JENNEVAL

OU LE BARNEVELT FRANAIS

DRAME EN CINQ ACTES, EN PROSE.

M. DCC. LXIX.

Par M. MERCIER.

PARIS, Chez LE JAY, Libraire, rue Saint-Jacques, au dessus des celles des Mathurins au Grand Corneille.


© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 19:59:28.


PRFACE.

Lorsque M. Saurin donna Beverley ; le Public parut dsirer qu'on traitt le fameux sujet de Barnevelt, ou le Marchand de Londres, qui est comme le pendant du Joueur. La Pice Anglaise de Lillo jouit d'une grande rputation ; elle le mrite, il y rgne cette vrit, ce pathtique attendrissant l'me du genre Dramatique. Les adieux de Truman et de son ami sont admirables ; mais la confusion des scnes, l'intrt coup et divis, le bizarre ct du sublime, toutes les fautes enfin du Thtre Anglais empcheront qu'elle soit jamais reprsente sur le ntre dans la forme o elle se trouve.

chauff par le dsir de donner un Drame utile, j'ai voulu peindre les fuites funestes d'une liaison vicieuse, rendre la passion redoutable autant qu'elle est dangereuse, inspirer de l'loignement pour ces femmes charmantes et mprisables, qui font un mtier de sduire, montrer une jeunesse fougueuse et imprudente que le crime souvent n'est pas loin du libertinage, et que dans l'ivresse enfin, on ignore jusqu' quel point peut monter la fureur. J'ai tch de surmonter les obstacles, et d'accommoder ce sujet notre Thtre, c'est -dire nos moeurs.

Le plan du Joueur Anglais tait simple et assez rgulier ; le plan du Marchand de Londres est un vritable chaos, o il est impossible de faire entrer l'ordre et l'unit. Tous les gens de lettres ont conu l'extrme difficult qu'offrait un pareil sujet. Il fallait ncessairement mettre sur la Scne une courtisane, la faire parler, la faire agir, montrer un jeune homme livr ses charmes, abandonn son gnie corrupteur, et l'idoltrant avec le transport et la bonne foi de son ge. Il fallait en mme-temps carter des images capables de fltrir l'me, et qui l'obsdent sans cesse cause du lieu de la Scne. Plus le pinceau devoir tre naturel, plus il demandait tre mani avec art.

C'tait assez pour moi d'avoir ces conditions remplir. Je n'ai pas os aller plus loin. Barnevelt, assassin de son oncle, revenant les mains teintes de sang, montant sur l'chafaud pour expier un parricide, aurait coup sr rvolt les spectateurs. Nous compatissons aux faiblesses, aux infortunes, aux dsordres mmes des passions ; mais nous n'avons point de larmes donnera un meurtrier. Sa cause nous devient trangre, il n'est plus compt dans la socit. Son crime pes notre me et l'accable ; rien ne le justifie, rien ne l'excuse nos yeux , et le thtre Paris n'a pas un pont de communication avec la grve.

Mais comment aussi conserver toute la force thtrale et mnager la dlicatesse franaise qui, dans ce point, me parat juste et respectable ? Comment exposer la passion dans toute son nergie et ne point perdre le but moral, faire frmir, et ne point faire horreur ? J'ai conduit le jeune homme sur le bord de l'abme. Je lui en ai fait mesurer toute la profondeur. II m'eut t facile de l'y prcipiter. Mais j'en appelle la nation. Aurait-elle vu sans plir un forcen guid par la soif de l'or, et par celle de la volupt qui court plonger le poignard dans le sein d'un homme vertueux ? Non, elle eut repouss le tableau, parce qu'il n'est pas fait pour elle, et qu'elle ne suppose point un parricide au milieu des mes sensibles qui viennent s'attendrir et pleurer son spectacle. On peut tre mu, effray, sans que le pote serre le coeur d'une manire triste et dsagrable. Faut-il blesser pour gurir ? Ne suffit-il pas d'environner l'me du doux sentiment de la piti, de ce sentiment vainqueur qui nous replie sur nous mmes, et qui triomphe d'une manire aussi douce qu'intime ? Croira-t-on que le jeune homme faible et tromp , ne pourra ouvrir les yeux, et sortir de l'enchantement, sans qu'on lui montre dans l'enfoncement du thtre la corde, la potence et le bourreau ? Et pourquoi dans cette situation attendrissante et terrible, o la voix d'une femme commande un assassinat, ne pas laisser au jeune homme interdit et dchir un retour la vertu ? Ce retour n'est-il pas naturel, et le nouveau but moral qu'il offre en donnant une ide noble des forces victorieuses que nous reclons en nous mmes, n'est-il pas fait pour satisfaire autant le public que le Philosophe ?

J'ai donc t oblig d'abandonner la pice anglaise, et de faire, pour ainsi dire, un Drame nouveau. J'ai conserv le fond de deux caractres ; et j'ai march seul pour le reste. J ai regrett de n'avoir pu faire entrer dans ma pice plusieurs beauts de l'Anglais ; mais ayant suivi un plan tout diffrent, ces beauts n'ont pu trouver leur place. Enfin travaillant, pour ma nation, je n'ai pas d lui prsenter des moeurs atroces.

Je pourrais donner ici mes ides sur ce genre utile, qui met dans un jour si frappant les malheurs les devoirs de la vie civile ; qui, plus que l'orgueilleuse Tragdie, parle cette multitude, o repose une foule d'mes neuves et sensibles, qui n'attendent, pour s'mouvoir que le cri de la nature. Je pourrais faire voir que la plupart des auteurs dramatiques n'ont malheureusement travaill jusqu'ici que pour un trs petit nombre d'hommes, que les succs qu'ils devaient attendre et placer dans l'amlioration des moeurs n'ont pas rpondu leurs efforts, parce qu'ils ont employ leur gnie tracer des tableaux superbes, mais le plus souvent de pure fantaisie. Quelques beaux qu'ils puissent tre ils ne frappent point le gros de la nation, parce qu'ils n'ont pas un rapport ncessaire avec l'instruction gnrale. Les crivains comme les grands, ont sembl ddaigner l'oreille du Peuple.

Chez les Grecs le but de la Tragdie tait sensible. Elle devait nourrir le gnie Rpublicain, et rendre la Monarchie odieuse. J'entends fort bien Corneille ; mais il faut l'avouer, il est devenu pour nous un auteur presque tranger, et nous avons perdu jusqu'au droit de l'admirer. Nous aimons le poli et la massue d'Hercule est noueuse. Corneille enfin devait natre en Angleterre. Que nous reste-t-il prsentement faire, si ce n'est de combattre les vices qui troublent l'ordre social ? Voil tout notre emploi ; et puisqu'il ne s'agit plus de ces grands intrts, a jamais spars des ntres, ce font mes semblables que je cherche, ce sont eux qui doivent m'intresser, et je ne veux plus m'attendrir qu'avec eux.

Il est donc singulier que parmi tant d'Auteurs que leur got portait la recherche et la peinture des caractres, presque tous aient ddaign le commerce des habitants de la Campagne ou n'aient vu en eux que leur grossiret apparente. Quel trsor pour un pote moral, que la nature dans sa simplicit ! Que de choses peindre, rvler l'oreille des Princes ! Si je ne me trompe, vu nos progrs dans la Philosophie, ce serait aujourd'hui au Monarque descendre au rang des auditeurs, et ce serait au Ptre monter sur la scne. L'inverse du Thtre deviendrait peut-tre la forme la plus heureuse, comme la plus instructive. Le paysan du Danube parat un instant au milieu du Snat de Rome , et devient le plus loquent des Orateurs.

Avouons que l'Art Dramatique n'a pas reu tout son effet, qu'on la resserr dans des bornes troites, que nous n'avons presque point de pices vraiment nationales, que le got imitateur a proscrit la vrit prcieuse, que ces Tragdies o il ne s'agit point des crimes des ttes couronnes, de ces crimes striles dont nous sommes las, mais des infortunes relles et prsentes de nos semblables font, sans doute, les plus difficiles tracer, parce que tout le monde est juge de la ressemblance , et qu'il faut qu'elle soit exacte, ou l'effet est absolument nul. Le pote qui me peindrait l'indigent laborieux, environn de sa femme et de ses enfants, et malgr un travail commenc avec l'aurore et continu bien avant dans la nuit, ne pouvant sortir des horreurs de la misre qui le presse, m'offrirait un tableau vrai et que j'ai sous les yeux. Ce tableau offert la Patrie pourrait l'claircir par sentiment, lui donner des ides plus saines de politique et de lgislation, dmontrer leurs vices actuels, et par consquent il serait plus utile tracer que ces lointaines rvolutions arrives dans ces tats qui ne peuvent nous toucher en rien.

Je pourrais m'tendre davantage ; mais il est trop ais et trop dangereux de s'riger en Lgislateur. L'amour-propre, d'une manire insensible et presque naturelle, vous persuade que Part et vous , ne faites qu'un. Il faut chapper ce pige o tombe facilement la vanit. Cependant le critique qui n'a qu'un got troit, qu'une me sche et strile, s'imaginera que l'Art est dtruit, parce qu'il est modifi. II ne sentira pas que l'Art n'a fait qu'augmenter ses richesses et reculer ses bornes. Triste envieux, froid dissertateur, ne sachant pas mme prvoir qu'il risque de rougir le lendemain de ce qu'il a crit la veille, il osera appeler ce genre le refuge de la mdiocrit. Comme si ce n'tait rien que de peindre avec sentiment et avec vrit, comme si le gnie tait attach au vtement Grec, Perse ou Romain ; et dpendait servilement de tel ou tel personnage !

Quelle comparaison, dit l'Auteur de la Potique Franaise, de Barnevelt avec Athalie, du cot de la pompe et de la majest du Thtre ! Mais aussi quelle comparaison du ct du pathtique et de la moralit !

Le voeu gnral de la nation, je l'oserai dire, est de voir enfin des Drames qui nous appartiennent, et dont le but moral soit plus effectif, comme plus prs de nous. Les premiers essais ont t reus avec transport. Voyez dans toutes nos Provinces les succs qu'ont eu le Pre de Famille, le Philosophe sans le savoir, Beverley, etc. Chaque Citoyen a dit, voil ce qu'il faut offrir nos enfants, nos soeurs, nos femmes. Voici enfin des leons qui pourront fructifier dans leurs coeurs. Plus la fable approche des vnements ordinaires, plus elle ouvre dans l'me une entre libre aux maximes qu'elle renferme, dit Gravina.

L'homme de gnie qui a fait le Pre de Famille [Denis Diderot] pourrait en cette partie enlever tous nos hommages. Ah ! s'il prenait les pinceaux de cette mme main qui a parcouru le vaste champ des arts, comme tous les tats de la vie civile qu'il a vus et frquents recevraient de son me fconde et brlante la leon d'une morale applicable leurs diverses conditions ! Et que deviendraient alors devant lui ces Auteurs qui vont chercher hors de leur sicle et de leur patrie une nature nergique qu'ils ont sous les yeux et qu'ils sont impuissants peindre.

mesure que les lumires s'tendent, se fortifient, naissent dans les arts de nouvelles combinaisons. Elles sont le fruit du temps, de l'exprience et de la rflexion. Il est rserv, sans doute au sicle de la philosophie de donner au peuple un genre dont il puisse entendre et reconnatre les personnages. Le systme Dramatique a visiblement chang depuis Corneille jusqu' La Chausse encore quelques nuances de plus, un nouveau degr de vrit et de vie, et la nation bnira ses Potes. On doit des loges par exemple M. d'Arnaud ; il vient de dterminer un nouveau genre de Drame, touchant et lugubre ; il a prsent les grands combats de la religion et de l'amour, ces deux puissances du coeur humain. Il l'a vu tel qu'il est, tel qu'il gmit dans les clotres, et combien de coeurs infortuns se sont reconnus dans ses tableaux ! Combien d'autres viteront d'opposer ainsi leur faiblesse la plus tyrannique des passions ! Quelle force, quelle influence les crivains n'auraient-ils pas sur les esprits, s'ils ne perdaient jamais de vue que les talents ne sont rien, s'ils ne se tournent vers un objet utile ! Quelle nergie, quel triomphe assur n'aurait pas en mme-temps notre Thtre, si au lieu de le regarder comme l'asile des hommes oisifs, on le considrais comme l'cole des vertus et des devoirs du Citoyen ! Quel art que celui qui, concentrant toutes les volonts, de tous les coeurs peut ne faire qu'un seul et mme coeur ! Que de tableaux loquents nous pourrions enfin exposer en partant de l'heureux point de vue o nous sommes !


PERSONNAGES

MONSIEUR DABELLE, Chef de Bureau.

LUCILE, Fille de Monsieur Dabelle.

JENNEVAL, jeune homme faisant son droit demeurant chez Monsieur Dabelle.

BONNEMER, Caissier de Monsieur Dabelle, ami de Jenneval.

DU CRNE, Oncle de Jenneval.

ORPHISE, Cousine de Lucile, nouvellement marie.

ROSALIE.

JUSTINE, suivante de Rosalie.

BRIGARD, Escroc, Brtailleur, etc.

UN COMMIS.

UN DOMESTIQUE.

La scne est Paris.


ACTE I

SCNE I.

La scne est Paris.

MONSIEUR DABELLE seul, assis devant une table couverte de papiers. Il crit.

Un commis entre et apporte plusieurs lettres, Monsieur Dabelle les ouvre, et mesure qu'il les lit, il les rend et dit : Rpondez tout de suite ces trois lettres... Faites expdier le cong ces soldats, qui ont rempli le temps de leur engagement. Rendons des agriculteurs aux provinces, et ne violons jamais la foi publique. Elle est encore plus sacre que celle des particuliers. Pressez cette autre expdition : elle est importante, elle intresse plusieurs malheureux... Il a retenu une lettre qui le concerne particulirement. Il la lit et la tient dcachete la main. Le commis se retire. ce jour est donc fait pour me surprendre...

En levant la voix.

Non, non, l'ambition de m'allier avec un homme plus puissant et plus riche que moi ne m'aveuglera point. Je veux que sa main se donne avec son coeur. Malheur au pre assez dur pour faire, du saint noeud de l'hymen, un lien tissu par l'intrt. Comte ! Votre lettre me fait beaucoup d'honneur ; mais si ma fille ne vous nomme point, ma rponse est toute faite.

SCNE II.
Monsieur Dabelle, Lucile.

LUCILE, allant son pre et lui baisant les mains avec respect.

Mon pre !

MONSIEUR DABELLE.

Bon jour mon enfant. Je t'attendais ce matin avec plus d'impatience encore que les autres jours. Nous devons avoir un assez long entretien ensemble. J'ai bien des choses te dire, et je dsire que Lucile y rponde avec sa franchise accoutume.

LUCILE.

Vous me parlez toujours avec tant de bont. Vous jugez si favorablement de mon coeur, que je crains de ne pouvoir mriter vos loges... vous savez le plaisir que j'ai vous entendre... je ne me suis jamais trouv embarrasse avec vous ; mais combien de fois vous m'avez mue !

MONSIEUR DABELLE.

Je suis trop loin de me reprocher la douceur dont j'ai us envers toi pour devoir l'abandonner. Eh comment peut-on se rsoudre ne pas traiter son enfant comme soi-mme. Ce n'est qu'aux soins paternels qu'il doit reconnotre celui dont il tient la vie... asseyez-vous, ma fille... je sais vous rendre justice.

En s'animant.

Lorsque l'pouse chrie dont tu me retraces tous les traits, ainsi que tes vertus, lorsque ta mre, orgueilleuse de remplir les devoirs qu'impose ce nom sacr, t'allaitoit sur ses genoux, ma Lucile tait encore au berceau, et dans nos doux entretiens nous parlions dj de la marier. Au milieu de la joie dont nos coeurs taient pntrs, nous jetions pour elle nos regards dans l'avenir...

D'un ton non moins touchant, mais plus srieux.

votre mre est morte, Lucile : elle m'a laiss seul au milieu du travail de votre ducation ; mais l'ouvrage commenc par ses mains, form sur le plus noble modle s'est achev de lui-mme ; vous me tenez lieu d'elle... Mais il est une fin pour laquelle vous tes ne. Chaque ge a sa destination, et quiconque ne la remplit pas se prpare des malheurs plus grands que ceux qu'il croit viter... Je sens qu'il vous sera dur de vous sparer d'un pre ; c'est moi de vous presser de choisir un poux... Il faut que je vous quitte un jour ; la tombe o repose votre mre m'attend. Alors ne m'ayant plus, sans protecteur, sans amis, vous resteriez seule. Lucile peine se lve et voudrait parler ; Monsieur Dabelle lui prenant les mains. non ma fille, il n'y a point de rponse cela. Retenez vos larmes ; je mourrai content, mais ce sera aprs avoir assur votre bonheur. Pesons donc ici nos intrts : vous vous tonnez tous les jours de voir des maisons, o, sous une apparente tranquillit, rgne la discorde ; des matres durs ou gouverns par leurs valets ; des femmes dissipes et sans tendresse ; des chefs de famille dont l'enfance se perptue jusques dans la vieillesse. ma fille, voici l'origine du mal, c'est que les meilleures qualits le cdent une triste opulence. On court aprs la fortune, on nglige les vertus sociales. Sous le brillant de la richesse, le coeur de l'homme se trouve souvent bien pauvre. On se voit tromp lorsqu'il n'est plus temps de revenir sur ses pas. Je vous ai accoutume de bonne heure distinguer le mrite rel de celui qui n'en a que les dehors. leve dans la maison paternelle, vous y avez vu le vrai, le beau, l'honnte. Le vice ne s'est offert votre imagination que comme ces fantmes qui se perdent dans l'ombre. Voici l'ge o la raison se joint chez vous au sentiment. Voici l'instant o je dois tre rcompens de mes peines... je vous l'ai dj dit, ma fille, plus des trois quarts de mes jours sont couls... rpondez-moi, aurai-je la consolation de vous laisser entre les bras d'un poux ? J'ai toujours attendu que votre coeur parlt : je l'avouerai, j'ai pi avec une secrte impatience jusqu' ses moindres mouvements. Digne de choisir, je lui ai laiss la libert. Ma maison s'est tous ceux qui pouvaient aspirer votre main. Tous se sont dclars, et vous qui jouissez de ma confiance et de mon estime, Lucile vous ne me dites rien.

LUCILE.

Oser me dcider sur un choix qu'il n'appartient qu' vous de faire, mon pre, trop de regrets suivraient mon imprudence. Cette libert m'est charge. Je m'gare, je me perds dans l'examen des hommes rpandus dans la socit, et jugeant trop svrement les personnes que vous adoptez peut-tre, je prfre l'obissance. C'est la vertu de mon sexe ; et elle convient parfaitement ma situation. Comment votre fille ne pourrait-elle pas aimer celui que vous aurez choisi pour fils ? Nommez-le seulement, je lui trouverai des vertus.

MONSIEUR DABELLE.

Aucun n'est adopt ; non, crois-en ton pre. Si j'coutais mon coeur, tremblant, irrsolu, je n'oserais jamais prononcer son nom. Je serais plus svre que toi-mme, et la tendresse d'un pre surpasserait encore ta dlicatesse. Je ne vois que trop combien les moeurs, de jour en jour plus corrompues, rendent le plus heureux des liens, le plus difficiles former ; mais enfin il est un terme pour se dcider. Ne point trouver d'hommes avec qui tu crusses pouvoir passer ta vie, ce serait faire un outrage la socit. Le jeune homme que tu aimeras, fut-il sans vertus, ne vivra pas longtemps avec toi sans les connatre.

