******************************************************** DC.Title = FEUILLETON D'ARISTOPHANE, COMÉDIE. DC.Author = BANVILLE, BOYER DC.Creator = FIEVRE, Paul DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Subject = Comédie DC.Subject.Classification = 842 DC.Description = Edition du texte cité en titre DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Contributor = DC.Date.Issued content = DC.Date.Created = DC.Date.Modified = Version du texte du 31/07/2024 à 19:23:47. DC.Coverage = France DC.Type = text DC.Format = text/txt DC.Identifier = http://www.theatre-classique.fr/pages/documents/BANVILLE_FEUILLETONDARISTOPHANE.xml DC.Source = https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97577400 DC.Source.cote = BnF LLA 8-YTH-6986 DC.Language scheme = UTF-8 content=fr DC.Rights = Théâtre Classique, (creative commons CC BY-NC-ND) *************************************************************** FEUILLETON D'ARISTOPHANE COMÉDIE SATITIQUE Représenté pour le première fois, à Paris, sur le Théâtre de l'Odéon, le 26 décembre 1852 COLLABORATEUR : PHILOXÈNE BOYER 1853. Tous droits réservés PAR MM. PHILOXÈNE BOYER et THÉODORE DE BANVILLE Clermont (Oise) .- Imp. A. DAIX, rue de Condé, 58 DISTRIBUTION DE LA PIÈCE. THALIE, Mme Roger-Solié. ARISTOPHANE, Monsieur Pierron. XANTHIAS, Monsieur Tétard. RÉALISTA, monsieur Boudeville. TABARIN, Monsieur Kime. LE ROI MIDAS, Monsieur Néroud. CAROLUS, Monsieur Fleuret. UN GAMIN DE PARIS,Mademoiselle Bilhaut. LA MUSE DU THÉÂTRE, Mademoiselle Marie Daubrun. TEMPESTA, Madame Grassau Marie Daubrun. ÉGLANTINE, Mademoiselle Valérie. LA FÉE DU PALAIS DE CRISTAL, Mademoiselle Valérie. LA PEINTURE. LA MUSIQUE. THRATTA. CALLISTRATE. PHILONIDE. La scène est à Athènes et à Paris. LE PROLOGUE à Athènes, chez Aristophane. SCÈNE PREMIÈRE. XANTHIAS. À la cantonade.C'est bien, tes ordres seront exécutés. Au public.Nous sommes à Athènes, vers la fin de la quatre-vingt-dixième olympiade. Je me nomme Xanthias, et mon maître s'appelle Aristophane. Il parait, on dit, on affirme même qu'Aristophane est poète. Moi, je le veux bien ; je suis un esclave si dévoué ! Cependant, Regardant si personne ne l'écoute.je puis me dire cela à moi-même, en monologue,comme dans les pièces de théâtre, cependant, j'ai cru m'apercevoir qu'Aristophane vit chichement du produit de ses oeuvres. C'est bien fait ! Cela lui apprendra à être poète et à avoir du génie ! Voyez, moi, moi... Même jeu.Je peux toujours me dire cela en confidence, moi qui ne suis pas poète... Pouah ! Je me suis fait une industrie qui me rapporte à foison des lentilles, du froment, de la salaison... et du boudin ! On pourrait me demander... Personne ne me le demande, mais qu'importe ? Je vais toujours me répondre ! On pourrait me demander quelle est cette industrie si fructueuse ? La voici. Aristophane compose des comédies dans lesquelles il a la prétention dépeindre les moeurs athéniennes. Mais, insouciant et difficile comme un poète, il jette dédaigneusement sous sa table des bribes de scènes, des fragments des pièces qu'il rougit d'avoir faites. Moi, je les ramasse, je m'en empare, et tandis que mon maître recueille parfois des huées et des sifflets pour prix de ses sueurs, moi timidement, modestement, je me fais ceindre le front de lauriers... dans les carrefours, où je fais déclamer, sous mon nom bien entendu, les parcelles qu'il a dédaignées. Et voilà comment sans talent, sans travail, je suis arrivé à me faire une position aussi luxueuse que douce.. SCÈNE II. Xanthias, Aristophane. ARISTOPHANE. Rien de prêt ! Est-ce ainsi que tu as exécuté mes ordres, Xanthias ? XANTHIAS. Pardon, maître, mais... ARISTOPHANE. Par Zeus ! XANTHIAS. Es-tu assez heureux ! Tu jures par les Dieux de l'Olympe ! Moi je ne jure que par les demi-Dieux, et à la rigueur, les quarts de Dieux me suffisent. ARISTOPHANE. Paresseux et philosophe, c'est-à-dire deux fois imbécile ! Tu crois donc qu'il n'y a plus de trique dans la maison ? XANTHIAS. Je crois que tu pourrais te mettre en colère, et je m'en vais. ARISTOPHANE, l'arrêtant par l'oreille. Arrête ! Il faut qu'avant une heure nous ayons quitté Athènes. Tu m'entends ? XANTHIAS. Je n'entends pas de cette oreille-là ! ARISTOPHANE. Ne t'embarrasse ni de provisions, ni de vaisselle. Laisse en place mes meubles et mes statues. XANTHIAS. Nous ne partons donc que pour un jour ou deux ? ARISTOPHANE. Nous partons pour ne plus revenir. XANTHIAS. Mais... ARISTOPHANE. Assez de questions ! Va ramasser les quelques hardes dont je puis avoir besoin en route, et trouve-toi à la dernière heure du jour sur le chemin de Salamine. XANTHIAS. Encore une fois... ARISTOPHANE. Va, te dis-je. SCÈNE III. ARISTOPHANE. Quelques instants encore, et je suis libre. Pourquoi resterais-je ici davantage ? Je ne veux pas parcourir les gymnases pour y corrompre la jeunesse, faire de ma Muse une entremetteuse, me divertir à railler les vieillards. Ma Comédie ne consentira pas à s'éLancer sur la scène, ivre, une torche à la main, et dansant la cordace ! Je n'ai plus rien à faire à Athènes. SCÈNE IV. Aristophane, Thratta, Callistrate, Philonide. THRATTA, entr'ouvrant la porte. Ami... ARISTOPHANE. Thratta ! THRATTA. Callistrate et Philonide aussi. ARISTOPHANE. Toi, mon amie ! Vous, mes comédiens ! Que me voulez-vous ? THRATTA. Nous sommes chargés de réclamer de toi une nouvelle oeuvre, un motif de plus pour te glorifier encore. ARISTOPHANE. Jamais ! THRATTA. Comment ? ARISTOPHANE. Je ne suis plus poète comique, et demain je ne serai plus citoyen d'Athènes. On entend crier M dehors Vive Aristophane ! Mais quel est ce bruit ? THRATTA. [Note : Archonte : Titre qu'on donnait, en Grèce et particulièrement à Athènes, aux magistrats qui dirigeaient la république. [L]]Les corporations des artisans, des ouvriers, des soldats, viennent se joindre a nous, les archontes à leur tête, et te supplier de te remettre a la tâche. SCÈNE V. Aristophane, Thratta, Callistrate, Philonide, Citoyens d'Athènes. CITOYENS D'ATHÈNES se précipitant sur la scène. Vive Aristophane ! Gloire à Aristophane ! ARISTOPHANE. Ma gloire passée, je la renie ; ma gloire future, je la repousse ! Comme l'hirondelle, j'ai eu mes jours de grand air et de large vol sous le soleil du printemps ; mais l'hiver est arrivé ! Je ne suis pas, moi, de ces bavards tragiques, de ces corrupteurs de l'art qui, exténues de fatigue et d'impuissance, déchirent encore les cordes de la lyre muette sous leurs doigts. J'ai épuisé, je le sens, tout ce que mon coeur avait d'ardeur et de poésie. Ma muse, Thalie, que j'invoquerais en vain, n'est plus en moi. Elle est loin d'ici. Thalie se promène dans les vallons de Tempé, parmi les Dryades qui s'enivrent de sa voix. Thalie est sur quelque montagne de Sicile, contemplant de loin le front humide de l'amoureuse Aréthuse. Thalie donne l'accord aux flûtes des bergers, a l'essaim des cigales. Thalie ne viendra plus visiter Aristophane. SCÈNE VI. Aristophane, Thratta, Callistrate, Philonide, Citoyens d'Athènes, Thalie. THALIE. Me voici. TOUS. Thalie ! ARISTOPHANE. Thalie, ô ma Muse. THALIE. Tu te trompes sur moi, Aristophane, qui ne t'ai pas oublié. Tu te trompes sur toi, ô mon fils, qui prends pour de l'abattement ce qui n'est que le moment nécessaire de la méditation féconde où l'âme se recueille dans la conception de l'idéal. Aristophane, Aristophane, entends ma voix, et commence ta comédie nouvelle. ARISTOPHANE. J'ai peint tout ce que j'ai vu; j'ai mis à nu tous les coeurs. Je ne sais plus rien. Athènes est le résumé du monde ; j'ai résumé Athènes. THALIE. Athènes est un coin de l'univers. Cette époque est une page dans l'histoire de l'humanité. Seulement, Athènes contient en elle les germes que d'autres villes admireront transformés en moissons. Cette année recèle dans chacune de ses minutes une des idées, une des sensations qui suffiront à occuper les heures des siècles futurs. Aristophane, je prétends t'élever et l'intelligence supérieure de ton temps et de ton époque, et pour cela je te dévoilerai une autre face de la machine terrestre. Pour cela, je t'initierai aux secrets d'un autre âge, et tu te persuaderas alors que l'on n'a jamais épuisé la matière quand il s'agit de représenter les hommes; car l'homme a la pensée unique comme le créateur, mais ses modifications sont aussi multiples que la nature. Viens donc avec moi, Aristophane. ARISTOPHANE. Où me conduis-tu ? THALIE. Tu le sauras plus tard. Soyez tranquilles, Athéniens ; votre poète vous reviendra plus grand, plus inspiré, plus convaincu. SCÈNE VII. Aristophane, Thratta, Callistrate, Philonide, Citoyens d'Athènes, Thalie, Xanthias. XANTHIAS, entrant. Qu'est-ce à dire ? Aristophane partir sans moi, sans Xanthias, son fidèle esclave Que deviendrai-je ? Privé des épluchures de mon maître je ne serai plus poète dramatique ! Aristophane, je m'attache a toi, je me cloue tes cotés, je me rive à ton manteau ! THALIE. Partons. ARISTOPHANE. Adieu, mes amis. Je ne sais guère quelle sera la longueur du voyage. Mais je sais bien désormais quel en sera le but et l'espérance. Vous revoir, vous soutenir encore dans les voies de l'honnêteté et de la gloire. TOUS. Vive Aristophane ! SCÈNE DEVANT LE RIDEAU. THALIE. C'est encor moi tandis que devant leurs miroirs Nos acteurs là dedans mettent leurs cheveux noirs Et nos actrices leurs bas roses, Tandis que les auteurs