JASON, ou LA TOISON D'OR

OPÉRA

M. DC. LXXXXIV.

par M. Jean-Baptiste ROUSSEAU

Représentée pour la première fois par les comédiens français le 6 janvier 1696. Musique de Colasse.

Version du texte du 16/06/2014 à 19:32:12.

PERSONNAGES DU PROLOGUE

PAN.

SUITE DE PAN.

CHOEURS DE BERGERS.

LA PAIX.

SUITE DE LA PAIX.

PERSONNAGES DE LA TRAGÉDIE

AETE, roi de Colchos.

MÉDÉE, célèbre enchanteresse, fille d'Aëte.

JASON, chef des Argonautes.

ORPHÉE, l'un des Argonautes, confident de Jason.

HYPSIPILE, reine de Lemnos.

CHOEUR DE COMBATTANTS qu'on ne voit point.

SUITE DU ROI.

SUITE DE MÉDÉE.

VÉNUS.

NEPTUNE.

SUITE DE NEPTUNE.

TROUPE DE DÉMONS.

L'AMOUR.

SUITE DE L'AMOUR.

LA SIBYLLE.

SUITE DE LA SIBYLLE.

CHOEUR et TROUPE D'ARGONAUTES.

TROUPE DE COMBATTANTS, sortis de la terre.

PROLOGUE

Le théâtre représente une campagne coupée par le fleuve de la Seine.

PAN.

Un doux repos suspend les troubles de la guerre

Dans nos tranquilles champs les jeux vont revenir;

Et Mars, las d'alarmer la terre

Leur permet de se réunir.

5   Vous, qui du Dieu des bois révérez la puissance,

Et vous, peuples heureux qui vivez sur ces bords,

Par vos chants de réjouissance

Faites éclater vos transports.

Chantez la valeur et la gloire

10   Du héros qui vous rend heureux

Et qu'une éternelle mémoire

Consacre dans vos coeurs ses bienfaits généreux

CHOEUR.

Chantons la valeur et la gloire

Du héros qui nous rend heureux,

15   Et qu'une éternelle mémoire

Consacre dans nos coeurs ses bienfaits généreux.

PAN.

Quel bruit harmonieux ici se fait entendre? a

Quelle douce clarté se répand dans les airs?

Ces nuages brillants ces aimables concerts

20   M'annoncent que la paix en ces lieux va se rendre.

Déesse des plaisirs, douce et charmante Paix,

Quel destin fortuné vous rend à nos souhaits?

Un roi que le ciel a fait naître,

Pour partager tes soins et )e pou voir des Dieux,

25   Fixe mon séjour en ces lieux;

C'est lui qui sur ces bords m'ordonne de paraître

La guerre contre moi ligue tous les mortels:

Leur perfide coeur m'abandonne

Pour suivre la fière Bellone,

30   Et leur main sacrilège a brisé mes autels

Mais contre leur rage funeste,

Ce héros m'offre un sûr appui;

Et son empire est aujourd'hui

Le seul asile qui me reste.

PAN.

35   Vainqueur de cent peuples jaloux,

Il ne porte chez eux le flambeau de la guerre,

Que pour forcer leur injuste courroux

D'accepter le repos qu'il veut rendre à la terre.

LA PAIX.

C'est en vain qu'à ses ennemis

40   Son coeur se montre favorable

Leur orgueil, mille fois soumis,

Renaît du malheur qui l'accable.

PAN.

Quel est de cet orgueil le déplorable fruit

De leurs derniers efforts tout l'effet se réduit

45   À pouvoir immoler leurs peuples en alarmes

À toutes les horreurs de Mars ;

Et contre leurs propres remparts

Tourner la fureur de leurs armes.

LA PAIX.

Laissons-les s'égarer dans leurs vagues projets,

50   Et goûtons les douceurs d'un repos plein d'attraits.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Préparons des fêtes nouvelles:

Rappelons en ces lieux l'amour et les plaisirs;

Et par des chansons immortelles

Signalons le bonheur qui s'offre à nos desirs.

Le choeur répète ces quatre derniers vers; la suite de la Paix et celle de Pan forment une entrée, au milieu de laquelle deuxbergers chantent séparément les deux couplets qui suivent.

PREMIER BERGER.

55   Tôt ou tard l'amour nous engage.

C'est un juste tribut qu'on doit à ce vainqueur;

Quand la raison nous dit que nous avons un coeur,

L'amour nous en apprend l'usage.

SECOND BERGER.

En vain, pour fuir l'amour, un coeur veut se contraindre :

60   C'est un feu qu'on ne peut calmer;

Et tout ce qu'on fait pour l'éteindre,

Ne sert souvent qu'à l'allumer..

LA PAIX.

Retraçons aujourd'hui la célèbre entreprise

Qui conduisit Jason sur les bords de Colchos

65   Et montrons ce que peut la vertu d'un héros,

Lorsque le ciel la favorise.

CHOEUR.

Charmants plaisirs jeux pleins d'appas,

Venez, rassemblez-vous dans ces heureux climats.

ACTE I

Le théâtre représente un camp.

SCÈNE PREMIÈRE.
Jason, Orphée.

ORPHÉE.

C'est trop garder un timide silence

70   Nos Grecs, si longtemps abusés,

Ne souffrent plus qu'avec impatience

Cet indigne repos où vous les réduisez.

De la riche Toison ils cherchent la conquête;

Colchos garde en ses murs ce dépôt précieux

75   Le ciel nous y conduit : leur troupe est toute prête ;

Et vous seul retardez ce dessein glorieux.

JASON.

Au milieu des horreurs d'une guerre effroyable,

Dois-je accabler encore un roi trop déplorable,

Qui nous a comblés de bienfaits ?

80   Le Scythe sur ces bords a porté t'épouvante

D'un combat furieux nous voyons les apprêts.

Ce prince espère en nous remplissons son attente ;

Combattons pour ses intérêts,

Et que de notre zèle une preuve éclatante

85   Puisse autoriser nos projets.

ORPHÉE.

Pour nous engager à vous croire,

Cessez de prendre un vain détour

Le voile pompeux de la gloire

Sert souvent à cacher l'amour.

