est-ce que vous avez donc vous ? Vous ne savez ce que vous faites.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Quoi donc, ma chère mère ?
MADAME DE LA TASSE.
Vous oubliez tout : tenez, voilà vos ciseaux que vous laissez traîner par terre.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Je croyais les avoir dans mon sac, ma chère mère.
MADAME DE LA TASSE.
Allons, laissez votre ouvrage ; il faut que nous allions chez votre grand-mère.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Cela sera bientôt fait.
Elle plie son ouvrage, et regarde Monsieur Dupont, pendant que Madame de la Tasse parle à Louis ; Dupont soupire.
LOUIS.
Madame, est-ce que vous allez sortir ?
MADAME DE LA TASSE.
Oui. Si un monsieur qui s'appelle Monsieur Dutrouillet, vient me demander, vous viendrez me chercher chez ma mère.
LOUIS.
Oui, Madame.
MADAME DE LA TASSE.
Mais tout de suite, entendez-vous, Louis ?
LOUIS.
Oh, que oui ; laissez-moi faire, je sais bien pourquoi.
MADAME DE LA TASSE.
Eh bien, venez- vous, Cécile ?
MADEMOISELLE CÉCILE.
Oui, ma chère mère.
MADAME DE LA TASSE.
Allons, passez.
MADEMOISELLE CÉCILE.
Me voilà.
Elle passe.
MADAME DE LA TASSE.
Eh bien, troussez donc votre robe ; elle ne songe à rien. Allons, quand vous serez mariée, je serai bien débarrassée.
Elles s'en vont.
SCÈNE IV.
Monsieur Dupont, Louis.
LOUIS, après avoir regardé si madame de la Tasse et Cécile sont sorties.
Monsieur Dupont, voilà Monsieur Ducroc et Monsieur Ducornet qui viennent.
MONSIEUR DUPONT.
Ici ?
LOUIS.
Oh, sûrement.
MONSIEUR DUPONT.
Eh bien, donne-moi la gazette ; je veux un peu écouter ce qu'ils diront.
LOUIS.
Celle d'Utrecht, ou d'Amsterdam ?
MONSIEUR DUPONT.
N'importe, la première venue.
LOUIS.
Tenez, voilà celle d'Utrecht.
MONSIEUR DUPONT.
C'est bon; ne fais pas semblant de les entendre.
Il lit.
LOUIS.
Oh, laissez-moi faire ; je regarderai à la porte.
SCÈNE V.
Monsieur Dupont, Monsieur Ducroc, Monsieur Ducornet, Louis.
MONSIEUR DUCROC.
Tiens, asseyons-nous ici.
Messieurs Ducroc et Ducornet s'asseyent auprès d'une table.
LOUIS.
Ces messieurs veulent-ils quelque chose?
MONSIEUR DUCROC.
Non, laissez-nous en repos.
Louis va regarder à la porte.
MONSIEUR DUCORNET.
Tu crois donc qu'il va arriver ?
MONSIEUR DUCROC.
L'on m'a mandé qu'il arrivait aujourd'hui ; mais comme je ne sais pas où il demeurera, je crois qu'il faut l'attendre ici.
MONSIEUR DUCORNET.
Comment s'appelle-t-il ?
MONSIEUR DUCROC.
Dutrouillet.
MONSIEUR DUCORNET.
Je connais ce nom-là.
MONSIEUR DUCROC.
Il est de Poissy.
MONSIEUR DUCORNET.
C'est cela même : son père est la plus grande bête qu'il y ait au monde.
MONSIEUR DUCROC.
Tant mieux ; nous aurons bon marché du fils. Il faut le faire déguerpir de Paris avant qu'il ait épousé Mademoiselle Cécile.
MONSIEUR DUCORNET.
Sans doute, parce que tu voudrais bien l'épouser toi ?
MONSIEUR DUCROC.
Sa mère ne demandera pas mieux.
MONSIEUR DUCORNET.
Je le crois ; mais qu'est-ce que j'aurai moi pour ma peine ? Et toi-même, en cas que ton mariage manque ?
MONSIEUR DUCROC.
Ce que nous pourrons attraper à Monsieur Dutrouillet.
MONSIEUR DUCORNET.
Ah ! J'entends ; laisse-moi faire. Tu m'aideras ?