surveillent les apprêts, Encouragent la troupe, et mordent leurs gants frais Dans des attitudes moroses, Je viens vous saluer et vous considérer Tremblante, moi qui dois tous à tous vous montrer Sous quelque saisissant emblème, Moi qui dois résumer chaque entretien banal Dans un vers résonnant, et donner au journal Le charme grave d'un poème ! Muse, on m'appellera La Revue aujourd'hui Déesse, sans pleurer l'Olympe que j'ai fui, Je cours la rue et m'humanise, Moi qui dictai jadis le joyeux rituel De Scapin, de Falstaff et de Pantagruel, Moi qui fis Gozzi pour Venise ! J'ai suivi ces sentiers souvent, quand je marchais, Affilant à Paris ton rasoir, Beaumarchais, À Madrid excitant Cervantes, Courant où la satire à l'ode s'accouplait, Semant dans le roman, le drame ou le pamphlet L'idéal des choses vivantes ! La Revue Un coeur droit bat sous ses habits fous ! Hier encore, elle errait au milieu des bambous Où l'oncle Tom bâtit sa case, S'enivrant du grand cri qu'une femme a jeté Pour unir par l'amour et par la charité Les deux univers en extase ! Cette fois, je n'ai pas ces nobles familiers. Mais vous accueillerez, Messieurs, mes écoliers Dévoués aux gloires anciennes, Libres aventuriers résignés aux échecs, Et, volontiers, faisant parler la prose aux grecs, Et les vers aux parisiennes ! Aristophane manque Eh bien, vous, vous restez. Nous vous réjouirons, si vous nous écoutez Nous décrirons vos types rares, Nous peindrons en riant vos eûtes sérieux, Et pour donner l'aubade à Paris glorieux, L'Odéon aura des fanfares ! L Odéon c'est toujours pour l'esprit des journaux Le volcan dont le temps éteignit les fourneaux, La Palmyre aux détours sonores Dont jamais un Volney ne trouble le repos, Et le morne désert où ronflent des troupeaux Onocentaure : animal fabuleux. De buffles et d'onocentaures ! Mais, quand ils ont, pendant les farces du début, Contre notre Odéon et contre l'Institut Décoché la flèche ennemie, Les railleurs à leur tour rêvent un Panthéon, Et, leur oeuvre à la main, tourmentent l'Odéon, Cette clef de l'Académie ! Qu'ils viennent ! Le chemin qui mène à ces déserts Est depuis quarante ans peuplé tous les hivers Ils auront d'illustres complices; Les maîtres ici, tous estimés à leurs taux, Pour leurs bustes futurs ont tous des piédestaux Dans les portants de nos coulisses ! Nos poètes, dont rien ne lasse les efforts, Pour le jeune public prodiguent des trésors Dont l'avenir saura la somme, Sur cette scène aimée où germe chaque épi, Où Tartuffe naguère escortait le Champi, Où vint Sophocle avant Prudhomme ! Parterre, applaudis-nous ce soir ! Car nous t'aimons Car nous croyons, malgré les grotesques démons Des esthétiques surannées, Que la Muse est jolie, et que ses ouvriers Sont chargés, en dépit des vieux calendriers, D'éterniser les vingt années ! LA REVUE. Le salon d'un homme de lettres, Meubles élégants, bibliothèques, objets d'art. À droite et à gauche sur la muraille du fond sont pendus deux grands tableaux, représentant, personniRées,ta. Peinture et la Musique. Aristophane, en costume moderne, est endormi sur un sopha encombré de livres et de journaux,parmi les coussins en désordre. SCÈNE PREMIÈRE. ARISTOPHANE, s'éveillant. Holà, Sosie ! Holà, Charion ! Par Hercule,J'ai manqué choir ! Allons ! Quel rêve ridiculeJe faisais là tout seul ! Au fait, ai-je rêvé ? Mais non. C'est inouï, que m'est-il arrivé ?Au moins, je sais mon nom redouté du profane !Je ne me trompe pas, je suis Aristophane,Et c'est moi qui vingt ans, d'un vers mélodieux,Combattis pour le grand Eschyle et pour ses Dieux ! Passant sa main sur son front.Tout cela m'épouvante, et tient de la merveille.Où donc est mon figuier ? D'où vient que je m'éveilleSur un sopha ? Qui m'a donné cet habit bleu[Note : Auguste Dusautoy (1810-1873) : tailleur parisien qui fit fortune- entre autres, en tant que fournisseurs d'uniformes militaires.]À boutons d'or, coupé par Dusautoy ? Parbleu,D'où connais-je le nom de Dusautoy ? Ma tête, Meublée à neuf de tant de choses, m'inquiète.[Note : Stick : Canne très mince qu'on tient à la main pour se donner un maintien. [L]]Je sais qui m'a vendu ce stick, et je sais quiM'a fait ces brodequins, un nommé Sakoski Il prend sur son bureau un cigare, et l'allume.[Note : André Charles Boulle (1642-1732) : célèbre ébéniste nomme par Colbert ébéniste du Roi.]Je sais que cette armoire est un meuble de BoulleDélicieux; les mots m'apparaissent en foule. [Note : Londrès : Cigare de la Havane, à l'origine fabriqué spécialement pour Londres et l'Angleterre. [CNRTL]]Oui, je sais que je fume un londrès assez douxEt sec parfaitement, qui m'a coûté huit sous !Voici mon encrier ! Ce verre diaphaneEst mon lorgnon ! Je suis, non plus Aristophane,Mais Vernin, et je vais commencer à midi Un feuilleton charmant qui paraîtra lundi !Tâchons de rassembler mes souvenirs ! Thatio entre, en longue tunique Manche brodée d'un rameau vert, les cheveux couronnés de vignes, et chaussée de brodequins dorés. ARISTOPHANE, apercevant Thalie. ThalieElle m'expliquera si c'est de la folie ! SCÈNE II. Aristophane, Thalie. THALIE. Non pas, mon cher poète ; allons, rappelle-toiNos conversations d'hier. Dans ton effroi De tant de sots, livrés par nous à la risée,Tu proclamais déjà la matière épuisée.Je t'ai promis Paris, grand, sublime, hideux,[Note : 1852 : Année de création du second empire dirigé par Louis-Napoléon.]Inextricable, et mil huit cent cinquante-deux !Si tant d'événements nouveaux, et tant d'idées Assiègent ta raison en vagues débordées,C'est que je t'ai voulu dans le ciel des esprits,Dans la ville immortelle et féconde, à Paris ! ARISTOPHANE. À Paris. THALIE. Tu verras l'Athènes rajeunie,Titan dont l'univers subit l'ardent génie, Nouvel Atlas qui tient la terre dans ses bras,Tu liras dans son livre, et tu contemplerasCe monde magnifique épris de sa chimère,Que j'aime, et dont Balzac fut l'immortel Homère. ARISTOPHANE. Un poète, dis-tu ; l'Homère d'aujourd'hui ! Répète-moi ce nom qui seul résume en luiLa nouvelle patrie où mon destin m'amène ! THALIE. BALZAC ! ARISTOPHANE. Et qu'a-t-il peint ? THALIE. LA COMÉDIE HUMAINE ! Sous le dais du ciel bienfaisant Où tout ce qui fut grand respire, Près de Molière et de Shakespeare Balzac se repose à présent Dans l'éternité du sourire. Et, penché vers son monument Que baigne une lumière ardente, Avec sa parole abondante Il le commente longuement Pour Rabelais et pour le Dante Oh ! C'est la moderne Babel Vautrin le forçat sur sa nuque Colle sa menteuse perruque Mais Caïn se double d'Abel, Vautrin et (Wilhelm) Schmucke sont des personnages de roman d'Honoré de Balzac. Vautrin est coudoyé par Schmucke. Bixiou, Finot et Lora, Chez les duchesses dédaigneuses Unissent leurs mains besogneuses, Dans le boudoir des Foedora, Diane de Maufrigeuse : personnage d'un roman d'Honoré de Balzac. Dans le salon des Maufrigneuses. Marie-Louise-Anaïs de Bargeton : personnage de roman dans la Comédie humaine d?Honoré de Balzac. Chez Madame de Bargeton Lucien de Rubempré : personnage de roman dans la Comédie humaine d?Honoré de Balzac. Lucien est enfant prodige Fraisier s'acharne à son litige, Lausteau, Etienne : personnage de roman dans la Comédie humaine d?Honoré de Balzac. Et Lousteau vit du feuilleton Que sa maîtresse lui rédige. Chacun convoite son trésor, Marcas la tribune et la lutte, Grandet les jaunets qu'il suppute, Et Marsay la fille aux yeux d'or, Qu'un infâme amour lui dispute. Puis, à côté des portraits vils Que le grand songeur accumule, Esther, âme folle et crédule, Sourit auprès des purs profils D'Eugénie et de l'humble Ursule. Claës se tord sous l'idéal, Et Véronique désolée, Dans sa pénitence voilée Regrette le parfum natal Du chaste Lys de la Vallée. Merveilleuse apparition ! Devant ta troupe favorite, Les héros que sa voix suscite Se meuvent ; la création Sous l'oeil du Créateur palpite. Car l'historien a jeté Dans cette histoire de la vie, Sans pitié comme sans envie, Tous les types d'humanité Qu'on couronne ou qu'on crucifie. Et, quand il lui plaît de tout voir, Ce merveilleux metteur en scène Plante ses décors et promène Dans leur uniforme habit noir Tes acteurs, COMÉDIE HUMAINE ! ARISTOPHANE. Et moi, verrai-je tout ? THALIE. Tout ! Non pas, mon ami.Tant de bien ne vient pas au songeur endormi ! Ce que je puis t'offrir de mes petits services,C'est d'évoquer vivant, avec ses moeurs, ses vicesEt ses amours, s'il est encore des amours,Un coin de l'an qui fuit dans le gouffre des jours. ARISTOPHANE. Par quel moyen ? THALIE. Il est très simple. Un journaliste Plein de bonheur, de verve et de tact, un artiste,Un Théophraste avec quelques grains de Platon,A mis depuis vingt ans au bas d'un feuilletonPlus d'esprit, envié par d'élégantes plumes,Qu'il n'en aurait fallu pour faire cent volumes. ARISTOPHANE. Quelle imprudence ! THALIE. Hélas ! Mais, timide ou hardi,Tout ce qui plaît le hante, et vient chaque lundiLui redire son nom Jocrisse ou Lovelace.Le maître était aux eaux ; je t'ai donné sa place,Sa plume, son habit, et sa chère maison. Jusqu'à son perroquet ! ai-je pas eu raison ? ARISTOPHANE. Comment le remplacer ? THALIE. Toi seul en étais digne.Aristophane a droit à cet honneur insigne. ARISTOPHANE. Oui, mais les visiteurs ! Que diront-ils de voir[Note : Nonchaloir : S'est dit pour nonchalance, paresse, inaction. [L]]Dans ses brodequins d'or et son beau nonchaloir, Fièrement appuyée et ma bibliothèque,Une Muse vivante habillée à la grecque ? THALIE. En aucun temps, qui donc s'inquiéta vraimentDe savoir si la Muse est vivante, et commentElle s'habite, et comme en sa mélancolie Elle vit, et comment elle meurt ? ARISTOPHANE. Ô Thalie,Tu dis vrai ! THALIE. Tout est donc au mieux. SCÈNE III. Aristophane, Thalie, Xanthias. Xanthias entre, vêtu comme un huissier du vieux jeu habit noir, cravate blanche sans col, nez écarlate. ARISTOPHANE. Mais, par ]e chien[Note : Chien à trois têtes : Cerbère, chien qui garde les Enfers empêchant les morts de s'enfuir. ]À trois têtes quel est cet insolent vaurienQui porte sa sottise avec un air si brave?Parbleu, c'est Xanthias, mon scélérat d'esclave À Xanthias.Approche ici, coquin ! XANTHIAS. Je suis votre valet,Mais votre esclave, point; ce nom me ravalait,Car je suis affranchi, seigneur, comme une lettreDe trois sous, et Phoebos l'ayant voulu permettre,On ne me nomme plus Xanthias, mais Piffard, Saluant.Homme de lettres. ARISTOPHANE. Toi ! XANTHIAS. Mais oui, je fais de l'art,Dans la langue des Dieux, ou même en vile prose.Ce qui rapporte plus ! ARISTOPHANE. Quelle métamorphose !