90   Aux rives de Lemnos une reine charmante

A long-temps arrêté vos pas;

Et lorsqu'un sort heureux répond à notre attente,

La beauté de Médée amuse votre bras.

Ah quand la gloire nous appelle

95   Est-il temps de languir dans une amour nouvelle?

N'en suspendrez-vous point le cours trop odieux ?a

Tant d'illustres guerriers n'ont-ils quitté la Grèce,

Que pour venir être en ces lieux

Les témoins de votre faiblesse ?

JASON.

100   Hélas

ORPHÉE.

Vous soupirez?

JASON.

  Tu connais mes malheurs

Vainement je voudrais te cacher mes douleurs.

Hypsipyle m'aimait mon coeur brûlait pour elle

Les jours les plus heureux n'étaient faits que pour nous.

Fatal devoir, gloire cruelle,

105   Que je serais heureux sans vous !

Il fallut la quitter, cette reine si belle.

La perte d'un bonheur que je trouvais si doux,

Porte à mon coeur les plus sensibles coups

Plus mon sort eut d'attraits, plus ma peine est mortelle.

110   Trop cruel souvenir d'un bonheur qui n'est plus,

N'offrez plus à mon coeur votre douceur passée

Éloignez-vous, fuyez de ma triste pensée ;

Pourquoi m'entretenir des biens que j'ai perdus ?

Je guérirais des maux dont j'ai l'âme blessée,

115   Si de mes esprits prévenus

Votre image était effacée :

Trop cruel souvenir d'un bonheur qui n'est plus,

N'offrez plus à mon coeur votre douceur passée.

ORPHÉE.

Tandis qu'en cette cour vous prodiguez vos voeux,

120   Croirai-je qu'Hypsipyle occupe encor votre âme?

JASON.

Écoute le secret de ma nouvelle flamme,

Et plains mon destin rigoureux ;

En perdant la Toison, le roi perd sa puissance.

Pour prévenir les coups du sort,

125   Médée a de son art employé l'assistance.

Que peut contre elle un inutile effort ?

Et quelle valeur indomptable

De ses enchantements pourrait forcer le cours ?

Pour vaincre son art redoutable

130   L'Amour, le seul .Amour m'offre ici son secours.

Cependant conçois-tu l'excès de ma tristesse ?

À de feintes ardeurs j'immole ma tendresse

Malgré moi je trahis un objet plein d'appas.

Ah ! C'est une rigueur extrême

135   D'être réduit à quitter ce qu'on aime

Pour s'attacher à ce qu'on n'aime pas !

ORPHÉE.

Je vois paraître la princesse.

JASON.

Cours rassembler nos Grecs ; je te suis, laisse-nous.

SCÈNE II.
Jason, Médée.

JASON.

Princesse, où vous exposez-vous ?

140   Ah ! Fuyez un séjour d'horreur et de tristesse.

MÉDÉE.

Je ne viens point, par un indigne effroi

Arrêter en ces lieux l'ardeur qui vous anime ;

Partez, volez, courez servir le Roi :

Aux héros tels que vous, c'est un soin légitime.

145   Plus votre coeur est magnanime,

Et plus il est digne de moi.

JASON.

Ne puis-je obéir à ma gloire

Qu'en quittant l'objet que je sers ?

Tous les honneurs de la victoire

150   Pourront-ils me payer des douceurs que je perds ?

MÉDÉE.

Vous m'aimez, votre ardeur, m'est chère

Je frémis des périls où vous allez courir

Mais le devoir l'ordonne, il lui faut obéir,

Et l'amour doit se taire.

155   Adieu, Jason, évitez-moi

Je sens redoubler mes alarmes ;

Fuyez de dangereuses larmes ;

Je crains pour vous le trouble où je me vois.

JASON et MÉDÉE.

Ah ! Quelle peine extrême

160   De quitter ce qu'on aime !

Que mon sort serait doux,

S'il ne fallait jamais me séparer de vous.

SCÈNE III.
Médée, Combattants derrière le théâtre.

COMBATTANTS.

Courons, courons où l'honneur nous appelle,

Remplissons tout de sang et de terreur ;

165   Que le trépas, le carnage et l'horreur

Nous ouvrent les chemins d'une gloire immortelle.

MÉDÉE.

Que de cris furieux

Se font entendre dans ces lieux !

COMBATTANTS.

Que notre ardeur se renouvelle,

170   Sous nos funestes traits, tombez, audacieux.

MÉDÉE.

Ô dieux ! Ô justes Dieux !

Quelle rage cruelle !

COMBATTANTS.

Que notre ardeur se renouvelle

Sous nos funestes traits, tombez, audacieux !

MÉDÉE.

175   Quelle horreur ! Quelle triste image !

Mon coeur se sent glacer d'effroi.

Peut-être en cet instant mon amant ou le Roi...

Ô ciel détourne un si cruel présage !

C'est à toi seul que j'ai recours,

180   Mon art de leurs destins ne peut changer le cours,

Je mets mon seul espoir en ta bonté suprême,

Conserve-moi tout ce que j'aime ;

Juste ciel ! Prends soin de leurs jours,

J'implore ton secours.

185   Mais tout redouble ici mon désespoir extrême.

COMBATTANTS.

Périssez tous, périssez tous,

Cédez à l'effort de nos coups.

SCÈNE IV.
Médée, Le Roi.

LE ROI.

Le calme va bientôt succéder à l'orage ;

Nous triomphons, ma fille, et le Scythe est soumis.

190   Jason poursuit encore un reste d'ennemis,

Qui ne saurait longtemps occuper son courage :

Vous allez revoir ce vainqueur,

Moins satisfait de sa victoire

Que sensible à la gloire

195   D'avoir su toucher votre coeur.

SCÈNE V.
Le Roi, Médée, Jason, Suite de Roi, suite de Médée.

JASON, au Roi.

Vos ennemis, livrés au destin de la guerre,

De leur perfide sang ont fait rougir la terre.

Leur roi seul échappé de ce désordre affreux,

Traînait de ses soldats les débris malheureux

200   Nos Grecs n'ont songé qu'à le suivre ;

Je l'ai joint dans ce bois et sa mort vous délivre

D'un ennemi si dangereux.

