******************************************************** DC.Title = CORINE, TRAGI-COMÉDIE DC.Author = HARDY, Alexandre DC.Creator = FIEVRE, Paul DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Subject = Pastorale DC.Subject.Classification = 842 DC.Description = Edition du texte cité en titre DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Contributor = DC.Date.Issued content = DC.Date.Created = DC.Date.Modified = Version du texte du 27/07/2024 à 11:50:33. DC.Coverage = (Pays indéterminé) DC.Type = text DC.Format = text/txt DC.Identifier = http://www.theatre-classique.fr/pages/documents/HARDY_CORINE.xml DC.Source = https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71571j?rk=42918;4 DC.Source.cote = BnF RLR Rés. Yf 4461 DC.Language scheme = UTF-8 content=fr DC.Rights = Théâtre Classique, (creative commons CC BY-NC-ND) *************************************************************** CORINE OU LE SILENCE PASTORALE M. DC. XXIV. D'ALEXANDRE HARDY PARISIEN. Achevé d'imprimer le 20. Décembre, 1625. MONSEIGNEUR, Ainsi que le Soleil ne choisit dans le Ciel que douze signes pour en faire ses Palais ordinaires, la prudence des Rois ne disperse leurs faveurs, qu'aux sujets qui le méritent, plutôt par une excellence de vertu, que par un bénéfice de fortune : encor osé-je dire après toute la France, que ce grand Soleil des Monarques de l'Europe, qui s'est si justement acquis le titre de JUSTE, vous oblige plus, MONSEIGNEUR, aux effets de sa Justice, qu'aux présents de sa faveur, comme celui qu'une singulière modération d'esprit, une connaissance de soi-même, une jeunesse mure, et vieille en ses sages actions, mettent au dessus de la calomnie, et de l'envie : comme celui qui ne pouvait plus espérer que ce qu'il a, ne plus avoir que ce qu'il mérite. Or à l'imitation de ces mauvais joueurs de luth, qui font beaucoup pour eux, de ne toucher que quelques simples accords, qu'ils savent passablement mal : J'aime mieux n'entrer plus avant en vos louanges, que de me perdre dans leur dédale, et en dire peu avec la vérité, que beaucoup avec la flatterie. Mon intention n'est ici que de vous offrir pour arrhes d'une humble affection, ce recueil de Tragédies, qui passe hardiment au jour, sous la lumière d'un nouvel astre de la France. Le style Tragique un peu rude, offense ordinairement ces délicats esprits de Cour, qui désirent voir une tragédie, aussi polie qu'une ode, où quelque élégie; mais aucune loi n'oblige à l'impossible, et la carrière des Muses ouverte à tout le monde, permet de mieux faire à qui pourra. Il me suffit que ce simple présent découvre la sincérité du courage d'un pauvre esclave qui se jette MONSEIGNEUR, en la franchise de votre autel, et se sentira toujours trop honoré de l'aveu de Hardy III. Votre plus humble, et affectionné serviteur. A. HARDY. AU LECTEUR. L'honneur et la vérité, m'obligent d'avertir le Lecteur par forme d'Apologie, que l'Oracle de ce grand Ronsard, dans une sienne élégie à Grévin, s'accomplit de nos jours, et que la poésie passe désormais chez quelque autre nation plus judicieuse, et moins ingrate que la nôtre : car l'apparence de retenir davantage les Muses chez nous, après les avoir dépouillées, et réduites à telle pauvreté, qu'à peine se peuvent elles servir de quelques paroles affectées, qui passent à la pluralité des voix, par le suffrage de l'ignorance, pour déplorer notre folie, et leur misère. L'excellence des poètes d'aujourd'hui, consiste en la profession que faisait Socrate, (mais plus à propos qu'eux) de ne rien savoir ; qu'ainsi ne soit, examinons la tyrannique reformation, que les principaux d'entre eux veulent faire, et que des Arbitres sans passion, jugent après, s'il est licite de détruire les principes d'une Science pour la réformer en perfection : Leur première censure condamne entièrement les fictions, ainsi que superflues, au lieu qu'une infinité de belles conceptions s'y rapportent, et se fortifient en leur appui : les épithètes, les patronymiques, la recherche des mots plus significatifs, et propres à l'expression d'une chose, tout cela ne leur sent que sa pédanterie : les rythmes pour lesquelles ils font tant de bruit, ce sont eux qui les observent le moins, aussi se veulent elles puiser dans une source plus profonde. Si bien que notre langue, pauvre d'elle-même, devient totalement gueuse en passant par leur friperie, et par l'alambic de ces timbres fêlés. J'approuve fort une grande douceur au vers, une