LUCILE.

Mon pre, pargnez votre fille ; vos louanges l'ont fait rougir.

MONSIEUR DABELLE.

C'est par elles que je t'encourage t'en rendre encore plus digne. Lucile, quand je te loue d'avance de faire le bonheur d'un honnte homme, c'est que je suis sr que tu le feras. Le rang et les richesses sont tes yeux comme aux miens de futiles chimres. Tu n'couteras que la voix de ton coeur. Parle, j'attends ton aveu.

LUCILE, avec embarras.

Eh bien je dompte ma timidit. Nommez-moi donc ceux qui se sont dclars. Si quelqu'un d'entre-eux peut dcider, je...

MONSIEUR DABELLE.

Mais personne n'ignore ce qui attire ici Dorimon, le jeune Voclair. Madame Desmare vient tous les jours pour son fils ; M Versal et le conseiller se suivent d'assez prs. Ils t'ont donn tout le plaisir de les connatre, et chacun demande prfrence.

LUCILE.

Puis-je parler hardiment sur leur compte ?

MONSIEUR DABELLE.

Il le faut, ma fille.

LUCILE.

Eh bien, je ne vois dans aucun d'eux celui que je nommerai mon poux. Monsieur Dorimon se dguise trop mes yeux. On voit qu'il tremble de se montrer tel qu'il est. Il me semble apercevoir en lui un caractre qu'il n'est pas facile d'approfondir, et je redoute un homme impntrable. Pour le jeune Voclair, il est tout superficiel. Il ne m'a pas encore dit un mot qui serve me prouver qu'il puisse penser. Le fils de Madame Desmare est un homme trop indcis pour que je penche jamais en sa faveur. Je l'ai vu dans une heure changer trente fois d'avis au gr de ceux qui se jouaient de sa volont. Le conseiller a eu le malheur de se voir trop jeune en place ; il n'a rien appris ; il tranche, dcide, et se croit juge n de l'univers : je l'ai trouv trop grave pour de petites choses, et trop inconsquent pour des affaires o l'intrt gnral se trouvait compromis. Quant Monsieur Versal, il ne m'a fait jusqu'ici sa cour qu'en paraissant sous un habit plus lgant que celui de la veille ; il semble n'exister que par ses belles dentelles et par les fleurs de sa veste. Enfin j'ai beau vouloir trouver un mrite qui m'attache, je ne vois autour de moi qu'un clat emprunt. Est-ce ma faute si vous m'avez rendue si difficile. Celui qui vous appellera son pre ne doit-il pas possder quelqu'une de vos qualits.

MONSIEUR DABELLE.

Peut-tre y suis-je, le comte de Stal ; qu'en penses-tu ?

LUCILE, avec tonnement.

Le comte ; mon pre !

MONSIEUR DABELLE, en souriant.

Voici sa lettre, vous me dicterez la rponse.

Lucile reoit la lettre et la lit.

mais dis-moi tout de suite si c'est lui. Devenir Comtesse est un appas faire tourner une tte !

LUCILE, avec noblesse.

Heureusement ; tout ce clinquant ne m'blouit pas. Je me reprsente le Comte dpouill de ses titres et de ses biens. Je ne vois pas qu'il mrite de l'emporter sur ses rivaux. Je ne l'aime point.

MONSIEUR DABELLE.

Et tu n'aimerais personne ?

LUCILE, hsitant.

Non mon pre.

MONSIEUR DABELLE, d'un ton affectueux et ferme.

Lucile me parlez-vous vrai ?

LUCILE.

Vous me pressez... vous m'arrachez un secret... Mais comment rsister l'ascendant de vos bonts ?... Comment vous taire... Il faut vous obir.

MONSIEUR DABELLE.

S'il est des secrets que tu ne puisses pancher dans le sein d'un pre qui te traite en ami, je ne demande plus rien.

LUCILE, avec tendresse.

Je n'aurai jamais d'autre confident que vous. Vous me guiderez, vous me consolerez... Je crains d'aimer... Je crois que j'aime... Je fais un effort sur moi-mme, c'est le plus grand, sans doute... Mais du moins n'oubliez pas...

MONSIEUR DABELLE.

Eh, ma fille, mconnatrais-tu ton pre ?

LUCILE.

Le coeur me bat : pourquoi donc suis-je si tremblante ?

SCNE III.
Monsieur Dabelle, Lucile, Bonnemer.

Bonnemer est entr pas lents, le front baiss, les bras croiss.

MONSIEUR DABELLE.

Voici Bonnemer.

part.

Il parat afflig.

Haut.

Qu'avez-vous mon ami ?... Vous me paraissez tout troubl. Puis-je savoir quel chagrin ?...

BONNEMER, d'un ton triste.

Ah ! Monsieur, on est bien tromp dans ce monde. Il faut renoncer dsormais aux doux plaisirs de la confiance. Tel qui porte une physionomie honnte porte une physionomie menteuse. Dans ce sicle la jeunesse est impntrable. Cette ville malheureuse est si propre favoriser, entretenir ses dsordres. Qui l'eut dit ?... Jenneval... Malheureux jeune-homme !

MONSIEUR DABELLE, surpris.

Eh bien Jenneval ?

sa fille qui fait un mouvement pour se retirer.

Demeurez ma fille, nous devons reprendre notre entretien.

BONNEMER.

Monsieur, j'ai connu son pre. Nous fumes ami trente ans. Il mourut dans mes bras. Il m'a recommand son fils en expirant. Veillez sur lui, me dit-il, guidez sa jeunesse ; il sera susceptible de grandes passions ; prservez-le des malheurs qu'elles enfantent. Se pourrait-il qu'une source aussi pure se ft corrompue, qu'il et dgnr de ce sang vertueux !... Il paraissait si sage, si rang !... Non, c'est une chose qui me passe encore... Malheureux Jenneval !

LUCILE, part.

ciel ! Que va-t-il annoncer ?

MONSIEUR DABELLE.

Eh bien, qu'a-t-il fait Jenneval ? Possdez-vous.

BONNEMER.

Ah, vous allez tre pntr de douleur. Ce jeune-homme dont vous m'avez vu si zl, n'est plus digne de mon amiti. Il m'a trahi.

MONSIEUR DABELLE.

Comment ?

BONNEMER.

Je l'avais charg d'aller recevoir cette lettre de change que je dois rembourser demain en votre nom. Eh bien monsieur, j'ai des nouvelles positives qu'il a reu l'argent, et depuis ce jour je l'ai point revu.

LUCILE, part.

Malheureuse ! Cache ton trouble.

MONSIEUR DABELLE, froidement.

Mais ne m'avez vous pas dit qu'il tait la campagne, chez son oncle depuis quatre jours ?

BONNEMER.

Et voil ma faute. J'ai voulu cacher quelque-temps la sienne. J'ai dguis la triste vrit pour lui donner le temps du repentir. C'est moi qui ai introduit Jenneval dans cette respectable maison, l'asile des vertus. Il obtint votre estime, je voulais la lui conserver ; mais hlas ! C'est un homme perdu. Qu'il me cause du chagrin ! Que je voudrais faire revenir ce temps heureux o dans l'ge de l'innocence, il n'coutait que ma voix ! J'ai cru que la seule ide de mes inquitudes le ramenerait vers moi ; mais on l'a vu promener ses pas dans une de ces maisons cartes, o la dbauche sans doute entretient ses tristes victimes. Jugez si je dois encore l'adopter pour mon ami, et si je n'ai pas des larmes verser sur cette me honnte qu'un moment a corrompue. Je reculais toujours, enfin il a bien fallu vous tout avouer.

MONSIEUR DABELLE.

Ce que vous venez de m'apprendre m'tonne et m'afflige. Je lui ai connu de la droiture, des moeurs ; cette action est bien contraire son penchant naturel ; mais la fougue, l'emportement, la jeunesse, l'exemple... on l'aura sduit, mon cher Bonnemer, on l'aura sduit. Vous avez besoin de courage et de vigilance. Agissez, mais prudemment ; taisez cette aventure. Un mot prononc dans la premire chaleur du ressentiment a fait quelquefois un tort irrparable ; deux mille cus ne sont rien, mais perdre un coeur sensible et bien n, voil ce qu'il est important de prvenir. Souvent une imprudence a reu dans la bouche de la malignit tous les caractres du crime, et l'on a fltri pour le reste de ses jours un homme vertueux, mais foible. Tout en l'observant ayez l'air de vous reposer de sa conduite sur lui-mme, marquez-lui encore de l'estime ; c'est un bon moyen pour loigner les coeurs bien faits de ce qui pourrait les en rendre indignes ; s'il revient repentant, il aura toujours les mmes droits sur mon coeur... Courez, arrachez-le au vice, il reconnatra votre voix, il sentira le remords et nous le retrouverons tel que je l'ai connu.

BONNEMER, en regardant Lucile.

Ah ! Mademoiselle, quel pre, et pour moi quel ami !

Monsieur Dabelle.

Votre gnrosit rveille la mienne. La piti succde mon indignation. Comment ne serais-je point indulgent ; c'est vous qui m'en donnez l'exemple.

MONSIEUR DABELLE.

Les moments sont chers. Prvenez les progrs rapides de la corruption ; mais, couvrez sa faute du voile le plus secret. Faites lui mme entendre que je n'ai rien appris. Que la honte s'veille dans son ame sans qu'il connoisse l'affront ; quiconque se voit une fois avili n'a plus le courage de rentrer dans le sentier de la vertu.

BONNEMER.

Ah ! Que ne peut-il vous entendre !

SCNE IV.
Monsieur Dabelle, Lucile.

MONSIEUR DABELLE.

Ma fille, cet honnte homme nous a troubls... Mais tu pleures, tu t'attendris sur cet infortun qui s'gare... Va, il peut se relever de sa chute et tirer un plus grand clat de sa faute mme... J'ai vu tes larmes, embrasse moi, et surtout ne me dguise plus rien.

LUCILE.

J'tais prte cder vos instances mon pre. Imprudente ! J'aurais prononc peut-tre un nom qui l'instant d'aprs m'et fait rougir... Non, souffrez que je vous rende le droit qui vous appartient ; est-ce moi de choisir quand vous-mme tes embarrass... Que d'exemples effrayants pour une fille craintive !... Vous le voyez, Jenneval et tant d'autres dont la conduite paraissait exempte de blme... La jeunesse se corrompt de plus en plus ; et comme vous le disiez il y a un instant, le mariage dans ce sicle, est un noeud trop dangereux former... Laissez-moi toujours vivre auprs de vous. Je vous en conjure au nom de vos bonts... Croyez que le plaisir de vivre avec un pre peut balancer celui d'avoir un poux. Pourquoi tant craindre d'un avenir dont le ciel prendra soin ?

MONSIEUR DABELLE.

J'interprte ton silence, ma chre fille, il m'intresse, il me touche... va, mon enfant, je sais qu'il est un ge, qu'il est des passions... Mais elles ne seront pas plus fortes que l'amiti, que les principes d'honneur, que la vertu... Calme-toi.

LUCILE.

Pardonnez votre fille...

UN DOMESTIQUE, entre.

Monsieur, Monsieur Jenneval demande vous parler en particulier.

LUCILE, part.

Je ne supporterai jamais sa vue... Ah mon pre, souffrez que je me retire.

MONSIEUR DABELLE.

Allez, ma fille.

LUCILE, fait deux ou trois pas et revenant elle dit.

Cependant si vous tiez fch contre moi, j'aimerais mieux vous dire tout.

MONSIEUR DABELLE.

Va, mon enfant, ton coeur ne peut-tre long-tems mes yeux une nigme difficile.

Seul.

En croirai-je mes soupons ! Ciel ! Change son coeur, ou du moins rends digne du sien le coeur qui s'est gar.

SCNE V.
Monsieur abelle, Jenneval.

JENNEVAL, entre en regardant s'ils sont seuls.

Monsieur, j'ai longtemps balanc la dmarche que je viens faire... Je marche en tremblant, je parcours avec effroi cette maison qui m'est si connue... Coupable, je n'ose lever les yeux vers vous... Ah dieu ! Qu'il est cruel de porter la confusion sur le front et le remords dans le coeur... J'ai t un ingrat, j'ai trahi la confiance d'un bienfaiteur, j'ai mis votre ami, le mien, dans le plus cruel embarras. Plaignez-moi, plaignez un malheureux jeune-homme qui chrit l'honneur et qui a fait une action dshonorante. Mais quelque tonnante que vous paroisse ma conduite, je ne puis accuser ici l'emploi que j'ai fait de cette somme, je la dois, c'est une dette sacre ; c'est la premire sans doute que j'acquitterai... permettez qu' l'instant mme je vous offre des engagements...

MONSIEUR DABELLE.

Quels sont ces engagements, Monsieur ?

JENNEVAL.

De vous signer une obligation dont vous me dicterez la forme, je suis encore en tutelle, mais bientt j'espre...

MONSIEUR DABELLE.

Jenneval, rpondez-moi, et osez me regarder. Quelque affaire secrte ; quelque accident imprvu vous auroit-il forc dtourner le dpt qui vous tait confi ?

JENNEVAL.

Rougirais-je devant vous si je n'tais que malheureux ; viendrais-je le front baiss subir l'affront ?... Vous me pardonneriez monsieur, ce que je ne me pardonnerais pas moi-mme. Je pourrais inventer ici quelque excuse pour colorer ma bassesse ; mais ma bouche ne sait point profrer un mensonge... N'attendez de moi aucun autre aveu. Dans un trouble inexprimable et nouveau pour mon coeur, je me trouve emport malgr moi ; voil tout ce que je puis vous dire.

MONSIEUR DABELLE.

Emport malgr vous, faible jeune-homme ! Vous le croyez... Ajoutez un pas de plus la dmarche que vous venez de faire et je vous rponds de l'estime universelle. Votre sensibilit a besoin d'un frein puissant qui la rprime. Si les passions nous garent, la voix d'un ami peut nous remettre dans le sentier que notre aveuglement abandonnait. Il peut nous gurir, nous consoler... Ma maison est toujours vous, cher Jenneval, demeurez-y, et puisse l'air qu'on y respire faire rentrer dans votre me le calme et la tranquillit de la raison.

JENNEVAL, d'un ton plus touch.

Je me sens indigne de l'habiter dsormais. Je ne suis pas n pour ce paisible asile. Son souvenir ne me quittera point, mais il sera toujours comme un poids accablant qui psera sur mon coeur... Par piti oubliez moi... Ne me laissez pas voir tant de bont ; faites plutt clater votre indignation... Abandonnez un homme qui s'est avili, et ne songez qu' ce qu'il vous doit.

MONSIEUR DABELLE.

Ce que vous me devez n'est rien en comparaison de ce que vous vous devez vous-mme... Vous parlez d'engagements... Si vous ignorez ceux que vous avez contracts avec moi, malheur vous ; votre dette ne s'acquittera jamais ; vous avez de la grandeur d'me, ne la poussez point jusqu' l'orgueil. La vertu n'est pas borne ne commettre aucune faute, mais rparer celles qu'on a commises. Consultez l'honneur et vos devoirs et venez me parler ensuite... Vous ne m'avez vu ni chagrin ni svre ; si votre coeur s'obstine vouloir conserver des secrets aussi mystrieux que les vtres... Vous les garderez, monsieur.

Il fait quelques pas pour s'en aller et revient en disant.

Jenneval, coutez. Vous n'avez rien perdu de mon estime et de mon amiti ; je vous le rpte. Attendez ici Bonnemer ; un jeune-homme comme vous, jet dans le tourbillon du monde et des sductions, a besoin d'un ami sage et prudent ; et je me plais penser que vous mritez encore d'avoir un tel ami.

SCNE VI.

JENNEVAL, seul.

J'tais prt de tomber ses pieds. Qui m'arrtait ?... Rosalie, Rosalie, laisse-moi respirer. Tu matrises tout mon tre. Tout ce qui n'est pas toi n'a plus d'empire sur mon me... Cruelle, tu semblais me promettre le bonheur... Hlas ! Au lieu de te rendre heureuse, je me perds avec toi ; c'est par toi seule que j'aspire des biens dont je savois me passer... Que le sjour de cette maison me parat tranquille !... O est le temps que je pouvais l'habiter sans rougir ?... O retrouver ce calme dlicieux qui m'accompagnait prs de Lucile ?... Quel doux sentiment me faisait tressaillir l'aspect de son pre ?... Je le regardais dj comme le mien... sa candeur, ses vertus... Ai-je oubli jusqu' sa tendresse ? Rosalie, Rosalie, ah, pourquoi l'amour que tu m'inspire m'emporte-t-il tout--coup si loin de mes devoirs ?...... Lucile ne m'a jamais rendu coupable... Fuyons ces lieux o chaque objet me fait un reproche... Souveraine de mon coeur, l'ascendant de tes charmes m'entrane... Je ne puis te rsister... Dispose de mes jours... Heureux ou malheureux mon sort est de vivre tes genoux.

ACTE II.

SCNE I.
Rosalie, Justine.

La scne reprsente l'appartement de Rosalie. L'ameublement est neuf. Une toilette est toute dresse : Rosalie est dans un dshabill lgant.

ROSALIE, en se regardant dans le miroir.

Comment me trouves-tu ce matin ? J'ai peu dormi, mes yeux ont, je crois, perdu quelque chose de leur vivacit.

JUSTINE.

Oh, je vous conseille de vous plaindre. Jamais vos grands yeux noirs n'ont t plus doux et plus brillants, et je ne sais quel air de tendresse rpandu sur votre physionomie la rend charmante, et votre sourire... Vos yeux font tout ce qu'ils veulent faire... Hier encore, Jenneval les contemplait avec un transport si vrai et toujours si nouveau que je prenais du plaisir le considrer dans l'extase de l'amour.

ROSALIE.

De sorte que Jenneval te parat toujours beaucoup amoureux de moi ?

JUSTINE.

mesure qu'ils jouissaient, ses regards devenaient plus avides ; ce jeune homme brle d'une flamme bien sincre.

ROSALIE.

Il est aimable, je l'avoue ; mais il a un dfaut.

JUSTINE.

Lequel, s'il vous plat ?

ROSALIE.

Mais c'est de n'avoir pas seulement dix mille cus de rente. Il a le coeur tout neuf et l'esprit romanesque. J'ai besoin d'entretenir cette ardeur respectueuse. Il est homme grands sentiments, et rien n'est assurment plus trange dans le sicle o nous vivons. Il ne manque point d'esprit, mais il est ombrageux, timide, indcis, quoique d'un caractre sensible. Cependant il est hritier d'une assez grosse fortune, il est docile ma voix, il m'idoltre. Allons, toute rflexion faite je dois vivre avec lui.

JUSTINE.

Vous avez raison. Avec votre esprit et votre beaut que chacun admire, profitez de vos jours brillants pour vous assurer un jeune homme libral et passionn. Que mon exemple vous serve de leon. Une maladie de six mois m'a vol tous mes attraits et avec eux mes plaisirs et ma fortune. Autrefois l'on me servait, et ce m'est un bonheur aujourd'hui de vous servir.

ROSALIE.

