LES FRA-MAÇONNES

PARODIE DE L'ACTE DES AMAZONNES

Dans l'Opéra des Fêtes de l'Amour, et de l'Hymen EN UN ACTE.

M. DCC. LIV. Avec Approbation et Privilège du Roi.

Représentée pour la première fois sur le Théâtre de la Foire Saint Laurent, le 28 Août 1754.

Version du texte du 26/07/2014 à 16:54:31.

ACTEURS.

LE VÉNÉRABLE, M. Deschamps.

LE PREMIER SURVEILLANT, M. de L'Isle.

HORTENSE, Mlle. Deschamps.

MARINE, Mlle. Deschamps Cadette.

LE SECOND SURVEILLANT, M. La Ruette.

TROUPE DE FRANCS-MACONS.

TROUPES DE FEMME.

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Vénérable, Le Surveillant.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Non, je n'en ferai rien.

Eh bien , tout est-il prêt pour la cérémonie

LE SURVEILLANT.

Oui, Maître, vous pouvez compter sur mon génie ;

À suivre vos désirs les Francs-Maçons zélés,

Sont déjà, par mes soins, en ces lieux rassemblés.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Ton humeur est, Catherine.

5   Je craignais, par quelque obstacle,

Qu'ils ne soient tous arrêtés,

Ou qu'ils ne soient au spectacle

Conduits par les nouveautés ;

J'aurais remis notre affaire

10   À demain, sans nul détour ;

Car je sais qu'à présent, Frère ,

Les nouveautés n'ont qu'un jour.

AIR. Menuet de Grandval.

Cependant j'ai l'âme ravie

Que tous mes projets soient suivis

15   Commençons la cérémonie ;

Dans l'instant nous serons servis.

LE SURVEILLANT.

AIR. La bonne aventure.

Aurons-nous un bon repas ?

LE VÉNÉRABLE.

Oui, je t'en assure.

LE SURVEILLANT.

J'ai vu des ragoûts là-bas

20   D'assez bon augure.

LE VÉNÉRABLE.

Nous recevons l'héritier

D'un vieux marchand usurier :

LE SURVEILLANT.

La bonne aventure.

Oh gué : la bonne aventure.

AIR. Mais comment ses yeux sont humides.

25   Mais savez-vous, mon Vénérable,

Qu'une cohorte redoutable

Veut nous jouer un méchant tour :

Je viens, en surveillant habile,

D'apprendre en parcourant la ville,

30   Que trente femmes en ce jour

Doivent forcer notre séjour.

LE VÉNÉRABLE.

Des femmes savoir nos mystères !

Et quelles sont ces téméraires ?

LE SURVEILLANT.

Ce font celles qui dans Paris

35   Font la ressource des maris ;

Qui savent à force d'adresse,

Dégourdir la belle jeunesse ;

Mais qui sur les pas du plaisir

Guident souvent le repentir.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Du Prévôt des Marchands.

40   En ces lieux qui conduit leurs pas.

LE SURVEILLANT.

C'est cet objet si plein d'appas,

Cette Hortense, que l'on admire

Beaucoup moins que ses diamants

Et qui, crainte de la satire,

45   Se contente de six amants.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Je n'y puis rien comprendre.

Hortense ! Oh Ciel ! Que me dis-tu ?

Cette Hortense !

LE SURVEILLANT.

Eh bien !

LE VÉNÉRABLE.

Qu'elle est belle !

LE SURVEILLANT.

Quoi, votre coeur est abattu !

Vous aimez cette Péronelle.

LE VÉNÉRABLE.

50   Non, je la hais.

à part.

Qu'elle a d'attraits !

LE SURVEILLANT.

Vous l'aimez : allons, Frère,

Je vois que de votre argent frais

Vous voulez vous défaire.

AIR. Ma raison s'en va bon train.

55   Mais quoi, ce minois trompeur

Toucherait-il votre coeur ?

Si vous pouviez voir

Quel est le savoir

De toutes ces coquettes ;

60   Allez, leurs appas chaque soir

bis.

Restent sur leurs toilettes, lon la.

AIR. Ne Vlà-t-il pas que j'aime.

