ATHALIE

TRAGDIE tire de l'criture sainte.

M. DC. XCI Avec Privilge de sa Majest.

Jean Racine

PARIS, chez Denys Thierry, rue Saint-Jacque, la ville de Paris.

Reprsent pour la premire fois le 5 janvier 1691 au Collge de Saint-Cyr.

Version du texte du 23/12/2012 19:22:24.

Prface

Tout le monde sait que le royaume de Juda tait compos de deux tribus, de Juda et de Benjamin, et que les dix autres tribus qui se rvoltrent contre Roboam composaient le royaume d'Isral. Comme les rois de Juda taient de la maison de David, et qu'ils avaient dans leur partage la ville et le temple de Jrusalem, tout ce qu'il y avait de prtres et de lvites se retirrent auprs d'eux, et leur demeurrent toujours attachs. Car, depuis que le temple de Salomon fut bti, il n'tait plus permis de sacrifier ailleurs, et tous ces autres autels qu'on levait Dieu sur des montagnes, appels par cette raison dans l'Ecriture les hauts lieux, ne lui taient point agrables. Ainsi le culte lgitime ne subsistait plus que dans Juda. Les dix tribus, except un trs petit nombre de personnes, taient ou idoltres ou schismatiques.

Au reste, ces prtres et ces lvites faisaient eux-mmes une tribu fort nombreuse. Ils furent partags en diverses classes pour servir tour tour dans le temple, d'un jour de sabbat l'autre. Les prtres taient de la famille d'Aaron; et il n'y avait que ceux de cette famille, lesquels pussent exercer la sacrificature. Les lvites leur taient subordonns, et avaient soin, entre autres choses, du chant, de la prparation des victimes, et de la garde du temple. Ce nom de lvite ne laisse pas d'tre donn quelquefois indiffremment tous ceux de la tribu. Ceux qui taient en semaine avaient, ainsi que le grand-prtre, leur logement dans les portiques ou galeries dont le temple tait environn, et qui faisaient partie du temple mme. Tout l'difice s'appelait en gnral le lieu saint; mais on appelait plus particulirement de ce nom cette partie du temple intrieur o taient le chandelier d'or, l'autel des parfums et les tables des pains de proposition; et cette partie tait encore distingue du Saint des Saints, o tait l'arche, et o le grand-prtre seul avait droit d'entrer une fois l'anne. C'tait une tradition assez constante que la montagne sur laquelle le temple fut bti tait la mme montagne o Abraham avait autrefois offert en sacrifice son fils Isaac.

J'ai cru devoir expliquer ici ces particularits, afin que ceux qui l'histoire de l'Ancien Testament ne sera pas assez prsente n'en soient point arrts en lisant cette tragdie. Elle a pour sujet Joas reconnu et mis sur le trne; et j'aurais d dans les rgles l'intituler Joas; mais la plupart du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom d'Athalie, je n'ai pas jug propos de la leur prsenter sous un autre titre puisque d'ailleurs Athalie y joue un personnage si considrable, et que c'est sa mort qui termine la pice. Voici une partie des principaux vnements qui devancrent cette grande action.

Joram, roi de Juda, fils de Josaphat, et le septime roi de la race de David, pousa Athalie, fille d'Achab et de Jzabel qui rgnaient en Isral, fameux l'un et l'autre, mais principalement Jzabel, par leurs sanglantes perscutions contre les prophtes. Athalie, non moins impie que sa mre, entrana bientt le roi son mari dans l'idoltrie et fit mme construire dans Jrusalem un temple Baal, qui tait le dieu du pays de Tyr et de Sidon, o Jzabel avait pris naissance. Joram, aprs avoir vu prir par les mains des Arabes et des Philistins tous les princes ses enfants, la rserve d'Ochosias, mourut lui-mme misrablement d'une longue maladie qui lui consuma les entrailles. Sa mort funeste n'empcha pas Ochosias d'imiter son impit et celle d'Athalie sa mre. Mais ce prince, aprs avoir rgn seulement un an, tant all rendre visite au roi d'Isral, frre d'Athalie, fut envelopp dans la ruine de la maison d'Achab, et tu par l'ordre de Jhu, que Dieu avait fait sacrer par ses prophtes pour rgner sur Isral et pour tre le ministre de ses vengeances. Jhu extermina toute la postrit d'Achab, et fit jeter par les fentres Jzabel, qui, selon la prdiction d'Elie, fut mange des chiens dans la vigne de ce mme Naboth qu'elle avait fait mourir autrefois pour s'emparer de son hritage. Athalie, ayant appris Jrusalem tous ces massacres, entreprit de son ct d'teindre entirement la race royale de David, en faisant mourir tous les enfants d'Ochosias, ses petits-fils. Mais heureusement Josabeth, soeur d'Ochosias et fille de Joram, mais d'une autre mre qu'Athalie, tant arrive lorsqu'on gorgeait les princes ses neveux, elle trouva moyen de drober du milieu des morts le petit Joas, encore la mamelle, et le confia avec sa nourrice au grand-prtre son mari, qui les cacha tous deux dans le temple, o l'enfant fut lev secrtement jusqu'au jour qu'il fut proclam roi de Juda. L'histoire des Rois dit que ce fut la septime anne d'aprs. Mais le texte grec des Paralipomnes, que Svre Sulpice a suivi, dit que ce fut la huitime. C'est ce qui m'a autoris donner ce prince neuf dix ans, pour le mettre dj en tat de rpondre aux questions qu'on lui fait.

Je crois ne lui avoir rien fait dire qui soit au-dessus de la porte d'un enfant de cet ge qui a de l'esprit et de la mmoire. Mais, quand j'aurais t un peu au-del, il faut considrer que c'est ici un enfant tout extraordinaire, lev dans le temple par un grand-prtre qui, le regardant comme l'unique esprance de sa nation, l'avait instruit de bonne heure dans tous les devoirs de la religion et de la royaut. Il n'en tait pas de mme des enfants des Juifs que de la plupart des ntres: on leur apprenait les saintes Lettres, non seulement ds qu'ils avaient atteint l'usage de la raison, mais, pour me servir de l'expression de saint Paul, ds la mamelle. Chaque Juif tait oblig d'crire une fois en sa vie, de sa propre main, le volume de la Loi tout entier. Les rois taient mme obligs de l'crire deux fois et il leur tait enjoint de l'avoir continuellement devant les yeux. Je puis dire ici que la France voit en la personne d'un prince de huit ans et demi, qui fait aujourd'hui ses plus chres dlices, un exemple illustre de ce que peut dans un enfant un heureux naturel aid d'une excellente ducation, et que si j'avais donn au petit Joas la mme vivacit et le mme discernement qui brillent dans les reparties de ce jeune prince, on m'aurait accus avec raison d'avoir pch contre les rgles de la vraisemblance.

L'ge de Zacharie, fils du grand-prtre, n'tant point marqu, on peut lui supposer, si l'on veut, deux ou trois ans de plus qu' Joas.

J'ai suivi l'explication de plusieurs commentateurs fort habiles, qui prouvent, par le texte mme de l'Ecriture, que tous ces soldats qui Joada, ou Joad, comme il est appel dans Josphe, fit prendre les armes consacres Dieu par David, taient autant de prtres et de lvites, aussi bien que les cinq centeniers qui les commandaient. En effet, disent ces interprtes, tout devait tre saint dans une si sainte action, et aucun profane n'y devait tre employ. Il s'y agissait non seulement de conserver le sceptre dans la maison de David, mais encore de conserver ce grand roi cette suite de descendants dont devait natre le Messie: "Car ce Messie tant de fois promis comme fils d'Abraham, devait tre aussi le fils de David et de tous les rois de Juda." De l vient que l'illustre et savant prlat de qui j'ai emprunt ces paroles appelle Joas le prcieux reste de la maison de David. Josphe en parle dans les mmes termes, et l'Ecriture dit expressment que Dieu n'extermina pas toute la famille de Joram, voulant conserver David la lampe qu'il lui avait promise. Or cette lampe, qu'tait-ce autre chose que la lumire qui devait tre un jour rvle aux nations ?

L'histoire ne spcifie point le jour o Joas fut proclam. Quelques interprtes veulent que ce ft un jour de fte. J'ai choisi celle de la Pentecte, qui tait l'une des trois grandes ftes des Juifs. On y clbrait la mmoire de la publication de la loi sur le mont de Sina, et on y offrait aussi Dieu les premiers pains de la nouvelle moisson: ce qui faisait qu'on la nommait encore la fte des prmices. J'ai song que ces circonstances me fourniraient quelque varit pour les chants du choeur.

Ce choeur est compos de jeunes filles de la tribu de Lvi, et je mets leur tte une fille que je donne pour soeur Zacharie. C'est elle qui introduit le choeur chez sa mre. Elle chante avec lui, porte la parole pour lui, et fait enfin les fonctions de ce personnage des anciens choeurs qu'on appelait le coryphe. J'ai aussi essay d'imiter des anciens cette continuit d'action qui fait que leur thtre ne demeure jamais vide, les intervalles des actes n'tant marqus que par des hymnes et par des moralits du choeur, qui ont rapport ce qui se passe.

On me trouvera peut-tre un peu hardi d'avoir os mettre sur la scne un prophte inspir de Dieu, et qui prdit l'avenir. Mais j'ai eu la prcaution de ne mettre dans sa bouche que des expressions tires des prophtes mmes. Quoique l'Ecriture ne dise pas en termes exprs que Joada ait eu l'esprit de prophtie, comme elle le dit de son fils, elle le reprsente comme un homme tout plein de l'esprit de Dieu. Et d'ailleurs ne parat-il pas, par l'Evangile, qu'il a pu prophtiser en qualit de souverain pontife? Je suppose donc qu'il voit en esprit le funeste changement de Joas qui, aprs trente ans d'un rgne fort pieux, s'abandonna aux mauvais conseils des flatteurs, et se souilla du meurtre de Zacharie, fils et successeur de ce grand-prtre. Ce meurtre, commis dans le temple, fut une des principales causes de la colre de Dieu contre les Juifs, et de tous les malheurs qui leur arrivrent dans la suite. On prtend mme que depuis ce jour-l les rponses de Dieu cessrent entirement dans le sanctuaire. C'est ce qui m'a donn lieu de faire prdire de suite Joad et la destruction du temple et la ruine de Jrusalem. Mais comme les prophtes joignent d'ordinaire les consolations aux menaces, et que d'ailleurs il s'agit de mettre sur le trne un des anctres du Messie, j'ai pris occasion de faire entrevoir la venue de ce consolateur, aprs lequel tous les anciens justes soupiraient. Cette scne, qui est une espce d'pisode, amne trs naturellement la musique, par la coutume qu'avaient plusieurs prophtes d'entrer dans leurs saints transports au son des instruments: tmoin cette troupe de prophtes qui vinrent au-devant de Sal avec des harpes et des lyres qu'on portait devant eux; et tmoin Elise lui-mme, qui, tant consult sur l'avenir par le roi de Juda et par le roi d'Isral, dit, comme fait ici Joad: Adducite mihi psaltem. Ajoutez cela que cette prophtie sert beaucoup augmenter le trouble dans la pice, par la consternation et par les diffrents mouvements o elle jette le choeur et les principaux acteurs.

Les noms des personnages

JOAS, roi de Judas, fils d'Ochosias.

ATHALIE, veuve de Joram, aeule de Joas.

JOAD, autrement dit Joada, grand prtre.

JOSABET, tante de Joas, femme du grand prtre.

ZACHARIE, fils de Joad et de Josabet.

SALOMITH, soeur de Zacharie.

ABNER, l'un des principaux officiers des rois de Juda.

AZARIAS.

ISMAEL, et les trois autres chefs des prtres et des lvites.

MATHAN, prtre apostat, sacrificateur de Baal.

NABAL, confident de Mathan.

AGAR, femme de la suite d'Athalie.

TROUPE DE PRTRES ET DE LVITES.

Suite d'Athalie.

LA NOURRICE de Joas.

CHOEUR de jeunes filles de la tribu de Lvi.

La scne est dans le temple de Jrusalem, dans un vestibule de l'appartement du grand prtre.

Le texte est celui de l'dition 1697. Les variantes sont indiques.

ACTE I

SCNE PREMIRE.
Joad, Abner.

ABNER.

Oui, je viens dans son Temple adorer l'ternel.

Je viens, selon l'usage antique et solennel,

Clbrer avec vous la fameuse journe,

O sur le mont Sina la Loi nous fut donne.

5   Que les temps sont changs ! Sitt que de ce jour    [1]

La trompette sacre annonait le retour,

Du Temple orn partout de festons magnifiques,

Le peuple saint en foule inondait les portiques.

Et tous devant l'autel avec ordre introduits,

10   De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,

Au Dieu de l'univers consacraient ces prmices.

Les prtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.

L'audace d'une femme arrtant ce concours,

En des jours tnbreux a chang ces beaux jours.

15   D'adorateurs zls peine un petit nombre

Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal,

Ou mme s'empressant aux autels de Baal,

Se fait initier ses honteux mystres,

20   Et blasphme le nom qu'ont invoqu leurs pres.

Je tremble qu'Athalie, ne vous rien cacher,

Vous-mme de l'autel vous faisant arracher,

N'achve enfin sur vous ses vengeances funestes,

Et d'un respect forc ne dpouille les restes.

JOAD.

25   D'o vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment ?

ABNER.

Pensez-vous tre saint et juste impunment ?

Ds longtemps elle hait cette fermet rare

Qui rehausse en Joad l'clat de la tiare.

Ds longtemps votre amour pour la religion

30   Est trait de rvolte et de sdition.

Du mrite clatant cette reine jalouse,

Hait surtout Josabet votre fidle pouse.

Si du grand prtre Aaron Joad est successeur,

De notre dernier roi Josabet est la soeur.

35   Mathan d'ailleurs, Mathan, ce prtre sacrilge,

Plus mchant qu'Athalie, toute heure l'assige ;

Mathan de nos autels infme dserteur,

Et de toute vertu zl perscuteur.

C'est peu que le front ceint d'une mitre trangre,

40   Ce lvite Baal prte son ministre.

Ce Temple l'importune, et son impit

Voudrait anantir le Dieu qu'il a quitt.

Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente.

Quelquefois il vous plaint, souvent mme il vous vante.

45   Il affecte pour vous une fausse douceur.    [2]

Et par l de son fiel colorant la noirceur,

Tantt cette reine il vous peint redoutable.

Tantt voyant pour l'or sa soif insatiable,

Il lui feint qu'en un lieu que vous seul connaissez,

50   Vous cachez des trsors par David amasss.

Enfin depuis deux jours la superbe Athalie,

Dans un sombre chagrin parat ensevelie.