Va, les hommes sont nos plus grands ennemis. Leurs soins sont intresss et barbares, ils sont tous ingrats et ils osent encore nous mpriser ; une guerre secrte rgne entre nos deux sexes, ce sont des tyrans qui veulent nous ployer sous leur joug, mais plus faibles nous devons avoir recours l'artifice, et paratre le contraire de ce que nous sommes, ainsi nous nous vengeons... Puisque je matrise Jenneval, je puis esprer qu'enfin... Oui, de la reserve sans duret, quelques nuances fines d'amour, mais sans faiblesse ; voil tout ce qu'il faut pour le soumettre. Mais il y a une heure que je devrais tre en tat de paratre... Quand Jenneval viendra, qu'on l'annonce... Enfin, voici Brigard... Allez...

Justine sort.

SCNE II.
Rosalie, Brigard.

Il doit avoir l'air d'un homme qui a pass la nuit.

BRIGARD.

J'aurais donn cette nuit ma vie pour une obole. J'ai jou d'un malheur effroyable ; j'ai perdu tout ce qu'on pouvait perdre... j'ai du noir dans l'me.

ROSALIE, avec familiarit.

Libertin ! Tu n'es donc pas trop satisfait de ta journe ? Et depuis as-tu t aux informations ?

BRIGARD.

Oh, je n'y ai point manqu. Jenneval n'est point riche par lui-mme comme tu l'as fort bien devin ; mais il a un oncle opulent dont il est l'unique hritier. Le jeune-homme est encore sous la tutelle de cet oncle qui vit la campagne quatre lieues d'ici. On me l'a peint comme un homme fort bizarre, dur...

ROSALIE.

Cet oncle est donc bien riche ?

BRIGARD.

Oui ; de plus, avare.

ROSALIE.

Et combien de temps peut-il vivre encore ?

BRIGARD.

Mais dix douze annes. Il peut pousser jusques-l.

ROSALIE.

Dix douze annes ! ciel !

SCNE III.
Rosalie, Brigard, Justine.

JUSTINE.

Monsieur Jenneval, mademoiselle.

ROSALIE, Brigard.

Vite ; passe de l'autre ct.

BRIGARD, en s'en allant.

Au revoir.

SCNE IV.
Rosalie, Jenneval, Justine.

Rosalie prend un air riant et agrable. Jenneval la salue, la regarde tendrement et lui baise la main.

JENNEVAL.

Ah ! Chre Rosalie, je ne trouve qu'ici le bonheur et la joie... Non, jamais je n'ai eu plus de besoin de me trouver auprs de vous.

ROSALIE.

Mon cher Jenneval, qu'avez-vous ? Et que vous serait-il arriv ?

JENNEVAL.

Rien que je n'eusse d prvenir... Rosalie, je voudrais tre seul un moment avec vous.

Rosalie fait un signe Justine qui sort, et fait asseoir Jenneval ct d'elle. Jenneval continue.

Me croirez-vous, chre Rosalie. Je vous rpte que je vous aime, je vous le dis du fond de l'me, et je venais dans le dessein de rompre avec vous pour jamais.

ROSALIE.

Avec moi, ciel ! Comment ?

JENNEVAL.

Mon coeur est sur mes lvres. Chere Rosalie, retenez vos larmes... coutez-moi... Je ne puis parler.

ROSALIE.

Vous m'tonnez, vous m'inquitez... Jenneval que voulez-vous dire ?

JENNEVAL.

Que je suis un malheureux indigne de vous et de l'estime des hommes... Vous allez rougir de m'entendre... Mais avant que l'aveu chappe de ma bouche, dites, m'aimez-vous, Rosalie ? Si vous ne m'aimez pas avec passion je suis perdu.

ROSALIE.

Pouvez-vous insulter ma tendresse par un semblable doute ? Ah ! Jenneval si j'ai vit quelquefois vos regards, vos transports, c'est qu'un coeur tendre a besoin du secours d'une vertu fire. Le ciel en me donnant la sensibilit, m'a fait l un prsent bien dangereux... Oui, vous tes un ingrat, si vous pensez ce que vous dites.

JENNEVAL.

Je ne doute plus de votre amour, mais puisque ce coeur est moi, il me pardonnera... Je ne dois plus hsiter... Lorsque je vous vis pour la premire fois, Rosalie, ce fut de ce moment que je sentis la douleur de n'tre pas n riche. Cependant n'coutant que cet amour dont vous daignez m'assurer encore, vous vtes en moi seul l'heureux mortel qui vous accordtes votre confiance. Mon bonheur et t parfait si ma fortune prsente et rpondu mes desirs. Je n'eus jamais la force de vous avouer que mes moyens taient au-dessous de ce que vous pouviez attendre, mais ne pouvant en mme-temps vous voir former d'inutiles souhaits, j'ai tout tent pour vous prouver mon amour ; je suis loin de vanter mon zle ; que dis-je ? C'est vos pieds que je viens rougir de m'tre dshonor ; je vais perdre votre estime, mais souvenez-vous que sans l'amour le plus extrme, je serais encore innocent.

ROSALIE.

Et de quel crime tes-vous donc coupable ?

JENNEVAL.

J'ai trahi la confiance d'un homme respectable que je n'ose plus nommer mon ami... Ces deux mille cus que je remis entre vos mains, il y a huit jours tant pour fournir cet ameublement qu' notre dpense ; cet argent n'tait point moi... J'ai tch de drober jusqu'ici vos yeux les remords qui me tourmentaient... J'ai des esprances ; mais pour le moment je me trouve sous la loi d'un tuteur... Est-ce assez m'humilier vos yeux ?... prsent osez me rpondre, m'aimez-vous encore ?

ROSALIE.

Vous croyez donc que c'taient ces richesses qui m'attachaient vous... vous me faisiez cette injure, vous Jenneval ! Ah, reprenez vos dons. Si je les ai accepts, c'est parce que c'tait votre main qui me les offrait. Je n'ai point eu cette fausse dlicatesse qui tient l'orgueil ou l'indiffrence. Je n'ai point rougi de tout partager avec celui qui j'avois donn mon coeur... Oui, je suis pique, mais c'est de votre dfiance. Pourquoi ne m'avez-vous pas parl avant de commettre une telle imprudence, je vous l'aurais pargne... Je vous aime toujours Jenneval, ouvrez-moi votre coeur : quel sont aujourd'hui vos desseins ?

JENNEVAL.

Sans cet aveu qui me charme et qui me rend pour toujours vous, j'allais fuir pour ne reparatre jamais votre vue. Pardonnez, je vois que vous ne m'aimez que pour moi... Je sors de chez ce digne homme que j'ai tromp. Guid par le repentir, je me suis offert toute l'indignation que je mritais. Il m'a parl avec bont et j'ai mieux aperu toute la honte qui m'environnait. Je ne puis la supporter plus longtemps.

Avec feu.

Je suis sr de toute ta tendresse, chre Rosalie... Eh bien ayons ce courage que l'amour inspire. Que l'amour nous tienne lieu de richesses coupables... Est-il de plus doux plaisir que la paix de l'me ? Allons habiter un simple rduit o nous goterons le bonheur sans remords. Qu'importe un sjour moins brillant deux coeurs qui s'aiment !... Je vendrai ces meubles qui me reprochent ma honte... Je restituerai la somme que j'ai dtourne. Un jour viendra, Rosalie, que le ciel couronnera notre constance. Pour vivre obscurs, nous n'en vivrons pas moins heureux. Que dis-je ? Rentr en grce avec cet ami qui m'aime et que j'estime, je n'aurai plus de remords et tous nos jours couleront paisibles et fortuns.

ROSALIE.

Mon ami, vous parlez de remords, comme si vous tiez un grand criminel. Je vous ai cout patiemment. J'estime la noblesse de votre me, mais son excessive sensibilit vous abuse. Pour avoir commis une faute, au fond trs rparable faut-il connatre le dsespoir ? Vous poussez toujours les choses l'extrme. Cela est dans votre caractre, et c'est un dfaut. Songeons paisiblement aux moyens d'accorder ce que vous devez l'honneur : mais en mme-temps ce que vous devez vous-mme pour votre propre flicit. Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez un oncle assez riche de qui vous attendiez un jour ?...

JENNEVAL.

Ah ! De qui me parlez-vous ? Son nom seul m'inspire l'effroi. Si jamais il dcouvrait notre liaison, je ne saurais comment me drober son ressentiment. Homme svre, inflexible, force de vertus... Non Rosalie, jamais je n'aurai recours lui, et ce qui doit hter encore plus une juste restitution, c'est la crainte trop bien fonde que ma faute ne parvienne bientt son oreille.

ROSALIE.

Vous ne m'avez point entendu Jenneval. De grce n'outrez rien. Point de dclamation. Rpondez-moi : a-t-on paru bien furieux contre vous chez Monsieur Dabelle ?

JENNEVAL.

Je vous l'ai dit : on m'a reu avec trop d'indulgence et c'est ce qui me dchire le coeur.

ROSALIE.

Eh bien, on ne vous voit donc pas si coupable que vous vous imaginez l'tre. En homme habile, profitez de cette bienveillance. Ne sauriez-vous prendre des arrangements avec ces personnes qui vous connaissent et vous estiment ? Elles n'ignorent pas que l'hritage de votre oncle ne saurait vous manquer. Il n'est pas immortel. Un emprunt lgitime n'est dfendu, ni par les lois, ni par l'honneur. Ce conseil que je vous donne, au moins, Jenneval, vous le verrez par la suite, est parfaitement dsintress. Jeune, et dans l'ge o vous devez paratre, laisserez-vous chapper ce tems heureux qui fuit et ne revient plus. Vous ne me ferez pas l'injure de penser que j'ai ici quelque vue d'intrt...

D'un ton le plus tendre.

Va, mon cher Jenneval, un rduit obscur, une vie solitaire, une chaumire dans un village, tout me sera gal, pourvu que je la partage avec toi... Je veux ton bonheur, et je t'aime trop pour y renoncer ; mais toi, Jenneval, tu n'es pas assez dcid.

JENNEVAL.

Parlez, et je vous jure de l'tre.

ROSALIE.

Garde-toi donc de former le projet de vivre dans cette mdiocrit honteuse, qui attire coup sr le sourire du mpris. Crois-moi, je connais le monde. Il pardonne tout hors les ridicules, et la pauvret est le plus grand ses yeux. Si tu ne t'y prsente pas avec un certain clat, mieux vaudrait n'y jamais paratre. Le monde juge l'habit, la demeure, la dpense : tout cela tient l'homme. Le monde peut juger faussement, mais il juge ainsi. Use de toutes les ressources que tu peux avoir. Quelque argent anticip sur tes revenus futurs, au lieu de renverser ta fortune ne peut que l'tablir plus srement. Les gens riches ou ceux qui paroissent l'tre, s'attirent les uns les autres et forment un corps spar. Un tranger n'y est point admis, quelque mrite qu'il ait d'ailleurs. Il faut semer l'argent pour le recueillir ensuite. Sans un coup dcisif, Jenneval, vous ne ferez que languir, et vous perdrez avec vos plus belles annes jusqu' l'espoir de vous faire un tat. C'est donc une sagesse, une prudence ; je dirai plus, une conomie de forcer le crdit en cas de besoin. Mon bon ami, il n'y a donc qu'une terreur enfantine, ou une inexprience absolue qui ait pu vous empcher jusqu'ici d'avoir recours ces moyens utiles. Je ne vous prescris point la prodigalit. Je dsire seulement que vous vous mettiez en tat de vous faire honneur de ce qui vous appartient. Si vous avez des amis, leur bourse doit vous tre ouverte. On s'intrigue, on s'arrange. On trouve un peu d'un ct, un peu de l'autre. Un jour vient qui paye le tout. Que dis-je ? Le jour o vous sortirez de tutelle n'est pas si loign. La nation est partage en deux portions. En gens qui prtent et en gens qui empruntent. Pourquoi rougiriez-vous de faire ce que fait la moiti du monde ?

JENNEVAL.

Je sens la force de vos raisons. Mais, soit ignorance, soit timidit, soit rpugnance secrte, mon coeur a toujours hsit.

ROSALIE.

Si vous m'eussiez parl plutt, au lieu de commettre une telle tourderie, j'aurais pu vous indiquer...

JENNEVAL.

Se peut-il ? J'oserais esprer...

ROSALIE.

Je veux vous laisser un peu de regret d'avoir manqu de confiance envers moi, de ne m'avoir pas ouvert votre me ; d'avoir pu faire un seul pas, sans en faire part celle qui vous aime, celle qui ne rflchit que pour vous rendre libre et heureux.

JENNEVAL.

Ah divine Rosalie !... Pardonnez...

SCNE V.
Rosalie, Jenneval, Justine.

JUSTINE.

Mademoiselle, une personne demande Monsieur Jenneval, et s'obstine vouloir lui parler.

ROSALIE.

Mais avez-vous dit qu'il n'tait point ici ?... Ne laissez point entrer.

JENNEVAL, surpris.

Qui viendrait ? Et d'o pourrait-on savoir ?... Mais j'entends sa voix... ciel ! C'est Bonnemer, c'est mon ami... Non je ne puis... Il faut que je l'entende...

ROSALIE, d'un ton artificieux.

Il est trop juste... Nous nous reverrons, mon cher Jenneval.

Rosalie se retire dans un cabinet voisin.

SCNE VI.
Bonnemer, Jenneval.

BONNEMER, derrire le thtre.

Il est ici, vous dis-je... Je le sais... Je veux lui parler... J'entrerai...

Avec exclamation.

Ah, cruel ami que vous me donnez de peine !... tes-vous bien rsolu dsoler tous ceux qui vous connaissent ?... Jenneval, cher Jenneval, pourquoi n'tes-vous pas dj dans mes bras ?

JENNEVAL.

C'est que je me rends justice... Mes peines sont pour moi... Laissez-moi, de grace... Votre prsence me fait trop souffrir... Un jour nous pourrons nous revoir... Mais pour aujourd'hui, je vous le dis sans detour, je ne veux entendre ni reproche ni conseil.

BONNEMER.

Ami aveugle, mon amiti t'importune ! Tremble la vue du prcipice, lorsque ma main vient t'arrter sur le bord. Voil donc pour qui tu t'gares, pour qui tu abandonnes ceux qui te furent si chers ! C'est pour une femme mprisable...

JENNEVAL.

Arrtez Bonnemer, n'insultez pas l'objet que j'aime. Si vous venez ici pour l'outrager, je consens plutt ne plus vous voir.

BONNEMER.

Je sortirai, jeune insens. J'abandonnerai mon ami, puisqu'il le veut. Je retournerai sans lui chez le gnreux Dabelle, chez ce pre respectable qui t'aime, qui te plains, qui t'attend, qui, l'exemple de sa fille, versera plus d'une larme, en apprenant que tu rejettes jusqu'aux soins de l'amiti. Adieu, embrasse-moi du moins pour la dernire fois.

JENNEVAL, mu, et lui prenant la main.

Non... demeurez un instant.

BONNEMER, avec le cri de l'me.

Eh j'ai perdu ton coeur, ta confiance. Tu t'es cach de moi, et ce fut-l l'original de tes dsordres. Ta folle passion t'expose de plus grandes fautes encore que celles que tu as commises. Je suis toujours le mme ; et toi, Jenneval, qu'es-tu devenu ? Pourquoi ton coeur est-il chang ? Dis-moi donc qu'est devenu mon ami ?

JENNEVAL.

Ah ! Si tu l'es, dpose donc cette pre austrit, qui condamne toujours et qui ne veut rien sentir. Tu ne connais pas celle que j'adore ; si tu l'avais vue... Tu sais que dans cette honorable maison, o l'on ne m'a que trop bien reu ta recommandation, je pouvais tre le plus heureux des hommes. Les grces, les vertus, les charmes de Lucile, m'attachrent tous ses pas. Si ce n'taient point des dsirs aussi brlants que ceux qui me consument, c'tait du respect, de la confiance, de l'amiti, une admiration tendre et respectueuse, une sorte de confiance douce et attrayante... Je croyais l'aimer... Mais, que depuis un mois j'ai senti la diffrence de ce tendre intrt qu'inspire la douceur, et de ce feu tumultueux qu'allume la beaut ! As-tu connu cet ascendant imprieux ? Ds l'instant que j'aperus Rosalie je reus un nouvel tre... Il fallait mourir ou tomber ses genoux, j'y tombai et je ne vis plus qu'elle dans l'univers, et la vie ne me parut un bienfait des cieux que parce que dsormais je pouvais en consacrer tous les instants sous ses yeux... Je t'ai fui dans ces moments, craignant d'tre guri, redoutant tes conseils... Je les redoute encore... Ne me force pas devenir plus coupable... Furieux que je suis, je sacrifierais l'amiti mme l'amour. Pardonne, je t'ouvre mon coeur. Il est en proie aux transports les plus violents... Eh pourquoi tant dclamer contre un tel penchant ? Il suffit d'abandonner un amant malheureux aux tourments secrets qui le tyrannisent... Cher Bonnemer, je crois cependant que je serais fortun si je jouissais des biens que la providence m'a accords. Je les partagerais avec l'objet qui me fait chrir l'existence, mais un oncle en me refusant ce que j'avais droit d'attendre a t le premier auteur de ma faute... Tu connais son humeur intraitable... Je ne lui exposerai point des besoins qu'il ne comprendrait pas. Les plus chers sentiments de mon coeur sont oppresss sous sa tyrannie... , mon ami, j'ai voulu tre libre en aimant, et je sens que la main de la ncessit m'a charg de chanes encore plus pesantes.

BONNEMER.

Cette passion fonde sur les sens, ne te causera que du trouble et du dsespoir. Crois-moi, Jenneval, il ne tient qu' toi de briser tes liens ; le veux-tu ?

JENNEVAL.

Que tu connais peu l'amour, si tu penses qu'on puisse ainsi l'assujettir ! Moi ! Que je renonce au plaisir d'tre aim... Ah !... Il est trop fait pour ce coeur tendre et qui le gote pour la premiere fois... Un orage violent s'est lev dans mon me, et malgr mes combats, ma honte et ta douleur, jamais je n'ai senti si vivement l'avantage d'tre n sensible. Crois-moi, il est affreux de vivre sans aimer, et lorsque notre coeur rencontre l'objet heureux qui le captive, ami, c'est le ciel qui l'amne sous nos regards pour achever notre bonheur. Nous y refuser n'est plus alors en notre pouvoir.

BONNEMER.

Ce n'est point le sentiment de l'amour qui est criminel, c'est l'objet que tu as choisi... Ah ! Si Lucile avait fix ton choix, tous les coeurs y auraient applaudis. Ta flicit serait pure, aucun nuage ne la troublerait. Au plaisir que donne l'amour, se joindrait celui de l'approbation publique. Elle est ncessaire, elle complte le sentiment du bonheur. Qu'il est triste d'tre oblig de justifier son penchant sans pouvoir esprer qu'on nous le pardonne !

JENNEVAL.

Que m'importe l'opinion publique ! Elle est injuste. Je n'couterai que la voix qui commande au fond de mon coeur ; elle me parle, elle me rassure ; elle me dicte de nouveaux devoirs... J'aime... Si je pouvais disposer de ma main, j'irais de ce pas la lui assurer solennellement aux pieds des autels... il faut que des noeuds ternels nous enchanent l'un l'autre... je ne serai heureux que lorsque je pourrai l'avouer et la montrer tous les yeux, portant mon nom et possdant mon coeur. Mais tu sais que la mort d'un pre m'a donn un matre despotique. Il me reste un ami, l'aurai-je encore longtemps ?

BONNEMER.