Hortense ne mérite pas

Cette cruelle injure ;

Rien à ses yeux n'a plus d'appas

65   Que la simple nature.

AIR. C'est Mademoiselle Manon.

Par ses petits talents

Surtout elle m'enchante ;

Toujours ses vêtements

Sont riches et galants :

70   Elle fait des noeuds,

Chante au mieux,

Sait jouer des yeux ;

Pour persister les gens

Elle est toute excellente.

75   Son goût est exquis ;

Nos Marquis sont par elle instruits,

Ce qui fait qu'à Paris

Sa conquête est de prix.

LE SURVEILLANT.

AIR. À la façon de Barbary.

Eh bien, soyez-en amoureux ;

80   Mais si jamais, mon Frère,

Elle ose conduire en ces lieux

Sa troupe téméraire,

Nous n'entendrons point de raison,

La faridondaine, la faridondon ;

85   Nous les arrangerons ici, biribi,

À la façon de Barbari mon ami.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. De tous les Capucins du monde.

Garde-toi de leur faire injure.

LE SURVEILLANT.

Je veux les rendre à la nature.

Je veux que d'un fard spécieux

90   Leurs figures soient dépouillées;

LE VÉNÉRABLE.

Combien de femmes en ces lieux

Craindraient d être débarbouillées !

AIR. La béquille du Père Barnaba.

Mais pourquoi les bannir

De nos secrets Mystères ?

LE SURVEILLANT.

95   Pensez vous qu'au plaisir

Elles soient nécessaires ?

LE VÉNÉRABLE.

Ce sexe né pour plaire

Mérite quelque soin.

LE SURVEILLANT.

Moi, je n'en ai que faire.

LE VÉNÉRABLE.

100   Moi, j'en ai grand besoin.

AIR. N°I. Printemps dans nos bocages.

Dans les beaux yeux d'Hortense

L'amour plaça ses traits ;

Son aimable présence

Enchaîne pour jamais.

105   Si tu la voyais,

Tu céderais à sa puissance ;

Si tu la voyais,

Tu céderais, et tu dirais :

Dans les beaux yeux d'Hortense

110   L'amour plaça ses traits ;

Son aimable présence

M'enchaîne pour jamais.

LE SURVEILLANT.

AIR. La beauté sauvage.

Ce sexe n'aspire

Qu'à nous asservir.

LE VÉNÉRABLE.

115   Mais sous son Empire

Règne le plaisir.

LE SURVEILLANT.

Que dites-vous ?

Ce sont les fous

Qui vantent sa tendresse.

120   Par ses travers,

Par ses grands airs

ll sait nous émouvoir :

C'est notre faiblesse

Qui fait son pouvoir.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. L'amant frivole et volage.

125   Le jeune enfant de Cythère

N'a pas toujours un bandeau ;

La vertu souvent l'éclaire

Et lui prête son flambeau ;

En adorant une femme

130   On peut honorer son coeur,

Dès lors qu'il élève l'âme,

L'amour n'est plus une erreur.

AIR. Dans un bois solitaire et sombre.

Vas donner l'ordre nécessaire

Pour prévenir tout incident,

135   Et qu'en ces lieux, la loge entière

Se réunisse dans l'instant.

SCÈNE II.

LE VÉNÉRABLE, seul.

AIR. Pour passer doucement la vie.

Qu'ai-je appris ? Se peut-il qu'Hortense

Veuille pénétrer en ces lieux ?

Des Frères je crains la vengeance ;

140   Pour la voir que n'ont ils mes yeux !

AIR. Réveillez-vous, belle endormie.

Mais j'aperçois déjà nos Frères

Pensons à notre dignité,

Et pour commencer nos mystères,

Reprenons notre gravité.

SCÈNE III.
Le Vénérable, Le Ier et IIème Surveillant, L'Orateur, Le Récipiendaire.
Troupe de Francs- Maçons en habits de cérémonie.

LES DEUX SURVEILLANTS.

AIR. N°2. Marche des Satyres de l'Opéra.

145   C'est ce jour

Que vous aurez votre tour ;

Mais avant de vous recevoir,

Il faut savoir

Quel sera votre devoir.

150   Avançons,

Commençons

Loin d'ici tout profane :

Nos secrets

Veulent des gens discrets.

155   Votre coeur

Doit redoubler sa ferveur.