Je l'observais hier, et je voyais ses yeux

Lancer sur le lieu saint des regards furieux ;

55   Comme si dans le fond de ce vaste difice

Dieu cachait un vengeur arm pour son supplice.

Croyez-moi, plus j'y pense, et moins je puis douter,

Que sur vous son courroux ne soit prt d'clater,

Et que de Jzabel la fille sanguinaire

60   Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

JOAD.

Celui qui met un frein la fureur des flots,

Sait aussi des mchants arrter les complots.

Soumis avec respect sa volont sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

65   Cependant je rends grce au zle officieux

Qui sur tous mes prils vous fait ouvrir les yeux.

Je vois que l'injustice en secret vous irrite,

Que vous avez encor le coeur isralite.

Le ciel en soit bni. Mais ce secret courroux,

70   Cette oisive vertu, vous en contentez-vous ?

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincre ?

Huit ans dj passs, une impie trangre

Du sceptre de David usurpe tous les droits,

Se baigne impunment dans le sang de nos rois,

75   Des enfants de son fils dtestable homicide,

Et mme contre Dieu lve son bras perfide.

Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant tat,

Vous nourri dans les camps du saint roi Josaphat,

Qui sous son fils Joram commandiez nos armes,

80   Qui rassurtes seul nos villes alarmes,

Lorsque d'Ochosias le trpas imprvu

Dispersa tout son camp l'aspect de Jhu :

Je crains Dieu, dites-vous, sa vrit me touche.

Voici comme ce Dieu vous rpond par ma bouche :

85   Du zle de ma Loi que sert de vous parer ?

Par de striles voeux pensez-vous m'honorer ?

Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ?

Ai-je besoin du sang des boucs et des gnisses ?

Le sang de vos rois crie, et n'est point cout.

90   Rompez, rompez tout pacte avec l'impit.

Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,

Et vous viendrez alors m'immoler des victimes.

ABNER.

H que puis-je au milieu de ce peuple abattu ?    [3]

Benjamin est sans force, et Juda sans vertu.

95   Le jour qui de leur roi vit teindre la race,

teignit tout le feu de leur antique audace.

Dieu mme, disent-ils, s'est retir de nous.

De l'honneur des Hbreux autrefois si jaloux,

Il voit sans intrt leur grandeur terrasse,

100   Et sa misricorde la fin s'est lasse.

On ne voit plus pour nous ses redoutables mains,

De merveilles sans nombre effrayer les humains.

L'Arche sainte est muette, et ne rend plus d'oracles.

JOAD.

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ?

105   Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir ?

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,

Peuple ingrat ? Quoi ? toujours les plus grandes merveilles

Sans branler ton coeur frapperont tes oreilles ?

Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours

110   Des prodiges fameux accomplis en nos jours ?

Des tyrans d'Isral les clbres disgrces,

Et Dieu trouv fidle en toutes ses menaces ;

L'impie Achab dtruit, et de son sang tremp

Le champ que par le meurtre il avait usurp ;

115   Prs de ce champ fatal Jzabel immole,

Sous les pieds des chevaux cette reine foule ;

Dans son sang inhumain les chiens dsaltrs,

Et de son corps hideux les membres dchirs ;

Des prophtes menteurs la troupe confondue,

120   Et la flamme du ciel sur l'autel descendue ;

lie aux lments parlant en souverain,

Les cieux par lui ferms et devenus d'airain,

Et la terre trois ans sans pluie et sans rose ;

Les morts se ranimant la voix d'lise ;

125   Reconnaissez, Abner, ces traits clatants,

Un Dieu, tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps.

Il sait quand il lui plat faire clater sa gloire,

Et son peuple est toujours prsent sa mmoire.

ABNER.

Mais o sont ces honneurs David tant promis,

130   Et prdits mme encore Salomon son fils ?

Hlas ! nous esprions que de leur race heureuse,

Devait sortir de rois une suite nombreuse,

Que sur toute tribu, sur toute nation,

L'un d'eux tablirait sa domination,

135   Ferait cesser partout la discorde et la guerre,

Et verrait ses pieds tous les rois de la terre.

JOAD.

Aux promesses du ciel pourquoi renoncez-vous ?

ABNER.

Ce roi fils de David, o le chercherons-nous ?

Le ciel mme peut-il rparer les ruines

140   De cet arbre sch jusque dans ses racines ?

Athalie touffa l'enfant mme au berceau.

Les morts aprs huit ans, sortent-ils du tombeau ?

Ah ! si dans sa fureur elle s'tait trompe,

Si du sang de nos rois quelque goutte chappe...

JOAD.

145   H bien ? Que feriez-vous ?

ABNER.

  jour heureux pour moi !

De quelle ardeur j'irais reconnatre mon roi !

Doutez-vous qu' ses pieds nos tribus empresses...

Mais pourquoi me flatter de ces vaines penses ?

Dplorable hritier de ces rois triomphants,

150   Ochosias restait seul avec ses enfants.

Par les traits de Jhu je vis percer le pre,

Vous avez vu les fils massacrs par la mre.

JOAD.

Je ne m'explique point. Mais quand l'astre du jour

Aura sur l'horizon fait le tiers de son tour,

155   Lorsque la troisime heure aux prires rappelle,

Retrouvez-vous au Temple avec ce mme zle.

Dieu pourra vous montrer par d'importants bienfaits,

Que sa parole est stable, et ne trompe jamais.

Allez, pour ce grand jour il faut que je m'apprte.

160   Et du Temple dj l'aube blanchit le fate.

ABNER.

Quel sera ce bienfait que je ne comprends pas ?

L'illustre Josabet porte vers vous ses pas.

Je sors, et vais me joindre la troupe fidle

Qu'attire de ce jour la pompe solennelle.

SCNE II.
Joad, Josabet.

JOAD.

165   Les temps sont accomplis, Princesse, il faut parler,

Et votre heureux larcin ne se peut plus celer.

Des ennemis de Dieu la coupable insolence

Abusant contre lui de ce profond silence,

Accuse trop longtemps ses promesses d'erreur.

170   Que dis-je ? Le succs animant leur fureur,

Jusque sur notre autel votre injuste martre

Veut offrir Baal un encens idoltre.

Montrons ce jeune roi que vos mains ont sauv,

Sous l'aile du Seigneur dans le Temple lev.

175   De nos princes hbreux il aura le courage,

Et dj son esprit a devanc son ge.

Avant que son destin s'explique par ma voix,

Je vais l'offrir au Dieu, par qui rgnent les rois.

Aussitt assemblant nos lvites, nos prtres,

180   Je leur dclarerai l'hritier de leurs matres.

JOSABET.

Sait-il dj son nom, et son noble destin ?

JOAD.

Il ne rpond encor qu'au nom d'liacin,

Et se croit quelque enfant rejet par sa mre,

qui j'ai par piti daign servir de pre.

JOSABET.

185   Hlas ! de quel pril je l'avais su tirer !

Dans quel pril encore est-il prt de rentrer !

JOAD.

Quoi ? Dj votre foi s'affaiblit et s'tonne ?    [4]

JOSABET.

vos sages conseils, Seigneur, je m'abandonne.

Du jour que j'arrachai cet enfant la mort,

190   Je remis en vos mains tout le soin de son sort.

Mme de mon amour craignant la violence,

Autant que je le puis, j'vite sa prsence,

De peur qu'en le voyant, quelque trouble indiscret

Ne fasse avec mes pleurs chapper mon secret.

195   Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prires,

Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entires.

Cependant aujourd'hui puis-je vous demander

Quels amis vous avez prts vous seconder ?

Abner, le brave Abner viendra-t-il nous dfendre ?

200   A-t-il prs de son roi fait serment de se rendre ?

JOAD.

Abner, quoiqu'on se pt assurer sur sa foi,

Ne sait pas mme encor si nous avons un roi.

JOSABET.

Mais qui de Joas confiez-vous la garde ?

Est-ce Obed ? Est-ce Amnon que cet honneur regarde ?

205   De mon pre sur eux les bienfaits rpandus...

JOAD.

l'injuste Athalie ils se sont tous vendus.

JOSABET.

Qui donc opposez-vous contre ses satellites ?

JOAD.

Ne vous l'ai-je pas dit ? Nos prtres, nos lvites.

JOSABET.

Je sais que prs de vous en secret assembl

210   Par vos soins prvoyants leur nombre est redoubl ;    [5]

Que pleins d'amour pour vous, d'horreur pour Athalie,

Un serment solennel par avance les lie

ce fils de David qu'on leur doit rvler.

Mais quelque noble ardeur dont ils puissent brler,

215   Peuvent-ils de leur roi venger seuls la querelle ?

Pour un si grand ouvrage, est-ce assez de leur zle ?

Doutez-vous qu'Athalie, au premier bruit sem

Qu'un fils d'Ochosias est ici renferm,

De ses fiers trangers assemblant les cohortes,

220   N'environne le Temple et n'en brise les portes ?

Suffira-t-il contre eux de vos ministres saints,

Qui levant au Seigneur leurs innocentes mains,

Ne savent que gmir, et prier pour nos crimes,

Et n'ont jamais vers que le sang des victimes ?

225   Peut-tre dans leurs bras Joas perc de coups...

JOAD.

Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous ?

Dieu, qui de l'orphelin protge l'innocence,

Et fait dans la faiblesse clater sa puissance ;

Dieu, qui hait les tyrans, et qui dans Jezral

230   Jura d'exterminer Achab et Jzabel ;

Dieu, qui frappant Joram, le mari de leur fille,

A jusque sur son fils poursuivi leur famille ;

Dieu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu,

Sur cette race impie est toujours tendu.

JOSABET.

235   Et c'est sur tous ces rois sa justice svre,

Que je crains pour le fils de mon malheureux frre.

Qui sait si cet enfant par leur crime entran,

Avec eux en naissant ne fut pas condamn ?

Si Dieu le sparant d'une odieuse race,

240   En faveur de David voudra lui faire grce ?

Hlas ! l'tat horrible o le ciel me l'offrit,

Revient tout moment effrayer mon esprit.

De princes gorgs la chambre tait remplie.

Un poignard la main l'implacable Athalie

245   Au carnage animait ses barbares soldats,

Et poursuivait le cours de ses assassinats.

Joas laiss pour mort frappa soudain ma vue.

Je me figure encor sa nourrice perdue,

Qui devant les bourreaux s'tait jete en vain,

250   Et faible le tenait renvers sur son sein.

Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,

Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage.

Et soit frayeur encore, ou pour me caresser,

De ses bras innocents je me sentis presser.

255   Grand Dieu ! que mon amour ne lui soit point funeste.

Du fidle David, c'est le prcieux reste.

Nourri dans ta maison en l'amour de ta Loi,

Il ne connat encor d'autre pre que toi.

Sur le point d'attaquer une reine homicide,

260   l'aspect du pril, si ma foi s'intimide,

Si la chair et le sang se troublant aujourd'hui,

Ont trop de part aux pleurs que je rpands pour lui,

Conserve l'hritier de tes saintes promesses,

Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses.

JOAD.

265   Vos larmes, Josabet, n'ont rien de criminel.

Mais Dieu veut qu'on espre en son soin paternel.

Il ne recherche point, aveugle en sa colre,

Sur le fils qui le craint, l'impit du pre.

Tout ce qui reste encor de fidles Hbreux

270   Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux.

Autant que de David la race est respecte,

Autant de Jzabel la fille est dteste.

Joas les touchera par sa noble pudeur,

O semble de son sang reluire la splendeur.

275   Et Dieu par sa voix mme appuyant notre exemple,

De plus prs leur coeur parlera dans son Temple.

Deux infidles rois tour tour l'ont brav.

Il faut que sur le trne un roi soit lev,

Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses anctres,

280   Dieu l'a fait remonter par la main de ses prtres,

L'a tir par leur main de l'oubli du tombeau,

Et de David teint rallum le flambeau.

Grand Dieu ! si tu prvois qu'indigne de sa race,

Il doive de David abandonner la trace,

285   Qu'il soit comme le fruit en naissant arrach,

Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a sch.

Mais si ce mme enfant tes ordres docile,

Doit tre tes desseins un instrument utile,

Fais qu'au juste hritier le sceptre soit remis.

290   Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis.

Confonds dans ses conseils une reine cruelle.

Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle,

Rpandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,

De la chute des rois funeste avant-coureur.

295   L'heure me presse. Adieu. Des plus saintes familles

Votre fils et sa soeur vous amnent les filles.

SCNE III.
Josabet, Zacharie, Salomith, Le Choeur.

JOSABET.

Cher Zacharie, allez, ne vous arrtez pas,

De votre auguste pre accompagnez les pas.

filles de Lvi, troupe jeune et fidle,

300   Que dj le Seigneur embrase de son zle,

Qui venez si souvent partager mes soupirs,

Enfants, ma seule joie en mes longs dplaisirs,

Ces festons dans vos mains, et ces fleurs sur vos ttes,

Autrefois convenaient nos pompeuses ftes.

305   Mais, hlas ! en ce temps d'opprobre et de douleurs,

Quelle offrande sied mieux que celle de nos pleurs ?

J'entends dj, j'entends la trompette sacre,

Et du Temple bientt on permettra l'entre.

Tandis que je me vais prparer marcher,

310   Chantez, louez le Dieu que vous venez chercher.

SCNE IV.
Le Choeur.

TOUT LE CHOEUR chante.

Tout l'univers est plein de sa magnificence.

Qu'on l'adore, ce Dieu, qu'on l'invoque jamais.

Son empire a des temps prcd la naissance.

Chantons, publions ses bienfaits.

UNE VOIX, seule.

315   En vain l'injuste violence

Au peuple qui le loue, imposerait silence,

Son nom ne prira jamais.

Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance.

Tout l'univers est plein de sa magnificence,

320   Chantons, publions ses bienfaits.

TOUT LE CHOEUR rpte.

Tout l'univers est plein de sa magnificence.

Chantons, publions ses bienfaits.

UNE VOIX, seule.

Il donne aux fleurs leur aimable peinture.

Il fait natre et mrir les fruits.

325   Il leur dispense avec mesure

Et la chaleur des jours, et la fracheur des nuits ;

Le champ qui les reut, les rend avec usure.

UNE AUTRE.

Il commande au soleil d'animer la nature,

Et la lumire est un don de ses mains.

330   Mais sa Loi sainte, sa Loi pure

Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains.

UNE AUTRE.

mont de Sina, conserve la mmoire

De ce jour jamais auguste et renomm,

Quand sur ton sommet enflamm

335   Dans un nuage pais le Seigneur enferm

Fit luire aux yeux mortels un rayon de sa gloire.