Écrire toi deux fois âne, un littérateur ! XANTHIAS. Non pas littérateur, mais collaborateur. ARISTOPHANE. Quel est ce métier-là ? XANTHIAS. Le meilleur de la ville.J'abouche cinq ou six auteurs de vaudevillePour faire un petit acte on en cause en fumant;Quelqu'un l'écrit, ou bien, même assez fréquemment,On ne l'écrit pas ; puis ensuite, j'importune Un directeur ; j'ai là, lui dis-je, une fortune !Il nous joue. Ah ! Le tour est subtil ! ARISTOPHANE. En effet.Oui, le tour, c'est fort bien ; mais la pièce ? XANTHIAS. On la faitAux répétitions. On entend sonner, Xanthias sort pour aller ouvrir. ARISTOPHANE. Ô merveilleux programmeLà-bas, nos beaux esprits qui voulaient l'épigramme [Note : Mont Hybla : mont de Sicile, dont le miel était réputé : Virg. B. 7, 37 [GAFFIOT] ]Dorée avec le miel suave de l'Hybla,N'avaient pas, je l'avoue, inventé celui-là ! SCÈNE IV. Aristophane, Thalie, Xanthias, RÉALISTA. XANTHIAS, entrant. Monsieur, je vous annonce un peintre. C'est un maîtreMal léché. Sans remords je l'eusse envoyé paître.Il me parut hideux ; mais comme il insista, Je l'introduisis ! ARISTOPHANE. Bon. RÉALISTA. Je suis Réalista ! ARISTOPHANE, saluant. Monsieur... RÉALISTA. L'art, c'est moi ! ARISTOPHANE. Bah ! RÉALISTA. Je suis un réaliste,Et contre l'idéal j'ai dressé ma baliste.J'ai créé l'art bonhomme, enfantin et naïfSur les autels de qui j'égorge le poncif. Rubens, poncif ! Rembrandt, Poussin, poncif ! CorrègeEt Raphaël, poncif qu'on ânonne au collège !Hors moi tout est poncif ! ARISTOPHANE. Vous m'étonnez ! RÉALISTA. Le cielVous doua mal. Je vous l'ai dit, je fais réel.J'ai rayé tous les noms de votre ancienne liste, Et ma réalité c'est d'être réaliste ! ARISTOPHANE. En un mot, n'est-ce pas, si j'entends bien ces flotsÉloquents, pour donner la vie à vos tableaux,Vous y représentez la nature elle-même.Vous ai-je bien compris ? RÉALISTA. Sans nul doute. Et je m'aime D'avoir trouvé cela ! XANTHIAS. Parbleu ! RÉALISTA. Faites l'achatDe mes tableaux de genre ! ARISTOPHANE, ironisquement. Au fait ! XANTHIAS. Il sait qu'un chatEst un chat, c'est très fort. RÉALISTA. Que votre erreur est tristeFaire vrai, ce n'est rien pour être réalisteC'est faire laid qu'il faut ! Or, Monsieur, s'il vous plaît, Tout ce que je dessine est horriblement laid !Ma peinture est affreuse, et, pour qu'elle soit vraie,J'en arrache le beau comme on fait de l'ivraieJ'aime les teints terreux et les nez de carton,Les fillettes avec de la barbe au menton, [Note : Tarasque : Représentation d'un animal monstrueux que l'on promène solennellement à Tarascon et dans plusieurs autres villes de France. [L]]Les trognes de tarasque et de coquecigrues,Les durillons, les cors aux pieds et les verruesVoila le vrai. ARISTOPHANE. Sans doute, oui, comme les huissiersEt la peste. RÉALISTA. Monsieur, il faut que vous puissiezJuger. Aidé de Xanthias, il déroule une toile sur laquelle est peinte une caricature grotesque du tableau intitulé LES BEMOSELLES DE VILLAGE.Voyez, mon maître a fait Les Péronnelles De village ! On dirait de vieux polichinelles !Elles ont toutes trois des fronts désordonnésEt des pommes de terre à la place du nez.Les vaches dans le fond, c'est ce dont il se pique,Paraissent d'une taille assez microscopique ! Donc, quoique je dédaigne un éloge banal,Monsieur, parlez de moi lundi, dans le journal ![Note : Fruste : Fig. Style, poésie fruste, style, poésie qui porte la marque d'une haute antiquité. [L]]Par grâce, encouragez ma peinture humble et fruste,Ou je ne m'en vais pas de chez vous. Je m'incruste ! ARISTOPHANE. Ô peuple malheureux qu'un vertige a séduit, Est-ce là qu'en effet votre art en est réduit ?Quoi ! la basse laideur, avec amour flattée,C'est là votre idéal, ô fils de Prométhée !C'est pour elle qu'hélas vous dépensez les versEt la couleur splendide, âme de l'univers ! Dans ma ville, où pourtant nous aimions la nature,Une loi défendait que la CaricaturePeinte ou sculptée, avec ses amusements vains,Détournât notre esprit des spectacles divins.Vous, loin de la chasser de vos murs pacifiques, Vous l'enchâssez dans l'or des cadres magnifiques[Note : Hideur : Ancien mot fort nécessaire. État de ce qui est hideux. [L]]Et lorsque ses hideurs offensent le regard,Vous criez réalisme et vérité dans l'art !Pauvres fous ! Dans sa forme élégante et choisie,L'art fut toujours un don comme la poésie Avec l'amour du beau son destin est lié,Et c'est tant pis pour vous de l'avoir oublié ! Le tableau placé a gauche s'anime; la Peinture en descend. SCÈNE V. Aristophane, Xanthias, Rëalista, La Peinture. LA PEINTURE. Non, rien n'est mort ! L'Art simple et grave S'épanouit comme jadis, Comme au temps de César Octave Et comme au temps de Léon Dix ! Ô mon fils, dans les cités mortes, Jamais le mystique flambeau Entre des mains chastes et fortes N'a mieux guidé le peuple au beau ! Parmi des vagues de lumière, Le fils vainqueur du Titien Dresse Phoebos sur les crinières De l'attelage olympien ! Coustou : famille de sculpteur. Nicolas, Guillaume, Guillaume fils. L'un, Coustou nouveau, sur leur couche Faite d'un marbre étincelant, Tord les Bacchantes dont la bouche Aspire après l'amour sanglant ! Esprit que Puget accompagne, L'autre anime à coups de ciseau Des corps forts comme une montagne, Ou frissonnants comme un roseau ! Des Wateau plus français égarent Dans un parc ou sur un perron De blanches duchesses, que parent Les reflets du Décaméron ! Ainsi la radieuse élite Garde avec un culte dévot L'âme de mes fils morts trop vite, D'Orsay, Pradier et Johannot D'Orsay continuant Florence À Londres, sous les tristes cieux, Parmi les clubs de tempérance Et les quakers silencieux ! Pradier, jetant sur ses statues, Pierre Paul Prud'hon (1758-1823) : peintre français. Visions d'un autre Prudhon, Souriant, de blancheurs vêtues, La grâce et le mol abandon ! Et sur la page familière, Johannot d'un crayon soudain Fixant les Agnès de Molière Et les vierges de Bernardin XANTHIAS. Honneur aux peintres qu'on renomme !Ah ! Je suis fou de la couleur !Les arts sont les amis de l'homme, Et c'est pourquoi je suis le leur !Que je sois riche ! En mes demeures,Je fais suspendre élégammentLa Permission de dix heuresEt puis Le Chien du régiment ! J'aime le daguerréotype !Il est fort joli quand il l'est.Je permets qu'on me moule en pipe, Apostrophant Réalista.Mais quant à toi, qui fais si laid,Je ne veux pas que tu m'immisces Sous ton horrible ciel de zinc,Devant tes petites génissesDont le prix est d'un franc vingt-cinq ! Il pousse Réalista dehors.Adieu ! SCENE VI. Aristophane, Thalie, Xanthias. ARISTOPHANE. Le drôle ! THALIE. Allons, épargne ces sottises.[Note : Cytise : Genre de plantes légumineuses, dont le cytisus laburnum est le type. [L]]Rêve aux bois, aux chevreaux qui broutent les cytises, Aux chasseurs, à Naïs que Lycidas retient,Car sur ton seuil ému c'est un printemps qui vient ! SCÈNE VII. Aristophane, Thalie, Xanthias, Églantine. ÉGLANTINE, entrant, à Aristophane. Monsieur. ARISTOPHANE. Mademoiselle. ÉGLANTINE. On me nomme Églantine.J'ai la taille cambrée et l'allure mutine,Et les Parisiens ne sont pas encor las De me voir en été valser sous les lilas[Note : La closerie des Lilas : Actuellement un restaurant mais qui fut connu pour son bal nommé aussi Bal Bullier.]D'Asnières, de Mabille et de la Closerie.Or, je viens réclamer de votre seigneurieUn service... ARISTOPHANE. Un service ? ÉGLANTINE. Un but intéresséM'amène ; j'ai pour vous un goût presqu'insensé, Et je viens sans pudeur quêter un grand article,De ceux que l'on traduit dans le Mornnig-ChroniclePour l'ébahissement de Londres. ARISTOPHANE, à part. Il paraîtQu'on me traduit ! Haut.Madame, à quelle affaire ont traitVos réclamations ? ÉGLANTINE. Il s'agit d'industrie. XANTHIAS, regardant Eglantine. L'usine est attrayante ! ARISTOPHANE. Allons, paix ! ÉGLANTINE. Je vous prieDe vanter notre plan. Pour quelques millionsDépensés à Paris en faveur des lions,Nous allons entourer d'un rail-way circulaireLes sites où l'amour dicte un vocabulaire ! Notre chemin de fer que tout un peuple attend,Portera de Passy jusqu'à MénilmontantLe public, et fuyant sous les collines bleues,Les nuits de bal, joindra