DOM JAPHET D'ARMÉNIE

COMÉDIE

M DC LIII. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

par SCARRON

À PARIS, Chez Augustin Courbé, Imprimeur et Libraire de Monseigneur le Duc d'Orléans, dans la petite salle du Palais, à la Palme.

Représenté pour la première fois au public en 1652 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Version du texte du 30/03/2013 à 21:23:38.

ACTEURS

DOM JAPHET D'ARMÉNIE, fou de l'Empereur Charles-Quint.

FOUCARAL, laquais de Dom Japhet.

DOM ALFONCE ENRIQUEZ, ou ROC ZURDUCACI, Cavalier, amoureux de Léonore.

MARC ANTOINE, ou PASCHAL ZAPATA, valet de Dom Alfonce.

LE COMMANDEUR de Consuegre.

LÉONORE, nièce du Commandeur.

MARINE, sa servante.

ELVIRE, Soeur de Dom Alfonce.

DOM ALVARE, amoureux d'Elvire.

RODRIGUE, Gentilhomme du Commandeur.

LE BAILLI d'Orgas.

JEAN VINCENT, Laboureur d'Orgas.

PEDRO, Harangueur.

UN COURIER.

TORRIBIO PONCIL, Gredin.

LLORENTE RIBEROS, Gredin.

La Scène est dans Orgas, jusqu'au troisième Acte, qu'elle passe dans Consuegre.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Dom Alfonce, Marc Antoine.

MARC ANTOINE.

La résolution est tout à fait étrange.

DOM ALFONCE.

Si Marc Antoine m'aime, il faut bien qu'il s'y range.

MARC ANTOINE.

Moi ? Je n'approuve point ce bas attachement,

Et n'attends rien de bon de ce déguisement :

5   Encor si vous vouliez seulement me permettre

D'envoyer à Madrid le moindre mot de Lettre,

Votre mère serait moins en peine de vous :

Elle croit que son fils de sa nièce l'époux,

A trouvé dans Séville, en Dom Sanche son frère,

10   Un oncle, un bienfaiteur, et comme un nouveau père ;

Et que riche seigneur de seigneur indigent,

Vous avez de son frère et la fille et l'argent :

Cependant dans Orgas un malheureux village,

Emporté des désirs d'un homme de votre âge,

15   Sans songer qu'à Séville un grand bien vous attend,

Vous suivez en aveugle un bel oeil qui vous prend :

La villageoise est belle, et jeune, je l'avoue,

Dom Alfonse en passant peut la coucher en joue,    [1]

Et s'il la peut blesser, bon ; c'est autant de pris :

20   Mais être avec fureur de son amour épris,

Et pour elle oublier son devoir, sa naissance,

C'est en quoi je vous dois manquer de complaisance ;

Et connaissez-vous bien ce Révérend Seigneur,

À qui vous vous voulez donner pour serviteur ?

DOM ALFONCE.

25   C'est un homme bien riche à ce que j'entends dire,

MARC ANTOINE.

Et de qui le métier n'est que de faire rire.

DOM ALFONCE.

Tant mieux.

MARC ANTOINE.

Mais il est fou de plus.

DOM ALFONCE.

Encore mieux ;

J'aurai mon passe-temps d'un fou facétieux.

MARC ANTOINE.

Je m'en vais vous en dire et l'histoire et la vie.

30   Il se fait appeler Dom Japhet d'Arménie,

Venu de Père en fils du puîné de Noé,

Voilà le Maître à qui vous vous êtes loué :

Alors que Charles-Quint passa par son village,

On mena devant lui ce sage Personnage,

35   Il le trouva plaisant : il lui donna du bien ;

Lui fit suivre la Cour, et presque en moins de rien

Le Drôle a si bien fait par son humeur plaisante,

Qu'il possède aujourd'hui cinq mil écus de rente :

César ayant quitté l'Espagne, il a voulu

40   Paraître en son village, où faisant l'absolu,

(Car il est glorieux) son bien et sa marotte,

Ont si mal réussi chez le Compatriote ;

Que couru des enfants, des autres maltraité,

Et de fréquents affronts tous les jours irrité,

45   Comme dans son pays on n'est jamais Prophète,

Il en est à la fin délogé sans trompette ;

Et s'est depuis huit jours retiré dans Orgas,

Où l'on l'a bien reçu ne le connaissant pas ;

En peu de mots, voilà quel est le personnage.

DOM ALFONCE.

50   Tout ce que tu dis là me donne du courage.

MARC ANTOINE.

Je l'aperçois venir, et le Bailli du Bourg,

Qui le croit, sot qu'il est, un des Grands de la Cour.

DOM ALFONCE.

Éloignons-nous.

SCÈNE II.
Dom Japhet, le Bailli, Foucaral.

DOM JAPHET.

Bailli, votre fortune est grande,

Puisque vous m'avez plu.

LE BAILLI.

Le bon Dieu vous le rende.

DOM JAPHET.

55   Peut-être ignorez-vous encore qui je suis,

Je veux vous l'expliquer autant que je le puis :

Car la chose n'est pas fort aisée à comprendre,

Du bon Père Noé j'ai l'honneur de descendre ;

Noé qui sur les eaux fit flotter sa maison,

60   Quand tout le genre humain but plus que de raison :

Vous voyez qu'il n'est rien de plus net que ma race,

Et qu'un cristal auprès paraîtrait plein de crasse ;

C'est de son second fils que je suis dérivé ;

Son sang de père en fils jusqu'à moi conservé,

65   Me rend en ce bas Monde à moi seul comparable :

L'Empereur Charles-Quint, ce Héros redoutable,

Mon Cousin au deux mille huitantième degré,

Trouvant avec raison mon esprit à son gré,

M'a promené longtemps par les villes d'Espagne,

70   Et depuis m'a prié de quitter la campagne ;

Parce que deux soleils en un lieu trop étroit,

Rendraient trop excessifs le contraire du froid :

La façon de parler est obscure au village,

Entendez-vous Bailli mon sublime langage ?

LE BAILLI.

75   Monsieur, je n'entends pas la langue de la Cour.

DOM JAPHET.

Vous ne m'entendez pas ? Je vous aime autant sourd ;

Car assez rarement mon discours s'humanise.

Mais pour vous aujourd'hui je démétaphorise    [2]

(Démétaphoriser, c'est parler bassement)

80   Si mon discours pour vous n'est que de l'Allemand,

Vous aurez avec moi disette de loquelle,    [3]

L'Empereur donc de qui je suis le parallèle :    [4]

M'entendez-vous Bailli ?

LE BAILLI.

Nenni.

DOM JAPHET.

Le parangon ?    [5]

LE BAILLI.

Encore moins.

DOM JAPHET.

Comment ? Altérer mon jargon,

85   Ce serait déroger à ma noblesse antique ;

Tâchons pourtant d'user de quelque terme oblique

Pour nous accommoder à cet homme des champs :

Charles-Quint donc mon cher parent en peu de temps,

M'ayant mis à son aise en prince de Cocaigne,    [6]

90   Et tout à fait exclus des Hôpitaux d'Espagne ;

(Car Bailli dussiez-vous cent fois en enrager,

J'ai six mille ducats tous les ans à manger.)

Le Cacique Uriquis, et sa fille Azatèque,

L'un et l'autre natif de Chicuchiquizèque

95   Étant venus en Cour pour se dépayser,

L'Empereur mon Cousin me força d'épouser

Cette jeune indienne un peu courte et camarde,

Mais pourtant agréable en son humeur hagarde :

À mes noces, le grand César rien n'oublia,

100   Et fit le bon parent, même il trépudia :    [7]

Entendez-vous le mot trépudier, Compère ?

LE BAILLI.

Non par ma foi Monsieur.

DOM JAPHET.

C'est danser en vulgaire :

Enfin en équipage à ma grandeur égal,

Mon train moitié sur mule et moitié sur cheval,

105   Dans mon pays natal je menai ma famille,

C'est-à-dire Uriquis, et ma femme sa fille :

Arrivé dans mon bourg qu'on nomme Almodobar,

Mon beau-père Uriquis y devint gras à lard,

Et prit goût à nos vins, ma compagne de couche

110   Fut comme son papa fort sujette à sa bouche ;

Enfin elle mourut d'un excès de melon,

Et son Père Uriquis d'un ulcère au talon :

De ce beau-père éteint, de cette femme éteinte,

Il ne me resta pas la moindre plume peinte,

115   Le moindre Guenuchon, le moindre perroquet,    [8]

Tout leur bien du Pérou n'étant que du caquet.    [9]

Les gens d'Almodobar à leur dam me déplurent,

Vous pouvez bien penser que punis ils en furent,

Et bientôt ; car prenant ma résolution,

120   J'ai choisi dans Orgas mon habitation,

Où je vais faire un train digne de mon mérite :

Bailli, cherchez-moi donc des serviteurs d'élite,

Nobles, bien faits, adroits, sobres, et parlant peu.

LE BAILLI.

Je vous en ai trouvé déjà six.

DOM JAPHET.

C'est bien peu.

FOUCARAL.

125   C'est plus qu'il ne nous faut.

DOM JAPHET.

  Il me faudra six pages,

Sans les Valets de pied qui recevront des gages.

LE BAILLI.

On vous trouvera tout.

DOM JAPHET.

Comment est votre nom ?

LE BAILLI.

Je m'appelle Alonzo : Gil, Blas, Pedro, Ramon.

DOM JAPHET.

Tant de noms de baptême ?

LE BAILLI.

Autant.

DOM JAPHET.

Mon cher compère,

130   On vous soupçonnera d'avoir eu plus d'un père.

LE BAILLI.

Vous ferai-je venir vos valets.

DOM JAPHET.

Promptement ;

Foucaral ce Bailly me plaît extrêmement.

LE BAILLI.

Je vous amène ici la fleur de la Contrée.

DOM JAPHET.

Qu'ils me fassent savant de leurs noms dès l'entrée.

SCÈNE III.
Torribio Poncil, Llorente Riberos, Dom Roc Zurducaci, ou Alphonse Enriquez, Pascal Zapatero, ou Marc Antoine, DomJaphet, le Bailli, Foucaral, Torribio Poncil, Pascal Zapatero, Llorente Riberos, Dom Roc Zurducaci.

Les quatre Valets, dont il y en aura deux fort mal vêtus, diront tous à la fois leurs noms d'un ton de voix fort éloigné de celui de Japhet.

DOM JAPHET.

135   Comment ? Tous à la fois,

Parlez séparément, et modérez vos voix.

Toi, parle et dis ton nom, jeune homme au nez de Cabre.

TORRIBO PONCIL.

Torribio Poncil.

DOM JAPHET.

Ton pays ?

TORRIBO PONCIL.

La Calabre.

DOM JAPHET.

Maudit pays: et toi ?

LLORENTE RIBEROS.

Llorente Riberos.

DOM JAPHET.

140   Ton pays ?

LLORENTE RIBEROS.

Portugal.

DOM JAPHET.

De quel lieu ?

LLORENTE RIBEROS.

  De Miros.

MARC ANTOINE.

Pascal Zapatero.

DOM JAPHET.

Ton pays ?

MARC ANTOINE.

Allobroge.

DOM JAPHET.

Attends une autre fois qu'un Maître t'interroge ;

Et ton pays natal, quel est-il ?

DOM ALFONCE.

Annecy.

DOM JAPHET.

Haye aux autres : et toi ?    [10]

DOM ALFONCE.

Dom Roc Zurducaci.

DOM JAPHET.

145   Biscain ?    [11]

DOM ALFONCE.

  Non Monsieur, je suis de la Galice.

DOM JAPHET.

Tu parais grand fripon.

DOM ALFONCE.

Fort à votre service.

DOM JAPHET.

Torribio Poncil est un nom apostat,    [12]

Changeant Poncil en Ponce a mon majordomat,

Il pourra parvenir : mais avant toute chose

150   Il faut au nom de Ponce ajouter Dom, pour cause :

Llorente Riberos aura nom Ribera,

Pascal Zapatero, Dom Pascal Zapata.

Ils prendront tous le Dom, comme le majordome,

Et seront dans deux ans des plus Grands du Royaume :

155   Quant au Galicien Dom Roc Zurducaci,

Je lui donne congé de s'appeler ainsi ;    [13]

Aurait-il bien l'esprit d'être mon Secrétaire ?

DOM ALFONCE.

Jeune comme je suis, Monsieur je sais tout faire,

Je rase, je blanchis, je couds, je sais saigner,

160   Je sais noircir le poil, le couper, le peigner,

Je travaille en parfums, je sais la médecine ;

J'entends bien les procès, et fais bien la cuisine ;    [14]

Je suis grand spadassin, excellent écuyer,

Fort entendu chasseur, et parfait jardinier ;

165   J'écris Français, Gothique, Italien, Tudesque ;

J'écris en héroïque aussi bien qu'en burlesque ;

Je fais des impromptus, rondeaux et bouts rimés ;

Bref, je suis bel esprit, et des plus renommés,    [15]

Regardez si je suis digne d'être des vôtres.

DOM JAPHET.

170   Et plus que digne. Holà, je casse tous les autres ;

Car lui seul me suffit avec mon Foucaral.

DOM ALFONCE.

Monsieur, je ne vais point sans mon ami Pascal.

DOM JAPHET.

Qu'il soit mis sur l'État. Pourquoi cette soutane ?

Êtes-vous Insacris ? Id est antiprofane :

175   Êtes-vous Médecin. Êtes-vous Avocat ?

DOM ALFONCE.

Monsieur, je suis pourvu d'un bon Canonicat.    [16]

DOM JAPHET.

De Rome j'obtiendrai par grâce singulière,

Que vous puissiez aller vêtu d'autre manière ;

Le Pape mon cousin ne m'en peut refuser,

180   Quittez donc la Soutane, ou l'achevez d'user,

Zurducaci !

DOM ALFONCE.

Seigneur.

DOM JAPHET.

N'étant que secrétaire,

Le Dom à votre nom n'est pas fort nécessaire.

DOM ALFONCE.

Je le retrancherai.

DOM JAPHET.

Zurducaci !

DOM ALFONCE.

Seigneur.

DOM JAPHET.

Dom Pascal Zapata sera mon contrôleur.

185   Et vous Zurducaci vous choisirez mes pages.

DOM ALFONCE.

C'est à moi trop d'honneur.

DOM JAPHET.

Choisissez-les bien sages.

FOUCARAL.

Et bien galleux aussi.

DOM JAPHET.

Faquin de Foucaral,

Épargnez le prochain sans en dire du mal.

Depuis deux ou trois jours j'ai la tête pesante,

190   Je m'en vais exercer ma vertu caminante    [17]

Dans les lieux d'alentour. Que l'on m'attende ici ;

Foucaral !

FOUCARAL.

On y va.

Japhet et Foucaral s'en vont.

MARC ANTOINE.

Nous voilà Dieu merci

Enrôlés dans le train de Japhet d'Arménie,

Ou plutôt nous voilà gradués en folie ;

195   Madame votre mère.

DOM ALFONCE.

  Ha ! Ne me dis plus rien,

Tu pourrais faire mieux, et je le sais fort bien :

Et pour toi tu feras sagement de te taire,

Ou retourne à Madrid, ou bien me laisse faire :

Mais j'aperçois venir celle qui m'a charmé,

200   Vis-tu jamais un corps par le Ciel mieux formé

Et si je te disais, qu'un Esprit admirable

Anime ce beau Corps te serais-je croyable ?

MARC ANTOINE.

Non par ma foi Monsieur.

DOM ALFONCE.

Éloignons-nous un peu.

MARC ANTOINE.

À la voir seulement vous étiez tout en feu.

SCÈNE IV.
Léonore, Marine.

LÉONORE.

205   Je ne le puis celer, je l'aime.

MARINE.

  À la bonne heure,

Puisqu'il vous aime aussi voulez-vous tout à l'heure

Que j'aille lui parler ?

LÉONORE.

Ha ! Tu ne sais pas tout.

MARINE.

