LE JODELET OU LE MAITRE VALET.

COMÉDIE

M DC XL VIII. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

par M. DE SCARRON

À PARIS, Chez TOUSSAINT QUINET, au Palais, sous la montée de la Cour des Aides.

Version du texte du 30/03/2013 à 21:23:38.

PERSONNAGES

DOM JUAN, d'Alvarade.

DOM LOUIS, de Rochas.

DOM FERNAND, de Rochas.

ISABELLE, de Rochas.

LUCRÈCE, d'Alvarade.

JODELET, valet de DOM JUAN d'Alvarade.

ÉTIENNE, valet de DOM LOUIS de Rochas.

BÉATRIX, suivante d'Isabelle.

La scène est à Madrid.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Jodelet, Dom Juan.

Afin d'assurer une meilleure lisibilité de la pièce, la numérotation des scènes suit l'édition de 1845, "Chefs d'oeuvre des auteurs comiques, tome I", Librairie Firmn Didot, Paris.

Afin d'assurer une meilleure lisibilité de la pièce, la numérotation des scènes suit l'édition de 1845, "Chefs d'oeuvre des auteurs comiques, tome I", Librairie Firmn Didot, Paris.

JODELET.

Oui je n'en doute plus, ou bien vous êtes fou.

Ou le Diable d'Enfer, qui vous casse le cou,

A depuis peu chez vous élu son domicile

Arriver à telle heure en une telle ville,

5   Courir toute la nuit sans boire ni manger,

Menacer son Valet, et le faire enrager.

DOM JUAN.

Taisez-vous maître sot, cette rue où nous sommes

Est celle que je cherche.

JODELET.

Ô le plus fou des hommes

Et qu'y voulez-vous faire après minuit sonné ?

10   Aller voir Dom Fernand.

DOM JUAN.

  Oui tu l'as deviné

Je veux dès cette nuit aller voir Isabelle.

JODELET.

Dès cette nuit plutôt vous brouiller la cervelle,

Si cervelle chez vous est encore à brouiller.

DOM JUAN.

Si faut-il Jodelet te résoudre à veiller,

15   Quelque las que tu sois, quelque faim qui te tue,

Je ne suis pas d'avis de sortir de la rue,

Sans avoir vu de près l'objet de mon amour,

Le dussé-je chercher jusques au point du jour.

JODELET.

Ressouviens-toi mortel qu'il est tantôt une heure

20   Que l'on n'ouvrira point où Dom Fernand demeure,

Que nous sommes partis ce matin de Burgos,

Que tantôt sur mulets, et tantôt sur chevaux

Nous avons vous et moi, grâce à votre Hyménée,

Couru comme des fous le long de la journée,

25   Et que toute la nuit faire le Chat-huant

Est très grande folie au Seigneur Dom Juan.

DOM JUAN.

Ressouviens-toi mortel que n'aimer que sa gueule,

Que ne vivre ici-bas rien que pour elle seule

Est être pis que bête, et donc, ô Jodelet,

30   Vous n'êtes qu'une bête, habillée en valet.

JODELET.

Que je hais les railleurs !

DOM JUAN.

Que je hais les ivrognes !

JODELET.

Que je hais les amants et leurs mourantes trognes !

DOM JUAN.

Moi que j'aime Isabelle, et que son seul Portrait

Me perce jusqu'au coeur d'un redoutable trait.

JODELET.

35   Vous êtes donc de ceux qu'une seule peinture

Remplit de feu grégeois, et met à la torture,    [1]

Et si Monsieur le Peintre a bien fait un museau,

S'il s'est heureusement escrimé du pinceau,

S'il vous a fait en toile une adorable idole,

40   L'original peut être une fort belle folle,

Sa bouche de Corail peut enfermer dedans

De petits os pourris au lieu de belles dents,

Un Portrait dira-t-il les défauts de sa taille,

Si son corps est armé d'une jaque de maille,    [2]

45   S'il a quelques égouts outre les naturels

Accident très contraire aux appétits charnels :

Enfin si ce n'est point quelque horrible Squelette

Dont les beautés la nuit sont dessous la toilette,

Ma foi si l'on vous voit de femme mal pourvu

50   Puisque vous vous coiffez devant que d'avoir vu    [3]

Vous ne serez pas plaint de beaucoup de personnes.

DOM JUAN.

Sais-tu bien Jodelet alors que tu raisonnes,

Qu'il n'est point sous le Ciel un plus fâcheux que toi.

JODELET.

Il n'est pas sous le Ciel un plus fâché que moi

55   Quand il faut à tâtons courir de rue en rue,

Ou dessous un balcon faire le pied de grue.

DOM JUAN.

Jodelet ?

JODELET.

Dom Juan ?

DOM JUAN.

Sans doute mon portrait

Envers mon Isabelle aura fait son effet,

J'y suis peint à ravir.

JODELET.

Je sais bien le contraire.

DOM JUAN.

60   Que dis-tu ?

JODELET.

  Je vous dis, qu'il n'a fait que déplaire.

DOM JUAN.

D'où Diable le sais-tu ?

JODELET.

D'où ? Je le sais fort bien,

Parce qu'au lieu du vôtre elle a reçu le mien.

DOM JUAN.

Traître si tu dis vrai, mais je crois que tu railles,

J'irai chercher ta vie au fonds de tes entrailles.

JODELET.

65   Venez la donc chercher, car je ne raille point,

Mais en frappant mon corps, épargnez mon pourpoint.

DOM JUAN.

Ne pense pas tourner la chose en raillerie,

Dis comment l'as-tu fait ?

JODELET.

Vous êtes en furie.

DOM JUAN.

Oui j'y suis tout de bon, je n'y fus jamais tant.

JODELET.

70   Lorsque avec bon congé du Cardinal Infant,

Et lettres de faveur nous partîmes de Flandre.

DOM JUAN.

Et bien.

JODELET.

Écoutez donc, et vous l'allez apprendre,

Le désir violent de vous voir à Burgos

Vous fit aller bien vite, et par monts et par vaux,

75   Le voyage fut court, mais à notre arrivée

Un frère mis à mort une soeur enlevée,

Sans savoir ou, par qui, ni pourquoi, ni comment

Vous pensèrent quasi gâter le jugement.

DOM JUAN.

À quel propos méchant viens-tu rouvrir ma plaie

80   Par le ressouvenir d'une perte trop vraie.

Ha ! Frère non vengé, soeur qui m'ôte l'honneur

Et de ton assassin et de ton suborneur,

Je saurai par mon bras si bien me satisfaire

Que je pourrai vanter ce que j'avais à taire :

85   Mais venons au Portrait.

JODELET.

  J'y vais tant que je puis,

Mais ma foi je ne sais quasi plus où j'en suis,

Je ne fais que tirer et rengainer ma langue :

Car vous interrompez à tous coups ma harangue,

Je n'ai pourtant rien dit qui ne soit à propos.

DOM JUAN.

90   Que ne racontes-tu la chose en peu de mots ?

JODELET.

Je ne puis ni parler tandis qu'un autre cause,

Pour moi je dis toujours par ordre chaque chose :

Or pour votre portrait que j'avais oublié.

DOM JUAN.

Jamais ses longs discours ne m'ont tant ennuyé.

JODELET.

95   À peine fûmes-nous de retour en Castille

Que Fernand de Rochas vous proposa sa fille

Là-dessus son portrait qui vous fut apporté

Vous rendit plus brûlant que le soleil d'été,

Vingt mil écus étaient offerts avec la belle,

100   Et vous pour la charmer comme vous l'étiez d'elle,

Vous voulûtes aussi qu'elle eût votre Portrait,

Ainsi vous la frappiez avec son même trait :

Lors à bon chat, bon rat, et la pauvre donzelle

Était pour en avoir profondément dans l'aile,    [4]

105   Le stratagème était d'amant bien raffiné,

Mais le Ciel autrement en avait ordonné.

DOM JUAN.

Enfin finiras-tu quelque jour ton histoire ?

JODELET.

Oui Seigneur, mais il faut vous remettre en mémoire,

Car pour moi je suis la de me ressouvenir.

DOM JUAN.

110   Fusses-tu las aussi de tant m'entretenir,

J'ai bien ici besoin de patience extrême.

JODELET.

Vous vous souviendrez donc que votre Peintre même

Me voulut peindre aussi.

DOM JUAN.

Poursuis, je le sais bien.

JODELET.

Savez-vous bien aussi qu'il ne m'en coûta rien,

115   Et que ce bon Flamand est brave homme, ou je meure.

DOM JUAN.

Et bien crois-tu pouvoir achever dans une heure,

As-tu brûlé, vendu, mangé mon Portrait ?

L'ai-je encore, l'a-t-elle, enfin qu'en as-tu fais ?

JODELET.

Donnez-moi patience, et vous l'allez apprendre,

120   Mais retournons chez nous, et laissons-là la Flandre,

Comme j'étais après à vous empaqueter,

Vous savez que je suis très facile à tenter,

Et que le Ciel m'a fait curieux de nature,

Pour votre grand malheur j'avisai ma peinture,

125   Celle qu'au Pays-Bas, comme je vous ai dit,

Sans qu'il m'en coûtât rien votre Peintre me fit,

Je la mis aussitôt vis-à-vis de la vôtre,

Pour voir si l'une était aussi belle que l'autre,

Lors je ne sais comment le Diable s'en mêla,

130   Ni ne vous puis conter comment se fit cela,

La mienne prit la poste, et la vôtre restée,

Fit que j'eus quelques jours la tête inquiétée,

Mais le temps qui dissipe et chasse les ennuis,

M'ayant favorisé de quelques bonnes nuits,

135   Je me suis défâché de peur d'être malade :

Vous si vous me croyez, sans faire d'incartade,

Vous ne songerez plus au mal que j'ai commis,

Puisque c'est par mégarde, il doit être remis,

Voilà la vérité, comme on dit, toute nue.

DOM JUAN.

140   Et qu'aura-t-elle dit de ta face cornue ?

Chien, qu'aura-t-elle dit de ton nez de blaireau ?

Infâme.

JODELET.

Elle aura dit que vous n'êtes pas beau,

Et que si nous étions artisans de nous-même,

On ne verrait partout que des beautés extrêmes,

145   Que chacun se ferait le nez efféminé,

Et que vous l'avez tel que Dieu vous l'a donné :

Mais que mal à propos peu de chose vous choque,

Si vous pouvez demain lui conter l'équivoque,

Quand elle vous verra brillant comme un Phébus,

150   Vous me remercierez d'un si plaisant abus.

SCÈNE II.
Dom Juan, Jodelet, Étienne.

DOM JUAN.

Paix là, je vois quelqu'un qui saura bien peut-être

Où loge Dom Fernand, va le joindre.

JODELET.

Mon Maître.

DOM JUAN.

Que veux-tu ? Parle bas.

JODELET.

Peut-être il n'en sait rien.

DOM JUAN.

Ha malheureux poltron ! Tu mériterais bien

155   Qu'il te donnât cent coups.

JODELET.

  Il le pourra bien faire.

À Étienne.

Cavalier.

ÉTIENNE.

Qui va là ?

JODELET.

Soit dit sans vous déplaire

Où loge Dom Fernand ?

ÉTIENNE.

C'est ici sa maison.

JODELET.

Ha vraiment pour le coup mon Maître avait raison,

À Dom Juan.

Le beau-père est trouvé, venez vite son gendre,

160   Nous n'avons qu'à frapper.

ÉTIENNE, à part.

  Et moi je viens d'apprendre

Que je suis un vrai sot de leur avoir montré.

Où mon maître tantôt est en cachette entré,

Et d'où je le tiens prêt de sortir tout à l'heure,

Mais j'y veux donner ordre.

DOM JUAN, à Étienne.

Est ce ici qu'il demeure.

ÉTIENNE.

165   Oui, mais il est malade, et n'aime pas le bruit,

Quelles gens êtes-vous ?

JODELET.

Nous n'allons que la nuit,

Nous portons à la nuit amitié singulière,

Et serions bien fâchés d'avoir vu la lumière :

Nous sommes de Norvège un pays vers le Nord,

170   Où maudit d'un chacun est tout homme qui dort :

Pour moi je ne dors point, voyez-vous là mon maître ?

C'est le plus grand veilleur, qui se trouve peut-être.

ÉTIENNE.

Ou plutôt un voleur qui me fera raison

De m'avoir l'autre jour surpris en trahison,

175   Oui je le connais bien, et vous étiez ensemble.

JODELET.

Homme un peu bien colère, et bien fou, ce me semble,

Sachez si nous l'étions la moitié tant que vous,

Que de ma blanche main vous auriez mille coups,

Tirant son épée.

Et si vous ne fuyez, que cette mienne lame

180   N'aura plus de fourreau que celui de votre âme :

À Dom Juan.

Mon Maître avancez-vous, je commence à mollir,

Et sans l'obscurité vous me verriez pâlir.

DOM JUAN.

À moi Rustaud, à moi que je vous civilise.

ÉTIENNE, bas.

Si faut-il, Ténébreux, que je vous dépayse,

Haut.

185   À deux cents pas d'ici, quoique vous soyez deux,

Si vous osez me suivre on s'y battra bien mieux.

DOM JUAN.

Oui-da, je vous suivrai.

Il joint Étienne qui féraille en reculant et se sauve.

SCÈNE III.
Jodelet, Dom Juan.

JODELET.

La peste comme il drille,    [5]

J'ai pourtant eu frayeur de ce chien de soudrille,    [6]

Autrement sans péril je lui cassais les os :

190   Foin je n'aurai jamais poltron plus à propos,

Mais d'où diable est sorti cet autre vilain homme.

SCÈNE IV.
Dom Louis, Jodelet, Dom Juan.

Dom Louis descend du Balcon.

DOM LOUIS.

Étienne.

JODELET.

L'on y va.

DOM JUAN.

C'est son valet qu'il nomme,

Celui qui devant nous vient de gagner au pied.    [7]

DOM LOUIS.

Ou je me trompe fort, ou je suis épié,

195   Mais la rumeur ici troublerait Isabelle,

Et je dois mépriser l'honneur pour l'amour d'elle,

Fuyons puisqu'il le faut.

Il se retire.

SCÈNE V.
Jodelet, Dom Juan.

DOM JUAN.

Dom Juan met l'épée à la main, cherche Dom Louis, rencontre l'épée nue de Jodelet, qui tombe à terre d'effroi, couché sur le dos, et pare de bas en haut les bottes que pousse son maîtres.

Demeure, ou tu es mort

Demeure encor un coup.

JODELET, parant.

Diantre qu'il pousse fort.

DOM JUAN.

Dis ton nom vitement, ou je t'ôte la vie.

JODELET.

200   Je suis Dom Jodelet natif de Sigovie.    [8]

DOM JUAN.

Au Diable le maraud, et l'homme du balcon.

JODELET.

Il s'en est envolé léger comme un faucon,

Et moi sot que je suis-je vidais sa querelle

Tandis que le poltron enfilait la venelle,    [9]

205   De deux grands vilains coups que vous m'avez poussés

J'ai cru mes intestins par deux fois offensés,

Vous êtes un peu prompt, mais de grâce mon maître,

On sort donc à Madrid ainsi par la fenêtre :

Vous ne me dites mot.

DOM JUAN.

L'as-tu bien entendu ?

JODELET.

210   Oui.

DOM JUAN.

J'en suis tout confus.

JODELET.

  Et moi tout confondu.

DOM JUAN.

Je ne dois pas ici rien faire à la volée.    [10]

JODELET.

Vous avez ce me semble, un peu l'âme troublée.

DOM JUAN.

Oui je l'ai, Jodelet, et j'en ai du sujet ;

Mais raisonnons un peu là-dessus.

JODELET.

C'est bien fait :

215   Raisonnons, aussi bien j'en ai très grande envie,

Et je ne pense pas durant toute ma vie

Avoir été jamais en mes raisons si fort :

Raisonnons donc mon maître, et raisonnons bien fort.

DOM JUAN.

Je suis né dans Burgos pauvre, mais d'une race

220   Exempte jusqu'à moi de honte et de disgrâce.

JODELET.

Fort bien.

DOM JUAN.

À mon retour de la guerre à Burgos

Je me trouve attaqué de deux différents maux,

Le meurtre de mon frère, et ma soeur enlevée,

Quoique soigneusement dans l'honneur élevée

225   Me causent un chagrin qui n'eût jamais d'égal.

JODELET.

Fort mal, fort mal, fort mal, et quatre fois fort mal.

DOM JUAN.

Dom Fernand me choisit pour époux d'Isabelle,

Ton portrait pour le mien est reçu de la belle.

JODELET.

Pas trop mal.

DOM JUAN.

Nous traitons cette affaire sans bruit,

230   Et je pars pour Madrid, où j'arrive de nuit.

JODELET.

Un peu mal.

DOM JUAN.

Sans songer, à me chercher un gîte

Mon amour droit ici m'amène.

JODELET.

Un peu trop vite.

DOM JUAN.

Je rencontre un valet où loge Dom Fernand

Qui me fait à dessein querelle d'Allemand,    [11]

235   J'en vois sortir son maître.

JODELET.

  Il est vrai qui détale

Comme un poltron qu'il est.

DOM JUAN.

Mais de peur du scandale,

Certes il ne vint point à nous comme un poltron.