liaison sans jour, un choix de rares conceptions, exprimées en bons termes, et sans force, telles qu'on les admire dans les chef d'oeuvres du sieur de Malherbe ; mais de vouloir restreindre une tragédie dans les bornes d'une ode, où d'une élégie ; cela ne se peut ni ne se doit, non plus que se rendre passionné partisan de Montaigne, pour mettre en usage ces mots de propreté, politesse, et autres, plutôt que suivre l'autorité d'Amiot qui dit, polissure, et propriété, de meilleure grâce. Nos champignons de rimeurs, trouvent étrange aussi, qu'en poèmes si laborieux et de longue étendue que les Dramatiques, je fasse dire aux personnages, exclus, perclus, expulsés, sans pouvoir au demeurant trouver une seule rime licencieuse, où forcée : mais lorsque ces vénérables censeurs auront pu mettre au jour cinq cents poèmes de ce genre, je crois qu'on y trouvera bien autrement à reprendre, non que la qualité ne soit ici préférable à la quantité, et que je fasse gloire du nombre qui me déplaît ; au contraire, et à ma volonté, que telle abondance défectueuse, se pût restreindre dans les bornes de la perfection. La force de leur calomnie m'a contraint de prendre ce bouclier plus que suffisant d'en rabattre les coups : quiconque au surplus s'imagine que la simple inclination dépourvue de science puisse faire un bon poète, il a le jugement de travers, et croirait à un besoin que le corps pût subsister sans âme, attendu que la poésie s'anime des plus rares secrets de toutes les sciences, comme les oeuvres d'Homère, et de Virgile en font foi, [d]esquelles plus on admire, plus on trouve à admirer, qui n'appartient qu'aux esprits solides, et capables d'asseoir un jugement définitif, sur la controverse de laquelle, il s'agît ici. ARGUMENT. Corine et Mélite, jeunes Bergères, égales en beauté, deviennent éperdument amoureuses de Caliste, Pasteur autant accompli d'ailleurs, que nouveau en matière d'Amour, qui par diverses ruses tâche à se défaire de leur importunité : mais comme il se voit réduit à l'élection de l'une des deux pour sa moitié, et ne s'en pouvant plus dédire, il promet une préférence à celle des Nymphes, qui s'abstiendra plus longtemps de parler. Elles acceptent la paction, et se rendent muettes par ce moyen, cependant le Berger Arcas, qui ne cédait en perfections rustiques à aucun autre, après plusieurs refus de l'ingrate Mélite, qu'il idôlatrait, en fait demande au père qui la lui accorde sur le champ : mais on la trouve sans parole ainsi que sa co-rivale, les deux Vieillards consultent sur ce prodigieux accident le savoir de Mérope vieille Magicienne, qui en réfère la cause au charme donné par Caliste seul capable d'y remédier, on va pour le saisir au corps, lui préoccupé de crainte se met en fuite à travers les champs, où Cupidon assisté de sa mère après quelque léger châtiment le ramène, et touts les différents des Pasteurs composés, le marie avec Mélite, ainsi qu'Arcas avec sa Corine ; d'autres gentils incidents bigarrent ce beau sujet qui se trouveront à sa lecture. LES ACTEURS TITYRE, père de Melite. MOELIBÉE, père de Corine. MOPSE, père de Caliste. VÉNUS. CUPIDON. CORINE, bergère. MÉLITE, bergère. CALISTE, berger. ARCAS, berger. MÉROPE, Vieille. SATIRE. [Le lieu de la scène n'est pas mentionné.] ACTE I SCÈNE I. Corine, Melite, Caliste. CORINE. Que notre sort se roule déplorable,Que nous avons le Ciel peu favorable,Non pas le Ciel, mais Amour Un Enfant,Du Ciel, des Dieux, et de nous triomphant,Ores qu'on voit la Nature seconde Renouveler la naissance du monde,Que le Printemps de Zéphyre conduit,Des jeunes fleurs la moisson nous produit,Seules Mélite en tristesse plongées,Seules d'un feu, d'un même feu rongées, Les yeux noyés d'un gros fleuve de pleurs,Nous dévorons nos muettes douleurs,Nulles d'espoir, vu la jeunesse tendreDe qui ne peut à nos flammes se prendre,Qui ne se paît que d'enfantins ébats, Encor novice es amoureux combats,Que ferons nous ? Quel conseil je te prieTempérera cette ardente furie ? MÉLITE. Faut se résoudre au vouloir de son choix,Et consulter l'Oracle de sa voix. CORINE. Il n'a ne choix, ne plaisir, ne parole,Régi sans plus d'une constance folle,Ores actif à surprendre un oiseauPar ses gluants, ou dedans le réseau,Qui va tantôt sur le bord de la rive [Note : Déceptif : Qui est propre à decevoir. [L]]Tendre aux poissons sa ligne déceptive,Je l'ai trouvé mille fois innocent,Un agnelet de sa bouche pressant, MÉLITE. Me croiras-tu ? Hier sur la vespréeJe