la polka des banlieues !Nous offrons aux martyrs de l'antique omnibus Le Pégase effrayant lancé comme un obus,Et notre cantonnier a proscrit la patacheDes pays qu'a sacrés Troussard après MoustacheOasis où Boileau chanta dans son fauteuil,Tivoli de Molière et de Musard, Auteuil, Nous pourrons sous tes bois pénétrer les dimanchesDans un large wagon propice aux robes blanches,Nous suivrons plus gaiement l'éternel festivalQue la verdure et l'eau donnent à Bougival,Et nous découvrirons plus vite à Batignolles Les nymphes dont Paris fera des espagnoles.C'est dit, vous m'assurez ma réclame ? ARISTOPHANE. Oui, vraiment !L'affiche est séduisante et le projet charmant !Ah ! Nos Athéniens auraient cru l'EmpyréeSur terre, si jadis pour descendre au Pirée, [Note : Poecile : Portique public orné de peintures. [CNRTL]]Pour aller du poecile aux fêtes d'Éleusis,La vapeur eût aidé Périclès et Laïs,Et consolé l'ennui des stoïques morosesEn les jetant soudain parmi les lauriers-roses ! XANTHIAS. Mon maître eût plus souvent dîné sous le mûrier Qui protège au faubourg son père l'armurier,Et partant j'aurais pu, moi, sur tes nobles rives,Ilissos, plus souvent aller chasser les grives ! THALIE. N'aurez-vous pas fini bientôt de parler grecÀ cette enfant ? ÉGLANTINE, à Thalie. Merci. À Aristophane.J'ai vingt ans. Née au Pecq, Je veux, quand finira ma carrière bourgeoise,N'avoir jamais franchi les limites de l'Oise !Athènes ! Vous l'aimez et je l'estime aussi :Seulement, cher monsieur, Athènes, c'est ici !Les souvenirs lointains où votre esprit s'égare, Vous les retrouverez en allant d'une gareJusqu'à l'autre, en wagon ! Demandez au marinQui puisa dans le Nil, qui fut le riverainDu Gange, et qui vécut parmi la grande hordeSon coeur préfère à tout le pont de la Concorde, Car, au-dessus des quais où le gaz met son feu,La lune dort plus blanche au fond du ciel plus bleu ! XANTHIAS, exalté et lutinant Eglantine. Car ici, pour la soif des amoureux arides,Vous cultivez encor les fruits des Hespérides ! ÉGLANTINE, le repoussant, à Aristophane. Votre valet de chambre est familier ! Je pars, Et je vais visiter vos confrères, éparsDans la ville. Excusez, Monsieur, mon babillage,Et prenez ces billets pour le premier voyage ! Elle dépose sur la table un paquet de billets, et va pour sortir ; Aristophane l'arrête. ARISTOPHANE. L'accorte créature ! Elle me fait rêverÀ la patrie ! THALIE. Ami, crois-la ; tu dois trouver L'Hellade et ses splendeurs dans la ville où nous sommes,Fille du dieu Travail et mère des grands hommes ! Comme elle sourit la noble Cité Et comme avec foi, dans sa majesté De mère féconde, Elle s'éblouit des fronts triomphants, Des esprits vainqueurs de ses beaux enfants, Souverains du monde Elle réunit pour tous les combats L'escadron sacré des vaillants soldats Et des doux poètes ; Car au son des luths, au son des tambours, Paris obstiné travaille toujours, Même dans ses fêtes ! Dieu, pour accomplir les desseins secrets, Avec des jardins, avec des forêts Lui fit sa ceinture, Et là, l'univers qui songe à demain, Voit comment l'effort du labeur humain Finit la nature ! D'un élan sublime et religieux, Dans ce temple où tout est prodigieux, Mon Aristophane, Atteins l'idéal que n'ont eu jamais Les divins chanteurs que pourtant j'aimais Dans l'âge profane ! ARISTOPHANE. Oui, tout me semble grand et merveilleux ici, Montrant Églantine.Et cette enchanteresse est une Muse aussi. XANTHIAS, dévorant des yeux Ëglantine. Je saurai sur quel mode elle accorde sa lyre ! ÉGLANTINE, à Aristophane. Adieu, cher feuilleton. ARISTOPHANE. Au revoir, cher sourire ! Églantine sort avec Thalie, suivie de Xanthias, qui l'accompagne avec mille galanteries. Aristophane, qui a escorté Thalie et Églantine, revient vers son fauteuil. Il est appréhendé par Tabarin, qui est entré à pas de loup par la gauche. SCÈNE VIII. Aristophane, Tabarin. TABARIN, un placet il la main. Signez-moi ce placet ! ARISTOPHANE. Quel est donc ce farceurMal vêtu ? TABARIN. Recevez, confrère, avec douceurUn pèlerin qui trouve après un long voyageEn pays étranger, sa maison au pillage,Puis signez ! ARISTOPHANE. Je prétends savoir. TABARIN. Vous saurez tout ! Signez d'abord ! ARISTOPHANE. Non pas. Dites-moi... TABARIN. Mon sang bout !Chaque heure accroît le mal ! ARISTOPHANE, impatienté. Quel mal ? TABARIN. Le replâtrage[Note : Mascaron : Terme d'architecture. Figure de tête faite en caprice, qu'on met aux fontaines, aux portes, aux clefs des arcades. [L]]De mes doux mascarons, le sacrilège ouvrageDes démolisseurs ! ARISTOPHANE. Bah ! Qu'ont-ils donc démoli ? TABARIN. La ville de Paris ! ARISTOPHANE. Le propos est joli. Mais, pour bien pénétrer les sphinx il faut OEdipe,Et moi, je ne viens pas de Thèbes ! TABARIN. ParticipeÀ notre deuil ! ARISTOPHANE, exaspéré. Quel deuil ? TABARIN. De Java jusqu'au Rhin,On a préconisé le nom de Tabarin,Critique ! On a brodé sur des rimes diverses Le détail merveilleux de mes anciens commerces,Et les étudiants s'arrachent chez BabinMon mémorable habit de Diogène urbain,Quand vient le carnaval ! Car je personnifieLa satire bourgeoise, et la philosophie En belle humeur ! Molière, en quittant Gassendi,[Note : L'Étourdi est une comédie de Molière de 1663.]Auprès de mes tréteaux ébauchait L Étourdi !Francs comme le nectar des ceps de la Gironde,Mes couplets capiteux éclataient sur la Fronde !Dans sa vaisselle d'or, Voltaire a fait manger Au monde mon brouet gaulois, et Béranger,Quand il nota pour vous ses vives sérénades,Se souvenait encor de mes mazarinades ! ARISTOPHANE. La liaison des faits me manque ! TABARIN. J'ai vécuVieux ! Puis, par le travail et par le temps vaincu, Je suis mort, ou plutôt, j'ai changé d'enveloppe,Comme tout ce qui meurt. J'ai parcouru l'Europe,Partout gaillard, ivrogne, aventureux, taquin !À Londres je fus Punch, à Bergame Arlequin,Et le succès constant de ma plaisanterie M'a valu cet honneur de revoir la patrie.J'y rentre ! Je m'élance à travers les quartiers[Note : Fredon : Terme de musique vocale. Vocalise qui se composait principalement d'une foule de petits agréments abandonnés aujourd'hui. [L]]Où mes fredons hardis réveillaient les rentiers :Je ne reconnais rien ! On m'a changé mes halles,Mon Palais de Justice a démembré ses salles, De sa vieille cité Paris est presque veuf,Et quand j'ai mis le pied sur mon pauvre Pont-Neuf,J'ai heurté des maçons ! Signez la remontranceQue j'expédie et tous les parlements de France ! ARISTOPHANE. Il est fou ! TABARIN. Préservez le suprême moellon Du Paris de Mansard et de Germain Pilon ! Ils n'ont pas entendu les plaintes Gravois. [L] La partie la plus grossière du plâtre après qu'on l'a sassé. [ Qu'au milieu des gravois accrus Les morts prolongent sous les plinthes Des logis presque disparus, Où souvent leurs âmes souffrirent, Où parfois leurs lèvres sourirent ! Où donc est tout ce qui brillait Pour l'enchantement de la ville? Où donc l'hôtel de Rambouillet? Où donc l'hôtel de Longueville, Et les caves au bord de l'eau Où Chapelle enivrait Boileau ? Tout s'en va ! Des humbles murailles Où sur Françoise d'Aubigné Reine future de Versailles Paul Scarron (1610-1660) : poète, dramaturge et romancier. Le goutteux Scarron a régné, Jusqu'au capharnaüm bizarre Nicolas Flamel (1340-1418) : bourgeois parisien qui fit fortune. On lui attribue une compétence d'alchimiste. Où Flamel fit de l'or en barre ! Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : compositeur d'opéra et théoricien de la dramaturgie. Il séjourna à Paris de 1774 à 1779. Café classique où Gluck chantait, Où Duclos vantait Louis Onze À Jean-Jacques qui méditait Sur le damier le coup du bonze, Alexis Piron (1689-1773) : poète, chansonnier et dramatruge. Où Piron, ironique et sec, Tint le roi Voltaire en échec, Tu tombes et déjà la sape S'acharne à tes comptoirs minés Car aucune époque n'échappe, Et le Paris des raffinés S'engloutit dans ces catastrophes Près du Paris des philosophes ! Il présente de nouveau sa pétition à Aristophane.Signez ! On peut sauver quelques débris ! ARISTOPHANE, se décidant à signer. Ma foi !... SCÈNE IX. Aristophane, Tabarin, Un gamin de paris en apprenti-imprimeur. Le Gamin de Paris entre précipitamment et arrête Aristophane au moment où celui-ci va signer. LE GAMIN DE PARIS. Ne signez pas ! TABARIN, poussant Aristophane. Monsieur, de grâce, épargnez-moi ! ARISTOPHANE, au Gamin de Paris. Mais qui donc êtes-vous, pour venir de la sorteM'influencer ? TABARIN, bas, à Aristophane. Il faut le jeter à la porte ! ARISTOPHANE. Qu'il s'explique ! LE GAMIN DE PARIS. Je suis un gamin de Paris,Et, ni moi nil es miens, nous ne sommes nourrisD'aucuns vieux préjugés ! ARISTOPHANE, montrant Tabarin. Monsieur parle ruine,Pillage, monuments détruits. LE GAMIN DE PARIS. Bon, je devine,Les démolitions ! Le fade plaidoyer Que dédaigne à présent la place BaudoyerElle-même ! Monsieur hurle, monsieur proteste !Son toit croule, on empêche un incident funeste,On lui sauve la vie en ]e dédommageant,Mais il faut à monsieur sa baraque et l'argent ! TABARIN. Je n'ai pas de pignon sur rue ! LE GAMIN DE PARIS. Alors vous êtesMarchand de bric-à-brac Pour jeter ces sornettesAu nez des gens de bien, il faut avoir passéLe meilleur de sa vie à vendre un pot cassé,Sous prétexte qu'il fut cuit dans un four étrusque ! TABARIN. Insolent ! LE GAMIN DE PARIS. Les taudis où le