JODELET.

Comment y vint-il donc le malheureux larron ?

DOM JUAN.

Il y vint Jodelet comme aimé d'Isabelle.

JODELET.

240   Fort mal.

DOM JUAN.

  Et c'est cela qui me met en cervelle.    [12]

JODELET.

Raisonnons donc encore.

DOM JUAN.

Ah ne raisonne plus,

Tes sots raisonnements sont ici superflus,

Attends certain conseil que l'amour me suggère,

Guérira mes soupçons, c'est en toi que j'espère :

245   Il faut que dès demain, ô mon cher Jodelet,

Tu passes pour mon maître, et moi pour ton valet :

Ton portrait supposé fait ici des merveilles,

Jodelet remue les oreilles.

Qu'as-tu cher Jodelet, tu branles les oreilles ?

JODELET.

Tous ces déguisements sentent trop le bâton,

250   J'aime mieux raisonner, et puis que dirait-on,

Dom Juan est valet, et Jodelet est maître,

Et si par grand malheur, car enfin tout peut-être,

Votre maîtresse m'aime, et je l'aime aussi.

DOM JUAN.

De cela Jodelet ne prend aucun souci,

255   Le mal sera pour moi, mais durant cette feinte

Les trop justes soupçons dont mon âme est atteinte

Pourront être éclaircis, car comme Jodelet

Je ferai confidence avecque ce valet,

Je ferai l'amoureux de la moindre soubrette.

260   Mes présents ouvriront l'âme la plus secrète,

Toi mangeant comme un chancre, et buvant comme un trou,

Paré de chaîne d'or comme un Roi de Pérou,

Sans prendre aucune part à ma mélancolie.

JODELET.

Je commence à trouver l'invention jolie.

DOM JUAN.

265   Chez le bon Dom Fernand tu seras régalé,

Et moi de mes soupçons sans cesse bourrelé,

Je me verrai réduit à te porter envie

Sans espoir de guérir durant ma triste vie.

JODELET.

Et je ne pourrai pas pour mieux représenter

270   Le Seigneur Dom Juan quelquefois charpenter    [13]

Sur votre noble dos, bien souvent ce me semble,

Vous en usez ainsi.

DOM JUAN.

Quand nous serons ensemble

Tous seuls et sans témoins, oui je te le permets.

Il sort.

SCÈNE VI.

JODELET.

Potages mitonnés, savoureux entremets,

XXXX Erreur dans l'interprétation du texte (ligne 119, programme : edition.php)

275   Bisques, pâtés, ragoûts, enfin dans mes entrailles

Vous serez digérés, et vous lâches canailles,

Courtisans de Madrid, luisants, polis et beaux

Nous vous en fournirons des cocus de Burgos.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Isabelle, Béatrix.

Elle sort.

ISABELLE.

Croyez-moi Béatrix, faites votre paquet,

280   Sans penser m'éblouir avec votre caquet,

Je ne veux plus de vous

BÉATRIX.

Et du moins que je sache

Pour quel mal contre moi ma maîtresse se fâche.

ISABELLE.

Vous ne le savez pas ?

BÉATRIX.

Ma fois si j'en sais rien,

Ne puissé-je jamais hanter les gens de bien.

ISABELLE.

285   N'importe, je vous chasse.

BÉATRIX.

  Et bien donc patience,

Je n'ai pourtant rien fait contre ma conscience,

Et je veux si jamais j'ai contre vous manqué

Crever comme un boudin que l'on n'a pas piqué :

Tout ce mal-ci me vient de quelque âme traîtresse,

290   Et tout mon péché n'est qu'aimer trop ma maîtresse,

Vraiment l'on dit bien vrai que toujours les flatteurs,

Sont plus crus mille fois que les bons serviteurs.

ISABELLE.

Oui dame Béatrix, vous êtes innocente,

Il n'est point dans Madrid de meilleure servante :

295   Vous n'avez point ouvert mon Balcon cette nuit,

Vous n'alliez pas nus pieds pour faire moins de bruit.

BÉATRIX.

Hélas ! Je m'en souviens, c'était votre dentelle

Que j'avais mis sécher dessus une ficelle,

Et j'eus peur que la nuit on la prit en ce lieu.

ISABELLE.

300   Vous ne parlâtes point.

BÉATRIX.

  C'est que je priais Dieu.

ISABELLE.

Quoi si haut...

BÉATRIX.

Je le sais, afin que Dieu m'entende,

Et la dévotion en est beaucoup plus grande.

ISABELLE.

Et l'homme qui sauta de mon Balcon en bas,

Était-ce ma dentelle ?

BÉATRIX.

Ah ! Ne le croyez pas.

ISABELLE.

305   Je l'ai vu, Béatrix.

BÉATRIX.

  Ha ma bonne maîtresse,

Il est vrai Dom Louis.

ISABELLE.

Ah Dieu ce nom me blesse.

Quoi ce fut Dom Louis ?

BÉATRIX.

Oui votre beau cousin.

ISABELLE.

Mon beau cousin, méchante, et pour quel bas dessein

L'aviez-vous introduit infâme, abominable ?

BÉATRIX.

310   Si c'est un grand péché que d'être charitable,

Vous avez grand sujet de me crier bien fort ;

Mais si vous m'écoutiez, je n'aurais pas grand tort.

ISABELLE.

Vous parlerez longtemps avant que je vous croie.

BÉATRIX.

Ne puissiez-vous jamais souffrir que je vous voie,

315   Si je ne vous dis vrai, ce fut donc hier au soir

Que le bon Dom Louis vint ici pour vous voir,

À cause qu'il pleuvait je le mis dans la salle,

Ce fut bien malgré moi, car je crains le scandale :

Mais le drôle qu'il est entra bon gré mal gré,

320   Tôt après j'entendis cracher sur le degré

Votre père Fernand, vous savez bien qu'il crache

Plus fort qu'aucun qui soit dans Madrid que je sache :

Au bruit de ce crachat Dom Louis se sauva

Dedans votre Balcon qu'entrouvert il trouva,

325   Je l'enfermais encor lorsque vous arrivâtes,

Avecque le vieillard très longtemps vous causâtes,

Cependant Dom Louis le Balcon habitait,

Où de vos longs discours peu content il était :

Enfin quand je vous vis dans le lit assoupie,

330   Moi qui suis de tout temps encline à l'oeuvre pie    [14]

Je l'allai délivrer très charitablement,

Il me dit qu'il voulait vous parler un moment.

Je dis nescio vos, et lui chantai goguette,    [16]

Disant allez chercher votre dariolette,

335   Un autre l'eût servi, car il parlait des mieux,

Et je voyais tomber les larmes de ses yeux :    [17]

Mais lorsqu'en me coulant en main quelques pistoles

Et qu'en me conjurant de ses belles paroles,

En m'appelant mon coeur, ma chère Béatrix,

340   Il m'eût mis dans le doigt une bague de prix,

Je veux bien l'avouer, j'eus une telle rage

Que je pensai deux fois lui sauter au visage.

Non que tous ses regrets ne me fissent pitié,

Et vraiment je le tiens de fort bonne amitié :

345   Mais dans vos intérêts je ne connais personne,

Brebis partout ailleurs j'y suis une Lionne,

Et lui sitôt qu'il vit que ce n'était plus jeu,    [18]

Que de fine fureur j'avais la face en feu.

Du Balcon sans tarder il sauta dans la rue,

350   Où j'entendis crier tôt après tue, tue ;    [19]

Voilà ce grand sujet de mon exclusion,

Et le juste loyer de mon affection,

Il faut bien que je sois fille peu fortunée,

Je fondais mon bonheur dessus votre hyménée,

355   Et si de Dom Juan, qu'on dit être venu,

Mon zèle à vous servir pouvait être connu

Je n'espérais pas moins.

ISABELLE.

Quoi ! Dom Juan encore,

Un homme que je crains, un homme que j'abhorre

Après un Dom Louis m'est par vous allégué,

360   Entendez-vous par là me rendre l'esprit gai ;

Adieu fille de bien, que plus je ne vous voie.

SCÈNE II.

BÉATRIX.

Au diable Dom Louis, c'est là que je t'envoie,

Maudit soit le badaud, et l'amoureux transi,

Le malheureux qu'il est me cause tout ceci,

365   Est-il dedans Madrid fille plus malheureuse ?

SCÈNE III.
Dom Fernand, Béatrix.

DOM FERNAND.

Qu'avez-vous Béatrix, vous faites la pleureuse.

BÉATRIX.

Votre fille me chasse, et si je n'ai rien fait

Que lui représenter qu'elle doit en effet

Agréer Dom Juan, parce qu'il le mérite,

370   Et que vous le voulez.

DOM FERNAND.

  La cause est bien petite

Pour vous mettre dehors, et ma fille a grand tort

Mais pour vous rajuster je ferai mon effort,

Faites-la moi venir.

Béatrix sort.

SCÈNE IV.

DOM FERNAND.

Souvent mon Isabelle,

Et cette Béatrix ont ensemble querelle,

375   Tantôt c'est pour un mot de travers répondu,

Pour un miroir cassé, pour du blanc répandu,

Souvent aussi ce n'est que pour une vétille,

C'est-à-dire pour rien... mais j'aperçois ma fille.

SCÈNE V.
Dom Fernand, Isabelle.

DOM FERNAND.

Ce n'est pas la saison de chasser des valets

380   Quand il ne faut penser qu'à danses et ballets :

Pour moi tout le premier je veux faire gambade,

Car j'espère aujourd'hui Dom Juan d'Alvarade.

ISABELLE.

Espérez, espérez, cet agréable Époux,

Moi j'espère la mort moins cruelle que vous.

DOM FERNAND.

385   Je suis donc bien cruel, puisqu'elle est moins cruelle.

Vraiment notre Isabeau vous me la baillez belle

Ah ! Que si je croyais mon esprit irrité,

Votre jeune museau se verrait souffleté,

Et si je faisais bien, qu'avec ces deux mains closes

390   Je ternirais de lys et fanerais de roses :

Vous voulez volontiers quelque godelureau

Qui méthodiquement vous lèche le morveau,    [20]

Un faiseur de recueils, un débiteur de rimes,

Un de ces libertins qui causent aux minimes,

395   Un plisseur de canons, un de ces fainéants,    [21]

Qui passent tout un jour à nouer des galants,    [22]

Ou se faire traîner coucher dans un carrosse,

Si je lui faisais plaie, ou du moins une bosse,

Ne ferais-je pas bien ? Qu'en dis-tu ma raison,

400   Puis-je oublier sa faute à moins que d'être oison ?

Isabelle rit.

La Coquine s'en rit, et je veux qu'elle en pleure,

Et moi j'en ris aussi, peu s'en faut ou je meurs,

Quand quelqu'un pleure ou rit, j'en use tout ainsi :

Et parce qu'elle rit, je m'en vais rire aussi.

Il rit.

405   Peste que je suis sot.

ISABELLE.

  Je confesse, mon père

Que vous avez raison de vous mettre en colère

Lui montrant un portrait.

Mais confessez aussi regardant ce tableau

Affreux au dernier point, bien loin de sembler beau,

Que ma douleur est juste alors qu'elle est extrême,

410   Et qu'il faut bien qu'il soit la brutalité même,

Le brutal sur lequel ce marmouset est fait.    [23]

DOM FERNAND, prenant le portrait.

Vous jugez donc d'un homme en voyant son portrait ?

Souvent un vilain corps loge un noble courage,

Et c'est un grand menteur souvent que le visage,

Regardant le portrait.

415   Il est vrai, celui-ci doit se plaindre de l'art,

Et tout y représente un indigne pendard,

Où Diable ai-je pêché ce détestable gendre ?

Et comment Dom Fernand a-t-il pu se méprendre ?

Je pensais bien avoir trouvé la pie au nid ;    [24]

420   Mais pourtant, mais pourtant beaucoup de gens m'ont dit

Qu'on estime à la Cour ce Juan d'Alvarade :

Lui rendant le portrait.

Or bien promettez-moi sans faire de boutade,    [25]

Que vous le traiterez partout civilement,

Et moi je vous promets foi d'homme qui ne ment,

425   S'il se trouve aussi sot que sa peinture est laide,

À tous ces embarras de donner bon remède :

Mais une Dame vient qui ne se veut montrer,

Je voudrais bien savoir qui l'aura fait entrer,

Sans venir demander si nous sommes visibles :

430   Les bourreaux de valets sont tous incorrigibles :

SCÈNE VI.
Dom Fernand, Isabelle, Lucrèce voilée.

DOM FERNAND, à Lucrèce.

Madame sans vous voir, et sans vous demander

Le nom que vous avez, vous pouvez commander.

LUCRÈCE, à Dom Fernand.

Je n'attendais pas moins d'une âme si civile,

Je viens, ô Dom Fernand, chez vous chercher asile,

435   Mais puis-je sans témoins vous conter mon malheur ?

DOM FERNAND, à Lucrèce.

Oui da.

À Isabelle.

Retirez-vous.

Isabelle sort.

SCÈNE VII.
Dom Fernand, Lucrèce.

LUCRÈCE, à part.

Fais si bien ma douleur,

Que l'on puisse trouver quelque excuse à mes fautes.

Non je ne me plains point du repos que tu m'ôtes,

Si je puis faire voir, par mes pleurs infinis,

440   Que mes yeux ont été de mon crime punis.

Mes yeux, mes traîtres yeux qui recouvrent la flamme,

Qui noircit mon honneur, et me couvre de blâme.

Mes traîtres yeux de qui les criminels plaisirs

Me feront à la fin exhaler en soupirs :

445   Pleurez donc, ô mes yeux, soupirez ma poitrine.

DOM FERNAND, à part.

Parbleu cette étrangère est de fort bonne mine.

LUCRÈCE, à Dom Fernand, se jetant à genoux.

Et vous mes faibles bras embrassez ces genoux,

Vous ne me verrez point lever de devant vous,

Que je n'aie obtenu le secours que j'espère.

DOM FERNAND.

450   Vous lisez les Romans, et je vous en révère,

Il la fait relève.

Ma sotte d'Isabeau n'a jamais lu Roman,

Quant est de moi j'estime Amadis grandement :

Lucrèce lève son voile.

Vous n'êtes pas personne à qui rien on refuse,

De refuser aussi personne ne m'accuse :

455   Croyez donc aisément, tout cela supposé,

Qu'il ne vous sera rien de ma part refusé.

LUCRÈCE.

Il faut donc, ô Fernand, que je vous importune

Du récit de ma race, et de mon infortune,

Pour ma race bientôt vous en serez savant,

460   Car mon père défunt m'a dit assez souvent

Qu'il avait avec vous fait amitié dans Rome,

Et qu'il vous connaissait pour brave Gentilhomme.

DOM FERNAND.

Ces vers sont de Mairet, je les sais bien par coeur,

Ils sont très à propos, et d'un très bon auteur,

465   Toujours d'un bon auteur la lecture profite,

Et savoir bien des vers est chose de mérite.

LUCRÈCE.

Burgos est donc la ville où je reçus le jour,

Mais cette ville aussi vit naître mon amour,

Et je dois l'abhorrer, et pour l'un et pour l'autre.

470   Hélas ! Fut-il jamais Destin pareil au nôtre

Car ma mère en travail quand je naquis mourut,

Mon père de regret quand mon amour parut,

Cruel ressouvenir de ma faute passée

Quand donnerez-vous trêve à ma triste pensée ?

475   Diégo d'Alvarade est le nom qu'il avait

Avec beaucoup de soin sa bonté m'élevait,

Je lui fis espérer beaucoup de mon enfance :

Mais hélas ! Ce fut bien une fausse espérance,

Mes deux frères n'étaient pas moins de lui chéris ;

480   Car le Ciel les avait traités en favoris,

Je vivais avec eux contente et fortunée,

Mais que l'amour bientôt changea ma destinée :

Un étranger qui vint aux fêtes de Burgos

Fit voir en nos tournois qu'il avait peu d'égaux,

485   Nous nous vîmes le soir dedans une assemblée

Je souffris son abord, et j'en fus cajolée,

Ou plutôt mon esprit fut par le sien charmé,

Il feignit de m'aimer, tout de bon je l'aimé :    [26]

Mais souffrez que mes pleurs vous apprennent le reste

490   Car tout en est honteux ; car tout en est funeste,

Puisque mon crime, hélas ! un frère me ravit,

Et que d'affliction mon père le suivit.