Est-ce que l'Adonis se tient sur le bon bout ?    [18]

Je ne le pense pas ; car il en a dans l'aile,    [19]

210   Et se plaint tous les jours de votre humeur cruelle :

Pourquoi donc tant pleurer ? Quelque autre de ce Bourg

A-t-elle eu le pouvoir de gagner son amour ?

Vous êtes belle et riche, et quoique villageoise,

Vous pouvez aspirer à devenir Bourgeoise ;

215   S'il était grand Seigneur comme il n'est qu'Écolier ?

LÉONORE.

Si tel que tu le vois il était Cavalier.

MARINE.

Est-ce lui qui le dit, il ne l'en faut pas croire,

Un Inconnu peut bien nous forger une histoire.

LÉONORE.

Tu n'en douteras plus quand je t'aurai conté

220   Par quel moyen je sais quelle est sa qualité :

Te souvient-il du jour que du prochain village,

Le Peuple dans Orgas vint en Pèlerinage ?

Te souvient-il aussi de ces deux Courtisans

Qui se vinrent mêler parmi nos Paysans,

225   Dont l'un était fort jeune, et de fort bonne mine ?

MARINE.

Il m'en souvient fort bien, et que sur la poitrine

Il portait la Croix rouge, et même qu'il vous prit

Par deux fois à danser ; son compagnon me fit

Mille discours en l'air ; le fils du vieux Ramire

230   En fut jaloux de vous, et nous en fit bien rire ;

Pourquoi m'en faites-vous aujourd'hui souvenir ?

Je ne vois pas encor où vous voulez venir.

LÉONORE.

Quoi, tu ne le vois pas ? As-tu des yeux Marine ?

MARINE.

J'en ai : mais je ne suis sorcière ni devine.

LÉONORE.

235   Je ne le suis non plus que toi mais toutefois,

J'ai mieux connu que toi que celui que tu vois

En habit d'Écolier, et dont je suis éprise,

Est le beau Courtisan qui pour moi se déguise ;

Dès le jour qu'il parut dans notre Bourg d'Orgas

240   Je le reconnus bien, et ne me trompai pas :

Mais ce n'est pas encor sur cela que j'assure

Le fondement certain de cette conjecture :

Une Lettre rompue, et qui s'adresse à lui,

De sa poche est tombée à mes yeux aujourd'hui ;

245   Soit qu'il n'en sache rien, comme cela peut-être,

Ou qu'il ait fait le coup pour se faire connaître,

Sans témoins je l'ai prise, et le mieux que j'ai pu,

Seule en ai rassemblé chaque morceau rompu ;

Non que de mon humeur je sois fort curieuse,

250   Mais je l'aime Marine, et mon âme amoureuse

Eût lors tout entrepris pour découvrir au vrai

Pour qui mon coeur faisait son premier coup d'essai :

Ma curiosité m'apprit à mon dommage,

Qu'un homme tel que lui n'est pas pour le village :

255   Je vis qu'il s'appelait Dom Alfonce Enriquez ;

Je vis de plus Marine en termes fort exprès,

Qu'il va se marier richement à Séville,

Où l'attend un parti de la même Famille ;

Sa Mère lui mandait (car c'était de sa part

260   Que la Lettre venait) que depuis son départ

On n'avait eu de lui ni Lettres ni nouvelles,

Et qu'elle s'en trouvait en des peines mortelles,

Tu peux juger par là de l'état où je suis,

À chasser mon amour je fais ce que je puis ;

265   Et tant plus à chasser cet Amour je m'efforce,

Tant plus dedans mon coeur il prend nouvelle force

Mais quelque fort qu'il soit, il cède à ma raison ;

Qui doute, qu'un jeune homme et de bonne Maison,

Puisse être épris pour moi d'un amour légitime ?

270   Je l'aime, mais non pas assez pour faire un crime ;

Et bien que je sois faible à régler mes désirs,

Je ne le veux pas être à choisir mes plaisirs :

Il est vrai que j'abhorre un homme de village,

Et ne puis deviner d'où me vient ce courage.

MARINE.

275   Vous êtes en danger d'être fille longtemps.

LÉONORE.

Il est peu de Maris qui ne soient dégoûtants.

MARINE.

Et que deviendra donc le fils du vieux Ramire ?

LÉONORE.

Qu'il meure.

MARINE.

Et l'écolier ?

LÉONORE.

Qu'il pleure et qu'il soupire,

Je pleure et je soupire aussi de mon côté.

MARINE.

280   Et s'il vous proposait avec sincérité

D'être votre Mari, feriez-vous l'insensible ?

LÉONORE.

Ha ! Ne me parle point d'une chose impossible.

MARINE.

Pourquoi non ? S'il vous aime il faut tout espérer

D'un homme qui pour vous s'amuse à soupirer,

285   Plutôt que de s'aller marier à Séville,

Où l'attend, dites-vous, je ne sais quelle fille :

Mais vous vous y prenez de mauvaise façon,

Il est tout feu pour vous, et vous êtes glaçon :

Cependant vous l'aimez, voyez quelle faiblesse ?

290   Par ma foi si j'étais de quelqu'un la Maîtresse,

Et que ce quelqu'un-là me plût autant qu'à vous,

Ce galant déguisé qui vous fait les yeux doux,

Sans me donner la gêne en sotte villageoise,

S'il me disait je t'aime, et moi vous, lui dirais-je :

295   Car quand on aime bien, pourquoi dire que non ;

Vous brûlez toute vive, et de grâce à quoi bon,

Cette rigueur forcée ? Aimez-le, s'il vous aime,

Je le dis tout de bon, je le ferais de même ;

Montrez-lui de l'amour pour augmenter le sien :

300   Promettez-lui beaucoup, ne lui permettez rien ;

Si son amour le presse, il faudra bien qu'il chante,

Ou son amour pour vous sera peu véhémente ;

S'il aime jusqu'au point de vouloir épouser,

Qu'il le fasse aussitôt : car ce n'est que ruser

305   Qu'épouser en papier ou donner sa parole.

LÉONORE.

Que je suis malheureuse, et que Marine est folle ?

SCÈNE V.
Alfonce, Léonore, Marine, Marc Antoine.

DOM ALFONCE, qui rentre sur le théâtre avec Marc Antoine.

Léonore, il est temps que j'apprenne mon sort,

Et que vous me donniez ou la vie ou la mort ;

Je vous ai déclaré que pour vous je soupire,

310   Vous ne me dites rien, quand j'ose vous le dire,

Ce silence à mon feu ne promet rien de bon,

Et quand vous m'aimeriez je puis croire que non.

Je sais que la beauté quand elle est peu commune,

Peut soumettre à ses pieds la plus haute fortune :

315   Et quand bien je serais riche et de qualité ;

Que mon Amour serait une témérité,

Je ne vous dis donc point que le bien de mon Père

Me pourrait élever au bonheur que j'espère ;

Si par là seulement on vous peut espérer.

320   Les grands Rois seulement peuvent vous adorer ;

Mon Amour veut tenir le vôtre de soi-même ;

Je crois vous dire assez, disant que je vous aime,

Et par le simple aveu de mon affection,

Que je mérite assez votre compassion ;

325   Donnez-moi donc la mort, ou bien de l'espérance.

LÉONORE.

Consultez là-dessus votre persévérance,

C'est de là seulement, je le dis tout de bon,

Que vous pourrez savoir si je vous aime, ou non :

Mais le temps seulement me la fera connaître.

DOM ALFONCE.

330   Je puis donc espérer.

LÉONORE.

  Cela pourrait bien être,

Marine allons-nous-en.

MARC ANTOINE.

La peste, qu'elle en sait ;

Hé bien de son discours êtes-vous satisfait ?

DOM ALFONCE.

Oui, car je l'aimerai tant que j'aurai de vie.

MARC ANTOINE.

Vous ne pouvez avoir une plus noble envie.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Dom Japhet, Foucaral, le Bailli, Dom Alfonce, Marc Antoine.

DOM JAPHET.

335   Foucaral ! Foucaral !

FOUCARAL.

  Monseigneur, Monseigneur.

DOM JAPHET.

Ne veux-tu pas venir ?

FOUCARAL.

Je viens.

DOM JAPHET.

Faquin d'honneur ;

Et le Bailli vient-il ?

FOUCARAL.

Il vient.

DOM JAPHET.

J'entends qu'il vienne ;

Car encor faut-il bien que quelqu'un m'entretienne

Dans ce malheureux Bourg rempli de gens grossiers,

340   Avec ce Bailli seul, je parle volontiers :

Il n'est que demi fat pour être du village :

Mais ne viendra-t-il pas ? Sait-il bien que j'enrage

Alors qu'il faut attendre ? Holà ho, Foucaral ;

Dom Roc Zurducaci ! Dom Zapata Pascal ?

345   Ou Pascal Zapata ; car il n'importe guère

Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.

Holà mes gens ! Mon train ! Ô les doubles Coquins,

Les Gredins, les Bourreaux, les traîtres, les Faquins ;

Sachent tous mes valets que ma bonté se lasse,

350   Sachent les malheureux qu'aujourd'hui je les casse ;

Je m'en vais tant crier qu'ils viendront, les marauds.

FOUCARAL.

Monsieur ne criez point, tous vos gens en un gros    [20]

Viennent auprès de vous.

DOM JAPHET.

Hé bien donc je m'apaise,

J'avais déjà les yeux ardents comme la braise :

355   Dom Pascal Zapata, Dom Roc Zurducaci

Je veux être servi.

DOM ALFONCE.

Nous vous servons aussi.

DOM JAPHET.

Bailli !

LE BAILLI.

Monsieur.

DOM JAPHET.

Le bourg est-il chargé de tailles ?    [21]

Est-il noblifié de vives antiquailles ?    [22]

LE BAILLI.

Je ne vous entends point.

DOM JAPHET.

A-t-il des hobereaux ?    [23]

LE BAILLI.

360   Encore moins.

DOM JAPHET.

  J'entends de ces gentilshommeaux,

Des tireurs en volant, des tyrans de village,    [24]

Des nobles.

LE BAILLI.

Oui Monsieur.

DOM JAPHET.

Et de plus d'un étage ?

LE BAILLI.

Je ne vous entends plus.

DOM JAPHET.

Je veux dire les uns

Nobles comme le Roi, les autres fort communs ;

365   C'est-à-dire nouveaux, de Noblesse ambiguë,

Qu'on reconnaît vilains dès la première vue.

LE BAILLI.

Oui Monsieur.

DOM JAPHET.

En grand nombre ?

LE BAILLI.

Environ sept ou huit.

DOM JAPHET.

Sont-ils Chasseurs rusés, ou Chasseurs à grand bruit ?

LE BAILLI.

Oui Monsieur.

DOM JAPHET.

Des enfants en ont-ils en grand nombre ?

LE BAILLI.

370   Oui Monsieur.

DOM JAPHET.

Déjà grands ?

LE BAILLI.

Oui Monsieur.

DOM JAPHET.

  Mal encombre.    [25]

Puisse arriver à qui me répond toujours oui.

LE BAILLI.

Oui Monsieur.

DOM JAPHET.

Ha le traître ! Hé quoi tout aujourd'hui ?

Il consentira donc ?

LE BAILLI.

Oui Monsieur.

DOM JAPHET.

Ha j'enrage !

Dis-moi non, malheureux, et change de langage ?

375   Confesse seulement une fois.

LE BAILLI.

  Mais Monsieur.

Je ne vous entends point.

DOM JAPHET.

Il voit Dom Alfonce qui rit.

Vous faites le rieur

Dom Roc Zurducaci.

DOM ALFONCE.

Non Monsieur.

DOM JAPHET.

Voici l'autre

Qui me va tout nier ; Bailli, dans le Bourg vôtre

Fait-on avec trois os insulte au bien d'autrui ?

380   Le bon Bailli me va répondre encore oui.

LE BAILLI.

Ne vous entendant point, je ne sais que vous dire.

DOM JAPHET.

Je ne sais si je dois le quereller ou rire ;

Esprit bouché, dis-moi, joue-t-on dans ton Bourg ?

Aux Cartes, aux Tarots, aux Dés ?

LE BAILLI.

Oui tout le jour

385   On ne fait autre chose.

DOM JAPHET.

  Ont-ils de belles filles ?

LE BAILLI.

Oui Monsieur, pour ma part j'en ai deux fort gentilles.

DOM JAPHET.

Quel âge ?

LE BAILLI.

La plus vieille aura bientôt sept ans.

DOM JAPHET.

Fi, vous n'avez encor que de petits enfants ;

Ne s'en trouve-t-il point qui soient déjà venues ?

390   Je ne hais point cela : mais je les veux charnues.

FOUCARAL.

Mon Maître est dégoûté.

LE BAILLI.

La fille à Jean Vincent,

Le Collecteur du bourg seule en vaut plus d'un cent :

Mais la voilà qui parle à votre secrétaire.    [26]

FOUCARAL.

Le Drôle l'a fleurée.    [27]

DOM JAPHET.

En mon nom va lui faire

395   Un petit compliment, et me la fais venir,

J'ai dessein de la voir, et de l'entretenir ;

Dis-lui d'abord mon nom, Dom Japhet d'Arménie,

Mon nom seul vaut autant qu'une cérémonie.

DOM ALFONCE.

Que maudit soit le fou, son laquais vient à nous.

FOUCARAL.

400   De la part de Japhet le cacique des fous,

Je viens, plus fou que lui de servir un tel maître,    [28]

Vous dire qu'à vos yeux il voudrait bien paraître.

DOM JAPHET a suivi son laquais.

Le voilà tout paru ; par l'âme de Noé,

La Sotte a l'oeil brillant et l'air bien enjoué.    [29]

LÉONORE.

405   Quoi, vous m'appelez sotte ?

DOM JAPHET.

  Ha, petite Mignonne !

Sotte entre Courtisans, c'est-à-dire Friponne.

LÉONORE.

Friponne, encore pis.

DOM JAPHET.

Oui, tu m'as friponné ;    [30]

Mon coeur infriponnable, oeil emérillonné :    [31]

Ha ! Si le Ciel t'avait fait naître une Duchesse ;

410   S'il t'avait seulement fait naître une Comtesse,

Nous pourrions en vertu du lien conjugal,

Coucher en même lit sans qu'on en dît du mal :

Mais hélas par malheur ta naissance est trop basse,

Et l'hymen entre nous aurait mauvaise grâce ;

415   Si bien que sans rien craindre, et sans scrupuliser,

À simple concubine, il faut s'humaniser,    [32]

Si tu veux posséder un corps comme le nôtre.

LÉONORE.

Monsieur, vous me prenez sans doute pour une autre,

Si le Ciel vous a fait trop grand Seigneur pour nous,

420   Le Ciel m'a fait aussi pour un autre que vous :

Marine allons-nous-en.

DOM JAPHET.

Ha Beauté Printanière !

Veux-tu me fuir ainsi, comme une bête fière,

Tu ne t'en iras pas sans m'avoir pardonné

Le pardonnable effet d'un Amour forcené :

425   Et toi, de ce Lion, Tigresse inséparable,

N'auras-tu point pitié d'un Amant misérable ?

MARINE.

Et vous, Monsieur Japhet, de Noé descendu,

Tous ces beaux mots ne sont qu'autant de bien perdu,

Léonore n'est point Lion, ni moi Marine ;

430   Je ne suis point Tigresse, et n'en n'ai point la mine,

Je suis bonne Chrétienne, et Léonore aussi,

Allez faire blanchir votre linge noirci.

DOM JAPHET.

Tu me reproches donc ma fraise, ha mouche guêpe !

Tu ne dois point trouver à redire à mon crêpe :

435   Après avoir perdu ma fidèle moitié,

Au moins devais-je un crêpe à sa rare amitié.

Zurducaci.

DOM ALFONCE.

Seigneur.

DOM JAPHET.

Quitte cette inhumaine,

Et ne l'approche point sous peine de ma haine ;

Je veux par des mépris un peu l'humilier :

440   Mais que veut ce bonhomme avec ce cavalier ?

LE BAILLI.

Je crois que c'est à moi qu'il en veut.

SCÈNE II.
Jean Vincent, Rodrigue, Dom Japhet, Foucaral, Dom Alfonce, Marc Antoine, Léonore, Marine.