MONSIEUR DUCROC.
Sans doute, comme à l'ordinaire.
MONSIEUR DUCORNET.
C'est bon. Nous nous conduirons selon que le sujet prêtera.
SCÈNE VI.
Monsieur Dupont, Monsieur Ducroc, Monsieur Ducornet, Monsieur Dutrouillet, Louis.
MONSIEUR DUTROUILLET, à la porte, à Louis.
Monsieur, est-ce ici où demeure Madame de la Tasse ?
LOUIS.
Oui, Monsieur.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Et Mademoiselle sa fille aussi ?
LOUIS.
Oui, Monsieur.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Y sont-elles ?
LOUIS.
Non, Monsieur ; mais donnez-vous la peine d'entrer.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oui, oui ; pour les attendre, n'est-ce pas ?
Il entre.
LOUIS.
Qui, Monsieur, parce que je m'en vais les chercher.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Il ne faut pas les déranger. Je ne suis pas pressé, je n'ai point d'affaires.
LOUIS.
Mais je crois, si je ne me trompe, que monsieur est le prétendu de Mademoiselle ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oui, c'est vrai. Comment voyez-vous cela ?
LOUIS.
C'est que madame m'a dit de l'avertir quand vous arriveriez.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ah ! ah ! Elle le savait donc ?
LOUIS.
Apparemment.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Je ne comprends pas cela. Il faut que mon père le lui ait mandé ; car pour moi, je ne lui ai jamais écrit.
LOUIS.
Asseyez-vous là, s'il vous plaît.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Où ?
LOUIS.
Où vous voudrez.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Je m'en vais me mettre ici ; serai-je bien ?
LOUIS.
Oui, oui, je m'en vais chercher Madame et Mademoiselle.
MONSIEUR DUTROUILLET, arrêtant Louis.
Attendez donc.
LOUIS.
Comment, est-ce que vous ne serez pas bien aise de voir notre demoiselle ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oh que si, surtout si elle est jolie, parce que j'aime les jolies filles, moi.
LOUIS.
Eh bien, c'est pour cela.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Écoutez donc, et ne bougez pas. Je suis malin, moi ; je veux la voir sans qu'elle sache qui je suis.
LOUIS.
Ah ! J'entends.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Vous voyez bien qu'il ne faut pas lui dire : ainsi, je vous en prie, restez là, je vous paierai chopine. [ 2 Chopine : Ancienne mesure contenant la moitié d'une pinte. [L]]
LOUIS.
Ah ! Monsieur, vous êtes bien bon, il ne faut rien pour cela ; je vous avertirai seulement quand elles reviendront.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Voilà ce que je veux.
Il s'assied auprès d'une table ; Louis regarde à la porte.
MONSIEUR DUCROC.
Il me paraît que nous tirerons parti de ce nigaud-là.
MONSIEUR DUCORNET.
Il faut nous approcher.
MONSIEUR DUCROC.
Monsieur arrive de province, à ce qu'il me paraît ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oui, Monsieur, de Poissy, tout à l heure.
MONSIEUR DUCORNET.
Ah ! C'est un beau pays. C'est apparemment pour être mousquetaire que vous venez ici ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ah ! Mon Dieu, que nenni ; c'est bien tout au contraire.
MONSIEUR DUCROC.
Ah ! Je vois bien, c'est que Monsieur veut se faire abbé.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Bon ! C'est encore bien plus au contraire.
MONSIEUR DUCORNET.
Plus au contraire ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oui ; vous ne devinez pas ?
MONSIEUR DUCORNET.
Non.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ah ! Je suis bien aise de vous embarrasser l'esprit comme cela, car on m'avait dit qu'à Paris tout le monde en avait beaucoup plus que moi, et pourtant....
MONSIEUR DUCORNET.
Vous en avez plus que nous ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ce n'est pas là ce que je veux dire, je suis trop bien élevé pour cela.
MONSIEUR DUCROC.
Et comment êtes-vous venu ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Dans une voiture de mon père.
MONSIEUR DUCROC.
Étiez-vous seul ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Bon, seul ! Nous étions beaucoup.
MONSIEUR DUCORNET.
Tant mieux, l'on ne s'ennuie pas, parce que l'on cause.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ah, oui, causer ! Je ne pouvais pas parler parce qu'ils faisaient un tapage terrible.