Dis-nous pourquoi ces feux et ces clairs,

Ces torrents de fume, et ce bruit dans les airs,

Ces trompettes et ce tonnerre ?

340   Venait-il renverser l'ordre des lments ?

Sur ses antiques fondements

Venait-il branler la terre ?

UNE AUTRE.

Il venait rvler aux enfants des Hbreux,

De ses prceptes saints la lumire immortelle.

345   Il venait ce peuple heureux

Ordonner de l'aimer d'une amour ternelle.

TOUT LE CHOEUR.

divine, charmante loi !

justice, bont suprme !

Que de raisons, quelle douceur extrme

350   D'engager ce Dieu son amour et sa foi !

UNE VOIX, seule.

D'un joug cruel il sauva nos aeux,

Les nourrit au dsert d'un pain dlicieux.

Il nous donne ses lois, il se donne lui-mme :

Pour tant de biens il commande qu'on l'aime.

LE CHOEUR.

355   justice ! bont suprme !

LA MME VOIX.

Des mers pour eux il entr'ouvrit les eaux,

D'un aride rocher fit sortir des ruisseaux.

Il nous donne ses lois, il se donne lui-mme.

Pour tant de biens il commande qu'on l'aime.

LE CHOEUR.

360   divine, charmante loi !

Que de raisons, quelle douceur extrme,

D'engager ce Dieu son amour et sa foi !

UNE AUTRE VOIX, seule.

Vous, qui ne connaissez qu'une crainte servile,

Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer ?

365   Est-il donc vos coeurs, est-il si difficile

Et si pnible de l'aimer ?

L'esclave craint le tyran qui l'outrage.

Mais des enfants l'amour est le partage.

Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits,

370   Et ne l'aimer jamais ?

TOUT LE CHOEUR.

divine, charmante loi !    [6]

justice, bont suprme !

Que de raisons, quelle douceur extrme

D'engager ce Dieu son amour et sa foi !

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Josabet, Salomith, Le Choeur.

JOSABET.

375   Mes filles, c'est assez, suspendez vos cantiques.

Il est temps de nous joindre aux prires publiques.

Voici notre heure. Allons clbrer ce grand jour,

Et devant le Seigneur paratre notre tour.

SCNE II.
Zacharie, Josabet, Salomith, Le Choeur.

JOSABET.

Mais que vois-je ? mon fils, quel sujet vous ramne ?

380   O courez-vous ainsi tout ple et hors d'haleine ?

ZACHARIE.

ma mre !

JOSABET.

H bien, quoi ?

ZACHARIE.

Le Temple est profan.

JOSABET.

Comment ?

ZACHARIE.

Et du Seigneur l'autel abandonn.

JOSABET.

Je tremble. Htez-vous d'claircir votre mre.

ZACHARIE.

Dj, selon la Loi, le grand prtre mon pre,

385   Aprs avoir au Dieu qui nourrit les humains,

De la moisson nouvelle offert les premiers pains,

Lui prsentait encore entre ses mains sanglantes

Des victimes de paix les entrailles fumantes.

Debout ses cts le jeune liacin,

390   Comme moi, le servait en long habit de lin ;

Et cependant, du sang de la chair immole,

Les prtres arrosaient l'autel et l'assemble.

Un bruit confus s'lve, et du peuple surpris

Dtourne tout coup les yeux et les esprits.

395   Une femme... Peut-on la nommer sans blasphme ?

Une femme... C'tait Athalie elle-mme.

JOSABET.

Ciel !

ZACHARIE.

Dans un des parvis aux hommes rserv,

Cette femme superbe entre le front lev,

Et se prparait mme passer les limites

400   De l'enceinte sacre ouverte aux seuls lvites.

Le peuple s'pouvante et fuit de toutes parts.

Mon pre... Ah, quel courroux animait ses regards !

Mose Pharaon parut moins formidable.

Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,

405   D'o te bannit ton sexe et ton impit.

Viens-tu du Dieu vivant braver la majest ?

La reine alors sur lui jetant un ?il farouche,

Pour blasphmer sans doute ouvrait dj la bouche.

J'ignore si de Dieu l'ange se dvoilant,

410   Est venu lui montrer un glaive tincelant.

Mais sa langue en sa bouche l'instant s'est glace,

Et toute son audace a paru terrasse.

Ses yeux comme effrays n'osaient se dtourner.

Surtout, Eliacin paraissait l'tonner.

JOSABET.

415   Quoi donc ? liacin a paru devant elle ?

ZACHARIE.

Nous regardions tous deux cette reine cruelle,

Et d'une gale horreur nos coeurs taient frapps.

Mais les prtres bientt nous ont envelopps.

On nous a fait sortir. J'ignore tout le reste,

420   Et venais vous conter ce dsordre funeste.

JOSABET.

Ah ! de nos bras sans doute elle vient l'arracher,

Et c'est lui qu' l'autel sa fureur vient chercher.

Peut-tre en ce moment l'objet de tant de larmes...

Souviens-toi de David, Dieu, qui vois mes alarmes.

SALOMITH.

425   Quel est-il, cet objet des pleurs que vous versez ?

ZACHARIE.

Les jours d'liacin seraient-ils menacs ?

SALOMITH.

Aurait-il de la reine attir la colre ?

ZACHARIE.

Que craint-on d'un enfant sans support, et sans pre ?

JOSABET.

Ah ! la voici. Sortons. Il la faut viter.

SCNE III.
Athalie, Agar, Abner, Suite d'Athalie.

AGAR.

430   Madame, dans ces lieux, pourquoi vous arrter ?

Ici tous les objets vous blessent, vous irritent,

Abandonnez ce temple aux prtres qui l'habitent.

Fuyez tout ce tumulte, et dans votre palais

vos sens agits venez rendre la paix.

ATHALIE.

435   Non, je ne puis, tu vois mon trouble, et ma faiblesse.

Va, fais dire Mathan qu'il vienne, qu'il se presse.

Heureuse, si je puis trouver par son secours

Cette paix que je cherche, et qui me fuit toujours.

Elle s'assied.

SCNE IV.
Athalie, Abner, etc.

ABNER.

Madame, pardonnez si j'ose le dfendre.

440   Le zle de Joad n'a point d vous surprendre.

Du Dieu que nous servons, tel est l'ordre ternel.

Lui-mme il nous traa son Temple et son autel,

Aux seuls enfants d'Aaron commit ses sacrifices,

Aux lvites marqua leur place et leurs offices,

445   Et surtout dfendit leur postrit,

Avec tout autre Dieu toute socit.

H quoi ? Vous de nos rois et la femme et la mre,

tes-vous ce point parmi nous trangre ?

Ignorez-vous nos lois ? Et faut-il qu'aujourd'hui...

450   Voici votre Mathan, je vous laisse avec lui.

ATHALIE.

Votre prsence, Abner, est ici ncessaire.

Laissons l de Joad l'audace tmraire,

Et tout ce vain amas de superstitions,

Qui ferment votre temple aux autres nations.

455   Un sujet plus pressant excite mes alarmes.

Je sais que ds l'enfance lev dans les armes,

Abner a le coeur noble, et qu'il rend la fois

Ce qu'il doit son Dieu, ce qu'il doit ses rois.

Demeurez.

SCNE V.
Mathan, Athalie, Abner, etc.

MATHAN.

Grande Reine, est-ce ici votre place ?

460   Quel trouble vous agite, et quel effroi vous glace ?

Parmi vos ennemis que venez-vous chercher ?

De ce temple profane osez-vous approcher ?

Avez-vous dpouill cette haine si vive...

ATHALIE.

Prtez-moi l'un et l'autre une oreille attentive.

465   Je ne veux point ici rappeler le pass,

Ni vous rendre raison du sang que j'ai vers.

Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.

Je ne prends point pour juge un peuple tmraire.

Quoi que son insolence ait os publier,

470   Le ciel mme a pris soin de me justifier.

Sur d'clatants succs ma puissance tablie

A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie.

Par moi Jrusalem gote un calme profond.

Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond,

475   Ni l'altier Philistin, par d'ternels ravages,

Comme au temps de vos rois, dsoler ses rivages ;

Le Syrien me traite et de reine et de soeur.

Enfin de ma maison le perfide oppresseur,

Qui devait jusqu' moi pousser sa barbarie,

480   Jhu, le fier Jhu tremble dans Samarie.

De toutes parts press par un puissant voisin

Que j'ai su soulever contre cet assassin,

Il me laisse en ces lieux souveraine matresse.

Je jouissais en paix du fruit de ma sagesse.

485   Mais un trouble importun vient depuis quelques jours

De mes prosprits interrompre le cours.

Un songe ( me devrais-je inquiter d'un songe ?)

Entretient dans mon coeur un chagrin qui le ronge.

Je l'vite partout, partout il me poursuit.

490   C'tait pendant l'horreur d'une profonde nuit.

Ma mre Jzabel devant moi s'est montre,

Comme au jour de sa mort pompeusement pare.

Ses malheurs n'avaient point abattu sa fiert.

Mme elle avait encor cet clat emprunt,

495   Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,

Pour rparer des ans l'irrparable outrage.

Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi.

Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,

500   Ma fille. En achevant ces mots pouvantables,

Son ombre vers mon lit a paru se baisser.

Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser.

Mais je n'ai plus trouv qu'un horrible mlange

D'os et de chair meurtris, et trans dans la fange,

505   Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,

Que des chiens dvorants se disputaient entre eux.

ABNER.

Grand Dieu !

ATHALIE.

Dans ce dsordre mes yeux se prsente

Un jeune enfant couvert d'une robe clatante,

Tels qu'on voit des Hbreux les prtres revtus.

510   Sa vue a ranim mes esprits abattus.

Mais lorsque revenant de mon trouble funeste,

J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,

J'ai senti tout coup un homicide acier,

Que le tratre en mon sein a plong tout entier.

515   De tant d'objets divers le bizarre assemblage

Peut-tre du hasard vous parat un ouvrage.

Moi-mme quelque temps honteuse de ma peur

Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur.

Mais de ce souvenir mon me possde

520   deux fois en dormant revu la mme ide.

Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer

Ce mme enfant toujours tout prt me percer.

Lasse enfin des horreurs dont j'tais poursuivie

J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,

525   Et chercher du repos au pied de ses autels.

Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels !

Dans le temple des Juifs un instinct m'a pousse,

Et d'apaiser leur Dieu j'ai conu la pense.

J'ai cru que des prsents calmeraient son courroux,

530   Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.

Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.

J'entre. Le peuple fuit. Le sacrifice cesse.

Le grand prtre vers moi s'avance avec fureur.

Pendant qu'il me parlait, surprise ! terreur !

535   J'ai vu ce mme enfant dont je suis menace,

Tel qu'un songe effrayant l'a peint ma pense.

Je l'ai vu. Son mme air, son mme habit de lin,

Sa dmarche, ses yeux, et tous ses traits enfin.

C'est lui-mme. Il marchait ct du grand prtre.

540   Mais bientt ma vue on l'a fait disparatre.

Voil quel trouble ici m'oblige m'arrter,

Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter.

Que prsage, Mathan, ce prodige incroyable ?

MATHAN.

Ce songe, et ce rapport, tout me semble effroyable.

ATHALIE.

545   Mais cet enfant fatal, Abner, vous l'avez vu.

Quel est-il ? De quel sang ? Et de quelle tribu ?

ABNER.

Deux enfants l'autel prtaient leur ministre.

L'un est fils de Joad, Josabet est sa mre.

L'autre m'est inconnu.

MATHAN.

Pourquoi dlibrer ?

550   De tous les deux, Madame, il se faut assurer.

Vous savez pour Joad mes gards, mes mesures,

Que je ne cherche point venger mes injures,

Que la seule quit rgne en tous mes avis.

Mais lui-mme aprs tout, ft-ce son propre fils,

555   Voudrait-il un moment laisser vivre un coupable ?

ABNER.

De quel crime un enfant peut-il tre capable ?

MATHAN.

Le ciel nous le fait voir un poignard la main.

Le ciel est juste et sage et ne fait rien en vain.

Que cherchez-vous de plus ?

ABNER.

Mais sur la foi d'un songe

560   Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu'on se plonge ?

Vous ne savez encor de quel pre il est n,

Quel il est.

MATHAN.

On le craint, tout est examin.

d'illustres parents s'il doit son origine,

La splendeur de son sort doit hter sa ruine.

565   Dans le vulgaire obscur si le sort l'a plac,

Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit vers ?

Est-ce aux rois garder cette lente justice ?

Leur sret souvent dpend d'un prompt supplice.

N'allons point les gner d'un soin embarrassant.

570   Ds qu'on leur est suspect on n'est plus innocent.

ABNER.

H quoi, Mathan ? D'un prtre est-ce l le langage ?

Moi, nourri dans la guerre aux horreurs du carnage,

Des vengeances des rois ministre rigoureux,

C'est moi qui prte ici ma voix au malheureux.

575   Et vous, qui lui devez des entrailles de pre,

Vous, ministre de paix dans les temps de colre,

Couvrant d'un zle faux votre ressentiment,

Le sang votre gr coule trop lentement ?

Vous m'avez command de vous parler sans feinte,

580   Madame. Quel est donc ce grand sujet de crainte ?

Un songe, un faible enfant, que votre ?il prvenu

Peut-tre sans raison croit avoir reconnu.

ATHALIE.

Je le veux croire, Abner ; je puis m'tre trompe.

Peut-tre un songe vain m'a trop proccupe.

585   H bien ! Il faut revoir cet enfant de plus prs.

Il en faut loisir examiner les traits.

Qu'on les fasse tous deux paratre en ma prsence.

ABNER.

Je crains...

ATHALIE.

Manquerait-on pour moi de complaisance ?

De ce refus bizarre o seraient les raisons ?

590   Il pourrait me jeter en d'tranges soupons !

Que Josabet, vous dis-je, ou Joad les amne.

Je puis, quand je voudrai, parler en souveraine.

Vos prtres, je veux bien, Abner, vous l'avouer,

Des bonts d'Athalie ont lieu de se louer.

595   Je sais sur ma conduite et contre ma puissance

Jusqu'o de leurs discours ils portent la licence.

Ils vivent cependant, et leur temple est debout.

Mais je sens que bientt ma douceur est bout.

Que Joad mette un frein son zle sauvage,

600   Et ne m'irrite point par un second outrage.

Allez.

SCNE VI.
Athalie, Mathan, etc.

MATHAN.

Enfin je puis parler en libert.

Je puis dans tout son jour mettre la vrit.

Quelque monstre naissant dans ce temple s'lve,

Reine. N'attendez pas que le nuage crve.

605   Abner chez le grand prtre a devanc le jour.

Pour le sang de ses rois vous savez son amour.

Et qui sait si Joad ne veut point en leur place

Substituer l'enfant dont le ciel vous menace,

Soit son fils, soit quelque autre...