JEAN VINCENT.

À vous-même.

Monsieur, c'est le Bailli.

DOM JAPHET, à part.

Si faut-il qu'elle m'aime.

JEAN VINCENT.

Ma foi tout aujourd'hui ce Cavalier et moi

Nous vous avons cherché.

LE BAILLI.

Je suis comme le Roi ;

445   On me trouve où je suis.

DOM JAPHET.

  Il ne me quitte guère.

RODRIGUE.

Cette Lettre Monsieur vous apprendra l'affaire.

Qui m'achemine ici.

Le Bailli lit l'inscription.

Pour le Bailli d'Orgas,

Je le suis grâce à Dieu, vous ne vous trompez pas.

LETTRE.

Bailli d'Orgas, ne manquez pas, la présente reçue, de mettre entre les mains du gentilhomme que je vous envoie, une jeune fille nommé Léonore, qu'un Laboureur d'Orgas nommé Jean Vincent a nourrie dès son bas âge. Elle n'est pas sa fille comme il a fait croire à tout le monde. Elle est ma nièce, fille de Dom Pedro de Tolède ambassadeur à Rome.

Dom Fernand de Tolède, Commandeur de Consuegre.

MARINE.

Jean Vincent, est-il vrai ?

JEAN VINCENT.

N'en doutez point Marine.

DOM JAPHET.

450   Puisque la villageoise est d'illustre Origine,

Grâces à son Destin je puis sans déroger

Avec elle bientôt sous l'hymen m'engager.

Adorable Beauté qui d'une seule oeillade,

Avez d'un homme sain fait un homme malade ;

455   Puisque le Commandeur peut disposer de vous,

Jetez les yeux sur moi, vous verrez votre Époux.

DOM ALFONCE, à part.

Dieu m'en veuille garder.

FOUCARAL.

Et vous belle Marine,

Dom Foucaral peut-il en vertu de sa mine,

D'un esprit sans pareil, et d'un corps sans égal

460   Multiplier par vous le nom de Foucaral ?

MARINE.

Le nom de Foucaral ? Qui moi ? Laquais immonde ?

Assez de Foucarals sans moi sont dans le monde.

DOM JAPHET.

Vous m'aimerez bien fort ?

LÉONORE.

Plus qu'on ne peut penser.

FOUCARAL, à Marine.

Ton bel oeil m'a blessé.

MARINE.

Va te faire penser.    [33]

LE BAILLI.

465   Mais notre ami Vincent, où l'aviez-vous trouvée ?

JEAN VINCENT.

Je vous dirai comment la chose est arrivée.

À la Cour de Madrid, où m'avait appelé

Un malheureux procès pour un cheval volé ;

Une vieille Duègne un jour dans une Église

470   Me demanda mon nom avec grande franchise.

Je lui dis que j'étais un Laboureur d'Orgas,

Appelé Jean Vincent : la Vieille parlant bas,

Trouvez-vous vers le soir, en tel lieu, me dit-elle,

C'est pour votre profit si vous êtes fidèle :

475   À ce mot de profit, jugez si je manquai

De me trouver au lieu qu'on m'avait indiqué ;

Je n'y manquai donc pas, la vieille Gouvernante

S'y trouva devant moi, plus que moi diligente ;

Elle mit dans mes mains un beau petit enfant

480   Qui n'avait pas un jour, et de plus de l'argent :

L'enfant était paré d'une chaîne massive ;

Je ne refusai rien, la Duègne craintive

M'ayant recommandé le secret, s'en alla :

L'enfant est justement la Dame que voilà,

485   Je crois par son moyen que ma fortune est faite,

Comme on me l'a promis la chose étant secrète :

Or la chaîne, Messieurs, n'était pas de laiton,

Elle était d'or ducat du poids d'un quarteron.    [34]

Ma femme.

DOM JAPHET.

Taisez-vous, il ne m'importe guère

490   Si votre chaîne était ou pesante ou légère.

Cavalier, vous direz au Seigneur Commandeur

Que le noble Japhet est fort son serviteur,

Et qu'il se réjouit que son nom soit Tolède,

Qu'en Noblesse ici bas le Roi même me cède :

495   Car je suis Dom Japhet, de Noé petit-fils,

D'Arménie est mon nom, par un ordre préfix,

Qu'avant sa mort laissa ce fameux Patriarche,

Parce qu'en Arménie un mont reçu son Arche :

Dites-lui que je puis avec lui m'allier,

500   Puisque sa nièce et moi sommes à marier ;

Qu'à cause de mon deuil il serait peu honnête

Que j'allasse chez lui si tôt troubler la Fête ;

Et que par bienséance il le faudra laisser

Quelque temps tout son saoul sa nièce caresser ;

505   Dites-lui que j'irai le trouver en personne :

Et malheur pour Orgas puisque je l'abandonne.

Partez.

RODRIGUE.

Comment partez ? Quel est donc ce Seigneur ?

LE BAILLI.

C'est le grand Dom Japhet.

MARC ANTOINE.

De la Terre l'honneur.

LE BAILLI.

Cousin de Charles-Quint.

DOM ALFONCE.

Le Mari d'Azatèque,

510   Le gendre d'Uriquis, de Chicuchiquizèque.

FOUCARAL.

Et moi Dom Foucaral.

RODRIGUE.

Ha Monseigneur ! Pardon,

Je suis tout étourdi du bruit de votre nom.

J'embrasse vos genoux.

DOM JAPHET.

Et je vous en dispense,

Sacrifice chez moi vaut moins qu'obéissance.

515   Pascal, Roc, Foucaral, et vous Bailli d'Orgas,

Suivez-moi : toutefois, non, ne me suivez pas.

Ou bien suivez-moi donc : et vous ô Beauté fière,

Votre Oncle vous va faire agir d'autre manière,

Il sait combien par moi l'on peut être ennobli,

520   Votre incivilité méritait un oubli :

Mais je pardonne tout à cause de votre âge,

La Cour vous ôtera bientôt l'air du village,

Ô que joints par hymen, nous aurons des Japhets ;

Et de corps et d'esprit également bien faits !

525   Je vous ai déjà dit, Monsieur mon Secrétaire,

De ne l'approcher point, vous n'en voulez rien faire ;

Vous me l'aviez bien dit, vous êtes factoton,    [35]

Et vous ne valez rien sous ce noir Hoqueton :    [36]

Et vous qui l'écoutez, Madame Léonore,

530   Vous ne valez pas mieux ; et vous Monsieur encore

Qui devriez à partir être plus diligent,

Homme fait comme vous ne vaut pas grand argent.

Japhet s'en va.

RODRIGUE.

Si ce brave homme-là n'est blessé par la tête,

Je le suis plus que lui, Madame êtes-vous prête ?

535   Votre Carrosse attend.

LÉONORE.

  Je suis prête à partir :

Mais Marine sans toi je n'y puis consentir ;

Me voudrais-tu quitter ?

MARINE.

Vous me devez connaître,

Je vous suivrai partout quand ce serait au Cloître.

JEAN VINCENT.

Devant que de partir il faut un peu manger.

RODRIGUE.

540   La traite est longue, il faut promptement déloger,    [37]

Un relais nous attend dans un bourg, où Madame

Pourra faire un repas.

LÉONORE.

En l'état où j'ai l'âme

Je n'en ai pas besoin.

MARINE.

Quand j'ai l'esprit content,

Je suis ainsi que vous, je ne mange pas tant.

SCÈNE III.
Dom Alfonce, Léonore, Marc Antoine, Rodrigue, Jean Vincent, Marine.

DOM ALFONCE qui était sorti avec Japhet, revient sur le Théâtre avec Marc Antoine.

545   Madame, Dom Japhet, Monseigneur et mon Maître,

Vous mande que demain vous le verrez paraître

Auprès du Commandeur ; je voudrais bien savoir

Ce qu'il peut espérer de l'honneur de vous voir ;

Avec juste raison pour lui je m'intéresse,

550   Souhaitant plus que lui de vous voir ma Maîtresse ;

Mais avec la Fortune un esprit peut changer.

LÉONORE.

La chose vaut assez la peine d'y songer ;

Dites-lui cependant qu'il aime, et qu'il espère,

Qu'il peut se montrer tel qu'il plairait à mon Père ;

555   Et s'il daigna m'aimer tout pauvre que j'étais,

Qu'un pareil sentiment peut lui donner mon choix,

Pourvu qu'il soit constant, et qu'il soit véritable.

DOM ALFONCE.

Madame il fera tout, si votre oeil favorable,

Par le moindre regard nous permet d'espérer :

560   Oui, Madame, on peut être en état d'aspirer

À quelque haut degré que le Ciel vous envoie,

Pourvu qu'un peu d'espoir ressuscite ma joie.

Léonore Alfonce se retire au bout du Théâtre avec Marc Antoine.

Adieu, nous vous verrons avec le grand Japhet.

RODRIGUE.

Cet homme pour un fou paraît bien fait :

565   Mais son galimatias donne assez à connaître

Qu'il a l'esprit malade aussi bien que son Maître.

LÉONORE.

Il parle quelquefois intelligiblement.

JEAN VINCENT.

Vous n'avez que le temps qu'il vous faut justement :

Allez tout de ce pas vous jeter en carrosse.

Ils s'en vont.

SCÈNE IV.
Marc Antoine, Dom Alfonce.

MARC ANTOINE.

570   Et nous droit à Séville achever notre noce.

DOM ALFONCE.

Nous n'en sommes pas là, Léonore n'est plus

Un reprochable objet de désirs superflus ;

À ses perfections la naissance étant jointe,

Nonobstant tes avis, je veux suivre ma pointe ;    [38]

575   Demain avec Japhet j'espère de la voir,

Et toi sois complaisant tu feras ton devoir.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Commandeur, Dom Alvare.

LE COMMANDEUR.

Vous dites donc Monsieur, que ma bonne Cousine,

Dans deux jours au plus tard en ces lieux s'achemine ?

Son fils ne devrait pas lui donner tant d'ennui :

580   Mais n'a-t-on point reçu de nouvelles de lui ?

DOM ALVARE.

Depuis deux mois entiers qu'il partit de Séville,

Personne ne l'a vu dans cette grande ville,

Chez sa Mère à Madrid il n'est point retourné,

Il peut être volé, malade, assassiné :

585   Il se fie un peu trop en son jeune courage,

Et n'a jamais été des hommes le plus sage ;

Il a l'esprit, le coeur, la taille et la beauté :

Mais on lui trouve aussi trop de témérité :

Vous auriez grand pitié de cette pauvre mère,

590   À voir de la façon qu'elle se désespère ;

Elle craint pour son fils un malheur imprévu,

Lorsqu'elle l'espérait de femme bien pourvu.

LE COMMANDEUR.

Je la consolerai de toute ma puissance,

Pour moi vous me voyez dans la réjouissance,

595   La fille de mon frère, une jeune Beauté,

À qui même on avait caché sa qualité,

Pour certaine raison que vous saurez ensuite,

A depuis peu d'Orgas été chez moi conduite ;

Elle vous plaira fort, et le bon Laboureur

600   Qui l'a si bien nourri est un homme d'honneur :

Mais que veut ce garçon en son habit bizarre ?

SCÈNE II.
Foucaral, Le Commandeur, Dom Alvare.

FOUCARAL.

Monseigneur Dom Japhet, des hommes le plus rare,

Et le plus fou qui soit d'Angleterre au Japon,

M'envoie ici savoir, si vous trouverez bon

605   Que sa digne personne, et sa fine folie,

Viennent chasser d'ici toute mélancolie.

LE COMMANDEUR.

Quel est donc ce Japhet que je ne connais point ?

DOM ALVARE.

Japhet ? C'est la folie en chausse et en pourpoint ;

L'Empereur en vertu de son extravagance,

610   En a fait en deux ans un homme d'importance,

Et d'un gueux mort de faim, un fou très opulent.

FOUCARAL.

Il s'est mis dans la tête un amour violent

Pour un Ange d'Orgas, Madame Léonore

Votre nièce, Monsieur.

DOM ALVARE.

Je le croyais encore,

615   Auprès de l'Empereur.

FOUCARAL.

  Son bon temps est passé,

Et l'Empereur enfin s'en est, dit-on, lassé :

Maintenant dans Orgas, fou qu'il est, il espère

Qu'il obtiendra de vous, et de Monsieur son père,

Madame Léonore, et je ne pense pas

620   Qu'il soit encor longtemps sans venir sur mes pas,

Tant sa présomption incessamment le presse

De venir s'étaler aux pieds de sa maîtresse,

Et de venir ici trancher du grand seigneur ;    [39]

Car c'est là sa marotte.

LE COMMANDEUR.

Il me fait trop d'honneur,

625   Ma nièce Léonore est fort à son service.

FOUCARAL.

Il ne faut pas douter qu'il ne vous divertisse,

Il est un peu plus fou qu'il n'était à la Cour,

Jugez ce qu'il doit être avec beaucoup d'amour.

LE COMMANDEUR.

Nous en régalerons notre chère Cousine.

DOM ALVARE.

630   L'absence de son fils la tue, et m'assassine,

S'il était marié, je le serais aussi

Avec sa Soeur que j'aime, et qu'elle amène ici :

Vous le savez, Monsieur, ce que j'ai fait pour elle,

Cependant depuis peu cette Mère cruelle

635   À soi-même, à sa fille, et plus encore à moi,

Diffère notre hymen, et ne dit point pourquoi ;

Et ce n'est que depuis que ce fils qu'elle adore,

N'écrivant point, la fait douter s'il vit encore,

Auprès d'elle, Monsieur, vous pouvez m'obliger.

LE COMMANDEUR.

640   Je vous entends, il faut la chose ménager,

Et bien prendre son temps.

FOUCARAL.

Avec votre licence

Je m'en vais donner ordre à notre subsistance,

Et visiter l'office.

LE COMMANDEUR.

Et quand arrive-t-il

Votre Maître Japhet ?

FOUCARAL.

Son esprit volatil ;

645   Pressé de son amour qui lui donne des ailes,

Le rangera bientôt auprès des Demoiselles.

LE COMMANDEUR.

Je veux bien recevoir ce second Dom Guichot,    [40]

Instruire tous mes gens, et leur donner le mot,

Afin que rien ne manque à la cérémonie,

650   Dont je veux achever Dom Japhet d'Arménie.    [41]

DOM ALVARE.

Il est tout achevé si jamais on le fut ;    [42]

Il a l'esprit gâté si jamais homme l'eut,

C'est un fou très complet.

Foucaral revient sur le Théâtre.

Dom Japhet le fantasque,

Jusques ici d'Orgas a trotté comme un Basque.    [43]

655   Il arrive.

LE COMMANDEUR.

  Hé mon Dieu, courez-y promptement.

Seigneur Alvare, allez l'amuser un moment,

Cependant que j'irai donner ordre à la pièce :

Et vous Rodrigue, allez faire venir ma Nièce ;

Il n'en n'est pas besoin, car elle vient à nous,

660   Ma nièce vous verrez, aujourd'hui votre Époux,

Le brave Dom Japhet des hommes le plus sage.

LÉONORE.

Je ne mérite pas un si grand Personnage.

LE COMMANDEUR.

Je m'en vais donner ordre à le bien recevoir,

Et vous de votre part faites votre devoir

665   À lui faire un accueil digne de son mérite.

SCÈNE III.
Marine, Léonore.

MARINE.

Dieu sait si l'Écolier sera de la visite.

LÉONORE.

J'en ai grand peur Marine, et d'un autre côté

Du désir de le voir mon esprit est tenté ;

Je n'avais contre moi que ma basse naissance,

670   Et je crains aujourd'hui d'un Père la puissance,

Qui sans avoir égard au choix que j'aurai fait,

Peut-être a fait déjà sur moi quelque projet,

Et m'aura destiné quelque Mari funeste

Qui n'aura que du bien, et n'aura pas le reste :

675   Je suis digne d'Alfonce, il est digne de moi ;

Mais quand on a son Père on ne peut rien de soi,

Et j'aurais bien l'aimer et m'en voir adorée,

Qu'un tel bien sans mon Père aurait peu de durée.