Il te restera malgr-toi, infortun Jenneval. Pourrais-je t'abandonner dans l'garement o ton inexprience t'entrane ? Ton coeur est encore honnte, quoique livr au dsordre ; mais prends garde, la contagion du vice t'approche de prs, elle fltrira bientt tes moeurs aimables. Alors tu deviendras vil, alors tu ne seras plus mon ami... ah, crdule jeune-homme ! Ce n'est point ici o demeure celle avec qui tu dois passer ta vie... lev dans les bras d'une facile confiance, tu ignores les artifices d'une femme perdue, tu n'aperois point les piges qu'elle multiplie sous tes pas.

JENNEVAL.

Tu n'imagines pas, Bonnemer, quel point tu m'affliges. Je ne t'avais jamais vu injuste... Que t'a fait Rosalie ? Que tu la condamnes lgrement !... Va, crois-moi, sans sa vertu...

BONNEMER.

Sa vertu !

JENNEVAL.

Oui, son ame est remplie de dlicatesse... C'est sa vertu qui me rend malheureux... Ses grces et sa franchise temprent seules la svrit de sa rserve... avec chaleur. mais il n'y a personne au monde qui puisse savoir cela mieux que moi...

BONNEMER.

Ne nous emportons point sur les termes... Ami Jenneval, c'est donc une fille honnte, sincre, vertueuse, qui s'est jet dans tes bras, qui t'a fait violer tous tes devoirs, qui tu as donn un bel ameublement, qui l'a accept... O est ta raison ? Va, l'amant aim est rarement celui qui donne. L'intrt seul lui dicte ce qu'elle te dit de plus tendre. Son coeur ne peut tre susceptible d'aucun sentiment dlicat. la premire occasion elle te trahira pour un homme plus riche ou plus prodigue, ou bien elle aura recours aux man7ges de l'intrigue, l'hypocrisie pour t'amener au point de t'avilir publiquement avec elle. Mpris le reste de ta vie, de quel front soutiendras-tu les regards du public ?... je le dchire, hlas ! Ce coeur trop tendre ; par mes rflexions cruelles, j'empoisonne tes plus beaux jours : pardonne ! Je veux te sauver la fois de l'opprobre du malheur.

JENNEVAL.

Que tu me fais souffrir !... Change de langage... Qui de nous deux doit juger de l'tat o ce coeur doit tre heureux ?...

BONNEMER.

Tes yeux sont fascins, et de nouveaux remords t'attendent. C'est une femme mprisable te dis-je. Prissent ces infmes courtisanes ; la honte de leur sexe !

JENNEVAL, avec le cri de la douleur.

Elle ?... Rosalie !... Tu l'outrages ! Adieu, je me retire.

BONNEMER, d'un ton ferme et tendre.

Si tu ne m'tais pas aussi cher, je me serais dj retir, ou plutt je ne serais pas venu te chercher ici. Ose me rpondre. Est-ce ma cause ou la tienne que je soutiens en ce moment ? T'ai-je jamais tromp ? Reviens, lis en mon me le motif qui me fait agir ; vois toute ma tendresse, et sois ensuite assez insensible pour refuser la main que je te prsente.

JENNEVAL, la saisissant avec transport.

Je l'accepte comme celle d'un bienfaiteur, d'un ami. C'en est fait, je n'aurai plus rien de cach pour toi, mais respecte l'innocent objet d'un amour malheureux. Je lui avais jur un secret inviolable, tout m'chappe en ta prsence... Tu vas devenir mon juge... Que j'aurais mauvaise opinion de toi, que tu m'offenserais si tu gardais tes prjugs contre Rosalie aprs l'avoir vue !... Sans doute un de ses regards la justifiera plus que toutes mes paroles. En courant vers le cabinet voisin, et prenant Rosalie par la main. Venez Rosalie, joignez-vous moi ; c'est un ami inflexible qu'il nous faut gagner.

SCNE VII.
Bonnemer, Jenneval, Rosalie.

ROSALIE.

Je tremble... quoi m'exposez-vous ?

BONNEMER, part.

Dans quel tonnement !...

JENNEVAL, Rosalie.

tout ce qui peut vous rendre chre aux yeux d'un autre, comme aux miens.

ROSALIE, Bonnemer.

Monsieur, dans la solitude o mes malheurs m'ont force me cacher, je ne puis m'empcher de rougir l'aspect d'un nouveau tmoin de l'tat o je suis ; mais malgr les apparences, mon coeur vous est sans doute connu. Jenneval m'est cher, vous tes ami de Jenneval, et ce titre seul calme un peu le trouble dont je ne pouvais me dfendre. Croyez que la plus pure tendresse m'unit Jenneval. Si vous trouvez que je fasse son malheur, entranez-le loin de moi. Punissez-moi de l'avoir aim ; mais j'en atteste le ciel qui nous entend, dans la douleur o mon me sera plonge, et en quelque lieu o mon sort me conduise, mon coeur ne sera jamais qu' lui.

JENNEVAL, Bonnemer.

Mon ami ! Mon ami ! La voyez-vous, l'entendez-vous ?

BONNEMER.

Trs bien, ma foi, elle fait merveille...

JENNEVAL.

Quoi ?

BONNEMER.

Son rle.

JENNEVAL.

Que dites-vous ?

BONNEMER, Rosalie.

Mademoiselle, Jenneval est mon ami, jusqu'ici il s'est montr vertueux. S'il vous est cher, comme vous le prtendez, ne l'cartez point du sentier de ses devoirs. C'est ce qu'il doit avoir de plus sacr dans le monde. Il est jeune et vos charmes le subjuguent. N'abusez point de ce dangereux pouvoir. J'ignore vos malheurs, mais si les apparences sont contre vous, avouez que jamais elles ne furent mieux fondes...

ROSALIE, en l'interrompant.

Vous prenez avec moi, monsieur, un ton qui m'tonne, m'humilie... Votre ami a du vous dire... Mon coeur est oppress... Elle s'appuie sur Jenneval et dit en pleurant. Jenneval, Jenneval, vous savez qui je suis et vous m'exposez cet affront !... Est-il possible ; non, je n'en reviendrai jamais...

JENNEVAL.

Bonnemer !

BONNEMER.

Mademoiselle, allez, on ne m'abuse point. Croyez-moi, donnez-vous pour ce que vous tes...

ROSALIE, en sanglotant.

ciel ! Infortune que je suis !

JENNEVAL, d'une voix altere.

Bonnemer !

BONNEMER, Jenneval.

Jeune imprudent ! Ces larmes que tu vois couler sont fausses et perfides comme elle.

JENNEVAL, d'un ton emport.

Vous auriez du respecter... Cruel... Allez, vous n'tes plus mon ami... Retirez-vous...

BONNEMER, avec force.

Ingrat ! Je le suis encore, et quoi que tu fasses, je le serai toujours : que dis-je ? Tu me deviens plus cher dans ton dlire, et je t'en donnerai la preuve en t'arrachant, malgr toi, au pige o cette sirene artificieuse voudrait te conduire. Mon active tendresse emploiera jusqu' l'autorit publique, si tu n'coutes pas la voix de ton ami... Adieu.

Il sort.

SCNE VIII.
Jenneval, Rosalie.

ROSALIE, feignant de s'vanouir.

Dieu ! Je me sens mourir.

JENNEVAL, soutenant Rosalie.

ciel !... Reprenez vos esprits... Je ne pourrai donc faire que votre malheur... Je suis dsespr. Il conduit Rosalie sur un fauteuil, et courant vers la porte. Homme terrible, qu'es-tu venu faire ici ? Va, va te ranger au nombre de ceux qui me perscutent... Je les braverai tous.

Aux genoux de Rosalie.

Pardonne Rosalie, serait-il possible que tu m'aimasse encore ?

ROSALIE.

Ah ! Ce seul mot me rend la vie... Si je t'aime encore ! Jamais tu ne me fus plus cher. Je ne sais pas te rendre responsable de l'injustice d'autrui. L'ide de te perdre, de te voir arracher loin de moi, voil ce qui a boulevers tous mes sens. Apprends de moi comme il faut aimer. Ah ! Que l'empire que je devrais avoir sur ton coeur n'est-il gal celui que tu as sur le mien !

JENNEVAL.

En pourrais-tu douter ?

ROSALIE.

Non... Mais faisons ici le serment de ne point nous sparer. Livre-moi dsormais toutes tes volonts, je te rponds des miennes. Unissons-nous contre nos perscuteurs ; crons nos ressources, et que notre courage nous rende la fois indpendants des vnements et des hommes.

JENNEVAL, pressant la main de Rosalie.

Je m'abandonne toi, ma chre Rosalie.

ROSALIE, du ton du reproche.

Jenneval... Pourquoi ta main tremble-t-elle dans la mienne ?

JENNEVAL, avec vrit.

Tu es loin de connatre tous les combats qui se passent en mon me... Tu l'emportes... Je t'adore... Ne m'en demandes pas davantage.

ROSALIE.

Mon coeur ne te dguise rien... Je me livre toi.

JENNEVAL, avec feu.

Tu ne seras point trompe !

ROSALIE.

Je le souhaite, mais il est de ces momens orageux, o, sduit par une voix imposante, tu redeviendras foible... O tu ne m'couteras plus.

JENNEVAL.

Ne crains rien.

ROSALIE.

Me promets-tu de t'en rapporter toujours moi seule ?... moi ?...

JENNEVAL.

Je te le promets.

ROSALIE.

Quel est donc cet homme que tu nomme si facilement ton ami ?

JENNEVAL.

C'est... Je te l'ai sacrifi. Il fut dans tous les temps mon protecteur. C'est de lui que je tenais cette lettre de change... Il m'aima toujours ; il en est bien rcompens !

ROSALIE.

Quoi ! Il demeurerait chez Monsieur Dabelle ?

JENNEVAL.

C'est son caissier, son ami.

ROSALIE.

coutez, Jenneval... Vous avez commis une imprudence trs grave en m'exposant ses regards. Vous avez cru pouvoir le flchir, mais il est un de ces hommes froids qui sont loin de sentir ou d'excuser la plus auguste, la plus tendre des passions. L'amour n'est pour eux qu'un sentiment tranger... Il m'a outrage... Vous avez besoin de lui ; c'est votre ami, dites-vous ?... Je lui pardonne l'offense qu'il m'a faite. Jenneval, en lui baisant les mains . Ah ! Votre coeur est aussi noble que sensible.

ROSALIE.

Vous sentez-vous, en mme-tems, capable de suivre mes conseils ?

JENNEVAL.

Des conseils !... ordonnez, je ne veux qu'obir.

ROSALIE.

Il faut aller retrouver votre ami, lui parler d'un ton repentant, l'apaiser, employer jusqu' la soumission s'il est ncessaire ; l'assurer, non pas que vous m'avez abandonne (ta bouche ni la mienne, cher Jenneval, ne prononceront jamais un mot si cruel) mais lui faire entendre que tu n'es point esclave de mes charmes, que je ne gouverne point tes volonts que rien ne te tyrannise. Surtout laisse lui dire tout ce qu'il voudra de ma personne. Que m'importent les discours de l'univers. De toi seul dpend ma renomme... Mon bonheur. J'apprendrai tout souffrir, ds que ton intrt paratra l'exiger.

JENNEVAL.

Quoi, tu veux que je m'avilisse feindre !

ROSALIE.

Voil donc cette obissance que tu m'avais promise ? Sais-tu quoi tu m'as expose ? tout l'effet de son ressentiment il peut devenir terrible. Mon dshonneur va voler de bouche en bouche. Tu as entendu quel nom Bonnemer tait sur le point de me donner ; attends encore et tu reverras ici ce mme homme irrit...

JENNEVAL.

Si tu savais ce qu'il m'en cote pour dissimuler !... Qui, moi ! Dire une fois seulement que je ne t'aime pas avec idoltrie, profrer ce mensonge dont mon coeur est si loin, c'est un moment affreux et je prfrerais...

ROSALIE.

Sans doute, de me perdre pour toujours.

JENNEVAL, avec douleur.

Que dis-tu ?... J'obirai...

ROSALIE.

Cours le rejoindre et tremble de le trouver rebelle tes prires. Souvent un seul mot qu'on a hsit de prononcer, lorsqu'il le fallait, a caus des malheurs irrparables. Allez mon cher Jenneval, et ne tardez point me rendre compte du succs... Apaisez Bonnemer, et revenez toujours plus digne d'tre aim.

JENNEVAL, dans un transport rapide.

Adorable Rosalie, tu possdes toutes les vertus, tu oublies une offense, tu me rends un ami ; tu veux confirmer ma flicit. Ton me hroque et tendre me dictera tout ce que je dois lui dire, et soudain je revole tes genoux pour m'enivrer des pures dlices que ta voix et tes regards me font goter.

SCNE IX.

ROSALIE, seule.

Il fallait prvenir la tempte qui aurait pu s'lever... Que ce caractre ardent est difficile manier ! Que de fois il m'chappe ! Comme sa vertu nave vient tout moment rompre mes projets... Mais je les ai conus, il faut qu'ils s'accomplissent... Je ne subjuguerais pas un coeur amoureux !... Sa fortune ne demeurerait pas captive entre mes mains !... Plutt mourir que d'en perdre l'espoir.

ACTE III.

SCNE I.
Orphise, Lucile.

ORPHISE.

Ah ! Cousine, vous ne m'chapperez pas ! Je vous y prends... On se cache donc comme cela pour pleurer toute seule ?

LUCILE.

Moi !

ORPHISE, la contrefaisant avec tendresse.

Moi !... Mais non, ces yeux-l qui voudraient mentir ; qui, mouills encore de larmes s'efforcent de dire, nous n'avons point pleurs.

LUCILE.

Oh pour cela... Mais ma cousine je n'aime pas non plus qu'on me suive de si prs.

ORPHISE.

Eh ma chre enfant, rends-toi de bonne grce... Je sais tout... Tu ne te souviens donc plus combien de fois tu m'as parl de Jenneval ?

LUCILE.

Je ne vous en parlerai plus, je vous en assure...

ORPHISE.

Qu'en pleurant. Allons pauvre amie, mets-toi ton aise. Un petit sourire pour moi ; cela ne se peut... Eh bien soulage ton coeur. Passes tes bras autour de mon col. Cache ta tte dans mon sein. Soupire, mon enfant, soupire. Rpte-moi cent fois que tu es malheureuse. Mes larmes se mleront aux tiennes. Je sais tout ce que tu souffres. Jenneval fait des fautes que mon coeur ne peut excuser.

LUCILE, en l'embrassant avec affection.

Ai-je tort de pleurer ? Il va perdre ses moeurs, ses vertus... Vous savez comme il paraissait honnte et s'il mritait la prfrence sur tant d'autres que nous avons jugs ensemble... Vous-mme, cousine, tiez prvenue en sa faveur... Nous trompait-il alors ?... Ah ! Croyons plutt qu'il s'est laiss sduire, mais l'est-il pour jamais... Voil ce qui dchire mon coeur... La crainte, la douleur, l'espoir s'y succdent... Je n'ai jamais prouv une si violente agitation... Que de combats je me suis dj livrs... Combien des pleurs j'ai dj verss... Ah qu'il est cruel celui qui me les fait rpandre... Et ce dernier vnement. Cette indigne rivale... Je rougis de ma faiblesse.

Elle cache son visage dans le sein de son amie.

ORPHISE.

Je suis si pntre que je ne sais plus que te dire ; et cet oncle, ce cruel oncle, dis-moi, il arrive point nomm pour faire feu. Qui l'a fait venir ? Qui a pu l'informer ?...

LUCILE.

Ce n'est assurment ni mon pre, ni Monsieur Bonnemer.

ORPHISE.

Que je souffrais pour toi ! Comme nous n'attendions que le moment de nous chapper de table. Quel homme terrible que ce Monsieur Ducrne ! Il sort des forts. Quel ton ! J'ai manqu vingt fois de m'emporter contre lui ; et ton pre ! Ah, ma cousine, je ne sais pas comment je ne me suis point jete son col. Il plaidait pour le neveu et semblait deviner nos coeurs pour y nourrir l'esprance.

LUCILE.

Chere cousine, si vous saviez combien j'apprhende ses bonts ! quel tat je suis rduite ! Je crains mon pre, moi qui n'avais fait jusqu'ici que l'aimer ; mais je suis donc coupable puisque je le crains... Tant que je crus Jenneval vertueux, le penchant que je me sentais pour lui ne pouvait m'tre un sujet de reproche, mais aujourd'hui tout est contre moi... Et j'ose y penser encore et je n'ai point fait le dsaveu de ma flamme dans les bras de l'auteur de mes jours... Je suis toute trouble ; je crois que d'aujourd'hui je n'aime plus rien. Les deux personnes que je chrissais le plus s'offrent mes yeux sous un jour nouveau... L'aspect de mon pre m'est redoutable, et Jenneval, l'ingrat Jenneval... Crois-tu bien qu'il m'aimt avant ce malheureux vnement. Pour moi je pense que c'est une chose impossible.

ORPHISE.

Impossible de s'attacher une autre personne aprs t'avoir connue, cela devrait tre ma bonne et tendre amie. Jenneval avait conu pour toi les sentiments les plus tendres. J'ai vu plusieurs fois ses yeux le trahir malgr lui en ta prsence ; tout exprimait un amour retenu par cette crainte respectueuse qui nous donnait une ide avantageuse de ses moeurs ; mais il n'aura fallu qu'un malheureux moment pour garer ce jeune homme dans une ville ou le vice triomphe et revt extrieurement tous les charmes de la volupt ; comment...

LUCILE, l'interrompant.

Ne serait-il plus possible qu'il revnt lui mme. Quelques jours d'garements causeraient-ils la perte de sa vie entire ? Jenneval pourrait-il chrir l'infamie ! Ah ! Cousine quand je l'ai vu rentrer ce matin avec cet air confus, humili, tous mes sens ont tressailli. Pourquoi faut-il qu'il se soit encore chapp et plus coupable que jamais ?... Comme son ami est chagrin ! Quoi, l'amiti, ce dernier sentiment qui s'teint dans une me noble, l'amiti n'a pu toucher son coeur ! Je me flatte trop peut-tre, mais si je lui eusse parl, je serais plus tranquille. Je me rappelle un temps o il semblait prvoir jusqu' mes moindres penses ; mais plus je le vis me donner des preuves d'un attachement qui croissait de jour en jour, plus je me crus oblige d'en rprimer les marques trop visibles en affectant une froideur d'autant plus ncessaire que mon coeur en tait loin. Peut-tre se sera-t-il cru rebut... cette erreur aura t la cause de sa perte... mais tu vois quel dtour mon coeur prend pour se flatter. Cousine je m'gare. Aide moi bannir pour jamais une piti trop dangereuse, et qui peut-tre n'est que l'interprte d'un sentiment qui ferait le malheur de ma vie si je ne m'empressais l'touffer.

ORPHISE.

J'entends son oncle avec ton pre.

LUCILE.

Ah ! Je me souviens de mille choses que j'avais te dire...

ORPHISE.

Je me sauve, je ne puis souffrir la svrit de cet homme, et sa vertu me fait trembler.

Lucile reste.

SCNE II.
Monsieur Dabelle, Monsieur Ducrone, Lucile.

MONSIEUR DUCRNE.

Monsieur vous voyez en moi un homme qui dans toutes les circonstances possibles a agi avec fermet et qui dans une telle conjoncture sait par consquent ce qui lui reste faire.

Il tire sa montre.