larron s'embusqueValent bien en effet ce culte filial !Et tout est compromis si le Palais-Royal,Retiré de la crotte environnante, échappeÀ la proximité du quartier Tirechappe ! TABARIN, à Aristophane. Le laissez-vous aller ? LE GAMIN DE PARIS. Pourquoi pas ? Je vous vaux,Et je vaux mieux, car j'ai l'amour des temps nouveaux ! Que nous veut la voix fatale De ce funèbre Mentor ? On installe Des bocaux au Lingot d'Or ! À tous les coins on débite La prune aux douées saveurs, Favorite Des dames et des rêveurs ! Et des anges privés d'ailes Se tiennent dans les chemins, Très fidèles, Avec des cuillers aux mains ! Qu'on élargisse les rues ! Nous pourrons de tout côté Voir accrues Des boutiques de gaîté Qu'on détruise les cuisines Dangereuses aux rentiers ! Les usines Des criminels gargotiers, Où des sauces fantastiques Font servir les animaux Domestiques À des festins d'Esquimaux ! Que la lumière pénètre Les antres où des pervers Osent mettre Au vin bleu des cachets verts Que les halles égayées, Là même où se tient l'étal Des criées, Gardent leur salon de bal ! Et qu'on chasse à toute outrance Ce baladin qui maudit Notre France Quand l'abondance y grandit ! Quand chaque rail vers nous porte Pomard : Bon vin du département de la Côte-d'Or. [L] Avec les plus chauds Pomards, La cohorte Des huîtres et des homards ! TABARIN. N'êtes-vous pas honteux de l'écouter ? ARISTOPHANE. Non certes,Il parle de bon sens. TABARIN, au Gamin de Paris. À plaisir tu dissertes ! ARISTOPHANE. Marteaux, frappez ; creusez, pioches; croulez, vieux murs ! On procède aux moissons dès que les blés sont mûrs !Moissonnons ! Et lançons dans l'espace équivoqueOù chaque lune éteinte a jeté sa défroqué,L'ancien travail nuisible aux travailleurs du jourLaissons mourir les morts, les vivants ont leur tour ! De la joie à plein coeur, du vin à pleine coupe !Car Paris étouffé s'élargit, car la troupeDes gais adolescents avides de soleilAura sous les toits neufs un plus charmant réveil,Et Mai, multipliant grâce à nous ses rosées, Fleurira des jardins sur toutes les croisées ! TABARIN. L'idylle est sans portée ! ARISTOPHANE. Au cabaret, buvons !À nos belles, aimons à notre oeuvre, vivonsLe vin sera meilleur si la bouteille est fraîcheC'est le gazon qui donne un lait pur à la crèche ; Ce qui nous donne a nous le courage et l'amour,Soleil, c'est ta chaleur ; ô mon Dieu, c'est ton jour ! TABARIN. Autant dire en trois mots, que tous ce qu'on renomme,Nos gloires, nos aïeux, vous tuez tout ! LE GAMIN DE PARIS. Brave homme,Nous n'avons rien tué, mais nous ne voulons pas Unir l'âme à la pierre, et la vie au trépas !Nos pères ont bâti, nous bâtissons encore,Nous voyons le midi dont ils ont vu l'aurore.Nous les suivons ! et fils des ouvriers fameux,Pour les bien honorer, nous travaillons comme eux ! Nous anéantissons les greniers des poètes,Mais dans l'airain vaincu nous ravivons leurs têtes !Nous détruisons l'échoppe où Corneille attendaitLe bouillon que pour lui Despréaux demandait ;Mais la Maison de Ville, à tous hospitalière, Réserve une statue à l'histrion MolièreLe café de Panard disparaît ; mais bientôtLes couplets oubliés avant Clément Marot,[Note : Virelai : Ancienne poésie française, toute composée de vers courts, sur deux rimes ; elle commence par quatre vers, dont les deux premiers se répètent dans le cours de la pièce. [L]]Les virelais aigus, qui dans chaque provinceÉtourdissaient le peuple et consolaient le prince, Vont au monde enchanté faire entendre à la foisLe merveilleux accord de leurs cent mille voixOn chasse les truands; l'édile désinfecteLes bouges; mais pourtant, un sculpteur architecte,Sur les frontons finis du vieux Louvre, a posé Ton corps parmi les fleurs, Diane de Brézé !Et remis aux panneaux de la sainte bâtisse[Note : Jean Goujon : sculpteur et architecte français du XVIe siècle, probablement né en Normandie vers 1510 et mort selon toute vraisemblance à Bologne, vers 1567. ][Note : Primatice : Francesco Primaticcio, dit le Primatice (1503-1570) peintre, architecte et sculpteur italien de la Renaissance. ]Les formes que rêvaient Goujon et Primatice !Partout de l'air, partout du jour Un arrêtéFait du bois de Boulogne un square illimité, Pave ses carrefours, éclaire ses allées,Et, sous les oasis naguère encor troubléesPar le cri du gendarme accouru contre un duel,Dispose le terrain d'un Longchamps éternelAinsi, ne ferme plus les yeux, ô bon ancêtre Regarde seulement Paris de ta fenêtre,Et puis admire enfin car ayant travailléPour les desseins de Dieu, qui sur nous a veillé,Nous avons accepté comme la loi premièreQue tout être vivant a droit à la lumière ! TABARIN, présentant de nouveau la pétition. Donc, vous ne signez pas ? ARISTOPHANE. Ton placet ? Pauvre fou ! TABARIN. Eh bien donc, sur vous deux, puissent, on ne sait d'où,En votre Pompéi, pleuvoir des avalanchesDe plâtre et de.moellons, de vitres et de planches,Et puisse votre corps être ensuite enterré Dans un appartement fraîchement décoré ! Tabarin et le gamin de Paris sortent, chacun d'un côté différent. SCÈNE X. Aristophane, Xanthias, L'Imprimerie, Le Roi Midas. XANTHIAS, au fond du théâtre, apercevant l'Imprimerie et le roi. Midas, qu'on ne voit pas encore.Les jolis visiteurs ! Que leurs habits sont riches !Une jeune personne habillée en affichesUn monsieur tout en or ! ARISTOPHANE. Il extravague, hélas ! L'IMPRIMERIE, entrant en même temps que le roi Midas. Je suis l'Imprimerie. LE ROI MIDAS. Et moi, le roi Midas. ARISTOPHANE. Salut à tous les deux ! LE ROI MIDAS. J'arrive d'Australie. L'IMPRIMERIE. Moi de Strasbourg. ARISTOPHANE. Je sais. L'IMPRIMERIE. Admire sa folie !Au-dessus de mon art sacré, du seul trésor,Il veut mettre sa boue et sa poussière d'or ! ARISTOPHANE, jeu des Plaideurs. Madame, calmez-vous. LE ROI MIDAS. Cette intrigante emploie Son art à rabaisser l'argent, d'où naît la joie ! ARISTOPHANE, jeu des Plaideurs. Elle a tort. L'IMPRIMERIE. Devant lui Midas est à genouxLe sot ! ARISTOPHANE. Midas, dis-tu ? Midas ! Entendons-nous !Midas, notre Midas ? Le prince de Phrygie ?L'élève de Silène à la face rougie ? LE ROI MIDAS. Oui, c'est bien moi, l'ami du grand vieillard pourpréCar je vis, et je suis immortel. DiapréDe métaux, créateur de toutes les merveilles,J'ai gardé mes trésors. XANTHIAS. Qu'a-t-il fait des oreilles ? ARISTOPHANE, même jeu. Vous devez être vieux ! LE ROI MIDAS. Moi ? Pas du tout, mon cher. L'or épure le sang et raffermit la chair.Le remède est coûteux pour vous, ô pauvres hommes,De vos sous amassés détenteurs économes !Mais, l'Or, c'est moi; je suis ma santé. Quelquefois,Étant trop bien portant, je me rince les doigts Pour les débarrasser d'un superflu de graisse.Aussitôt, le récit des conteurs de la GrèceSe réalise, et l'eau devient or; le PérouA dû ses milliards, dont l'univers est fou,Aux soins minutieux d'une longue toilette. XANTHIAS. Dieux ! Comme je voudrais vous prêter ma cuvette ! LE ROI MIDAS. L'Australie est mon bain dans cet EldoradoJ'ai posé mes dix doigts sur chaque filet d'eau,Et, depuis l'Océan jusqu'à l'humble rigole,Chaque courant y roule un sable de Pactole. ARISTOPHANE. Sur le point de la carte où luit Van-Diemen,Je sais, ô roi Midas, comment les gentlemen,Pour fâcher l'Amérique à présent dégarnie,[Note : Puff : Publicité mensongère ou outrancière, tromperie de charlatan. [L]]Ont reproduit les puffs de la Californie.Oui, la folie habite en ce brûlant décor Où les Ophélias tachent de poudre d'orLeurs lèvres, ces trésors de rouges églantines,Et les petits doigts blancs de leurs mains enfantines.Mais, la conclusion ? J'ai hâte, soyez bref. LE ROI MIDAS. Je pense être demain ton rédacteur en chef, J'achète ton journal. ARISTOPHANE. Après ? LE ROI MIDAS. Je viens t'enjoindreD'avoir pour les rimeurs une affection moindre,Et de garder ton encre, ô donneur de conseils,Pour l'éloge éternel de l'Or, fils des soleils. En ouvrant ton secrétaire, N'as-tu jamais écouté L'Argent et l'Or sédentaire Qui parlaient de volupté ? Les petites pièces blanches Qui t'offraient pour les hasards De tes amoureux dimanches L'orchestre de nos Musards ? Les Louis et les Guinées Sifflant sur l'air souverain Des chansons illuminées Par l'éclair du vin du Rhin ? Laisse aller la sotte race Du stoïcisme énervé L'Or, c'est la force vivace, C'est le grand levier trouvé ! C'est l'Art ! Les financiers dotent Les mérites apparents, Et les Murillo se cotent À des six cent mille francs ! C'est l'Amour ! Les indolentes Qui nous tiennent occupés À des prouesses galantes, Ne marchent pas sans coupés. Il leur faut, quand elles passent, Rose aux lèvres, neige au sein, Les diamants qui s'entassent Meurice : hôtel parisien de luxe, situé au 228 rue de Rivoli face au jardin des Tuileries, créé par Charles-Augustin Meurice en 1835. Chez Meurice et chez Fossin. Pour guérir leur teint malade Qu'un peu d'ennui flétrira, En juillet il leur faut Bade, En novembre, l Opéra. L'Or, c'est l'éperon qui mène De la Marche à Chantilly Nos Glaucos, chaque semaine, Turf : Lieu où se font les courses de chevaux. [L] Au turf toujours assailli. C'est le timbre qui paraphe, Inventeurs, votre brevet; C'est le nouveau télégraphe Que l'ancien Titan rêvait ! Aussi la fashion errante Ne lit plus dans les journaux Que le roman de la rente Et l'idylle des canaux ! L'IMPRIMERIE. Tu mens ! Signe banal dont toute main s'arrange,L'Or se souvient