MONSIEUR DUCROC.
Vous connaissiez ces gens-là ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oh beaucoup, parce que je passe ma vie avec eux.
MONSIEUR DUCROC.
Eh bien, cela vous fera des connaissances à Paris.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Bon, des connaissances ! Ils sont peut-être tous morts à présent.
Il rit.
MONSIEUR DUCORNET.
Comment, morts ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Eh mais, sans doute, ils ne venaient que pour cela à Paris...
MONSIEUR DUCROC.
Est-ce que c'étaient des criminels ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Non, vous n'y êtes pas.
MONSIEUR DUCORNET.
Qu'est-ce que c'étaient donc que ces gens-là ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ces gens-là étaient des veaux.
Il rit.
MONSIEUR DUCROC.
Ah ! Vous êtes venu dans une charrette avec des veaux ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oui, vous n'auriez jamais deviné. (Il rit.)
MONSIEUR DUCORNET.
Cela fait une bonne compagnie.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oh, moi, je les aime fort, parce qu'ils ne mordent jamais, ils sont doux comme des moutons.
MONSIEUR DUCROC.
Ah ! C'est vrai, mais si vous aimez aussi les moutons, vous auriez pu venir avec eux.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Qui dà ! Ils viennent à pied eux.
MONSIEUR DUCROC.
Ah, c'est vrai.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oh ! Mon voyage était bien arrangé comme cela ; mon père sait bien ce qu'il fait : c'est un homme d'esprit.
MONSIEUR DUCROC.
Vous tenez bien de lui.
MONSIEUR DUTROUILLET.
On dit que je tiens de ma mère, mais elle ne parle pas si bien que moi, parce qu'elle bégaie.
MONSIEUR DUCORNET.
Vous n'êtes pas comme cela vous, vous parlez bien.
MONSIEUR DUTROUILLET.
J'ai été jusqu'à sept ans que l'on croyait que je serais muet.
MONSIEUR DUCROC.
C'aurait été grand dommage.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Sans doute. Eh bien, j'ai parlé en six mois aussi bien que je parle à présent.
MONSIEUR DUCROC.
C'est bien heureux ! Est-ce pour des affaires ou pour votre plaisir que vous êtes venu à Paris ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Pour l'un et pour l'autre.
MONSIEUR DUCORNET.
Ah, ah !
MONSIEUR DUTROUILLET.
Vous ne devinerez peut-être pas encore ?
MONSIEUR DUCROC.
Cela me paraît bien difficile.
MONSIEUR DUTROUILLET.
C'est que je me marie ; vous voyez bien que tous les deux s'y trouvent.
MONSIEUR DUCROC.
Oui, vous avez raison ; mais cela vous occasionnera bien de la dépense.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oh, oui ; mais aussi mon cher père m'a-t-il donné bien de l'argent.
MONSIEUR DUCROC.
Si vous n'en aviez pas assez, je vous en prêterais avec grand plaisir.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Monsieur, vous avez bien de la bonté, car vous ne me connaissez pas.
MONSIEUR DUCORNET.
On voit que vous avez la mine d'un honnête homme, et qu'avec vous il n'y a rien à perdre.
MONSIEUR DUTROUILLET.
C'est bien vrai ; et je pense de même de vous, messieurs : aussi je vous confie que j'ai cinquante bons louis d 'or dans cette poche-là.
MONSIEUR DUCROC.
Il faut prendre garde de les perdre.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oh ! Ils sont bien enveloppés dans du papier.
MONSIEUR DUCORNET.
Le papier quelquefois se déchire ; cela n'est pas sûr.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Vous allez voir, vous allez voir.
MONSIEUR DUCROC.
J'en ai bien vu perdre comme cela, sans qu'il parût rien au papier. T'en souviens-tu, Ducornet ?
MONSIEUR DUCORNET.
Oh, pour cela oui.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ma foi, écoutez donc, je crois que vous avez raison, le papier est déchiré.
Il tire ses louis, et il les compte.
MONSIEUR DUCROC, bas à Ducornet.
Prends tes dés ; je reviendrai quand j'entendrai du bruit.
MONSIEUR DUCORNET.
Oui, oui.
MONSIEUR DUCROC.