MARINE.

Si vous aviez l'esprit un peu plus résolu.

LÉONORE.

680   Pourrais-je m'exempter d'un pouvoir absolu,

De qui dépend ma bonne ou mauvaise fortune ?

Mais voici de ce fou l'arrivée importune.

SCÈNE IV.
Le Commandeur, Dom Alvare, Rodrigue, Dom Japhet, Léonore, Marine, Les gens du Commandeur, Un Harangueur.

On fait du bruit derrière le Théâtre.

On tire un coup d'Arquebuse contre son oreille.

LE COMMANDEUR.

Si tous mes gens sont prêts qu'on les fasse sortir,

Aux dépens de Japhet je me veux divertir ;

685   Dom Alvare, instruisez ma nièce.

RODRIGUE.

  Place, place,

Voici le grand Japhet.

LE COMMANDEUR.

Que tout le monde fasse

Ce que j'ai commandé.

DOM JAPHET.

Pascal, Roc, Foucaral !

Dites bien que je suis venu sur un cheval,

Les traîtres n'y sont plus. Ah, Canailles, Canailles !

690   Vous m'avez donc quitté par droit de représailles,

Il faut que je vous quitte : ô gibiers de Corbeaux !

Puissiez-vous devenir chef-d'oeuvres de Bourreaux !

LE COMMANDEUR.

Puisque le grand Japhet me rend une visite,

Je me tiens très heureux.

DOM JAPHET.

Monsieur.

DOM ALVARE.

À son mérite,

695   Il n'est rien de pareil.

DOM JAPHET.

Si.

LE COMMANDEUR.

  Son nom est connu

Partout.

DOM JAPHET.

Je.

DOM ALVARE.

Par trois fois qu'il soit le bienvenu.

DOM JAPHET.

Messieurs.

DOM ALVARE.

Le Commandeur, mon Seigneur et mon Maître

Est ravi de vous voir.

DOM JAPHET.

Mais.

LE COMMANDEUR.

Pour bien reconnaître

Tant d'obligation, je ne sais pas comment

700   On peut s'en acquitter par un seul compliment.

DOM JAPHET.

Enfin.

LE COMMANDEUR.

Nous tâcherons par notre bonne chère

De vous faire oublier la Cour.

MARINE.

Et moi j'espère

Que le grand Dom Japhet m'aimera.

LÉONORE.

Quant à moi

Je lui donne mon coeur, mon amour, et ma foi.

DOM JAPHET.

705   Ha Messieurs, permettez au moins que je réponde :

Trêve de compliments, ou que Dieu vous confonde.

Pascal, Roc, Foucaral, parlons à notre tour.

LE HARANGUEUR, toussant, reniflant et se mouchant, en soutane.

Monsieur.

DOM JAPHET.

Ventre de moi, je parlerai.

LE HARANGUEUR.

La Cour

Qui vous a vu briller comme le Zodiaque,

710   Et qui fit cas de vous comme d'un Roi d'Ithaque.

DOM JAPHET.

Ô de ces grands parleurs le plus impertinent,

Parle sans te moucher.

LE HARANGUEUR, toujours reniflant, toussant.

J'ai fait incontinent :

La Cour donc, dont jadis vous fîtes les délices

De notre grand César Charles-Quint.

DOM JAPHET.

Quels supplices

715   Suis-je venu chercher.

LE HARANGUEUR.

  La Cour donc, où jadis

Chacun vous regarda comme un autre Amadis,

Alors que.

DOM JAPHET.

Concluez.

LE HARANGUEUR.

La Cour donc.

DOM JAPHET.

Que fit-elle,

La Cour, la Cour, la Cour.

LE HARANGUEUR.

La Cour donc, qu'on appelle

Le céleste séjour.

DOM JAPHET.

Quoi toujours renifler,

720   Moucher, tousser, cracher, et toujours me parler ?

Et moi je ne pourrai dire quatre paroles ?

Et de grâce, Messieurs, je donne cent pistoles,    [44]

Et qu'on m'ôte d'ici ce fâcheux renifleur,

De quoi diable sert-il à votre Commandeur.

DOM ALVARE.

725   C'est son grand Harangueur.

DOM JAPHET.

  Ô le plaisant office!

Et vous qui me parlez, quel est votre exercice ?

DOM ALVARE.

Je suis son grand Veneur.

DOM JAPHET.

Et tous ces grands fous-là.

DOM ALVARE.

Ce sont ses Officiers.

DOM JAPHET.

Le beau Train que voilà

Et votre Commandeur reçoit ainsi son monde ?

730   Et ne veut pas chez lui que personne réponde ?

DOM ALVARE.

Il vous honore fort.

DOM JAPHET.

Je m'en suis aperçu ;

Mais l'Empereur saura comment on m'a reçu,

Et si l'on traite ainsi les hommes de mérite ;

Reçoit-on bien un homme alors que l'on le quitte ;

735   Et qu'on lui met en tête un maudit Harangueur ;

Qui m'aurait à la fin fait mourir de langueur ;

J'en écrirai deux mots à l'illustre Duc Dalve,

Son Parent et le mien. Bon Dieu.

DOM ALVARE.

C'est une salve

Pour bien vous régaler.

DOM JAPHET.

Ah ma foi je suis sourd.

740   Ce grand bruit a percé ma pauvre tête à jour ;

nièce du Commandeur autrefois villageoise,

Et main tenant grand Dame, et Dame discourtoise ;

Est-ce de guet-apens, ou par cas fortuit    [45]

Que l'on m'a voulu perdre à force de grand bruit ?

745   De cent sots compliments sans y compter le vôtre,

Contre moi décochés, entassés l'un sur l'autre,

N'était-ce pas assez pour me faire enrager,

Sans qu'un chien d'Harangueur me vint aussi charger

De son hem, de sa toux, de sa reniflerie :

750   Et pourquoi sur le tout cette mousqueterie ?

À moi de l'arme à feu l'ennemi capital :

Rendez-moi donc réponse, Ange ou Démon fatal.

On fait semblant de parler, et on ne fait qu'ouvrir la bouche sans prononcer.

Parlez haut, parlez haut, sans tant mâcher à vide,

Ô que l'amour devient à mon goût insipide !

755   Je ne vous entends point, me parlez-vous ou non ?

Elle me parle, hélas, je suis sourd tout de bon !

Elle feint de parler, c'est moi qui n'entends goutte ;

Le Cousin de César est assourdi sans doute :

À mon âge Messieurs, n'est-ce pas grand pitié

760   De m'avoir rendu sourd sous ombre d'amitié ?

Parlez bien haut Messieurs, de grâce à la pareille,

Vérifions un peu ma surdité d'oreille :

Hélas on s'égosille, et je n'entends non plus

Que si l'on me voulait emprunter mes écus :

765   Maudit Amour, maudit Orgas, maudit voyage,

Maudite Léonore, et maudit son voyage :

Le Commandeur revient.

Ha Commandeur d'Enfer vous voilà de retour,

En êtes-vous bien mieux de m'avoir rendu sourd ;

Vous riez, est-ce ainsi que mon malheur vous touche ?

770   Peste soit le grand fou, comme il ouvre la bouche.

Ô le fâcheux objet alors qu'on n'entend rien,

De voir ouvrir ainsi tant de gueules de chien ;

Sur mon Dieu je voudrais aussi perdre la vue,

Afin de ne voir point cette sotte cohue,

775   J'aimerais bien mieux voir un troupeau de Sergents ;

Ô que les grands Seigneurs ont de vilaines gens !

Pascal, Roc, Foucaral, il faut plier bagage,

Me voilà revenu de mon beau mariage ;

Dieu m'a donné l'ouïe, et Dieu m'en a perclus,

780   Et que de Léonore on ne me parle plus ;

La Drôlesse me coûte et l'honneur et l'ouïe,

Et je ne l'en vois pas guère moins réjouie.

Si jamais à Coquette.

LE COMMANDEUR, parle tout de bon.

Ha tout beau Dom Japhet,

Vous guérirez bientôt.

DOM JAPHET.

J'entends bien en effet,

785   Ha, sur mon Dieu j'entends !

LÉONORE, parlant le plus haut qu'elle pouvait.

Monsieur.

DOM JAPHET.

  Tout doux, la peste.

LÉONORE, toujours haut.

Vous nous entendez bien ?

DOM JAPHET.

Je vous entends de reste,

Ne criez plus.

LE COMMANDEUR, fort haut.

Monsieur, si le bien de vous voir

A causé votre mal, j'en suis au désespoir.

DOM JAPHET.

Il n'en est pas besoin, Commandeur de mon Ame,

790   Je vous entends mon cher, grand Dieu que je réclame,

Si vous m'avez rendu la faculté d'ouïr,

Léonore peut bien encore se réjouir ;

Je ne rétracte point le don de ma franchise :

Mais qu'on reparle encor pour assurer la crise,

795   Je ne suis plus fâché.

DOM ALVARE fort haut.

  Monsieur assurément

Vous n'aurez que la peur.

DOM JAPHET.

Ha ! Parlez doucement,

Vous me rassourdissez, la peste comme il crie,

On dirait qu'il n'a fait autre chose en sa vie.

TOUS à la fois et fort haut.

Vous nous entendez bien ?

DOM JAPHET.

Bon Dieu vous criez tous,

800   J'aimerais bien autant ouïr hurler des Loups.

LE COMMANDEUR, toujours haut.

On s'est accoutumé.

DOM JAPHET.

Qu'on se désaccoutume,

Ma cervelle n'est pas dure comme une enclume.

TOUS fort haut.

Vous nous entendez donc ?

DOM JAPHET.

Et oui, je vous entends

Pour la centième fois : mais c'est malgré mes dents

805   Qu'on me donne un fauteuil, Messieurs, et tout à l'heure,

Car quand on devient sourd, on se lasse, ou je meure ;

Et si vous m'aimez bien, notre cher Commandeur,

Qu'on ne me montre plus le vilain Harangueur,

S'il ne revient encore faire ses reniflades,

810   On me verra ma foi sur lui faire à gourmades.    [46]

Ne le voilà-t-il pas ?

Le Harangueur passe au travers du théâtre.

DOM ALVARE.

Il n'a fait que passer.

DOM JAPHET.

Qu'il ne passe donc plus, ou bien c'est m'offenser ;

Pour un si grand Seigneur, vous avez ce me semble

Autant de francs gredins qu'on puisse voir ensemble.

815   Ils ont la mine tous d'être de grands Vauriens,

Et je ne voudrais pas les changer pour les miens.

LE COMMANDEUR.

C'est par trop de chaleur qu'ils ont pu vous déplaire.

DOM JAPHET.

Ou sottise, ou chaleur, ils avaient pu mieux faire :

Mais pour vous obliger j'oublierai le passé,

820   Je vous suis venu voir de mon amour pressé,

Engendré dans mon coeur par votre Léonore :

Que me répondez-vous ?

LE COMMANDEUR.

Que votre Amour l'honore.

DOM JAPHET.

Oui, mais j'en mourrai moi, si vous ne vous hâtez ;

Car je suis fort pressé de mes nécessités :

825   Nous autres esprits chauds nous pressons les affaires,

Il faut donc donner ordre aux choses nécessaires.

LE COMMANDEUR.

Ne précipitons rien.

DOM JAPHET.

Je meurs, d'homme d'honneur.

LE COMMANDEUR.

Je viens de recevoir ordre de l'Empereur,

De vous bien régaler ; de plus il amplifie

830   D'un brevet de Marquis Dom Japhet d'Arménie.

DOM JAPHET.

L'Empereur mon Cousin me donne un Marquisat ?

Bon Parent par mon chef, le présent n'est pas fat ;

Un Marquisat pourtant est chose fort commune,

La multiplicité de Marquis importune ;

835   Depuis que dans l'État on s'est emmarquisé,    [47]

On trouve à chaque pas un Marquis supposé.

LE COMMANDEUR.

Celui que l'on vous donne est nommé Rochesolles.

DOM JAPHET.

Le nom ne m'en plaît pas beaucoup.

DOM ALVARE.

Entre les pôles

Il n'en est pas un tel : son nom vient d'un Rocher,

840   D'où l'on voit chaque jour mille soles pêcher,

Dont la dîme est à vous.

DOM JAPHET.

Est-ce un port ?

FOUCARAL.

Magnifique.

DOM JAPHET.

Le Château du Marquis est-il beau ?

FOUCARAL.

Tout de brique.

DOM JAPHET.

Il durera longtemps : les habitants du lieu,

Morifiques ou chrétiens ?    [48]

FOUCARAL.

Grands serviteurs de Dieu.

DOM JAPHET.

845   Les Dames ?

FOUCARAL.

  Elles sont et courtoises et belles.

DOM JAPHET.

Douces ?

FOUCARAL.

Comme du lait.

DOM JAPHET.

Je les aime bien telles ;

Et de Couvents, combien ?

FOUCARAL.

Neuf.

DOM JAPHET.

Des paroisses ?

FOUCARAL.

Huit.

DOM JAPHET.

Y prend-t-on des manteaux ?

FOUCARAL.

Par ci par là la nuit.

DOM JAPHET.

Tant pis ; y souffre-t-on quelques filles de joie ?

FOUCARAL.

850   Selon.

DOM JAPHET.

  Et le Seigneur fait-il battre monnoie ?

FOUCARAL.

Tant qu'il veut.

DOM JAPHET.

Lieu Public pour les comédiens ?

FOUCARAL.

Fort beau.

DOM JAPHET.

J'en veux avoir souvent d'Italiens,

Je les trouve bouffons : mais toi que j'interroge,

Es-tu natif du lieu pour en faire l'éloge ?

FOUCARAL.

855   Un Maître que j'avais y fut pendu tout vif,

Pour avoir seulement coupé le nez d'un juif.

Le juge en est sévère.

DOM JAPHET.

On y fait donc justice ?

FOUCARAL.

C'est le meilleur Bourreau qui soit dans la Galice.

DOM JAPHET.

Je veux faire pourvoir dans les prochains États,

860   À la confusion de tant de Marquisats ;

Fais m'en ressouvenir : ô future Marquise,

Vous voyez que le Ciel mes desseins favorise :

Mais mon cher Commandeur, concluons vitement,

Je suis de mon amour pressé cruellement ;

865   L'humide radical dans mon coeur se dissipe,    [49]

Mon esprit s'en altère, et mon corps s'en constipe.

LE COMMANDEUR.

Tenez bien quelque temps.

DOM JAPHET.

Voire qui le pourrait,

Mon Amour me conduit à mon trépas tout droit.

LE COMMANDEUR.

Encor faudrait-il bien donner ordre aux affaires,

870   Vos Noces ne sont pas des Noces ordinaires,

Il y faut des Ballets, des combats de Taureaux.

DOM JAPHET.

Taureaux, j'en suis, je veux y jouer des couteaux,

Et donner au public sans crainte de leurs cornes

Échantillon sanglant de ma valeur sans bornes ;

875   Je veux tauricider avec mon seul laquais.    [50]

FOUCARAL.

Tauricidez tout seul.

RODRIGUE tout bas à l'oreille du Commandeur.

Madame Anne Enriquez,

Dans la Cour du Château présentement arrive

Si mal, qu'on ne croit pas dans les deux jours qu'elle vive.

LE COMMANDEUR.

Je vais la recevoir, Monsieur tout aussitôt

880   Je reviens vous trouver.

DOM JAPHET.

  Allez, il ne m'en chaut,

Pourvu que mon Soleil incessamment m'éclaire :

Mais ne la vois-je pas avec mon Secrétaire ?

Il est récidivant le Faquin, et toujours

Il prend sa blanche main avec sa patte d'Ours ;

885   Je veux faisant semblant de chanter le surprendre,

L'ayant surpris, le battre, et puis le faire pendre.

CHANSON, sur le chant de "Las qui hâtera le temps".

Beauté seringue à brasier,

Coeur d'acier

Tu m'as mis le flanc,

890   À feu et à sang :

Hélas l'amour m'a pris

Comme le chat fait la souris.

Je t'y prends, grand pendard, tu baises donc sa main,    [51]

Aujourd'hui tu mourras ou pour le moins demain !