toujours qu'il est né dans la fange ; Mais le Livre, vainqueur du temps et du trépas,Nous donne les vrais biens qui ne s'achètent pas En ouvrant quelque cher Livre, N'entends-tu pas une voix Dont le murmure t'enivre Comme une senteur des bois ? Voici qu'aux premières pages, Création et portrait, Chaste, parmi les ombrages Une figure apparaît. Cette amoureuse inquiète, Avec ses pleurs séduisants, C'est Agnès ou Juliette En la fleur de ses quinze ans, Et pourtant, c'est ta maîtresse Lys que rien ne peut ternir, Le zéphyr qui la caresse Te rapporte un souvenir ! Tous ceux que l'Inassouvie A fauché pour ses tombeaux, Le Livre tout plein de vie Te les rend jeunes et beaux ! Il te rend avec leurs charmes Tes rêves, pareils aux siens, Et la saveur de tes larmes, Et tous les espoirs anciens ! Car en sa raison féconde, Tour à tour doux et moqueur, Il est l'histoire du monde Comme celle de ton coeur. Ô familles printanières Vous qui n'êtes jamais las D'errer au bord des rivières Quand fleurissent les lilas, Couples enchantés de vivre, Coeurs de beaux feux embrasés, Comme vous prenez le Livre Qui conseille les baisers ! Quand l'hirondelle en novembre Fuit au loin dans le ciel bleu, Comme en la petite chambre Il vous rapproche du feu Oui, tu mens, comme la prose ! Toi qui dans notre jardin Foules sous tes pieds la rosé Car, malgré ton fier dédain, En France, ô roi sans mémoire, On veut jusqu'au dernier jour Lire des récits de gloire Et des histoires d'amour ! ARISTOPHANE. Oui, tant que tes coteaux, France amoureuse et blonde,Récolteront les vins dont s'enivre le monde,Toujours vers ton beau ciel tu lèveras les brasAinsi qu'une prêtresse, et tu demeureras,En ton aventureuse et libre fantaisie, Reine de la pensée et de la poésie !L'Idée est tout, malheur à qui ne le sait pas ! XANTHIAS. Alors, malheur à moi ! J'aime les bons repas. Au roi Midas.Un bon filet de boeuf n'a rien d'hypothétique,Hein ? LE ROI MIDAS. Je m'étais trompé ; voilà le vrai critique ! Il donne une bourse à Xanthias.Ami, prends cette bourse; aiguise bien tes dents,Et puis mords Tout l'esprit du monde est là-dedans.Tu seras, si tu veux, aimé d'une duchesse ! L'IMPRIMERIE, à Aristophane. Tiens, ami, prends ce Livre; il contient la richesse.Toujours l'humanité captive en ses liens Dépensera sa vie à chercher les faux biens;Mais ce trésor pourra te consoler de vivre ! MIDAS, à Xanthias. Adieu, prodigue l'Or ! L'IMPRIMERIE, à Aristophane. Interroge le Livre ! SCÈNE XI. Aristophane, Xanthias, puis ARISTOPHANE. Oui, les livres, voilà nos suprêmes amis ! XANTHIAS. Par Plutus Que ce roi Midas était bien mis Faisant sonner l'or enfermé dans la bourse qu'il tient.Ô musique admirable ! Ô mètre qui me berceÔ chanson de la drachme ! Ô couplet du sesterce ! ARISTOPHANE, lisant dans le livre qu'il tient à la main. Ô vaste symphonie ! Ô modulationQue note à mon profit l'imagination ! THALIE, entrant, à part. Ils me donnent tous deux vraiment la comédie ! XANTHIAS. Ô puissance du rythme ! ARISTOPHANE. Ô sainte mélodie ! THALIE. Qui vous enchante ainsi ? XANTHIAS. Cette bourse, où mon orChuchote le plaisir. ARISTOPHANE. Ce livre, ce trésor ! THALIE, à Aristophane. Lis aux livres vivants. Vois ! SCÈNE XII. Aristophane, Xanthias, Thalie, La Muse du Théatre. LA MUSE DU THÉÂTRE, entrant par le man teau d'Arelquin Je suis le Théâtre.J'entraîne sur mes pas une foule idolâtre. ARISTOPHANE, avec dédain. Vous, le Théâtre ! Allons ! LA MUSE DU THÉÂTRE. Je vous comprends, mon cherQuand Thalie est présente avec son regard fier,Vous êtes étonné qu'une folle vous diseJe suis la Comédie ! ARISTOPHANE. Excusez ma franchise. LA MUSE DU THÉÂTRE, montrant Thalie. Je la connais, la muse au hardi brodequin ! Je la regardais là, du manteau d'Arlequin,Tout à l'heure, et, les yeux sur sa noire prunelle,Je me disais : jamais elle ne fut plus belle !Je suis. le seul miroir qui la reflète encor,Le billon dont elle est l'auguste sequin d'or. Et le gui verdissant sur le tronc de son arbre;Le plâtre, par lequel ses chefs d'oeuvre de marbre,Sur le type éternel moulés cent mille fois,Renaissent plus nombreux que les feuilles des bois.Je suis... sa fille ! ARISTOPHANE. Vous ! LA MUSE DU THÉÂTRE, avec mélancolie. Un peu dégénérée Sans doute de ta race, ô Bacchante sacrée ![Note : Paillon : Terme de papeterie. Poignée de paille qu'on place au fond de la cuve à papier. [L]]J'ai porté du paillon plus que des diamants,Et dans tous les chemins j'ai choisi mes amants !Tous ont vu des rayons dans mes yeux peu sévères ;À tous les cabarets j'ai bu dans tous les verres ! Baste ! Il fallait bien vivre et dîner quelquefois ! Avec orgueil.D'ailleurs on trouve encor du charme dans ma voix,Bien qu'elle soit flétrie, et plus d'un poète aimeÀ toucher mes cheveux de danseuse bohème. ARISTOPHANE. Pauvre fille ! LA MUSE DU THÉÂTRE. Oui, le hâle a déchiré mes lys À Thalie.Mais je suis comme toi la fille de Thespis,Et sur son chariot tu sais qu'un peu de lieFut d'abord notre rouge, ô ma mère Thalie ! THALIE. Moi, j'aimais à chanter en vers mélodieux,Et j'ai pris mes amants parmi les fils des Dieux. Pourtant, viens sur mon coeur, pauvre enfant de la balle !Ma lyre ne veut pas dédaigner ta cymbaleJe souriais jadis à ton babil naissant,Et tu redeviendras plus pure en m'embrassant. Elles s'embrassent. LA MUSE DU THÉÂTRE, avec étourderie. J'ai fait de tout ! Mes fils peuplent toutes les villes. Pastiches, opéras, proverbes, vaudevilles,Drames, farces, ponts-neufs, ballets ! Chaque tréteauVoit sous le vent du rire ondoyer mon manteau. ARISTOPHANE. Et l'art tragique ? LA MUSE DU THÉÂTRE. Il a sa divine maîtresse.Celui-là, reste encor le lot d'une déesse Dont l'univers entend les accents enivrés. Changeant de ton.Mais, voyons; dites-moi ce que vous désirez ?Du drame ? Du vrai drame ? Aristophane et Thalie font un signe affirmatif.En voici ! Imitation de Madame Guyon dans Berthe la Flamande.Quoi ! Ma fille !Cette ange, chaste et pure ainsi qu'un lys qui brille,Vous me l'avez flétrie ! Ah ! sire, par bonheur, Vous voilà ! Vous allez lui rendre son honneur !C'est elle que je crois, sire elle est encor sage !Mylords, vous avez beau me montrer son corsage,Elle me l'a juré sur sa petite croixVous en avez menti, c'est elle que je crois Son honneur est perdu. Qu'est-ce que cela prouve ?Cela m'est bien égal, il faut qu'on le retrouve ! Interpellant violemment Aristophane et Xanthias.Fouillez-vous ! Elle pleure.Son vieux père est mort sur l'échafaud.Retrouvez-lui cela, messeigneurs il le faut.Au fait, arrangez-vous, cherchez ! Fondant en larmes.Pensée amère ! Sire, c'est une mère en pleurs c'est une mère !Pauvre mère qu'on raille avec un air moqueur,Tandis qu'en vous jouant vous arrachez son coeur !Je veux que pure encor, sire, c'est ma chimère !Ma pauvre enfant revienne avec sa pauvre mère ! L'honneur ! Elle en avait tant qu'elle en étouffait !Sire, rendez-le-lui. Qu'est-ce que ça vous fait ? XANTHIAS, à la Muse du Théâtre. Qu'est-ce que ça lui fait ? Permettez donc ! ARISTOPHANE, à Xanthias. ÉcouteLe drame. XANTHIAS. Il est peut-être émouvant mais je douteQu'on lui retrouve rien, malgré tous ses remords. On ne voit pas deux fois le rivage des morts. LA MUSE DU THÉÂTRE. Partez ! Préférez-vous la comédie ? En prose,En vers, en pantomime ? En bure, en satin rose ?Faut-il des jeux cruels ou des jeux innocents ?La Fantaisie, ou bien l'École du Bon Sens ? Montrant son front.La comédie est là ! La voulez-vous ancienneOu nouvelle ? Picarde ou bien parisienne ?Ou berrichonne ? XANTHIAS, à La Muse du Théâtre. Enfin, votre mère a souri.C'est celle-là qu'il faut. ARISTOPHANE. Va donc pour le Berri. XANTHIAS. La française serait peut-être plus commode. ARISTOPHANE. Oui. Mais la berrichonne est bien plus à la mode. LA MUSE DU THÉÂTRE. Voilà. Changeant de ton.Différemment, oui-dà, c'est un champiPour qui j'ai de l'attache, appelé Grain d'Épi,Gars aux cheveux brunets sur une tête chaude, [Note : Jour de la gerbaude : jour de fête de la fin des moissons]Qui dansait avec moi le jour de la gerbaude.Un soir que je tenais la clarté dans ma main,Il s'en vint se jucher blêmi sur mon chemin,Et me dit d'une voix quasiment souffreteuse« Va, tu n'es qu'une laide et pauvre loqueteuse, Mais, si l'on te saboule avec un air moqueur,Il ne m'importe pas, j'ai fiance en ton coeur !Si jamais, resongeant à d'autres, je me flanqueLe renom d'un poulain désenfargé, qui manqueDe bons comportements pour vous, alors, ma foi, Différemment, usez de nuisance envers moi ! » XANTHIAS. Oh ! Que c'est berrichon, Madame ! ARISTOPHANE. À la bonne heure !Le langage est nouveau pour nous ! Mais si l'on pleureEt qu'on rie à la fois, grâce à la passion !Si le secret de l'art et de l'émotion Est là ! Non, il n'est pas de patois que je nie,Pourvu qu'il soit sublime et qu'il serve au génie ! LA MUSE DU THÉÂTRE. Passons au vaudeville ! Art joyeux a l'excès,Spirituel, folâtre, aimable et tout Français Elle chante. Ô blanche fleur hautaine, Camellia fardé, Souris, de rose bordé, À ma dernière fredaine ! Et flon, Non, flon, larira, dondaine, Et gai, gai, gai, larira, dondé Calembredaine : Bourde, vains propos, faux-fuyants. Répondre par des calembredaines. Mot très familier. [L] Plus de calembredaine ! À l'Hiver j'ai cédé. Je l'avais d'abord fraudé : Mais je tousse à perdre haleine ! Et non, flon, non, larira, dondaine, Et