Monsieur, je suis très fâché d'être obligé de vous quitter. Je reviendrai dans l'instant.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Monsieur, il ne faut pas vous gêner ; et puis vous voyez bien que je compte mes louis, et que je les renveloppe.
MONSIEUR DUCORNET.
Oui, oui ; je tiendrai compagnie à monsieur.
MONSIEUR DUCROC.
Je ne serai pas longtemps.
Il s'en va.
MONSIEUR DUPONT, à Louis qui s'approche de lui.
Ne dis rien ; je vais faire semblant de dormir.
Il ronfle.
SCÈNE VII.
Monsieur Dutrouillet, Monsieur Ducornet, Monsieur Dupont faisant semblant de dormir, Louis à la porte.
MONSIEUR DUTROUILLET, comptant ses louis.
Il me faudra d'autre papier.
MONSIEUR DUCORNET.
On va vous en donner. Garçon ?
LOUIS.
Monsieur ?
MONSIEUR DUCORNET.
Donnez donc du papier à monsieur.
LOUIS.
En voilà, en voilà. Faut-il qu'il soit blanc ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Non, non ; bleu, rouge, c'est égal.
LOUIS.
Tenez, en voilà d'écrit.
MONSIEUR DUTROUILLET.
C'est bon.
LOUIS.
Il ne vous faut plus rien?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Non, non. Il m'a fait oublier mon compte.
MONSIEUR DUCORNET.
Il n'y a qu'à recommencer.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Vous avez raison.
Il recompte.
MONSIEUR DUCORNET.
Cela sera plus sûr.
Il tire des dés de sa poche, et il arrange une rafle de six.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Quarante-cinq, quarante-six, quarante-sept, quarante-huit, quarante-neuf : il m'en manque un.
MONSIEUR DUCORNET.
Voyez dans votre poche.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ah ! Vous avez raison ; le voilà,
MONSIEUR DUCORNET.
Cela fait-il bien cinquante ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oui.
MONSIEUR DUCORNET.
Eh bien, c'est bon : vous avez perdu.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Comment, perdu ? Je vous dis que je l'ai retrouvé.
MONSIEUR DUCORNET.
Oui ; mais c'est vos cinquante louis qui sont perdus.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Eh non. Les voilà tous.
MONSIEUR DUCORNET.
Oui ; mais je les ai gagnés.
MONSIEUR DUTROUILLET, riant.
Allons donc, vous badinez....
MONSIEUR DUCORNET.
Non, je ne badine pas ; ils sont à moi.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Comment à vous ?
MONSIEUR DUCORNET.
Oui ; vous voyez bien que j'ai rafle de six. [ 3 Rafle : Terme de jeu. Coup où chacun des dés amène le même point, ainsi dit parce qu'il rafle, gagne. [F]]
MONSIEUR DUTROUILLET.
Qu'est-ce que cela me fait?
MONSIEUR DUCORNET.
Cela vous fait que vous ne pouvez pas en faire davantage : vous auriez beau jouer jusqu'à demain.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais je ne veux pas jouer.
MONSIEUR DUCORNET.
Parce que vous ne pouvez pas gagner ; ainsi donnez-moi vos cinquante louis.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Non, monsieur, ils ne sont pas à vous...
MONSIEUR DUCORNET.
Je vous réponds que je les aurai...
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais, Monsieur, je n'ai pas joué.
MONSIEUR DUCORNET.
Comment, Monsieur, vous me donnez un démenti ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais vous le savez bien.
MONSIEUR DUCORNET, se levant.
Pour qui me prenez-vous ? Allons, monsieur, donnez-moi mon argent, et sortez.
SCÈNE VIII.
Monsieur Dutrouillet, Monsieur Ducornet, Monsieur Dupont,
Monsieur Ducroc, Louis.
MONSIEUR DUCROC.
Comment donc, qu'est- ce que c'est que cela ? Te voilà bien en colère.
MONSIEUR DUCORNET.
Et j'ai raison, Monsieur m'insulte. Il me donne un démenti.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais, Monsieur....
MONSIEUR DUCORNET.
Allons, Monsieur, vous me paierez mes cinquante louis, et vous vous battrez.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Moi, Monsieur ?
MONSIEUR DUCORNET.
Oui, vous m'avez insulté, et vous me ferez raison.