Moi sans pleurer leur mort, sans rougir de ma flamme

L'amour avait banni la raison de mon âme,

495   J'adorais en esprit mon infidèle Amant,

Que j'attendis deux ans à Burgos vainement,

À la fin je vois bien que je suis délaissée ;

Je quittai mes parents, et comme une insensée

Maudissant mon amour, souhaitant le trépas,

500   Pour trouver ce méchant j'adresse ici mes pas.

Hélas ! Il m'avait dit qu'il me serait fidèle,

Mais qu'on croit aisément alors qu'on se croit belle,

Et que pour s'assurer d'un coeur comme le sien

La beauté bien souvent est un faible lien :

505   J'en suis, ô Dom Fernand, un exemple effroyable,

Car pour avoir cru trop un tigre impitoyable,

Qui me pris par les yeux et triompha de moi,

Se déguisant d'un nom aussi faux que sa foi,

Je me vois devant vous comme une forcenée,

510   Maudissant mille fois le jour sa destinée.

Hélas ! Que contre moi le Ciel est irrité,

Puisque tout mon espoir n'est qu'un nom aposté,    [27]

Et qu'avec cet espoir justement je m'étonne,

Quand je vois que ce nom n'est connu de personne,

515   Cependant il est vrai qu'il habite ces lieux

L'ingrat ; car l'autre jour il parut à mes yeux :

Mais je ne le peux joindre, et je n'ai pu connaître

Par un nom qu'il n'a pas la demeure d'un traître,

Que le Ciel à mes yeux ne devrait plus cacher,

520   Si les pleurs avaient pu jusqu'ici le toucher :

Mais je m'adresse à vous comme au dernier remède,

Pour trouver cet ingrat, je demande votre aide,

Je sais bien vu le rang qu'en ces lieux vous tenez,

Qu'il me fera raison si vous l'entreprenez :

525   Je n'alléguerai point mon père et sa mémoire,

Je veux vous conjurer par votre seule gloire,

Et sans vous obliger d'un langage flatteur.

DOM FERNAND.

Pour faire court je suis votre humble serviteur,

Et l'ai toujours été de Monsieur votre père,

530   Il me faisait l'honneur de m'appeler son frère,

Quant à vous disposez de tout ce que je puis,

Ma fille tâchera d'adoucir vos ennuis.

SCÈNE VIII.
Béatrix, Dom Fernand, Lucrèce.

BÉATRIX.

Monsieur votre neveu demande avec instance

De vous entretenir pour chose d'importance

DOM FERNAND, à Lucrèce.

535   Madame je reviens à vous dans un moment,

Béatrix menez-la dans mon appartement,

Et qu'on fasse venir mon neveu tout à l'heure,

Lucrèce et Béatrix sortent.

SCÈNE IX.

DOM FERNAND.

Cette dame est la soeur de mon gendre, ou je meurs !

Il me faut présenter s'il voudra bien la voir,

540   Nous ne laisserons pas de tout notre pouvoir,

De chercher son Amant et la tirer de peine :

SCÈNE X.
Dom Louis, Dom Fernand.

DOM FERNAND.

Et bien, cher Dom Louis, quelle affaire vous mène ?

En quoi puis-je servir un si brave neveu ?

DOM LOUIS, tenant un billet.

Monsieur, un mien ami m'a mandé depuis peu

545   Que j'avais sur les bras une grande querelle,

Je sais bien pour chercher un Conseiller fidèle,

Puisqu'il est question d'honneur et de combats

Que m'adressant à vous je ne me trompe pas.

DOM FERNAND.

Au moins ne pouvez-vous en employer un autre

550   Qui vous chérisse plus, et qui soit autant vôtre,

Jusques au dégainer je vous le montrerai,

Est-ce par ce billet ?

DOM LOUIS.

Oui je vous le lirai.

DOM FERNAND.

Lisez donc, aussi bien j'ai perdu mes lunettes,

Et n'est pas trop aisé d'en recouvrer des nettes.

DOM LOUIS.

LETTRE.

555   Le jeune frère de celui

Que vous avez tué pour quelques amourettes

Part de ce pays aujourd'hui

Pour aller en Cour où vous êtes :

Je ne sais pas pour quel sujet ;

560   Mais je sais bien que vous l'écrire

Pour éviter pareil accident ou pire,

Est à moi fort bien fait.

DOM PEDRO OSORIO.

DOM FERNAND.

Où fut-ce ?

DOM LOUIS.

Dans Burgos.

DOM FERNAND.

Était-ce un cavalier ?

DOM LOUIS.

Oui de mes grands amis.

DOM FERNAND.

En combat singulier.

DOM LOUIS.

565   Non ce fut par mégarde, et durant la nuit noire.

DOM FERNAND.

Contez-moi le détail de toute cette histoire.

DOM LOUIS.

Vous allez tout savoir.

DOM FERNAND.

S'entend en peu de mots.

DOM LOUIS.

Vous vous souvenez bien des Fêtes de Burgos,

Pour le premier enfant qu'eût la grande Isabelle,    [28]

570   Des Royales vertus le plus parfait modèle,

Un ami qui faisait trop d'estime de moi

M'invita de venir à ce fameux Tournoi,

Pour montrer avec lui notre valeur commune.

Là contre six Taureaux j'eus assez de fortune,

575   Dans les autres combats j'eus un bonheur égal,

Le soir il me mena voir les dames au Bal,

Une beauté m'y prit, et je la pris de même.

Dans ce commencement j'eus un bonheur extrême ;

Mais tout ce grand bonheur à la fin se trouva

580   Un des plus grands malheurs qui jamais m'arriva.

Le lendemain j'obtins de l'aller voir chez elle :

Mais si je lui plaisais, je la trouvais fort belle ;

Et certes je l'aimais aussi sincèrement

Que peut jamais aimer un véritable Amant.

585   Pour faire court, un soir que nous étions ensemble

J'entends rompre la porte, et je la vois qui tremble,

Je me lève, et je mets mon épée à la main,

Elle prend la chandelle et la souffle soudain :

La porte s'ouvre, on entre, on m'attaque, on me blesse,

590   Sans voir je pousse, pare, et plus d'heur que d'adresse,

J'en fais d'abord choir un blessé mortellement,

Puis dans l'obscurité je m'échappe aisément.

Hélas ! Le jour d'après quelle fut ma tristesse,

Quand le mort se trouva frère de ma maîtresse,    [29]

595   Et de plus, ô malheur, dur à mon souvenir,

Ce même intime ami qui m'avait fait venir,

Comment ne sus-je point que cette pauvre amante

Depuis deux ou trois mois logeait chez une tante.

Comment ne sûmes-nous devant ce triste jour,

600   Moi qu'il eut une soeur, ou lui moi de l'amour :

Mais c'est vous ennuyer d'une plainte inutile,

Ayant toujours celé mon nom en cette ville

J'en sortis aisément sans être soupçonné.

C'est à vous qui voyez l'avis qu'on m'a donné,

605   Et qu'en cet embarras quasi tout m'est contraire

De me dire en ami tout ce que j'y dois faire,

Je sais bien si je veux des conseils sur ce point

Qu'aucun ne peut donner ce que vous n'avez point,

Que mon homme est ici, je n'en fais point de doute,

610   Qu'il tâche à me trouver, l'apparence y est toute,

Je ne puis le fuir sans grande lâcheté,

Je ne puis le tuer aussi sans cruauté,

Je ne puis l'inviter à se battre sans crime,

Et tout menace ici ma vie ou mon estime :

615   Mais on frappe à la porte.

DOM FERNAND.

  Et même rudement,

Et qui Diable ose ainsi heurter insolemment ?

SCÈNE XI.
Béatrix, Dom Fernand, Dom Louis.

BÉATRIX, à Dom Fernand.

Mon Maître cent écus pour si bonne nouvelle,

Et qu'on fasse venir ma maîtresse Isabelle,

Votre gendre est là-bas, beau poli, frais tondu,

620   Poudré, frisé, paré, riant comme un perdu.

Et couvert de bijoux comme un Roi de la Chine.

DOM LOUIS, à Dom Fernand.

Vous avez donc ainsi marié ma cousine,

Sans qu'on en ait rien su, vous étiez bien pressé.

DOM FERNAND, à Dom Louis.

Oui.

DOM LOUIS, à part.

Hélas ! Que ce mot m'a rudement blessé.

DOM FERNAND.

625   Béatrix vitement que ma fille s'ajuste :

Va donc vite.

BÉATRIX.

J'y cours.

Elle sort.

SCÈNE XII.
Dom Fernand, Dom Louis.

DOM LOUIS, à part.

Que le ciel est injuste !

DOM FERNAND, à part.

Ha vraiment mon esprit n'est pas mal partagé,

Mon neveu l'agresseur, mon gendre l'outragé :

Comment donc garantir ma maison de carnage ?

SCÈNE XIII.
Béatrix, Dom Fernand, Dom Louis, Isabelle.

DOM FERNAND.

630   Ha ma fille approchez.

DOM LOUIS, à part.

  Que de bon coeur j'enrage.

DOM FERNAND.

Allons le recevoir.    [30]

ISABELLE.

Ou plutôt à la mort.

SCÈNE XIV.
Jodelet, Dom Juan, Isabelle, Dom Fernand, Dom Louis, Béatrix.

JODELET suivi de Dom Juan.

Cette chambre est fort belle, et je m'y plairai fort.

ISABELLE, à part.

Ô qu'il était bien peint !

DOM JUAN, à part.

Ô qu'elle était bien peinte !

JODELET s'entretaillant avec un des éperons.

Ce maudit éperon m'a blessé d'une atteinte.

DOM FERNAND, à Jodelet.

635   Soyez le bienvenu, Monseigneur Dom Juan.

DOM JUAN, bas à Jodelet.

Réponds...

JODELET, à bas à Dom Juan.

Le beau-père a de l'air d'un chat-huant,

Haussant la voix.

Et vous le bien trouvé.

ISABELLE, à part.

L'agréable figure.

JODELET, à Dom Juan.

Quoi toujours ce vieillard, ô le mauvais augure !

Je m'en veux délivrer, il me tient trop longtemps.

DOM FERNAND, à part.

640   Mon gendre n'est pas sage, il parle entre les dents.

JODELET, à Dom Fernand.

Vous servez donc toujours d'écran à votre fille.

DOM JUAN, bas à Jodelet.

Que dis-tu malheureux ?

DOM LOUIS, à part.

La demande civile.

JODELET.

Maudit soit le fâcheux.

ISABELLE.

De quoi donc parle-t-il.

JODELET.

Ne puis-je point de face, ou du moins de profil,

645   Vous guigner un moment, ô charmante Isabelle ?    [31]

De grâce, Dom Fernand, que l'on m'approche d'elle,

Ou du moins qu'on m'en montre ou jambe, ou bras, ou main.

DOM FERNAND, à part.

Ma fille avait raison, mon gendre est un vilain.

JODELET.

Ô Dieu ! Qu'en ce pays on est chiche d'épouse,

650   Ailleurs j'aurais déjà des baisers plus de douze :

Il tire rudement par le bras Dom Fernand et se met entre lui et Isabelle.

Parbleu je la verrai dussé-je être indiscret.

DOM FERNAND.

Ô Dieu qu'il m'a fait mal.

JODELET.

Je vous pousse à regret :

Mais je suis amoureux, équitable beau-père :

À Isabelle.

Je vous donc enfin, ô beauté que j'espère,

655   Vous me voyez aussi, mais pourrai-je savoir

Si vous prenez grand goût au plaisir de me voir.

DOM LOUIS, à part.

C'est fort bien débuter.

DOM FERNAND.

Ô l'impertinent gendre.

JODELET.

Il rient tous ma foi, rient-ils de m'entendre,

Est-ce que j'ai tenu quelque propos de fat ?

À Dom Juan.

660   Jodelet, on n'est pas chez nous si délicat :

Si je ne suis assis j'en lâcherai bien d'autres.

La ! Seigneur Dom Fernand faites venir des vôtres,

Vous êtes mal servi, mais j'y mettrai la main.

DOM FERNAND, à part.

Mon gendre, encor un coup, n'est ma foi qu'un vilain :

Haut.

665   Béatrix, vitement, que l'on apporte un siège.

Dom Fernand, Jodelet et Isabelle s'asseyent. On présente un siège à Dom Louis, qui ne s'assied pas.

JODELET, à Isabelle.

Dites-moi, ma maîtresse, avez-vous bien du liège ?

Si vous n'en avez point, vous êtes sur ma foi

D'une fort belle taille, et digne d'être à moi.

DOM LOUIS.

Le joli compliment.

JODELET.

Ce jouvenceau qui cause

670   Dites-moi, mon soleil, vous est-il quelque chose ?

Ou si c'est un plaisant.

ISABELLE.

C'est mon cousin germain.

DOM FERNAND, à part.

Pour la troisième fois mon gendre est un vilain.

DOM JUAN.

Ce beau cousin germain tous mes soupçons réveille.

JODELET.

N'avez-vous point sur vous quelque bon cure-oreille

675   Je ne puis dire quoi me chatouille là-dedans,

Hier je rompis le mien en m'écurant les dents :

Quoi vous riez encore.

DOM LOUIS, à Isabelle.

À propos ma cousine

Vous ne contentez point Monsieur touchant sa mine,

Il vous a dit tantôt qu'il désirait savoir

680   Si vous preniez grand goût en l'honneur de le voir.

ISABELLE, à Dom Louis.

Je n'ai jamais rien vu qui lui soit comparable,

Et je ne pense pas qu'il trouve son semblable ;

Et de corps et d'esprit.

JODELET.

Chacun en dit autant,

Mais les vingt mille écus est-ce en argent comptant,

685   Éclaircissez-nous-en, et vidons cette affaire.

DOM LOUIS.

Quoi, Seigneur Dom Juan, vous êtes mercenaire.

JODELET.

Tous ceux qui le croiront seront de vrais badauds,

Et l'on n'en vit jamais dans les Alvarados.

DOM JUAN.

Dans les Alvarados n'aviez-vous pas un frère ?

JODELET.

690   Oui, qu'un lâche assassin occit, mais par derrière.

DOM JUAN, à Dom Louis.

Si Dom Juan savait quel est cet assassin,

Il irait lui manger le coeur dedans le sein,

S'il faut qu'entre mes mains ce détestable tombe,

Le moindre de ses maux est celui de la tombe :

695   Je le déchirerais, le traître, à belles dents,

Je l'irais affronter entre cent feux ardents :

Mais il tue en voleur, et se cache de même.

DOM LOUIS, à part.

Vraiment de ce valet l'impudence est extrême

À Dom Juan.

Quelqu'un m'a dit pourtant.

DOM JUAN.

Et que vous a-t-on dit ?

DOM LOUIS.

700   Que ce fut par malheur.

DOM JUAN.

  Ce quelqu'un-là mentit.

Ce fut en trahison.

DOM LOUIS, à Dom Fernand.

Vous voyez son audace.

ISABELLE, à part.

Qu'avecque sa fureur il conserve de grâce.

DOM LOUIS, à Dom Juan.

Vous vous émancipez.

JODELET, à Dom Louis.

Il n'a pas le coeur bas.

DOM LOUIS.

Je vous trouverai bien.

DOM JUAN.

Je ne vous fuirai pas.

DOM LOUIS.

705   Si ce n'était le lieu je vous ferais bien taire.

JODELET.

Mon valet est vaillant, et quasi téméraire.

DOM LOUIS.

Quoi, mon oncle un valet.

DOM FERNAND.

Hé ! Mon Dieu, qu'est ceci ?

Le beau commencement de noces.

JODELET, à Isabelle.

Mon souci,

Laissons-les quereller et disons des sornettes :

710   Ou bien si vous vouliez prendre vos Castagnettes,

Le plaisir serait grand.

DOM FERNAND, à Jodelet.

Oui c'en est la saison,

Vous n'avez pas encor visité la maison,

Prenez, Monsieur, ma fille, ouvrez la galerie

À Dom Louis.

Vitement Béatrix... mon neveu je vous prie,

715   Allons, mes chers amis, allons, qu'attendons-nous ?

JODELET, donnant la main à Isabelle.

Je suis sans compliment.

DOM FERNAND, à Jodelet.

C'est fort bien fait à vous.

Il sortent tous, excepté Dom Juan.

SCÈNE XV.

DOM JUAN.

Enfin dans mes soupçons je vois quelque lumière,

Je n'ai plus qu'à trouver l'assassin de mon frère ;

Je n'ai plus qu'à trouver mon imprudente soeur ;

720   Je n'ai plus qu'à trouver son lâche ravisseur.

Avec ce beau cousin je n'ai plus qu'à me prendre,

C'est l'homme du balcon, l'on vient de me l'apprendre,

J'ai su de son valet tirer les vers du nez,

Je saurai bien encor, mants bien fortunés,

725   Si vous faites de moi les moindres railleries

Tandis que mon esprit s'abandonne aux furies,

Mêler dans vos plaisirs quelque chose d'amer,

Et même vous haïr au lieu de vous aimer :

Si je puis découvrir, trop aimable Isabelle,

730   Que vous ne soyez pas aussi sage que belle.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Dom Louis, Étienne.

DOM LOUIS.

Ne m'importune plus, le sort en est jeté.

ÉTIENNE.

Vraiment Dom Juan est par vous bien traité,

Vous avez abusé sa soeur, tué son frère,

Vous prétendez encore en sa femme.

DOM LOUIS.

J'espère

735   En ma persévérance, en Béatrix, en toi,

En mon oncle Fernand, en Isabelle, en moi,

J'espère en Dom Juan en sa mine importune,

Et plus que tout cela j'espère en la fortune.

Bon, voici Béatrix.

SCÈNE II.
Béatrix, Étienne, Dom Louis.

BÉATRIX.

Ha Monsieur est-ce vous ?

ÉTIENNE.

740   Non, c'est le grand Mogor.    [32]

BÉATRIX.

  Tout beau Roi des filous,

Je parle à votre maître.

DOM LOUIS.

Et bien que fait le gendre ?

BÉATRIX.