Sachez donc comme il faut marcher,

Parler,

Toucher ;

160   Et puis nous vous apprendrons

Comment nous reconnaissons

Les fidèles Maçons.

Ici les Francs-Maçons font quelques cérémonies ; et lorsque le Récipiendaire se trouve au milieu conduit par l'Orateur, le Vénérable s'approche de lui, et lui dit ;

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Or écoutez petits et grands.

Mon frère, je vais à vos yeux

Découvrir ce secret fameux ;

165   Ce secret, ce profond mystère,

Respecté de toute la terre :

C'est...

On entend un grand bruit.

SCÈNE IV.
Le Vénérable, les Atours précédents, Hortense, Marine, Troupe des femmes de la suite d'Hortense.

LES FEMMES derrière le Théâtre.

Poussons, poussons fort,

Jetons la porte à terre ;

170   Poussons, poussons, poussons fort.

LE SURVEILLANT.

AIR. La pierre sitoise.

Ciel ! Qui peut causer de tels transports !

HORTENSE, en entrant avec sa suite.

Faisons tout céder à nos efforts.

LE SURVEILLANT.

Quoi, des femmes entrer ! Quel démon !

Allons vite, sortez, sortez donc.

HORTENSE.

Non.

LE SURVEILLANT.

175   Frères, venez tous,

Défendons-nous.

CHOEUR DE FEMMES.

Ah, nous entrerons.

CHOEUR DE FRANCS-MAÇONS.

Nous le verrons.

CHOEUR DE FEMMES.

Nous entrerons.

HORTENSE.

180   Arrêtez, Messieurs, y pensez-vous ?

Ayez un peu plus d'égard pour nous.

On ne m'a jamais reçue ainsi :

Nous ne sortirons point d'ici.

LE VÉNÉRABLE.

Si.

HORTENSE.

AIR. Que craignez-vous, charmante Reine.

Que craignez- vous, mon vénérable,

185   On ne fuit point l'amour quand on est beau garçon.

bis.

LE SURVEILLANT.

AIR. Reçois dans ton galetas.

Sortez vite de ces lieux,

Ne troublez plus nos mystères.

HORTENSE.

Que sert d'être furieux ?

LE SURVEILLANT.

Elle ose nous braver, mes Frères !

190   Allons : de leur témérités,

Il faut les punir.

LE VÉNÉRABLE.

Arrêtez.

CHOEUR D'HOMMES.

Il faut les punir.

CHOEUR DE FEMMES.

Arrêtez.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Quand un tendron vient en ces lieux.

195   De grâce sortez de ces lieux,

Croyez-m'en, belle Hortense.

HORTENSE.

Pourquoi ce ton mystérieux ?

Craignez-vous ma présence ?

Je vois que votre amusement

200   N'est pas décent.

Oui, c'est cela, là,là.

LE VÉNÉRABLE.

Oh, oh, ah, ah, ah, ah !

HORTENSE.

Vous cacheriez-vous sans cela la, là.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Sous un Ormeau.

Un tel soupçon

205   N'est pas dicté par la raison ;

Oui c'est un affront,

Mais tout de bon

Sortez donc.

HORTENSE.

Non.

210   Je veux d'abord savoir

Quel devoir.

LE VÉNÉRABLE.

Je suis au désespoir;

La seule liberté

Fait ici notre félicité,

215   Et dans ces lieux

Nous goûtons loin de tous fâcheux

Des moments heureux

Que troubleraient vos beaux yeux.

HORTENSE.

Dieux !

AIR. Des petits ballets. N°3.

Eh pourquoi nous éloignez-vous,

220   Pourquoi montrer tant de courroux ;

Eh pourquoi nous éloignez-vous,

D'un plaisir qui nous paraît si doux.

Fin

Les ris et les jeux

Suivent nos traces :

225   Est-on heureux

En chassant les grâces ;

Sans nous, en ces lieux

Tout est ennuyeux.

Il n'est point de plaisirs

230   Pour qui vit sans désirs.

Eh pourquoi nous éloignez-vous, etc.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Pour soumettre mon âme.

Nous avons des mystères,

Il faut garder un secret :

Votre sexe, mes chères,

235   Par goût n'est pas fort discret :

Mille soins sous votre empire

Empoisonnent nos beaux jours.