895   Quoi, ta bouche à tabac, de ses moites moustaches,

A cette main d'ivoire ose faire des taches ?

Icare audacieux, téméraire Ixion,

Je te juge et condamne à la décollation :

Et toi, de qui je tiens la main très inquinée,    [52]

900   Je t'exclus de l'honneur d'un futur hyménée.

LÉONORE.

Si vous vouliez m'ouïr.

DOM JAPHET.

Je serais un grand sot.

DOM ALFONCE.

Monsieur.

DOM JAPHET.

Tais-toi truand, pied plat, cagou, bigot.    [53]

LÉONORE.

Monsieur assurément si vous vouliez m'entendre,

Vous connaîtrez l'erreur qui vous a pu surprendre.

DOM JAPHET.

905   Je vous entends, parlez.

LÉONORE.

  Votre homme m'ayant fait

Des Compliments pour vous, pour montrer en effet

Jusqu'à quel point mon coeur a pour vous de l'estime,

Je vous mandais par lui, sans penser faire un crime,

Que j'étais toute à vous, votre homme un peu trop prompt,

910   M'en a baisé la main, et fait rougir le front,

C'est de cette façon que c'est passé la chose.

DOM JAPHET.

Tout de bon? Mon courroux s'apaise par sa cause:

Donnez-moi cette main qu'il ne baisera plus,

Je veux la dévorer de mes baisers goulus.

915   Dom Roc, regarde-moi promener cette Belle,

Aussi digne de moi que je suis digne d'elle.

Vous m'aimerez bien fort ?

LÉONORE.

Oui, je vous le promets

Autant que je le dois.

DOM JAPHET.

Je n'en doutai jamais.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Dom Alfonce, Marc Antoine.

DOM ALFONCE.

Que cette nuit est propre à me bien affliger.

MARC ANTOINE.

920   Je ne vois pas encor votre Amour en danger.

DOM ALFONCE.

Il n'y fut donc jamais.

MARC ANTOINE.

Votre mère peut-être.

DOM ALFONCE.

Ma Mère avec son fils a toujours fait le Maître :

Mais est-elle arrivée ?

MARC ANTOINE.

Et votre soeur aussi.

DOM ALFONCE.

Hélas que mon beau temps s'est bien tôt obscurci !

925   Es-tu bien assuré que c'est elle ?

MARC ANTOINE.

  Elle-même.

DOM ALFONCE.

Et que ferai-je donc en ce malheur extrême ?

MARC ANTOINE.

Vous pourriez espérer.

DOM ALFONCE.

Je suis désespéré.

Et la Terre et les Cieux ont mon trépas juré.

MARC ANTOINE.

Pour moi j'éprouverais la bonté de ma mère.

DOM ALFONCE.

930   N'ayant pas épouser la fille de son frère,

Elle m'ayant prié de le faire instamment,

Et moi l'ayant promis si solennellement ;

Alors qu'elle verra que j'ai fait le contraire,

Que pourrai-je lui dire ? Et qu'aura-t-elle à faire ;

935   Me voudra-t-elle ouïr ? Tu connais son humeur,

Et de son esprit fier la sévère rigueur ;

Je n'y vois nul remède, il faut que je m'absente ;

Car irais-je ajouter au mal qui la tourmente,

La rage de me voir en ces lieux déguisé :

940   Au lieu d'être à Séville, à sa nièce épousé ?

Mais quitterais-je aussi la belle Léonore,

Un ange à qui je plais, un ange que j'adore,

Qui m'a donné son coeur en échange du mien :

Hélas j'ai tout à craindre, et je n'espère rien ?

MARC ANTOINE.

945   Pour moi, je lui dirais ingénument la chose.

DOM ALFONCE.

J'y suis tout résolu, tantôt pourvu qu'elle ose

Paraître en son balcon, comme elle m'a promis,

Elle saura l'état où le malheur m'a mis.

MARC ANTOINE.

Voici venir quelqu'un.

SCÈNE II.
Marine, Dom Alfonce, Marc Antoine.

MARINE, avec une bougie.

À telle heure, une fille

950   Chercher un escalier, l'ambassade est gentille ;

Il faudrait pour le moins savoir l'art de Maugis

Pour trouver ce qu'on cherche en un si grand logis.

DOM ALFONCE.

Qui va là ?

MARINE.

Haye, c'est moi.    [54]

DOM ALFONCE.

Qui vous.

MARINE.

C'est moi, qui tremble.

MARC ANTOINE.

Ou je me trompe, ou c'est Marine.

MARINE.

Il me le semble.

DOM ALFONCE.

955   Marine, que viens-tu si tard chercher ici.

MARINE.

Je vous y viens chercher.

DOM ALFONCE.

Je t'y cherchais aussi.

MARINE.

Je viens vous annoncer un sujet de tristesse,

Léonore ne peut accomplir sa promesse ;

Japhet à sa fenêtre en conversation,

960   Doit passer cette nuit par assignation ;

De l'ordre de son Oncle on ne s'est pu défendre,

Voilà ce que je viens de sa part vous apprendre.

DOM ALFONCE.

Il ne me restait plus qu'un fou me vînt priver

Du bonheur le plus grand qui pouvait m'arriver

965   Quoi, les plaisirs d'un fou me coûteront des larmes ?

Et j'en perds l'entretien d'un objet plein de charmes ;

Et que veut-elle faire avec ce Maître fou ?

MARINE.

Son oncle le voulant, je ne vois pas par où

Elle peut s'exempter des choses qu'il désire.

DOM ALFONCE.

970   Un accident fâcheux que je lui voulais dire

Se pouvait éviter sans ce Prince des fous ;

Je veux ici l'attendre, et le rouer de coups,

Pour avoir ma raison du mal qu'il me procure,

L'exploit m'en est facile en une nuit obscure ;

975   Retire-toi, Marine, ou bien demeure ici,

Pour voir transir de peur un fou d'amour transi ;

MARINE.

Léonore m'attend, foin, ma bougie est morte,

Je pourrais bien heurter mon nez à quelque porte,

Peste soit de l'amour.

DOM ALFONCE.

Nos fous viendront bientôt.

MARC ANTOINE.

980   Je m'en vais étriller Foucaral comme il faut ;

Les voici.

SCÈNE III.
Foucaral, Dom Japhet, Dom Alfonce, Marc Antoine.

FOUCARAL.

Cette nuit est noire comme un diable.

DOM JAPHET.

Elle est à mon dessein d'autant plus favorable.

FOUCARAL.

Et pour moi j'en ferai d'autant plus de faux pas.

DOM JAPHET.

Pour te dire le vrai la nuit ne me plaît pas :

985   Mais en cas d'employer une échelle de soie,

On peut bien hasarder quelque chose.

FOUCARAL.

Avec joie.

Je pourrais hasarder quelques coups de bâton,

S'il était question de tâter un téton.

DOM JAPHET.

J'en tâterai tantôt deux, des plus beaux du monde,

990   Durs, distants l'un de l'autre, et de figure ronde.

FOUCARAL.

Peste, quoi ? Deux Tétons ? J'en aurais assez d'un.

DOM JAPHET.

Si le Ciel m'avait fait d'un mérite commun,

Léonore aurait pu résister à mes charmes :

Mais je n'ai qu'à paraître, il faut rendre les armes :

995   Ce fat Zurducaci lui faisait les doux yeux.

FOUCARAL.

C'est un fat voirement, et Pascal en est deux.    [55]

MARC ANTOINE.

Je m'en vais te payer bientôt de ta louange.

DOM JAPHET.

Que j'aurai du plaisir avecque ce bel Ange ;

Je puis très justement dire avec feu César,

1000   Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.

FOUCARAL.

  Par hasard,

Si ce vieil Commandeur vous donnait de l'épée ?

DOM JAPHET.

Alors, je ne suis plus César, je suis Pompée.

FOUCARAL.

Que voulez-vous donc faire avec ces chantres-ci.

DOM JAPHET.

J'en veux dulcifier mon amoureux souci.    [56]

FOUCARAL.

1005   Et si le Commandeur entend votre Musique ?

DOM JAPHET.

Foucaral, ta raison est assez énergique :

Mais aussi j'irai perdre un ducat avancé.

FOUCARAL.

Préférez-vous l'argent à quelque bras cassé.

DOM JAPHET.

Nous sommes loin encor d'où repose ma joie,

1010   Pour gagner mon argent devant qu'on les renvoie ;

Ils chanteront les vers que je fis l'autre jour,

Sur le feu violent de mon brûlant amour :

Quant à moi de tout temps j'aime la symphonie,

Et tiens que des bons vers, les beaux airs sont la vie

1015   Chantez Musiciens, mais non ne chantez pas,

Foucaral a raison, retournez sur vos pas ;

Ma Musique pourrait être ici scandaleuse,

Écoute les doux fruits de ma vertu amoureuse.

Amour Nabot,

1020   Qui du Jabot,

De Dom Japhet,

As fait

Une ardente fournaise ;

Hélas, hélas !

1025   Je suis bien las

D'être rempli de braise.

Ton feu Grégeois

M'a fait pantois,

Et dans mon Pis

1030   A mis

Une essence de braise,

Bon Dieu, bon Dieu,

Le coeur en feu,

Peut-on être à son aise.

1035   Qu'en dis-tu Foucaral, n'ai-je pas bien rimé ?

FOUCARAL.

Ces mots Nabot, Jabot, et Pantois m'ont charmé.

DOM JAPHET.

Je pourrais bien demain après la jouissance,

Ainsi que de raison produire quelque stance.

Alfonce et Marc Antoine les frappent chacun le sien.

Ha chien de Foucaral pourquoi me frappes-tu ?

FOUCARAL.

1040   Qui moi ? Je viens aussi ma foi d'être battu.

DOM JAPHET.

L'on redouble sur moi.

FOUCARAL.

L'on m'en a fait de même.

Japhet et Foucaral ne branlent point.

DOM JAPHET.

Le bourreau qui me frappe est d'une force extrême.

FOUCARAL.

Et celui qui me frappe est un hardi frappeur :

Monsieur si vous vouliez je crierais au voleur.

DOM JAPHET.

1045   Ne gâtons rien.

FOUCARAL.

  Mort bleu cependant l'on me gâte.    [57]

DOM JAPHET.

Le Lutin qui me bat n'a pas beaucoup de hâte,

Il frappe posément.

FOUCARAL.

Oui bien ce dites-vous,

On m'a déjà donné plus de deux mille coups.

DOM JAPHET.

Ouf, Messieurs les frappeurs, je défends le visage.

FOUCARAL.

1050   Ma foi je vais crier.

DOM JAPHET.

  Foucaral, soyez sage.

FOUCARAL.

Je ne le suis que trop pour le bien de mon dos.

DOM JAPHET.

Pour sauver le visage aux dépens de nos os,

Mettons-nous ventre à ventre, et face contre face.

FOUCARAL.

Où diable vous trouver ?

DOM JAPHET, ils seront joints.

Maintenant que l'on fasse

1055   Tout ce que l'on voudra.

DOM ALFONCE.

Qui va là ?

FOUCARAL.

  Rien ne va.

DOM ALFONCE.

Comment ?

FOUCARAL.

Nous ne bougeons.

DOM ALFONCE.

Dom Alfonce s'en va.

Il faut s'en tenir là ;

C'est assez pour un coup.

FOUCARAL.

On vous quitte des autres.

Les reins me font grand mal.

DOM JAPHET.

Aussi font bien les nôtres ;

J'y sens grande douleur.

FOUCARAL.

Je n'en sens guère moins.

DOM JAPHET.

1060   Grâces à Dieu, ceci s'est passé sans témoins.

FOUCARAL.

Nommez-vous l'aventure une bonne fortune ?

Et la grêle de coups doit-elle être commune

Avec moi qui ne sers ici que de records ?

DOM JAPHET.

Il revient des Esprits céans.

FOUCARAL.

Plutôt des corps

1065   De frappante manière, et de main vigoureuse.

DOM JAPHET.

Je n'en rabattrai rien de ma verve amoureuse ;

Je tiens tous ces coups-là fort au-dessous de moi.

FOUCARAL.

Je les tiens dessus vous.

DOM JAPHET.

Je m'en veux plaindre au Roi.

FOUCARAL.

C'est fort bien avisé.

DOM JAPHET.

Le Balcon de ma Belle

1070   Doit être près d'ici, siffle.

FOUCARAL.

Répondra-t-elle ?

DOM JAPHET.

Elle me l'a promis.

SCÈNE IV.
Léonore, Dom Japhet, Foucaral qui siffle.

LÉONORE, au haut d'un balcon.

Est-ce vous Dom Japhet ?

DOM JAPHET.

Oui, c'est moi mon bel ange, un peu mal satisfait,

D'un petit accident que de bon coeur j'oublie,

Puisque j'aurai l'honneur de votre compagnie.

LÉONORE.

1075   Je ne le puis celer, le désir de vous voir

Me fait abandonner le soin de mon devoir.

DOM JAPHET.

Ha ! Vous m'assassinez d'excès de courtoisie,

Alérion musqué doux comme malvoisie :    [59]

Mais ne ferais-je point vers vous ascension.

LÉONORE.

1080   Aimable Dom Japhet, c'est mon intention,

Je m'en vais vous jeter l'échelle.

DOM JAPHET.

Ha Séraphique !

Pour vous remercier faible est ma Rhétorique :

Foucaral !

FOUCARAL.

Monseigneur ?

DOM JAPHET.

Et bien, qu'en penses-tu ?

Je suis venu, j'ai vu.

FOUCARAL.

Mais l'on vous a battu.

DOM JAPHET.

1085   Foucaral !

FOUCARAL.

Monseigneur ?

DOM JAPHET, en montant.

  Je monte, ou Dieu me sauve.

Foucaral !

FOUCARAL.

Qu'a-t-il fait ?

DOM JAPHET.

L'occasion est chauve.

FOUCARAL.

Et vous aussi.

DOM JAPHET.

Va-t-en Foucaral.

FOUCARAL.

Volontiers.

DOM JAPHET.

En matière d'amour je n'aime pas un tiers.

LÉONORE.

Il faudrait retirer l'échelle.

DOM JAPHET.

Oui ma Belle,

1090   Je la vais retirer cette divine échelle,

Par qui j'ai pu monter à votre firmament.

LÉONORE.

Je vous viens retrouver dans un petit moment ;

Je m'en vais m'informer si mon Oncle sommeille.

DOM JAPHET.

Je crains autant que vous que ce vieillard s'éveille.

1095   Allez donc ma Diane, allez voir ce qu'il fait,

Et revenez trouver le bienheureux Japhet.

LÉONORE.

Je ne reviendrai point, qu'après être assurée

Qu'il dorme d'un sommeil profond et de durée ;

S'il allait découvrir ce que je fais pour vous,

1100   Ce serait fait de moi.

DOM JAPHET.

  Ce serait fait de nous :

Ces assignations, ces balcons, ces échelles,

Aboutissent souvent en blessures mortelles.

Me voilà pris en cage ainsi qu'un Perroquet,

Je commence à trembler pour mon dessein coquet :

1105   Ô des Amants furtifs Déesse ténébreuse !

Si tu fais réussir l'entreprise amoureuse,

Je t'offre en sacrifice, un, deux, ou trois Lirons,    [60]

Et deux gros chats-huants, déesse des larrons ;

De ton obscurité redouble un peu la dose,

1110   Et rends bien assoupi le vieillard qui repose ;

Prête-moi ta faveur à me bien divertir :

Car j'en ai grand besoin pour ne te point mentir :

J'entends quelque rumeur, le Ciel me soit en aide !

SCÈNE V.
Dom Alvare, Le Commandeur, Rodrigue, et autres.

DOM ALVARE.

Amorce le fusil.

DOM JAPHET.

Je suis mort sans remède.

DOM ALVARE.

1115   Ou je me trompe fort, ou je vois un voleur

Qui va par le balcon voler le Commandeur ;

Qu'on lui mette d'abord du plomb dans la cervelle.

DOM JAPHET.