Vous parlez d'un sujet où l'on peut bien s'étendre,

Ce beau jeune Seigneur tantôt qu'on a dîné

A mangé comme un diable, et s'est déboutonné,

745   Puis dans un cabinet qui joint la vieille salle

S'est couché de son long sur une natte sale,

Un peu de temps après il s'est mis à ronfler,

Je n'ai jamais ouï Cheval mieux renifler :

Toute la vitre en tremble, et les verres s'en cassent,    [33]

750   Mais si je vous disais les choses qui se passent.

DOM LOUIS.

Ma pauvre Béatrix.

BÉATRIX.

Mon pauvre Dom Louis.

DOM LOUIS.

Oui de toi je tiens tout le bien dont je jouis.

BÉATRIX.

J'en dis autant de vous, mais ce n'est qu'en promesse

N'importe ce n'est pas le gain qui m'intéresse.

DOM LOUIS.

755   Ha ! Non je veux mourir, demande à ce valet

Si je n'ai pas laissé mon or sous mon chevet :

Mais je reçois de moi quatre ou cinq cent pistoles.

BÉATRIX.

Bien, bien, écoutez donc la chose en trois paroles.

J'ai hâte : Dom Fernand votre oncle est enragé,

760   Et voudrais de bon coeur se voir bien dégagé,

Votre chère Isabelle également enrage,

Jusques là qu'elle en a souffleté son visage.

Le temps est, ou jamais, de jouer votre jeu,

Il faut battre le fer tandis qu'il est au feu :

765   Et si vous ne savez bien pêcher en eau trouble,

Je ne donnerais pas de votre affaire un double :    [34]

Tâchez donc de la voir et de l'entretenir,

Promettez comme quand on ne veut pas tenir,

Employez hardiment votre meilleure prose,

770   N'oubliez pas le lys, n'oubliez pas la rose,

Dites-lui bien qu'elle est l'objet de tous vos voeux,

Pleurez, et soupirez, arrachez des cheveux,

Puis sur vos grands chevaux monté comme un Saint George,

Dites, que pour bien moins on se coupe la gorge,    [36]

775   Que Dom Juan n'a pas encore ce qu'il prétend.

Qu'en tout cas vous savez fort bien comme on se pend.

Si l'insolent vous nuit, reprenez le modeste,

Invoquez-moi la mort, ou pour le moins la peste,

Ne vous étonnez point, elle fera beau bruit :

780   Mais vous savez qu'on perd le combat quand on fuit.

Or si vous tirez la moindre lacrymule,    [37]

Je vous donne gagné foi de Béatricule,    [38]

Vous riez Dom Louis de ce diminutif,    [39]

Dame nous en usons et du superlatif.

785   Un certain jeune Auteur qui tâche de me plaire

Quand je vais visiter mon cousin le Libraire,

M'apprend tous ces grands mots : mais adieu je m'enfuis,

J'ai causé trop longtemps, maudite que je suis ;

Car voici ma Maîtresse, et son père avec elle,

Dom Louis se cache.

790   Cachez-vous en ce coin,

À Étienne.

  Et vous Jean de Nivelle    [40]

Sauvez-vous vitement.

ÉTIENNE.

Adieu donc faux teston.    [41]

BÉATRIX.

Je te battrai bien si je prends un bâton.

SCÈNE III.
Dom Fernand, Isabelle.

DOM FERNAND.

Plutôt mourir cent fois quez fausser sa parole.

ISABELLE.

Mais mon père.

DOM FERNAND.

Mais quoi êtes-vous folle,

795   Tout ce que vous pouvez seulement espérer,

Est que je pourrai bien vos noces différer :

Car a-t-on vu jamais affaire plus mêlée,

Ma foi j'en ai quasi la cervelle fêlée,

Mon gendre est offensé, je le dois être aussi,

800   Si c'est par mon neveu, que dois-je faire ici ?

Dois-je abandonner l'un, pour me joindre avec l'autre ?

Ventre de moi, partout il y va du nôtre,    [42]

L'un me tient par le sang, et l'autre par l'honneur,

Et j'ai besoin ici d'un extrême bonheur.

ISABELLE.

805   Quoi ce fut Dom Louis qui lui tua son frère.

DOM FERNAND.

Oui ce fut Dom Louis, et ce qui me désespère

La Soeur de Dom Juan m'implore contre lui,

Lui puis-je honnêtement refuser mon appui ?

Aujourd'hui mon neveu m'est venu tout de même

810   Dire qu'il a besoin de ma prudence extrême

Contre un homme qu'il a doublement offensé,

Et cet homme est mon gendre, et moi pauvre insensé

Tantôt à mon neveu, tantôt à ce beau gendre,

Je ne sais quel parti je dois laisser ou prendre :

815   Oui ma foi j'en suis fou, si jamais je le fus,

À Dieu ! Je vais tâter mon gendre là-dessus.

Il sort.

SCÈNE IV.

ISABELLE, seule.

Et moi je vais pleurer ma triste destinée,

Ô Ciel à quel brutal m'avez-vous condamnée,

N'était-ce pas assez de cette aversion,

820   Sans me troubler encore d'une autre passion ?

Oui Ciel c'était assez pour être malheureuse.

Mais vous voulez encor que je sois amoureuse,

Ha ! C'est trop me haïr que de me faire aimer

Vu que je n'oserais à moi-même nommer.

825   Toi qui n'es pas pour moi faut-il que je t'adore,

Et toi pour qui je suis faut-il que je t'abhorre,

Et qu'un troisième mal à ces deux maux soit joint,

Ce Dom Louis qui m'aime, et que je n'aime point ?

Oui bien loin de t'aimer je te hais misérable :

830   Mais si mon mal est grand le mien est effroyable.

Laisse, laisse-moi donc importun Dom Louis

Regarde au prix de moi de quel heur tu jouis,

Tu n'es que trop vengé de la pauvre Isabelle,

Toi qui peut sans rougir te dire amoureux d'elle,

835   Toi qui peux sans rougir lui découvrir ton feu,

Et tu te plains encor comme si c'était peu,

Va, va, console-toi, ma fortune est bien pire ;

Car j'aime malheureuse, et je n'ose le dire :

Et de plus je te hais, j'ai ce mal plus que toi,

840   Et de plus Dom Juan sera maître de moi :

Ainsi je hais, je crains, et je suis amoureuse,

Avec ces passions puis-je être bienheureuse ?

Hélas ! De tous ces maux qui me délivrera ?

SCÈNE V.
Dom Louis, Isabelle.

DOM LOUIS.

Moi charmante Isabelle, et quand il vous plaira,

845   Oui de ce Dom Juan vous serez dégagée,

Puisque envers Dom louis votre humeur est changée,

Puisque de Dom Louis autrefois méprisé,

Le violent amour se voit favorisé :

Commandez donc, Madame, et bientôt cette épée

850   Dans le sang, ô dieux de Dom Juan trempée

Vous fera confesser devant la fin du jour

Que rien n'était égal à vous que mon amour.

ISABELLE.

Ô Dieu me proposer des crimes de la sorte,

Sors d'ici malheureux, sort devant que je sorte,

855   D'une indigne pitié, que presque malgré moi

Même nom, même sang me font avoir pour toi ;

Et comment m'aimes-tu ? Si tu me crois capable

D'écouter seulement un dessein si coupable.

Ah ! Ne te flatte point dedans ta passion,

860   Tu ne seras jamais que mon aversion :

Va, va-t-en à Burgos faire des perfidies,

Va, va-t-en à Burgos jouer tes Tragédies ;

Vas-y tromper la soeur, et tuer le germain,

Et me laisse en repos, exécrable, inhumain,    [43]

865   Assez grands sont les maux de la pauvre Isabelle,

Sans tâcher de la rendre encore criminelle.

DOM LOUIS.

Ah ! Si jamais.

ISABELLE.

Tais-toi le plus noirs des esprits,

Ou bien je remplirai la maison de mes cris.

SCÈNE VI.
Béatrix, Dom Louis, Isabelle.

BÉATRIX.

Ha mon Dieu ! Parlez bas, Dom Fernand et le gendre

870   Sont dessus l'escalier, ils vous pourraient entendre,

Je ne vois pas comment avec facilité

Dom Louis sortira : car de l'autre côté

Son suffisant valet avec sa bonne mine

Dans la chambre prochaine a je crois pris racine.

ISABELLE.

875   Et que ferons-nous donc ?

DOM LOUIS.

Si j'osais.

ISABELLE.

  Laisse-moi.

DOM LOUIS.

Si ce valet fâcheux.

ISABELLE.

Il l'est bien moins que toi.

Béatrix !

BÉATRIX.

Par ma foi je tremble en chaque membre,

Si vous vouliez pourtant le mettre en votre chambre.

ISABELLE.

Où tu voudras, pourvu qu'il soit loin de mes yeux.

Béatrix fait entrer Dom Louis dans la chambre d'Isabelle.

SCÈNE VII.
Isabelle, Béatrix.

BÉATRIX.

880   Mettez-vous donc un peu dessus le sérieux,

Et m'appelez bien haut effrontée, impudente.

SCÈNE VIII.
Dom Fernand, Jodelet, Isabelle, Dom Juan.

ISABELLE, bas, à Béatrix.

J'entends bien, cet avis n'est pas d'une imprudente,

Car j'ai haussé la voix d'une étrange façon,

Haut.

Vraiment vous me donnez une belle leçon,

885   Êtes-vous une folle, ou ne suis-je pas sage,

Que vous m'osez tenir un si hardi langage.

Dom Juan n'est pas beau, Dom juan vous déplaît

Laissez-là Dom Juan, je l'aime comme il est.

Ha vraiment Béatrix, la sotte si mon père

890   Apprend ce bel avis.

DOM FERNAND, s'approchant d'Isabelle.

  Vous êtes en colère.

ISABELLE.

C'est pour certain bijou, qu'on m'a pris ou perdu.

JODELET.

Non, non à d'autres non, j'ai le tout entendu.

À Béatrix.

Vous ne m'aimiez donc pas Madame la traîtresse,

Et vous me desservez auprès de ma maîtresse,

895   Ha ! Louve ! Ha porque ! Ha chienne ! Ha braque ! Ha loup-garou.    [44]

Puisses-tu te briser bras, main, pied, chef, cul, cou,

Que toujours quelque chien contre ta jupe pisse

Qu'avec ces trois gosiers, Cerberus t'engloutisse ;    [45]

Le grand chien Cerberus, Cerberus le grand chien,

900   Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien.

DOM FERNAND, à Béatrix.

Retirez-vous d'ici sotte mal avisée.

JODELET.

Ne vous en servez plus, ce n'est qu'une rusée,

Je la garantis telle.

DOM FERNAND, à part.

Ô Dieu je meurs de peur,

Que ce maître brutal n'aille trouver sa soeur :

905   Il faut le mettre aux mains avecque sa maîtresse...

À Jodelet.

Je vous quitte un moment pour affaire qui presse,

Ma fille cependant demeure auprès de vous.

JODELET.

Bien, bien, allez-vous-en.

SCÈNE IX.
Dom Juan, Jodelet assis, Isabelle assise, Béatrix.

JODELET, à Isabelle.

En dépit du jaloux.

Ne pourrai-je savoir, ô beauté succulente,

910   Que j'aime autant qu'un oncle, et bien plus qu'une tante.

Comment dans votre coeur Dom Juan est logé,

Je n'ai pu le savoir, et j'en suis enragé.

ISABELLE.

Pour vous dire la chose avec toute franchise,

Aujourd'hui seulement je suis d'amour éprise,

915   Je n'avais dans l'esprit devant qu'aversion,

Le dédain seulement était ma passion :

Mais hélas ! Croyez-moi depuis votre venue,

La flamme de l'amour m'est seulement connue,

Et bien que mon amour à nul autre second

920   Doive se réjouir quand le vôtre y répond :

Au contraire je suis dans une peine extrême

De voir que vous m'aimez, et qu'il faille que j'aime

Car votre amour du mien ne peut être le prix,

Encore que par vous mon coeur se trouve pris,

925   Bien qu'à vous et chez vous est tout ce que j'adore,

Sachez pourtant qu'en vous est tout ce que j'abhorre.

JODELET.

Ma foi j'entends bien ce discours raffiné,

Je connais seulement qu'il est passionné,

Où Diable prenez-vous tant de Philosophie ?

ISABELLE.

930   Il faut bien envers vous que je me justifie,

Vous doutez de ma flamme, oui j'aime encor un coup ;

Ce que j'aime est à vous, et je l'aime beaucoup,

Alors qu'en vous voyant, j'aperçois tout ensemble

L'objet de mon amour, et je brûle, et je tremble ;

935   Je brûle de désir, et je tremble de peur,

Vous causez à la fois ma joie et ma douleur :

Fut-il jamais un mal plus étrange et plus rare

Lorsque je le dis, moins quasi je le déclare,

Et si je le disais au lieu de m'alléger,

940   Au lieu de me guérir je serais en danger ;

Et quand sans discourir ou bien cacher ma flamme

Je tâche à déguiser ce que je sens dans l'âme,

En ce déguisement je trouve un sort égal,

C'est-à-dire partout je n'ai rien que du mal.

JODELET.

945   J'entends encore moins ce discours-ci que l'autre,

À part.

Je connais seulement que l'amour la rend nôtre.

Que la pauvrette brûle à notre intention :

Car elle me lorgnait avec attention,

Haut.

Depuis que je vous vis bel Ange tutélaire,

À part.

950   Parbleu pour achever je ne sais comment faire,

Approchez mon valet, faites pour moi l'amour,

Puis après je viendrai la reprendre à mon tour.

DOM JUAN.

Mais, Monsieur.

JODELET.

Mais faquin vous voudriez peut-être

Me donner des conseils, suis-je pas votre Maître ?

955   Et qui sait mieux que vous le bien que je lui veux,

Et qui pourra donc mieux lui faire savoir, gueux ?

DOM JUAN.

Madame j'obéis puisqu'on me le commande.

JODELET.

Qu'il a peur de faillir avec sa houppelande.

Ça, radoucissez-vous sans faire le railleur,    [46]

960   Faites bien les doux yeux, et donnez du meilleur,

Je m'en vais cependant faire auprès de la porte

Quelques réflexions sur chose qui m'importe.

Dom Juan et Isabelle se parlant bas.

BÉATRIX, à part.

Comment pourrai-je donc tirer hors de son trou

Ce maudit Dom Louis, male peste du fou ?

JODELET, à part.

965   Mais n'est-ce point aussi Madame son étoile

Qui la pousse sur nous, comme on dit, à plein voile ?    [47]

La fortune ma foi s'irait rire de moi,

Si m'offrant tel bonheur je ne vous l'empaumais.    [48]

Mon Maître que sait-on peut en être bien aise ;

970   Mais il arrive aussi que cela lui déplaise,

Prenons l'occasion au péril d'un affront

Par le fin beau toupet qu'elle a dessus le front,

Par derrière elle est chauve, et ressemble une gogue :

Mais qui l'eût jamais dit qu'un visage de dogue    [50]

975   Peut donner de l'amour, il faut en profiter,

Et quand nous serons seuls je prétends la tenter ;

Rêvons un peu dessus cette présente affaire,

À Dom Juan.

Mon valet vous a-t-on mis là pour ne rien faire,

Vous parlez à l'oreille, ha vraiment maître sot,

980   Ou vous parlerez haut, ou vous ne direz mot.

DOM JUAN.

J'ai cru que parlant haut je pourrais vous distraire.

JODELET.

Non, non, parlez tout haut si vous voulez me plaire.

DOM JUAN.

Je m'en vais donc vous dire ici ma passion,

Mais tout ce que je fais n'est rien que fiction,

985   Je ne suis pas ici ce que je devrais être,

Et ce n'est pas ainsi que je devrais paraître,

Lorsque je m'imagine objet charmant et doux,

Le bien qu'aura celui qui sera votre époux :

Mon âme je l'avoue est de fureur saisie,

990   En un mot je me sens esprit de jalousie :

C'est assez vous montrer que j'aime avec excès

Mais qui m'assurera d'avoir un bon succès ?

JODELET.

Ôtez-vous vitement je tiens une pensée

À Isabelle.

Qui vaut son pesant d'or, si mon âme insensée,

995   Tout ainsi que la mer a son flux et reflux

Pouvait s'émanciper, ha ! Je ne la tiens plus,

Elle m'est échappée adorable isabelle,

Le plaisir que je prends en vous voyant si belle

M'a séché la mémoire et troublé les esprits

1000   Ou bien plutôt c'est toi maudite Béatrix,

Qui me porte guignon, allons vite qu'on gille ;    [52]

À Dom Juan.

Vous aussi mon valet qui faites tant l'habile,

Qu'on me laisse ici seul.

ISABELLE.

Quoi seul qu'en dirait-on ?

JODELET.

Et qui peut en parler si je le trouve bon ?

ISABELLE.

1005   Au moins que Béatrix.

JODELET.

  Je n'en veux point démordre.    [53]

Il fait sortir Béatrix.

SCÈNE X.
Dom Juan, Jodelet, Isabelle.

JODELET, à Isabelle.

Vous ne pouvez faillir, puisque c'est par mon ordre,

Puisque je n'ai point encor visité le Balcon,

Allons-y prendre l'air, on dit qu'il y fait bon.