MONSIEUR DUTROUILLET.
En vérité de Dieu, Monsieur, je vous assure....
MONSIEUR DUCROC.
Ne vous fâchez pas tous les deux, et dites-moi ce qui est arrivé.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Monsieur, je m'en vais vous le dire.
MONSIEUR DUCORNET...
Laissez-moi parler, Monsieur ; c'est à moi à me plaindre.
MONSIEUR DUCROC.
Voyons.
MONSIEUR DUCORNET.
Nous jouons cinquante louis, j'amène rafle de six que voilà, et monsieur ne veut pas me payer.
MONSIEUR DUCROC.
Vous avez tort, Monsieur Dutrouillet.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Comment tort ?
MONSIEUR DUCROC.
Assurément.
MONSIEUR DUCORNET.
Il fait plus, il m'insulte. Allons, Monsieur, puisque vous dites que vous n'avez pas joué, l'épée à la main.
MONSIEUR DUTROUILLET.
L'épée à la main ?
MONSIEUR DUCORNET.
Oui, monsieur.
MONSIEUR DUCROC.
Allons, c'est juste.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais, Monsieur, cette épée-là n'est pas à moi.
MONSIEUR DUCORNET.
Qu'est-ce que vous voulez dire ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Que je l'ai empruntée pour faire le voyage, je n'en porte jamais à Poissy : c'est vrai comme je suis ici.
MONSIEUR DUCORNET, se promenant.
Cela ne fait rien.
MONSIEUR DUCROC.
C'est pourtant une raison, Ducornet.
MONSIEUR DUTROUILLET, à Monsieur Ducroc.
Ah ! Je vous en prie, parlez pour moi.
MONSIEUR DUCORNET.
Je veux qu'il se batte.
MOONSIEUR DUCROC, à Monsieur Dutrouillet.
Il vous tuera.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Voilà ce que je crains...... Ah, mon Dieu ! Comment faire ?
MONSIEUR DUCROC.
Commencez par lui donner vos cinquante louis.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Il le faut bien, j'aime mieux cela que d'être tué.
MONSIEUR DUCROC.
Nous verrons après... Ducornet, Monsieur Dutrouillet est bien fâché de t'avoir offensé, il convient qu'il a perdu.
MONSIEUR DUCORNET.
Eh bien, qu'il me paie.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Monsieur, si vous vouliez bien vous souvenir que je n'ai pas...
MONSIEUR DUCORNET.
Vous avez perdu ; je veux de l'argent.
MONSIEUR DUTROUILLET, tremblant.
Allons, Monsieur, le voilà.
MONSIEUR DUCORNET.
N'avez-vous rien ôté ?
Il prend l'argent.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Non, Monsieur ; voilà comme je l'ai compté devant vous.
MONSIEUR DUCORNET.
Voyons ; dix, vingt, trente, quarante, et cinquante : c'est bon.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Vous voudrez bien que je ne me batte pas ?
MONSIEUR DUCORNET, se promenant.
Nous verrons.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Il ne promet rien, Monsieur !
MONSIEUR DUCROC.
Il faut le laisser calmer ; je tâcherai de vous raccommoder.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ah ! Je vous en prie.
MONSIEUR DUCROC.
Comptez sur moi.
MONSIEUR DUTROUILLET.
J'y compte aussi : je suis bien heureux de vous avoir trouvé.
MONSIEUR DUCROC.
Je suis bien aise de vous être utile.
MONSIEUR DUTROUILLET.
On m'avait bien dit qu'à Paris tout était rempli de fripons.
MONSIEUR DUCROC.
Prenez garde à ce que vous dites. Si Ducornet vous entendait....
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ce n'est pas de lui que je parle.
MONSIEUR DUCROC.
Et avez-vous encore d'autre argent ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Non, vraiment; mais comme je vais épouser Mademoiselle de la Tasse, sa mère m'en donnera.
MONSIEUR DUCROC.
Ah ! Sûrement.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Et puis j'ai une bague.
MONSIEUR DUCROC.
Vous la jouerez encore.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oh que non : et puis, en vérité, je n'ai pas joué.
MONSIEUR DUCORNET.
Qu'est-ce qu'il dit ?
MONSIEUR DUCROC.
Rien, rien.
MONSIEUR DUCORNET.