HORTENSE.

De nous vous pouvez médire,

Vous y reviendrez toujours.

AIR. Si des Galants de la Ville.

240   Les Femmes, mon cher grand maître

Même en vous donnant des fers

Sont des sieurs qu'Amour fit naître

Pour embellir l'Univers.

Là discorde, ou la tristesse

245   Sans nous, occupent vos jours ;

Nous apportons l'allégresse,

Nous réveillons les amours.

Les Femmes, etc.

Quelquefois, sous notre chaîne

250   Il en coûte des soupirs,

Mais quand on connaît la peine.

bis>

On sent bien mieux les plaisirs.

Les femmes, etc.

LE SURVEILLANT.

AIR. Entre l'amour et la raison.

Cessez ces propos ennuyeux.

MARINE.

255   Oui, sortons, nous ferons bien mieux.

HORTENSE.

Marine, voulez-vous vous taire.

MARINE.

Ne point parler, mais on rira.

HORTENSE.

Mais vous savez qu'à l'Opéra

Osiris fait seul son affaire.

AIR. Tout roule aujourd'hui dans le monde.

260   Tant en cabriolets qu'en diables,

J'ai fait voiturer en ces lieux

Bon nombre de Nymphes aimables ;

Vous pouvez leur offrir vos voeux.

Rien n'est si beau que leur conduite :

265   Aimez-les, vous ne risquez rien ;

Je vous ai fait choisir l'élite

Des Princesses du magasin.

AIR. Allons gay.

Mais pourquoi ce silence ?

Révérez-vous toujours ?

270   Comment chacun balance

À suivre les Amours :

Allons gai,

Toujours gai,

D'un air gai.

LE SURVEILLANT.

AIR. Ceci fort peu m'embarrasse.

275   Oui, morbleu de ce silence ;

J'ai tout lieu d'être en courroux,

Comment frère, leur présence

Vous a-t-elle troublez tous ?

HORTENSE.

Pense-t-il par sa grimace

280   Nous inspirer de l'effroi,

Sa voix dure et sa disgrâce

Me font rire malgré moi.

LE SURVEILLANT.

AIR. Tambour d'amour.

Braves Francs-Maçons,

Suivez mes leçons;

285   Par de cruels affronts

Vengeons notre injure,

Sans aucun égard

Ôtons leur ce fard,

Qui sait avec tant d'art

290   Voiler la nature.

LE VÉNÉRABLE.

Cruels, arrêtez,

Si jamais vous m'irrítez

De tant de témérités...

LE SURVEILLANT,

Menace vaine,

295   Suivez tous mes pas,

Perdons ces trompeurs appas.

LE VÉNÉRABLE, à Hortense.

Je tremble pour vous, ma Reine.

HORTENSE.

Je ne les crains pas.

Les Francs-Maçons sortent conduits par les deux Surveillants.

SCÈNE V.
Le vénérable, Hortense, et sa suite.

HORTENSE.

AIR. Que chacun de nous se livre.

Oui, bientôt par ma prudence

300   Leur fureur s'apaisera :

Suivons dans cette occurrence

Les leçons de l'Opéra.

Ses ressources sont fort bonnes ;

C'est par de petits présents

305   Qu'Osiris des Amazones

Fait changer les sentiments.

AIR. Mais comment ses yeux font humides.

Apportez-moi, mes Demoiselles,

Des noeuds d'épée, et des dentelles ;

N'oubliez pas les grands chapeaux,

310   Les redingotes en chenille,

Pour courir le matin la Ville :

Les fouets, les petits couteaux,

Les cocardes pour les chevaux,

Les grandes cannes en usage ;

315   Car tous cela sied au visage,

Surtout apportez des liqueurs,

Des fleurs,

Des bouteilles d'odeurs,

Des canapés, de longues chaises

320   Pour leur procurer tous leurs aises,

Enfin, il faut de leur prison,

Faire une petite maison.

La suite d'Hortense sort.

SCÈNE VI.
Le Vénérable, Hortense.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Madame en vérité.

À nos lois, malgré mon courroux

Vous me rendez parjure.

HORTENSE.

325   Comment, je suis seul avec vous ?

Quelle heureuse aventure ?