LE ROI.

Après ce grand exploit,. est-il en ma puissance

De payer vos rares bienfaits ?

205   Prescrivez en la récompense;

Et quel que soit le prix qu'exigent vos souhaits,

Soyez sûr des effets de ma reconnaissance.

Et vous, peuples, chantez l'invincible héros

Qui vous assure un plein repos.

LE ROI et MÉDÉE.

210   Pour célébrer sa gloire,

Réunissons nos voix

La paix et la victoire

Sont les fruits glorieux de ses fameux exploits.

CHOEUR.

Pour célébrer sa gloire,

215   Réunissons nos voix

La paix et la victoire

Sont les fruits glorieux de ses fameux exploits.

MÉDÉE et JASON.

Il est temps de bannir les larmes,

Jouissons d'un sort plein de charmes.

220   Le ciel rend nos voeux satisfaits :

Tout cède à l'effort de nos armes.

Après de mortelles alarmes,

Qu'il est doux de s'aimer en paix !

UNE DES SUIVANTES DE MÉDÉE.

Les Dieux ont pour nous

225   Fait éclater leur puissance,

Nos voisins jaloux

Sont soumis sans résistance ;

De leur courroux

Ne craignons plus les atteintes ;

230   Un sort plus doux

Finit le cours de nos plaintes ;

Que de plaisirs

Vont s'offrir à nos désirs !

CHOEUR.

La paix va régner sur la terre :

235   Vivons heureux, profitons des beaux jours :

Les funestes cris de la guerre

Vont faire place aux doux chants des amours.

ACTE II

Le théâtre représente le port de la capitale de la Colchide.

SCÈNE PREMIÈRE.

JASON, seul.

Laisse-moi respirer, malheureuse contrainte,

Funeste effet d'une odieuse feinte,

240   Triste remords qui vient me déchirer,

Laisse-moi respirer.

Quelle honte, grands Dieux ! Ah ! Quel supplice extrême !

Je feins de haïr ce que j'aime,

Et d'adorer ce que je hais.

245   Je trahis Hypsipyle, et Médée, et moi-même :

Quelle honte, grands Dieux ! Ah ! Quel supplice extrême !

Mais quoi ? Ce riche don que je m'étais promis,

Sans ce secours ne peut m'être permis

Tout m'annonce une mort affreuse.

250   Que dis-je ? Ah ! Bannissons une terreur honteuse,

Ce prix serait trop acheté,

S'il fallait l'obtenir par une indignité.

Ma feinte à la Princesse a trop fait d'injustice

N'abusons plus de sa crédulité.

255   Je vais, par un aveu dépouillé d'artifice,

Faire éclater la vérité.

Mais quels concerts se font entendre ?

Quelle Divinité dans ces lieux va descendre ?

SCÈNE II.
Jason, Vénus sur son char.

VÉNUS.

Vénus s'intéresse à ton sort,

260   Garde-toi d'écouter le dangereux transport

Où ton coeur s'abandonne.

L'Amour veut par tes soins être victorieux,

Tu dois suivre ce qu'il ordonne,

La vertu des mortels est d'obéir aux Dieux.

JASON.

265   C'en est trop, déesse charmante,

Je vais, sans balancer, répondre à votre attente.

SCÈNE III.
Jason, Le Roi, Médée;

LE ROI.

Prince il faut m'acquitter de ce que je vous dois.

La princesse vous a su plaire,

De mon trône, affermi par vos fameux exploits

270   Recevez le juste salaire :

Je veux que l'hymen en ce jour

Soit le prix de votre victoire ;

Joignez aux honneurs de la gloire

Les douceurs de l'amour.

JASON.

275   Quel prix d'une flamme si belle ?

Que mon destin a de douceur !

Après un tel bienfait, m'est-il permis, Seigneur,

De me flatter d'une grâce nouvelle ?

Nos Grecs ont partagé mes soins et mes travaux:

280   Ils doivent partager votre reconnaissance ;

Daignez encore à ces héros

Accorder une récompense.

LE ROI.

Parlez, et quelque bien qui flatte ici leurs yeux,

Ils seront satisfaits j'en atteste les Dieux.

JASON.

285   Tant que le ciel pour eux répandra sa lumière,

Rien ne peut les toucher que la riche toison.

LE ROI.

Dieux que me dites-vous ?

MÉDÉE, à part.

Ah ! Perfide Jason !

JASON.

Daignez à leur valeur guerrière

Ouvrir cette noble carrière.

MÉDÉE, à part.

290   Juste ciel, quelle trahison !

LE ROI.

Quoi, prince, ignorez-vous que la Toison ravie

Met en péril et mon sceptre et ma vie ;

En voulez-vous précipiter la fin ?

Et pourquoi vous charger des ordres du destin ?

JASON.

295   Le Dieu du jour vous donna la naissance,

Un grand peuple est soumis à votre obéissance ;

Vos ennemis gémissent dans vos fers,

Tout comble ici votre bonheur extrême :

Vous n'avez plus à craindre un funeste revers,

300   Votre sort désormais dépendra de vous-même.

Pour nous, qu'un fier tyran tient ses lois soumis,

Tel est le malheur qui nous presse,

Qu'une honteuse mort nous attend dans la Grèce

Si de notre retour la Toison n'est le prix.

LE ROI.

305   Mais savez-vous qu'un projet si coupable

Rend votre perte inévitable ?

Quelle fureur vous porte à chercher le trépas ?

JASON.

La mort ne nous étonne pas.

Plus le péril est redoutable,

310   Et plus la victoire a d'appas.

LE ROI.

J'ai juré de vous satisfaire

Je ne saurais m'en dégager

Puisqu'un avis sincère

Ne saurait vous changer,

315   Allez exécuter un dessein téméraire

Les Dieux prendront le soin de me venger.

SCÈNE IV.
Jason, Médée.

JASON.

Dans quel mortel chagrin un tel discours me laisse ?

Que je sens un cruel tourment ?

Vous me fuyez, chère princesse

320   Quoi ! M'abandonnez-vous en cet accablement ?

MÉDÉE.

Je fuis un traître, un infidèle,

Qui n'a que trop mérité mon courroux.