Ha Messieurs ! Suspendez la Sentence mortelle,

Je ne suis point voleur, je ne suis seulement

1120   Qu'homme à bonne fortune, ou bien fidèle Amant ;

De plus, l'on m'a battu bien fort depuis une heure,

Si frais battu Messieurs, est-il juste qu'on meure ?

DOM ALVARE.

À grands coups de cailloux qu'on le fasse baisser.

DOM JAPHET.

Cailloux à moi ? Bon Dieu, ce serait me blesser ;

1125   Un grand Seigneur blessé ne vaut pas le moindre homme.

RODRIGUE.

Ce n'est qu'un discoureur, vite qu'on me l'assomme.

DOM ALVARE.

Tirerai-je ?

DOM ALVARE.

Oui tirez.

DOM JAPHET.

Tout beau, ne tirez pas.

Je ne vaux rien, tiré.

DOM ALVARE.

Jette-toi donc en bas.

DOM JAPHET.

Vous savez ce qu'on fait à quiconque se tue,

1130   Et que s'homicider est chose défendue.    [61]

LE COMMANDEUR.

Faisons-le dépouiller, et jeter ses habits.

DOM ALVARE.

Cavalier amoureux, loyal comme Amadis,

Ou les cailloux sur vous vont pleuvoir d'importance,

Ou bien dépouillez-vous sans faire résistance,

1135   De vos chers vêtements, pour nous en faire un don.

DOM JAPHET.

Mes vêtements Messieurs, parlez-vous tout de bon ?

Savez-vous que je suis le plus frileux du monde ?

DOM ALVARE.

Savez-vous que l'on va faire jouer la fronde ?

Vite, qu'on me le fronde, il ose raisonner.

DOM JAPHET.

1140   Frondeurs, ne frondez pas, je vais vous les donner :

Voilà pour commencer, la rondelle et l'épée,    [62]

Je me disais tantôt César, je suis Pompée :

César vint, vit, vainquit, et moi, je suis venu,

Je n'ai rien vu, l'on m'a battu, puis mis à nu.

1145   Ô noir amour !

LE COMMANDEUR.

  Ma foi ce fou me fait bien rire.

DOM JAPHET.

Vous riez, assassins.

DOM ALVARE.

Qu'est-ce que j'entends dire ?

Je crois que ce voleur nous appelle assassins,

Qu'on le tue.

DOM JAPHET.

Ha Messieurs ! Je disais spadassins,    [63]

Et consens de bon coeur que quelqu'un m'assassine.

1150   Si j'ai cru votre troupe autre que spadassine.

DOM ALVARE.

Cependant les habits ne se dépouillent pas.

DOM JAPHET.

Vous me pardonnerez, je vais tout mettre bas.

DOM ALVARE.

Vous marchandez beaucoup.

DOM JAPHET.

Qu'à mes habits ne tienne,

Qu'on ne gâte une peau douce comme la mienne.

1155   Qu'ainsi ne soit, voilà, mon fidèle chapeau :

Mais Messieurs voulez-vous que je demeure en peau ?

Vous donnerai-je aussi les habits qui me couvrent ?

DOM ALVARE.

Que cents coups de cailloux tout à l'heure l'entrouvrent.

DOM JAPHET.

Messieurs, ne parlons plus de lapidation,

1160   Je m'en vais achever la spoliation,

Et vous achèverez de plier ma toilette.

DOM ALVARE.

Le malheureux me raille, il faut que je le mette

De son Balcon en bas, donne-moi ce fusil,

Je veux faire un beau coup.

DOM JAPHET.

Messieurs, que vous faut-il ?

1165   Ce n'est donc pas assez d'être nud en chemise ?    [64]

Et la plainte au chétif ne sera pas permise ?    [65]

Ma foi c'est bien à moi de faire le railleur,

Mort de peur, mort de froid, et pris pour un voleur ;

Laissez-moi donc en paix, attiédissez vos biles,    [66]

1170   Et que mes vêtements vous puissent être utiles :

Voilà mon haut-de-chausse, et mon pourpoint aussi.    [67]

DOM ALVARE.

C'est trop, c'est trop. Adieu, Seigneur, et grand merci.

DOM JAPHET.

C'est trop, c'est trop ma foi, c'est moi-même qu'on raille,

Me voilà nud pourtant, peste soit la canaille ;

1175   Si je n'avais été si haut embalconné,

Cents coups au lieu d'habits je leur eusse donné :

Mais mon ange est long temps.

SCÈNE VI.
Une Duègne, Dom Japhet.

LA DUÈGNE.

La nuit est fort obscure,

Gare l'eau.

DOM JAPHET.

Gare l'eau ? Bon Dieu, la pourriture ;

Ce dernier accident ne promet rien de bon :

1180   Ha ! Chienne de Duègne, ou servante, ou Démon ;

Tu m'as tout compissé, pisseuse abominable,    [68]

Sépulcre d'os vivant, habitacle du Diable ;

Gouvernante d'Enfer, épouvantail plâtré,

Dents et crins empruntés, et face de châtré.

LA DUÈGNE.

1185   Gare l'eau.

DOM JAPHET.

  La Diablesse a redoublé la dose ;

Exécrable Guenon, si c'était de l'eau rose

On la pourrait souffrir par le grand froid qu'il fait ;

Mais je suis tout couvert de ton déluge infect ;

Et quand j'espérerais le retour de ma Belle,

1190   Étant tout putréfait que ferais-je avec elle ?    [69]

Il faut céder au Temps, c'est assez pour un coup.

J'ai fort mal réussi : mais j'aurai fait beaucoup

Si je puis descendant l'échelle que j'accroche,

Garantir mon cher corps de chute, ou d'anicroche :

1195   Que maudit soit l'amour, et les Balcons maudits

D'où l'on sort tout couvert d'urine, et sans habits :

Que le métier d'amour est un rude exercice !

SCÈNE VII.
Le Commandeur, et ses Gens, Dom Alvare, Rodrigue, Foucaral, Dom Japhet.

LE COMMANDEUR.

Qui va là ?

DOM JAPHET.

Qui me dit qui va là ?

LE COMMANDEUR.

La Justice.

DOM JAPHET.

Je ne suis point gibier de tels chasseurs que vous.

DOM ALVARE.

1200   Qu'on le saisisse au corps.

DOM JAPHET.

  Autre grêle de coups :

Faisons bien les mauvais : au premier qui me touche

De l'âme d'un fusil je fermerai la bouche.

DOM ALVARE.

Les armes bas, de par le Roi.

DOM JAPHET.

Le Ciel m'a fait

Son plus proche parent.

LE COMMANDEUR.

Est-ce vous Dom Japhet ?

DOM JAPHET.

1205   Est-ce vous Commandeur ?

LE COMMANDEUR.

  Ainsi nud à telle heure.

DOM JAPHET.

Je m'en allais baigner.

LE COMMANDEUR.

En Hiver ?

DOM JAPHET.

Oui je meure ;

L'Amour mon pauvre corps a si fort enflammé,

Que je me puis baigner sans en être enrhumé :

Amour par ta bonté rends l'échelle invisible ?

LE COMMANDEUR.

1210   Autant que la saison votre amour est terrible ;

Et l'on vous peut nommer un amoureux sans pair,

De vous baigner ainsi dans le fort de l'Hiver.

DOM JAPHET.

Foi de fidel amant présentement je sue.    [70]

RODRIGUE avec les habits de Japhet.

J'ai trouvé ces habits au détour de la rue ;

1215   Un homme qui fuyait les tenait embrassés

Il les a laissés choir, je les ai ramassés.

LE COMMANDEUR.

À qui sont ces habits ?

FOUCARAL.

Ce sont ceux de mon Maître,

Je les reconnais bien.

DOM JAPHET.

Cela pourrait bien être ;

Je les avais donnés à garder à mes gens,

1220   Ils les ont égarés, comme ils sont négligents.

LE COMMANDEUR.

Seigneur Japhet, venez chauffer votre Personne,

Et prenez vos habits, la chaleur vous est bonne.

DOM JAPHET.

Pour vous faire plaisir j'approcherai du feu.

Dom Japhet et les autres s'en vont, et Dom Alfonce et Marc Antoine entrent sur le Théâtre.

SCÈNE VIII.
Dom Alfonce, Marc Antoine.

DOM ALFONCE.

La Fortune et l'Amour me font ici beau jeu ;

1225   L'échelle de ce fou tout à l'heure aperçue,

Me prépare une entrée au Ciel.

MARC ANTOINE.

J'en crains l'issue.

DOM ALFONCE.

Le Commandeur dormant, que peut-il m'arriver ?

MARC ANTOINE.

Et s'il vient voir sa nièce, il vous pourra trouver.

DOM ALFONCE.

Et si le Ciel tombait ? Vois-tu, laisse-moi faire,

1230   La Fortune et l'Amour ont soin du téméraire ;

Suis-moi dans le Balcon, où tu feras le guet.

MARC ANTOINE.

Dieu nous veuille garder d'avoir pis que Japhet ;

Ô qu'il est mal aisé quand on sert un jeune homme

De dormir tous les jours à l'aise et de bon somme.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Dom Alvare, Dom Japhet.

DOM ALVARE.

1235   L'Alezan est fougueux.

DOM JAPHET.

  Il ne me plaît donc pas.

DOM ALVARE.

Il ne vous faudrait donc qu'un bon cheval de pas.

DOM JAPHET.

Fort bien, et qui pourtant donnât quelques courbettes :

Je hais fort les chevaux qui portent des bossettes :    [71]

J'en voudrais un qui fût entre triste et gaillard,

1240   Qui tînt fort de la Mule, et fort peu du Bayard.    [72]

DOM ALVARE.

J'en chercherai quelqu'un doux comme une litière.

DOM JAPHET.

Mon dessein entre nous, menace de la bière ;    [73]

Ne puis-je pas porter quelque bonne arme à feu,

Afin de mieux tirer mon épingle du jeu ?    [74]

DOM ALVARE.

1245   Ce serait un coup sûr : mais ce n'est pas la mode.

DOM JAPHET.

Quoi, l'usage prévaut ? Ô sottise incommode?

En chose où le péril paraît de tous côtés,

On peut fort bien passer sur les formalités.

Et si quelque taureau vient à moi comme un foudre,

1250   Puisqu'un vilain taureau peut un homme découdre,

Ne peut-on pas alors se tirer à quartier ?    [75]

DOM ALVARE.

Ce serait l'action d'un lâche Cavalier.

DOM JAPHET.

Ce serait l'action d'un Cavalier bien sage.

DOM ALVARE.

Laissez votre sagesse, et montrez du courage.

DOM JAPHET.

1255   Je n'en montre que trop, et l'arme que j'aurai,

Que sera-ce ?

DOM ALVARE.

Une lance au bois peint et doré.

DOM JAPHET.

Je veux entrer en lice avec la hallebarde.

DOM ALVARE.

Hallebarde contre un taureau, Dieu vous en garde.

DOM JAPHET.

Et qu'on pourrait-on dire?

DOM ALVARE.

On s'en moquerait fort.

DOM JAPHET.

1260   S'en moquera-t-on moins quand on me verra mort ?

DOM ALVARE.

Souvenez-vous au reste en frappant de la lance,

De choisir bien l'épaule.

DOM JAPHET.

Et pourquoi non la panse?

Et plus large, et plus tendre, et plus belle à frapper.

Où l'on peut ajuster cent coups sans se tromper.

DOM ALVARE.

1265   Cela n'est pas permis.

DOM JAPHET.

  Ô le maudit usage !

DOM ALVARE.

Monsieur encore un coup, ayez bien du courage,

Et le reste ira bien.

DOM JAPHET.

J'ai peur qu'il aille mal:

Car un Taureau n'est pas un traitable animal.

DOM ALVARE.

En peu de mots, voici ce que vous devez faire,

1270   Vous entrerez en lice hardi, non téméraire ;

Votre lance en l'arrêt, ferme dans les arçons,

Et rendant le salut aux dames des balcons.    [76]

DOM JAPHET.

Et puis après j'irai chercher des coups de cornes ;

Ô que mon sot dessein rend tous mes esprits mornes !

1275   Je voudrais de bon coeur être sans Marquisat,

Et pouvoir m'exempter de ce maudit combat :

Adieu je vais m'armer, si jamais j'en échappe,

Je veux que l'on me berne, en cas qu'on m'y rattrape.

SCÈNE II.
Dom Alvare, Elvire.

DOM ALVARE.

Hé bien, ma chère Elvire, ai-je encor à languir ?

ELVIRE.

1280   Ma Mère est un esprit qui ne peut revenir,

Nous n'obtiendrons jamais ce que nous voulons d'elle,

Qu'elle ait de mon frère une bonne nouvelle ;

S'il ne revient bientôt nous espérons en vain.

DOM ALVARE.

Il faut l'aller chercher, et partir dès demain :

1285   S'il est en quelque endroit des lieux que le Ciel couvre,

Il sera bien caché si je ne le découvre :

Mais il est mort, Elvire ?

ELVIRE.

Hélas j'en ai grand peur !

Car ma Mère en mourrait sans doute de douleur.

DOM ALVARE.

Vous me commandez donc de chercher votre frère.

ELVIRE.

1290   C'est l'unique remède à nos maux salutaire.

DOM ALVARE.

Mais aussi vous quitter !

ELVIRE.

Mais Alvare, il le faut,

Sa mort, ou son retour vous ramènent bientôt.

DOM ALVARE.

Bien donc, pour vous rejoindre il faut que je vous quitte.

ELVIRE.

Votre action Alvare, aura tout son mérite,    [77]

1295   Vous trouverez un frère, et vous aurez sa soeur.

SCÈNE III.
Le Harangueur, Dom Alvare, Elvire.

LE HARANGUEUR, ou Haro.

Ha Seigneur Dom Alvare, un horrible malheur

Aujourd'hui nous prépare une histoire tragique.

DOM ALVARE.

Quoi donc Seigneur Pedro ?

LE HARANGUEUR.

Ce fou mélancolique

Avait un Secrétaire en habit d'écolier ;

1300   Ce n'en était pas un, c'était un cavalier,

Éperdument épris d'amour pour Léonore.

DOM ALVARE.

Elle l'aime ?

LE HARANGUEUR.

Elle l'aime, et même elle l'adore :

Ce bienheureux Amant, dans sa chambre introduit

Où vraisemblablement il a passé la nuit,

1305   Fait bien voir qu'elle l'aime, et qu'elle en est aimée.

DOM ALVARE.

Et comment l'a-t-on su ?

LE HARANGUEUR.

Sa chambre mal fermée

Les a laissé surprendre à notre Commandeur ;

Soit qu'il fût averti ; soit que le seul malheur

Ait conduit notre Maître à voir son infamie,

1310   Lorsqu'il pensait trouver une nièce endormie,

Il ne s'est point troublé le téméraire Amant ;

Aux cris du Commandeur, nos gens en un moment

Sont venus bien armés au secours de leur Maître,

L'autre valet du fou, camarade peut-être,

1315   De ce jeune écolier, s'est mis à son côté,

Et lui sans s'effrayer de l'inégalité,

A fait tout ce qu'eût fait le plus brave des hommes ;

Oui, jamais il n'en fut en la terre où nous sommes :

De plus vaillant que lui : c'est un Roland, un Cid ;

1320   Il a blessé nos gens du plus grand au petit ;

Notre Commandeur même est blessé dans l'épaule :

Enfin on a saisi cet Amadis de Gaule,

Et sous son jupon noir qui le décréditait,

Non sans étonnement, on a vu qu'il portait

1325   Un riche vêtement, non d'un homme ordinaire,

Mais bien d'un grand Seigneur, soi-disant Secrétaire :

Quoique pris on l'a vu conserver sa fierté,

Comme un jeune Lion dans les fers arrêté :

Madame Léonor dans sa chambre est pâmée,

1330   Où notre Commandeur l'a lui-même enfermée.

ELVIRE.

Quel étrange malheur ?

LE HARANGUEUR.

Je crois que le voici.

SCÈNE IV.
Dom Alfonce, Le Commandeur, Dom Alvare.

DOM ALFONCE, en habit de Cavalier et lié.

Quand je devrais mourir.