Est-elle jolie, votre bague ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais oui ; la voilà : ma chère mère m'a dit qu'elle valait vingt-cinq louis.
MONSIEUR DUCROC.
Voyons.
Il prend la bague.
Oui, vous en aurez cela ou rien : mais cachez-la, car Ducornet aime le jeu, et il vous ferait peut-être encore jouer, s'il la voyait.
MONSIEUR DUTROUILLET.
J'ai envie de la mettre dans ma bouche.
MONSIEUR DUCROC.
C'est fort bien imaginé.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Tenez, comme cela, la voit-on ?
MONSIEUR DUCROC.
Non, pas beaucoup.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Et puis je dirai que j'ai une fluxion.
MONSIEUR DUCROC.
Vous avez bien de l'esprit au moins. Ah çà, il faut que je vous raccommode avec Ducornet.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ah ! Je vous en serai très obligé ; car sans cela, je n'oserais jamais sortir d'ici.
MONSIEUR DUCROC.
Bon ! C'est le meilleur homme du monde : quand il est en colère, cela ne dure qu'un moment, mais il est terrible.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Je suis aussi comme cela moi.
MONSIEUR DUCROC.
Je le crois bien : chacun a son défaut. Vous allez voir. Ducornet, es-tu encore fâché contre Monsieur Dutrouillet ?
MONSIEUR DUCORNET.
Moi, point du tout ; c'est fini, je n'y pense plus.
MONSIEUR DUCROC.
Allons, touchez-vous dans la main tous les deux.
MONSIEUR DUCORNET.
Je le veux bien.
Il tend la main à Monsieur Dutrouillet.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Monsieur, vous me faites bien de l'honneur.
MONSIEUR DUCORNET.
Restes-tu ici, Ducroc ?
MONSIEUR DUCROC.
Non, vraiment. À propos....
MONSIEUR DUCORNET.
Où vas-tu donc ?
MONSIEUR DUCROC.
Chez mon jouaillier ; il y a une pierre à ma bague, que je crains qui ne tombe.
MONSIEUR DUCORNET.
Quelle idée ! Viens à la Comédie-Française.
MONSIEUR DUCROC.
Ce n'est pas le quartier.
MONSIEUR DUCORNET.
Mais puisque cette pierre a tenu jusqu'à présent, elle tiendra bien encore : tu iras demain.
MONSIEUR DUCROC.
Non, je ne veux pas la perdre.
MONSIEUR DUCORNET.
Voyons-la donc ?
MONSIEUR DUCROC, regardant à son doigt.
Ah, ah, je n'ai pas ma bague, je l'ai pourtant prise avant de partir, je l'avais tout à l'heure.
MONSIEUR DUCORNET.
Il faut chercher.
MONSIEUR DUCROC.
Je n'ai pas remué de ma place, c'est singulier !
MONSIEUR DUCORNET.
Mais Monsieur Dutrouillet ne l'a-t-il pas vue ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Non, monsieur.
MONSIEUR DUCORNET.
Je ne crois pas cela ; un homme qui est capable de ne pas vouloir payer ce qu'il a perdu, est capable de voler une bague.
MONSIEUR DUTROUILLET, pleurant.
Pour cela, je suis bien malheureux d'être venu ici.
MONSIEUR DUCORNET.
Qu'est-ce que vous dites ? Allons, vous êtes un fripon ; rendez-la tout à l'heure.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais, monsieur, je vous jure que je ne l'ai pas.
MONSIEUR DUCORNET.
Ducroc ?
MONSIEUR DUCROC.
Mais je ne saurais croire qu'il l'ait.
MONSIEUR DUCORNET.
Je te dis que si. Allons, finissez, que je ne vous le dise pas deux fois.
SCÈNE IX.
Madame de La Tasse, Mademoiselle Cécile, Monsieur Dutrouillet, Monsieur Ducroc, Monsieur Ducornet, Monsieur Dupont, Louis.
MADAME DE LA TASSE.
Comment donc, Messieurs, qu'est-ce que c'est que ce bruit-là ?
MONSIEUR DUCORNET.
Madame, vous arrivez à propos pour faire rendre à Ducroc une bague que cet homme-là lui a volée.
MADAME DE LA TASSE.