ISABELLE.

Oui principalement lorsque quelque vent souffle.

DOM JUAN, à part.

1010   Quel diable de dessein peut avoir ce maroufle ?

Je le veux observer.

Il se retire et se cache.

SCÈNE XI.
Jodelet, Isabelle.

JODELET.

Allons donc mon souci.

ISABELLE.

Vous me dispenserez, je ne bouge d'ici.

JODELET.

Oui vous ne bougerez ? Ah ! C'est trop de mystère,

Savez-vous que je suis un homme très colère :

1015   Ça donc vite qu'on vienne.

Il veut la contraindre à suivre.

ISABELLE.

  Ô Dieu quel insolent !

Quoi me tirer ainsi, d'un effort violent,

Et je puis vivre encor, ô fortune cruelle,

Faut-il que ce brutal trouve que je suis belle,

Et que pour éviter le péril que je cours

1020   Le trépas soit le seul qui m'offre son secours.

JODELET.

Ha ! Ma Reine de grâce.

ISABELLE.

Ô le dernier des hommes,

Sache si ce n'était les termes où nous sommes,

Que je t'arracherais et le coeur et les yeux,

Et qu'avec ces deux mains.

JODELET.

Mais plutôt faites mieux,

1025   Souffrez que je les baise.

ISABELLE.

  Ha je suis enragée,

Quoi je n'étais donc pas déjà trop outragée :

Laissons-là ce brutal.

Elle s'échappe de ses mains et se sauve.

SCÈNE XII.
Jodelet, Dom Juan.

DOM JUAN, le surprend.

Ha ! Ha, maître vilain,

Vous vous ingérez donc de lui baiser la main.

JODELET.

Moi ! C'est qu'elle a baisé la mienne.

DOM JUAN.

Ame de boue,

1030   Tu railles donc pendard, et tu crois que je joue,

Infâme sac à vin, insolent effronté,

Tu te repentiras de ta témérité.

Il lui donne des coups de pieds et de poing.

JODELET.

Ha mon Maître !

DOM JUAN.

Ha Coquin !

JODELET.

Ha la tête, ha l'épaule

Ha de grâce Seigneur !

DOM JUAN.

Si j'avais une gaule,    [54]

1035   Je te ferais crier d'une étrange façon :

Apercevant Isabelle.

Mon Dieu c'est elle-même.

SCÈNE XIII.
Isabelle, Jodelet, Dom Juan.

Il sort.

JODELET, se jette sur son maître.

Et comment beau garçon,

Oses-tu devant moi médire d'Isabelle ?

Tu ne la trouves donc que passablement belle,

Maître grimpe potence, et par haut et par bas.

1040   Et de pieds et de mains.

ISABELLE.

  Hé ne le frappez pas.

DOM JUAN.

Ha bourreau !

JODELET.

Tu sauras comme les bras se cassent.

ISABELLE.

Que vous a-t-il donc fait ?

JODELET.

Ce sont chaleurs qui passent.

Le voyez-vous bien là ce vrai grippe-manteau,

Il ne mérite pas qu'on lui donne de l'eau,

À Dom Juan.

1045   Tu ne la trouves donc que passablement belle,

Et d'esprit elle n'est aussi que telle quelle.

ISABELLE, à part.

Il me hait donc l'ingrat, ha ! C'est pour en mourir.

DOM JUAN, à part.

Je ne puis différer, je vais me découvrir.

Haut.

Enfin je ne suis plus.

JODELET, le repoussant.

Loin, loin d'ici profane,

1050   N'attends plus rien de moi, si ce n'est coup de canne...

À Isabelle.

Puis-je pas le sachant retenir son habit ?

ISABELLE.

Non, non, si j'ai chez vous tant soit peu de crédit,

À part.

Qu'il ne soit point chassé, ce n'est pourtant qu'un traître.

DOM JUAN, à part.

Jamais coquin peut-il plus offenser son maître,

1055   Et qui l'eût jamais cru de ce chien de valet.

JODELET.

Je vous quitte un moment mon ange.

SCÈNE XIV.
Isabelle, Dom Juan.

Elle se retire au fond du théâtre pour parler à Béatrix.

ISABELLE.

Jodelet.

DOM JUAN.

Madame.

ISABELLE, à part.

Je rougis et ne sais que lui dire

Haut.

Je vous nommais tantôt l'auteur de mon martyre,

Et j'avais de l'amour pour vous, n'en croyez rien,

1060   Ce n'est qu'à Dom Juan que je voulais du bien,

Vous étiez Dom Juan alors, mais à cette heure

Vous êtes Jodelet.

DOM JUAN.

Ha Madame je meurs,    []

S'il me peut arriver jamais un bien plus doux,

Que de voir Dom Juan quelque jour votre époux.

ISABELLE.

1065   Il ne m'aima jamais, j'en suis trop assurée.

DOM JUAN.

Jamais chose de moi ne fut plus désirée,

J'y mets toute ma gloire et mon ambition.

ISABELLE.

Vous êtes donc content, car c'est ma passion.

DOM JUAN, à part.

Oui je serais content trop aimable Isabelle,

1070   Si j'étais assuré que vous fussiez fidèle :

Mais hélas ! Jusqu'ici tant mon malheur est grand,

Tout semble vous convaincre, et rien ne vous défend.

Il sort.

SCÈNE XV.
Béatrix, Isabelle.

BÉATRIX.

Il s'en est donc allé le mignon de couchette,    [56]

Je pourrai maintenant tirer de sa cachette

1075   Le Seigneur Dom Louis.

ISABELLE.

  L'as-tu bien vu sortir ?

BÉATRIX.

Il n'en faut point douter.

ISABELLE.

Va le faire partir,

Et me viens retrouver au jardin.

Elle sort.

SCÈNE XVI.
Béatrix, Lucrèce.

BÉATRIX, à part.

Malheureuse

Ne vois-je pas sortir cette dame pleureuse,

À qui Diable en veut donc ce fantôme hideux ?

1080   Peste soit de la dame, et du sot d'amoureux.

Elle sort.

SCÈNE XVII.

LUCRÈCE, voilée.

Ce procédé nouveau me surprend et m'étonne ;

C'est mal me protéger alors qu'on m'abandonne,

Je reviens, m'a-t-il dit, à vous dans un moment,

Et comme si c'était trop de ce compliment,

1085   Et de m'avoir donné sa chambre pour asile,

Il est peut-être allé se divertir en ville :

Je viens tout maintenant d'ouïr des gens parler,

Crier fort haut, se battre, et se bien quereller :

Tout ceci me paraît de fort mauvais augure,

1090   Mais je veux leur montrer une autre procédure,

Je prendrai congé d'eux avant que de sortir,

Je ne puis faire moins que les en avertir :

Je pense que voilà la chambre d'Isabelle,

Elle est ouverte, entrons, et prenons congé d'elle :

1095   Mais j'y vois, ce me semble, un homme, ô Dieu c'est lui !

Je ne puis l'éviter.

SCÈNE XVIII.
Lucrèce, Dom Louis.

DOM LOUIS, à part.

Je pense qu'aujourd'hui

Béatrix a dessein de faire ici mon gîte...

À Lucrèce, la prenant pour Isabelle.

Mais, ô chère Isabelle, où courez-vous si vite ?

Je ne suis pas ici pour vous persécuter :

1100   Quoi vous ne voulez pas seulement m'écouter,

Et cependant pour vous nuit et jour je soupire.

Hélas ! Je n'ai qu'un mot seulement à vous dire,

Vous m'avez envoyé tantôt faire à Burgos

Des crimes assez noirs pour n'avoir pas d'égaux.

1105   Vous m'avez reproché ma flamme criminelle,

Comme si je trouvais quelque autre fille belle ;

Après vous avoir vue, ou celle que j'y vis,

Dont pour passer le temps je me feignis ravi,

Ne posséda jamais que des appas vulgaires,

1110   Qu'elle estimait beaucoup, et qui ne l'étaient guères.

Pour vous le témoigner mon nom je lui feignis,

Et ce fut par pitié que je me contraignis

À passer quelques nuits devisant avec elle,

Je n'en ai depuis eu ni demandé nouvelle,

1115   D'en savoir ce n'est pas aujourd'hui mon souci.

LUCRÈCE ouvrant son voile.

Ah ! Je t'en veux apprendre infâme, la voici,

Celle qui n'eut jamais que des appas vulgaires,

Celle qui t'aimait tant, et que tu n'aimais guères,

Qui te hait maintenant, et qui te haïra,

1120   Qui morte, ou vive, aimée, ou méprisée ira

Te reprocher partout, Amant impitoyable,

Que ne t'ayant rien fait que n'être pas aimable,

Tu la devais laisser pour ce qu'elle valait,

Sans feindre de l'aimer, oui traître il le fallait,

1125   Et ne l'appeler pas et ton âme et ta Reine,

Hélas ! J'aurais un frère, et je serais sans peine,

Au lieu que je me vois par cette trahison

Sans honneur, sans appui, sans frère, et sans maison,

Tu penses m'échapper homicide parjure :

1130   Au secours, à la force.

DOM LOUIS.

  Ha ! Madame je jure

Que vous serez contente.

LUCRÈCE.

Ame et double et sans foi.

SCÈNE XIX.
Dom Juan, Lucrèce, Dom Louis.

DOM JUAN.

Quel désordre est ceci ?

LUCRÈCE, reconnaisant son frère.

Dieu qu'est-ce que je vois ?

DOM JUAN, reconnaissant sa soeur.

N'est-ce pas là ma soeur ?

LUCRÈCE.

N'est-ce pas là mon frère ?

DOM JUAN.

Et l'un et l'autre objet me mettent en colère.

DOM LOUIS.

1135   À qui donc en veut-il ?

DOM JUAN, à part.

  Je suis tout assuré

Du crime de ma soeur, je n'ai pas avéré

Tout à fait mes soupçons, commençons donc par elle :

Haut.

Malheureuse.

LUCRÈCE.

Ha Seigneur !

DOM LOUIS.

J'entreprends sa querelle,

Encore qu'elle cherche à se venger de moi :

1140   Mais quel droit prétends-tu sur elle ?

DOM JUAN.

Je le dois.

DOM LOUIS.

Toi n'es-tu pas valet ?

DOM JUAN.

Dom Juan est mon maître.

Son honneur est le mien.

LUCRÈCE, à part.

Il se cèle peut-être,

Avec quelque dessein.

DOM LOUIS.

Quoi me voir quereller

Deux fois par un valet.

Lucrèce veut sortir

DOM JUAN, la retenant.

Ah ! Non pour s'en aller.

1145   C'est ce que je ne veux, et ne dois pas permettre :

Mais en cette maison qui vous a donc pu mettre,

Et pourquoi tant de cris ?

LUCRÈCE.

Vous allez tout savoir,

J'entrais dans cette chambre, et c'était pour y voir

Isabelle, j'ai vu cet homme, ce me semble,

1150   Qui m'a paru surpris : las encore j'en tremble !

À quelle intention il s'y voulait cacher,

Je ne sais, le voyant sortir pour l'empêcher,

J'ai crié, mais je crois que sans votre venue.

DOM JUAN.

C'est assez, c'est assez, mon offense est connue,

1155   Je veux fermer la porte.

LUCRÈCE, à part.

  Hélas ! Je meurs de peur.

DOM JUAN.

Il faut, ô Dom louis, faire valoir sa valeur.

DOM LOUIS, à Dom Juan, mettant l'épée à la main.

Tu mourras de ma main.

DOM JUAN, joignant le fer.

Je vous tiens.

LUCRÈCE.

Je suis morte.

On entend frapper à la porte.

DOM LOUIS.

On frappe, on vient à nous.

DOM JUAN.

Achevons, il n'importe.

SCÈNE XX.
Dom Fernand, Lucrèce, Dom Juan, Dom Louis, Isabelle et Béatrix dehors.

DOM FERNAND, dehors.

Il la faut enfoncer.

LUCRÈCE.

Je ferai bien d'ouvrir.

Elle va pour ouvrir le porte.

DOM JUAN, parlant bas à sa soeur.

1160   N'ouvre pas, si par toi l'on peut me découvrir.

LUCRÈCE, criant.

Ha Seigneur, Dom Fernand, appelez tous les vôtres.

DOM FERNAND, enfonçant le porte.

Arrêtez, par la mort, le premier de vous autres

Qui ne rengainera, je serai contre lui :

Ô Dieu que d'embarras m'accablent aujourd'hui.

À Dom Louis.

1165   Qui vous a mis ici, mon Neveu, vous Lucresse ?

À Dom Juan.

Qui vous a découverte, et vous quel mal vous presse ?

Qui n'avez fait encore ici que quereller ?

DOM LOUIS.

Vous allez tout savoir.

DOM JUAN, l'interrompant.

Non laissez-moi parler,

À Dom Fernand.

Je le sais mieux que lui ; main il faut que je sache,

1170   Si ce n'est pas céans que Lucrèce se cache,

Si Dom Louis n'est pas parent de la maison.

DOM FERNAND.

Oui, l'un et l'autre est vrai.

DOM JUAN.

N'est-ce pas la raison

Qu'un valet dans l'honneur d'un maître s'intéresse,

Lorsque dans son honneur on l'attaque, on le blesse.

DOM FERNAND.

1175   On ne le peut nier.

DOM JUAN.

  Écoutez si j'ai tort :

Je suis ici couru que l'on criait bien fort.

Lucrèce avait trouvé sans doute à l'insu d'elle

Dom Louis dans la chambre où se couche Isabelle

Je l'ai vue éplorée aux prises avec lui,

1180   Il faut qu'il ait été caché tout aujourd'hui :

Car je n'ai pas levé l'oeil de dessus la rue,

Et l'on n'a pu sortir sans passer à ma vue.

DOM LOUIS, s'élançant sur lui.

Ha ! C'est pour un Valet trop de raffinement.

Dom Fernand les sépare.

DOM JUAN.

Je ne suis pas au bout, il faut assurément

1185   Mon Maître étant époux de Madame Isabelle,

Qu'il se trouve offensé pour Lucrèce ou pour elle.

Il pourrait bien encor l'être pour toutes deux,

Je ne puis donc manquer en un cas si douteux,

Puisqu'en toutes les deux il peut aller du nôtre

1190   D'achever Dom Louis, ou pour l'un ou pour l'autre.

DOM LOUIS, s'élançant encore.

D'achever, tu n'as pas encore commencé.

DOM FERNAND, les sépare.

Arrêtez, Dom Louis, êtes-vous insensé ?

Jodelet, ha voici la plus étrange affaire

Dont on ait ouï parler.

DOM JUAN.

Vous n'y pouvez rien faire,

1195   Il faut que je le tue.

DOM FERNAND.

  Ha, mon cher Jodelet,

Remettez votre épée.

ISABELLE, à part.

Il faut que ce valet

Soit jaloux pour son maître, et la chose est nouvelle.

DOM JUAN.

On ne saurait jamais vider notre querelle :

Mais pour l'amour de vous j'ose bien hasarder

1200   Un moyen qui pourra les choses retarder,

C'est que vous me fassiez chacun une promesse,

Vous Seigneur Dom Fernand de remettre Lucrèce

Au pouvoir de son frère alors qu'il le voudra,

Vous Seigneur Dom Louis alors que l'on pourra,

1205   De vous couper la gorge avec Dom Juan même

DOM LOUIS.

Quant à moi je ne puis sans une peine extrême

Prendre ou donner parole à des gens comme toi.

DOM JUAN.

Sachez que Dom Juan n'est pas autre que moi,

Si ce n'est que bientôt Dom Juan vous assomme,

1210   Vous savez si je suis ou puis être votre homme.

DOM FERNAND.

Oui nous vous promettons ce que vous désirez.

À Dom Louis.

Mon Neveu.

DOM LOUIS.

Je ferai tout ce que vous voudrez.

Je donne ma parole.

DOM JUAN, Dom Fernand.

Et je donne la mienne

Que je n'avance rien que Dom Juan ne tienne.

DOM LOUIS.

1215   Je n'ai donc qu'à chercher votre maître demain.

DOM JUAN.

Vraiment vous n'aurez pas à faire grand chemin.

DOM FERNAND.

Je m'en vais le chercher.

DOM JUAN.

Vous y pourrai-je suivre ?

DOM FERNAND.

Oui, venez.

DOM JUAN, à part.

J'ai bien peur que nous le trouvions ivre.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Lucrèce, Isabelle.

LUCRÈCE.

Votre civilité m'est ici bien cruelle,

1220   Laissez-moi, laissez-moi sortir belle Isabelle.

ISABELLE.

Et quoi vous pensez donc ainsi nous échapper,

Le bonhomme n'est pas si facile à tromper,

Il s'en est bien douté ; mais aussitôt il espère

De vous raccommoder avecque votre frère,

1225   C'est une affaire aisée, ou je me trompe fort.

LUCRÈCE.

Mon frère ne se peut fléchir que par sa mort.

Délivrez-vous plutôt de cette infortunée,

Ses pleurs s'accordent mal avec votre hyménée :

Car vous dirai-je enfin la chose comme elle est,

1230   Dom Juan n'est rien moins que ce qu'il vous paraît.

ISABELLE.