gai, gai, gai, larira, dondé ! Je m'enfuis, ombre vaine ! C'est assez bavardé. Mon coeur n'était pas blindé Pour courir la prétantaine Et flon, flon, flon, larira, dondaine, Et gai, gai, gai, larira, dondé ! On n'aura pas la peine De voir mon front ridé. Tout mon fil est dévidé Turlutaine : Manie, marotte. [L] Mourir, c'est ma turlutaine ! Et flon, flon, flon, larira, dondaine, Et gai, gai, gai, larira dondé La Muse du Théâtre sort vivement par le manteau d'Arlequin achevant le refrain de ce dernier couplet. XANTHIAS. Le camellia rose est triste en cette ville.Un fossoyeur malin créa le vaudeville. On entend sous le théâtre des cris et des rugissements d'animaux féroces. Thalie s'enfuit. SCÈNE XIII. Aristophane, Xanthias, puis Carolus. CAROLUS, sous le théâtre. Sang ! Têtebleu ! Massacre et tonnerre ! ARISTOPHANE. Holà !Quels grognements C'est donc Ulysse qui vient là XANTHIAS. C'est encore bien pis, Monsieur. Je vous annonceL'homme à qui les lions ne pèsent pas une once !Il habite une cave, assez incongrûment Située au-dessous de cet appartementLes monstres de l'Afrique y rugissent en foule,Et rien que d'y penser je sens la chair de poule.C'est monsieur Carolus Une trappe s'ouvre. Carolus monte par un escalier souterrain. Il tient à la main sa cravache. CAROLUS, d'une voix terrible, à Aristophane. Bonjour ; domptez-vous bien ? ARISTOPHANE. Merci, pas mal. Et vous ? CAROLUS. Le seul tragédien, C'est moi. Mon drame sombre, effaré dans son bouge,N'a pas drapé son flanc dans le calicot rouge ;Et, sans récits hurlés par de vieux confidents,Il éveille à l entour les grincements de dents.Je n'ai pas de fauteuil usé ma fable saine Se passe de décors comme de mise en scène,Et je ne réclamai jamais de droits d'auteur. ARISTOPHANE. Bah ! Qui donc êtes-vous ? CAROLUS. Le dompteur. ARISTOPHANE. Le dompteur ! CAROLUS, jeu du CID. Est-il quelque ennemi qui veut que je le dompte ?Parais, Léviathan, Behémot, Mastodonte, Et tout ce que la terre a produit de vaillant !Monsieur, c'est un plaisir de me voir travaillant,Et d'admirer combien je soigne mon ouvrage Se tournant vers la trappe, d'où l'on entend sortir des hurlements.Vous, sauvages taureaux, prenez garde a ma rage !Tremblez, tigres, et vous, léopards, soyez doux ! Pour arrêter mon bras c'est trop peu que de vous. ARISTOPHANE. Vous les bravez ainsi ! CAROLUS. Je dompte en mes colèresJusqu'aux ours affamés des Océans polaires.Je les maltraite, et même on a fait sur mes toursUn poème appelé Les Travaux et les Ours. ARISTOPHANE. Comme Hésiode ! Ainsi, vous domptez ? CAROLUS. Si je dompte !J'ai vaincu des jaguars dont j'ignore le compte. XANTHIAS. Sapristi ! CAROLUS. Sur les monts inconnus des humains,J'étrangle, pour jouer, des milans dans mes mains,Et je m'endors, au lieu de vos molles alcôves, Entre les blanches dents de mes panthères fauves,Sur les coteaux, parmi les animaux rampants,Botté d'ours, et le cou cravaté de serpents ! XANTHIAS. Je préfère pour moi ces bonnets qu'on surnommeDe coton, et mon lit. Mais vous êtes un homme Étonnant. CAROLUS. Dans un bras du Nil, à mes momentsPerdus, je folâtrais avec les caïmansQuand les buffles me voient venir pour les étreindre,Vous sentez frissonner et devant moi s'éteindreLeurs prunelles de flamme où brillent des charbons. Ils se laissent rosser. XANTHIAS. Les buffles sont bien bons. Cris et rugissements sous le théâtre. ARISTOPHANE. Quel est cet orage ? XANTHIAS, avec épouvante. Oh ! CAROLUS. Mon tigre, ce bravache,Désire être battu. Donnez-moi ma cravache Jeu des l'L.UBEURS. ARISTOPHANE. Monsieur, restez ici ! CAROLUS. Rien ne peut m'arrêter. XANTHIAS, suppliant. Par grâce ! ARISTOPHANE. Où courez-vous ? CAROLUS. Je veux aller dompter. XANTHIAS, se penchant avec effroi sur la trappe ouverte. Comme je descendrais plutôt dans les cratèresDe l'Etna Carolus descend l'escalier souterrain. CAROLUS, sous le théâtre. Me voici, mes petites panthères !On entend le bruit d'une lutte effroyable. SCÈNE XIV. Aristophane, Xanthias. ARISTOPHANE. Oui, l'homme vaincra bien les tigres, mais non pasL'immortelle Douleur et l'immortel Trépas ! La Mort nous suit, la Mort, l'impérissable aïeulePendant l'éternité, son implacable meule,Que chaque esprit aiguise avec ses passions,Poursuivra le travail des désolations !Nous marchons, nous tombons ! Nous les chiffres du nombre Que l'éternel songeur coordonne dans l'ombre,Sans entendre celui dont le bourdonnementVoudrait dans ses desseins l'arrêter un moment ! SCÈNE XV. Aristophane, Xanthias, Carolus. On entend encore une fois des rugissements épouvantables. Carolus remonte en scène. Il a un bras de moins ses cheveux ont blanchi ses vêtements déchirés et souillés sont devenus des haillons. CAROLUS, d'une voix mourante. J'ai dompté. ARISTOPHANE. Quel est donc ce manchot ? Carolus veut parler mais aucun son n'arrive à l'oreille de ses interlocuteurs. XANTHIAS. Son organeEst si faible, qu'a peine Urgèle ou bien Morgane L'entendraient, elles qui, par les brises d'été,Entendent bien germer le gazon ! CAROLUS, râlant. J'ai dompté ARISTOPHANE. Vous êtes... ? CAROLUS. Carolus. Le ciel me fut propice.J'ai vaincu. ARISTOPHANE. Malheureux ! CAROLUS. Je m'en vais à l'hospice. Xanthias reconduit jusqu'à la porte Carolus qui ne peut se tenir debout. La trappe se referme. SCÈNE XVI. Aristophane, Xanthias. ARISTOPHANE. Misérables mortels, victorieux bouffons, En effet, voilà bien comme nous triomphons !Poètes et soldats, dompteurs de bêtes fauves,Quand le laurier descend sur nos fronts, ils sont chauves,Et la Victoire, amour des jeunes, tend sa mainÀ des agonisants qui n'ont plus rien d'humain ! Nourrices des héros, ô Force, ô Poésie,On veut tremper sa lèvre à vos flots d'ambroisie,On y boit, mais on meurt, car le vin du trépasÉtait au fond, hélas ! XANTHIAS. Je n'y goûterai pas. ARISTOPHANE. Je le crois. On entend au dehors les sons d'une musique délicieuse.Mais d'où vient cette rumeur suave ? XANTHIAS. Quels accords Le tableau placé à droite s'anime la Musique en descend. SCÈNE XVII. Aristophane, Xanthias, La Musique. LA MUSIQUE. Réunis, le maître avec l'esclave,Ah vous pouviez tous deux choisir votre instrument ;Mais, si la voix intime en sort différemment,Nous n'en aviez pas moins tous deux perçu de même,Par des moyens divers, ce sentiment que j'aime, Ce besoin dominant du rythme intérieurQui fait l'esprit plus tendre ou le fait plus rieur,Et met un idéal dans tout être physique ;Remerciez Paris, vous aimez la Musique ! XANTHIAS. Or ça, penses-tu donc que nous n'ayons encor Jamais ouï les luths, jamais les sistres d'or,Et jamais fatigué nos jambes titubantesÀ suivre votre ronde, ô fougueux Corybantes ! LA MUSIQUE. Oui, vous avez connu le bruit ! les durs accentsQui souffraient à la chair les désirs flétrissants, Et qui, maîtres partout du profane vulgaire,Conseillaient en hurlant la débauche et la guerreMais le chant mais le son purifie mais l'artDu grand Palestrina, de Gluck et de Mozart,Ô bons Athéniens, vous n'en avez pas même Eu la conception Il fallait que plus blême,Plus vieux, plus fatigué de doute et de douleurs,L'homme eût bu plus avant dans la coupe des pleurs,Pour que Dieu lui laissât consoler son génieDans les longs entretiens de la chaste harmonie ! La Musique ne sert pas Son repas Composé de mets célestes, Pour ceux dont le clair esprit Qui sourit Brave les songes funestes Elle garde ses faveurs Aux rêveurs Las de l'horizon terrestre, Aux femmes qui chaque soir S'en vont voir Saigner leur coeur sous t'orchestre Rapsode : Terme d'antiquité grecque. Nom donné à ceux qui allaient de ville en ville chanter des poésies et surtout des morceaux détachés de l'Iliade et de l'Odyssée. [L] Ô rapsode Italien, Gai païen, Ton charme, c'est ta folie Apaise avec tes grelots Les sanglots De l'amoureuse Italie ! Mais sur nos fronts tonnera L'Opéra Du maître qui prédestine De nouveaux types charmants Aux tourments D'Alice et de Valentine ! Mais le vieil hôte français Du succès Publiera les douces choses Que les couples bien épris À Paris Racontent aux chambres closes ! Mais le choeur des jeunes gens Diligents Poursuivra l'oeuvre tentée, L'un ressuscitant l'écho De Sappho, L'autre animant Galatée Ainsi, par tous les côtés, Les beautés De la musique clémente Attendriront les grands coeurs Des vainqueurs, Rafraîchiront l'âme aimante ! XANTHIAS. Tout cela est fort beau ; mais je préféreraisPouvoir à l'Opéra choisir mes tabouretsPour les soirs de ballet, où des formes trop nettes Aux doigts des chérubins font trembler les lorgnettes. LA MUSIQUE. Ton souhait vient à point justement, ces jours-ci,Un astre disparu dans le ciel obscurciDes Nymphes, la plus svelte entre les plus agiles,Celle dont la présence eût créé des Virgiles À Naples, si toujours elle eût dans San CarloJoué, Dryade au bois, Naïade au bord de l'eau,Revient, et tu verras sur un socle de rosesLa blonde Orfa courir à ses apothéoses. On entend au dehors une musique barbare.Adieu ! Le bruit redouble et va croissant jusqu'à l'entrée de Tempesta. ARISTOPHANE. Tu pars ? LA MUSIQUE, semblant défaillir par degrés. Je viens d'entendre aux alentours Le mortel ennemi qui me chasse toujoursEt dont j'ai si grand' peur, le bruit ! Mon coeur tressaille,Il vient, je vais mourir, je meurs ! XANTHIAS, charmé du bruit qu'il entend. Elle nous raille. ARISTOPHANE. Maudit soit l'importun qui nous désenchanta ! SCÈNE