JASON.

Plaignez plutôt ma fortune cruelle,

Du plus ardent amour mon coeur ressent les coups,

325   Mais je ne puis trahir la gloire qui m'appelle.

Si je dois vivre pour vous.

Je dois vivre aussi pour elle.

MÉDÉE.

Contre un Roi généreux, qui par mille bienfaits

S'empresse à combler tes souhaits,

330   Former un dessein perfide,

Traître, sont-ce là les effets

De la gloire qui te guide ?

JASON.

Exilés du climat qui nous donna le jour,

Un serment solennel engage notre gloire

335   À méditer notre retour

Par cette éclatante victoire.

MÉDÉE.

Malheureux ! J'ai pitié de ta témérité,

Tu cours à ta perte certaine.

Apprends en quelle extrémité

340   Ton funeste dessein t'entraîne.

Deux taureaux indomptés sont les premiers remparts

Qui défendent le champ de Mars.

La flamme qui se mêle à leur brûlante haleine

Forme autour d'eux un affreux tourbillon ;

345   Il faut forcer leur fureur inhumaine

À tracer sur la plaine un pénible sillon.

Aussitôt du sein de la terre,

Tes yeux verront de toutes parts

Sortir des escadrons épars,

350   Qui se rassembleront pour te livrer la guerre.

Ce n'est pas tout encore : un dragon furieux

Fait dans ce lieu terrible une garde constante ;

Jamais le doux sommeil n'approcha de ses yeux :

Rien ne saurait tromper sa fureur vigilante.

355   La mort, la plus cruelle mort

Sera le prix de ton audace.

JASON.

Non, non. je ne crains point le coup qui me menace,

Mon courage et les Dieux sont garants de mon sort.

MÉDÉE.

C'en est donc fait, volage !    [1]

360   Puisque mes soins sont superflus,

Va, cours ; je ne te retiens plus ;

Achève d'accomplir un projet qui m'outrage ;

Mais après les périls dont je t'ai peint l'horreur

Redoute encor Médée et sa fureur.

SCÈNE V.

JASON, seul.

365   Vaine fureur, impuissante colère !

Non, non, ce n'est pas toi qui causes mes tourments ;

Je souffre beaucoup plus de l'indigne mystère

Qui cache ici mes sentiments :

Vaine fureur, impuissante colère,

370   Non, non, ce n'est pas toi qui causes mes tourments ;

Quelle pompe éclatante

S'approche de ces bords !

D'où naissent ces nouveaux accords ;

À mes regards surpris quel objet se présente 1

375   C'est Hypsipyle, ô Ciel ! en croirai-je mes yeux ;

Quel sort l'a conduite en ces lieux ?

Mon âme confuse éperdue,

Soutiendra-t-elle encor sa vue ?

Elle vient, je la vois, Dieux qui l'avez permis,

380   Sont-ce là les secours que vous m'aviez promis ?

SCÈNE VI.

HYPSIPYLE,, sortant d'un char traîné par quatre dauphins, sur lequel Neptume l'a fait conduire en Colchide.

Enfin je vous revois et mon âme interdite...

Que vois-je ? Et quelle est ma douleur ?

Quoi ! Jason me voit et m'évite !

Un noir pressentiment s'empare de mon c?ur ;

385   Ô Neptune ! En ces lieux ne m'auriez-vous conduite

Que pour voir de plus près son crime et mon malheur ?

Soupçons mal éclaircis, jalouse inquiétude,

Ah que vous déchirez mon coeur !

Que ne prouvez-vous mieux sa noire ingratitude,

390   Sans tenir mon âme en langueur!

Soupçons mal éclaircis, jalouse inquiétude,

Ah ! Que vous déchirez mon coeur ?

Si des maux de l'amour l'absence est le plus rude,

J'en ai soutenu la rigueur;

395   Mais le mal que je souffre en cette incertitude

De tout mon courage est vainqueur :

Soupçons mal éclaircis, jalouse inquiétude,

Ah ! Que vous déchirez mon c?ur !

SCÈNE VII.
Hypsipyle, Neptune.

NEPTUNE.

N'accuse plus ton héros d'inconstance.

400   Son coeur t'aime toujours avec sincérité,

Sur les rapports trompeurs d'une vaine apparence,

Ne doute plus de sa fidélité.

Divinités qui régnez sur les ondes,

Néréides, Tritons, Dieux soumis à mes lois,

405   Quittez vos retraites profondes,

Venez remplir ces lieux du bruit de votre voix ;

Et vous, peuples de ce rivage,

Par vos jeux et par vos concerts

Rendez à cette reine un éclatant hommage ;

410   Jamais Vénus, sortant du sein des mers

Ne fit voir à vos yeux un plus riche assemblage

De grâces et d'attraits divers.

SCÈNE VIII.
Hypsipyle, Troupe de Tritons et de Néréides.

CHOEUR.

Par nos jeux et par nos concerts

Rendons à cette reine un éclatant hommage ;

415   Jamais Vénus, sortant du sein des mers,

Ne fit voir à nos yeux un plus riche assemblage

De grâces et d'attraits divers.

UNE NÉRÉIDE.

Toujours l'Empire des mers

N'est pas sujet au naufrage,

420   Toujours les vents et l'orage

N'éclatent pas dans les airs :

Mais dans l'amoureux empire

Incessamment on soupire.

CHOEUR.

Chantons une reine si belle,

425   Célébrons ses attraits charmants.

Signalons par nos chants

L'ardeur de notre zèle.

Que le Dieu des amants,

Qui dans ces lieux l'appelle,

430   Forme toujours pour elle

Les plus heureux moments.

HYPSIPYLE.

Vos jeux ont des charmes pour moi :

Mais mon devoir m'engage à voir le Roi,

Et mon amour près de Jason m'appelle ;

435   Laissez-moi quitter ce séjour,

Les plaisirs les plus doux loin d'un amant fidèle,

Sont autant de moments dérobés à l'amour.

ACTE III

Le théâtre représente le palais d'Aëtès.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉDÉE, seule.

Fatal courroux, haine mortelle,

Venez me secourir contre un amour rebelle.