ATHALIE.

Oui, vous m'ouvrez les yeux.

610   Je commence voir clair dans cet avis des cieux.

Mais je veux de mon doute tre dbarrasse.

Un enfant est peu propre trahir sa pense.

Souvent d'un grand dessein un mot nous fait juger.

Laissez-moi, cher Mathan, le voir, l'interroger.

615   Vous cependant allez, et sans jeter d'alarmes,

tous mes Tyriens faites prendre les armes.

SCNE VII.
Joas, Josabet, Athalie, Zacharie, Abner, Salomith, deux Lvites, Le Choeur, etc.

JOSABET, aux deux lvites.

vous, sur ces enfants si chers, si prcieux,

Ministres du Seigneur, ayez toujours les yeux.

ABNER, Josabet.

Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde.

ATHALIE.

620   ciel ! plus j'examine et plus je le regarde,

C'est lui. D'horreur encor tous mes sens sont saisis.

Epouse de Joad, est-ce l votre fils ?

JOSABET.

Qui ? Lui, Madame ?

ATHALIE.

Lui.

JOSABET.

Je ne suis point sa mre.

Voil mon fils.

ATHALIE.

Et vous, quel est donc votre pre ?

625   Jeune enfant, rpondez.

JOSABET.

  Le ciel jusqu'aujourd'hui...

ATHALIE.

Pourquoi vous pressez-vous de rpondre pour lui ?

C'est lui de parler.

JOSABET.

Dans un ge si tendre

Quel claircissement en pouvez-vous attendre ?

ATHALIE.

Cet ge est innocent. Son ingnuit

630   N'altre point encor la simple vrit.

Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.

JOSABET, tout bas.

Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouche.

ATHALIE.

Comment vous nommez-vous ?

JOAS.

J'ai nom liacin.

ATHALIE.

Votre pre ?

JOAS.

Je suis, dit-on, un orphelin

635   Entre les bras de Dieu jet ds ma naissance,

Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

ATHALIE.

Vous tes sans parents ?

JOAS.

Ils m'ont abandonn.

ATHALIE.

Comment ? Et depuis quand ?

JOAS.

Depuis que je suis n.

ATHALIE.

Ne sait-on pas au moins quel pays est le vtre ?

JOAS.

640   Ce Temple est mon pays, je n'en connais point d'autre.

ATHALIE.

O dit-on que le sort vous a fait rencontrer ?

JOAS.

Parmi des loups cruels prts me dvorer.

ATHALIE.

Qui vous mit dans ce temple ?

JOAS.

Une femme inconnue,

Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.

ATHALIE.

645   Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin ?

JOAS.

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ?

Aux petits des oiseaux il donne leur pture,

Et sa bont s'tend sur toute la nature.

Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel

650   Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

ATHALIE.

Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse ?

La douceur de sa voix, son enfance, sa grce,

Font insensiblement mon inimiti

Succder... Je serais sensible la piti ?

ABNER.

655   Madame, voil donc cet ennemi terrible.

De vos songes menteurs l'imposture est visible,

moins que la piti, qui semble vous troubler,

Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.

ATHALIE Joas et Josabet.

Vous sortez ?

JOSABET.

Vous avez entendu sa fortune.

660   Sa prsence la fin pourrait tre importune.

ATHALIE.

Non. Revenez. Quel est tous les jours votre emploi ?

JOAS.

J'adore le Seigneur. On m'explique sa Loi.

Dans son Livre divin on m'apprend la lire,

Et dj de ma main je commence l'crire.

ATHALIE.

665   Que vous dit cette loi ?

JOAS.

  Que Dieu veut tre aim,

Qu'il venge tt ou tard son saint Nom blasphm,

Qu'il est le dfenseur de l'orphelin timide,

Qu'il rsiste au superbe, et punit l'homicide.

ATHALIE.

J'entends. Mais tout ce peuple enferm en ce lieu,

670   quoi s'occupe-t-il ?

JOAS.

  Il loue, il bnit Dieu.

ATHALIE.

Dieu veut-il qu' toute heure on prie, on le contemple ?

JOAS.

Tout profane exercice est banni de son Temple.

ATHALIE.

Quels sont donc vos plaisirs ?

JOAS.

Quelquefois l'autel

Je prsente au grand prtre ou l'encens, ou le sel.

675   J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies.

Je vois l'ordre pompeux de ses crmonies.

ATHALIE.

H quoi ? Vous n'avez point de passe-temps plus doux ?

Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous.

Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

JOAS.

680   Moi des bienfaits de Dieu je perdrais la mmoire ?

ATHALIE.

Non, je ne vous veux pas contraindre l'oublier.

JOAS.

Vous ne le priez point.

ATHALIE.

Vous pourrez le prier.

JOAS.

Je verrais cependant en invoquer un autre ?

ATHALIE.

J'ai mon Dieu que je sers. Vous servirez le vtre.

685   Ce sont deux puissants dieux.

JOAS.

  Il faut craindre le mien,

Lui seul est Dieu, Madame, et le vtre n'est rien.

ATHALIE.

Les plaisirs prs de moi vous chercheront en foule.

JOAS.

Le bonheur des mchants comme un torrent s'coule.

ATHALIE.

Ces mchants, qui sont-ils ?

JOSABET.

H, Madame ! excusez

690   Un enfant...

ATHALIE, Josabet.

  J'aime voir comme vous l'instruisez.

Enfin, liacin, vous avez su me plaire.

Vous n'tes point sans doute un enfant ordinaire.

Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'hritier.

Laissez l cet habit, quittez ce vil mtier.

695   Je veux vous faire part de toutes mes richesses.

Essayez ds ce jour l'effet de mes promesses.

ma table, partout, mes cts assis,

Je prtends vous traiter comme mon propre fils.

JOAS.

Comme votre fils ?

ATHALIE.

Oui. Vous vous taisez ?

JOAS.

Quel pre

700   Je quitterais ! Et pour...

ATHALIE.

H bien ?

JOAS.

  Pour quelle mre ?

ATHALIE, Josabet.

Sa mmoire est fidle, et dans tout ce qu'il dit

De vous et de Joad je reconnais l'esprit.

Voil comme infectant cette simple jeunesse

Vous employez tous deux le calme o je vous laisse.

705   Vous cultivez dj leur haine et leur fureur.

Vous ne leur prononcez mon nom qu'avec horreur.

JOSABET.

Peut-on de nos malheurs leur drober l'histoire ?

Tous l'univers les sait. Vous-mme en faites gloire.

ATHALIE.

Oui, ma juste fureur, et j'en fais vanit,

710   A veng mes parents sur ma postrit.

J'aurais vu massacrer et mon pre, et mon frre,

Du haut de son palais prcipiter ma mre,

Et dans un mme jour gorger la fois,

Quel spectacle d'horreur ! quatre-vingt fils de rois ?

715   Et pourquoi ? Pour venger je ne sais quels prophtes,

Dont elle avait puni les fureurs indiscrtes.

Et moi, reine sans coeur, fille sans amiti,

Esclave d'une lche et frivole piti,

Je n'aurais pas du moins cette aveugle rage

720   Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage,

Et de votre David trait tous les neveux,

Comme on traitait d'Achab les restes malheureux ?

O serais-je aujourd'hui, si domptant ma faiblesse

Je n'eusse d'une mre touff la tendresse,

725   Si de mon propre sang ma main versant des flots

N'et par ce coup hardi rprim vos complots ?

Enfin de votre Dieu l'implacable vengeance

Entre nos deux maisons rompit toute alliance.

David m'est en horreur, et les fils de ce roi

730   Quoique ns de mon sang, sont trangers pour moi.

JOSABET.

Tout vous a russi ? Que Dieu voie, et nous juge.

ATHALIE.

Ce Dieu depuis longtemps votre unique refuge,

Que deviendra l'effet de ses prdictions ?

Qu'il vous donne ce roi promis aux nations,

735   Cet enfant de David, votre espoir, votre attente...

Mais nous nous reverrons. Adieu, je sors contente,

J'ai voulu voir, j'ai vu.

ABNER, Josabet.

Je vous l'avais promis,

Je vous rends le dpt que vous m'avez commis.

SCNE VIII.
Joad, Josabet, Joas, Zacharie, Abner, Salomith, Lvites, Le Choeur.

JOSABET, Joad.

Avez-vous entendu cette superbe reine,

740   Seigneur ?

JOAD.

  J'entendais tout, et plaignais votre peine.

Ces lvites et moi prts vous secourir

Nous tions avec vous rsolus de prir.

Joas, en l'embrassant.

Que Dieu veille sur vous, enfant dont le courage

Vient de rendre son nom le noble tmoignage.

745   Je reconnais, Abner, ce service important.

Souvenez-vous de l'heure o Joad vous attend.

Et nous, dont cette femme impie et meurtrire

A souill les regards et troubl la prire,

Rentrons, et qu'un sang pur par mes mains panch

750   Lave jusques au marbre o ses pas ont touch.

SCNE IX.
Le Choeur.

UNE DES FILLES DU CHOEUR.

Quel astre nos yeux vient de luire ?

Quel sera quelque jour cet enfant merveilleux ?

Il brave le faste orgueilleux,

Et ne se laisse point sduire

755   tous ses attraits prilleux.

UNE AUTRE.

Pendant que du dieu d'Athalie

Chacun court encenser l'autel,

Un enfant courageux publie

Que Dieu lui seul est ternel,

760   Et parle comme un autre lie

Devant cette autre Jzabel.

UNE AUTRE.

Qui nous rvlera ta naissance secrte,

Cher enfant ? Es-tu fils de quelque saint prophte ?

UNE AUTRE.

Ainsi l'on vit l'aimable Samuel

765   Crotre l'ombre du tabernacle.

Il devint des Hbreux l'esprance et l'oracle.

Puisses-tu, comme lui, consoler Isral !

UNE AUTRE, chante.

bienheureux mille fois

L'enfant que le Seigneur aime,

770   Qui de bonne heure entend sa voix,

Et que ce Dieu daigne instruire lui-mme !

Loin du monde lev, de tous les dons des cieux

Il est orn ds sa naissance ;

Et du mchant l'abord contagieux

775   N'altre point son innocence.

TOUT LE CHOEUR.

Heureuse, heureuse l'enfance

Que le Seigneur instruit et prend sous sa dfense !

LA MEME VOIX, seule.

Tel en un secret vallon

Sur le bord d'une onde pure

780   Crot l'abri de l'aquilon

Un jeune lis, l'amour de la nature.

Loin du monde lev, de tous les dons des cieux

Il est orn ds sa naissance ;

Et du mchant l'abord contagieux

785   N'altre point son innocence.

TOUT LE CHOEUR.

Heureux, heureux mille fois

L'enfant que le Seigneur rend docile ses lois !

UNE VOIX, seule.

Mon Dieu, qu'une vertu naissante

Parmi tant de prils marche pas incertains !

790   Qu'une me qui te cherche, et veut tre innocente,

Trouve d'obstacle ses desseins !

Que d'ennemis lui font la guerre !

O se peuvent cacher tes saints ?

Les pcheurs couvrent la terre.

UNE AUTRE.

795   palais de David, et sa chre cit,     [7]

Mont fameux, que Dieu mme a longtemps habit,

Comment as-tu du ciel attir la colre ?

Sion, chre Sion, que dis-tu quand tu vois

Une impie trangre

800   Assise, hlas ! au trne de tes rois ?

TOUT LE CHOEUR.

Sion, chre Sion, que dis-tu quand tu vois

Une impie tangre

Assise, hlas ! au trne de tes rois ?

LA MME VOIX, continue.

Au lieu des cantiques charmants,

805   O David t'exprimait ses saints ravissements,

Et bnissait son Dieu, son Seigneur, et son pre ;

Sion, chre Sion, que dis-tu quand tu vois

Louer le dieu de l'impie trangre

Et blasphmer le nom qu'ont ador tes rois ?

UNE VOIX, seule.

810   Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore    [8]

Verrons-nous contre toi les mchants s'lever ?

Jusque dans ton saint Temple ils viennent te braver.

Ils traitent d'insens le peuple qui t'adore.

Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore

815   Verrons-nous contre toi les mchants s'lever ?

UNE AUTRE.

Que vous sert, disent-ils, cette vertu sauvage ?

De tant de plaisirs si doux

Pourquoi fuyez-vous l'usage ?

Votre Dieu ne fait rien pour vous.

UNE AUTRE.

820   Rions, chantons, dit cette troupe impie,

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs

Promenons nos dsirs.

Sur l'avenir, insens qui se fie.

De nos ans passagers le nombre est incertain.

825   Htons-nous aujourd'hui de jouir de la vie,

Qui sait si nous serons demain !

TOUT LE CHOEUR.

Qu'ils pleurent, mon Dieu, qu'ils frmissent de crainte

Ces malheureux, qui de ta cit sainte

Ne verront point l'ternelle splendeur.

830   C'est nous de chanter, nous, qui tu rvles

Tes clarts immortelles,

C'est nous de chanter tes dons et ta grandeur.

UNE VOIX, seule.

De tous ces vains plaisirs o leur me se plonge,

Que leur restera-t-il ? Ce qui reste d'un songe

835   Dont on a reconnu l'erreur.

leur rveil, rveil plein d'horreur !

Pendant que le pauvre ta table

Gotera de ta paix la douceur ineffable ;

Ils boiront dans la coupe affreuse, inpuisable,

840   Que tu prsenteras au jour de ta fureur

toute la race coupable.

TOUT LE CHOEUR.

rveil plein d'horreur !

songe peu durable !

dangereuse erreur !

ACTE III

SCNE PREMIRE.
Mathan, Nabal, Le Choeur.

MATHAN.

845   Jeunes filles, allez. Qu'on dise Josabet

Que Mathan veut ici lui parler en secret.

UNE DES FILLES DU CHOEUR.

Mathan ! Dieu du ciel, puisses-tu le confondre.

NABAL.

H quoi ? Tout se disperse et fuit sans vous rpondre ?

MATHAN.

Approchons.

SCNE II.
Zacharie, Mathan, Nabal.

ZACHARIE.

Tmraire, o voulez-vous passer ?

850   Au del de ce lieu gardez-vous d'avancer.

C'est des ministres saints la demeure sacre.

Les lois tout profane en dfendent l'entre.

Qui cherchez-vous ? Mon pre en ce jour solennel

De l'idoltre impur fuit l'aspect criminel.

855   Et devant le Seigneur maintenant prosterne

Ma mre en ce devoir craint d'tre dtourne.

MATHAN.

Mon fils, nous attendrons, cessez de vous troubler.

C'est votre illustre mre qui je veux parler.

Je viens ici charg d'un ordre de la reine.