LE COMMANDEUR.

Tu dois mourir aussi.

DOM ALFONCE.

J'en aurais fait mourir devant ma mort bien d'autres,

À moins d'être accablé du grand nombre des vôtres.

LE COMMANDEUR.

1335   Exécrable assassin.

DOM ALFONCE.

  Mon crime est mon Amour,

Je serai trop heureux quand je perdrai le jour.

LE COMMANDEUR.

Tu n'es qu'un imposteur.

DOM ALFONCE.

Je suis un misérable.

LE COMMANDEUR.

Et mon infâme nièce.

DOM ALFONCE.

Est un ange adorable.

LE COMMANDEUR.

Ha je la punirai, je le dois, je le puis.

DOM ALFONCE.

1340   Oses-tu sans respect parler d'elle où je suis ?

Si je n'étais, lié, ta bouche criminelle

Ne hasarderait pas des blasphèmes contre elle.

LE COMMANDEUR.

Méchant, tu l'as séduite ; et ta condition

Est chose supposée, et pure invention.

DOM ALFONCE.

1345   Il est vrai Commandeur, j'ai ta nièce séduite,

Nous devions elle et moi demain prendre la fuite ;

Je l'adore, elle m'aime, et m'a donné sa main,

Que n'exécutes-tu ton Arrêt inhumain ?

Sa bouche d'un soupir rendra ma mort heureuse ;

1350   C'est là l'ambition de mon âme amoureuse,

Si mon trépas lui coûte une larme, un soupir,

Je mourrai de l'Amour le glorieux Martyr.

LE COMMANDEUR.

Je te ferai mourir au milieu des supplices.

DOM ALFONCE.

Les plus cruels tourments me seront des délices,

1355   Puisqu'ils me serviront vers elle à mériter.

LE COMMANDEUR.

Dis ton nom, scélérat, ou je te vais planter

Ce poignard dans le sein.

DOM ALFONCE.

C'est toute mon envie,

Si je perds Léonore, ai-je affaire de vie ?    [78]

Délivre-moi le bras, donne-moi ton poignard,

1360   Tu me verras percer mon coeur de part en part ;

Tu veux savoir mon nom, je le saurais bien taire

Au bien de mon Amour s'il était nécessaire,

Pour la peur de cent morts je ne dirais pas,

Un Amant comme moi ne craint point le trépas :

1365   Mais pour justifier ma flamme, il le faut dire,

Je m'appelle Enriquez, voilà ma soeur Elvire,

Et ma Mère est ici malade, et moi je suis

Prêt de te satisfaire autant que je le puis :

Si ce que je te dis t'irrite davantage,

1370   Exerce dessus moi ton poignard et ta rage.

ELVIRE.

Ha mon frère !

DOM ALFONCE.

Ha ma soeur, laisse-moi donc parler !

Que délibère-t-on ? Je suis tout prêt d'aller

Pour réparer ma faute épouser Léonore,

Ou bien perdre le jour, que sans elle j'abhorre,

1375   Et je répète encor que je bénis mon sort,

Si mon Ange visible a regret en ma mort.

LE COMMANDEUR.

Le valet de Japhet étant un Dom Alfonce,

Vous délier moi-même est toute ma réponse,

Vous priant d'oublier tout ce qui s'est passé.

DOM ALFONCE.

1380   C'est à vous d'oublier, vous êtes l'offensé.

LE COMMANDEUR.

J'espère qu'entre nous finira la querelle,

Vous donnant Léonore, et mon bien avec elle.

DOM ALFONCE.

C'est m'élever au Trône en me tirant des fers,

Et me porter au Ciel au sortir des Enfers.

LE COMMANDEUR.

1385   Que l'on aille quérir ma nièce.

ELVIRE.

  Hélas mon frère !

Que vous avez coûté de larmes à ma mère ?

DOM ALFONCE.

J'aurai peine à fléchir son esprit absolu,

Qui ne démord jamais de ce qu'elle a voulu.

LE COMMANDEUR.

Nous obtiendrons tout d'elle, une juste prière,

1390   Parmi les gens d'honneur ne se refuse guère.

DOM ALFONCE.

Elle pourrait sans doute en une autre saison

Se plaindre de son fils avec juste raison.

Je devais épouser sa nièce, elle était belle,

Je pouvais espérer de grands biens avec elle :

1395   Mais peut-on éviter la volonté des Cieux ?

Et peut-on s'exempter du pouvoir de deux yeux ?

Pouvais-je deviner qu'en allant à Séville,

J'entrerais dans les fers d'une divine fille ?

Et suis-je dans les fers où les beaux yeux m'ont mis,

1400   En l'état de tenir ce que j'avais promis ?

SCÈNE V.
Foucaral, Le Commandeur, Dom Alfonce, et tous les autres.

FOUCARAL.

Messieurs, or écoutez le malheur effroyable,

Qui vient d'assassiner Dom Japhet misérable.

LE COMMANDEUR.

Le Taureau l'a-t-il mal traité ?

FOUCARAL.

Vous l'avez dit,

Il s'est mis sur les rangs aussi vaillant qu'un Cid ;

1405   Un taureau mal appris qui l'a vu dans la place,

A pris aversion pour sa tragique face ;

Et l'a suivi longtemps les cornes dans les reins ;

Le vaillant champion sans songer à ses mains,

Voyant que le taureau le poursuivait si vite,

1410   A de la selle en bas bientôt changé de gîte ;

L'impertinent taureau le voyant piéton,

Est allé droit à lui sans craindre son bâton ;

Et le brave Japhet, voyant ses grandes cornes,

S'est présenté trois fois pour transgresser les bornes ;

1415   Le peuple mal courtois a dit, nescio vos ;    [79]

Cependant l'animal a pris son homme à dos :

Et les cornes s'étant en grègue embarrassées,    [80]

L'infortuné Japhet, et ses belles pensées,

Ayant été longtemps dans l'air bien secoué,

1420   (Sans cornade pourtant, dont le Ciel soit loué)

S'est à la fin trouvé couché sur la poussière,

Foulé de coups de pieds d'une étrange manière :

On le remporte à quatre, et je viens tout exprès

Vous faire le récit de ce triste succès :

1425   Mais notre Secrétaire est vêtu comme un Prince,

Que diable a-t-il donc fait de son justaucorps mince ?    [81]

DOM ALVARE.

Dom Roc Zurducaci n'est plus un écrivain,

Il épouse aujourd'hui Léonore, ou demain ;

FOUCARAL.

Et mon maître ?

DOM ALVARE.

Et ton Maître, il prendra patience.

FOUCARAL.

1430   Cela nuira beaucoup à sa convalescence :

Comme un valet toujours dit tout ce qu'il a vu,

Je m'en vais lui conter la chose à l'impourvu.    [82]

LE COMMANDEUR.

Léonore entre.

Ma nièce, approchez-vous, dedans la promptitude

Je vous ai tantôt fait un traitement bien rude :

1435   Mais je crois me remettre assez bien avec vous,

En vous faisant présent d'un si parfait Époux.

LÉONORE.

Votre bonté me rend et muette et confuse,

Et mon crime est si grand.

LE COMMANDEUR.

Votre choix vous excuse :

Monsieur, je vous la donne.

DOM ALFONCE.

Et moi je la reçois,

1440   Comme un bien, qui me rend aussi riche qu'un Roi.

LE COMMANDEUR.

Il faut aller trouver votre mère, et j'espère

Que nous obtiendrons tout d'une si bonne mère.

ELVIRE.

Ce bien heureux Hymen va la ressusciter.

LE COMMANDEUR.

Et vous et Dom Alvare, y pourrez profiter.

DOM ALVARE.

1445   Si vous vous en mêlez la chose est fort facile.

LE COMMANDEUR.

Et de plus elle est juste, autant qu'elle est utile.

SCÈNE VI.
Foucaral, Dom Japhet, Le Commandeur, et les autres.

FOUCARAL.

Place Messieurs, je viens vous trouver à grands pas,

Mortel avant-coureur de quatre ou cinq trépas ;

Pour vous signifier que la fureur dans l'âme,

1450   Dom Japhet courroucé vient chanter votre gamme.    [83]

DOM JAPHET armé de toutes pièces, avec une lance.

Où se cachera-t-il, ce Commandeur maudit,

Qui dans un même jour a son dit et dédit ?    [84]

Ha te voilà vieux fou, sans honneur sans parole,

Maître de valets fous, Oncle de nièce folle !

1455   Et tu ris grand vilain ? Et tu m'as mal traité ?

Et tes valets ont pris la même liberté ?

Cependant qu'au péril de cent mille cornades,

Je combats des Taureaux à grands coups de lançades,    [85]

Tu me ravis ta nièce, ignorant, affronteur ;

1460   En faveur d'un valet qui n'est qu'un imposteur :

Elle aurait succédé dans ma couche honorable,

À ma chère Azatèque une Reine adorable :

Et traître tu la fais femme d'un écrivain,

D'un grand faquin qui vit du travail de sa main ?

1465   De fourbe le plus grand qui soit dans la Castille,

Est-ce pour tes beaux yeux qu'on s'expose en soudrille ?    [86]

Ne contes-tu pour rien d'être venu d'Orgas ?

Et suis-je un homme à perdre, et mon temps et mes pas ?

Si je n'étais Chrétien (mais le Christianisme)

1470   Me défend d'entreprendre un sanglant cataclysme,

Si je n'étais Chrétien, Commandeur effronté,

Je t'aurais dépaulé, décuissé, détêté ;

Si je n'avais eu peur de m'accabler moi-même,

J'aurais fait le Samson dans ma fureur extrême ;

1475   J'aurais mis ton château tout sens dessus dessous,    [87]

Ton renifleur et toi, ta nièce, et son époux :

Si tu m'avais tenu la parole promise,

Je lui donnais mon bien, je la faisais Marquise,

Moi parent de César, moi Marquis, moi Japhet

1480   J'allais faire l'esclave, et j'aurais fort mal fait :

Mais que je sache encor pourquoi d'un secrétaire

Cette jeune indiscrète, est l'injuste salaire ;    [88]

Est-ce pour les profits du Secrétariat,

Qui ne lui vaudra pas par an demi ducat ?

DOM ALFONCE.

1485   Monseigneur Dom Japhet.

DOM JAPHET.

  Vitement, qu'on me l'ôte

Ce perfide valet.

DOM ALFONCE.

Je confesse ma faute :

Mais lorsque vous saurez que j'étais Cavalier,

Que l'amour m'a fait prendre un habit d'Écolier,

Et que j'étais aimé de ma belle Maîtresse ;

1490   Vous ne me croirez plus d'âme double et traîtresse,

Et vous pardonnerez.

DOM JAPHET.

On lui corne aux oreilles avec une trompe de postillon.

Maudit soit le Cornet.

C'est bien encore pis que le coup de Mousquet.

Qui diable es-tu ?

SCÈNE VII.
Un Courier, Dom Japhet, Le Commandeur, Dom Alfonce, et tous les autres.

LE COURIER.

Je suis le Courier ordinaire

De votre grand César.

DOM JAPHET.

Qui t'amène ?

LE COURIER.

Une affaire

1495   Qui vous importe fort.

DOM JAPHET.

  Parle, et ne corne pas,

On je t'étranglerai.

LE COURIER.

Parlerai-je tout bas ?

DOM JAPHET.

Pourquoi faquin ?

LE COURIER.

De peur de vous rompre la tête.

DOM JAPHET.

Et tu viens de la rompre abominable bête,

Parle donc vitement ?

LE COURIER.

Je n'ai point à parler.

DOM JAPHET.

1500   Et pourquoi non bourreau, que je dois étrangler ?

LE COURIER.

Parce que ce paquet de tout vous doit instruire.

DOM JAPHET.

Lis-le donc vitement.

LE COURIER.

Je n'ai su jamais lire.

DOM JAPHET.

Qu'un autre lise donc.

LE COURIER.

Je le sais tout par coeur.

DOM JAPHET.

Fais-en donc le récit.

LE COURIER.

De par moi l'Empereur.

DOM JAPHET, à part.

1505   De ce visage-là je garde quelque idée,

Et j'ai vu quelque part cette face ridée.

LE COURIER.

L'héritier du Soleil, le grand Mango Capac,

Souverain du pays d'où nous vient le Tabac,

Prit Coïa Mama sa soeur en Mariage,

1510   Du pays du Pérou la fille la plus sage ;

Du Valeureux Mango, de la belle Coïa

Est sortie en nos jours l'Infante Ahihua ;

Elle arrive à Madrid pour être baptisée,

De mon Cousin Japhet qu'elle soit l'Épousée ;

1515   Je leur donne un impôt que j'ai mis depuis peu,

Tant sur les Perroquets qui sont couleur de feu,

Que sur les Lamantins du grand Fleuve Orillane,

Et mes prétentions sur la riche Guyane.

DOM JAPHET.

Le traître de Courier ressemble au Renifleur,

1520   Faites-moi voir un peu le seing de l'Empereur.

LE COURIER.

Le voilà bien écrit de sa dextre Royale.

DOM JAPHET.

Il n'en faut point douter.

LE COURIER.

La Dame Occidentale

A deux vaisseaux chargés de précieux bijoux,

De gorges de Griffons, de peaux de Loups-garous

1525   De baume gris de lin, de Vezugues musquées,    [89]

De grandes pièces d'or non encor fabriquées.

DOM JAPHET.

Bon cela.

LE COMMANDEUR.

De Guenons qui parlent Portugais,

De gros diamants bruns, et de rubis balais.

DOM JAPHET.

Est-ce tout ?

LE COMMANDEUR.

Ce n'est pas là la centième partie.

1530   Mais il faut faire grâce à votre modestie.

DOM JAPHET.

Mais ne seriez-vous point ce maudit renifleur,

Ou du moins le parent de ce mauvais railleur ?

Si ce malheureux-là m'avait fait le message,

Je romprais là-dessus tout net un mariage,

1535   L'Empereur mon Cousin s'en dût-il offenser.

Hé bien la belle Iris, vous pouviez bien penser

Qu'un homme comme moi ne manque point de femme,

Vous avez avec nous un peu fait la grand Dame,

Je m'en vais épouser l'Infante Ahihua,

1540   Qui me va réjouir comme un Alléluia :

Et vous son cher galant, jadis mon Secrétaire,

Vous m'avez fait du bien, en me pensant mal faire,

Je vous sais fort bon gré de m'avoir supplanté,

Coquettes et cocus ont grande affinité,

1545   Coquettes avec Coquet ne trouve pas son compte,

Et Coquet de Coquette a toujours de la honte ;

Vous avez bien joué le Roc Zurducaci,

Vous en êtes content, et je le suis aussi :

Et vous le Commandeur qui me l'aviez promise,

1550   Un grand fourbe est gîté dedans votre chemise ;

Certains petits discours parvenus jusqu'à moi,

Me font beaucoup douter de votre bonne foi ;

Vos fréquents compliments, votre reniflerie,

L'affaire du Balcon, et la mousqueterie,

1555   Tout cela contre vous fait un procès-verbal,

Qui vous condamne d'être à jamais animal,

Si ce n'est qu'un Japhet doit mépriser l'offense,

César est son Parent, malheur à qui l'offense,

Je pars pour aller voir un Ange du Pérou.

LE COMMANDEUR.

1560   Vous n'y pouvez aller sans savoir bien par où ;

Un ordre m'est venu de César qu'on doit suivre,

Quatre mille ducats dans huit jours on me livre,

Que l'on doit employer à faire votre train.

DOM JAPHET.

Tout de bon ?

LE COMMANDEUR.

Vous verrez l'ordre écrit de sa main :

1565   Cependant, Monseigneur, votre noble Présence

Prendra part s'il lui plaît à la réjouissance.

DOM JAPHET.

Je suis donc votre avis, et ne m'en irai pas :

Foucaral, fais venir mon bagage d'Orgas.

FOUCARAL.

Il est déjà venu sans mulets ni charrette,

1570   J'ai tout dans un chausson au fonds de ma pochette.

LE COMMANDEUR.