440   Par un mépris plein de froideur

J'avais cru me guérir de ma honteuse flamme ;

Mais le jaloux transport qui règne dans mon âme

Me fait connaître mon erreur.

Fatal courroux, haine mortelle,

445   Venez me secourir contre un amour rebelle.

La reine de Lemnos a paru dans ces lieux,

Qu'y vient-elle chercher ? Quel soin secret l'appelle ?

Mon perfide a senti le pouvoir de ses yeux ;

Qu'ils ont d'attraits ! Dieux, qu'elle est belle!

450   Que je sens redoubler contre elle

Mes transports furieux !

Je la vois qui s'avance ;

Pénétrons le secret de leur intelligence !

SCÈNE II.
Médée, Hypsipyle.

MÉDÉE.

À vos charmes puissants, que ne devrons-nous pas !

455   Que cette heureuse cour en reçoit davantage !    [2]

Ils vont de nos tristes climats

Bannir ce qu'ils ont de sauvage :

Sans vous, sans vos divins appas,

L'amour n'aurait jamais embelli ce rivage.

HYPSIPYLE.

460   Tout respire en ces lieux l'innocence et la paix,

Tout m'y paraît doux et tranquille ;

Mais, hélas ! Il n'est point d'asile

Pour les coeurs que l'amour a blessés de ses traits

Dans cette illustre cour je vois chacun me rendre

465   Tout ce qu'en mes États j'aurais osé prétendre ;

Jason seul à mes yeux prend soin de se cacher.

MÉDÉE.

Jason se voit comblé d'une gloire immortelle,

Il ne lui restait plus que d'être amant fidèle,

Au soin de ses amours rien ne peut l'arracher.

HYPSIPYLE.

470   Quoi dans ces lieux Jason serait sensible !

MÉDÉE.

Votre coeur en semble étonné ?

HYPSIPYLE.

Je croyais qu'à la gloire un héros destiné,

Aux plaisirs de l'amour était inaccessible.

MÉDÉE.

Le plaisir peut avoir son tour

475   Après une illustre victoire,

Un héros se doit à l'amour

Quand il est quitte avec la Gloire.

HYPSIPYLE.

De mes empressements, Ciel ! Quel triste succès !

Pour lui seul en ces lieux ma tendresse m'appelle,

480   Et je vois l'infidèle

Soupirer pour d'autres attraits.

Avant qu'un amant nous engage,

Ne peut-on s'assurer de sa fidélité ?

Faut-il, pour connaître un volage

485   Qu'il en coûte à la liberté ?

MÉDÉE.

Ne vous piquez point de constance,

Oubliez un perfide amant.

Le mépris et l'indifférence

Doivent punir le changement.

HYPSIPYLE.

490   Non, non ; mon faible coeur n'est plus en ma puissance

D'une trop vive ardeur se sent animer ;

Contre un ingrat qui nous offense,

En vain d'un fier courroux nous voulons nous armer.

Jamais l'amour n'a tant de violence,

495   Que lorsqu'on veut ne plus aimer.

Je ne puis étouffer une flamme fatale.

Mais je sens en mon âme un secret mouvement

Qui tourne contre ma rivale,

La haine que je dois à ce perfide amant.

MÉDÉE, à part.

500   C'en est trop. Je me livre au conseil de ma rage.

Sortons. Je ne veux pas en savoir davantage.

SCÈNE III.

HYPSIPYLE, seule.

De quoi me servez-vous contre un ingrat que j'aime,

Faible raison, inutile secours ?

Puis-je écouter, hélas ! Vos superbes discours,

505   Quand mon coeur révolté s'arme contre moi-même?

Faible raison, inutile secours,

De quoi me servez-vous contre un ingrat que j'aime ?

SCÈNE IV.
Hypsipyle, Jason, Orphée.

JASON.

Le voici, cet ingrat que vous devez haïr,

Il se livre à votre colère

510   À vos justes transports vous devez obéir.

Je suis trop criminel d'avoir pu vous déplaire.

HYPSIPYLE.

Cruel, vous savez trop que mon faible courroux

Ne saurait vaincre ma tendresse

Et vous venez ici jouir de la faiblesse

515   Que vous savez que j'ai pour vous.

JASON.

De la plus tendre ardeur mon âme est possédée,

Je n'adore que vos beaux yeux :

Mais le prix éclatant qui m'attire en ces lieux, >

Dépend du pouvoir de Médée

520   Et si j'ai feint pour elle une coupable ardeur,

C'est un crime des Dieux, et non pas de mon coeur.

HYPSIPYLE.

Ciel que me faites-vous entendre ?

Médée est ma rivale ? Et dans ce triste jour

C'est elle à qui je viens d'apprendre

525   Mon désespoir et mon amour.

Infortunée, hélas! Je n'ai plus d'espérance,

Mes maux ne sont plus incertains.

Médée, il est trop vrai, cause votre inconstance:

Son art, sa beauté, sa puissance,

530   Tout m'assure à la fois du malheur que je crains.

JASON.

Ah ! Perdez des soupçons si vains.

Médée aux éléments peut déclarer la guerre,

Son art confond les Cieux, l'Enfer, l'Onde et la Terre;

Il soumet la nature, et transporte à son choix,

535   Les rochers, les monts et les bois ;

Mais contre l'aimable Hypsipyle

Dans le coeur de Jason sa force est inutile.

HYPSIPYLE.

Hélas ! Je n'ose l'espérer.

JASON.

Bannissez d'injustes alarmes.

HYPSIPYLE.

540   Que je crains Médée et ses charmes !

JASON.

Mon amour doit vous rassurer.

HYPSIPYLE.

Que vos discours ont de puissance !

C'en est fait, et mon c?ur se rend à vos serments :

Heureuse d'avoir pu juger par mes tourments

545   De mon amour et de votre constance.

JASON, HYPSIPYLE, ORPHÉE.

Ne nous plaignons point des rigueurs

Où le tendre amour nous expose,

Souvent les plus vives douleurs

Sont le fruit des maux qu'il nous cause.

SCÈNE V.
Jason, Hypsipyle, Orphée, Médée.

MÉDÉE.

550   Quel objet frappe ici mes yeux ?

Que vois-je ma rivale et Jason dans ces lieux ?