SCNE III.
Mathan, Nabal.

NABAL.

860   Leurs enfants ont dj leur audace hautaine.

Mais que veut Athalie en cette occasion ?

D'o nat dans ses conseils cette confusion ?

Par l'insolent Joad ce matin offense,

Et d'un enfant fatal en songe menace,

865   Elle allait immoler Joad son courroux,

Et dans ce temple enfin placer Baal et vous.

Vous m'en aviez dj confi votre joie,

Et j'esprais ma part d'une si riche proie.

Qui fait changer ainsi ses voeux irrsolus ?

MATHAN.

870   Ami, depuis deux jours je ne la connais plus.

Ce n'est plus cette reine claire, intrpide,

leve au-dessus de son sexe timide,

Qui d'abord accablait ses ennemis surpris,

Et d'un instant perdu connaissait tout le prix.

875   La peur d'un vain remords trouble cette grande me,

Elle flotte, elle hsite, en un mot elle est femme.

J'avais tantt rempli d'amertume et de fiel

Son coeur dj saisi des menaces du ciel.

Elle-mme mes soins confiant sa vengeance

880   M'avait dit d'assembler sa garde en diligence.

Mais soit que cet enfant devant elle amen,

De ses parents, dit-on, rebut infortun,

Et d'un songe effrayant diminu l'alarme,

Soit qu'elle et mme en lui vu je ne sais quel charme,

885   J'ai trouv son courroux chancelant, incertain,

Et dj remettant sa vengeance demain.

Tous ses projets semblaient l'un l'autre se dtruire.

Du sort de cet enfant je me suis fait instruire,

Ai-je dit. On commence vanter ses aeux.

890   Joad de temps en temps le montre aux factieux,

Le fait attendre aux Juifs comme un autre Mose,

Et d'oracles menteurs s'appuie et s'autorise.

Ces mots ont fait monter la rougeur sur son front.

Jamais mensonge heureux n'eut un effet si prompt.

895   "Est-ce moi de languir dans cette incertitude ?

Sortons, a-t-elle dit, sortons d'inquitude.

Vous-mme Josabet prononcez cet arrt.

Les feux vont s'allumer, et le fer est tout prt.

Rien ne peut de leur temple empcher le ravage,

900   Si je n'ai de leur foi cet enfant pour otage."

NABAL.

H bien ! Pour un enfant qu'ils ne connaissent pas,

Que le hasard peut-tre a jet dans leurs bras,

Voudront-ils que leur temple enseveli sous l'herbe...

MATHAN.

Ah ! de tous les mortels connais le plus superbe.

905   Plutt que dans mes mains par Joad soit livr

Un enfant qu' son Dieu Joad a consacr,

Tu lui verras subir la mort la plus terrible.

D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible.

Si j'ai bien de la reine entendu le rcit,

910   Joad sur sa naissance en sait plus qu'il ne dit.

Quel qu'il soit, je prvois qu'il leur sera funeste.

Ils le refuseront. Je prends sur moi le reste.

Et j'espre qu'enfin de ce temple odieux

Et la flamme et le fer vont dlivrer mes yeux.

NABAL.

915   Qui peut vous inspirer une haine si forte ?

Est-ce que de Baal le zle vous transporte ?

Pour moi, vous le savez, descendu d'Ismal

Je ne sers ni Baal, ni le Dieu d'Isral.

MATHAN.

Ami, peux-tu penser que d'un zle frivole

920   Je me laisse aveugler pour une vaine idole,

Pour un fragile bois, que malgr mon secours

Les vers sur son autel consument tous les jours ?

N ministre du Dieu qu'en ce temple on adore,

Peut-tre que Mathan le servirait encore,

925   Si l'amour des grandeurs, la soif de commander

Avec son joug troit pouvaient s'accommoder.

Qu'est-il besoin, Nabal, qu' tes yeux je rappelle

De Joad et de moi la fameuse querelle,

Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir,

930   Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon dsespoir ?

Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrire,

Et mon me la cour s'attacha toute entire.

J'approchai par degrs de l'oreille des rois,

Et bientt en oracle on rigea ma voix.

935   J'tudiai leur coeur, je flattai leurs caprices,

Je leur semai de fleurs le bord des prcipices.

Prs de leurs passions rien ne me fut sacr.

De mesure et de poids je changeais leur gr.

Autant que de Joad l'inflexible rudesse

940   De leur superbe oreille offensait la mollesse,

Autant je les charmais par ma dextrit,

Drobant leurs yeux la triste vrit,

Prtant leurs fureurs des couleurs favorables,

Et prodigue surtout du sang des misrables.

945   Enfin au Dieu nouveau qu'elle avait introduit

Par les mains d'Athalie un temple fut construit.

Jrusalem pleura de se voir profane.

Des enfants de Lvi la troupe consterne

En poussa vers le ciel des hurlements affreux.

950   Moi seul donnant l'exemple aux timides Hbreux,

Dserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise

Et par l de Baal mritai la prtrise.

Par l je me rendis terrible mon rival,

Je ceignis la tiare, et marchai son gal.

955   Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire

Du Dieu que j'ai quitt l'importune mmoire

Jette encore en mon me un reste de terreur.

Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur.

Heureux ! si sur son temple achevant ma vengeance,

960   Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,

Et parmi le dbris, le ravage, et les morts,

force d'attentats perdre tous mes remords.

Mais voici Josabet.

SCNE IV.
Josabet, Mathan, Nabal.

MATHAN.

Envoy par la reine

Pour rtablir le calme et dissiper la haine,

965   Princesse, en qui le ciel mit un esprit si doux,

Ne vous tonnez pas si je m'adresse vous.

Un bruit, que j'ai pourtant souponn de mensonge,

Appuyant les avis qu'elle a reus en songe,

Sur Joad accus de dangereux complots,

970   Allait de sa colre attirer tous les flots.

Je ne veux point ici vous vanter mes services.

De Joad contre moi je sais les injustices.

Mais il faut l'offense opposer les bienfaits.

Enfin je viens charg de paroles de paix.

975   Vivez, solennisez vos ftes sans ombrage.

De votre obissance elle ne veut qu'un gage.

C'est, pour l'en dtourner j'ai fait ce que j'ai pu,

Cet enfant sans parents, qu'elle dit qu'elle a vu.

JOSABET.

liacin !

MATHAN.

J'en ai pour elle quelque honte.

980   D'un vain songe peut-tre elle fait trop de compte ;

Mais vous vous dclarez ses mortels ennemis,

Si cet enfant sur l'heure en mes mains n'est remis.

La reine impatiente attend votre rponse.

JOSABET.

Et voil de sa part la paix qu'on nous annonce !

MATHAN.

985   Pourriez-vous un moment douter de l'accepter ?

D'un peu de complaisance, est-ce trop l'acheter ?

JOSABET.

J'admirais si Mathan dpouillant l'artifice,

Avait pu de son coeur surmonter l'injustice,

Et si de tant de maux le funeste inventeur,

990   De quelque ombre de bien pouvait tre l'auteur.

MATHAN.

De quoi vous plaignez-vous ? Vient-on avec furie

Arracher de vos bras votre fils Zacharie ?

Quel est cet autre enfant si cher votre amour ?

Ce grand attachement me surprend mon tour.

995   Est-ce un trsor pour vous si prcieux, si rare ?

Est-ce un librateur que le ciel vous prpare ?

Songez-y. Vos refus pourraient me confirmer

Un bruit sourd, que dj l'on commence semer.

JOSABET.

Quel bruit ?

MATHAN.

Que cet enfant vient d'illustre origine,

1000   Qu' quelque grand projet votre poux le destine.

JOSABET.

Et Mathan par ce bruit qui flatte sa fureur...

MATHAN.

Princesse, c'est vous me tirer d'erreur.

Je sais que du mensonge implacable ennemie,

Josabet livrerait mme sa propre vie,

1005   S'il fallait que sa vie sa sincrit

Cott le moindre mot contre la vrit.

Du sort de cet enfant on n'a donc nulle trace ?

Une profonde nuit enveloppe sa race ?

Et vous-mme ignorez de quels parents issu,

1010   De quelles mains Joad en ses bras l'a reu ?

Parlez, je vous coute, et suis prt de vous croire.

Au Dieu que vous servez, Princesse, rendez gloire.

JOSABET.

Mchant, c'est bien vous d'oser ainsi nommer

Un Dieu que votre bouche enseigne blasphmer.

1015   Sa vrit par vous peut-elle tre atteste,

Vous, malheureux, assis dans la chaire empeste

O le mensonge rgne et rpand son poison,

Vous, nourri dans la fourbe et dans la trahison ?

SCNE V.
Joad, Josabet, Mathan, Nabal.

JOAD.

O suis-je ? De Baal ne vois-je pas le prtre ?

1020   Quoi, fille de David, vous parlez ce tratre ?

Vous souffrez qu'il vous parle ? Et vous ne craignez pas

Que du fond de l'abme entr'ouvert sous ses pas,

Il ne sorte l'instant des feux qui vous embrasent,

Ou qu'en tombant sur lui ces murs ne vous crasent ?

1025   Que veut-il ? De quel front cet ennemi de Dieu

Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu ?

MATHAN.

On reconnat Joad cette violence.

Toutefois il devrait montrer plus de prudence,

Respecter une reine, et ne pas outrager

1030   Celui que de son ordre elle a daign charger.

JOAD.

H bien que nous fait-elle annoncer de sinistre ?

Quel sera l'ordre affreux qu'apporte un tel ministre ?

MATHAN.

J'ai fait Josabet savoir sa volont.

JOAD.

Sors donc de devant moi, monstre d'impit.

1035   De toutes tes horreurs, va, comble la mesure.

Dieu s'apprte te joindre la race parjure,

Abiron, et Dathan, Dog, Achitophel.

Les chiens, qui son bras a livr Jzabel,

Attendant que sur toi sa fureur se dploie,

1040   Dj sont ta porte et demandent leur proie.

MATHAN.

Il se trouble.

Avant la fin du jour... on verra qui de nous...

Doit... Mais sortons, Nabal.

NABAL.

O vous garez-vous ?

De vos sens tonns, quel dsordre s'empare ?

Voil votre chemin.

SCNE VI.
Joad, Josabet.

JOSABET.

L'orage se dclare.

1045   Athalie en fureur demande liacin.

Dj de sa naissance et de votre dessein

On commence, Seigneur, percer le mystre.

Peu s'en faut que Mathan ne m'ait nomm son pre.

JOAD.

Au perfide Mathan, qui l'aurait rvl ?

1050   Votre trouble Mathan n'a-t-il point trop parl ?

JOSABET.

J'ai fait ce que j'ai pu pour m'en rendre matresse.

Cependant, croyez-moi, Seigneur, le pril presse.

Rservons cet enfant pour un temps plus heureux.

Tandis que les mchants dlibrent entre eux,

1055   Avant qu'on l'environne, avant qu'on nous l'arrache,

Une seconde fois souffrez que je le cache.

Les portes, les chemins lui sont encore ouverts.

Faut-il le transporter aux plus affreux dserts ?

Je suis prte. Je sais une secrte issue

1060   Par o, sans qu'on le voie, et sans tre aperue,

De Cdron avec lui traversant le torrent,

J'irai dans le dsert, o jadis en pleurant,

Et cherchant comme nous son salut dans la fuite,

David d'un fils rebelle vita la poursuite.

1065   Je craindrai moins pour lui les lions, et les ours...

Mais pourquoi de Jhu refuser le secours ?

Je vous ouvre peut-tre un avis salutaire.

Faisons de ce trsor Jhu dpositaire.

On peut dans ses tats le conduire aujourd'hui,

1070   Et le chemin est court qui mne jusqu' lui.

Jhu n'a point un coeur farouche, inexorable,

De David ses yeux le nom est favorable.

Hlas ! Est-il un roi si dur et si cruel,

moins qu'il n'et pour mre une autre Jzabel,

1075   Qui d'un tel suppliant ne plaignt l'infortune ?

Sa cause tous les rois n'est-elle pas commune ?

JOAD.

Quels timides conseils m'osez-vous suggrer ?

En l'appui de Jhu pourriez-vous esprer ?

JOSABET.

Dieu dfend-il tout soin et toute prvoyance ?

1080   Ne l'offense-t-on point par trop de confiance ?

ses desseins sacrs employant les humains,

N'a-t-il pas de Jhu lui-mme arm les mains ?

JOAD.

Jhu qu'avait choisi sa sagesse profonde,

Jhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde,

1085   D'un oubli trop ingrat a pay ses bienfaits.

Jhu laisse d'Achab l'affreuse fille en paix,

Suit des rois d'Isral les profanes exemples,

Du vil dieu de l'gypte a conserv les temples.

Jhu sur les hauts lieux enfin osant offrir

1090   Un tmraire encens que Dieu ne peut souffrir,

N'a pour servir sa cause et venger ses injures,

Ni le coeur assez droit, ni les mains assez pures.

Non, non, c'est Dieu seul qu'il nous faut attacher.

Montrons liacin, et loin de le cacher,

1095   Que du bandeau royal sa tte soit orne.

Je veux mme avancer l'heure dtermine,

Avant que de Mathan le complot soit form.

SCNE VII.
Joad, Joasabet, Azarias suivi du choeur et de plusieurs Lvites.

JOAD.

H bien, Azarias, le Temple est-il ferm ?

AZARIAS.

J'en ai fait devant moi fermer toutes les portes.

JOAD.

1100   N'y reste-t-il que vous, et vos saintes cohortes ?

AZARIAS.

De ses parvis sacrs j'ai deux fois fait le tour.

Tout a fui. Tous se sont spars sans retour,

Misrable troupeau, qu'a dispers la crainte,

Et Dieu n'est plus servi que dans la tribu sainte.

1105   Depuis qu' Pharaon ce peuple est chapp,

Une gale terreur ne l'avait point frapp.

JOAD.

Peuple lche en effet, et n pour l'esclavage,

Hardi contre Dieu seul ! Poursuivons notre ouvrage.

Mais qui retient encor ces enfants parmi nous ?

UNE DES FILLES DU CHOEUR.

1110   H ! pourrions-nous, Seigneur, nous sparer de vous ?

Dans le Temple de Dieu sommes-nous trangres ?

Vous avez prs de vous nos pres, et nos frres.

UNE AUTRE.

Hlas ! si pour venger l'opprobre d'Isral

Nos mains ne peuvent pas, comme autrefois Jahel,

1115   Des ennemis de Dieu percer la tte impie,

Nous lui pouvons du moins immoler notre vie.

Quand vos bras combattront pour son Temple attaqu,

Par nos larmes du moins il peut tre invoqu.

JOAD.