l'aperçus folâtre dans le pré, Courir après son ombre qui fuyait,Si qu'impuissant de l'atteindre il criaitNe plus ne moins que tu ferais la perteDe ton troupeau dessus l'heure soufferte. CORINE. Laissons à part son enfance, et me dis [Note : Ocieux : Terme vieilli. Oisif. [L]]Si de ce somme ocieux dégourdiJe restais seule à posséder sa grâce? MÉLITE. De force alors tu m'ôtes de ma place,De force alors (ce que je ne crains voir),Quelque autre part il se faudra pourvoir . CORINE. Ne fais pas tant de la dissimulée,Et aperçois le long de la valléeQuelqu'un venir. MÉLITE. C'est Caliste, c'est lui,Comme attristé de ne sais quel ennui. CORINE. Tenterons-nous sa volonté dernière Dessus le choix prémédité naguère ? MÉLITE. Oui, j'aime mieux à cette fois mourirQue mille morts davantage nourrir. SCÈNE II. Corine, Mélite, Caliste. CORINE. L'Amour et Pan préservent d'infortuneDe nos bergers l'espérance commune. MÉLITE. L'Amour et Pan, les Grâces et CyprisDe nos Bergers gardent le mieux appris. CALISTE. Pourvu que Pan me prenne en sa tutelle,[Note : Séquelle : Terme familier de mépris. Certain nombre de gens qui suivent quelqu'un, attachés aux intérêts de quelqu'un ou d'un parti. [L]]Des autres Dieux je quitte la séquelle. CORINE. Négliges tu le plus puissant des Dieux, Qui te fait vivre et loge dans tes yeux,Qui sait punir la fierté des rebelles,[Note : Guerdonner : Terme vieilli. Récompenser. [L]]Et guerdonner ceux qui lui sont fidèles ? CALISTE. Vous m'amusez d'un importun discours,Et ce pendant il s'enfuira toujours. MÉLITE. Qui s'enfuira ? CALISTE. Mon passereau que j'aimePlus mille fois (je pense) que moi-même. CORINE. Pour un perdu je t'en redonne deux. CALISTE. Autre pourtant que le mien je ne veux,Le plus privé, le plus beau qui se voie, Dessus mon doigt il becquette la proie,D'une cerise il fera trois repas,Et l'appelant me suivra pas à pas. MÉLITE. Tu lui fais part des baisers de ta bouche ? CALISTE. Le plus souvent avec moi je le couche. CORINE. Sans redouter, que Nature et l'AmourDe tes forfaits te punissent un jour ? CALISTE. Je ne crains rien que le perdre. MÉLITE. EncoreNe peux-tu pas refuser, qui t'adore,D'une demande. CALISTE. He ! Que me voulez-vous ? CORINE. Rien que savoir, à laquelle de nousL'affection t'incline davantage. CALISTE. Vous y entrez égales en partage,Car je ne hais personne. MÉLITE. Tu sais bienSi de Junon tu voulais le lien, Te marier, laquelle préféréeSe choisirait à l'autre conférée. CALISTE. Je m'en vais donc de mon père savoirLaquelle doit la préférence avoir. CORINE. Simplicité ridicule et grossière, Seul tu es juge en semblable matière. CALISTE. Chacune m'aille un bouquet amasser,De mille fleurs rares le compasser,Et au plus beau ma faveur concédée.DessuS le champ la dispute est vidée. MÉLITE. Tu le promets ? CALISTE. Oui. CORINE. Jure donc Amour,Sa douce mère, et la céleste Cour. CALISTE. Je vous les jure, à quoi tant de paroles ? MÉLITE. Si ce serment, infracteur, tu violes. CALISTE. Ne me croyez jamais. CORINE. Touche en la main. CALISTE. Que de tourments vous me donnez en vain. MÉLITE. Tu nous viendras retrouver sans demeure. CALISTE. Premier qu'il soit pour le plus un quart d'heure . CORINE. Or sus, allons Mélite, par plaisirEn ce bouquet essayer son désir. SCÈNE III. Arcas, Mélite. ARCAS. Pauvre Berger tu te trompes de croireQue ton amour s'acquière la victoire,Tenu cra[i]ntif en sa flamme couvert,Le coeur sans plus aux complaintes ouvert,Ce petit Dieu qui tous les autres dompte, Est de nature ennemi de la honte,Favorisant ses soldats, qui hardisSuivent le siècle innocent de jadis,Lors que pressez de l'amoureuse rage,Dessus la langue on portait le courage À la beauté qui captifs nous tenait,Si que dés l'heure aux effets on venait :Bel âge d'or, siècle heureux, hé de grâceReprends chez nous ton empire et ta place,Ô vains regrets ! ô souhaits ocieux ! Mais vois-je pas ce soleil gracieux,Ce parangon des Nymphes bocagères,Cette beauté, l'honneur de nos bergères,A chef baissé qui picore les fleurs ?Oui, je lui vais redire mes douleurs, Lui redonner ma prière zélée,Avec un peu plus d'audace mêlée. MÉLITE. Fils de Vénus que dévote je sers,Duquel je prise et révère les fers,Prince des Dieux qui peuples ce grand monde Viens favorable et ma dextre seconde . ARCAS. À la bonne heure elle invoque l'Amour. MÉLITE. Et me sauvant la lumière du jour,En ce bouquet où repose ma vie,Me fais par lui triompher de l'envie. ARCAS. L'obscurité de ce