Ah ! C'est trop différer une juste vengeance ;

Éclatez, il est temps, mes jalouses fureurs.

Perfides, apprenez à craindre ma puissance.

555   Que ce palais se change en un séjour d'horreurs.

Démons, monstres affreux, joignez-vous à ma rage,

Quittez le ténébreux rivage,

Venez, accourez, vengez-moi

D'une indigne rivale et d'un amant sans foi.

Elle sort. Le palais devient un lieu effroyable. Plusieurs démons et plusieurs monstres se présentent pour servir la colère de Médée.

JASON, HYPSIPYLE, ORPHÉE.

560   Ah ! Que d'objets épouvantables !

Ô Dieux ! Soyez-nous secourables.

JASON.

Divin Orphée, à qui les Dieux

Ont. prodigué des sons la science charmante,

Par les accents mélodieux

565   De sa lyre savante

Suspends la rage menaçante

De tant de monstres furieux

On entend une douce symphonie. Orphée chante, et la fureur des montres s'assoupit.

ORPHÉE.

Fille du Ciel, ô divine Harmonie,

Répands ici ta douceur infinie.

570   Tu peux calmer

La fureur et la rage,

Tu sais charmer

Le coeur le plus sauvage.

De tes douceurs

575   Quel coeur peut se défendre ?

Tes sons flatteurs

Forcent tout à se rendre.

Fille du Ciel, ô divine Harmonie,

Répands ici ta douceur infinie.

580   Monstres terribles,

Calmez vos sens,

Soyez sensibles

À mes accents.

Fille du Ciel, ô divine Harmonie,

585   Répands ici ta douceur infinie.

HYPSIPYLE.

Quel est d'un si grand art l'effet prodigieux ?

JASON.

Des enfers déchaînés il calme la colère.

HYPSIPYLE, JASON, ORPHÉE.

Mais quelle main puissante et salutaire

Pourra nous arracher à l'horreur de ces lieux?

SCÈNE VI.
Jason, Hypsipyle, Orphée, L'Aamour sur un nuage.

L'AMOUR.

590   L'amour vient terminer votre peine cruelle,

Tendres amants, soyez heureux.

Disparaissez, monstres affreux;

Rentrez dans la nuit éternelle.

Venez, charmants plaisirs, changer ces tristes lieux,

595   En des jardins délicieux.

Amants, conservez l'espérance

Tôt ou tard un heureux moment

Est la récompense

De votre tourment.

600   Quand après de longues chaînes

L'amour comble vos désirs,

Le souvenir de vos peines

Doit redoubler vos plaisirs.

Marquez, aimables jeux, votre réjouissance,

605   Que tout ressente ici l'amour et sa puissance.

SCÈNE VII.
Jason, Hypsipyle, Orphée, Troupe de Plaisirs.

CHOEUR.

Les Plaisirs et les Jeux sont ici de retour.    [3]

Que de coeurs aujourd'hui vont se rendre à l'amour !

UN PLAISIR.

Le chagrin épouvante

Un Dieu si charmant ;

610   Mais une âme contente

S'enflamme aisément :

Les Ris, les Plaisirs, les beaux jours,

Font naître les amours.

UN AUTRE PLAISIR.

Quel destin peut avoir plus de charmes ?

615   Tous nos jours vont couler sans alarmes.

L'Amour nous fait sentir les plus doux de ses traits,

Il réserve pour nous les biens les plus parfaits.

CHOEUR.

Qu'a nos jeux chacun s'intéresse,

Redoublons nos chants d'allégresse,

620   Célébrons jamais les charmantes douceurs

Que les feux de l'Amour font naître dans les coeurs.

Les Plaisirs et les Jeux sont ici de retour,

Que de coeurs aujourd'hui vont se rendre à l'Amour !

SCÈNE VIII.

MÉDÉE, seule.

De quel étonnement je sens saisir mon coeur !

625   Où suis-je ? Où sont ces lieux élevés par ma rage ?

Quand je lève le bras pour venger mon outrage,

Quelle invisible main enchaîne ma fureur ?

Que tardons-nous ? Allons, renouvelons mes charmes ;

Remplissons ce séjour de nouvelles alarmes.

630   Enfers, écoutez-moi. Tout est sourd à ma voix.

Démons, obéissez. Tout méprise mes lois.

N'ayons plus d'espoir qu'en ma rage,

C'est l'unique recours des coeurs désespérés ;

Une rivale qu'on outrage

635   Porte des coups plus assurés.

Que les Démons, l'Enfer et les Dieux conjurés.

Hâtons-nous... Mais, ô Dieux ! Quelle pitié soudaine

S'oppose à mes transports jaloux ?

Vains efforts d'une juste haine,

640   Contre l'Amour, hélas ! De quoi nous servez-vous ?

Cependant ma crainte redouble,

L'antre de la Sibylle est voisin de ces lieux.

Allons lui confier mon trouble ;

Qu'elle éclaircisse enfin un mystère odieux.

ACTE IV

Le théâtre représente l'antre de la Sibylle, à l'entrée duquel paraît un arbre consacré à Apollon, et plus loin un temple dédié à cette divinité.

SCÈNE PREMIÈRE.
Troupe de suivante de la Sibylle.

CHOEUR.

645   Loin d'ici, mortels indiscrets,

Éloignez-vous de notre asile,

Ne troublez pas l'heureuse paix

Qui règne en ce séjour tranquille.

UNE DES SUIVANTES DE LA SIBYLLE.

La Sibylle séjourne en ces lieux souterrains,

650   Elle y dicte aux mortels les ordres souverains,

Des arbitres de la Nature,

Le livre des Destins est ouvert à ses yeux,

Et son savoir mystérieux

Du profond avenir perce la nuit obscure.

CHOEUR.

655   Loin d'ici, mortels indiscrets,

Éloignez-vous de notre asile,

Ne troublez pas l'heureuse paix

Qui règne en ce séjour tranquille.

DEUX DES SUIVANTES DE LA SIBYLLE, ET LE CHOEUR.

Nous goûtons un sort plein d'attraits,

660   Nous vivons en paix

Dans ce lieu tranquille ;

Nous goûtons un sort plein d'attraits,

Nous vivons en paix,

Nos biens sont parfaits.