Nous serons plus en liberté :

Allons découvrez-moi votre âme.

LE VÉNÉRABLE.

Qui ? Moi Madame,

330   Eh, mais en vérité,

Vous avez bien de la bonté.

HORTENSE.

Menuet d'Hésione.

Pourquoi nous faites-vous l'injure

De nous bannir ?

LE VÉNÉRABLE.

Ce sont nos lois.

HORTENSE.

335   Vos lois outragent la nature,

N'en croyez jamais que sa voix.

AIR. J'aime une ingrate beauté.

Elle a formé les doux noeuds

Qui nous joignent l'un à l'autre.

Votre sexe n'est heureux,

340   Qu'alors qu'il s'unit au nôtre.

Il en conte à vos coeurs,

Quelque soin pour nous plaire ;

Mais on n'obtient des fleurs

Qu'en arrosant la terre.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Ves favoris de la gloire.

345   Votre adresse séduisante

Ressemble sexe imposteur,

Aux feux que la terre enfante

Pour tromper le voyageur,

Il se perd suivant ces guides ;

350   L'espoir aide à son erreur :

Ainsi, vos faveurs perfides

Nous éloignent du bonheur.

AIR. Ture lure.

Nous jouissons en ces lieux

D'une paix tranquille et pure :

355   Sans vous, nous sommes heureux.

HORTENSE.

Turelurre.

J'en doute à votre encolure,

Robin turelurre, turelurre.

AIR. Ce ruisseau, qui dans la plaine.

Loin d'un sexe né pour plaire,

360   Quel est donc votre plaisir ?

La paix qui vous est si chère

Vaut-elle un tendre désir ?

Un Amant près de sa belle

Méprise la liberté,

365   La douceur d'être aimée d'elle

Le mène à la volupté.

Plus un tendre amour l'engage,

Plus l'ivresse de son coeur

bis.

Lui dit qu'un doux esclavage,

370   Est l'image

Du bonheur.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. J'aime une jeune Brunette.

Oui, mon coeur pourrait se rendre

Au jeune enfant de Cypris,    [1]

Si de l'ardeur la plus tendre,

375   Le bonheur était le prix,

Mais d'abord, c'est l'artifice

Qui fait naître nos désirs,

Et bientôt un vain caprice

Empoisonne nos plaisirs.

HORTENSE.

AIR. À notre bonheur l'Amour préside.

380   Pour deux coeurs qu'un tendre amour enflamme,

Un caprice est un moment heureux,

Ils se quittent, mais au fond de l'âme

Ils brûlent de resserrer leurs noeuds :

À leurs transports, le calme succède,

385   La Maîtresse cède,

Et de son amour

L'amant prend bientôt un nouveau gage,

C'est après l'orage

L'éclat d'un beau jour.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Tout parle amour.

390   Je veux en vain me défendre,

Il faut me rendre

À vos accents :

Ils ont enchanté mes sens ;

Vous voyez l'Amant le plus tendre ;

395   Oui, mon coeur, dans ce beau jour

Connaît l'Amour,

Cède à l'Amour.

AIR. Babet que t'es gentille.

Par un aveu flatteur,

Répondez à ma flamme ;

400   Non, jamais tant d'ardeur

N'a régné dans mon âme,

Je n'aime que vous.

HORTENSE.

Que ce mot est doux !

Que ma joye est extrême !

405   Votre coeur vient de s'enflammer.

Quoi ! Mes yeux ont pu vous charmer

Ah ! puissiez-vous toujours m'aimer.

bis.

M'aimer.

Toujours de même.

AIR. Bouchés Naïades vos fontaines.

410   J'entends du bruit.

LE VÉNÉRABLE.

Ah ! Chère Hortense,

Rassurez-vous sur ma puissance ;

En vain, les frères contre vous...

HORTENSE.

Ne craignons rien, c'est mon escorte.

415   Nous apaiserons leurs courroux,

Par les présents qu'on leur apporte.

SCÈNE VII.
Le Vénérable, Hortense, Marine, suite d'Hortense, portant des corbeilles de fleurs et de noeuds de rubans.

HORTENSE.

AIR. À l'ombre de ce vert bocage.

Avez-vous rempli mes demandes ?