Je n'ai point perdu de temps Dieu merci. Dans une heure et demie j'ai fait quatre grandes lieues. Vous me trompiez tous. Vous me cachiez ses dportements, vous attendiez sans doute pour m'en instruire que sa honte ft publie sur les toits. Bien m'a pris d'avoir eu un surveillant fidle et qui a su m'avertir point nomm... Ah ! Ah ! Monsieur mon neveu, vous me faites quitter la campagne, mais patience vous me payerez mes peines.

MONSIEUR DABELLE.

Le mal n'tait point son comble et d'ailleurs nous esprions le gurir. Chaque faute doit tre apprcie d'aprs l'ge et le caractre. De grce ne drangez rien au plan que nous sommes convenus de tenir son gard. Abandonnez-nous cette affaire ; cher oncle nous rpondons du succs.

MONSIEUR DUCRNE.

Je ne prends jamais conseil que de ma tte, monsieur, et je n'ai jamais eu lieu de m'en repentir. Je suis son oncle et vous sentirez bientt que je dois penser tout autrement que vous. Ce n'est pas votre neveu qui vous a vol ; c'est le mien, c'est mon sang qui s'est avili, dgrad ; ce sang jusqu'alors pur et sans tache dans toute notre famille. Et peut-tre ici n'affecte-t-on tant d'indulgence que par une piti assez dshonorante.

MONSIEUR DABELLE.

Vous ne rendez point justice aux vrais sentiments qui me font agir. Si je m'intresse au sort de ce jeune homme croyez que je connais fond son caractre et que j'ai mes raisons pour plaider en sa faveur. Il vaut mieux clairer le coupable que de le punir. N'aggravons point ses fautes, lorsqu'il est encore facile de les rparer...

MONSIEUR DUCRNE.

Vous vous trompez trs fort si vous le pensez. Tant de bonts ; tant de zle m'tonne, mais ne m'entrane pas. Chacun a ses principes. Les vtres peuvent tre fort bons envers en regardant Lucile une fille dont le caractre est naturellement port la vertu. Je donnerais la moiti de mon bien pour avoir une enfant comme celle l. Mais je connais un peu comme il faut mener cette jeunesse extravagante, indisciplinable. Celui qui a os une fois manquer au devoir que l'honneur lui imposait ne mrite plus aucun mnagement. Il faut presser sur lui tout le chtiment qu'il s'est attir ; c'est des suites de sa faute que doit natre son repentir. Enfin je suis trs loign de cette complaisance dont vous me parlez. Je ne connais qu'un chemin, monsieur ; celui de l'exacte probit. C'est un sentier dont un honnte-homme ne peut s'carter sans mriter un nom infme. Tout ce qui va de biais n'est plus sur la ligne droite, et pour peu qu'on se fourvoie... Tenez, ce sont de ces pas qui demeurent imprims dans l'opprobre et qui ne s'effacent jamais.

LUCILE, part.

Je n'y saurais plus tenir, mon coeur souffre trop.

Elle sort.

MONSIEUR DABELLE.

Vous ne croyez donc pas que plusieurs aprs s'tre gars sont rentrez dans le droit chemin et ont march plus avant dans cette nouvelle carrire. J'honore votre faon de penser mais entre nous, je la crois trop austre. Il faut mesurer la chute d'aprs les dangers qui environnent la jeunesse. Elle est bien expose dans ce sicle malheureux. Un coeur neuf et sensible se trouve sduit avant que de s'en douter. L'exprience de ses aeux est en pure perte pour lui. Ce n'est pas la svrit qui russit, c'est l'indulgence ; et sous sa main douce et gnreuse, tel homme qu'on croit abandonn, chauffe souvent en lui-mme ses germes renaissants qui tout--coup font refleurir les vertus.

MONSIEUR DUCRNE.

Oh ! Vous ne me persuaderez jamais que c'est un homme de vingt-deux ans qui se relve d'une pareille chute. Sa conduite a tous les caractres de la mauvaise foi et du libertinage. Si vous rflchissez qu'il a commis cette sottise en faisant son droit, en se disposant embrasser l'honorable profession d'avocat... Je rougis de honte et de fureur... Ah ! Mon fils fut bien moins coupable, il commit une faute moins grave et je le punis bien plus svrement. Il s'chappa de la maison paternelle. J'appris qu'il tait en garnison cent lieues de moi. Savez vous ce que je fis. Je le laissai servir le roi. Il m'crivait des lettres plaintives. Mon pre je n'ai point mes aises, je manque de tout ; eh mon fils tu l'as voulu, tu y resteras, bonne cole ! Je lui achetai nanmoins une sous-lieutenance ; l'anne suivante son rgiment fut taill en pices et lui tu ! Sa perte ne laissa pas que de m'affliger. Prsentement qu'il est mort je puis dire que je l'aimais... Et tenez ce malheureux Jenneval ne sait pas que dans le fond de mon coeur... mais je me garderai bien de le lui laisser jamais paratre. Je ne voudrais pas pour tout au monde qu'il s'en doutt seulement. Rien n'est plus dangereux que cette molle indulgence dont vous me parlez, que cette faiblesse du sang... ici parat Bonnemer conduisant Jenneval par la main.

SCNE III.
Monsieur Dabelle, Monsieur Ducrone, Jenneval, Bonnemer.

MONSIEUR DUCRNE, continue.

Mais assrement il est bien effront ! Avoir l'audace de paratre en ma prsence, de remettre encore ici le pied !... Que vient-il chercher ?

BONNEMER, allant Ducrone et d'un ton suppliant.

Cher monsieur... Votre surveillant a t gar par son zle. Il a charg Jenneval de trop noires couleurs. Il a annonc la faute, mais il a t le remord. Jenneval est repentant, Jenneval abjure le pass. Son front s'est couvert de cette rougeur salutaire, qui annonce un parfait retour la vertu. Nous rpondons tous de lui.

MONSIEUR DABELLE.

Cher Jenneval approchez, que je lise dans vos yeux cet heureux retour dont mon ami se flicite.

JENNEVAL, d'une voix basse qui prouve son embarras et sa confusion.

Monsieur, puiss-je me rendre digne de toutes vos bonts.

part.

Quel supplice !

BONNEMER, Jenneval.

Je te l'ai dit. Mets bas cette fausse honte ; tout est rpar, tu ne dois plus rougir. Un seul mot de ta bouche a dsarm. Tout le monde te connat sincre.

Il l'embrasse. Monsieur Ducrone.

Allons cher oncle le trait de paix est conclu et je le garantis.

Il fait signe Jenneval de parler. Pendant tout ce temps l'oncle prsente un front courrouc, et frappe le plancher de sa canne.

JENNEVAL, s'avanant.

Mon oncle, si j'osais esprer de vous autant d'indulgence, vous adouciriez les peines que je rencontre chaque pas de ma vie. Consentez me vouloir heureux. Dites une parole et je le serai. Ces amis gnreux m'ont enhardi paratre en votre prsence ; mais un mot de votre bouche, un seul tmoignage de bienveillance va me rendre moi-mme.

MONSIEUR DUCRNE, d'un ton ferme.

Monsieur voulez-vous bien entendre quelles sont mes volonts ?

JENNEVAL, avec respect.

Mon oncle !

MONSIEUR DUCRNE.

Elles seront irrvocables, je vous en avertis. Je devine que ce prompt retour est l'ouvrage de la ncessit ; mais ce n'est point moi qui se laisse endormir. J'exige d'abord que l'on m'informe et dans le plus grand dtail de l'emploi qu'on a fait de cet argent vol. Je veux savoir ensuite quelle est cette fille depuis quand, o, et comment vous l'avez connue ?

BONNEMER, l'interrompant.

Eh cher Ducrne, tirons le rideau l-dessus. Il a avou s'tre laiss sduire. La sduction a donc perdu tout son effet. Que demandez-vous de plus ?

MONSIEUR DABELLE.

Monsieur, soyons gnreux. Son coeur se rend nous. Accordons-lui les honneurs de la guerre. Jenneval jetez-vous au col de votre oncle et que tout soit oubli.

Jenneval s'avance pour embrasser son oncle.

MONSIEUR DUCRNE, reculant.

Non, messieurs, non... Je vous suis fort oblig, ne me pressez plus comme cela, je vous en prie. Je vous l'ai dj dit, on ne me gagne point par de fausses caresses. Vous ne le connaissez pas comme moi. Voyez cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite ; elle n'est occasionne en ce moment que par l'intrt qui l'assujettit moi...

JENNEVAL, d'un ton touff.

Moi ! Hypocrite, monsieur !...

part.

Puis-je encore dissimuler !

MONSIEUR DUCRNE.

Je veux de meilleures preuves d'un vrai repentir. Le seul moyen de me faire connatre que c'est plutt mon coeur qu' ma bourse qu'on en veut, c'est de flchir l'instant mme sous mes ordres. Oh ! Je ne suis point dupe d'une grimace passagre. Avant que de me convaincre il faut par plusieurs annes d'une conduite irrprochable, effacer les taches de celle-ci. D'abord cette somme drobe que je vais restituer sera prise sur ta pension, et par consquent les quartiers, commencer d'aujourd'hui, seront retranchs en parties gales jusqu' entire satisfaction. Il est bon de te faire sentir ce que vaut la perte d'un argent aussi follement prodigu. J'en ai assez fait pour vous, monsieur. Il est temps que vous fassiez quelque chose pour vous-mme. Nous verrons ce que vous saurez faire. L'oisivet a t le pige de ta jeunesse, et le travail deviendra un sr prservatif. Or donc, voici les conditions auxquelles je puis encore pardonner. Choisis de les mettre excution ou ne me revoir jamais. J'entends que tu partes ds demain pour la province, en telle ville et telle maison que je t'indiquerai, afin d'y achever ce droit qui, dans ce maudit Paris trane tant en longueur. Je prtends que tu t'loignes de cette funeste capitale, o tu achverais de perdre tes moeurs, et cela sans y entretenir aucune correspondance directe ni indirecte. Paris est plein de ces filles qui rvoltent la jeunesse contre leurs parents ; mais je n'aurai point amass mon bien pour servir de proie la dbauche. Ta brillante desse, ta Rosalie, ce soir mme je la fais enfermer. Ma plainte est dj porte, et le sage magistrat qui veille autant la conservation des bonnes moeurs qu' la sret des citoyens, saura la placer en lieu sr. Elle sera ma foi claquemure pour le reste de ses jours.

JENNEVAL, levant la voix.

Et de quel droit monsieur, la perscutez-vous ? Comment osez-vous attenter la libert d'une personne que vous ne connaissez pas. Surprendre un tel ordre l'aide d'une basse calomnie c'est commettre une lchet d'autant plus cruelle, qu'on la colore d'un air de justice. Gardez-vous d'aller plus loin, car j'ose ici vous assurer...

MONSIEUR DUCRNE.

Ah ! Tu fais le Don Quichotte. Va, va, tu me remercieras un jour quand le tems de tes folles amours sera pass. Tu donnerais alors la moiti de ta vie pour racheter la premi7re. Crois-moi, abandonne-la sa bassesse ; laisses-la retomber dans la misre d'o ton imbcillit l'a fait sortir... Une vile crature...

JENNEVAL.

Si elle tait aussi vile que vous le prtendez ; votre injustice, votre duret, la confirmeraient dans le dsespoir du vice ; car vous lui donneriez l'affreux droit de har, vous, et tous les hommes... Mais moi, je ne serai point assez lche.

MONSIEUR DUCRNE.

Quoi, tu pousses l'extravagance... J'y mangerai la moiti de mon bien, vois-tu, et de ce pas... Elle sera enferme, te dis-je, et si troitement...

JENNEVAL, clatant avec fureur.

Je la dfendrai contre tous... Fut-ce contre vous mme... Il y va de ma vie... Si vous troublez son repos, barbare vous m'en rpondrez.

MONSIEUR DUCRNE, levant sa canne et arrt par Bonnemer.

Insolent !

MONSIEUR DABELLE.

Jenneval, serait-il possible !... Je suis aussi surpris qu'afflig.

BONNEMER.

Est-ce l ce que tu m'avais promis ?... Pour l'amour de moi...

JENNEVAL, avec vhmence.

Abandonnez-moi tous, mais du moins ne me tourmentez plus.

En s'attendrissant.

Pardonnez ! Ah ! Si mon me vous tait dveloppe toute entire. Non, je ne puis plus dissimuler. Forc de feindre un instant, mon rle tait trop dangereux, et j'ai manqu en effet d'y succomber. Voyez-moi donc tel que je suis. J'aime, et c'est celle qu'on outrage, celle dont on rvoque en doute les vertus connues de moi seul, que je dois la modration dont j'ai use jusqu'ici. Ma raison justifie tout l'excs de ma tendresse. Je remplirai les engagements chers et sacrs avous de mon coeur. Que ne puis je, ds ce moment mme, pour effacer des soupons injurieux, la conduire aux pieds des autels. L, on verrait combien je la respecte. Elle est pauvre dira-t-on, eh oui ; tel est le gage de ses vertus. Quoi, l'indigence sera regarde du mme oeil que le crime. Et parce qu'une fille ne vivra point dans l'opulence, elle cessera d'tre honnte ! Misrables prjugs, c'est moi qui le premier vous braverai.

MONSIEUR DUCRNE.

Si elle tait vertueuse, si l'honneur parlait son me, si elle t'aimait, enfin, elle te ramnerait des sentiments dlicats, elle ne t'aurait point expos au repentir, au danger, l'affront qu'entrane une friponnerie fltrissante ; n'a-t-elle pas partag les fruits de ta bassesse... Va, je saurai te rduire. Je te ferai connatre comme on fait rentrer un jeune libertin dans le devoir. Tu n'es pas encore o tu crois en tre. Suis ton beau chemin ; je te suivrai mon tour, non par amour pour toi, mais par respect pour la mmoire de ton pre. J'empcherai bien que conduit par une femme dbauche, tu ne fasses un jour publiquement le dshonneur de ta famille.

JENNEVAL.

Ah ! Si je me suis rendu coupable d'une bassesse que vous me reprochez tant de fois et avec tant d'amertume, sachez que je ne suis pas seul criminel. Je vous ai pardonn la situation extrme o vous m'avez rduit, pardonnez-moi du moins une faute dont vous tes la premire cause.

MONSIEUR DUCRNE.

Moi !

JENNEVAL.

Oui, vous... La loi vous a nomm dpositaire de mon bien ; mais avez-vous rempli son esprit et son intention ? Vous en avez agi avec moi avec une rigueur inflexible. Vous m'avez refus non pas cet absolu ncessaire, qui aurait lev contre vous d'ternelles clameurs, mais vous m'avez t les moyens de satisfaire ces autres besoins, enfants de l'honneur, non moins pressants et plus chers une me noble. C'taient-l des dpenses indispensables dans un monde o par tat je devais me prsenter honorablement. Mais vous n'avez jamais voulu concevoir cet esprit du sicle qui maitrise nos volonts. Que de fois ce coeur fier a t humili ! Si vous m'eussiez accord ce que j'avais droit d'attendre et mme d'exiger, je ne serais pas aujourd'hui diffam. Le dernier artisan, concentr dans le cercle obscur o le sort l'avait plac, tait cent fois plus heureux que moi, oblig de paratre et forc de me cacher.

MONSIEUR DUCRNE.

J'ai donn tout ce qu'il faut donner. Si le sicle extravague je ne suis point fait pour obir ses caprices. L'esprit de la loi est-il qu'un tuteur favorise les dbauches de son pupille. L'or serait devenu dans tes mains un poison dangereux. D'ailleurs ton compte est en rgle. Au jour de ta majorit on te le prsentera et en bonne forme. Si tu n'es point content, attaque moi en justice ; ma rponse est toute prte.

JENNEVAL.

Non... Je n'attendrai pas des tribunaux ce que votre coeur me refuse. Si vous ne savez pas vous juger vous-mme, ce n'est point moi rougir.

MONSIEUR DUCRNE.

Oublies-tu qui tu parles ?

JENNEVAL.

Je m'en souviendrais si vous n'tiez pas inhumain. Un oncle qui aime son neveu le plaint s'il s'gare et ne l'insulte pas.

MONSIEUR DUCRNE.

Puis-je t'insulter, toi, qui ne mrites plus que le mpris...

BONNEMER, s'avanant l'oeil humide de larmes.

Cher Ducrne, c'est assez... Eh modrez-vous au nom de l'amiti.

Pendant ce temps Monsieur Dabelle se tait et soupire.

MONSIEUR DUCRNE.

Que je me modre ! Ah le ciel m'est tmoin que ce n'est point le courroux qui m'agite. C'est son propre intrt que je cherche plutt que le mien... Messieurs, dans tout ce qui sera honnte, juste, raisonnable, il me verra toujours prt le seconder, et quoiqu'il en dise, prvenir mme ses dsirs ; mais aussi qu'il voie en moi, s'il rsiste au devoir, une fermet que rien ne pourra vaincre... Nous verrons ; si demain, l'heure o je vous parle, il n'est pas vingt lieues d'ici ; je fais serment...

JENNEVAL, avec fiert.

pargnez-vous d'inutiles menaces. Je ne recevrai plus de loix que de ce coeur qu'on voudrait anantir et qui se sent assez grand pour prendre une juste confiance en lui-mme. Je serai libre, indpendant, matre de disposer de ma personne. Pourquoi vous inquiter si fort tourmenter ma vie ? Si vous renoncez me faire du bien, du moins ne me rendez pas plus malheureux. Seriez-vous plus jaloux de votre autorit que de mon bonheur ?

MONSIEUR DUCRNE.

Je le voulais, ingrat, ce bonheur que tu rejettes ; mais tu braves une bont qui tient trop de faiblesse. Tu m'as trop manqu pour que je te pardonne jamais. Si tu m'avais obi j'aurais pu oublier encore le pass, mais tout est dit... Vois jusqu'o allaient mes bonts pour toi. J'avais mis en rserve une somme de cent mille livres pour t'acheter une charge, ds que ton droit serait achev ; mais Dieu m'en garde. Cet argent est moi, et je saurai en jouir. Voici une nouvelle cration de rentes viagres qui vient fort propos pour te punir et doubler mon revenu. Eh je m'en priverais, pour qui, s'il vous plat ? Pour un libertin, avide, intress, pour un neveu ingrat, dnatur, dont les voeux secrets me poussent dans le cercueil et qui n'attend que l'instant de ma mort pour venir avec son abominable crature rire et danser sur ma tombe !

JENNEVAL.

Ces vils sentiments que vous me prtez, vous seul avez pu les concevoir. Gardez votre bien et faites-en l'usage qu'il vous plaira. Je ne demande point qu'on soit gnreux mon gard, je dsirerais seulement qu'on ft juste.

MONSIEUR DUCRNE.

Je le serai enfin en te dshritant... Tu as trop mrit mon indignation.

MONSIEUR DABELLE, Ducrone, d'un ton noble et pathtique.

Ah cher oncle, n'coutez pas ce premier instant de chaleur. Il vous laissera reprendre les mmes sentiments qui vous ont toujours anim. Je suis pre, je connais le plaisir d'avoir un bien-tre pour l'assurer en paix ses descendants. Cependant croyez que si je n'avais pas ma fille et que j'eusse plusieurs hritiers, jamais je ne trouverais de prtextes pour en priver aucun de son droit de succession. Ce droit est inalinable et sacr ; car, ce n'est point en les privant de notre hritage, que nous les rendrons plus honntes gens. Toute action qui n'a pas un but utile est bien prte d'tre blmable. Si l'tat autorise la rupture des liens les plus troits, laissons les coeurs insensibles cder cette amorce fatale. Le vrai citoyen n'est pas un tre solitaire. Gardons-nous sur-tout de rserver pour ce moment o nous paratrons devant l'tre suprme tout ce qui pourrait ressembler la haine ou la vengeance... De grce laissez-moi tre mdiateur en cette affaire. Concluons un nouveau trait. Relchez un peu de cette svrit extrme... Jenneval est sensible, ce caractre prcieux doit tre mnag.