665   La charmante félicité

N'a jamais quitté

Cet heureux asile,

Les chagrins qui suivent l'amour

N'osent troubler ce beau séjour ;

670   Nous goûtons un sort plein d'attraits,

Nous vivons en paix

Dans ce lieu tranquille,

Nous goûtons un sort plein d'attraits,

Nous vivons en paix,

675   Nos biens sont parfaits.

Gardons-nous de livrer nos coeurs

Aux appas trompeurs

D'un bonheur fragile,

Les plaisirs dont on est flatté

680   Peuvent-ils payer notre liberté.

Nous goûtons un sort plein d'attraits, etc

CHOEUR.

Quelle mortelle audacieuse

Ose porter ici ses regards curieux,

Et par sa présence odieuse

685   Troubler le repos de ces lieux ?

SCÈNE II.
Troupe, etc.
Médée, Le Sibylle.

MÉDÉE.

Clamez une crainte inutile.

Je ne viens point troubler vos plaisirs innocents,

Je viens consulter la Sibylle,

Puisse-t-elle adoucir les maux que je ressens.

Le Choeur s'éloigne, et Médée continue en s'adressant à la Sibylle.

690   Toi qui dans ce lieu solitaire,

Des profanes humains fuis l'importunité,

Des secrets d'Apollon sainte dépositaire,

Toi, pour qui l'avenir est sans obscurité,

Daigne de mon destin dévoiler le mystère,

695   Et fais-en à mes yeux briller la vérité.

Jason me cause une peine mortelle.

Ma raison et mes yeux me l'ont peint infidèle

Mais mon amour dément mes yeux et ma raison.

Éclaircis cette incertitude,

700   Je souffre plus de mon inquiétude,

Que je ne souffrirais de voir sa trahison.

LA SIBYLLE.

Cesse de vouloir me contraindre,

Ne cherche plus à t'assurer

Des malheurs que ton coeur peut craindre,

705   C'est toujours un bien d'espérer,

Et les maux ne sont point à plaindre,

Tant que l'on peut les ignorer.

MÉDÉE.

Non rien ne peut changer le dessein qui m'appelle,

Si Jason me trahit, je mourrai de douleur,

710   Mais une prompte mort me sera moins cruelle

Que le jaloux soupçon qui dévore mon coeur.

LA SIBYLLE.

Vers ces antres inhabitables

Vois s'élever aux cieux cet arbre révéré,

C'est sur son feuillage sacré

715   Que j'écris du destin les lois irrévocables ;

Mais du sage Apollon les ordres éternels

Défendent aux coeurs criminels

De jouir de cet avantage.

Si par quelque noirceur ton coeur est profané,

720   Tu verras dans les airs disperser ce feuillage,

De la fureur des vents jouet infortuné.

MÉDÉE.

Approchons-nous. Ô ciel ! Mon espérance est vaine.

J'entends déjà gronder les fougueux Aquilons.    [4]

Quels affreux sifflements ! Quels épais tourbillons !

725   Tout l'empire d'Éole en ces lieux se déchaîne.    [5]

Les vents sortent de l'antre, et dissipent les feuilles de l'arbre.

MÉDÉE.

Prêtresse d'Apollon, daigne employer ta voix

Pour m'expliquer du ciel les redoutables lois.

LA SIBYLLE.

Je vais répondre à ton attente,

Mes sens sont agités d'une sainte fureur.

730   Le fatal avenir à mes yeux se présente.

Dieux ! Quel spectacle plein d'horreur! 1

Tu meurs, ô déplorable amante!

Tu t'immoles toi-même à ta vaine terreur ;

Et ta rivale triomphante

735   Jouit en paix de ton erreur.

Mais quel forfait épouvantable

Va cimenter son bonheur odieux ?

Tremble, malheureuse coupable,

Crains le juste courroux des Dieux.

SCÈNE III.

MÉDÉE, seule.

740   Quelle énigme fatale ! Est-il un sort plus rude ?

Ô funeste embarras ! Oracles superflus !

Chaque moment fait naître à mon esprit confus,

Un abîme d'incertitude.

Suivons mes premiers sentiments,

745   Il faut qu'Hypsipyle périsse

Allons, par mes discours et par mon artifice ;

Faire servir ses feux à mes ressentiments.

ACTE V

Le théâtre représente un bois sur le devant, et le champ de Mars dans l'enfoncement.

SCÈNE PREMIÈRE.

HYPSIPYLE, seule.

Ah ! Que je sens d'inquiétude

Ne pourrai-je sortir du trouble où je me vois ?

750   Mon amant va combattre en cette solitude,

Tout y redouble mon effroi ;

Ah ? Que je sens d'inquiétude !

La mort, dans ces funestes lieux,

Sous mille horribles traits se présente à mes yeux.

755   Dieux ? S'il faut que Jason périsse,

Épargnez-moi l'horreur de le voir expirer ;

Si sa mort doit nous séparer.

Que mon trépas nous réunisse.

SCÈNE II.
Hypsipyle, Médée.

MÉDÉE.

C'est trop persécuter votre innocente ardeur

760   J'ouvre les yeux enfin, et vois mon injustice.

Oubliez, s'il se peut, un aveugle caprice

Qui n'a servi qu'à tourmenter mon coeur.

Jason m'avait fait une offense,

Contre lui, contre vous, mon dépit s'est armé :

765   Il est mort. Son trépas a rempli ma vengeance.

Les destins l'ont puni, mon courroux est calmé.

HYPSIPYLE.

Qu'entends-je, malheureuse !

MÉDÉE.

Hé quoi pouviez-vous croire

Que son orgueil ambitieux

770   Le pourrait emporter sur Médée et les Dieux ?

Séduit par les appas d'un fol espoir de gloire,

Il a voulu braver la mort ;

Voyez le sang couler étendu sur ce bord.

Elle fait paraître l'image de Jason étendu mort.

HYPSIPYLE.

Dieux ! Quelle sanglante victime !

775   Ciel ! Ô ciel quelle cruauté

MÉDÉE.

Votre douleur est légitime,

Il vous aimait avec fidélité.