XVIII. Aristophane, Xanthias, La Musique, Tempesta. TEMPESTA, entrant. Pif ! paf ! pouf ! zing ! boum ! Place et gloire à Tempesta ! ARISTOPHANE. Tu pars, douce Musique, ô radieux fantôme ! TEMPESTA. La Musique, ceci cet avorton, ce mômeLa Musique, c'est moi ! LA MUSIQUE. L'épouvantable bruitAdieu ! Elle s'enfuit et le tableau apparait de nouveau. SCÈNE XIX. Aristophane, Xanthias, Tempesta. TEMPESTA, avec orgueil. Rien qu'à ma voix, la peureuse s'enfuit ! ARISTOPHANE. Mais, on fuirait à moins. TEMPESTA. Tout succombe à ma rage ! Je suis la passion, l'enivrement, l'orageÉcoutez retentir ma trompette et mes cors,Mes gongs et mes tambours ; ils ont le diable au corps !Par la voix des tubas mon âme éclate et crie,[Note : Cuivrerie : Fabrique, magasin d'ustensiles de cuivre. [L]]Déesse des clairons et de la cuivrerie ! XANTHIAS, jeu de TARTUFFE. Forte femme ! TEMPESTA. Élevant l'art naguère vassal,J'ai fait de la Musique un monde colossal,Qui, foudroyant de sons les foules alarmées,Dans un tumulte affreux promène ses arméesVoyez mes opéras ! Un autre pour les siens Se serait contenté de cent musiciensJouant dans une salle en un coin de la ville !Moi, j'ai rêvé le Champ de Mars, et deux cent milleExécutants, qui tous font dresser les cheveuxEt, s'il s'agit de peindre un chaste amour, je veux Pour en communiquer des impressions nettes,Qu'en entende à la fois huit mille clarinettes ! XANTHIAS, même jeu. Forte femme ! TEMPESTA. Les arts tombent dans l'abandonLe croiriez-vous ? J'avais demandé le bourdonDe Notre-Dame, un rien pour compléter mes timbres. On m'a dit Repassez ! Ces gens-là sont des CimbresJ'ai demandé la tour du télégraphe usePour un chapeau chinois mais on m'a refuse !Comme timbale aussi je réclamais le dômeDes Invalides, puis la colonne Vendôme Pour en faire un clairon. Bah l'on hésite encorMes basses ont vingt pieds, et mon plus petit corAtteint tacitement la longueur de dix mètres.Mais vous me comprenez, vous autres gens de lettresJe règne sur le ban et sur l'arrière-ban, Et j'aurai quelque jour le cèdre du Liban,Pour y faire tailler, moyennant quelques sommes,Un alto qui sera tenu par deux mille hommesDu tonnerre ! Un succès réel est à ce prix !J'ai déjà rendu sourds trois quartiers de Paris, Et je veux, pour donner l'essor à mon génie,Faire une si terrible et vaste symphonieQu'on verra les oiseaux tomber morts sur les pics,Et s'écrouler en blocs les monuments publics ! XANTHIAS, même jeu. Forte femme ! TEMPESTA. Je sais peindre avec mon orchestre Tous les aspects divers de ce globe terrestre.Voulez-vous la campagne, un printemps embauméDans le bois de Meudon vers le soir du huit mai?Écoutez. Tempesta s'avance devant le trou du souffleur, et, avec son bâton de commandement, dirige l'orchestre qui exécute une musique sauvage et incohérente. XANTHIAS, jeu d'HAMLET, scène du nuage. Ah ! Vit-on jamais adresse telle !Comme c'est vraiment bien le huit mai ! TEMPESTA. Bagatelle Voulez-vous mieux encor ? Annonçant.Symphonie exprimantUne marquise à sa fenêtre, et son amantAllant la voir, suivi d'un valet qui le raille,Avec son habit rose et son manteau muraille. Même jeu de Tempesta. Musique à l'orchestre. XANTHIAS, même jeu. Comme l'habit est donc bien rose ! Et le manteau Bien muraille ! TEMPESTA, annonçant. Un brigand enfonçant son couteauEt le manche de corne au coeur d'un pauvre moine. Même jeu, musique à l'orchestre. XANTHIAS, même jeu. Oui, c'est bien le brigand, quel brigand ! TEMPESTA, annonçant. Saint AntoineTenté par des houris, dont les appas de lysFrissonnent. XANTHIAS. Des houris ! En effet. Par Cypris J'en suis blême. On les voit frissonner. Forte femmeSaint Antoine ! Un brigand ! C'est inouï. ARISTOPHANE, à Tempesta. Madame,Vous avez beau parler de mille objets divers,Vous ne variez pas ces horribles concertsÀ terrasser d'horreur les monstres du Ténare, Et vous faites toujours le même tintamarre ! TEMPESTA. Sans doute, et c'est le beau Du cuivre, des canons,Des feux, des appareils musicaux, dont les nomsSuffisent à jeter partout quelque panique,Voilà ce qui constate un talent symphonique ! Mais vous n'entendez rien à ces chefs d'oeuvre ! Adieu.Au sommet de l'Atlas je vais sous le ciel bleuD'un concert gigantesque organiser la fête,Avec deux cents ballons allumés sur le faîte ! Aux musiciens de l'orchestre.Et vous, musiciens, suivez-moi ! Elle sort, en brandissant le tuba gigantesque qu'elle tient à la main. SCÈNE XX. Aristophane, Xanthias. ARISTOPHANE. Les plaisants Originaux ! XANTHIAS. Momos nous a fait ces présents. ARISTOPHANE. Dis plutôt celle qui, pour éclairer nos proses,Près des masques bouffons ouvre les lèvres rosés 1La Muse, qui, fidèle au programme juré,Pour nous éveille un monde, et qui nous a montré, Dans la diversité des types et des castes,Une ville si fière et si riche en contrastes;Une Athènes du rêve où nous sommes venusPour voir un autre enfer et des Dieux inconnus ! SCÈNE XXI. Aristophane, Xanthias, Thalie. THALIE, entrant, à Aristophane. Ainsi, je te retrouve heureux par moi ! ARISTOPHANE, avec effusion. Thalie ! XANTHIAS. L'Églantine surtout m'a semblé fort jolie ! THALIE. Je te dois cependant une autre vision,Et le panorama veut sa conclusion !Le vent souffle, le ciel se remplit d'azur, Lui tendant sa main.gardeCette main dans la tienne, ô poète, et regarde. Le théâtre change et représente la place publique d'Athènes. On y voit groupés, dans des attitudes diverses et animées, tous tes personnages de la Revue, mêlés aux Athéniens du Prologue. La scène est baignée d'une vive lumière. SCÈNE XXII. Aristophane, Xanthias, Thalie, puis Tous les personnages et la Fée du Palais de Cristal. ARISTOPHANE, dans l'extase. [Note : Agora : Le marché, la place publique dans les villes grecques. [L]]Athènes, l'Agora murs sacrés ! XANTHIAS. Tout autourNos amis de Paris sont groupés, et le jour,Baignant les fronts riants et les faces hautaines,Unit sous un rayon doré les deux Athènes ! THALIE. [Note : Pnyx : Terme d'antiquité. Place d'Athènes où le peuple se rassemblait quelquefois pour délibérer. [L]]Oui, rassemblés ici le Pnyx et l'univers ! Paris vient s'admirer au miroir de tes vers ! ARISTOPHANE. Merveille ! THALIE. Vois ! la tâche, autrefois condamnée,De Phaéton, d'Icare et du grand Salmonée,Aboutit; l'Industrie a forcé les chemins,Et vient vers toi, la joie aux yeux, des fleurs aux mains. XANTHIAS. Le sol se fend La terre s'ouvre, et l'on en voit sortir, radieuse, la Fée du Palais de Cristal. ARISTOPHANE. Quel est cet ange des féeriesSur qui tant de lumière éclate en pierreries ? XANTHIAS. Son jeune front rayonne. ARISTOPHANE. Un fleuve orientalL'enveloppe. LA FÉE DU PALAIS DE CRISTAL. Je suis LE PALAIS DE CRISTAL Du couchant à l'aurore, Réunissez encore, Ô grands peuples épars, Vos étendards ! Pour l'apprendre à l'Histoire, Consignez votre gloire Dans mes livres, ouverts À l'univers ! Et que chaque patrie Fidèle à l'Industrie, Règne sur un fragment Du monument ! Déjà vous m'avez vue Sur mon épaule nue Portant mon cher trésor, Le kohinor : célèbre diamant de plus de 100 000 carats, il fait partie de la couronne de Grande-Bretagne en 1936. Le Kohinor ! Et, parmi les machines, Pressant sur les bobines Le travail infini Mull-Jenny : Métier à tisser le coton inventé par Samuel Crompton fin XVIIème. Des Mull Jenny, À Londres, quand les mondes Ont déroulé leurs ondes Frémissantes d'espoir Sous le ciel noir, Et quand la France calme À regagné la palme Obtenue au tournoi De Fontenoy ! Ô vous, par moi naguères Triomphants dans ces guerres, 0 Français forts et doux, Je viens à vous Maçons, bâtissez vite La demeure où m'invite À prolonger mon bail Votre travail ! Ô foules ouvrières Épuisez les carrières, Pour en tirer les blocs Des nouveaux docks ! Pour les piliers solides, Prenez aux Invalides, Dans leur chaste repos, Tous vos drapeaux Leurs pourpres envolées Qui parmi les mêlées Montraient leurs plis vermeils Aux grands soleils, Iront bien sur ce faite ! Car, ô Paris en fête, Les combats où tu cours Durent toujours ! Combat de l'espérance Contre l'âpre souffrance, Et du soleil qui luit Contre la nuit ! Combat, qu'autour du monde La Science féconde Soutient pour l'idéal Contre le mal ! Ah ! La France est maîtresse ! Puisque sa forteresse, C'est son front qui sourit, C'est son esprit ! ARISTOPHANE, exalté. Au temple ! Apollon veut son encens et son lierre ! THALIE. Reste ! Il me faut le temps de faire une prière Montrant le public.Ici ! XANTHIAS, à part. Bon, l'éternel boniment ! Basilic !Elle appelle prière un sonnet au public ! THALIE, au public. Mesdames et messieurs, quand leur pièce est finie,Les poètes fameux viennent modestementJeter au bon parterre un tendre compliment, Et quêter en retour un brevet de génie. ARISTOPHANE, au public. Hélas Aristophane eut toujours la manieDe ne pas mendier un applaudissement.Il vient donc vous prier très fraternellementDe le bien accueillir en votre compagnie. THALIE. C'est mon fils excusez son langage un peu durPour un monde nouveau son esprit n'est pas mûr,[Note : Mitaine : Gant sans séparation pour les quatre doigts, avec une séparation pour le pouce. [L]]À ses griffes plus tard nous mettrons des mitaines. ARISTOPHANE. C'est ma mère excusez son costume un peu vieuxElle vous aime tant qu'en mon esprit joyeux Elle a mêlé Paris avec la douce Athènes ! ==================================================