Ha ! Le voici venir, cachez-vous je vous prie,

Vous n'avez qu'à passer dans cette galerie,

Pour gagner le jardin où je vous vais trouver,

Cependant je me cache ici pour l'observer.

Lucrèce sort et Isabelle se cache.

SCÈNE II.
Jodelet seul et en s'écurant les dents.

JODELET, en se curant les dents.

1235   Soyez nettes mes dents, l'honneur vous le commande,    [57]

Perdre les dents est tout le mal que j‘appréhende.

L'Ail ma foi vaut mieux qu'un oignon,

Quand je trouve quelque mignon,

Sitôt qu'il sent l'ail que je mange,

1240   Il fait une grimace étrange

Et dit la main sur le rognon,

Fi cela n'est point honorable,

Que béni soyez-vous Seigneur,

Qui m'avez fait un misérable

1245   Qui préfère l'ail à l'honneur.

Soyez nettes mes dents, l'honneur vous le commande,

Perdre les dents est tout le mal que j‘appréhende.

Que ce fut bien fait au destin

De faire en moi qu'un faquin.

1250   Que jamais de rien ne s'offense ;

Ma foi j'ai raison quand je pense

Que plus grand est l'heur du gredin,

Ni que du prélat en l'Église,

Ni que du prince en un État,

1255   D'être peu, beaucoup je me prise,

Il n'est rien tel qu'un pied plat,    [58]

Soyez nettes mes dents, l'honneur vous le commande,

Perdre les dents est tout le mal que j‘appréhende.

Quand je mets à discourir

1260   Que le corps enfin doit pourrir,

Le corps humain où la Prudence

Et l'honneur font leur résidence,

Je m'afflige jusqu'au mourir ;

Quoi cinq doigts mis sur une face,

1265   Doivent-ils être un affront tel,

Qu'il faille pour cela qu'on en fasse

Appeler un homme en duel ?

Soyez nettes mes dents, l'honneur vous le commande,

Perdre les dents est tout le mal que j‘appréhende.

1270   Un Barbier y met bien la main,

Qui bien souvent n'est qu'un vilain,

Et dans son métier un grand aze    [59]

Alors que tel barbier vous rase,

Il vous gâte un visage humain,

1275   Pourquoi ne t'en veux-tu pas battre,

Toi qu'un soufflet choque si fort

Que tu t'en fais tenir à quatre,

Un souffleté vaut bien un mort ?

Soyez nettes mes dents, l'honneur vous le commande,

1280   Perdre les dents est tout le mal que j‘appréhende.

Pour moi j'estime moins qu'un chien

Celui qui n'aime ici bat rien

Que botte en tierce ou bien en quarte,

Ou cheval qui de la parte,

1285   Ou pistolet qui tire bien,

Faut-il qu'en duels on abonde

Pour quelque injure que ce soit,

Si coups de bâton sont au monde,

Qui font mal quand on les reçoit ?

1290   Soyez nettes mes dents, l'honneur vous le commande,

Perdre les dents est tout le mal que j‘appréhende.

Messieurs les lions rugissants,

Qui tout allez éclaircissant

Au gré de votre jaune bile,

1295   Sachez qu'aux champs comme à la ville

Un soufflet vaut mieux que cinq cent,

Puisque soufflet les déshonorent,

Ou les hommes sont insensés,

Ou Messieurs les vivants ignorent

1300   Quels sont Messieurs les trépassés.

Soyez nettes mes dents, l'honneur vous le commande,

Perdre les dents est tout le mal que j‘appréhende.

SCÈNE III.
Béatrix, Jodelet.

BÉATRIX, tenant une clef.

Ha Seigneur Dom Juan l'on vous a bien cherché.

JODELET.

L'on me devait trouver, je n'étais pas caché,

1305   Et qui sont ces chercheurs ?

BÉATRIX.

  L'un est votre beau-père,

Et l'autre Dom Louis fils de son défunt frère,

Votre valet en est aussi.

JODELET.

J'étais allé

Chez un ami manger d'un pied de boeuf salé,

Où j'ai trouvé d'un Ail qui sent bien mieux que l'ambre :

1310   Quelle clef tenez-vous ?

BÉATRIX.

  Celle de votre chambre,

Dom Fernand vous destine un autre appartement,

Où vous serez bien mieux et plus commodément.

JODELET.

Pourquoi ce changement ?

BÉATRIX.

Il craint la médisance,

Et vous ne pouvez pas avec bienséance

1315   Coucher près de sa fille.

JODELET.

  Ha chère Béatrix

Sais-tu bien que pour toi je suis d'amour épris,

De tout temps je me trouve enclin aux Béatrisses.

Pour toi je couve un feu plus chaud que des épices.

BÉATRIX.

Moi j'aime de tout temps les Seigneurs Dom Juan

1320   Et je sentis mon mal quand vous vîntes céans.

JODELET.

Follette, Dieu me sauve.

BÉATRIX, lui présentant la clef.

Ha prenez-la donc vite.

JODELET, prenant la clef.

Mais viens donc me mener jusqu'à ce nouveau gîte.

BÉATRIX.

Tarare suivez-moi, j'y vais tout de ce pas.    [60]

JODELET.

Larronesse des coeurs tu n'échapperas pas ;    [61]

Béatrix se débarrasse de Jodelet, et se sauve.

SCÈNE IV.

JODELET, à Béatrix qui fuit.

1325   Las faut-il donc pour vous que notre poitrine arde    [62]

Si vous n'êtes pour nous qu'une nymphe fuyarde.

SCÈNE V.
Isabelle, Béatrix.

ISABELLE.

Quoi Seigneur Dom Juan, vous courez Béatrix.

JODELET.

Je voulais tant soit peu m'esbaudir les esprits.

ISABELLE.

Je ne vous croyais pas de si peu de courage.

JODELET.

1330   Ce sont jeux de garçon qui passent avec l'âge.

ISABELLE.

Vous donnerez de vous mauvaise opinion,

Et je dois bien douter de votre affection.

JODELET.

Allez-vous en filler notre épouse future,    [63]

Plus grand Dame que vous est Madame Nature,

1335   Je suis son serviteur, et le fus de tout temps,

Et nargue pour tous ceux qui n'en sont pas content.    [64]

ISABELLE.

Je vais donc vous laisser de peur de vous déplaire.

JODELET.

Objet charmant et beau vous ne sauriez mieux faire.

Isabelle sort.

SCÈNE VI.

JODELET.

Ma foi je m'y suis pris de mauvaise façon,

1340   Car je sais que son coeur ne fut jamais glaçon.

Aristote a raison, qui dit qu'une maraude    [65]

Ne se doit point prier, mais qu'il faut à la chaude    [66]

La gripper aux cheveux, la saisir au collet,

Quelquefois l'affaiblir avec un beau soufflet :

1345   Si soufflet ne suffit, user de la gourmade,

Si la gourmade est peu, lors de la bastonnade.    [67]

Tout homme de bon sens doit, ce dit-il user

Pour la mettre en état de ne rien refuser,

Mais autre censeur vient de mes censeurs le pire.

SCÈNE VII.
Dom Fernand, Jodelet.

DOM FERNAND.

1350   Je vous cherche partout Dom Juan.

JODELET.

  Que désire

L'équitable Fernand de son humble valet ?

DOM FERNAND.

N'avez-vous rien appris de votre Jodelet ?

JODELET.

Non, mais devant la nuit je le verrai possible.

DOM FERNAND.

C'est pour vous proposer chose assez mal plausible.

JODELET.

1355   Quelle est donc cette chose ?

DOM FERNAND.

  Il faut absolument

(Pensez bien qu'à regret.)

JODELET.

Que faut-il vitement.

DOM FERNAND.

Aller à la campagne.

JODELET.

Est-ce tout que m'importe ?

DOM FERNAND.

Oui, mais c'est pour vous battre.

JODELET.

Ha, non en cette sorte,

Il m'importe beaucoup ; mais si sans résister

1360   Je veux vous obéir, à quoi bon m'irriter ?

DOM FERNAND.

Parce qu'on vous a fait une offense mortelle.

JODELET.

Dom Fernand vous montrez ici peu de cervelle.

Il faut que vous soyez certes un Maître fou.

DOM FERNAND.

Courage Dom Juan, mais puis-je savoir d'où

1365   Vous pouvez inférer que je ne sois pas sage ?

JODELET.

De venir sottement m'avertir d'un outrage

Que je ne connais point, et ne voulais savoir.

DOM FERNAND.

Apprenez en cela que j'ai fait mon devoir,

Et que si vous voulez vous acquitter du vôtre,

1370   Il faut sans vous servir de la valeur d'un autre

Aujourd'hui, s'il se peut, voir l'épée à la main,

Celui qu'on sait avoir tué votre germain,

Il le tua la nuit, soit hasard, soit vaillance

Vous devez vitement en faire la vengeance.

JODELET.

1375   Fut-ce la nuit ?

DOM FERNAND.

La nuit.

JODELET.

  Se battre qui voudra,

Puisque sans voir il tue alors qu'il me verra,

Que pourrais-je durer contre un tel Matamore,    [68]

Et, de plus voulez-vous que je vous dise encore

L'avantage qu'aurait ce dangereux garçon ?

1380   C'est que cet enragé sait déjà la façon

Dont il faut dépêcher ceux de notre lignage.

DOM FERNAND.

Pensez-vous Dom Juan avoir bien du courage ?

JODELET.

Oui-da j'en ai beaucoup, et n'en ai que du bon,

Dites-moi seulement où le trouvera-t-on ?

1385   Est-il bien loin d'ici ? Se fera-t-il attendre ?

Savez-vous son logis ? Le pourrai-t-on apprendre ?

Et son nom quel est-il ?

DOM FERNAND.

Dom Louis de Rochas.

JODELET.

Quoi c'est votre neveu, je ne me bats donc pas,

Puis qu'il a votre nom qui m'est si vénérable,

1390   Cette qualité m'est assez considérable,

Pour me mettre à ses pieds où je le trouverai,

Et si vous le voulez, même je l'aimerai.

DOM FERNAND.

Ce n'est pas tout encor une seconde offense

Vous devrait contre lui portez à la vengeance,

1395   Votre soeur a sujet de s'en plaindre bien fort.

JODELET.

Je veux qu'en offensant ma soeur il ait eu tort,

Mais je suis de serment, et n'en déplaise aux Dames

De ne prendre jamais querelle pour des femmes.

DOM FERNAND.

Vous êtes un poltron, ou je me trompe bien.

JODELET.

1400   Au Beau-père cela ne doit toucher en rien.

DOM FERNAND.

Apprenez néanmoins que tout ceci me touche.

JODELET.

Beau-père trop hargneux, beau-père trop farouche,

Beau-père assassinant, et beau-père éternel

Qui me viens proposer un acte criminel

1405   Que vous a déjà fait un misérable gendre,

Que vous tâchez déjà de voir son sang répandu ?

Monseigneur Belzébuth qui vous puisse emporter,    [69]

Vous aurait-il chargé de me venir tenter,

Si le danger n'était que d'un simple homicide :

1410   Mais vous voulez sur moi voir faire un gendricide,    [70]

Et le faire devant la consommation,

Est certes Dom Fernand très cruelle action.

DOM FERNAND.

Votre Valet tantôt a donné sa parole

De se battre pour vous.

JODELET.

Qu'il la tienne le drôle,

1415   Je ne suis point jaloux de le voir plein de coeur.

DOM FERNAND.

Vous ne vous battez point pour frère n pour soeur.

JODELET.

Il faut être en humeur pour se battre, et je meure,

Si j'y fus jamais moins que j'y suis à cette heure.

DOM FERNAND.

Je vous croyais vaillant, je me suis trompé.

JODELET.

1420   Quand d'un glaive tranchant je serai découpé

Qu'en sera mieux ma soeur, qu'en sera mieux mon frère,

Laisse-moi donc en paix, homme, singe, ou beau-père.

DOM FERNAND.

Vous n'avez qu'à chercher autre femme à Madrid.

JODELET.

Que vous eussiez aimé pour votre gendre un Cid

1425   Qui vous eût assommé, puis épousé chimène.

DOM FERNAND.

N'attendez plus de moi que mépris et que haine.

Ô le plus grand poltron qui jamais ait été.

JODELET.

Je suis, ô Dom Fernand, de votre cruauté,

Malgré vos noires dents Serviteur très fidèle,

1430   Et je le suis aussi de Madame Isabelle.

DOM FERNAND.

Je ne suis point le vôtre, et hors de ma maison,

Je vous forcerais bien à me faire raison.

SCÈNE VIII.
Dom Juan, Dom Fernand, Jodelet.

DOM JUAN.

Qu'avez-vous Dom Fernand qui vous met en colère ?

DOM FERNAND.

Ce gendre mal choisi...

JODELET.

Parlez mieux mon beau-père.

Dom Fernand menace Jodelet, qui sort.

SCÈNE IX.
Dom Juan, Dom Fernand.

DOM FERNAND.

1435   Éloignons-nous de lui, ce gendre donc maudit

Vous désavoue eu tout, et m'a nettement dit

Qu'il n'était point d'avis de venger son offense

Et qu'il ne fut jamais enclin à la vengeance,

Même qu'il m'a quasi dit qu'il a perdu le coeur,

1440   Faites-lui revenir, sauvez-lui son honneur,

Trop fidèle valet d'u trop timide maître ;

Montrez-lui vivement quel homme il devait être,

Qu'étant de Dom Louis doublement outragé,

C'est l'avoir bien servi que l'avoir engagé,

1445   Quoique son ennemi soit homme redoutable,

Que cette offense aussi n'est guère supportable ;

Montrez-vous bon ami, montrez-vous bon valet,

Inspirez-lui du coeur valeureux Jodelet :

Je sais bien qu'en ceci j'ai quelque part à prendre,

1450   Mais touchant mon devoir on ne peut rien m'apprendre.

Si j'étais offensé comme lui doublement,

On verrait Dom Fernand agir tout autrement,

Enfin n'oubliez rien afin qu'il s'évertue,    [71]

Son ennemi l'attend au bout de cette rue,

1455   Qui s'imaginera qu'on le redoute fort

Je m'en vais le trouver.

DOM JUAN.

Mais de quel autre tort

Mon Maître Dom Juan doit-il tirer vengeance ?

DOM FERNAND.

Il vous apprendra tout, le voici qui s'avance.

Il sort.

SCÈNE X.
Jodelet, Dom Juan.

DOM JUAN.

Or ça mon Jodelet, dis-moi sans rien changer,

1460   Quels outrages nouveaux avons-nous à venger ?

JODELET.

S'en est-il en allé ?

DOM JUAN.

Oui.

JODELET.

Tant mieux que je meure

S'il ne m'a quasi fait enrager tout à l'heure,

Seigneur il n'est plus temps de se plus déguiser,

Le faire plus longtemps ce serait niaiser,

1465   Dom Louis en ferait une pièce pour rire ;

Mais l'avez-vous pour moi défié.

DOM JUAN.

Sans lui dire

Que j'étais Dom Juan, oui je l'ai défié,

Et ma foi je m'étais toujours bien défié,

Que ce jeune galant cajolait Isabelle,

1470   Enfin je l'ai trouvé tantôt caché chez elle ;

Et sans un accident que je te dois celer

Nous nous fussions battus au lieu de quereller,

Et je n'ai seulement l'affaire différée,

Qu'attendant que je voie un peu mieux avérée

1475   Une chose qui n'est encore en mon esprit

Qu'un sujet de soupçon, de rage et de dépit :

Car enfin ce peut-être un coup de téméraire,

Un tour de Béatrix, que l'argent a fait faire,

Puis j'ai quelques raisons pour croire assurément

1480   Qu'Isabelle en ceci ne trempe nullement.

JODELET.

Monsieur ce n'est pas tout que votre jalousie,

Autre chose vous doit brouiller la fantaisie,

Dom Louis en l'honneur vous offense bien fort,

De vous expliquer mieux la chose j'aurais tort,

1485   Elle ne peut quasi s'entendre ni se dire,

L'un et l'autre l'augmente, et la rend toujours pire.

DOM JUAN.

Ah ! Ne me la dis point, je la devine assez ;

Mais que tous mes malheurs et présents et passés

Se bandent contre moi, j'ai pour moi bon courage,

1490   Et qui le sait encor ?

JODELET.

Tout le monde.

DOM JUAN.

  Ha ! J'enrage.

Ha ! Maintenant fureur Je m'abandonne à vous,

Et Dom Fernand est-il pour nous ou contre nous.

JODELET.

Dom Louis est son sang mais pour l'honneur du vôtre

Il fait ce qu'on ne fit jamais pour pas un autre,

1495   Il veut que Dom Louis vous en fasse raison,

Et Dom Louis m'attend près de cette maison,

Qui me croit Dom Juan.

DOM JUAN.

Il faut que je le tue,

Mais on est bien souvent séparé dans la rue,

Les combats de pavé sont moins guerre que paix,

1500   C'est à quoi je ne puis me résoudre jamais,

J'hasarde ma vengeance allant à la campagne,

On y fait quasi plus de combat en Espagne,

Qu'on ne conte la chose autrement qu'elle n'est

Et ce lieu de combat moins que l'autre me plaît

1505   Si dans quelque maison quoique contre la mode...

JODELET.