Voil donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle,

1120   Des prtres, des enfants, Sagesse ternelle !

Mais si tu les soutiens, qui peut les branler ?

Du tombeau quand tu veux tu sais nous rappeler.

Tu frappes, et guris. Tu perds, et ressuscites.

Ils ne s'assurent point en leurs propres mrites,

1125   Mais en ton nom sur eux invoqu tant de fois,

En tes serments jurs au plus saint de leurs rois,

En ce Temple o tu fais ta demeure sacre,

Et qui doit du soleil galer la dure.

Mais d'o vient que mon coeur frmit d'un saint effroi ?

1130   Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moi ?

C'est lui-mme. Il m'chauffe. Il parle. Mes yeux s'ouvrent,

Et les sicles obscurs devant moi se dcouvrent.

Lvites, de vos sons prtez-moi les accords,

Et de ses mouvements secondez les transports.

LE CHOEURchante au son de toute la symphonie des instruments.

1135   Que du Seigneur la voix se fasse entendre,

Et qu' nos coeurs son oracle divin

Soit ce qu' l'herbe tendre

Est au printemps la fracheur du matin.

JOAD.

Cieux, coutez ma voix. Terre, prte l'oreille.

1140   Ne dis plus, Jacob, que ton Seigneur sommeille.

Pcheurs disparaissez, le Seigneur se rveille.

Ici recommence la symphonie, et Joad aussitt reprend la parole.

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il chang ?

Quel est dans le lieu saint ce pontife gorg ?

Pleure, Jrusalem, pleure, cit perfide !

1145   Des prophtes divins malheureuse homicide.

De son amour pour toi ton Dieu s'est dpouill.

Ton encens ses yeux est un encens souill.

O menez-vous ces enfants, et ces femmes ?

Le Seigneur a dtruit la reine des cits.

1150   Ses prtres sont captifs, ses rois sont rejets.

Dieu ne veut plus qu'on vienne ses solennits.

Temple, renverse-toi, cdres, jetez des flammes.

Jrusalem, objet de ma douleur,

Quelle main en ce jour t'a ravi tous tes charmes ?

1155   Qui changera mes yeux en deux sources de larmes    [9]

Pour pleurer ton malheur ?

AZARIAS.

saint temple !

JOSABET.

David !

LE CHOEUR.

Dieu de Sion, rappelle,

Rappelle en sa faveur tes antiques bonts.

La symphonie recommence encore, et Joad un moment aprs l'interrompt.

JOAD.

Quelle Jrusalem nouvelle

1160   Sort du fond du dsert brillante de clarts,

Et porte sur le front une marque immortelle ?

Peuples de la terre, chantez.

Jrusalem renat plus charmante, et plus belle.

D'o lui viennent de tous cts

1165   Ces enfants qu'en son sein elle n'a point ports ?

Lve, Jrusalem, lve ta tte altire.

Regarde tous ces rois de ta gloire tonns.

Les rois des nations devant toi prosterns,

De tes pieds baisent la poussire.

1170   Les peuples l'envi marchent ta lumire.

Heureux ! qui pour Sion d'une sainte ferveur

Sentira son me embrase.

Cieux, rpandez votre rose,

Et que la terre enfante son Sauveur.

JOSABET.

1175   Hlas ! d'o nous viendra cette insigne faveur,

Si les rois de qui doit descendre ce Sauveur...

JOAD.

Prparez, Josabet, le riche diadme,

Que sur son front sacr David porta lui-mme.

Aux lvites.

Et vous, pour vous armer, suivez-moi dans ces lieux

1180   O se garde cach, loin des profanes yeux,

Ce formidable amas de lances et d'pes,

Qui du sang philistin jadis furent trempes,

Et que David vainqueur, d'ans et d'honneurs charg,

Fit consacrer au Dieu qui l'avait protg.

1185   Peut-on les employer pour un plus noble usage ?

Venez, je veux moi-mme en faire le partage.

SCNE VIII.
Salomith, Le Choeur.

SALOMITH.

Que de craintes, mes soeurs, que de troubles mortels !

Dieu tout-puissant, sont-ce l les prmices,

Les parfums, et les sacrifices

1190   Qu'on devait en ce jour offrir sur tes autels ?

UNE FILLE DU CHOEUR.

Quel spectacle nos yeux timides !

Qui l'et cr, qu'on dt voir jamais

Les glaives meurtriers, les lances homicides

Briller dans la maison de paix ?

UNE AUTRE.

1195   D'o vient que pour son Dieu pleine d'indiffrence,

Jrusalem se tait en ce pressant danger ?

D'o vient, mes soeurs, que pour nous protger,

Le brave Abner au moins ne rompt pas le silence ?

SALOMITH.

Hlas ! dans une cour, o l'on n'a d'autres lois

1200   Que la force et la violence,

O les honneurs et les emplois

Sont le prix d'une aveugle et basse obissance,

Ma soeur, pour la triste innocence,

Qui voudrait lever sa voix ?

UNE AUTRE.

1205   Dans ce pril, dans ce dsordre extrme,     [10]

Pour qui prpare-t-on le sacr diadme ?

SALOMITH.

Le Seigneur a daign parler,

Mais ce qu' son prophte il vient de rvler,

Qui pourra nous le faire entendre ?

1210   S'arme-t-il pour nous dfendre ?

S'arme-t-il pour nous accabler ?

TOUT LE CHOEUR, chante.

promesse ! menace ! tnbreux mystre !

Que de maux, que de biens sont prdits tour tour !

Comment peut-on avec tant de colre,

1215   Accorder tant d'amour ?

UNE VOIX, seule.

Sion ne sera plus. Une flamme cruelle

Dtruira tous ses ornements.

UNE AUTRE VOIX.

Dieu protge Sion. Elle a pour fondements

Sa parole ternelle.

LA PREMIERE.

1220   Je vois tout son clat disparatre mes yeux.

LA SECONDE.

Je vois de toutes parts sa clart rpandue.

LA PREMIERE.

Dans un gouffre profond Sion est descendue.

LA SECONDE.

Sion a son front dans les cieux.

LA PREMIERE.

Quel triste abaissement !

LA SECONDE.

Quelle immortelle gloire !

LA PREMIERE.

1225   Que de cris de douleur !

LA SECONDE.

  Que de chants de victoire !

UNE TROISIEME.

Cessons de nous troubler. Notre Dieu quelque jour

Dvoilera ce grand mystre.

TOUTES TROIS.

Rvrons sa colre.

Esprons en son amour.

UNE AUTRE.

1230   D'un coeur qui t'aime,

Mon Dieu, qui peut troubler la paix ?

Il cherche en tout ta volont suprme,

Et ne se cherche jamais.

Sur la terre, dans le ciel mme,

1235   Est-il d'autre bonheur que la tranquille paix

D'un coeur qui t'aime ?

ACTE IV

SCNE PREMIRE.
Joas, Joasabet, Zacharie, Salomith, un Lvite, Le Choeur.

SALOMITH.

D'un pas majestueux ct de ma mre,

Le jeune liacin s'avance avec mon frre.

Dans ces voiles, mes soeurs, que portent-ils tous deux ?

1240   Quel est ce glaive enfin qui marche devant eux ?

JOSABET, Zacharie.

Mon fils, avec respect posez sur cette table

De notre sainte Loi le Livre redoutable.

Et vous aussi posez, aimable liacin,

Cet auguste bandeau prs du Livre divin.

1245   Lvite, il faut placer, Joad ainsi l'ordonne,

Le glaive de David auprs de sa couronne.

JOAS.

Princesse, quel est donc ce spectacle nouveau ?

Pourquoi ce Livre saint, ce glaive, ce bandeau ?

Depuis que le Seigneur m'a reu dans son Temple,

1250   D'un semblable appareil je n'ai point vu d'exemple.

JOSABET.

Tous vos doutes, mon fils, bientt s'clairciront.

JOAS.

Vous voulez essayer ce bandeau sur mon front ?

Ah, Princesse, gardez d'en profaner la gloire.

Du roi qui l'a port respectez la mmoire.

1255   Un malheureux enfant aux ours abandonn...

JOSABET, lui essayant le diadme.

Laissez, mon fils, je fais ce qui m'est ordonn.

JOAS.

Mais j'entends les sanglots sortir de votre bouche !

Princesse, vous pleurez ! Quelle piti vous touche ?

Est-ce qu'en holocauste aujourd'hui prsent

1260   Je dois, comme autrefois la fille de Jepht,

Du Seigneur par ma mort apaiser la colre ?

Hlas ! un fils n'a rien qui ne soit son pre.

JOSABET.

Voici qui vous dira les volonts des cieux.

Ne craignez rien. Et nous, sortons tous de ces lieux.

SCNE II.
Joad, Joas.

JOAS, courant dans les bras du grand prtre.

1265   Mon pre !

JOAD.

H bien, mon fils ?

JOAS.

  Qu'est-ce donc qu'on prpare ?

JOAD.

Il est juste, mon fils, que je vous le dclare.

Il faut que vous soyez instruit, mme avant tous,

Des grands desseins de Dieu sur son peuple et sur vous.

Armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle.

1270   Il est temps de montrer cette ardeur et ce zle,

Qu'au fond de votre coeur mes soins ont cultivs,

Et de payer Dieu ce que vous lui devez.

Sentez-vous cette noble et gnreuse envie ?

JOAS.

Je me sens prt, s'il veut, de lui donner ma vie.

JOAD.

1275   On vous a lu souvent l'histoire de nos rois.

Vous souvient-il, mon fils, quelles troites lois

Doit s'imposer un roi digne du diadme ?

JOAS.

Un roi sage, ainsi Dieu l'a prononc lui-mme,

Sur la richesse et l'or ne met point son appui,

1280   Craint le Seigneur son Dieu ; sans cesse a devant lui

Ses prceptes, ses lois, ses jugements svres,

Et d'injustes fardeaux n'accable point ses frres.

JOAD.

Mais sur l'un de ces rois s'il fallait vous rgler,

qui choisiriez-vous, mon fils, de ressembler ?

JOAS.

1285   David, pour le Seigneur plein d'un amour fidle,

Me parat des grands rois le plus parfait modle.

JOAD.

Ainsi dans leurs excs vous n'imiteriez pas

L'infidle Joram, l'impie Ochosias.

JOAS.

mon pre !

JOAD.

Achevez, dites, que vous en semble ?

JOAS.

1290   Puisse prir comme eux quiconque leur ressemble.

Mon pre, en quel tat vous vois-je devant moi ?

JOAD, se prosternant ses pieds.

Je vous rends le respect que je dois mon roi.

De votre aeul David, Joas, rendez-vous digne.

JOAS.

Joas ? Moi ?

JOAD.

Vous saurez par quelle grce insigne,

1295   D'une mre en fureur Dieu trompant le dessein,

Quand dj son poignard tait dans votre sein,

Vous choisit, vous sauva du milieu du carnage.

Vous n'tes pas encore chapp de sa rage.

Avec la mme ardeur qu'elle voulut jadis

1300   Perdre en vous le dernier des enfants de son fils,

vous faire prir sa cruaut s'attache,

Et vous poursuit encor sous le nom qui vous cache.

Mais sous vos tendards j'ai dj su ranger

Un peuple obissant et prompt vous venger.

1305   Entrez, gnreux chefs des familles sacres,

Du ministre saint tour tour honores.

SCNE III.
Joas, Joad, Azarias, Ismal et les trois autres chefs des Lvites.

JOAD continue.

Roi, voil vos vengeurs contre vos ennemis.

Prtres, voil le roi que je vous ai promis.

AZARIAS.

Quoi c'est liacin ?

ISMAEL.

Quoi cet enfant aimable...

JOAD.

1310   Est du roi de Juda l'hritier vritable,

Dernier n des enfants du triste Ochosias ;

Nourri, vous le savez, sous le nom de Joas.

De cette fleur si tendre et sitt moissonne,

Tout Juda, comme vous, plaignant la destine,

1315   Avec ses frres morts le crut envelopp.

Du perfide couteau comme eux il fut frapp.

Mais Dieu du coup mortel sut dtourner l'atteinte,

Conserva dans son coeur la chaleur presque teinte,

Permit que des bourreaux trompant l'?il vigilant

1320   Josabet dans son sein l'emportt tout sanglant,

Et n'ayant de son vol que moi seul pour complice,

Dans le Temple cacht l'enfant et la nourrice.

JOAS.

Hlas ! de tant d'amour et de tant de bienfaits,

Mon pre, quel moyen de m'acquitter jamais ?

JOAD.

1325   Gardez pour d'autres temps cette reconnaissance.

Voil donc votre roi, votre unique esprance.

J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver.

Ministres du Seigneur, c'est vous d'achever.

Bientt de Jzabel la fille meurtrire

1330   Instruite que Joas voit encor la lumire,

Dans l'horreur du tombeau viendra le replonger.

Dj sans le connatre elle veut l'gorger.

Prtres saints, c'est vous de prvenir sa rage.

Il faut finir des Juifs le honteux esclavage,

1335   Venger vos princes morts, relever votre Loi,

Et faire aux deux tribus reconnatre leur roi.

L'entreprise sans doute est grande et prilleuse.

J'attaque sur son trne une reine orgueilleuse,

Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux

1340   De hardis trangers, d'infidles Hbreux.

Mais ma force est au Dieu, dont l'intrt me guide.

Songez qu'en cet enfant tout Isral rside.

Dj ce Dieu vengeur commence la troubler.

Dj trompant ses soins j'ai su vous rassembler.

1345   Elle nous croit ici sans armes, sans dfense.

Couronnons, proclamons Joas en diligence.

De l, du nouveau prince intrpides soldats,

Marchons en invoquant l'arbitre des combats,

Et rveillant la foi dans les coeurs endormie,

1350   Jusques dans son palais cherchons notre ennemie.

Et quels coeurs si plongs dans un lche sommeil,

Nous voyant avancer dans ce saint appareil,

Ne s'empresseront pas suivre notre exemple ?

Un roi que Dieu lui-mme a nourri dans son Temple,

1355   Le successeur d'Aaron de ses prtres suivi,

Conduisant au combat les enfants de Lvi,

Et dans ces mmes mains des peuples rvres,

Les armes au Seigneur par David consacres ?

Dieu sur ses ennemis rpandra sa terreur.

1360   Dans l'infidle sang baignez-vous sans horreur.

Frappez et Tyriens, et mme Isralites.

Ne descendez-vous pas de ces fameux lvites,

Qui lorsqu'au Dieu du Nil le volage Isral

Rendit dans le dsert un culte criminel,

1365   De leurs plus chers parents saintement homicides,

Consacrrent leurs mains dans le sang des perfides,

Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur

D'tre seuls employs aux autels du Seigneur ?