MONSIEUR DUCRNE, en tant son chapeau.

Encore un coup, monsieur, ce n'est point votre neveu. Je ne consulte jamais que moi, et je sais trs-bien ce que je fais. Permettez donc que je ne change rien mes premires dispositions ; ce serait avoir une tendresse ridicule que de la conserver un neveu rebelle qui fait ma honte et ma douleur... Cependant pour me disculper de toute animosit ; je veux bien lui laisser encore le choix. Soyez donc ici tmoins de mes dernires bonts.

Jenneval.

Allons, rsous-toi partir sur le champ, ou si tu balances, tiens... Prends-garde... Tu t'assures de mon inimiti ternelle.

JENNEVAL, d'un ton tranquille.

Faites tomber les traits de votre vengeance sur l'objet infortun qui j'ai attach le bonheur de ma vie, vous le pouvez, monsieur ; mais il m'est impossible de me sparer d'elle... Je vous en dirais davantage, mais vous me traitez trop despotiquement pour une confidence que je refuserais peut-tre un ami. Laissez-moi moi-mme, la malheureuse destine qui m'attend ; assez de tourments me sont rservs. En regardant Monsieur Dabelle avec douleur et tendresse. Si j'avais pu me rendre, je me serais dj rendu.

MONSIEUR DUCRNE, avec colre.

Tu me rsistes, eh bien, il n'y a plus de retour ; j'en jure par l'honneur que tu as trahi. Je rougis d'avoir eu tant d'indulgence pour toi. Je t'avais mal connu et je me repens mme d'avoir veill si tendrement sur tes premires annes. Il vaudrait mieux pour toi que tu fusses mort au berceau. Si ton pre vivait tu le ferais expirer de chagrin. Va, je vois d'un oeil sec tes dportements ; j'tais trop bon de m'chauffer pour tes intrts. Pris puisque tu veux prir. Avance dans la carrire du libertinage et du vice. Tu en recueilleras les tristes fruits. Tous les maux qu'ils enfantent runis bientt sur ta tte, vengeront mon autorit outrage et mes leons mises en oubli... Je te dfends de me nommer jamais ton parent. Pour moi... Je n'ai plus de neveu.

Il sort.

JENNEVAL, avec vivacit.

Et moi je n'ai jamais eu d'oncle.

SCNE IV.
Monsieur Dabelle, Jenneval, Bonnemer.

MONSIEUR DABELLE.

Abjurez ces dernires paroles, jeune-homme infortun. Il vous restera, croyez-moi. Tout inexorable qu'il est, vous devez le respecter. Sa rigueur tient son caractre. C'est l'emportement de la vertu, et peut-tre mme celui de la tendresse. S'il vous aimait moins, il n'aurait pas pouss les choses l'extrme.

JENNEVAL.

Monsieur, je connais votre me... Je vous aime... Je vous respecte... Je donnerais mon sang pour vous ; si j'avais pu me modrer, je l'eusse fait ; ce que je dois vos soins... plaignez-moi ; ne condamnez point un penchant invincible... Ah ! Il fut un temps... N'en parlons plus. Si quelqu'un avait pu m'aider vaincre, c'tait vous sans doute...

MONSIEUR DABELLE, en le serrant dans ses bras.

Calmez-vous...

Montrant Bonnemer.

Remettez-vous entre les bras de cet ami... ouvrez-lui votre coeur. Est-il quelque blessure que l'amiti n'adoucisse ! Je vous plains, mais du moins que l'orage des passions ne vous fasse point oublier les devoirs les plus sacrs. Ils doivent l'emporter dans une me bien ne et l'emporter sur tout.

Il sort. Jenneval demeure immobile et pensif.

SCNE V.
Bonnemer, Jenneval.

BONNEMER.

Ah ! Si tu pouvais renoncer cette funeste passion ! Si tu voulais combattre pour l'amour de nous. Si par un sacrifice hroque et gnreux... C'est l tre homme que de remporter la victoire... Je t'afflige, pardonne...

JENNEVAL.

Cher Bonnemer, je mrite la piti des mes sensibles et indulgentes, la compassion que l'on a pour les malheureux.

BONNEMER.

Et les insenss.

JENNEVAL.

Eh ! J'en suis plus plaindre. L'indulgence alors devient justice. Laisse-moi, je crains plus de cder tes larmes que je n'ai de douleur d'y rsister. On menace la libert de Rosalie ; je vole... Que de coups runis sur ce coeur sensible ! Et que je me sens oppress !... Ciel, voici le dernier, Lucile !...

SCNE VI.
Lucile, Jenneval, Bonnemer.

LUCILE, avec une vrit noble.

Non, monsieur, vous ne sortirez point. Souffrez que je vous reprsente ce que l'amiti me dicte en ce moment. Quoi ! Vous en coterait-il donc tant pour vous soumettre un oncle que vous devez connatre ds votre enfance. Ne pouvez-vous cder mon pre, votre ami... Moi-mme je me trouve force de me joindre eux... Je viens de le rencontrer. Je lui ai dit tout ce que mon coeur pu m'inspirer. Je l'ai vu branl : peut-tre serait-il encore temps de le flchir... Vous ne rpondez rien... M'envieriez-vous la part que je prends vos douleurs ?...

JENNEVAL.

Mademoiselle, il ne manquait aux tourments que j'endure que de vous y voir sensible. Quoi ! Vous daignez vous intresser aux destins d'un homme qui ne mrite plus vos regards. Je suis trop indigne de votre piti. Je suis... dsespr, emportant dans mon coeur le repentir de n'oser lever les yeux devant vous ; permettez que je cache ma honte, ma douleur... et mes regrets.

BONNEMER, courant aprs Jenneval.

Jenneval !

JENNEVAL, dans le fond du thtre.

Eh que veux-tu encore de moi, lorsque j'ai pu forcer mon me jusqu' lui rsister ?

SCNE VII.
Lucile, Bonnemer.

LUCILE, avec feu.

Ne l'abandonnez point. Sa raison est trouble. Suivez ses pas. Ramenez-le malgr lui. Il faut pour le sauver, mettre tout en usage. Je ne puis voir qu'un jeune homme qui semblait n pour le bien ; qui, le jour d'hier, jouissait encore de l'estime gnrale, soit sur le point de perdre et ses moeurs et cette mme estime qui lui assurait la mienne... Si... Je ne puis achever.

BONNEMER.

Ah ! Si mon zle avait besoin d'tre excit, votre gnreuse piti m'enflammerait d'un feu nouveau. Je ne le quitterai point, et dut ma prsence le fatiguer, il entendra toujours la voix attendrissante et svre de son ami.

SCNE VIII.

LUCILE, seule.

Il se perd d'amour pour une autre, et je peux encore y tre sensible ! Trop cher Jenneval ! Si du moins les peines qui me consument pouvaient te rendre le repos ; mais non, ta vie est aussi agite que la mienne.

ACTE IV.

SCNE I.
Rosalie, Justine.

Le thtre reprsente une chambre o il n'y a que les quatre murailles, et quelques chaises. Un homme apporte un coffre et le dpose. Rosalie arrive prcipitamment et en dsordre. La nuit commence et ce triste sjour n'est clair que d'une lumire sombre.

ROSALIE.

Quoi toujours poursuivie par la fureur des hommes !

Regardant le coffre.

Voil donc tout ce que l'on a pu sauver ! vengeance ! Donnons quelque essor ce feu terrible qui fermente dans mon sein... Un instant plus tard o serais-je ? Dans une horrible prison... Je vous reconnais lches perscuteurs ; vous crasez le faible sans piti, vous tes aussi cruels que vous pouvez l'tre, mais vous n'y aurez rien gagn ; votre despotisme aura pour vous des suites funestes. Je surpasserai vos fureurs... Tremblez !

Justine.

penses-tu que nous soyons en sret dans ce misrable lieu, car il semble depuis un temps que les murs soient devenus transparents. Un bras infatigable conduit de tout ct une arme d'argus, et il n'y a plus d'asile contre cet oeil vigilant et terrible.

JUSTINE.

Soyez sans crainte... Ds que nous sommes caches ici Brigard rpond...

ROSALIE, avec une fureur impatiente.

Va-t-il venir ?

JUSTINE.

Il ne doit pas tarder. Il nous a averties temps et sans ses soins...

ROSALIE.

Ah sur qui doit retomber tout le poids des tourments que j'endure !... Je me sens l un besoin de vengeance : hte-toi, moment qui dois le satisfaire... Le ciel est de fer pour moi, les hommes sont acharns ma ruine... Eh bien tyrans de mon existEnce, avez-vous quelques flaux en rserve, lancez tous vos traits je brave votre double colre. Je pousserai jusqu'au bout ma destine ; favorable ou terrible, il est tems qu'elle se dcide.

JUSTINE.

Tout n'est pas dsespr...

ROSALIE.

Je ne veux rien entendre te dis-je...

voix basse tandis que Justine est dans le fond.

L'abme m'environne ; j'y tombe ou j'y prcipite mon ennemi. Je l'pargnais, ma cruaut devient justice. Balanons le pouvoir de l'homme injuste. nuit, paissis tes voiles ! vengeance active et tnbreuse, toi qui veilles et qui frappes dans l'ombre, cache ton poignard jusqu'au moment o je l'aie appuy sur le coeur de ma victime ; qu'elle tombe, et que mon destin l'emporte...

Justine.

Va voir si quelqu'un parat.

SCNE II.

ROSALIE, seule.

Me faudrait-il abandonner cette capitale le seul endroit sur la terre o je puisse marcher tte leve et rencontrer le bonheur que tant d'autres possdent ? Ah ! Si je ne trouve aucune ressource ici, il n'en est plus pour moi dans l'univers... dtestable vieillard c'est toi qui est venu rompre le plan heureux que j'avais form ; je peux t'anantir, mais je n'ai rien fait si ton neveu n'est le premier complice. Jenneval me reste et mon me entire n'a point pass dans la sienne, et je ne lui ai pas inspir ma rage ! Qu'est devenu mon gnie ? Mais sa vertu... Sa vertu doit cder mon ascendant... Il est faible... Il a commenc par le vol, il finira par le meurtre... Son me est dans mes mains... Enivrons le d'amour, qu'il en soit furieux, qu'gar par mes sductions il vole ma voix percer le sein que j'abhorre et que tout sanglant il se rejette dans les bras qui doivent apaiser le cri de ses remords.

SCNE III.
Rosalie, Brigard.

ROSALIE.

O est Jenneval ? L'as-tu trouv ? Viendra-t-il ?

BRIGARD.

Oui ; j'ai fait davantage ; j'ai observ tous ses pas. J'ai espionn ensuite l'oncle (c'est mon ancien mtier.) il va secrtement souper au marais chez un homme qui fait ses affaires, et qui s'est charg de lui trouver placer son argent fond perdu, mais le plus avantageusement possible : d'ailleurs ce vieillard qui ne mnage rien contre nous a t imprudent. Il a bless le coeur de son neveu. Je l'ai rencontr dans la premire chaleur de son ressentiment ; il tait furieux, il m'a tout confi. Je lui ai dit que je prviendrais les coups que cette tte opinitre voulait nous porter, que je te mettrais couvert de ses poursuites ; il m'a appel son protecteur, son ami. Tu dieu ! Placer son bien fonds perdu ! Si cette succession ne tombe son neveu, adieu nos esprances, mais j'ai cette affaire trop coeur pour l'abandonner. Avec sa petite pe d'argent massif qu'il porte la vieille mode, il a tout l'air d'un de ces tapageurs du temps pass. si je lui suscitais une querelle d'allemand. Il est vif, colre ; il tirerait l'pe, et moi, il pousse une botte. Et moi, jadis prvt de salle, je ne tarderais pas le coucher sur le carreau. Qu'il serait bien l ! C'est un insecte qui veut mordre et qu'il faut craser.

ROSALIE.

Cours et m'amne Jenneval ; il faut que je sois sre de lui, tu m'entends. S'il se livre moi, comme je n'en doute point... Frappe... Ses coups suivront les tiens ? Il est furieux, dis-tu... Sois attentif tous ses mouvements, aux miens... Lorsque nous serons ensemble, entre propos, sors de mme... Tu interprteras mon geste et jusqu' mon silence... Mais aprs songe tout et mets profit les instants ; que la prudence s'unisse l'audace...

BRIGARD.

qui dis-tu cela ? Je drouterai tous les limiers de la police ; je connos toute leur allure. J'ai quatre recoins tnbreux dans cette grande ville o je dfie... Puis un homme mort ne parle point... C'est un fait... Rosalie, avec intrpidit . Tu perds le temps en parole. Je devrais cette heure mme recevoir la nouvelle de son trpas... L'attente me consume et je ne vis plus...

SCNE IV.
Rosalie, Brigard, Justine.

JUSTINE, accourant.

Mademoiselle, Jenneval monte...

ROSALIE, Brigard.

Ne perds pas un seul de mes regards... Brigard fait un signe d'approbation et sort. Rosalie se jette sur une chaise le mouchoir sur les yeux, un bras en l'air et parat plonge dans le plus grand dsespoir.

SCNE V.
Jenneval, Rosalie.

JENNEVAL, apercevant Rosalie en pleurs.

ciel ! Voil donc les tourments que je te cause ! toi !... Ah je mourrai de ta douleur, si ce n'est de la mienne... Adorable Rosalie, pardonne. Ne me vois pas en coupable. J'ai souffert plus que toi... Rassure mon coeur dchir... Dis que tu ne rejettes pas sur moi l'indigne traitement o mon malheureux sort t'a expose ; dis que rien ne peut altrer ton amour, cet amour prcieux qui fait aujourd'hui mon unique espoir... Non, ce n'est qu' tes genoux que je rencontre encore quelque ombre de bonheur.

ROSALIE.

Il n'en est plus pour moi, Jenneval ; l'indigence n'est rien, mais l'infamie dont on a voulu me couvrir, le mpris... L'clat scandaleux des insultes qu'on m'a faites m'humilie et me dchire le coeur... Heureuse avant que de vous connatre, je regarde le premier jour o je vous ai vu comme la funeste poque du malheur de ma vie... Que venez-vous chercher encore ici ?... Il faut nous sparer... Laissez moi mon sort... Tout horrible qu'il est, je crains que vous ne l'aggraviez encore... Ne nous revoyons jamais ; je n'ai rien vous dire de plus.

JENNEVAL.

Jamais ! Quel mot ! L'as tu pu prononcer ?

ROSALIE.

Oui, je vais fuir loin de vous. Mes yeux noys dans les pleurs ne vous verront plus que quelques instants. Je voudrais dompter ces indignes larmes... Puissiez-vous m'oublier !

JENNEVAL.

Non chre et tendre amie. Non, je n'coute point l'injuste accent de votre douleur. Vous n'achverez point de me dsesprer. C'est de vous seule que mon coeur se promet quelque soulagement. C'est vous qu'il vient s'abandonner tout entier. Ne me prsentez point l'image de vos maux, ils sont gravs dans mon ame en traits ineffaables ; mais lorsqu'un mme coup nous frappe tous deux, ne songerons-nous qu' nous affliger au lieu de nous secourir mutuellement... Je suis la premire cause du malheur qui t'opprime, mais quand mon coeur l'avoue, le tien, chre Rosalie, qui doit compatir mes maux, le tien, ne plaide-t-il point en ma faveur contre moi-mme ? Tout ce que tu endures est prsent mon me, mais ce que je souffre tu l'ignores... Non tu ne le sauras jamais.

ROSALIE, en sanglotant.

Qu'ai je fait cet homme barbare pour me poursuivre ? De quel droit attente-t-il ma libert et mon repos ? Que d'outrages il m'a fait ! Il m'a traite comme la plus vile crature ; et Jenneval, vous savez si je mritais cet affreux traitement... C'en est fait, ne me revoyez plus ; n'exigez plus que je vous revoie. L'tat horrible o il m'a rduite ne me laisse d'autres ressources qu'une mort prompte.

JENNEVAL.

Que me dis-tu ? Toi mourir, toi !... Au nom de ma tendresse ne te laisse point accabler... Calme-toi. Je n'ai jamais senti tant d'amour et de fureur.

ROSALIE.

Je te l'avoue, j'aurai plutt le courage de mourir que celui de languir dans l'opprobre. L'opprobre est un poison lent qui tue une me sensible, et la mienne l'est mille fois plus que tu ne l'imagines. Quelle amertume rpandue sur tes jours et sur les miens ! Ah ! Si je ne puis relever, rsous-toi me perdre. J'y suis dcide. Si tu ne m'aimais pas, je ne vivrais dj plus.

JENNEVAL, en se frappant les mains.

Malheureux que je suis ! Ah Rosalie, au nom de l'amour sauve-moi du dsespoir. Quoi, j'entendais mon coeur me crier, c'est toi qui est son assassin ! Elle meurt pour t'avoir aim. C'est ta main qui la pousses au tombeau. Ah prisse plutt tout ce qui n'est pas toi...

ROSALIE.

Il n'y a qu'un seul homme acharn nous perdre ; et je n'ai point trouv un dfenseur qui soutnt ma cause avec la mme fermet que celui-ci met dans sa perscution.

JENNEVAL.

Tu n'es pas la seule victime de sa fureur. Il m'a maudit, dshrit ; va ; j'ai rompu tous les noeuds qui m'attachaient lui... J'aurais d peut-tre... Mais cet homme est mon oncle.

ROSALIE.

Dis plutt ton bourreau. C'est lui qui a toujours empoisonn ta vie d'un fiel amer. Vois quelle est sa violence. Combien elle est terrible, inexorable. Tu m'aimes, c'est assez, je deviens l'objet de sa haine. Il me calomnie, il soulve contre moi une force aveugle et je serai sacrifie, car l'innocente faiblesse l'est toujours ; mais mon coeur saignera encore plus de tes blessures que des miennes. Sous un tel tyran, cher Jenneval, quel avenir t'est rserv !

JENNEVAL.

Mon destin est horrible, mais il ne doit pas toujours durer.

ROSALIE.

Tant qu'il vivra, n'en attendez point un autre.

JENNEVAL.

J'implorerai le secours des loix pour disposer mon gr de ma libert et de ma fortune. Je ne parle point de te dfendre, de t'arracher tes vils perscuteurs. De pareils serments offenseraient l'amour et toi. Je serai libre, te dis-je, et malgr tous ceux qui pourraient s'y opposer.

ROSALIE.

Cher Jenneval, quand on a recours aux lois, ces simulacres insensibles, l'issue est bien douteuse, et par quel labyrinthe long, difficultueux, pnible, te faudra-t-il passer ? On t'a ravi ton bien : est-ce dans le dessein de te le restituer ? On t'aura t jusqu'aux moyens de produire tes premires demandes. Est-ce un vain tribunal qui donnera quelque force tes faibles droits ?

JENNEVAL, aprs un moment de silence.

quoi m'a-t-il rduit cet homme inflexible ? J'aurais pu l'aimer malgr ses rigueurs et je sens trop combien ma haine de moment en moment s'allume contre lui. Me prserve le ciel de hter son trpas par mes voeux ; mais si la mort descendait sur sa tte... Il fut injuste, il fut dur et barbare, je porte un coeur vrai, je ne sais point feindre ; s'il mourait, non, je ne rpandrais point de larmes sur sa tombe.