propos confusM'étonne autant qu'onc étonné je fus. MÉLITE. Je veux avoir premier que je le lieDe toutes fleurs une paire cueillie. ARCAS. Elle tend là de sorte ses esprits Que l'on dirait un chef d'oeuvre entrepris :le ne saurais te plus voir en la peine,Sans t'assister dédaigneuse inhumaine. MÉLITE. Mon cher Arcas depuis quand es-tu là ? ARCAS. Mon cher, ô Dieux le beau nom que voila ! Toi, depuis quand me chéris-tu cruelle ? MÉLITE. L'antique erreur te suit perpétuellePour me tenir suspecte sans raison,De te haïr. ARCAS. [Note : Poison : Poison était autrefois féminin, comme le veut l'étymologie. [L]]Et sucrer ma poison. MÉLITE. Oblige moi parmi ces fleurs nouvelles, De me trier seulement des plus belles . ARCAS. À quel usage ? À quel secret dessein ? MÉLITE. Que d'un bouquet. ARCAS. Qui couronne ce sein ?Il n'en faut pas. MÉLITE. Pourquoi ? ARCAS. Belle demande,Les deux boutons qu'il recèle friande, Méritent plus, et passent de beautéTout ce que Flore eut onc de nouveauté . MÉLITE. Or sus causeur, dépêche toi, travaille, ARCAS. De quel salaire assuré ? MÉLITE. Ne te chaille,Un jour viendra, ARCAS. Que tu feras mourir Le pauvre Arcas pour ne le secourir . MÉLITE. Faible je n'ai du secours qui suffise,Non pas à moi, ARCAS. [Note : Feintise : Synonyme de feinte, avec cette seule nuance que feintise vieillit et qu'il a un air archaïque. [L] ]Ô sorcière feintise ! MÉLITE. Or sus, or sus, mêle tes fleurs ici. ARCAS. Que fussions nous entremêlés ainsi. MÉLITE. Adieu Berger, adieu, si je puis choseQui te rendit la pareille, dispose. ARCAS. Un seul baiser de récompense au moins,[Note : Argus : Personnage auquel la Fable donnait cent yeux. [L] ]Libres ici d'Argus, et de témoins. MÉLITE. Je n'entends pas bien clair de cette oreille, Adieu te dis. ARCAS. Ô rigueur nonpareille !Ô trahison malicieuse, hélas ![Note : Lacs : Cordon délié. Autrefois le sceau était attaché aux édits avec des lacs de soie de diverses couleurs. [L]]Quelque charmeur l'aura pris en ses lacs,Quelque inconnu de ce bouquet s'honore,Moindre que moi, qui possible l'abhorre, Allons savoir, allons vérifier,Qu'onc à [ce] sexe on ne se peut fier. SCÈNE IV. Mérope, Satire. MÉROPE. Toutes les fois que je pense au Satire,Pour mon sujet plein d'amoureux martyre,Auquel des deux je ne sais m'attacher, Ou soit de rire, ou soit de me fâcher ;Qui vit jamais une plus grand folie ?Ores que l'âge à la tombe me lie,Comme à bon droit ce plaisant amoureux,De ma beauté s'esclave langoureux, Plus je le fuis, plus je moque sa flamme,Plus l'aveuglé me poursuit, me réclame,Si qu'à la fin tel périlleux erreurPourrait brutal se tourner en fureur;Mais une pluie éteindra sa luxure : Ah! le voici ce vrai monstre en nature.Mot, je le veux aux altères tenir,Et d'Un appas moqueur entretenir. SATIRE. Je te cherchais de tous côtés ma belle, MÉROPE. As-tu (dis moi) retrouvé ta cruelle ? SATIRE. La retrouver, folâtre à quel propos,D'esprit, de corps également dispos ? MÉROPE. Que voulais-tu maintenant ? Qui t'amène ? SATIRE. L'ardente soif de voir ma souveraine, MÉROPE. Ainsi chacun recherche son pareil, SATIRE. Je t'embrassai cette nuit au sommeil. MÉROPE. Je t'en livre une, et jeune et plus privée,Que ta beauté martyre captivée . SATIRE. Hier j'étais difforme à ton avis,Aujourd'hui beau les Nymphes je ravis . MÉROPE. Cela ce fait de peur que de Narcisse,La vanité t'apportât le supplice,Or en un mot la belle de nos boisPour toi se meurt, elle tire aux abois. SATIRE. Tu me repais ou d'un charme, ou d'un songe. MÉROPE. Que me revient de t'user de mensonge ? SATIRE. Dis moi son nom, MÉROPE. Mélite, SATIRE. DésormaisDe la mémoire aux yeux je la remets,Mélite ô dieux, éprise de la sorte ? MÉROPE. Jusqu'en son sein si tu veux je te porte. SATIRE. Comment cela ? MÉROPE. Par coutume le soir,Lorsque la nuit étend son voile noir,De mille amours et des grâces conduite,Elle se va baigner sans autre suite,Dans le cristal d'une source qui est D'arbres cachée au coeur de la forêt,Proche du Pin, où tu sais qu'à CibèleOn sacrifie en la saison nouvelle, Ne manque donc à point nommé d'aller[Note : Allègre : Dispos, prompt à faire. Esprit, caractère allègre.