Quoi, Monsieur, chez moi ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Madame, vous ne me connaissez pas ; je viens pour être votre gendre ; je m'appelle Dutrouillet.
MONSIEUR DUCORNET.
Je vous dis, Madame, que c'est un voleur.
MADAME DE LA TASSE.
Comment ?
MONSIEUR DUCORNET.
Oui, Madame, il ne voulait pas me payer cinquante louis que je lui ai gagnés.
MADAME DE LA TASSE.
Quand cela ?
MONSIEUR DUCORNET.
Ici, tout à l heure.
MADAME DE LA TASSE.
Quoi, Monsieur, vous êtes joueur ? Et vous jouez si gros jeu encore?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Non, Madame, ne croyez pas.....
MONSIEUR DUCORNET.
Comment, vous osez soutenir...
MADAME DE LA TASSE.
Un moment, messieurs : il peut être joueur ; mais je ne crois pas qu'il soit un voleur. Comment est faite votre bague, Monsieur Ducroc ?
MONSIEUR DUCROC.
C'est une pierre jaune, entourée.
MADAME DE LA TASSE.
Eh bien, Monsieur Dutrouillet n'a qu'à se fouiller.
MONSIEUR DUTROUILLET, désespéré.
Ah, c'est bien traître celui-là !
MADAME DE LA TASSE.
Comment, vous ne le voulez pas ?
MONSIEUR DUTROUILLET.
Pardonnez-moi, Madame.
MONSIEUR DUCROC.
Cela n'est pas nécessaire ; je la lui ai vu mettre dans sa bouche ; il n'a qu'à l'ouvrir.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais...
MADAME DE LA TASSE.
Allons, Monsieur, ouvrez la bouche.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Eh bien, oui, madame, j'ai une bague ; mais c'est la mienne : la voilà.
Il tire la bague de sa bouche.
Monsieur le sait bien.
MADAME DE LA TASSE.
C'est celle de Monsieur Ducroc.
Elle la donne à Monsieur Ducroc.
Monsieur, je vous prie de ne le pas faire arrêter. Son père est un très honnête homme, qui ne mérite pas d'avoir pour fils un coquin.
MONSIEUR DUCROC.
Madame, c'est en votre considération que je ne lui ferai rien.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Mais, madame, pouvez-vous croire que votre gendre.....
MADAME DE LA TASSE.
Mon gendre, un voleur ! Mon gendre ! Non, misérable, tu ne le seras jamais.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Si vous vouliez m'entendre.....
MONSIEUR DUCROC.
Madame, puisque monsieur n'épouse pas mademoiselle Cécile , vous savez les propositions que je vous ai faites.
MADAME DE LA TASSE.
Oui, Monsieur, je les accepte de tout mon coeur.
MONSIEUR DUPONT, se levant.
Ah, madame, arrêtez !
MADAME DE LA TASSE.
Quoi donc ?
MONSIEUR DUCROC.
Que voulez-vous dire, Monsieur ?
MONSIEUR DUPONT.
Que je vais tout découvrir. Oui, messieurs, vous êtes deux fripons.
MONSIEUR DUCROC.
Monsieur ?
MONSIEUR DUPONT.
Je ne crains pas de le dire, et Louis est témoin : vous avez cru qu'il ne vous entendait pas, et que je dormais ; vous avez forcé Monsieur Dutrouillet de vous donner cinquante louis qu'il n'avait pas joués ; et la bague que vous venez de lui prendre est la sienne, qu'il avait dit à Monsieur Ducroc qu'il cachait dans sa bouche, de peur que Monsieur Ducornet ne la lui fit perdre en jouant.
MONSIEUR DUCROC.
Cela n'est pas vrai.
MONSIEUR DUPONT.
Vous avez eu affaire à un nigaud, et vous l'attendiez pour cela.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Monsieur, je vous suis bien obligé de prendre mon parti.
MONSIEUR DUCORNET.
Monsieur, savez-vous que vous risquez beaucoup ?
MONSIEUR DUPONT.
Messieurs, je vous connais, et vous risquez plus que moi ; car si vous ne rendez pas les cinquante louis et la bague, nous allons envoyer chercher un commissaire.
MONSIEUR DUCROC.
Monsieur, monsieur, il ne faut pas faire tant de bruit ; tout ceci n'était qu'un jeu, nous n'avions pas envie de rien garder, et vous allez le voir.