Mais je vois que dj vous brlez de me suivre.

1370   Jurez donc avant tout sur cet auguste Livre,

ce roi que le ciel vous redonne aujourd'hui,

De vivre, de combattre, et de mourir pour lui.

AZARIAS.

Oui, nous jurons ici pour nous, pour tous nos frres,

De rtablir Joas au trne de ses pres,

1375   De ne poser le fer entre nos mains remis,

Qu'aprs l'avoir veng de tous ses ennemis.

Si quelque transgresseur enfreint cette promesse,

Qu'il prouve, grand Dieu, ta fureur vengeresse :

Qu'avec lui, ses enfants de ton partage exclus,

1380   Soient au rang de ces morts que tu ne connais plus.

JOAD.

Et vous, cette Loi, votre rgle ternelle,

Roi, ne jurez-vous pas d'tre toujours fidle ?

JOAS.

Pourrais-je cette Loi ne me pas conformer ?

JOAD.

mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,

1385   Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes

Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.

Loin du trne nourri, de ce fatal honneur,

Hlas ! vous ignorez le charme empoisonneur.

De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,

1390   Et des lches flatteurs la voix enchanteresse.

Bientt ils vous diront que les plus saintes lois,

Matresses du vil peuple, obissent aux rois ;

Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volont mme ;

Qu'il doit immoler tout sa grandeur suprme ;

1395   Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamn,

Et d'un sceptre de fer veut tre gouvern ;

Que s'il n'est opprim, tt ou tard il opprime.

Ainsi de pige en pige, et d'abme en abme,

Corrompant de vos moeurs l'aimable puret,

1400   Ils vous feront enfin har la vrit,

Vous peindront la vertu sous une affreuse image.

Hlas ! ils ont des rois gar le plus sage.

Promettez sur ce Livre et devant ces tmoins,

Que Dieu fera toujours le premier de vos soins,

1405   Que svre aux mchants, et des bons le refuge,

Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge ;

Vous souvenant, mon fils, que cach sous ce lin,

Comme eux vous ftes pauvre, et comme eux orphelin.

JOAS.

Je promets d'observer ce que la Loi m'ordonne.

1410   Mon Dieu, punissez-moi, si je vous abandonne.

JOAD.

Venez, de l'huile sainte il faut vous consacrer.

Paraissez, Josabet, vous pouvez vous montrer.

SCNE IV.
Joas, Joad, Joasabet, Zacharie, Azarias, etc.
, Salomith, Le Choeur.

JOSABET, embrassant Joas.

Roi, fils de David !

JOAS.

mon unique mre !

Venez, cher Zacharie, embrasser votre frre.

JOSABET, Zacharie.

1415   Aux pieds de votre roi prosternez-vous, mon fils.

JOAD, pendant qu'ils s'embrassent.

Enfants, ainsi toujours puissiez-vous tre unis !

JOSABET, Joas.

Vous savez donc quel sang vous a donn la vie ?

JOAS.

Et je sais quelle main sans vous me l'et ravie.

JOSABET.

De votre nom, Joas, je puis donc vous nommer.

JOAS.

1420   Joas ne cessera jamais de vous aimer.

LE CHOEUR.

Quoi, c'est l...

JOSABET.

C'est Joas.

JOAD.

coutons ce lvite.

SCNE V.
Joas, Joasabet, Joad, etc.
, Un Lvite.

UN LVITE.

J'ignore contre Dieu quel projet on mdite.

Mais l'airain menaant frmit de toutes parts.

On voit luire des feux parmi des tendards.

1425   Et sans doute Athalie assemble son arme.

Dj mme au secours toute voie est ferme.

Dj le sacr mont, o le Temple est bti,

D'insolents Tyriens est partout investi.

L'un d'eux en blasphmant, vient de nous faire entendre

1430   Qu'Abner est dans les fers, et ne peut nous dfendre.

JOSABET, Joas.

Cher enfant, que le ciel en vain m'avait rendu,

Hlas ! pour vous sauver j'ai fait ce que j'ai pu.

Dieu ne se souvient plus de David votre pre.

JOAD, Josabet.

Quoi ! Vous ne craignez pas d'attirer sa colre

1435   Sur vous, et sur ce roi si cher votre amour ?

Et quand Dieu de vos bras l'arrachant sans retour,

Voudrait que de David la maison ft teinte ;

N'tes-vous pas ici sur la montagne sainte,

O le pre des Juifs sur son fils innocent,

1440   Leva sans murmurer un bras obissant,

Et mit sur un bcher ce fruit de sa vieillesse,

Laissant Dieu le soin d'accomplir sa promesse,

Et lui sacrifiant avec ce fils aim

Tout l'espoir de sa race en lui seul renferm ?

1445   Amis, partageons-nous. Qu'Ismal en sa garde,

Prenne tout le ct que l'orient regarde.

Vous, le ct de l'ourse, et vous de l'occident.

Vous, le midi. Qu'aucun par un zle imprudent,

Dcouvrant mes desseins, soit prtre, soit lvite,

1450   Ne sorte avant le temps, et ne se prcipite.

Et que chacun enfin d'un mme esprit pouss,

Garde en mourant le poste o je l'aurai plac.

L'ennemi nous regarde en son aveugle rage

Comme de vils troupeaux rservs au carnage,

1455   Et croit ne rencontrer que dsordre et qu'effroi.

Qu'Azarias partout accompagne le roi.

Venez,

Joas.

Venez, cher rejeton d'une vaillante race,

Remplir vos dfenseurs d'une nouvelle audace.

Venez du diadme leurs yeux vous couvrir,

1460   Et prissez du moins en roi, s'il faut prir.

Suivez-le, Josabet. Vous,

un lvite.

donnez-moi ces armes.

Enfants, offrez Dieu vos innocentes larmes.

SCNE VI.
Salomith, Le Choeur.

TOUT LE CHOEUR, chante.

Partez, enfants d'Aaron, partez.

Jamais plus illustre querelle

1465   De vos aeux n'arma le zle.

Partez, enfants d'Aaron, partez.

C'est votre roi, c'est Dieu, pour qui vous combattez.

UNE VOIX, seule.

O sont les traits que tu lances,

Grand Dieu, dans ton juste courroux ?

1470   N'es-tu plus le Dieu jaloux ?

N'es-tu plus le Dieu des vengeances ?

UNE AUTRE.

O sont, Dieu de Jacob, tes antiques bonts ?

Dans l'horreur qui nous environne,

N'entends-tu que la voix de nos iniquits ?

1475   N'es-tu plus le Dieu qui pardonne ?

TOUT LE CHOEUR.

O sont, Dieu de Jacob, tes antiques bonts ?

UNE VOIX, seule.

C'est toi que dans cette guerre

Les flches des mchants prtendent s'adresser.

Faisons, disent-ils, cesser

1480   Les ftes de Dieu sur la terre.

De son joug importun dlivrons les mortels.

Massacrons tous ses saints. Renversons ses autels.

Que de son nom, que de sa gloire

Il ne reste plus de mmoire.

1485   Que ni lui, ni son Christ ne rgnent plus sur nous.

TOUT LE CHOEUR.

O sont les traits que tu lances,

Grand Dieu, dans ton juste courroux ?

N'es-tu plus le Dieu jaloux ?

N'es-tu plus le Dieu des vengeances ?

UNE VOIX, seule.

1490   Triste reste de nos rois,

Chre et dernire fleur d'une tige si belle,

Hlas ! sous le couteau d'une mre cruelle

Te verrons-nous tomber une seconde fois ?

Prince aimable, dis-nous, si quelque ange au berceau

1495   Contre tes assassins prit soin de te dfendre ;

Ou si dans la nuit du tombeau

La voix du Dieu vivant a ranim ta cendre.

UNE AUTRE.

D'un pre et d'un aeul contre toi rvolts,

Grand Dieu, les attentats lui sont-ils imputs ?

1500   Est-ce que sans retour ta piti l'abandonne ?

LE CHOEUR.

O sont, Dieu de Jacob, tes antiques bonts ?

N'es-tu plus le Dieu qui pardonne ?

UNE DES FILLES DU CHOEUR, sans chanter.

Chres soeurs, n'entendez-vous pas

Des cruels Tyriens la trompette qui sonne ?

SALOMITH.

1505   J'entends mme les cris des barbares soldats,

Et d'horreur j'en frissonne.

Courons, fuyons, retirons-nous

l'ombre salutaire

Du redoutable sanctuaire.

ACTE V

SCNE PREMIRE.
Zacharie, Salomith, Le Choeur.

SALOMITH.

1510   Cher Zacharie, h bien ? Que nous apprenez-vous ?

ZACHARIE.

Redoublez au Seigneur votre ardente prire.

Peut-tre nous touchons notre heure dernire.

Pour l'horrible combat, ma soeur, l'ordre est donn.

SALOMITH.

Que fait Joas ?

ZACHARIE.

Joas vient d'tre couronn.

1515   Le grand prtre a sur lui rpandu l'huile sainte.

ciel ! dans tous les yeux quelle joie tait peinte

l'aspect de ce roi rachet du tombeau !

Ma soeur, on voit encor la marque du couteau.

On voit paratre aussi sa fidle nourrice,

1520   Qui cache en un coin de ce vaste difice

Gardait ce cher dpt, et n'avait de ses soins

Que les yeux de ma mre, et que Dieu pour tmoins.

Nos lvites pleuraient de joie et de tendresse,

Et mlaient leurs sanglots leurs cris d'allgresse.

1525   Lui, parmi ces transports, affable, et sans orgueil,

l'un tendait la main, flattait l'autre de l'?il,

Jurait de se rgler par leurs avis sincres,

Et les appelait tous ses pres ou ses frres.

SALOMITH.

Ce secret au dehors est-il aussi sem ?

ZACHARIE.

1530   Ce secret dans le Temple est encor renferm.

Des enfants de Lvi la troupe partage

Dans un profond silence aux portes s'est range.

Tous doivent la fois prcipiter leurs pas,

Et crier pour signal : vive le roi Joas.

1535   Mais mon pre dfend que le roi se hasarde,

Et veut qu'Azarias demeure pour sa garde.

Cependant Athalie un poignard la main

Rit des faibles remparts de nos portes d'airain.

Pour les rompre, elle attend les fatales machines,

1540   Et ne respire enfin que sang et que ruines.

Quelques prtres, ma soeur, ont d'abord propos

Qu'en un lieu souterrain par nos pres creus

On renfermt du moins notre Arche prcieuse.

crainte, a dit mon pre, indigne, injurieuse !

1545   L'Arche, qui fit tomber tant de superbes tours,

Et fora le Jourdain de rebrousser son cours,

Des dieux des nations tant de fois triomphante,

Fuirait donc l'aspect d'une femme insolente ?

Ma mre auprs du roi, dans un trouble mortel,

1550   L'?il tantt sur ce prince, et tantt vers l'autel,

Muette, et succombant sous le poids des alarmes,

Aux yeux les plus cruels arracherait des larmes,

Le roi de temps en temps la presse entre ses bras,

La flatte... Chres soeurs, suivez toutes mes pas.

1555   Et, s'il faut aujourd'hui que notre roi prisse,

Allons, qu'un mme sort avec lui nous unisse.

SALOMITH.

Quelle insolente main frappe coups redoubls ?

Qui fait courir ainsi ces lvites troubls ?

Quelle prcaution leur fait cacher leurs armes ?

1560   Le Temple est-il forc ?

ZACHARIE.

  Dissipez vos alarmes.

Dieu nous envoie Abner.

SCNE II.
Abner, Joad, Josabet, Zacharie, Salomith, Ismal, deux Lvites, etc.

JOAD.

En croirai-je mes yeux,

Cher Abner ? Quel chemin a pu jusqu'en ces lieux

Vous conduire au travers d'un camp qui nous assige ?

On disait que d'Achab la fille sacrilge

1565   Avait, pour assurer ses projets inhumains,

Charg d'indignes fers vos gnreuses mains.

ABNER.

Oui, Seigneur, elle a craint mon zle et mon courage.

Mais c'est le moindre prix que me gardait sa rage.

Dans l'horreur d'un cachot par son ordre enferm,

1570   J'attendais que le Temple en cendre consum,

De tant de flots de sang non encore assouvie

Elle vnt m'affranchir d'une importune vie,

Et retrancher des jours, qu'aurait d mille fois

Terminer la douleur de survivre mes rois.

JOAD.

1575   Par quel miracle a-t-on obtenu votre grce ?

ABNER.

Dieu dans ce coeur cruel sait seul ce qui se passe.

Elle m'a fait venir, et d'un air gar,

Tu vois de mes soldats tout ce temple entour,

Dit-elle. Un feu vengeur va le rduire en cendre.

1580   Et ton Dieu contre moi ne le saurait dfendre.

Ses prtres toutefois, mais il faut se hter,

deux conditions peuvent se racheter :

Qu'avec liacin on mette en ma puissance

Un trsor, dont je sais qu'ils ont la connaissance,

1585   Par votre roi David autrefois amass,

Sous le sceau du secret au grand prtre laiss.

Va, dis-leur qu' ce prix je leurs permets de vivre.

JOAD.

Quel conseil, cher Abner, croyez-vous qu'on doit suivre ?

ABNER.

Et tout l'or de David, s'il est vrai qu'en effet

1590   Vous gardiez de David quelque trsor secret,

Et tout ce que des mains de cette reine avare,

Vous avez pu sauver et de riche et de rare,

Donnez-le. Voulez-vous que d'impurs assassins

Viennent briser l'autel, brler les chrubins,

1595   Et portant sur notre Arche une main tmraire,

De votre propre sang souiller le sanctuaire ?

JOAD.

Mais sirait-il, Abner, des coeurs gnreux

De livrer au supplice un enfant malheureux,

Un enfant que Dieu mme ma garde confie,

1600   Et de nous racheter aux dpens de sa vie ?

ABNER.

Hlas ! Dieu voit mon coeur. Plt ce Dieu puissant

Qu'Athalie oublit un enfant innocent,

Et que du sang d'Abner sa cruaut contente

Crt calmer par ma mort le ciel qui la tourmente !

1605   Mais que peuvent pour lui vos inutiles soins ?

Quand vous prirez tous, en prira-t-il moins ?

Dieu vous ordonne-t-il de tenter l'impossible ?

Pour obir aux lois d'un tyran inflexible,

Mose par sa mre au Nil abandonn,

1610   Se vit, presque en naissant, prir condamn.

Mais Dieu le conservant contre toute esprance,

Fit par le tyran mme lever son enfance.

Qui sait ce qu'il rserve votre liacin,

Et si lui prparant un semblable destin,

1615   Il n'a point de piti dj rendu capable

De nos malheureux rois l'homicide implacable ?