HYPSIPYLE.

C'en est donc fait je perds tout l'espoir qui me reste,

Dieux cruels, Dieux jaloux, vous êtes satisfaits !

780   Ô pressentiment trop funeste !

Tu m'avais annoncé la perte que je fais.

Mais je puis m'affranchir d'un si cruel supplice,

Et ce fer va finir ma vie et mes douleurs.

Reçois ce sanglant sacrifice,

785   Chère ombre, cher amant c'est pour toi que je meurs.

Elle se tue.

SCÈNE III.

MÉDÉE, seule.

Meurs, objet odieux, satisfais mon envie.

Le coup précipité qui t'arrache à la vie

Ne fait qu'épargner à mon bras

Le soin d'achever ton trépas.

790   C'en est fait ; mon amour n'a plus rien qui le gêne,

Suivons-en désormais les tendres mouvements ;

Déjà, par mes enchantements,

J'ai calmé la rage inhumaine.

Des farouches taureaux qui défendent ces lieux

795   Achevons et rendons Jason victorieux,

Que ce rare bienfait dans mes noeuds le ramène :

Que dis-je ? Malheureuse et quel est mon espoir ?

Ciel ! Puis-je ainsi trahir la loi de mon devoir ?

Dans le fond de mon coeur je l'entends qui murmure ?

800   Qu'un reste de vertu nous coûte de remords !

Cessez, cruels combats, inutiles efforts,

C'est trop renouveler le tourment que j'endure.

Les droits de l'amour sont plus forts

Que tous les droits de la nature.

SCÈNE IV.
Médée, Le Roi.

LE ROI.

805   Savez-vous la rigueur des destins en courroux?

Les Grecs sont triomphants.

MÉDÉE.

Seigneur, que dites-vous?

LE ROI.

Déjà les fiers taureaux, qui de cette carrière

Défendaient l'affreuse barrière,

Ont succombé sous l'effort de leurs coups.

810   Après un si grand avantage

Que ne pourra point leur courage ?

Ah ! S'il faut que le sort soit propice à leurs voeux,

Que deviendrai-je, hélas ! Monarque malheureux?

MÉDÉE.

Par ce noir et fatal présage

815   Pourquoi troubler votre repos?

Si dans l'empire de Colchos

Du pouvoir souverain la Toison est le gage ;

Le trône de Scythie, acquis par vos exploits,

N'est point sujet à ces injustes lois.

820   Mais de vos ennemis je préviendrai l'audace.

Ils paraissent bientôt la terre va s'ouvrir;

Mille soldats armés à leurs yeux vont s'offrir.

Ne vous exposez point au coup qui les menace.

Allez, et bannissant un inutile effroi,

825   De nos destins communs reposez-vous sur moi.

SCÈNE V.
Jason, Orphée, et les Argonautes, Troupe de combattants sortis de la Terre.

Les Argonautes se préparent au combat, et il sort de la terre des soldats tout armés qui fondent sur eux.

JASON et ORPHÉE.

Cherchons dans les combats

Une illustre mémoire.

Le chemin du trépas

Est celui de la gloire.

JASON.

830   Invincibles guerriers, venez, suivez mes pas.

Hâtons-nous d'achever cette grande victoire.

CHOEUR.

Cherchons dans les combats

Une illustre mémoire,

Le chemin du trépas

835   Est celui de la gloire.

SCÈNE VI.
Jason, Médée, Les Aargonautes, troupe de combattants sortis de la terre.

MÉDÉE, en l'air, et tenant la Toison.

Arrêtez, c'est à moi de finir cette guerre,

De vos combats sanglants voici l'illustre prix ;

Rentrez, fiers enfants de la terre,

Dans le gouffre profond d'où vous êtes sortis.

Les combattants sont engloutis dans la terre.

JASON.

840   De votre colère fatale

Venez-vous contre moi renouveler les traits ?

MÉDÉE.

Cesse d'en redouter les funestes effets,

Elle meurt avec ma rivale ;

Son trépas comble mes souhaits

845   Et te punit assez des maux que tu m'as faits.

JASON.

Juste ciel !

MÉDÉE.

De mon coeur je ne suis plus maîtresse:

La nature cède à l'amour.

Je t'offre la Toison, et, je vais dans la Grèce,

Par ce gage éclatant racheter ton retour.

Elle s'envole.

JASON.

850   Ne crois pas m'échapper, cruelle

Il faut que de ta mort ce gage soit le prix,

Et que mon bras plongé dans ton sang infidèle,

Apaise les funestes cris

De celui qu'a versé ta rage criminelle.

Jason se trouble, et croit être descendu aux Enfers.

855   Mais quel trouble soudain s'empare de mes sens ?

Mes yeux sont obscurcis par d'affreuses ténèbres,

Où suis-je ? Quels objets funèbres !

Ô ciel ! Quels lugubres accents !

Quelle ombre !... Ah ! Charmante princesse,

860   Je vous revois ? Dieux, quel bonheur !

ORPHÉE.

Jason, connaissez votre erreur,

Embarquons-nous, venez, le temps nous presse.

JASON.

Ciel ! Quel nuage épais la dérobe à mes yeux ?

Peuples cruels de ces royaumes sombres,

865   Impitoyables ombres,

Pourquoi m'arrachez-vous un bien si précieux ?

ORPHÉE.

Étouffez une vaine flamme

Partons, éloignons-nous de ces funestes bords.

JASON.

Un calme heureux succède à mes transports,

870   La raison revient dans mon âme ;

Je reconnais enfin ce barbare séjour,

Ces lieux où j'ai perdu l'objet de mon amour.

Ne tardons plus, cédons à la fureur extrême

Que m'inspire un juste transport,

875   Partons et que bientôt ma mort

Succède à la douceur de venger ce que j'aime.

 


Notes

[1] On lit « ce n'est donc fît » dans l'édition originale

[2] v. 455, Davantage et graphié « d'avantage » dans l'édition originale.

[3] Les Ris, Plaisirs et les Jeux sont ici des personnages allégoriques.

[4] Aquilon : vent.

[5] Éole : dieu des vents.

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Nb Répliques par scène

Nb Vers par scène