MONSIEUR DUPONT.
À la bonne heure.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Quoi, on me rendra tout ?
MONSIEUR DUCROC.
Sans doute. Voilà votre bague.
MONSIEUR DUCORNET.
Et voilà vos cinquante louis.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Ah, messieurs, que je vous ai d'obligation !
MONSIEUR DUCROC.
Madame, nous ne reviendrons plus ici, puisqu'on n'y entend pas mieux la plaisanterie que cela.
MADAME DE LA TASSE.
Tant mieux, Messieurs, tant mieux.
SCÈNE X.
Madame de La Tasse, Mademoiselle Cécile, Monsieur Dutrouillet, Monsieur Dupont, Louis.
LOUIS, regardant à la porte.
Ah ! Pardi, ils s'en vont grand train ; ils ne demandent pas leur reste.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Monsieur, je vous remercie bien... Vous voyez, madame, que je ne suis ni un joueur, ni un fripon.
MADAME DE LA TASSE.
Non, mais vous êtes un grand nigaud. [ 4 Maraud : Terme d'injure et de mépris. Celui, celle qui ne mérite pas de considération. [L]]
MONSIEUR DUTROUILLET.
J'aurais été bien fâché de ne pas épouser Mademoiselle votre fille ; car je la trouve bien jolie, et je l'aimerai bien.
MADAME DE LA TASSE.
Oui, mais elle n'est pas pour vous. Je ne veux pas que ma fille soit la femme d'un sot : vous pouvez vous en retourner à Poissy, dire cela à monsieur votre père, et lui faire bien mes compliments.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Pardi, j'ai fait là un beau voyage !
MADAME DE LA TASSE.
Vous le méritez.
MONSIEUR DUTROUILLET.
Oui, mais comment ferai-je pour m'en aller ? La charrette aux veaux sera peut-être partie à présent. Adieu donc, Madame ; adieu, mademoiselle ; adieu, monsieur.
MADAME DE LA TASSE.
Adieu, adieu.
SCÈNE XI.
Madame de La Tasse, Mademoiselle Cécile, Monsieur Dupont, Louis.
MADAME DE LA TASSE.
Pour cela, Monsieur, je vous remercie bien ; vous m'avez empêchée de donner ma fille à un fripon ou à un sot. Je n'oublierai jamais cela.
MONSIEUR DUPO??.
Madame, si vous vouliez....
MADAME DE LA TASSE.
Quoi ?
MONSIEUR DUPONT.
Vous feriez mon bonheur en me l'accordant : nous nous aimons depuis longtemps.
MADAME DE LA TASSE.
Il fallait donc le dire plus tôt ; tout cela ne serait peut-être pas arrivé. Et voilà pourquoi vous étiez si triste, Cécile ?
MADEMOISELLE CÉCILE.
Oui, ma chère mère.
MADAME DE LA TASSE.
Ah çà, je ne demande pas mieux ; mais il faut savoir qui vous êtes, monsieur.
MONSIEUR DUPO??.
Madame, je m'appelle Dupont, et je suis le neveu de Monsieur de la Forêt, que vous connaissiez.
MADAME DE LA TASSE.
Comment, que je connaissais ? Il était mon compère. Je vous connais aussi ; je vous ai vu tout petit, et vous étiez bien gentil. Allons, allons, mes enfants, entrons là-dedans, et nous arrangerons tout cela ; je serai fort aise que vous soyez mon gendre.
MONSIEUR DUPONT.
Eh bien, Mademoiselle ?
MADEMOISELLE CÉCILE.
Ah, Monsieur Dupont, que je suis contente !
MONSIEUR DUPONT.
Je me flatte que vous le serez toujours, du moins je ferai tout ce que je pourrai pour cela.
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Notes
[1] Fripon : Celui, celle qui vole adroitement, par des ruses plutôt encore que par des actes manuels. [L]
[2] Chopine : Ancienne mesure contenant la moitié d'une pinte. [L]
[3] Rafle : Terme de jeu. Coup où chacun des dés amène le même point, ainsi dit parce qu'il rafle, gagne. [F]
[4] Maraud : Terme d'injure et de mépris. Celui, celle qui ne mérite pas de considération. [L]