Allons voir votre mère, et tâchons d'obtenir

Qu'elle veuille aujourd'hui vos souffrances finir,

Le Seigneur Dom Japhet honorera vos Noces,

Et puis après ira suivi de vingt Carrosses

1575   Recevoir dans Madrid l'infante Ahihua,

Qui vient de Père en fils, de Capac et Coïa.

DOM JAPHET.

Soit ; aussi bien mon train n'est pas chose encore prête,

Mais point de renifleur, ou je trouble la fête.

 


Fin du texte

 


PRIVILÈGE DU ROI.

Louis par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre, À nos Aimés et Féaux les Gens tenants nos Cours de Parlements, Messieurs des Requêtes Ordinaires de notre Hôtel, Baillifs, Sénéchaux, Prévôts, leurs Lieutenants, et à tous autres nos Justiciers et Officiers qu'il appartiendra, Salut. Notre bien Aimé Augustin Courbé, Marchand Libraire en notre bonne Ville de Paris, nous a fait remontrer qu'il a recouvré, une Pièce Comique du Sieur Scarron, intitulée, Dom Japhet d'Arménie, qu'il désirerait faire imprimer s'il nous plaisait de lui accorder nos Lettres sur ce nécessaires. À ces causes, et désirant gratifier l'Exposant, nous lui avons permis et permettons par ces Présentes, d'imprimer, faire imprimer, vendre et débiter, en tous les lieux de notre obéissance la dite Pièce Comique, intitulée Dom Japhet d'Arménie, en telles marges, en tels caractères et autant de fois qu'il voudra, durant Dix ans entiers et accomplis, à compter du jour que ledit livre sera achevé d'imprimer pour la première fois. Et faisons très expresses défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, d'imprimer, faire imprimer, vendre ni débiter ladite Pièce Comique en pas un lieu de notre obéissance sans le consentement de l'Exposant, ou de ceux qui auront son droit, sous prétexte d'augmentation, correction, changement de titre, fausses marques, ou autrement, en quelque sorte et manière que ce soit ; à peine de quinze cents livres d'amende, applicables un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel Dieu de Paris, et l'autre tiers audit Exposant, de confiscation des Exemplaires contrefaits, et de tous dépens, dommages et intérêts. À condition qu'il sera mis deux Exemplaires dudit Livre en notre Bibliothèque publique, et un en celle de notre très cher et Féal le Sieur Molé, Chevalier, Premier président en notre Cour de Parlement, et Garde des Sceaux de France, avant que de l'Exposer en vente, à peine de nullité des Présentes. Du contenu desquelles nous voulons, et vous mandons que vous fassiez jouir pleinement et paisiblement ledit Exposant, et ceux qui auront droit de lui, sans souffrir qu'il leur soit fait aucun empêchement. Voulons aussi qu'en mettant au commencement ou à la fin de chaque volume un Extrait des Présentes, elles soient tenues pour dûment signifiées, et que foi y soit ajoutée, et aux copies collationnées par un de nos Aimés et Féaux Conseillers et Secrétaires, comme à l'Original. Mandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'exécution d'icelles tous Exploits nécessaires, sans demander autre permission. Car tel est notre plaisir, nonobstant clameur de Haro, Chartre Normande, et autres Lettres à ce contraires. Donné à Paris le vingtième jour de Février, l'an de grâce mil six cent cinquante trois : Et de notre Règne le dixième. Par le Roi en son Conseil. Signé, Conrart. Et scellé sur simple queue de cire jaune.

Les Exemplaires ont été fournis, ainsi qu'il est porté par le Privilège.

Achevée d'imprimer pour la première fois le 2 mai 1653.

 


[1] Coucher en joue : donner au fusil une position couchée, horizontale, en l'ajustant à l'épaule et contre la joue pour tirer. (Dict. littré). Ici sens figuré à connotation scabreuse.

[2] Métaphoriser : Mettre en métaphores. Certain style que ceux qui se croient parfaits appellent faux précieux, lequel métaphorise tout jusqu'aux laquais et aux mouchettes, DE COURTIN, la Civilité française, p. 169, Paris, 1695. [L]

[3] Loquelle : Faconde : " Merveille est de sa memoire et belle loquelle (Charles V) ; car n'y aura si estrange proposition que, au respondre, il ne repete de point en point. " (Chr. de Pisan, Charles V, II, 16.)] [LC]

[4] Parallèle : (...) signifie encore, Comparaison. Le parallelle de Cesar et d'Alexandre. Je ne veux point entrer en parallelle, qu'on me mette en parallelle avec cet homme-là. ([F]

[5] Parangon : Vieux mot qui ne peut entrer aujourdhui que dans le comique, et qui veut dire modéle achevé sur lequel on se doit conformer. [R]

[6] Cocagne : C'est le nom qu'on donne en Languedoc à un petit pain de pastel avant qu'il soit reduit en poudre, et vendu aux teinturiers. On en fait grand trafic en ce pays-là. Et parce qu'il ne vient que dans des terres fort fertiles, et qu'il apporte un très grand revenu à ses maîtres, vu qu'on en fait jusqu'à cinq ou six recoltes par an, quelques-uns ont nommé le haut Languedoc un pays de Cocaigne : et c'est là-dessus qu'est fondée la fable du Royaume de Cocaigne, de ce pays imaginaire où les habitants vivent fort heureux sans rien faire. [F]

[7] Trépudier : Du Latin tripudiare, ou, suivant l'expression d'Horace, à la fin de la 18e ode du 3e Livre, pellere ter pede terram. Frapper la terre avec les pieds, danser un branle. [T]

[8] Guenuchon : Diminutif de guenuche, petite guenon. Il est bas. [T]

[9] Caquet : abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. Les femmes parlent beaucoup, mais elles n'ont que du caquet, ne parlent que de bagatelles. [F]

[10] Haye : Terme employé par les piqueurs pour arrêter les chiens qui prennent le change. [L]

[11] Biscain : Le biscain est l'habitant de la Biscaye, province d'Espagne. Bilbao est la capitale de la Biscaye.

[12] Apostat : qui quitte la vraie religion, ou qui renonce à ses voeux. [F]

[13] Congé : Permission, autorisation. Se marier sans le congé de ses parents. [L]

[14] Entendre : se dit aussi de celui qui sait tout ce qu'il doit savoir sur quelque chose. Il entend bien sa charge, son métier. [F]

[15] Bel esprit : Un bel esprit, de beaux esprits, ceux qui se distinguent par l'élégance et la délicatesse, parfois affectées. [L]

[16] Canonicat : autrefois le bénéfice d'un chanoine (il n'existe plus de bénéfices ecclésiastiques en France). [L]

[17] Caminer : cheminer. C'est le sens propre de ce mot. [LC]

[18] Sur le bon bout : Se mettre sur le bon bout, se mettre sur un bon pied, faire plus de dépenses. [L]

[19] Aile : En avoir dans l'aile, être atteint d'une maladie grave, d'une disgrâce imprévue, et aussi être amoureux. [L]

[20] Gros : signifie un amas de trouppes qui marchent ensemble. Il parut un gros de cavalerie sur la colline. [F]

[21] Taille : était autrefois un droit seigneurial, et l'on voit dans les coutumes, que plusieurs héritages tenus roturièrement, devaient taille. [T]

[22] Antiquaille : terme de mépris, qui se dit des pièces antiques, ou vieux meubles qui sont de peu de valeur. [T]

[23] Hobereau : se dit figurément et ironiquement des petits nobles de campagne qui n'ont point de bien, et qui vont manger les autres ; et aussi de ceux qui sont apprentifs et novices dans le monde. [F]

[24] Tireur au volant : en termes de Chasse, se dit proprement du chasseur qui sait bien s'aider d'un fusil, qui tire en volant, qui est sûr de son coup. On appelle aussi tireur de laine, un filou qui vole la nuit. [F]

[25] Encombre : Accident fâcheux qui empêche, qui fait échouer. [L]

[26] Mais la voila : L'original de 1653 porte 'le' mais il s'agit de la fille, nous corrigeons.

[27] Drôle : Il signifie un gaillard, un éveillé, un plaisant, un bon compagnon, qui est prêt à tout faire pour se divertir ou pour divertir les autres. Se prend aussi quelquefois pour un homme qui cherche à faire tort à quelqu'un, qui est à craindre. [F]

[28] Cacique : C'est le nom general que les Espagnols ont donné à tous les princes, seigneurs, et petits rois de toutes les terres de l'Amérique. [F]

[29] Le texte original porte : La Sotte à l'oeil brillant. (à préposition). Nous préférons : La Sotte a l'oeil brillant. (a verbe avoir).

[30] Friponner : Escroquer en fripon. [L]

[31] Emérillonner : Rendre vif, éveillé. (Dict. Le Curne)

[32] S'humaniser : Se régler sur les autres hommes, s'y conformer, s'adoucir, devenir plus humain et plus honnête. [R]

[33] Penser : il doit s'agir du verbe 'panser' qui signifer soigner.

[34] Quarteron : se dit aussi des poids, et signifie le quart d'une livre. [F]

[35] Factoton : Celui qui se mêle, qui s'ingère de tout dans une maison. Il est du style familier, et ne se dit guère qu'en dénigrement. (Ac. 1762)

[36] Hoqueton : Casaque d'archer. Il se prend figurément pour l'archer même. [F]

[37] Traite : Étendue de chemin qu'un voyageur fait d'un lieu à un autre sans se reposer. [L]

[38] Pointe : (figurément et familièrement) Poursuivre, suivre, pousser sa pointe, poursuivre une résolution, une idée avec vigueur ou obstination.[L]

[39] Trancher : se dit encore ironiquement des fanfarons, de ceux qui affectent de paraître plus qu'ils ne sont. Il tranche du grand Seigneur ; pour dire, Il fait le grand Seigneur. [T]

[40] Allusion au personnage de Cervantes : Dom Quichotte.

[41] Achever : (figurément et familièrement) consommer la ruine, le désappointement, les contrariétés de quelqu'un. [L]

[42] Achever : C'est un fou achevé, pour dire, entierement fou. [F]

[43] Trotter comme un Basque : (familièrement) Aller, courir comme un Basque, aller, courir fort vite. [L]

[44] Pistole : Monnaie d'or étrangère battue en Espagne, et en quelques endroits d'Italie. La pistole est maintenant de la valeur d'onze livres, et du poids des louis, et au même titre et remède. [F]

[45] Guet-apens : embûche dressée pour assassiner, pour dévaliser quelqu'un, pour lui faire quelque grand outrage. [L]

[46] Gourmade : Terme familier. Coup de poing, particulièrement sur la figure. [L]

[47] Emmarquiser : Terme de plaisanterie. Donner le titre de marquis. [L]

[48] Morifique : adj. tiré de "Maures" synonyme de musulmans.

[49] Humide radical : fluide imaginaire qu'on a regardé comme le principe de la vie dans le corps humain. [L]

[50] Tauricider : Terme vieilli. Combattre et tuer les taureaux dans les courses de taureaux. [L]

[51] Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [L]

[52] Inquiné : Souillé (latinisme qui n'est pas en usage) [L]

[53] Cagou : Mot du style bas, pour signifier un homme qui vit d'une manière obscure et mesquine, et qui fuit la bonne compagnie. [T]

[54] Haye : Terme employé par les piqueurs pour arrêter les chiens qui prennent le change. [L]

[55] Voirement : pour, vraîment, se dit encore en quelques Provinces. [T]

[56] Dulcifier : Terme de pharmacie. Rendre doux, tempérer l'âcreté, l'acidité, la force d'un liquide en le mêlant avec un autre liquide plus doux. [L]

[57] Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]

[58] Alérion : Terme de Blason. Petit aiglon qu'on représente avec les ailes étendues, et sans bec ni pieds. [Ac. 1762], ici sens figuré pour signifier un petit mais noble oiseau aux senteurs enivrantes.

[59] Malvoisie : est aussi un vin muscat qui vient de Provence, qu'on fait cuire, et dont on fait évaporer environ le tiers. [F] ici sens figuré pour signifer le douceur sucrée.

[60] Liron : [loir] Quelques-uns l'appellent rat liron et lerot. C'est un animal qui dort tout l'hiver dans les creux des arbres. Il a le museau aigu, la queuë grande, et le ventre gros. [F]

[61] S'homicider : Se tuer soi-même. [L]; On dit aujourd'hui : suicider.

[62] Rondelle : gardes de l'épée, de l'armure. [LC]

[63] Spadassin : traîneurd'épée, coupe-jarret, qui fait métier de se battre, d'assassiner, qui ne porte l'épée que pour mal faire, et non pas pour servir le Roi. [F]

[64] Nud : (ou nu) Qui n'a aucun habillement qui le couvre. [F] ici, "nud" evité le iatus.

[65] Chétif : Qui est de peu de valeur, qui se dit des personnes, et des choses. Cet homme est bien chetif, maigre, mal fait, miserable. [F]

[66] Bile : Humeur du corps humain, dont la secrétion se fait dans le foie. On le dit figurément pour colère ; émouvoir, échaufer la bile de... [FC]

[67] Haut de chausses : La partie du vêtement de l'homme, qui le couvre depuis la ceinture jusqu'aux genoux. [T]

[68] Compisser : vieux mot qui signifiait, pisser dessus, ou pisser souvent et partout. [F]

[69] Putréfait : terme peu usité. Tombé en putréfaction. [L]

[70] Fidel : ne veut pas dire que celui dont le seigneur parle soit fidèle, mais qu'il est vassal et par conséquent obligé d'être fidèle. [LC]

[71] Bossette : Petit rond doré et élevé en bosse, qu'on met aux deux côtez d'un mords de cheval. [F]

[72] Bayard : nom propre du fameux cheval des quatre fils Aymon. [T]

[73] Bière : tombeau.

[74] Epingle : Fig. et familièrement. Tirer son épingle du jeu, se dégager adroitement ou sans perte d'une mauvaise affaire ; locution qui vient d'un jeu de petites filles : elles mettent des épingles dans un rond, et, avec une balle qui, lancée contre le mur, revient vers le rond, elles essayent d'en faire sortir les épingles ; quand on fait sortir la mise, on dit qu'on retire son épingle du jeu. [L]

[75] Tirer à quartier : fuir.

[76] L'original porte rendons, le participe présent est plus vraisemblable.

[77] L'original porte Elvire au lieu d'Alvare plus vraisemblable.

[78] Avoir affaire de : avoir besoin de [L].

[79] Nescio vos : forumle latine signifiant : je ne vous connais pas.

[80] Grègue : Haut-de-chausses qui serre les fesses et les cuisses, que tous les hommes portaient au siecle passé [XVIème], et qui est demeuré pseulement aux Pages, qui les appellent autrement trousses ou culottes. [F]

[81] Justaucorps : espèce de vêtement à manches qui descend jusqu'aux genoux et qui serre la taille. [L]

[82] Impourvu : terme vieilli. Non prévu. [L]

[83] Chanter la gamme : On dit proverbialement, Chanter la gamme à quelqu'un, pour dire, le quereller, le reprendre, ou lui reprocher sa faute. [L]

[84] Dit : signifie un bon mot, une sentence, un apophthegme des Anciens. On dit en proverbe, qu'un homme a son dit et son desdit, pour dire, qu'il change de parole ou de dessein. [F]

[85] Lançade : coup de lance. [LC]

[86] Soudrille : terme de raillerie. Méchant et misérable soldat, dont on ne fait point de cas. [T]

[87] Sens dessus dessous : [Sens devant derrière] Sont des phrases adverbiales, pour marquer de la confusion et du désordre, et que ce qui devait être devant ou dessus, est derrière ou dessous. [F]

[88] Indiscret : celui qui agit par passion, sans considerer ce qu'il dit ni ce qu'il fait. (...) Un indiscret se fait souvent de grandes affaires par quelque parole qu'il a lâchée mal à propos. [F]

[89] Vezugues : lieu imaginaire (voir "Gazette et nouvelles ordinaires de divers pays loingtains", 1632.)

 

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Début
1.11.21.31.41.5
2.12.22.32.43.1
3.23.33.44.14.2
4.34.44.54.64.7
4.85.15.25.35.4
5.55.65.7
Fin du texte