[L]]Près de la Nymphe allègre te couler. SATIRE. Possible exclus de semblable conquêteTu concevrais jalouse un mal de tête,Qui pour avoir trop osé hasardeux,Me priverait en fin de toutes deux. MÉROPE. Non, derechef je jure le contraire, Que tu me plais t'efforçant de lui plaire . SATIRE. Bien donc, tantôt, puis qu'ainsi tu le veux,Lavé, peigné, de barbe et de cheveux,Sous ta conduite il faudra que j'essayeDe lui guérir cette amoureuse plaie. MÉROPE. Adieu Satyre, et la nuit s'avançantResSouviens toi de me prendre en passant, SATIRE. N'en doute pas, adieu ma chère vie,Adieu mon heur, ah ! je brûle d'envie,Un chaud désir me transporte de moi ; Mais patient ores réserve toiA la moisson d'une beauté pudique,Et à charmer son courage t'applique,Parmi tes fruits lui choisissant un don,[Note : Adon : S'est dit pour Adonis. [L]]Vois de paraître à ses yeux quelque Adon. ACTE II SCÈNE I. Corine, Mélite, Caliste. CORINE. Jamais bouquet ne fut de son mérite,Qu'Amour lui-même arbitre le visite,De tant de fleurs la rare nouveautéEntre amoureux vaut une royauté :Ô beau bouquet, si ta vertu sacrée, Où de mon mieux l'espérance est ancrée,Fait que je vive en cette élection,Trouve parfait de la perfection,Si tu m'obtiens l'amoureuse victoire,Je garderai plus chère ta mémoire, Que je ne fais du jour que je naquis ;Pour monument de ce bien fait exquis,Un tous les ans à la même journéeSe portera sur l'autel d'Hyménée :Or l'heure presse assignée au combat, Et qui ma joie en la sienne rabat,Voici venir Mélite résolue,Comme déjà victorieuse élevé. MÉLITE. Je te croyais plus fine à ce jeu là,Ô quel bouquet de novice voilà ! CORINE. Montre le tien qui se cache de honte. MÉLITE. Mais qui ne peut souffrir qu'on lui affronteUn ennemi de si peu de valeur. CORINE. Il n'en aura que trop à ton malheur. MÉLITE. Non pas pourvu qu'on me rende justice. CORINE. Est-ce de fleurs qu'il manque, ou d'artifice ? MÉLITE. En tous les deux je le juge imparfaitL'ordre et la forme en laquelle il est faitNe m'a que plus en l'espoir confirmée,De vaincre, et voir Corine supprimée. CORINE. [Note : Coupeau : Sommet d'un coteau, d'une montagne. [L]]Que de langage, allons vers le coupeau,Où d'ordinaire il mène son troupeau. MÉLITE. Holà, ne bouge, un qui fort lui ressemble,[Note : Tremble : Peuplier dont les feuilles tremblent au moindre vent. [L]]Là-bas repose à l'ombre de ce tremble. CORINE. Remarque un peu que nous apercevant, Il gagnerait volontiers le devant. MÉLITE. Or sus, courons l'attraper au passage. CORINE. Méchant demeure, où fuirais-tu volage ? SCÈNE II. Caliste, Mélite, Corine. CALISTE. Vous vous pourriez cent fois mettre en courrouxJe ne pensais désormais plus à vous. CORINE. N'en jure point, la vérité notoireTémoigne assez de ta courte mémoire. CALISTE. Car la douleur de l'oiseau m'a transi,Que j'ai perdu naguère en ce lieu ci. MÉLITE. Si dans deux jours je m'offre de te rendre Un Passereau plus privé ? Te l'apprendre ? CALISTE. Un plus privé dans deux jours, hé comment ?Depuis deux mois, de moment en momentToujours après c'est ce que j'ai pu faire. MÉLITE. Cela berger, consiste en peu d'affaire. J'ai le secret de les apprivoiser,[Note : Accoiser : Rendre coi, calme, tranquille. [L]]Veuille sans plus un débat accoiser,Veuille sans plus ta promesse tenueMe couronner de la palme obtenue,Car tu vois trop raisonnable combien En toute sorte il surpasse le sien. CALISTE. L'un et l'autre a si peu de différence,Qu'on ne saurait asseoir de préférence. CORINE. Ce peu qui penche à l'imperfection,Du mien toujours te donne élection. CALISTE. Que voulez-vous que je dise autre chose ?L'égalité me tient la bouche close,Vivons ainsi qu'au précédent amis. MÉLITE. D'en accepter une tu as promis. CALISTE. Bien, j'aimerai celle qui plus légère M'ira quérir un peu d'eau la première,Pâmé de soif, tantôt prise à courirAprès l'oiseau qui me fera mourir. MÉLITE. Ne pense plus à ta perte frivole,Où tu as dit présentement je vole. CORINE. Moi tout de même, or avise au retourDe m'adjuger la primauté d'Amour. CALISTE, seul. Ô le grand coup ? Ô la ruse opportunePour me tirer de leur presse importune !Mal assuré je n'attendais que voir Les coups sur moi de ces folles pleuvoir :Ores prenons de bonne heure la fuitePour éviter leur fâcheuse poursuite. SCÈNE III. Arcas, Mérope. ARCAS. Vous l'avez vu ce prodige mes yeux,Qui dut armer le tonnerre des cieux Vous avez vu la perfide éhontée,À un enfant bouche à bouche affrontée :Ô déloyale ! Ô aveugle en ton choix,Tu as trouvé le mal que tu cherchais,Un apprenti des amoureuses peines, Qui moquera tes espérances vaines,Au lieu qu'en moi du jour au lendemainHymen romprait ce servage inhumain ;Du moins tigresse aurai-je l'allégeanceQue ce rival doit faire la vengeance De ton erreur : mais