MONOLOGUE
Créé par M. FÉLIX GALIPEAUX du théâtre du Palais-Royal
Prix : 25 centimes
1884
par JULES JOUY et Julien SERMET
PARIS, E. MEURIOT, ÉDITEUR 51, rue des Francs-Bourgeois, 51
Paris -. Imprimerie E. Capiomont et V. Renault, rue des Poitevins, 6.
Texte établi par Paul FIEVRE, janvier 2026
Publié par Paul FIEVRE, février 2026
© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 10:17:23.
PERSONNAGE
L'AMI DE MARTIN.
MARTIN
À mon ami DELPIERRIE.
Hier soir, boulevard Montmartre,je rencontre Martin, un ami d'enfance presque un frère. I m'a prêté huit francs un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie. Je l'invite a prendre une absinthe. Il accepte et nous entrons an café des Variétés.
À la table, voisine de celle devant laquelle nous étions assis, se trouvait un monsieur dont la tête déplut sans doute à Martin car ce dernier se leva tout à coup et dit au monsieur : vous avez une tête qui me déplaît. Naturellement, le monsieur riposte sur le même ton. Flic ! Flac ! Deux gifles retentissent et les deux interlocuteurs se mettent à se battre comme deux charretiers.
Qu'eussiez-vous fait à sa place ? Évidemment, Martin était dans son tort. N importe ! Je ne pouvais pas me mettre contre lui, un ami d'enfance, presque un frère, et qui m'a prêté sept francs, un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie. Je me jette donc sur son adversaire, auquel, Martin et moi, nous administrons une tripotée complète. Les agents arrivent et nous conduisent tous les trois chez le commissaire voisin, lequel se met à nous interroger.
Qu'eussiez-vous fait à ma place ? Évidemment, Martin était l'agresseur. N importe ! J'ai dit que c'était le monsieur qui avait commencé. Je sais bien que c'était canaille, mais je ne pouvais raisonnablement pas charger un ami d'enfance, presque un frère, et qui m'a prêté six francs un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie. Bref ! Grâce à mon témoignage, Martin sort indemne des griffes du magistrat et je l'emmène vivement dîner chez nous.
Je serai franc. À table, Martin s'est conduit comme un goujat, et je l'eusse dix fois remis à sa place, si je n'avais craint de vexer. un ami d'enfance, presque un frère, et qui m'a prêté cent sous, un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie.
Il faut vous dire que mon père a fait fortune, une fortune considérable, dans le commerce des graines oléagineuses propres à la fabrication des huiles servant au graissage des essieux des roues des tramways à air comprimé. Martin n'ignorait pas ce détail. Eh bien, ça ne l'a pas empêché de blaguer « les imbéciles qui s'enrichissent dans des commerces idiots alors que des hommes intelligents, comme lui, croupissent dans des emplois à onze cents francs par an. »
Qu'eussiez-vous fait à ma place ! Évidemment Martin parlait comme un grossier personnage. N importe ! Je ne pouvais pas me mettre contre lui, un ami d'enfance, presque un frère, et qui m'a prêté quatre francs cinquante, un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie. Il savait parfaitement que ma soeur cherchait depuis longtemps un mari, sans pouvoir mettre la main dessus. Croiriez-vous qu'il s'est livré à une série de plaisanteries de foires sur le compte des jeunes filles ayant coiffé sainte Catherine et « que leurs gâteux de parents conservent dans des boîtes comme des petits pois ou des haricots verts. »
Qu'eussiez-vous fait à ma place ? Évidemment, Martin, en parlant ainsi, se conduisait comme un vulgaire butor. N importe ! Je n'ai pas osé le lui dire. Songez donc, un ami d'enfance, presque un frère, et qui m'a prêté quatre francs, un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie.
Je n'en finirai pas, du reste, s'il fallait vous relater toutes les incongruités que Martin a commises dans cette soirée funeste. Au dessert nous avons fait une partie de loto. C'est lui qui appelait les numéros. Il accompagnait chaque appel d'un commentaire ordurier qui faisait passer ma pauvre mère par toutes les couleurs de l'arc en ciel. N'a-t-il pas voulu aussi nous lire le dernier article de l Événement Parisien qui a motivé la saisie de cet estimable journal ! Mes parents étant trop timides pour l'empêcher de se livrer à cette lecture devant ma soeur, c'était a moi qu'il incombait de le faire. Évidemment mon devoir était de lui arracher le journal des mains. N importe ! Je l'ai laissé lire, pour ne pas désobliger un ami, presque un frère, et qui m'a prêté trois francs un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie.
Enfin, à onze heures, il était encore là, avec deux bouteilles de Chartreuse verte dont il avait vidé le contenu. Le sommeil nous gagnait tous papa, maman, ma soeur, et moi. Mais mes parents sont si bons qu'ils n'osaient pas le prier, même poliment, de les laisser se livrer aux douceurs d'un sommeil réparateur.
Qu'eussiez-vous fait à ma place ? Évidemment, mon devoir était de le mettre à la porte. Mais je ne pouvais, décemment congédier comme un valet un ami d'enfance, presque un frère et qui ma prêté quarante sous, un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie.
À trois heures du matin, comme il ne s'en allait toujours pas, j'ai pris moi courage à deux mains et je lui ai demandé s'il ne désirait pas que je le reconduise pour lui éviter le désagrément demander, à cette heure indue le cordon au concierge. Eh bien, croiriez vous qu'il n'ai pas voulu s'en allé, alléguant les dangers qu'il pourrait courir en rentrant chez lui !
Qu'eussiez-vous fait à ma place ? Évidemment, mon devoir était de le jeter dehors. N importe ! J'ai du retirer un matelas de mon lit, sur lequel Martin a passé le reste de la nuit dans la salle à manger. Dame ! Je ne pouvais humainement pas empêcher de se reposer un ami d'enfance, presque un frère, et qui m' prêté, vingt sous un jour que j'avais oublié mon porte-monnaie.
Il ne s'est réveillé qu'à dix heures. Mes parents et moi, nous dormions encore. Il est venu nous tirer par les pieds et nous asperger d'eau froide à l'aide d'une petite seringue qu'il avait dans sa poche, et qui n'était certainement pas destinée à cet usage. Après nous avoir ainsi réveillés, croiriez-vous qu'il a eu l'audace de demander à revenir nous voir !
Qu'eussiez-vous fait à ma place ? Évidemment, mon devoir était de le prier de ne plus jamais remettre les pieds chez nous. N importe ! Je lui ai dit que ses visites nous feraient toujours le plus vif plaisir. Dame ! Il faut bien être poli avec un ami d'enfance, presque un frère, et à qui l'on a prêté cent sous un jour qu'il avait oublié son porte-monnaie.
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