Du moins, et Josabet, comme moi, l'a pu voir,

Tantt son aspect je l'ai vu s'mouvoir.

J'ai vu de son courroux tomber la violence.

1620   Princesse, en ce pril vous gardez le silence ?

H quoi ? Pour un enfant, qui vous est tranger,

Souffrez-vous que sans fruit Joad laisse gorger

Vous, son fils, tout ce peuple, et que le feu dvore

Le seul lieu sur la terre o Dieu veut qu'on l'adore ?

1625   Que feriez-vous de plus, si des rois vos aeux

Ce jeune enfant tait un reste prcieux ?

JOSABET, tout bas Joad.

Pour le sang de ses rois vous voyez sa tendresse.

Que ne lui parlez-vous ?

JOAD.

Il n'est pas temps, Princesse.

ABNER.

Le temps est cher, Seigneur, plus que vous ne pensez.

1630   Tandis qu' me rpondre ici vous balancez,

Mathan prs d'Athalie tincelant de rage

Demande le signal, et presse le carnage.

Faut-il que je me jette vos sacrs genoux ?

Au nom du lieu si saint, qui n'est ouvert qu' vous,

1635   Lieu terrible, o de Dieu la majest repose,

Quelque dure que soit la loi qu'on vous impose,

De ce coup imprvu songeons nous parer.

Donnez-moi seulement le temps de respirer.

Demain, ds cette nuit, je prendrai des mesures

1640   Pour assurer le Temple, et venger ses injures.

Mais je vois que mes pleurs et que mes vains discours

Pour vous persuader sont un faible secours.

Votre austre vertu n'en peut tre frappe.

H bien ! trouvez-moi donc quelque arme, quelque pe

1645   Et qu'aux portes du Temple o l'ennemi m'attend,

Abner puisse du moins mourir en combattant.

JOAD.

Je me rends. Vous m'ouvrez un avis que j'embrasse.

De tant de maux, Abner, dtournons la menace.

Il est vrai de David un trsor est rest.

1650   La garde en fut commise ma fidlit.

C'tait des tristes Juifs l'esprance dernire,

Que mes soins vigilants cachaient la lumire.

Mais puisqu' votre reine il faut le dcouvrir,

Je vais la contenter, nos portes vont s'ouvrir.

1655   De ses plus braves chefs qu'elle entre accompagne

Mais de nos saints autels qu'elle tienne loigne

D'un ramas d'trangers l'indiscrte fureur.

Du pillage du Temple pargnez-moi l'horreur.

Des prtres, des enfants lui feraient-ils quelque ombre ?

1660   De sa suite avec vous qu'elle rgle le nombre.

Et quant cet enfant si craint, si redout,

De votre coeur, Abner, je connais l'quit.

Je vous veux devant elle expliquer sa naissance.

Vous verrez, s'il le faut remettre en sa puissance.

1665   Et je vous ferai juge entre Athalie et lui.

ABNER.

Ah ! je le prends dj, Seigneur, sous mon appui.

Ne craignez rien. Je cours vers celle qui m'envoie.

SCNE III.
Joad, Josabet, Ismal, Zacharie, etc.

Il lui parle l'oreille.

JOAD.

Grand Dieu, voici ton heure, on t'amne ta proie.

Ismal, coutez.

JOSABET.

Puissant matre des cieux,

1670   Remets lui le bandeau, dont tu couvris ses yeux,

Lorsque lui drobant tout le fruit de son crime,

Tu cachas dans mon sein cette tendre victime.

JOAD.

Allez, sage Ismal, ne perdez point de temps.

Suivez de point en point ces ordres importants.

1675   Surtout, qu' son entre, et que sur son passage,

Tout d'un calme profond lui prsente l'image.

Vous, enfants, prparez un trne pour Joas.

Qu'il s'avance suivi de nos sacrs soldats.

Faites venir aussi sa fidle nourrice,

1680   Princesse, et de vos pleurs que la source tarisse.

Vous

un lvite.

ds que cette reine ivre d'un fol orgueil

De la porte du Temple aura pass le seuil,

Qu'elle ne pourra plus retourner en arrire,

Prenez soin qu' l'instant la trompette guerrire

1685   Dans le camp ennemi jette un subit effroi.

Appelez tout le peuple au secours de son roi.

Et faites retentir jusques son oreille

De Joas conserv l'tonnante merveille.

Il vient.

SCNE IV.
Joas, Joad, Josabet, Troupes de prtres et de lvites, etc.

JOAD, continue.

Lvites saints, prtres de notre Dieu,

1690   Partout, sans vous montrer, environnez ce lieu.

Et laissant mes soins gouverner votre zle,

Pour paratre attendez que ma voix vous appelle.

Ils se cachent tous.

Roi, je crois qu' vos voeux cet espoir est permis,

Venez voir vos pieds tomber vos ennemis.

1695   Celle dont la fureur poursuivit votre enfance

Vers ces lieux grands pas pour vous perdre s'avance.

Mais ne la craignez point. Songez qu'autour de vous

L'Ange exterminateur est debout avec nous.

Montez sur votre trne, et... Mais la porte s'ouvre.

1700   Permettez un moment que ce voile vous couvre,

Il tire une rideau.

Vous changez de couleur, Princesse ?

JOSABET.

Ah ! sans plir

Puis-je voir d'assassins le Temple se remplir ?

Quoi ? Ne voyez-vous pas quelle nombreuse escorte...

JOAD.

Je vois que du saint temple on referme la porte.

1705   Tout est en sret.

SCNE V.
Athalie, Joas cach derrire le rideau, Joad, Josabet, Abner, Suite d'Athalie.

ATHALIE Joad.

  Te voil, sducteur,

De ligues, de complots pernicieux auteur,

Qui dans le trouble seul as mis tes esprances,

ternel ennemi des suprmes puissances.

En l'appui de ton Dieu tu t'tais repos.

1710   De ton espoir frivole es-tu dsabus ?

Il laisse en mon pouvoir et son temple et ta vie.

Je devrais sur l'autel, o ta main sacrifie,

Te... Mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter.

Ce que tu m'as promis songe l'excuter.

1715   Cet enfant, ce trsor, qu'il faut qu'on me remette,

O sont-ils ?

JOAD.

Sur le champ tu seras satisfaite.

Je te les vais montrer l'un et l'autre la fois.

Le rideau se tire.

Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois.

Connais-tu l'hritier du plus saint des monarques,

1720   Reine ? De ton poignard connais du moins ces marques.

Voil ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias.

Peuples, et vous Abner, reconnaissez Joas.

ABNER.

Ciel !

ATHALIE, Joad.

Perfide !

JOAD.

Vois-tu cette Juive fidle,

Dont tu sais bien qu'alors il suait la mamelle ?

1725   Il fut par Josabet ta rage enlev.

Ce Temple le reut, et Dieu l'a conserv.

Des trsors de David voil ce qui me reste.

ATHALIE.

Ta fourbe cet enfant, tratre, sera funeste.

D'un fantme odieux, soldats, dlivrez-moi.

JOAD.

1730   Soldats du Dieu vivant, dfendez votre roi.

Ici le fond du thtre s'ouvre. On voit le dedans du Temple, et les lvites arms sortent de tous cts sur la scne.

ATHALIE.

O suis-je ? trahison ! reine infortune !

D'armes et d'ennemis je suis environne.

JOAD.

Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux chapper,

Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper.

1735   Ce Dieu que tu bravais, en nos mains t'a livre.

Rends lui compte du sang dont tu t'es enivre.

ATHALIE.

Quoi ? La peur a glac mes indignes soldats ?

Lche Abner, dans quel pige as-tu conduit mes pas ?

ABNER.

Reine, Dieu m'est tmoin...

ATHALIE.

Laisse l ton Dieu, tratre,

1740   Et venge-moi.

ABNER, se jetant aux pieds de Joas.

  Sur qui ? Sur Joas ! Sur mon matre !

ATHALIE.

Lui Joas ? Lui ton roi ? Songez, mchants, songez

Que mes armes encor vous tiennent assigs.

J'entends haute voix tout mon camp qui m'appelle.

On vient mon secours. Tremblez, troupe rebelle.

SCNE VI.
Ismal, Joas, Joad, Athalie, etc.

ISMAEL, Joad.

1745   Seigneur, le Temple est libre, et n'a plus d'ennemis.

L'tranger est en fuite, et le Juif est soumis.

Comme le vent dans l'air dissipe la fume,

La voix du Tout-puissant a chass cette arme.

Nos lvites, du haut de nos sacrs parvis,

1750   D'Ochosias au peuple ont annonc le fils,

Ont cont son enfance au glaive drobe,

Et la fille d'Achab dans le pige tombe.

Partout en mme temps la trompette a sonn.

Et ses sons, et leurs cris dans son camp tonn

1755   Ont rpandu le trouble et la terreur subite,

Dont Gdon frappa le fier Madianite.

Les Tyriens jetant armes et boucliers,

Ont par divers chemins disparu les premiers.

Quelques Juifs perdus ont aussi pris la fuite.

1760   Mais de Dieu sur Joas admirant la conduite

Le reste haute voix s'est pour lui dclar.

Enfin d'un mme esprit tout le peuple inspir,

Femmes, vieillards, enfants, s'embrassant avec joie,

Bnissent le Seigneur, et celui qu'il envoie.

1765   Tous chantent de David le fils ressuscit.

Baal est en horreur dans la sainte cit.

De son temple profane on a bris les portes.

Mathan est gorg.

ATHALIE.

Dieu des Juifs, tu l'emportes !

Oui, c'est Joas, je cherche en vain me tromper.

1770   Je reconnais l'endroit o je le fis frapper.

Je vois d'Ochosias et le port, et le geste.

Tout me retrace enfin un sang que je dteste.

David, David triomphe. Achab seul est dtruit.

Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.

1775   C'est toi, qui me flattant d'une vengeance aise,

M'a vingt fois en un jour moi-mme oppose,

Tantt pour un enfant excitant mes remords,

Tantt m'blouissant de tes riches trsors,

Que j'ai craint de livrer aux flammes, au pillage.

1780   Qu'il rgne donc ce fils, ton soin, et ton ouvrage ;

Et que pour signaler son empire nouveau

On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau.

Voici ce qu'en mourant lui souhaite sa mre.

Que dis-je souhaiter ? Je me flatte, j'espre,

1785   Qu'indocile ton joug, fatigu de ta loi,

Fidle au sang d'Achab, qu'il a reu de moi,

Conforme son aeul, son pre semblable,

On verra de David l'hritier dtestable

Abolir tes honneurs, profaner ton autel,

1790   Et venger Athalie, Achab, et Jzabel.

JOAD.

Qu' l'instant hors du Temple elle soit emmene,

Et que la saintet n'en soit point profane.

Allez, sacrs vengeurs de vos princes meurtris,

De leur sang par sa mort faire cesser les cris.

1795   Si quelque audacieux embrasse sa querelle,

Qu' la fureur du glaive on le livre avec elle.

SCNE VII.
Joas, Joas, Joasbet, Abner, etc.

JOAS.

Dieu, qui voyez mon trouble et mon affliction,

Dtournez loin de moi sa maldiction,

Et ne souffrez jamais qu'elle soit accomplie.

1800   Faites que Joas meure, avant qu'il vous oublie.

JOAD, aux lvites.

Appelez tout le peuple, et montrons lui son roi,

Qu'il lui vienne en ses mains renouveler sa foi.

Roi, prtres, peuple, allons, pleins de reconnaissance,

De Jacob avec Dieu confirmer l'alliance,

1805   Et saintement confus de nos garements,

Nous rengager lui par de nouveaux serments.

Abner, auprs du roi reprenez votre place.

H bien ? de cette impie a-t-on puni l'audace ?

SCNE DERNIRE.
Un Lvite, Joas, Joad, etc.

UN LVITE.

Le fer a de sa vie expi les horreurs.

1810   Jrusalem longtemps en proie ses fureurs,

De son joug odieux la fin soulage,

Avec joie en son sang la regarde plonge.

JOAD.

Par cette fin terrible, et due ses forfaits,

Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais,

1815   Que les rois dans le ciel ont un juge svre,

L'innocence un vengeur, et l'orphelin un pre.

 


Fin du texte

 


Extrait du privilge du Roi.

Par lettres patentes du roi en date du 11 dcembre 1690. Signes BOUCHER : il est permis au sieur Racine, Gentilhomme ordinaire de sa majest, de faire imprimer la Tragdie qu'il a compose par ordre du Roi, intitule "Athalie, tire de l'citure Sainte", et ce pendant le temps de dix annes, commencer du jour qu'ellle aura t acheve d'imprimer pour la premire fois. Avec dfense toute personne, autres ceux que le dit sieur aura choisi ; d'imprimer la dite tragdie, ni mme d'en vendre ou dbiter des exemplaires qui pouraient tre contrefaits, peine de confiscation desdits exemplaires, de trois mille livres d'amende, et de tous dpens, dommages et intrts, aux charges et conditions contenues plus au long desdites lettres.

Registres sur le livre de la Communaut des Libraires et Imprimeurs de Paris, le 8 fvrier 1691. Signe P. AUBOUYN, syndic.

Ledit Sieur Racine a cd le droit dudit privilge Denys Thierry marchand libraire-imprimeur, et ancien juge consul de Paris, qui en a fait part Claude Barbin aussi marchand-libraire Paris.

Achev d'imprimer pour la premire fois le 3 mars 1691.

 


[1] "Sina", il faut comprendre qu'il s'agit su mont "Sina".

[2] Variante, d. 1691 : v.43, "qu'il ne joue" au lieu de "qu'il n'invente" et v.44, "il vous loue" pour "il vous vante".

[3] Variante, d. 1691 et 1692 : v.92, "vos victimes" au lieu de "des victimes".

[4] Variante, d. 1691 et 1692 : v.186, "il est" au lieu de "est-il".

[5] Variante, d. 1691 et 1692 : v.92, "rassembl" au lieu de "assembl".

[6] Variante, d. 1697 : v.369 et 370, prsents uniquement dans le version de 1697.

[7] Variante, v.782-794 absents de l'dition 1691.

[8] Variante, v.804-809 absents de l'dition 1691.

[9] Variante d. 1691 et 1692, v.1154 "en un jour" au lieu de "en ce jour".

[10] Variante, v.1195-12044 absents de l'dition 1691.

 

Introduction  | Nouveautes du site  | Contact  | © 2007-2013 Thtre Classique|

Dbut
1.11.21.31.42.1
2.22.32.42.52.6
2.72.82.93.13.2
3.33.43.53.63.7
3.84.14.24.34.4
4.54.65.15.25.3
5.45.55.65.75.8
Fin du texte