Attendez je vous trouve une place commode,

Je tiens ici la clef d'un bas appartement,

Où nous devons coucher, là très commodément

Vous vous pourrez venger presque aux yeux d'Isabelle,

1510   Sans qu'il en soit rien su que de son père ou d'elle.

DOM JUAN.

Ha ! Mon cher Jodelet, que tu l'as bien choisi,

Va vite le trouver.

JODELET.

Mais plutôt allez-y.

Il est temps ou jamais qu'on sache qui vous êtes,

Comment prétendez-vous faire ce que vous faites,

1515   Et passer pour valet, allez, allez Seigneur,

Vous découvrir, vous battre, et venger votre honneur.

DOM JUAN.

Quoi si par un effet de pure jalousie

Pour un simple soupçon né dans ma fantaisie

J'ai déguisé mon nom, veux-tu pour un affront,

1520   De qui le moindre mal est de rougir mon front,

Que je m'aille montrer, ah plutôt je te prie,

Si tu n'aimes mieux voir Don Juan en furie,

Souffre encore mon nom qui ne t'offense en rien,

Une offense est bien pire, et je la souffre bien.

JODELET.

1525   Vous me l'ordonnez, donc.

DOM JUAN.

  Même je t'en conjure.

JODELET.

Il vous faut obéir : mais si par aventure,

Comme les hommes sont souvent impatients

Il voulait dégainer devant qu'être céans,

Que fera Jodelet qui n'aime point la guerre,

1530   Et qui se plaît bien fort au séjour de la terre.

DOM JUAN.

Fais-lui signe de loin, il ne manquera pas

De te venir trouver : Et toi d'un même pas

Tu me l'amèneras en cette chambre basse.

DOM JUAN.

Autre difficulté mon esprit embarrasse,

1535   S'il est court de visière.    [72]

JODELET.

  Ha ! C'est trop discourir

Ne me réplique plus, et me le vas quérir.

DOM JUAN.

Ce dur commandement terriblement me choque ;

Mais Seigneur gardez-vous surtout de l'équivoque,

Discernez Jodelet d'avecque Dom Louis,

1540   On a souvent les yeux de colère éblouis,

Et si sans y penser devant Dom Louis j'entre,

Et que sans y penser vous me perciez le ventre,

Me disant Jodelet, ma foi j'en sui marri,

Je serai tout à l'heure et content et guéri.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Béatrix entre par une petite porte, une chandelle à la main.

Le théâtre représente une chambre à coucher, dans laquelle il y a une alcôve.

BÉATRIX.

1545   Pleurez, pleurez mes yeux, l'honneur vous le commande,    [73]

S'il vous reste des pleurs, donnez m'en j'en demande.

Je viens d'allumer ma chandelle,

La nuit noire comme du geais    [74]

Vient d'arriver pompeuse et belle

1550   Plus que je ne la vis jamais,

De ses Damoiselles suivantes

Les étoiles étincelantes,

Elle traîne un brillant troupeau,

Que ses servantes sont heureuses,

1555   Si d'un valet qui se croit beau

Elles ne sont point amoureuses.

Pleurez, pleurez mes yeux, l'honneur vous le commande,

S'il vous reste des pleurs, donnez m'en j'en demande.

Étoiles luisantes et nettes

1560   Si vous en aimiez comme moi,

Toutes célestes que vous êtes

Vous enrageriez sur ma foi,

Tantôt ce Grenadin, ce More

Comme du feu qui me dévore

1565   Je lui contais la cruauté,

M'a dit que je ne valais guères,

Et qu'il était bien fort tenté

De me donner les étrivières.    [75]

Pleurez, pleurez mes yeux, l'honneur vous le commande,

1570   S'il vous reste des pleurs, donnez m'en j'en demande.

D'écus une assez bonne somme

Devant lui je faisais sonner,

Et lui faisais assez voir comme

Moi qui prends je lui veux donner :

1575   Aussitôt cette âme rebourse    [76]

M'a donné de ma même bourse

Un si grand coup dessus le cou

Que je m'en sens toute échinée

Ô que pour aimer un tel fou

1580   Il faut que je sois forcenée ?

Pleurez, pleurez mes yeux, l'honneur vous le commande,

S'il vous reste des pleurs, donnez m'en j'en demande.

S'il plaisait à la destinée,

Qu'il fut l'importun à son tour,

1585   Et Béatrix l'importunée,

Alors à beau jeu beau retour,

Encore aurais-je quelque joie :    [77]

Mais hélas ! Jusque dans le foie

Il me brûle le faux larron,

1590   Et s'en rit l'impitoyable homme

Aussi fort qu'autrefois Néron

Riait alors qu'il brûlait Rome.

Pleurez, pleurez mes yeux, l'honneur vous le commande,

S'il vous reste des pleurs, donnez m'en j'en demande.

1595   Et ce pendant mon mal me presse ;

Mais quelqu'un vient par l'escalier,

C'est Isabelle ma maîtresse,

Reprenons notre chandelier :

Que si quelqu'un de l'assistance

1600   Trouve qu'à moi n'appartient stance,

Qu'il sache que l'auteur discret

Qui sait fort bien le colloque

Est dangereux pour le secret

M'a régalé d'un soliloque.

1605   Pleurez, pleurez mes yeux, l'honneur vous le commande,

S'il vous reste des pleurs, donnez m'en j'en demande.

SCÈNE II.
Isabelle, Béatrix, Lucrèce.

ISABELLE.

Madame Béatrix que faites-vous ici ?

BÉATRIX.

Je prépare une chambre à votre Amant transi,

Et vous d'où venez-vous, et Madame Lucresse ?

ISABELLE.

1610   Je viens de me donner en proie à la tristesse.

LUCRÈCE.

Madame je vous dis pour la seconde fois

Quand on aurait remis la chose à votre choix,

Vous ne pouviez choisir en toute la Castille

Un plus digne mari d'une excellente fille :

1615   Alors que Dom Juan vous sera mieux connu

Vous me confesserez que je vous ai tenu

Un discours véritable.

ISABELLE.

Et moi je vous assure

Lorsque si richement vous faites sa peinture,

Qu'il faut que de nous deux quelqu'une rêve bien,

1620   Vous de le voir tel, moi de n'en croire rien.

Hélas ! À vous sa soeur l'oserais-je bien dire ?

Il semble qu'il ne songe à rien qu'à faire rire :

Toujours dans l'action d'un homme extravagant,

Soit par accoutumance, ou soit par accident,

1625   Parlant toujours du nez, et de plus il affecte

La façon de parler toujours la moins correcte,

Toujours quelque mot goinfre est dans tous ses discours,

Et je pourrais passer heureusement mes jours

Avec un tel époux : ah fille malheureuse !

1630   Encor si je pouvais être religieuse :

Mais hélas ! Je me sens pour la religion,

Et pour ce brave époux pareille aversion.

BÉATRIX.

Finissez, finissez votre quérimonie,

Et gagnons l'escalier ; et sans cérémonie    [78]

1635   Quelqu'un ouvre la porte, et l'on vous surprendra,

Quant à moi je m'enfuis, me suive qui voudra.

Elle sortent.

SCÈNE III.

DOM JUAN ouvre la porte, et en ôte la clef.

Laissons la porte ouverte, et gagnons cette alcôve,    [79]

Je les entends venir.

SCÈNE IV.

JODELET, un chandelier à la main.

Mon Maître Dieu me sauve

Ne fut jamais qu'un traître, il s'en est en allé :

1640   Hélas ! J'en ai le sang quasi tout congelé,

Et qui l'eût jamais cru ?

SCÈNE V.

JODELET, voyant entrer Dom Louis, qui ferme la porte.

Peste il ferme la porte,

Il met le chandelier à terre.

Que deviendrai-je donc ?

DOM LOUIS.

Nous pouvons de la sorte

Nous battre tout le saoul, si le coeur vous en dit.

JODELET.

Vous me pardonnerez je n'ai point d'appétit.

DOM LOUIS.

1645   Que différez-vous donc à venger votre outrage ?

Je crains votre raison moins que votre courage :

Vous ne me dites mot, et bien qu'attendons-nous ?

Ha ! Vraiment si j'étais offensé comme vous,

Je vous montrerais bien une autre impatience.

JODELET, à part, cherchant Dom Juan.

1650   Mon Maître assurément n'a point de conscience.

DOM LOUIS.

Que Diable cherchez-vous ?

JODELET.

Je cherche ma valeur.

DOM LOUIS.

Après avoir tantôt montré tant de chaleur

Vous êtes maintenant, ce me semble, un peu tiède,

Mais pour vous réchauffer je tiens un bon remède.

Il met l'épée à la main.

JODELET, à part.

1655   Ha bon dieu ! Quelle longue épée à giboyer,

Et qui peut seulement la voir sans s'effrayer.

DOM LOUIS.

Dom Juan est poltron, ou fait semblant de l'être.

JODELET, à part.

Le Seigneur soit loué, je viens de voir mon maître,

Je n'ai plus maintenant qu'à faire le fougueux.

Haut.

1660   Ma colère est tantôt au point où je la veux :

Sitôt qu'elle y sera vous verrez faire rage :

Bas, à Dom Juan.

Ha ! Seigneur sortez donc, manquez-vous de courage ?

DOM JUAN, bas à Jodelet.

Va donc pour l'amuser te battre en reculant.

JODELET, pousse une estocade sans être en mesure.

Dieu veuille être avec nous.

DOM LOUIS.

L'effort est violent.

1665   Vous vous battez fort bien.

JODELET, à part.

  Assez bien, ha que n'ai-je

Contre les coups d'estoc quelque bon sortilège,

Haut.

Attendez...

À Dom Juan.

Ah mon Maître !

À Dom Louis.

Ah c'est trop me presser,

Mon épée est faussée, il la faut redresser,

N'avez-vous pas tué mon frère sans lumière ?

DOM LOUIS.

1670   Oui.

JODELET.

  Pour vous témoignez que je ne vous crains guère

Je ne veux point avoir d'avantage sur vous,

Je veux sans voir, vous battre, et vous rouer de coups.

Eteignant la chandelle.

Meurs donc chandelle, meurs, et nous laisse en ténèbres :

Bas, à Dom Juan.

Et vous allez finir vos passe-temps funèbres,

À part.

1675   Pour moi qui suis exact en ce que je promets,

Je veux être pendu si l'on m'y prend jamais.

Il entre dans l'alcôve, Dom Juan prend sa place, et se bat avec Dom Louis.

DOM LOUIS.

C'est dans l'obscurité que la lumière est belle,

Vous ne vous battiez pas si bien à la chandelle,

Et vous m'avez blessé, mais je m'en vengerai.

SCÈNE VI.
Dom Fernand, Dom Louis, Dom Juan, Jodelet dans l'alcôve.

DOM FERNAND, dehors, l'appelant.

1680   Béatrix.

DOM JUAN, bas, à Jodelet dans l'aclôve.

  Sors, sors vite, ou je t'étranglerai.

Jodelet sort de l'alcôve, et Dom Juan y entre.

SCÈNE VII.
Jodelet, Dom Fernand, Dom Louis, Béatrix arrivant avec une chandelle à la main, Dom Juan, dans l'acôve.

DOM FERNAND, entré.

Qu'est-ce ci mes amis ?

JODELET.

Je venge mon offense.

DOM LOUIS.

On m'a tiré du sang, j'en veux tirer vengeance.

DOM FERNAND.

Est-ce d'un estocade, ou d'un estramaçon ?

JODELET.

L'un et l'autre ma foi n'est point de ma façon.    []

DOM FERNAND, prenant la chandelle qui est à terre, en la mettant à la place de celle de Béatrix qui est allumée.

1685   Montrez-moi, vous avez la main un peu coupée.

JODELET, à part.

La sale vision que de voir une épée.

DOM FERNAND.

Allons, mes chers amis, battez-vous hardiment.

Béatrix sort, en criant d'effroi.

SCÈNE VIII.
Jodelet, Dom Fernand, Dom Louis, Dom Juan, dans l'acôve.

DOM FERNAND.

Je ne parais ici pour la paix nullement.

L'un de qui l'honneur souffre est pour être mon gendre,

1690   Et l'autre est mon parent qui voit son sang répandre.

Battez-vous donc Amis, et bien fort vous serez

Bien plutôt animés, par moi, que séparés.

DOM LOUIS.

Votre conseil est trop d'un homme de courage

Pour n'être pas suivi.

JODELET.

De tout mon coeur j'enrage,

1695   Ha le malheureux vieillard qui conseille un duel.

DOM LOUIS.

La colère me rend insolent et cruel,

J'ai trompé votre soeur, j'ai tué votre frère,

Je le ferais encor si je l'avais à faire,

Il ne me reste plus qu'à vous tuer aussi.

DOM JUAN, sortant de l'alcôve, à Dom Louis.

1700   Vous ne connaissez pas Dom Juan, le voici,

Vous trompâtes ma soeur, vous tuâtes mon frère,

Mais bientôt votre mort s'en va me satisfaire,

C'est au vrai Dom Juan qu'appartient seulement

De venger son honneur offensé doublement.

DOM LOUIS.

1705   Quel est donc de vous deux Dom Juan ?

DOM JUAN.

  C'est moi-même.

DOM LOUIS, montrant Jodelet.

Et lui ?

JODELET.

Je ne le suis qu'en cas de stratagème.

DOM JUAN.

Oui je suis Dom Juan qui vous vient de blesser,

Si je l'ai fait sans voir, vous pouvez bien penser

Qu'à moi venger ma honte est chose fort aisée,

1710   Maintenant que je vois celui qui l'a causée,

Tandis que mon esprit a seulement douté

J'ai voulu m'éclaircir, et n'ai rien attenté,

Sous le nom d'un valet j'ai souffert mon offense,

Tandis qu'un seul soupçon m'en demandait vengeance

1715   Vous qui me l'avez faite, et l'osez déclarer,

Vous me croyez peut-être un homme à l'endurer,

Je n'ai pour le savoir de science certaine

Oublié jusqu'ici ni finesse ni peine :

Enfin mon déshonneur ne m'est que trop connu,

1720   Vous savez, Dom Louis, à quoi je suis tenu :

Pour mon sang répandu, j'ai répandu du vôtre,

Mais deux autres sujets m'en demandent bien d'autre.

Je ne puis vivre heureux sans vous faire mourir,

Pour cela seulement j'ai dû me découvrir,

1725   Je suis donc Dom Juan, que personne n'en doute.

DOM LOUIS.

Croyez-vous à ce nom que plus on vous redoute ?

DOM JUAN.

Et croyez-vous aussi me donner le trépas,

Vous ne tuez qu'alors que l'on ne vous voit pas :

Mais puisque je vous vois, qui vous pourra barbare

1730   Garantir de la mort que ma main vous prépare ?

Quand je vous aurais tous ici pour ennemis,

Je veux qu'on tienne ici tout ce qu'on a promis,

L'on m'a promis ma soeur, il faut qu'on l'effectue,

Je lui dois votre mort, il fait que je vous tue,

1735   Voyez si Dom Juan tient bien ce qu'il promet,

Soit qu'il paraisse en Maître, ou se cache en valet :

Dom Fernand tenez donc la parole donnée,

Commandez que ma soeur me soit vite amenée,

Et vous le plus mortel de tous mes ennemis

1740   Battez-vous contre moi, vous me l'avez promis.

DOM FERNAND.

Ha ! Seigneur Dom Juan un peu de patience !

DOM JUAN.

Pour en avoir eu trop j'ai manqué ma vengeance.

DOM FERNAND.

Pourquoi vous êtes-vous déguisé parmi nous ?

DOM JUAN.

J'étais jaloux.

DOM FERNAND.

De qui ?

DOM JUAN.

De lui.

DOM LOUIS.

De moi.

DOM JUAN.

De vous.

1745   Je vous ai vu sortir du Balcon d'Isabelle.

DOM LOUIS.

Vous m'en vîtes sortir.

DOM JUAN.

Vous-même, et puis chez elle

Je vous ai vu caché : mais ces jaloux soupçons

Ne ralentirent point mon feu de leurs glaçons ;

Au contraire il s'accrut avecque violence,

1750   Lors je me déguisai, je gardai le silence,

Et ne fus pas longtemps sans rencontrer en vous

Un rival dont j'avais sujet d'être jaloux :

Vous n'excitiez alors que ma simple colère,

Et n'eusse jamais cru que la mort de mon frère

1755   Dût se trouver encor un coup de votre main !

Je vous croyais coquet, et non pas inhumain ;

Enfin j'ai su depuis qu'une mortelle offense

Me devait contre vous porter à la vengeance ;

J'ai cru que vous étiez coupable envers ma soeur,

1760   J'ai cru que vous étiez son lâche ravisseur,

Lors par ressentiment plus que par jalousie

La fureur contre vous m'avait l'âme saisie :

J'ai bientôt préféré pour vous priver du jour

Les soins de mon honneur à ceux de mon amour.

1765   Quand on souffre en l'honneur, l'amour ne touche guère,

Maintenant que je vois que de mon pauvre frère,

Que vous avez tué la nuit trop lâchement,

Vous m'osez reprocher la mort insolemment :

Que pour vous contre moi le ciel avec la terre,

1770   Et tout le genre humain me déclare la guerre.

Malgré le ciel, la terre, et tout le genre humain,

Il faut que vous mouriez aujourd'hui par ma main.

