TROIS MOIS APRÈS

MONOLOGUE

dit par Mademoiselle LEGAULT de la Comédie-Français

M D CCC LXL

PAR EUGÈNE LEMERCIER.

PARIS, LIBRAIRIE THÊATRALE 14, RUE DE GRAMMONT, 14

13147. Paris, Imprimerie Régional. Dijon. - Dr . DELCOURT.


Texte établi par Paul FIEVRE, mai 2026

© Théâtre classique - Version du texte du 06/06/2026 à 13:52:20.


PERSONNAGE

MADAME.


TROIS MOIS APRÈS

À Mademoiselle JANE EYRE.

MADAME entrant, - parlant au dehors :

Puisqu'il en est ainsi, poursuivez... Je vous laisse !

Car je ne prétends pas lutter avec la presse.

Elle descend la scène.

Ah ! Je suis indignée ! - Ainsi tout un repas

Sans rien dire ! - Je parle, il ne me répond pas...

5   Il lit ! - Oui, Monsieur lit !... Il lit la politique...

Un petit employé !... Non ! Vraiment, c'est comique !

? Nous sommes mariés depuis trois mois, - ainsi

C'est tout nouveau ! - Je suis heureuse, Dieu merci !

... Oh ! Je ne dirai pas qu'il me fait des misères !

10   Il est bon ; je n'ai pas encore vu ses colères...

Mais, dès qu'il est à table, il saisit son journal

Et je n'existe plus ! - C'est peut-être légal...

- La Loi n'a pas prévu sans doute le sans-gêne...

Mais ce sans-gêne-là me fait beaucoup de peine !

15   Certes, je ne suis pas injuste ! - Je comprends

Que, travaillant sans cesse, il n'a guère le temps

De lire, et que, pour lui, pourtant c'est nécessaire.

Il doit savoir qu'on va changer le ministère ;

Que l'opéra nouveau n'est pas un nouveau four ;

20   Qu'on se marie encor dans le noble Faubourg :

Qu'on vient d'assassiner un huissier inflexible ;

Et malgré l Assommoir, enfin, qu'il est possible  [ 1 Émile_Zola est l'auteur du roman L_Assomoir.]

Que Zola soit bientôt académicien...

Sans cela, l'on n'est pas vraiment parisien.

25   Mais un coup d'oeil suffit ! - Car je trouve inutile

De lire mot à mot ces articles sans style

Faits pour vous renseigner, - s'ils ne vous trompent pas !

- Mais moi ! - Me voyez-vous passer tous mes repas

À regarder Monsieur épelant sa gazette,

30   Pendant que je lui sert un morceau d'omelette ?

- C'est irritant ! - « Voyons, lui dis-je, mon ami,

« Mange..., tout refroidit ! » Il relève à demi

Son journal, engloutit un peu de nourriture

Et se remet, sans dire un mot, à sa lecture !

35   - C'est navrant ! Et cela me coupe l'appétit ! -

Mais encor, s'il me faisait part de ce qu'il lit,

J'y prendrais intérêt ! - Ah ! c'est un égoïste !

Au public :

Je vous demande bien pardon, mais je suis triste,

Et j'en veux, - oui, j'en veux ! - À cet original

40   Dont la femme, à ses yeux, vaut moins que son journal !

Oh ! Je vais le punir, et de la bonne sorte !

- Lorsqu'il revient le soir, sur le seuil de la porte

Je l'attends ! - Il est très content de cet accueil !

- Rayé ! - Je n'irai plus l'attendre sur le seuil.

45   - Le repas délicat : - Rayé ! - Menu sommaire

Désormais. À quoi bon m'amuser à lui faire

Des petits plats soignés ? Il ne les goûte pas !

- Nous dînons longuement : - Rayé ! - Notre repas

Maintenant sera court. - Je mangerai très vite !

50   Plus de café ! - Sous le prétexte qu'il l'agite !

- Quant au cognac ? - Rayé ! Mais sans rémission !

D'ailleurs c'est très mauvais pour la digestion !...

Et comme, après dîner, en général il fume,

Je tousserai très fort en prétextant un rhume !

55   Il s'abstiendra peut-être, ou bien je sortirai.

- Il est bien entendu que je ne parlerai

Presque pas ; pour donner les ordres nécessaires

Seulement !... Je ne lui dirai plus mes affaires !

- Ce ne sera pas gai ; mais il faut espérer

60   Que ce régime-là ne pourra pas durer

Et qu'il s'apercevra de ma nouvelle allure !

- ... Je ne céderai pas ! Oh ! mais non, je vous jure !

Il me demandera pardon, d'un air piteux,

Ou bien... J'ai de la tête, allez ! moi, quand je veux !

Entr'ouvrant la porte du fond.

65   Que fait-il ? Voyons donc ! -Il lit ! - Il lit encore !

Mais il l'apprend par coeur ce journal que j'abhorre !

Redescendant la scène.

Je l'ai laissé tout seul ! Comprenez-vous cela !

Il ne se doute pas que je ne suis plus là !

Ce n'était pas ainsi jadis !... Je me rappelle

70   Nos entretiens charmants... et longs... sous la tonnelle

Du jardin ; - dans sa poche, il avait son journal

C'est vrai, - mais qui m'eut dit que c'était un rival !

Il ne le lisait pas alors, je vous assure,

Et se moquait pas mal de la littérature !

75   Son roman favori n'était pas imprimé

Encore ! - Dans nos coeurs il était enfermé

Et nous en composions ensemble les chapitres

Tantôt de vive voix, tantôt dans nos épîtres.

- Ce beau temps est passé !... mais il doit revenir !

80   Car il est bon ! Je l'aime, et... si je sais agir

Habilement, je le retrouverai plus tendre...

Retournant à la porte du fond qu'elle entr'ouvre.

Que fait-il maintenant ?... Oh ! Je n'ose comprendre !

Sa tête mollement vacille... Oh ! C'est trop fort !

Je ne me trompe pas !

Riant.

Ah ! Ah ! Ah ! mais il dort !

85   Il dort ! - Ah ! Maintenant, je la tiens ma vengeance !

Dors ! Mon bel ami, dors !

Après un moment.

Allons ! De l'indulgence !

Une dernière fois ! - Je vais le réveiller,

Lui montrer son journal qui le fait sommeiller,

Et lui dire tout bas dans le creux de l'oreille :

90   « Votre journal endort, mon ami,

Envoyant un baiser du bout des doigts.

  Moi, j'éveille ! »

 



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Notes

[1] Émile_Zola est l'auteur du roman L_Assomoir.

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