n'aperçois-je pas,S'acheminer Mérope au petit pas ?Il n'y a point de doute que c'est elle,Qui m'aura vu naguère en cervelle. MÉROPE. Comme Amoureux tu t'entretiens toujours, Seul écarté de fantasques discours. ARCAS. Tu le connais sage d'expérience,Qui sais guérir par ta noire scienceLa plus grand part des mortelles langueurs,[Note : Clotho : une des Parques. [L]]Sous toi Clotho diffère ses rigueurs, [Note : Averne : Poétiquement, les enfers mêmes. [L]]L'averne tremble, et la lampe nocturneCède au pouvoir d'un charme taciturne :Prête moi donc Mérope le secours,Qu'aux affligés tu concède[s] toujours. MÉROPE. N'espère point que ta flamme s'allège, Si tu ne tends à ta rebelle un piège. ARCAS. Quel piège encor ? MÉROPE. [Note : Ballant : Qui pend et oscille. [L]]Ballant de la plier,Eut elle un coeur insensible d'acier. ARCAS. Sinon l'erreur obstiné qui maîtriseCette beauté de qui la fuit éprise, Je ne voudrais désespérer du tout,Que par le temps nous n'en vinssions à bout. MÉROPE. Le connais-tu le rival qu'elle affecte ? ARCAS. Trop, et n'aurais son enfance suspecte,Pourvu que l'âge en un point s'arrêtât, Qui du désir plus outre n'attentat. MÉROPE. Nomme le moi. ARCAS. Caliste. MÉROPE. Prends courage,Tu forceras la rigueur de l'orage,Caliste neuf en l'école d'amour,Simple, honteux, ne la tiendra qu'un jour ; Or je retourne au moyen que te donne[Note : Paphien : originaire de Pahos à Chypre.]Le paphien de fléchir la félonne,Car qui ne sait qu'à force de bien faits,Les plus ingrats favorables sont faits ?Que peu à peu une pluie qui dure, Cave des rocs la substance plus dure,Beaucoup de gloire, et fort peu de dangerPeuvent hardi la nymphe t'obliger. ARCAS. J'exposerai mon honneur et ma vie,Si son service à cela me convie. MÉROPE. Écoute donc, un Satire insolentDe la ravir machine violent,Lorsque le soir elle voudra seulette[Note : Chameuse : on lit "charneure" qui signifie "charnue".][Note : Molette : Terme de chasse. Se dit des tendons des épaules et des cuisses du cerf. Ici emploi métaphorique.]Laver au bain sa charmeuse molette,[Note : Bouquin : Satyre, démon. [L]]Dans la forêt où ce bouquin paillard A sa coutume observé de hasard,Pour mon devoir j'allais trouver Mélite,Et l'avertir que l'embûche elle évite ;Mais maintenant je juge que tu peuxL'occasion prise par les cheveux, Donner secours à ta belle maîtresse,La préservant de si honteuse oppresse,Qui lui fera le courage amollir,Et d'un enfant la mémoire abolir,L'approuves-tu ? Parle, avise, regarde Qu'un de nous deux de l'encombre la garde . ARCAS. Ma voix sans plus se resserre de peur,[Note : Pipeur : Celui qui trompe de quelque manière que ce soit. [L]]Que ce ne soit un mensonge pipeur. MÉROPE. Tu ne m'as onc menteuse reconnue,[Note : Fallace : Action de tromper en quelque mauvaise intention. [L]]Franche toujours, et de fallace nue ; Or te dois-tu ressouvenir où estUne fontaine au coeur de la forêt,Non guère loin de l'arbre de Cybèle,Qui là nos voeux tous les ans renouvelle. ARCAS. Très bien, j'irais à clos yeux de ce pas. MÉROPE. Prends néanmoins un modéré compasÀ te conduire et n'éclore à la hâteRien d'avortif qui l'entreprise gâte. ARCAS. Devers quelle heure est il bon de marcher ? MÉROPE. Lorsque Phoebus commence à se coucher. ARCAS. [Note : Houlette : Bâton que porte le berger, et au bout duquel est une plaque de fer en forme de gouttière, qui sert pour lancer des mottes de terre aux moutons qui s'écartent, et de la sorte les faire revenir. [L]]Je vais tenir ma houlette ferrée,Pour ce duel amoureux préparée. MÉROPE. Tu as affaire au plus lâche vilainQui se vit onc. ARCAS. Aussi je ne le crains,Mais en tous cas la prévoyance est bonne. MÉROPE. Tu as raison, va sans dire à personneCe qui se passe. ARCAS. Adieu Mérope, et croisQue ta faveur ne s'oubliera chez moi. SCÈNE IV. Mélite, Corine. MÉLITE. Tiens vitement Caliste, CORINE. Ô la finesseDe précéder d'une voix menteresse Celle qui t'a, je prends ses yeux témoins,Plus de dix pas précédé pour le moins ! MÉLITE. Ce sont discours faciles au parjure,Qui de jamais ne dire vrai conjure. CORINE. Caliste viens (que sert de te cacher ?) Nos différents et ta soif étancher . MÉLITE. Reçois la mienne et plus franche et plus nette. CORINE. Là ton envie apparaît indiscrète, MÉLITE. Mon beau Caliste, où es-tu mon souci ? CORINE. Allons chercher aux environs d'ici, MÉLITE. Écho, répond seule mise en sa place. CORINE. [Note : À la parfin : loc. adverb. tombée en désuétude et signifiant : à la fin dernière. ]Ta moquerie à la parfin nous lasse. MÉLITE. Folles cent fois de se plus amuserA qui ne sait de la victoire user. CORINE. Tels voeux à part des la première vue Qu'on le tiendra surpris à l'impourvu,Faut garrotter ce Protée inconstant,Si que l'Oracle il profère à l'instant. MÉLITE. Nous ferons mieux, or de poussière pleine,Et de sueur je cours à la fontaine, Où j'ai le soir appris de me laver. CORINE. Moi cependant mon troupeau retrouver. ACTE III SCÈNE I. Satire, Mérope. SATIRE. Heureuse nuit aux amours favorable !Nuit des labeurs le charme secourable,Nuit destinée à ma félicité, Qui du cercueil m'aurais ressuscité,Tu es venue ô mère du silence,Qui jà muet de tous côtés s'élance :Avise donc Satire à te munir,D'une vigueur capable de tenir, D'une vigueur amoureuse qui dure,Et te confirme en la grâce futureDe ce Phoenix de beauté gracieux,Qui te commet à son plus précieux ;Or parvenu à l'huis de ma Sibylle, J'aiguiserai d'une façon subtileMon sifflement afin de l'appeler,À peu de bruit lui parlant sans parler. MÉROPE. J'entends qui c'est, allons tu viens à l'heure,Qui se pourrait appeler la meilleure. SATIRE. Ma douce vie, hé bien, n'ai-je tenuPromesse au terme entre nous convenu ? MÉROPE. Ta diligence admirable mériteCe qu'elle aura d'une chaste Charite ;Or sus de loin qu'on suive au petit pas, Si que de l'oeil tu ne me perdes pas,Et où du doigt je fais signe arrêtée,Cours te jeter sur ta proie apprêtée. SATIRE. Oncques garrot ne partit plus légerQue tu me vois au signal déloger. SCÈNE II. Mélite, Arcas. MÉLITE. L'infinité de ces gauches présages,Ébranlerait les plus fermes courages,M'acheminant, la funéreuse voixD'une chevêche a soupiré trois fois,Après du pied sur l'herbage glissée, Une couleuvre à longs plis élancéeM'a poursuivi avec tant de fureur,Qu'au souvenir je hérisse d'horreur,Trembler aussi la fièvre continueDe chaque chose à présage tenue ? Jamais, jamais, l'innocence feraQue mon dessein se parachèvera. ARCAS. J'entr'ois l'accent de quelque voix humaine,Et le bonheur sans doute me l'amène. MÉLITE. Mon arc tendu auprès de moi je veux De ce ruban me tresser les cheveux. ARCAS. Oui la voilà, qui sans doute murmure,Diane rends ta lampe plus obscure,Qu'à pas larrons près d'elle parvenu,Tant de beautés je puisse voir à nu. SCÈNE III. Satire, Mélite, Arcas, Mérope. SATIRE. Belle Bergère. MÉLITE. Ô Dieux ! SATIRE. N'aie point peur. ARCAS. Comme adoucit son appeau le pipeur ! SATIRE. Je suis. MÉLITE. N'approche, ou[...] SATIRE. Que voudrais-tu dire,Méconnais-tu ton fidèle Satire ? MÉLITE. Qui t'a donné l'audace de venir ? SATIRE. Ton mandement. MÉLITE. Moi ? SATIRE. Souffre un peu tenir. MÉLITE. Retire toi monstre infect de luxure,Si tu ne veux que je te défigure. ARCAS. Crainte de pis allons la secourir. SATIRE. Un baiser pris je consens de mourir. MÉLITE. Je baiserai plutôt la Parque blême, SATIRE. J'appliquerai la rigueur à l'extrême, MÉLITE. À l'aide, au meurtre, on me force, au voleur. SATIRE. Me résister t'apporte du malheur. ARCAS. Demeure infâme, arrête, ou je te tue, MÉROPE. Arcas aux mains sa parole effectue. SATIRE. Au moins entends mes raisons, ARCAS. Quitte la. SATIRE. Bien je le veux. ARCAS. Oui forcé. SATIRE. La voilà. ARCAS. Tu laisseras tes cornes sur la place. SATIRE. Écoute un peu. ARCAS. Mon oreille en est lasse. SATIRE. Hélas ! Merci, je me rends, que veux-tu ? ARCAS. Qu'il te souvienne avoir été battu, MÉLITE. Tiens le Pasteur que ma part je lui donne. MÉROPE. J'entends des coups l'orage qui résonneDessus le dos de mon bel amoureux, Quelle risée au sortir d'avec euxJe me prépare. SATIRE. Au meurtre, on m'assassine,Rompu de bras, de tête, de poitrine,Secours ô Pan, secours, je n'en puis plus. MÉLITE. une autre fois ne t'empiège à ta glue. ARCAS. Laissons-le aller. SATIRE. Hé je vous en supplie. MÉLITE. Non, non, premier ma vengeance accomplie. ARCAS. Va sauve toi, ne nous promets-tu pas ? SATIRE. Oui, retrouvé donnez moi le trépas. MÉLITE. Ah ! Si la force égalait mon courage, Tu vomirais l'âme pour cet outrage. SATIRE, échappé. [Note : Rufien : Homme débauché, qui vit avec des femmes de mauvaise vie, ou qui en procure aux libertins. [L]]Louve, rufien, quelque jour, quelque jourOn vous réserve à beau jeu beau retour. SCÈNE IV. Arcas, Mélite. ARCAS. Je rends Mélite une grâce commune,Tant à l'Amour qu'à ma bonne fortune, D'avoir sauvé du naufrage prochainTa chasteté, qui résistait en vain,Telle à peu près que la barque