DOM LOUIS.

Ceux qui me connaîtront sauront bien que la crainte

N'est pas ce qui me fait approuver votre plainte,

1775   Quand vous me reprochez que votre frère est mort,

La raison est pour vous, et moi j'ai toujours tort :

Mais je devrais plutôt être par cette offense,

Un objet de pitié, qu'un objet de vengeance ;

Hélas je le tuai, mais comment, et pourquoi ?

1780   Et quand je le sus mort, qui pleura plus que moi,    [82]

Il m'attaqua la nuit, et moi sans le connaître,

Je cru l'ayant tué, n'avoir tué qu'un traître :

Malheureux que je suis, l'avoir tué sans voir,

Le plus intime ami que je croyais avoir,

1785   Oui je l'aimais autant qu'on peut aimer un autre,

Puisqu'il fut mon ami pour devenir le vôtre,

Je donnerais mon sang, je donnerais mon coeur,

Et ce discours n'est point un effet de ma peur.

DOM JUAN.

Outre qu'un généreux facilement pardonne,

1790   Cette seule raison sans doute est assez bonne :

Je veux que vous l'ayez tué sans y penser,

Et que vous n'ayez eu dessein de m'offenser ;

Mais vous ne vous lavez ici que d'une offense,

Et ma soeur contre vous me demande vengeance :

1795   Et puisque son honneur à mon honneur est joint,

Je serai sans honneur si ma soeur n'en a point.

En l'humeur où je suis-je n'ai pas grande envie,

Si vous m'ôtez l'honneur, de vous laisser la vie.

DOM LOUIS.

Je pourrais bien encor épousant votre soeur,

1800   Et vous rendre content, et vous rendre l'honneur,

Vous n'auriez plus sujet d'en vouloir à ma vie,

Et je n'en n'aurais plus pour vous porter envie :

Quoique je visse à vous avec tous ses appas,

Celle que j'aimai bien, mais qui ne m'aima pas

1805   C'est de vous que je parle, ô trop sage Isabelle,

Qui ne fûtes jamais envers moi que cruelle.

Dom Juan quittez donc tous vos jaloux soupçons,

Que le feu de l'amour en fonde les glaçons.

Ne soyez plus atteint de cette frénésie,

1810   Ni moi l'objet fâcheux de cette jalousie.

Il est vrai Béatrix m'a deux fois introduit

Dans sa chambre le jour, dans son balcon la nuit :

Mais sur ma foi bien loin d'être de la partie,

De me l'avoir promis, ou d'en être avertie,

1815   Sitôt qu'elle le sut, elle l'en querella,

Et Béatrix pensa s'en aller pour cela.

DOM FERNAND.

Mon Neveu ne dit rien qui ne soit véritable,

Et si, cher Dom Juan, vous êtes raisonnable,

Vous ne fermerez plus l'oreille à la raison :

1820   Chassons donc le tumulte hors de cette maison,

Et faisons y rentrer la joie et l'hyménée :

Appelant.

Ça vite que Lucrèce soit ici amenée,

Et ma fille Isabelle... Ah ! Je les vois venir,

SCÈNE IX.
Jodelet, Dom Juan, Lucrèce, Isabelle, Dom Fernand, Dom Louis, Béatrix.

DOM FERNAND.

Venez, venez tâcher de les bien réunir,

1825   Que je devrai d'encens à la bonté divine,

Puisqu'elle fait finir cette guerre intestine ;

À Dom Juan et Dom Louis.

Que je me sens heureux, et vous mes chers enfants,

Tant pour votre repos que celui de mes ans,

Devenez bons amis, embrassez-vous ensemble,

1830   Et qu'une bonne paix à jamais vous assemble.

DOM JUAN.

Je ne résiste plus, je suis votre conseil.

DOM LOUIS.

Le plaisir que j'en sens n'eut jamais de pareil.

LUCRÈCE.

Ô ma chère Isabelle !

ISABELLE.

Ô ma chère Lucresse !

LUCRÈCE.

Que nous avons de joie après tant de tristesse,

1835   Et bien avais-je tort lorsque vous vous plaigniez

D'assurer qu'il n'était pas tel que vous disiez.

JODELET.

Je n'ai donc qu'à quitter mon habit de parade,

Puisque je ne suis plus Dom Juan d'Alvarade.

DOM JUAN.

Non, non, cher Jodelet, gardez tous vos bijoux,

1840   Ils vous parent trop bien pour n'être pas à vous.

DOM LOUIS.

Vous dont l'amitié m'est un don inestimable,

Recevez de ma main cette fille adorable.

DOM JUAN.

Vous que je haïssais tantôt de tous mon coeur,

Sachez que je suis vôtre aussi bien que ma soeur.

DOM FERNAND.

1845   Allons, mes chers enfants, finir cette journée

Par l'accomplissement de ce double hyménée.

JODELET.

Ma foi vous n'êtes pas encor où vous pensez,

Et les discours ici ne sont pas tous passés,

Il me faut un portrait que retient Isabelle,

1850   Qui pend à deux rubans au fonds de sa ruelle,

Moi qui ne sais si c'est ou pour bien, ou pour mal    [83]

Qu'elle garde un portrait, perdant l'original :

Je veux qu'on me le rende, ou bien la comédie,

Par moi Dom Jodelet deviendra tragédie.

1855   Oui je la veux avoir cette idole de prix

Pour en favoriser ma chère Béatrix.

 


EXTRAIT DU PRIVILÈGE DU ROI.

Par grâce et Privilège du Roi, donné à Paris le vingt-cinquième jour d'Avril 1645. Signé par le Roi en son Conseil le Brun. Il est permis à Toussaint Quinet Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer une Comédie intitulée, Le Jodelet, ou le Maître-Valet, et ce durant le temps et espace de cinq ans à compter du jour que ledit Livre sera achevé d'imprimer, et défenses à tous autres d'en vendre ni distribuer d'autre Impression que de celle qu'aura fait ou fait faire ledit Quinet, à peine de trois mil livres d'amende, ainsi qu'il est plus amplement porté dans les lettres ci-dessus datées.

Les Exemplaires ont été fournis.

Achevé d'imprimer pour la seconde fois, le 10. Mai 1648.

Notes

[1] Grégeois : est une épithète qu'on donne au feu d'artifice dont se sont servis les Anciens du moyen âge pour jeter sur les ennemis, avant que la poudre à canon fût inventée. [T]

[2] Jaque : vieux mot qui signifiait un habillement court et serré. Le roi [Charles VI] était à cheval, vêtu de l'habillement court et étroit qu'on nommait un jaque, BARANTE, Hist. des ducs de Bourgogne III, Départ du roi. [L]

[3] Coiffer : Se coiffer d'une femme, signifie " en devenir amoureux. " [O]

[4] Aile : en avoir dans l'aile, être atteint d'une maladie grave, d'une disgrâce imprévue, et aussi être amoureux. [L]

[5] Driller : Courir vite. C'est un terme bas et populaire, qui se dit des laquais, des soldats, des gueux qui s'enfuyent, ou qu'on fait courir. Il n'y a rien tel qu'un petit Basque pour bien driller. [F]

[6] Soudrille : Méchant et misérable soldat dont on ne fait point de cas. Saint-Amant a fait une pièce intitulée, "Cassation des soudrilles". [F]

[7] Gagner : (...) On dit aussi, gagner le taillis, gagner la campagne, gagner la guérite, gagner le haut, et gagner au pied, pour dire, S'enfuir. [F]

[8] Sigovie : Ségovie en Espagne.

[9] Venelle : terme populaire qui se dit en cette phrase, "enfiler la venelle" pour dire, s'enfuir. [F] [vennelle : petite rue]

[10] Volée : (...) On dit aussi, faire une chose à la volée, dire quelque chose à la volée, pour dire, légèrement, imprudemment, ou peu sérieusement. [F]

[11] Querelle d'Allemand : On dit proverbialement, Faire une querelle d'Allemand à quelqu'un, pour dire, l'attaquer sans sujet et de gaité de coeur. [F]

[12] Cervelle : Mettre, tenir en cervelle, en inquiétude, dans l'embarras. [L]

[13] Charpenter : Populairement, frapper sur. [L]

[14] Oeuvre pie : Usité seulement dans la locution : oeuvre pie, oeuvre de charité, oeuvre pieuse. [L]

[15] Nescio vos : formule familière de refus, empruntée du latin, qui signifie : je ne vous connais pas, allez vous promener. [L]

[16] Chanter goguettes à quelqu'un : lui dire des injures, des choses offensantes, fâcheuses. [L]

[17] Dariolette : Soubrette, suivante. Demoiselle au service d'une dame, et par extension fille qui sert un commerce amoureux. [LC]

[18] Jeu : badinage, ce qui est opposé à sérieux, qui se dit ou se fait par divertissement, pour relâcher l'esprit ; qui n'est pas fait tout de bon, mais seulement pour rire. [T]

[19] Le vers suivant considère que le premier "tue" a deux syllabes.

[20] Morveau : Mot grossier et à éviter. Morve épaisse et recuite. [L]

[21] Canon : Ornement de toile rond, fort large et souvent orné de dentelle qu'on attachait au-dessous du genou et qui pendait jusqu'à la moitié de la jambe pour la couvrir. [L]

[22] Galant : Noeud de ruban. Le mot de galant en ce sens ne se dit plus, et ainsi [Vincent] Voiture qui l'a écrit. [R]

[23] Marmouset : Figure d'homme mal peinte, mal faite. Les apprentis peintres sont des marmousets sur toutes les murailles blanches qu'ils rencontrent. [F]

[24] Pie au nid : Trouver la pie au nid, faire quelque heureuse trouvaille. [L]

[25] Boutade : transport d'esprit qui se fait sans raison et avec impetuosité. Il se prend en bonne et en mauvaise part. [F]

[26] L'original porte "je l'aimé" au lieu de "je l'aimai". Nous modifions.

[27] Aposté : ajouté. REM. Corneille a dit aposté en parlant de choses. "Je ne veux plus d'un coeur qu'un billet aposté Peut résoudre aussitôt à la déloyauté", Lexique, éd. Marty-Laveaux. Corneille, dès 1644, en changeant tout ce passage de Mélite, a remplacé aposté par supposé. [L]

[28] Isabelle de Castille : dite aussi Isabelle la Catholique, reine d'Espagne, fille de Jean II roi de Castille, née en 1450, épousa en 1469 Ferdinant V, roi d'Aragon. (...) Elle mourut de douleur morte en 1504. [B]

[29] L'original porte "la mort", nous corrigons en "le mort".

[30] L'original porte comme locuteur Don Juan, absent de la scène. Nous corrigons en Dom Fernand.

[31] Guigner : regarder du coin de l'oeil. [F]

[32] Grand Mogor : grand Mogol, orthographe attesté chez Guez de Balzac (Lettre) et Pierre Corneille (L'illusion comique) selon Émile Littré.

[33] L'original porte "les vitre", nous corrigeons "la vitre".

[34] Double : Petite pièce ronde de cuivre qui portait d'un côté la figure du roi et de l'autre trois fleurs de lis, et qui faisait la sixième partie du sou, ou deux deniers. [L]

[35] Grands chevaux : Monter sur ses grands chevaux, prendre les choses avec résolution, avec hauteur, se gendarmer ; locution venue de ce que les chevaliers allant en guerre et chevauchant sur de petits chevaux montaient, pour combattre, sur de grands chevaux. [L]

[36] Saint-George : figure religieuse du catholicisme représenté combattant un dragon sur un cheval.

[37] Lacrymule : Diminutif burlesque de larme. [L]

[38] Béatricule : diminutif burlesque de Béatrix.

[39] Donner gagné : reconnaître qu'une personne a l'avantage sur nous. [L]

[40] Nivelle, Jean de : né en 1423, embrassa le parti du Duc de Bourgogne et refusa de marcher contre ce prince, malgré les ordres de Louis XI. (...) et devenu en France un objet de haine et de mépris et le peuple lui donne le surnom injurieux de "chien". [B] syn. de traître méprisable.

[41] Teston : ancienne monnaie de France. (...) On a commencé à le fabriquer sour Louis XII (...) (Dict. Furetière)

[42] Ventre de moi : sorte de juron. Ventre de moi ! que deviendrai-je ? [L]

[43] Germain : frère de père et de mère. (...) Se dit aussi des parents collatéraux ou cousins. (...)[F]

[44] Porque : Féminin de porc, truie. [L]

[45] Cerbere : C'est un chien à trois têtes, que les poètes ont feint être commis à la garde des Enfers, qu'on dit avoir été enchaîné par Hercule (...). [F]

[46] Houppelande : c'était originairement une cape ou manteau de berger fait de cuir. (...) Depuis on s'en est servi de manteau de parade, qu'on a chargé de broderies le long de coutures (...). C'était aussi autrefois un habit de femme en forme de manteau à queue traînante. (...) [F]

[47] À pleine voile : À pleines voiles, de tout coeur. Si je ne tremblais point toujours sous la main de la Providence, je goûterais à pleines voiles les plaisirs de l'espérance, (Sévigné. Lettre 12 août 1685). [L]

[48] Empaumer : empaumer quelqu'un, se rendre maître de son esprit. [L]

[49] Gogue : nom, dans l'Aunis, d'une grosse cerise blanchâtre. [L]

[50] Dogue : Gros chien. On dit aussi d'une homme gros et gras et rébarbatif, et particulièrement d'un Suisse à une porte, que c'est un gros dogue.

[51] Guignon : malheur, accident dont on ne peut savoir la cause, ni à qui s'en prendre. [F]

[52] Giller : Populairement. Faire gille, se retirer, quitter une place. [F]

[53] L'original porte "démodre", nous corrigeons.

[54] Gaule : grande perche menue et longue avec laquelle on abat les noix, ou des pommes pour faire du cidre. [F]

[55] L'original porte Dom Louis comme locuteur, c'est Dom Juan évidemment.

[56] Mignon : signifie aussi favori, soit en matière d'amitié soit d'amour. La plupart des princes ont des migons, des favoris qui les gouvernent. Beaucoup de dames ont des migons de couchette. (...) [F]

[57] Cette réplique parodie celles du Cid et de Polyeucte. [note A.F.D. 1845]

[58] Pied plat : pied plat, et quelquefois plat pied, homme qui ne mérite aucune considération : locution qui vient non du vice de conformation [...], mais d'une différence de chaussure entre les gens du peuple et les gentilshommes, ceux-ci portant des souliers avec des talons rouges très relevés, tandis que les ouvriers et les bourgeois portaient des souliers plats. [L]

[59] Aze : Ce mot, qui est du style bas et comique, signifie un âne. [T]

[60] Tarare : Mot burlesque qui signifie, quand on s'en sert, qu'on se moque de ce qu'un autre dit. [T]

[61] Larronesse : Celle qui prend le bien d'autrui. [R]

[62] Arder : Brûler. Vieux mot qui n'est plus en usage, mais dont il reste encore quelques traces dans cette phrase populaire d'imprécation. [Ac. 1762]

[63] Filler : faire des enfants [O]

[64] Nargue : terme de depit, injurieux, et méprisant. [F]

[65] Maraude : Coquine, friponne. [R]

[66] À la chaude : Phrase adverbiale. Subitement, dans la premiére chaleur. [T]

[67] Gourmade : Terme familier. Coup de poing, particulièrement sur la figure. [L]

[68] Matamore : Terme des comédies espagnoles. Personnage qui se vantait à tout propos de ses exploits contre les Mores. Par extension, homme faisant étalage de bravoure et se vantant d'exploits vrais ou faux. [L]

[69] Belzébuth : Dieu des mouches. [LC]

[70] Gendricide : Terme burlesue. Tuer son beau-fils.

[71] S'évertuer : Faire vertu, faire effort pour arriver à quelque chose de louable ; s'efforcer de. [L]

[72] Court de visière : Avoir la visière courte, avoir peu de sagesse, de pénétration. [L]

[73] Le vers 1545 est la parodie du vers 799 du Cid de Pierre Corneille, Acte III, scène 3, Chimène.

[74] Geais : ou Jais, Minéral ou pierre fossile fort noire qui se fait d'un suc lapidifique et bitumineux dans la terre, comme le charbon ; mais celui-ci s'écaille, et reçoit un beau poli. (Dict. Furetière)

[75] Étrivière : courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Coup d'étrivière, coup donné avec l'étrivière. [L]

[76] Rebourse : Revêche, difficile à gouverner, à persuader. [F]

[77] À beau jeu beau retour : se dit pour exprimer qu'on aura ou qu'on a eu sa revanche. [L]

[78] Quérimonie : Plainte qu'on fait aux juges d'églises pour avoir permission de publier monitoire. [F] ici sens figuré.

[79] Alcôve : les architectes le font masculin, mais dans l'usage ordinaire il est feminin. [F]

[80] Estocade : Terme d'escrime. Botte, grand coup de pointe. Allonger une estocade. [L]

[81] Estramaçon : Épée droite, longue et à deux tranchants. [L]

[82] Tuai : l'orignal porte "tué" ; nous corrigeons.

[83] Ruelle : signifie aussi, l'extremité d'un lieu étendu en longueur, du moins à l'égard de la vue qui n'y peut pénétrer. [F]

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