En s'attendrissant.

Cependant autrefois j'ai vu des moments o j'aurais donn tout mon sang pour lui !

ROSALIE.

S'il n'tAit plus, dis Jenneval, quel changement de fortune !

SCNE VI.
Rosalie, Jenneval, Brigard.

BRIGARD, dans le fond du thtre, part.

Allons, il est temps ; jouons notre rle.

Haut.

Votre trs-humble Monsieur Jenneval. Toujours prt vous servir, entendez-vous. Disposez de moi ; vous le savez, je suis tout vous.

JENNEVAL, avec exclamation.

Ah ! Voil celui qui je dois plus que je ne puis exprimer. Sans lui, sans ses avis, sans ses soins gnreux, chre Rosalie, je ne jouirais pas en ce moment du bonheur de te revoir... qui demander, o te trouver ?...

ROSALIE.

Il a fait plus, il m'a indiqu cet asile secret et cach. Il a oppos ce rempart l'ardente fureur de nos ennemis. Sans lui je gmirais dans la profondeur des cachots, en proie au dsespoir, mourante... Tu lui dois tout.

BRIGARD, en regardant derrire lui.

Ah, le pril n'est point encore pass.

JENNEVAL, troubl.

Comment ?

BRIGARD.

Ah ! Monsieur, on en agit bien indignement envers vous, je suis accouru pour vous prvenir. Tout nous menace ; ce vieil oncle qui veut vous enlever Rosalie pour jamais, a obtenu de nouveaux ordres. Des espions sont rpandus de tous cts, et je tremble pour demain.

JENNEVAL, saisissant Rosalie par le bras et la main sur son pe.

Ah, le premier qui osera contre elle... Quel que soit le nombre, ce fer... Ou du moins j'expirerai en embrassant tes genoux !

ROSALIE.

Je ne doute point de ton courage ; mais vois combien il serait inutile. Nos malheurs pourraient s'tendre plus loin encore. Est-ce l le seul parti que l'amour te dicte pour sauver une infortune que tu as expose au plus cruel affront ? Toi seul connais mon innocence, mais les autres sduits ou tromps, me traiteront avec ignominie. Le dshonneur et la mort seront le prix de ma fidlit.

JENNEVAL.

Quelle affreuse ide ! Comme elle bouleverse mon me ! Je vois couler tes pleurs. Ah tu m'pargnes encore, tu ne me parles pas de cette indigence qui te presse et t'environne. Ce barbare qui se dit mon oncle m'a t l'espoir de te prsenter la moiti de ma fortune. Ciel ! Inspire-moi ce que je dois tenter...

ROSALIE, en s'asseyant et se couvrant les yeux d'un mouchoir.

Ah, pense pour moi, car le trouble qui m'agite m'te la facult de penser.

Jenneval se promne grands pas.

BRIGARD, sur le devant de la scne, et comme dans un monologue.

Maudit vieillard ! Si tu pouvais nous faire la grce de dcder subitement, nous te pardonnerions tout le reste... Le sang me bout dans les veines. Il jouit de vos biens tandis qu'il vous brave et qu'il vous insulte. C'est une chose inoue que cette injustice-l... S'il se rencontrait ce soir devant moi, je crois que l'indignation m'emporterait... Ici Jenneval le regarde.

En adoucissant sa voix.

vous ne savez pas tout, monsieur ; ce vieillard importun qui ne respire que pour votre ruine, cette heure mme fait dresser un contrat de rente viagre, o il comprend tous ses biens, afin de vous ravir un hritage qui vous est si lgitimement d...

JENNEVAL.

Oncle cruel ! Vous pousseriez jusques-l votre vengeance... Je ne l'aurais jamais cru.

BRIGARD.

Hlas ! Il n'est que trop vrai. Mon zle pour vous m'a fait dcouvrir l'impossible. Il soupe ce soir au marais, chez l'homme charg de conduire secrtement cette affaire. Si vous en doutez encore, suivez-moi ce soir vers les onze heures au dtour de la fontaine...

JENNEVAL, avec fiert.

Eh, qu'il garde ses biens, ces biens vils que je mprise, et auxquels il me croit si fort attach, pourvu que tu me restes, chre Rosalie. Je ne les dsirerais que pour toi. Mais tu ddaigneras comme moi ces richesses : prends mon courage. L'adversit m'a rendu fort, imite-moi. Nous irons, s'il le faut, vivre dans un dsert, pour y jouir de nous-mmes. Je me sens secrtement flatt de n'esprer plus rien de lui. Ses biens me deviennent odieux comme sa personne. Mes amis ! Qu'on ne prononce plus son nom devant moi. Il viendrait, soumis et suppliant pour rparer ses torts que je ne lui pardonnerais pas. Il m'a fait trop souffrir en faisant couler tes larmes. Pardonne, daigne encore m'aimer, me revoir. J'oublierai jusqu'au nom de cet oncle inhumain. Eh, que peut-il pour mon bonheur ?

ROSALIE, soulevant son mouchoir, et d'un ton froid.

Il peut mourir... puis elle se couvre le visage comme abandonne d'une douleur muette.

BRIGARD.

Demain, monsieur, demain (j'en frmis d'avance) mais je vois que vous serez tous deux sacrifis. Le pouvoir, le terrible pouvoir est entre ses mains. Comment prvenir... Il faudrait de ses coups dsesprs. Ah, si par un acte de vigueur je pouvais...

ROSALIE.

Non, non, qu'il me laisse prir en consentant tout, en m'abandonnant...

JENNEVAL.

Qu'oses-tu dire ?

ROSALIE.

Que tu n'as pas une me assez forte, assez dcide et que ton irrsolution enchane aprs toi le malheur.

JENNEVAL.

Eh quoi donc dcider ? Ose rsoudre. Dans ces extrmits quel parti dois-je prendre ?...

ROSALIE, en se levant.

T'abandonner entirement moi, jurer de ne pas rejeter le moyen que je vais t'offrir ; c'est le seul qui nous reste...

JENNEVAL, avec emportement.

Je te le jure par tout ce qu'il y a de plus sacr... Mon me souffre dans la tienne, je ne veux plus voir tes douleurs... Prononce... Le regard des hommes n'est plus rien pour moi. Je ne vis plus que pour te servir...

Rosalie, en se dtournant pendant ce couplet, a fait Brigard un geste homicide, signal terrible du meurtre. Brigard a rpondu ce signal affreux, et est sorti. Tout ceci a d s'excuter dans un instant.

SCNE VII.
Rosalie, Jenneval.

ROSALIE, s'avance et saisit la main de Jenneval.

Jenneval, m'aimes-tu ?

JENNEVAL.

Quel langage, ciel !

ROSALIE, en souriant avec une joie cruelle.

Eh, bien, cette nuit mme n'achvera point son cours sans amener le terme de notre adversit. La fortune, tu le sais, ne tient souvent qu' un moment de courage...

JENNEVAL.

Quoi, seroit-il possible !... Que vois-je ? Tous tes traits sont changs. Quelle joie extraordinaire brille sur ton visage !... Tu pourrais entrevoir...

ROSALIE.

Va, tout est vu.

JENNEVAL.

Tu espres ?...

ROSALIE, d'un ton le plus tendre.

Tous nos malheurs vont finir, viens essuyer mes larmes. Viens rendre la paix mon coeur. Viens me dire que tu m'aimes, afin que je perde toute l'ide de me donner la mort. Jenneval, rpte-moi que ma volont sera l'arbitre de tes destins.

JENNEVAL, avec impatience.

Rosalie, mconnais-tu ton amant ?

ROSALIE, le serrant contre son sein.

Tu l'es, mon cher Jenneval ; c'en est fait... Tu deviens en ce moment la plus chre moiti de moi-mme... Va, ma tendresse sera dsormais sans bornes. coute ce coeur qui t'est si bien connu, qui se livre toi sans rserve. Ton amante cette heure brle de plus de feux que tu n'en eus jamais pour elle. Elle te prfrerait aux mortels les plus opulents. Elle te choisirait dans le monde entier pour ne suivre, ne voir, n'adorer que toi ; enfin elle va te donner la plus grande preuve de son amour, en osant entreprendre pour que rien ne nous spare.

JENNEVAL, mu.

Prends garde, chre Rosalie ; je n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton amour... Modre une joie trop prcipite... Tu t'abuses peut-tre. Je t'idoltre, je suis le plus heureux des hommes... Mais... Explique-moi enfin... Je dois savoir...

ROSALIE.

Ingrat ! J'aurais voulu que tu l'eusses devin. coute, la haine ne proscrit-elle personne dans ton me ? Sens-tu cette fureur ardente qui consume la mienne ? Ta Rosalie ne vit-elle plus en toi ? Ne t'inspire-t-elle pas son projet ?... il est terrible, mais si tu la chris, tu sais ou plutt tu sens, ce que demande une femme outrage...

JENNEVAL.

Arrte. Ne sens-tu pas toi-mme combien tu me fais souffrir... Je tremble... Eh que veux-tu ?

ROSALIE.

Ton bonheur et le mien. Voici l'instant de me prouver que tu m'aimes. La rage de cette me de fer, de cet odieux tyran qui se dit ton oncle, d'allumer ma juste vengeance. Il nous poursuit... Si je ne l'arrte nous prissons... c'est sa mort que je te demande.

JENNEVAL.

Sa mort !

ROSALIE.

Crains de balancer.

JENNEVAL.

Le frre de mon pre ! Dieu !

ROSALIE.

Lui ! Ce despote farouche. Tout mon tre frmit ; cruelle, qu'oses-tu prononcer ? Demande ma vie, c'est l'unique chose qui me reste te sacrifier. Changeant rapidement de ton. Ah ! L'infortune t'gare et te fait oublier... Non, ce n'est pas toi qui parle... Dis-moi quel noir dmon trouble ton me ?

ROSALIE.

Homme faible et lche, qui ne sais rien oser pour ton propre bonheur, demain tu rendras grce au coup hardi qui nous aura dlivr. Demain, nous n'aurons plus rien craindre ; tu seras libre, riche et matre de ta Rosalie.

JENNEVAL.

De quelle horreur es-tu possde ? J'en atteste ici le ciel... Je n'achterais pas mme un trne au prix du sang de ce vieillard.

ROSALIE.

Qu'as-tu tant frmir ? Est-ce la vie que tu lui raviras ? Ce sont peine quelques jours fragiles et languissants ? Leur flambeau plit achve de l'teindre. Seroit-ce un vain titre d'oncle qui retiendrait ton bras ? Va, les chimriques liens du sang sont trop quivoques pour en imposer. Ceux qui nous aiment et qui nous font du bien, voil nos parents ; mais celui qui se rend notre perscuteur, qui nous hait, cet homme quel qu'il soit, n'est plus qu'un mortel ennemi que la nature elle-mme nous enseigne dtruire.

JENNEVAL.

Eh quel droit ai-je sur ses jours ?... Le vil assassin frappe dans l'ombre, mais depuis quand prtend-il justifier au grand jour, sa lche et obscure fureur ?... Rosalie ! Comment ton me est-elle devenue sanguinaire ?... Ah, reprends, reprends cette douce sensibilit qui honore ton sexe et qui faisait tous tes charmes. Autrefois tu m'as montr des vertus, ne les dments pas. Reviens, reviens toi-mme et tu dsavoueras bientt un langage si contraire ton coeur et au mien.

ROSALIE.

Eh bien fais-lui grce pour qu'il me tue ; attends que ce monstre que tu pargnes m'ait arrache d'ici pour me plonger vivante dans les cachots. Dteste ton amante et chris son tyran froce... si tu n'as pas le courage de prvenir ses coups, soulage-moi avec ton pe... Tu seras moins cruel.

Elle se jette sur l'pe de Jenneval.

JENNEVAL, la repoussant.

Malheureuse ! ciel !

ROSALIE, dans l'attitude du dsespoir.

La mort n'est qu'un instant. L'indigence et l'opprobre sont ternels. Accorde-moi sa mort, ou tremble... je me perce ta vue.

JENNEVAL.

Tu veux mourir. Meurs du moins innocente... Dans quel garement te jette un dsespoir que ma douleur partage ! Rosalie ! Est-ce l ce que tu m'avais fait esprer ? Quoi tu connais l'amour, et tu peux tre barbare !

ROSALIE.

Qui de nous deux l'est davantage ?... tu pleureras ma mort, puisque tu chris sa vie aux dpens de la mienne.

JENNEVAL.

Tu m'assassines coups redoubls... Ta rage semble passer dans mon coeur. Laisse-moi respirer... Je ne me connais plus. Le dsordre de mon me... Je ne sais ce que je hasarderais dans ces moments pour te sauver de l'affreux tat o je te vois.

ROSALIE, d'un ton suppliant.

Rends-moi ce jour que la tyrannie veut m'ter et ma vie entire, je la consacre jamais sous tes lois. Vole, cher Jenneval, la nuit et la mort obscurciront tous les objets. Les tnbres sont d'insensibles tmoins. Elles enseveliront cet vnement dans une ombre ternelle. Rien ne transpire de la nuit des tombeaux, et leurs secrets prissent avec ce qu'ils enferment. Nuls vestiges, point d'indices. Les soupons ne s'lveront pas mme jusqu' toi... crois-en ton amante, elle a tout dispos et tout est prvu.

JENNEVAL.

Eh quand j'chapperais tous les regards, l'oeil mme du vengeur ternel des crimes, je le saurais toujours moi ! La voix de cette conscience que rien n'touffe me reprocherait mon forfait : que m'importe le jugement de l'univers, si cette voix terrible qui m'accuse tonne jamais dans mon coeur... Barbare ! Est-ce ainsi que tu reconnais ma tendresse, est-ce en me regardant coupable et malheureux que tu veux signaler le pouvoir de tes charmes. Quoi ! Le chef-d'oeuvre de la nature voudrait en devenir l'horreur ?... Mon me est puise... Que j'ai besoin de me fortifier contre tes attraits dangereux !... Mais, que dis-je ? En voulant frapper, le poignard me tomberoit des mains ; ce vieillard !... il porte sur son front les traits chris d'un pre... il m'a caress ds le berceau, il a lev mon enfance, il fut mon bienfaiteur ; et travers toutes ses rigueurs, je sens, oui, je sens trop qu'il m'aime... ah, son ombre en montant au sjour ternel, son ombre sanglante irait m'accuser devant un pre ; elle lui dirait : vois cette blessure ouverte, ce flanc dchir... C'est la main de ton fils !... La foudre alors s'chapperait sur ma tte, ou, si la terre portait encore un parricide, seul avec mon crime je n'oserais plus regarder le soleil ; une image ensanglante me poursuivrait jusqu'en tes bras... coute, ne sens-tu pas dj des remords ; toujours plus dvorants, ils corrompraient nos jours ? Plus d'amour pour nos coeurs. La discorde qui suit les forfaits viendrait s'asseoir entre nous, et nous armerait bientt l'un contre l'autre. chapps aux bourreaux, nous n'chapperions pas nous-mmes... Ah...

ROSALIE, d'un ton terrible.

Je rejette ton indigne piti, tes prires, tes voeux, tes remords, apprends qu'ils deviennent inutiles. J'avais prvu ta faiblesse, je me suis charge de ta destine. Tu l'avais remise entre mes mains. Il n'est plus en ton pouvoir que d'ordonner mon trpas... L'arrt en est port... Tu entreras malgr toi dans mon complot... Au moment o je te parle c'en est fait, Ducrne, notre tyran expire.

JENNEVAL, courant dsespr.

Ah perfide ! Je t'avais mal connue.

En pleurant.

Bonnemer, cher Bonnemer, tu me l'avais prdit... O es-tu ? Viens, vole mon secours.

ROSALIE, froidement.

Cesse de vaines clameurs, et choisis maintenant d'tre ou mon accusateur ou mon complice. Trane sur l'chafaud une femme qui t'aime, qui a tout os pour toi, ou laisse tomber un sinistre vieillard dont tu recueilleras l'immense hritage, et qui entranera avec lui dans sa tombe le secret impntrable de sa mort. Il n'a aucun droit de me toucher lui !... Je ne demande point que tu prennes un poignard, que tu ensanglantes tes faibles mains... Ferme les yeux ; laisse agir Brigard ; il nous sert avec zle. D'ailleurs, n'espre pas pouvoir le flchir. Il sait qu'il faut te servir malgr toi et que demain tu baiseras la main qui nous aura dlivrs.

JENNEVAL, rapidement.

Le barbare se trompe... Je cours dfendre et sauver ce vieillard malheureux. Je l'aime depuis que ses jours sont en danger, et toi, je crois que je commence te har, je crois...

Il va pour sortir.

Laisse-moi, j'abjure l'amour, je dteste la vie...

ROSALIE, l'arrtant.

Arrte, cher Jenneval...

JENNEVAL, furieux.

Eh que veux-tu de moi, furie implacable ?... Tremble !

ROSALIE.

Dieux ! Quel nom ! Quel regard !

Tombant ses genoux.

Immole ta Rosalie, et ne l'outrages pas. Elle redoute plus ton mpris que la mort. Elle est prte sacrifier sa vie tes pieds. Accuse le sort, maudis notre destine. J'ai, comme toi, le meurtre en horreur, mais une fatalit terrible nous crase et je veux te sauver. Comment renoncer la vie, la libert, l'amour ? Je t'idoltre. Crime ou vertu, l'amour l'emporte sur tout et ne connat point d'autre loi... Dans un pareil tat, est-ce nous de rflchir ?... Cher et faible Jenneval, affermis ton me, il n'est plus temps de reculer... carte les fantmes qui obsdent ta crdule imagination. Vole o ton amante te conduit... Seras-tu insensible au prix unique qu'elle garde ton obissance... Press dans les bras qui s'ouvriront pour te recevoir et payer ton courage ; tout entiers nous-mmes... Libres, heureux, vengs...

JENNEVAL.

Lve-toi, barbare ; je ne veux plus t'entendre... Mes cheveux se dressent d'horreur. Que ton gnie est terrible ! Que ta tendresse est perfide ! Par quels dtours m'as-tu conduit dans l'abme... Fatale beaut ! Tu vois le dlire de mes sens, tu sais que tu rgnes imprieusement sur ce coeur dchir, et tu le pousses au meurtre... tes cris, tes gmissements, tes pleurs m'accablent. Ils ont branl mon ame, et en ont chass la vertu... Triomphe ! L'chafaud nous attend tous deux... Justice du ciel, qu'avez-vous rsolu de moi ?... Ah, quels combats ! Quels tourments !... je chancelle... je frissonne... par o sortir ?...

S'appuyant contre la muraille.

Je me meurs...

Ranimant ses forces.

Laisse-moi aller... Cruelle ! Ne demandes-tu pas sa mort ?

ROSALIE.

Oui.

JENNEVAL, perdu.

Eh bien je rpandrai...

ROSALIE.

Tu rpandras son sang !

Ici la dclamation muette de Jenneval est dans son plus haut dEgr d'nergie ; Rosalie le tient, le presse, le fixe ; il s'arrache de ses bras.

JENNEVAL.

Oui, je le rpandrai... Laisse-moi... Laisse-moi, te dis-je.

Il sort.

SCNE VIII.

ROSALIE, seule et marchant grands pas.