MARINE.

Oui, belle Hortense, les voilà,

Mais nous n'avons pas de guirlandes,

420   On a tout pris à l'Opéra,

Pour enchanter les Amazones :

Osiris en vainqueur malin

En emploie quinze mille aulnes,    [2]

Dont on forme un grand baldaquin.

On entend du bruit.

SCÈNE VIII et dernière.
Le Vénérable, Hortense, suite d'Hortense, les deux Surveillants, troupe de Francs-Maçons, armés de petits sceaux.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. Ô vous puissant Jupin.

425   Ciel on vient en ces lieux !

Je vois, furieux

Votre projet affreux.

LE PREMIER SURVEILLANT.

Avançons braves Compagnons,

Suivons les leçons

430   De nos anciens Maçons

Rappellez vos serments,

Qu'en ces instants.

LE VÉNÉRABLE, en les arrêtant.

AIR. Comme vla qu'est fait.

Quoi vous oseriez téméraires ?

HORTENSE.

Je vais appaiser leurs fureurs.

À sa suite.

435   Vous, que l'on porte à tous les frères,

Nos petits présents et nos fleurs,

Qu'un noeud de rubans les enchaîne,

Remplissons d'ambre la maison.

Les femmes donnent aux hommes des noueds d'épée etc.

LE SECOND SURVEILLANT.

Ma foi pour calmer notre haîne,

440   Vous prenez la bonne façon :

Oh que ça sent bon.

Tout le CHOEUR.

Oh que ça sent bon.

LE SECOND SURVEILLANT.

AIR. De tout temps le jardinage.

Oui, sous votre heureux empire,

Malgré nous tout nous attire,

445   L'Amour dicte vos accents,

Vos yeux brillent de ses flammes,

Et pour enchanter nos âmes,

Vous savez charmer nos sens.

LE PREMIER SURVEILLANT.

AIR. La Bourgogne.

Quoi, de pareilles misères

450   Pourraient tous vous arrêter.

Eh bien ! Je vais seul mes frères.

LE VÉNÉRABLE.

C'est trop enfin m'insulter,

Je vais bientôt punir, traître,

Ton impertinent fracas,

455   En qualité de grand maître,

Je te bannis du repas.

LE PREMIER SURVEILLANT.

Quel arrêt ! Le repentir

À mon courroux succède ;

Vous savez trop bien punir :

460   Oui, Maître, à votre désir,

Je cède, je cède, je cède.

LE VÉNÉRABLE.

AIR. De tous les Capucins du monde.

Enfin, vous l'emportez, Hortense,

Formons une heureuse alliance,

Que votre suite pour jamais

465   Vienne s'unir avec nos frères,

Et que les femmes désormais

Soient admises à nos mystères.

Cette parodie est terminée par un ballet, dont la musique est prise dans l'acte même que l'on a eu dessein de parodier. Il commence par une marche dansante, dans laquelle les hommes s'unissent avec les femmes. Cette marche est suivie d'un pas de deux, qui forme par lui-même tout le plan et l'intrigue de la Piècee. Une femme veut attendrir un homme qui lui résiste d'abord et qui lui cède à la fin. Le corps du Ballet qui succède au pas de deux, aussi bien que la contredanse connue vulgairement sous le nom des oiseaux, achève de marquer l'union des francs-maçons avec les femmes, et le Chorégraphe a donné des preuves de son talent en adoptant avec art dans une contredanse très courte et composée simplement de douze personnes, les figures les plus connues de la maçonnerie.

 


PRIVILÈGE

J'ai lu par l'ordre de Monseigneur 1e Chancelier un Manuscrit qui a pour titre les Fra-Maçonnes Parodie, et je n'y ai rien trouvé qui puisle en empêcher l'impression, à Paris le 4 Septembre 1754. CREBILLON.

Le Privilège et l'enregistrement se trouve à la fin du nouveau Recueil des Pièces Nouvelles, qui ont été représentées sur le Théâtre de l'Opéra Comique.

Notes

[1] Cypris : nom chypriote de la déesse Aphrodite.

[2] Aulne : arbre fort haut et fort droit qui vient dans les lieux humides et marécageux. [F]

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Nb Répliques par scène

Nb Vers par scène