Enfin, j'ai reu son aveu... Que de fois il m'a fait frmir ! Mais c'en est fait... Ce secret terrible est un noeud qui l'enchane mes destins... Il reviendra ; je m'attends ses cris plaintifs, ses remords... Ils s'abmeront bientt dans les feux de la volupt ; c'est la divinit puissante qui fait taire tout ce qui contredit sa voix : elle rgnera profondment sur l'imptueux Jenneval, et souveraine absolue je triompherai par elle.

ACTE V

SCNE I.
Lucile, Bonnemer.

La scne est dans la maison de Monsieur Dabelle ; il est nuit.

LUCILE, suit Bonnemer qui a l'air inquiet.

Monsieur Bonnemer, non, vous ne paraissez pas assez tranquille pour me rassurer. Je lis sur votre front que votre coeur est en secret violemment agit. Je suis dans un effroi mortel. Qui vous fait rpter sans cesse le nom de mon pre et celui de Monsieur Ducrne.

BONNEMER.

Ils sont sortis ensemble, Mademoiselle ?

LUCILE.

Oui, et ils devraient tre rentrs.

BONNEMER.

Ils sont sortis sans domestique ?

LUCILE.

Eh mon Dieu oui.

BONNEMER.

Et vous ne pourriez me dire peu prs dans quel quartier ils sont alls ?

LUCILE.

Non, monsieur.

Regardant sa montre.

Ciel ! Onze heures et demie.

Elle donne toutes les marques de la plus vive inquitude.

BONNEMAR, voix basse.

O irai-je ? Comment le rencontrer ?... Je ne puis touffer un fatal pressentiment...

LUCILE, prte pleurer.

Monsieur ; au nom de l'amiti que vous avez toujours eue pour moi, dissipez le trouble affreux o je suis plonge... Vous vous trahissez malgr vous. Je ne vous quitte pas. Je donnerais tout au monde pour voir paratre l'instant mon pre et Monsieur Ducrne. Comme je volerais dans leurs bras ! Tout ce que j'ai dans l'esprit ne serait plus alors qu'un mauvais rve bientt oubli.

BONNEMER.

Quoi, votre esprit s'alarmerait-il ?... Qu'imaginez-vous donc mademoiselle ?

LUCILE.

Mais vous-mme, c'est en vain que vous dissimulez. On a tout employ pour rconcilier l'oncle et le neveu. L'un est trop rigoureux, l'autre trop emport... Dites-moi, qu'a fait depuis Jenneval ? Ne me le demandez point, ah...

Il veut sortir. Lucile, l'arrtant et rapidement.

Bonnemer, parlez-moi ; parlez-moi, ne me quittez pas, je vous en conjure ; vous ne sentez pas que vous me faites cent fois plus souffrir que si vous m'annonciez les plus tristes nouvelles. Achevez...

BONNEMER.

Mademoiselle... Je frmis de vous le dire. Je l'ai rencontr, ce malheureux Jenneval, mais dans un dsordre extrme. J'ai voulu l'arrter, le ramener ici ; furieux, il m'a mconnu, il s'est arrach de mes bras. Le nom de son oncle a chapp de sa bouche. Il m'a demand plusieurs fois d'un ton sourd et terrible o l'on pouvait le rencontrer sur l'heure mme. Je n'ai pu russir apaiser le trouble extraordinaire de ses sens. J'ai cru que c'tait un reste d'motion de la scne vive qu'il avait eu avec son oncle ; lorsqu'en rentrant ici un exempt m'a fait apprhender un noir complot. Il m'a demand si Monsieur Ducrne tait de retour ; il m'a bien recommand qu'on l'avertt d'tre sur ses gardes, de ne point se hasarder le soir. Il s'est inform des maisons qu'il frquentait et il est parti prcipitamment.

LUCILE, jetant un cri.

Ciel ! Se pourrait-il !... Courez, volez, laissez-moi.

BONNEMER.

Ah ! Reprenez vos sens, vous changez de couleur ; je ne puis vous laisser en cet tat. Je vais appeler... Mais j'entends quelqu'un.

Monsieur Dabelle entre lorsque Bonnemer soutient Lucile dans ses bras.

SCNE II.
Monsieur Dabelle, Lucile, Bonnemer.

MONSIEUR DABELLE.

Qu'est-ce donc ? Ma fille prte s'vanouir !

LUCILE, d'une voix touffe.

Ah ! Mon pre !... Quoi, seul ?...

BONNEMER.

Mon cher Monsieur Dabelle vous revenez seul...

MONSIEUR DABELLE, soutenant sa fille.

Mon ami, mon cher ami... Lucile, qu'a-t-elle donc ? Qu'est-il arriv ?

BONNEMER.

Et Monsieur Ducrne o est-il ?

Monsieur Dabelle, conduisant sa fille sur un fauteuil.

Il n'est pas rentr !... Qu'est-ce dire ?... Chre enfant... Bonnemer... D'o nat votre effroi mutuel ? Dites-moi donc...

BONNEMER.

Ah monsieur !

MONSIEUR DABELLE.

Vous m'inquitez d'une manire trange...

BONNEMER.

O l'avez-vous laiss ?... tes-vous toujours demeurs ensemble ?

MONSIEUR DABELLE.

Non, depuis quatre heures, nous nous sommes spars. En me quittant il m'a dit ; je ne tarderai point vous rejoindre allant sa fille. Eh bien ma fille tu pleures...

BONNEMER.

Hlas, monsieur, nous vous revoyons... Pourquoi avez-vous abandonn Ducrne... Ses jours sont en danger... Juste ciel ! Le malheureux l'aurait-il assassin !

MONSIEUR DABELLE.

Vous me glacez d'effroi... Comment ? Assassin ! Que voulez-vous dire ?

BONNEMER.

On croit que Jenneval veut attenter aux jours de son oncle... Cette femme criminelle et perfide qui l'a corrompu... On souponne le plus affreux dessein... Hlas ? Son oeil troubl vitait mes regards.

LUCILE, en reprenant ses sens.

Jenneval n'est point un barbare. Mon coeur me soutient le contraire. Il me semble encore l'entendre converser sur le prcieux sentiment de l'humanit ; mais il est faible, il est livr des sclrats qui peuvent sans lui... c'est trop de n'avoir pas su les dtester, les fuir... Ah si l'amour a tant de pouvoir sur sa volont, quel malheur pour lui de n'avoir pas t excit aux plus hautes vertus !

MONSIEUR DABELLE.

Ma fille calme-toi... si tu ne peux jamais te reprsenter Jenneval assassin, je ne puis non plus me faire cette ide rvoltante... cependant je suis hors de moi.

Appelant un domestique.

Qu'on mette tout de suite les chevaux aux deux voitures... Je me doute de deux ou trois endroits... On m'a arrt si tard aussi... Il me semblait que quelque chose me rappelait ici.

Bonnemer.

Mon ami vous irez d'un ct, moi de l'autre. Nous le rencontrerons srement... Ma fille, vous trouvez-vous mieux... Un moment de patience.

Il sort.

SCNE III.
Lucile, Bonnemer.

Pendant cette scne Lucile erre dans le fond du thtre.

BONNEMER, sur le devant seul.

Ciel ! Veille sur lui ! Fais que je le revoie... Ne permets pas qu'un crime s'accomplisse ; sauve la fois deux ames honntes ; et faites pour s'aimer.

LUCILE.

J'entends plusieurs voix confuses... On vient... Permettez...

Elle sort et entre en s'criant.

Ah mon cher Monsieur Bonnemer, c'est le cher Monsieur Ducrne avec Monsieur Jenneval !

BONNEMER, avec le cri de l'me.

Le ciel soit lou ! Soit bni mille fois !

SCNE IV.
Monsieur Dabelle, Monsieur Ducrne, Lucile, Bonnemer, Jenneval.

Ducrne et Jenneval se tiennent par la main ; Jenneval a l'pe nue sous le bras. Ils sont tous deux sans chapeau.

BONNEMER, Lucile.

C'est lui, c'est lui ; embrassons les tous deux.

Il embrasse Ducrne et Jenneval.

JENNEVAL, saluant Lucile, puis reprenant la main de son oncle.

Ah mon cher oncle !

MONSIEUR DABELLE.

quel danger tes-vous chapp ?

MONSIEUR DUCRNE.

Au plus grand de tous.

Montrant Jenneval.

Voici mon librateur... Je suis encore tout mu... Eh qu'est devenue ma canne ?... Nous sommes tous deux sans chapeau... Jour cruel ! Ce soir j'ai soup et demeur fort tard chez un homme d'affaires et cela pour dshriter ce Jenneval qui vient de me sauver la vie... coutez bien : au dtour d'une rue, vers le coin d'une fontaine, un dtermin est venu ma rencontre l'pe nue la main. J'ai aperu son fer qui brillait dans l'obscurit. Surpris, j'ai tir mon pe, mais la lame et le fourreau sont venus tout ensemble... C'tait fait de moi... Voici que soudain un inconnu vole ma dfense ; le combat se livre, il renverse l'assassin mes pieds... Je vois, je reconnais mon neveu. Il avait suivi secrtement mes pas. Il me prend, me guide par la main... C'est lui, messieurs, qui a expos sa vie pour conserver la mienne.

BONNEMER.

Gnreux dfenseur !

MONSIEUR DABELLE.

Brave jeune-homme !

JENNEVAL, se couvrant le front des deux mains.

Arrtez... Suspendez ces cris de joie... Frmissez tous de m'entendre... Je rejette vos louanges, je ne les mrite point. Frmissez vous dis-je d'horreur et de piti, sachez qu'une larme de plus, j'tais un parricide... Ah mon oncle ! Cette main qui presse la vtre avec tendresse, cette mme main qui a sauv vos jours tait prte se plonger dans votre sang... Vous vous tonnez... Ah dieu ! Vous n'avez pas vu cette femme en pleurs, prosterne mes genoux, vous n'avez pas entendu ses accents. Vous ne concevez pas de quels traits elle a frapp mon coeur.... chauff par ses cris, excit par ses larmes, plein du poison dont elle m'avait enivr j'allais...

MONSIEUR DUCRNE.

Mon neveu, ne t'exagre point toi-mme ta propre faiblesse.

JENNEVAL.

Non, je dois tout rvler... mon me hors d'elle mme allait embrasser le crime. J'adorais Rosalie vous l'aviez perscute. Homme imprudent et cruel vous ignoriez donc cet ascendant terrible, cette fivre des passions, ce dlire d'un coeur rduit au dsespoir et ce qu'il peut entreprendre la voix d'une femme... Ah ! Souvenez-vous de mon pre, il ne fut jamais inexorable, il et cd aux larmes de son fils, il l'et plaint dans sa funeste passion, il et connu la piti, il et adouci ses maux. Pardonnez-moi ces reproches, j'ai combattu, j'ai triomph, j'ai t plus tendre, plus humain, plus sensible que vous : mais du moins sentez un remord salutaire ; tremblez en coutant un formidable aveu... apprenez que j'ai vu un moment o ne voyant plus en vous qu'un inflexible ennemi, j'allais vous assassiner !... Le ciel...

MONSIEUR DUCRNE.

Mon cher neveu, nous ne nous sommes point encore embrasss.

Ils se prcipitent dans les bras l'un de l'autre.

JENNEVAL.

joie ! doux moments ! Est-ce bien vous que je serre sur mon sein... Ah dieu, laissez-moi pleurer... Encore vertueux et tonn de l'tre, je n'ose en cet instant mme m'avouer ni me croire innocent... Femme artificieuse et cruelle !... Eh si tu n'avais point rvolt mon me, si le ciel en m'clairant tout  coup ne m'et point fait lire sur ton front l'empreinte du crime...

Avec nergie.

Mon cher oncle, couvert de votre sang, charg d'opprobres, en excration moi-mme je mourrais de la mort des sclrats, peut-tre avec leur coeur endurci. Je n'ai point commis le forfait et j'en prouve tous les tourments. Que serait-ce donc si j'tais coupable ! tendant les bras vers le ciel et dans une attitude suppliante. Grand Dieu qui m'as prt ta force victorieuse, je te rends grces, ma vertu est ton ouvrage ! Si ta misricorde n'est pas puise, frappe le coeur de Rosalie, accorde-moi ses remords... Ta bont surpasse son crime... Dieu puissant, ce nouveau miracle appartient ta clmence !

Bonnemer.

Soutiens-moi mes forces s'puisent.

Bonnemer le conduit sur un fauteuil. Jenneval assis continue aprs une courte pause.

Et vous mon oncle, puisque le ciel a dtourn les coups qui vous menaaient, laissez tomber cet vnement dans un ternel oubli, ne poursuivez point cette malheureuse et ses jours infortuns. Essayons les bienfaits sur ce coeur si longtemps tourment. Votre compassion doit tre excessive, si vous voulez l'galer un moment mes peines.

MONSIEUR DUCRNE.

Jenneval coute ; tu m'as sauv la vie, je n'en disconviens pas ; mais vois-tu, j'aimerais mieux tre cent pieds dessous terre que d'autoriser mme indirectement le moindre dsordre. Oui, je te pardonnerais plutt ma mort que ton libertinage. Laisse les assassins attenter ma vie, je les crains moins que la perte douloureuse de tes moeurs, et je te le dis ici en oncle reconnaissant et svre, si tu osais renouer avec ta Rosalie...

JENNEVAL, d'un ton froid.

Homme extrme, pargnez ce nom mon oreille. Vous ne m'entendez point. Ah... Quand je l'adorais, je la croyais vertueuse. J'idoltrais le fantme qu'avait par mon imagination. J'ai t dtromp... Je suis affermi pour jamais contre ses coupables appas ; si je suis gnreux envers elle, c'est que je puis l'tre sans danger... Imitez-moi.

MONSIEUR DABELLE, s'avanant.

Cher oncle, j'ai tout vu, tout observ et le coeur de ce digne jeune-homme a paru tout entier mes regards. C'est moi qui veux lui prsenter une fille vertueuse : j'en connais une qui a un coeur sensible, tendre mme, mais elle a un ami prudent, secourable, qui depuis son enfance veille sur sa sensibilit. Elle a remis ses plus chers intrts entre ses mains. Elle lui sera toujours plus chre que tout ce qu'il pourra jamais aimer dans le monde ; il lit tous les secrets de son coeur, c'est lui enfin dcider son choix. Notre Jenneval, cher oncle, me semble fait pour tre aim d'un coeur tel que le sien, car j'ose ici rpondre de la noblesse d'me de l'un et de la tendresse de l'autre.

LUCILE, trouble, attendrie, se dcle tous les yeux par son embarras.

Mon pre !

MONSIEUR DABELLE, ironiquement.

Lucile pense donc que c'est d'elle que je parle ?

LUCILE, avec le plus grand attendrissement.

Ah ! Mon pre !

MONSIEUR DABELLE.

La fausse honte que vous prouvez en ce moment, ma fille, car c'en est une, est la seule faiblesse que je vous reproche.

LUCILE.

Ah permettez votre fille de se retirer.

JENNEVAL, part.

Je me trouverais coupable si je balanais encore.

Haut.

Le voile est tomb, adorable Lucile ; un pre respectable m'enhardit ; je ne vois plus que vous seule au monde, digne d'tre adore... Ah comment exprimer des sentiments toujours si chers, mais que j'ai trahis ; toute ma vie pourra-t-elle effacer... Aveugle, je prtais vos vertus un objet qui ne les connut jamais... Ah ! C'tait vous que j'adorais... vous voyez un homme nouveau.

LUCILE.

Si vos remords sont vrais, monsieur, ils effacent mes yeux toutes vos fautes. Mon pre ne vous a point retir son estime, vous pouvez encore prtendre la mienne. Un sentiment plus doux aurait t votre partage si vous eussiez rest ce que vous paraissiez tre...

JENNEVAL, avec feu.

Ah ! Vous me verrez digne de vous. J'en fais le serment vos genoux ; daignez m'encourager et d'un seul regard vous ferez de moi tout ce que je dois tre. Heureux si vous voulez tendre vos bienfaits sur le reste de ma vie.

MONSIEUR DUCRNE.

C'est fort bien dit, que cela mon neveu ; je suis trs content de toi, aime bien et de toute ton me cette honnte et sage demoiselle. Tu peux compter ds ce moment sur mon hritage comme sur mon amiti. Messieurs, je lui ai toujours reconnu un caractre excellent au fond. Il m'a caus bien des chagrins, mais dieu merci en voici la fin.

JENNEVAL, Monsieur Dabelle.

Voil donc comme vous me punissez ?... Ah tout me fait sentir qu'auprs de vous le sentiment de l'amour surpasse mme celui du respect !

MONSIEUR DABELLE.

Nos mes s'entendent, cher Jenneval, elles sont faites pour tre unis... C'est toi qui rendras la fin de ma carrire douce et fortune sa fille. Aide-moi sauver un jeune-homme sensible et vertueux des piges du vice qu'il ignore, afin que tous les coeurs applaudissent au choix qu'il aura fait.

LUCILE.

Mon pre ! Ah je crains que vous n'coutiez que mon coeur...

MONSIEUR DABELLE.

Va, crois-moi, ne plaide point contre lui.

JENNEVAL, baisant la main de Lucile.

Comment exprimer tout ce que je sens ! Sortir du dsespoir pour goter la plus pure flicit !... Quel passage rapide et inattendu ! Belle Lucile, non je ne vous ai pas t infidle, je vous aime trop pour penser que j'aie cess un instant d'adorer tant de perfections runies.

MONSIEUR DUCRNE, Monsieur Dabelle.

Mais vous tes un homme tonnant. Savez-vous que vous m'avez tout attendri, moi qui n'ai point de mollesse ? Que vous me faites bien sentir le plaisir qu'on doit goter tre bienfaisant ! Ce n'est que dans cet instant que je viens de m'apercevoir que votre caractre vaut beaucoup mieux que le mien. Je sens combien il me serait doux de pouvoir vous ressembler. Je sais me rendre justice. Je ne me dissimule pas que j'ai peut-tre t trop svre, mais la jeunesse aussi, la jeunesse... Allons ; allons, vos bonts ne feront plus de reproches ma conscience Lucile. Chre belle et vertueuse demoiselle, si vous ne redoutez pas d'avoir un oncle aussi grondeur que moi, si mon ton brusque ne vous fait pas peur, il faudra me permettre, s'il vous plat, de remettre cette gentille main dans celle de mon neveu, et le tout en faveur de son repentir... Le pauvre garon, qu'il a souffert ! Mais qu'il sera heureux !

Monsieur Dabelle.

Son droit fini je le marie et je lui achte la plus belle charge possible.

JENNEVAL.

Mon cher oncle !... Ah ! Monsieur !... Ah charmante Lucile ! Un sentiment ternel d'amour et de reconnaissance... Mon coeur vous confond tous trois... Cher Bonnemer, qui l'et dit... Mais quels souvenirs amers se mlent ma joie !... Te rappelles-tu ce moment o sourd la voix de l'amiti, je t'outrageai ?... Oublieras-tu...

BONNEMER.

Je ne vois, je ne sens que ton bonheur... Il t'tait du... Tu verras quelle diffrence il y a d'un amour bien plac, celui dont il faut rougir.

MONSIEUR DABELLE.

Qu'il ne soit plus question que de la joie qui doit rgner ; ce jour est marqu pour un des plus beaux de ma vie.

JENNEVAL.

Tant que je vivrai, il servira d'exemple la mienne, et votre main (si je suis assez heureux pour l'obtenir) chre Lucile, deviendra le gage de mes vertus.

 



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