qui flotteÀ la merci des vagues sans pilote,Dessus le point de s'abîmer au fond. MÉLITE. Oui, mais Berger tel bienfait se morfond,Perde son lustre et l'on n'a plus de grâce,Quand son auteur la mémoire en repasse,Il ne doit pas même s'en souvenir,Où le mérite est nul à l'avenir. ARCAS. Qui le dirait par forme de reproche ?Qui n'aurait pas à miner une roche,De cruauté, d'orgueil et de mépris ?Qui ne saurait qu'un ingrat a le prisDe mes labeurs, de mes fidèles peines, Qui ne saurait qu'au supplice tu mènesSon innocence ? Ah ! Ces points exceptezJ'aurai trop tôt mes services vantés,Trop tôt béni l'heure si fortunéeQue je sauvé ta pudeur butinée. MÉLITE. Entretien-toi d'espérance toujours,Et à son temps réserve mon secours,Tandis je vais divulguer la victoireQui te promet une immortelle gloire. ARCAS. Sans m'élargir la faveur d'un baiser, Soit, mes yeux ont eu de quoi s'apaiser,De quoi repaître une ardeur curieuse. MÉLITE. Qu'avance là ta langue injurieuse ? ARCAS. La vérité. MÉLITE. Quelle ? ARCAS. N'importe pas. MÉLITE. Dis franchement. ARCAS. J'admirais ce repas Pris de la vue, ah ! Tu veux que d'envieÀ ce reçoit je soupire la vie. MÉLITE. Qu'aurais-tu vu ? ARCAS. Deux montagnes de laitQu'un beau bouton décore vermeillet. MÉLITE. Ô le menteur ! De ma tresse épanchée, J'étais dans l'eau plus qu'à demi cachée,Adieu, adieu. ARCAS. Je te reconduirai,Crainte de pis. MÉLITE. Moi donc j'obéirai. SCÈNE V. Satire, Mérope. SATIRE. Meurtri de coups, à peine hélas ! À peineJe puis marcher et ravoir mon haleine, Encore plus affligé de l'affrontQui me demeure imprimé sur le front :Ô fausse vieille ! Ô mille fois traîtresse !Tu m'as vraiment bien pourvu de maîtresse,Tu m'as joué d'un tour de ton métier, Mais à mon rang je te veux châtier,Si sur le champ de l'attentat purgée,D'un tel soupçon je n'ai l'âme allégée,Or ne pouvant la rejoindre depuis,Je l'attendrai sur le seuil de son huis, J'entr'ois marcher, ce l'est qui s'achemine,Nous jugerons du courage à la mine. MÉROPE. Tu es donc là Satire, hé bien, commentVa ton Amour à ce commencement ? SATIRE. Très mal. MÉROPE. Pourquoi très mal ? SATIRE. [Note : Gausserie : Terme populaire. Moquerie, raillerie. [L]]Ta gausserie Pourrait changer mon amour en furie. MÉROPE. Que te faut-il ? est-ce le grand merciDe t'avoir fait d'elle jouir ainsi ? SATIRE. Je ne veux plus de telle jouissance, MÉROPE. On te l'avait livrée en ta puissance, De faire plus le moyen que veux tu ? SATIRE. Onc pour un coup, je ne fus tant battu. MÉROPE. Ces petits coups qu'une fille desserreNe sont que fleurs en l'amoureuse guerre. SATIRE. Certain pasteur survenu de renfort, Las de frapper m'a rendu comme mort. MÉROPE. Malheur pourtant inopiné qui montre.Que tu n'étais que bien sans la rencontre. SATIRE. Point, je renonce à semblable amitié,Tâte mauvaise, et juge par pitié, S'ils m'ont battu d'une cruelle sorte. MÉROPE. Dedans le coeur tes blessures je porte,Mais tu voudrais induire à te prier. SATIRE. Tu n'oserais demain me défier,Donne sans plus avant que je te quitte, Pour me guérir quelque drogue d'élite . MÉROPE. Entre dedans je ferai mon pouvoir,Joint qu'à loisir je désire savoirDe point en point le progrès de l'histoire,Vu l'accident presque impossible à croire. SATIRE. Hélas ! Trop vraie à mon plus grand regret,Tu le sauras, mais tiens le cas secret. ACTE IV SCÈNE I. Corine, Mélite. CORINE. Pauvre Mélite, ah ! Que je suis joyeuseDe te pouvoir informer soucieuse,Sur ce que bruit la commune rumeur, Que tu courus fortune de l'honneur,Que le secours d'Arcas ton plus fidèleT'a conservé ce beau nom de pucelle,Acte de soi si brave et généreux,Qu'il doit atteindre au Ciel des Amoureux Qu'il ne se peut assez louer et dire,Plaise toi donc au vrai me le déduire. MÉLITE. Tu te souviens lors de notre départ,Comme chacune eut pris quartier à part,Que de sueur et de poussière pleine, Je résolus d'aller à la fontaine,Où mille fois, et mille en sûretéJ'osai fier seule ma chasteté ;Là dans le bain à peine je me plonge,Et pour laver le corps ces bras j'allonge, Qu'un grand Satire élancé plus soudainQue le lion ne court dessus un daim,Vient l'oeil flambant d'une lubrique rage,Par la prière essayer mon courage. CORINE. D'effroi quasi je pâme t'écoutant, Ainsi que mien le cas représentant. MÉLITE. J'eus bien ma part d'une frayeur extrême,Et néanmoins retournée en moi-même,À résister ma dextre s'apprêtait,Empoignant l'arc d'arme qui l'arrêtait, Mais ce bouquin me la prévint saisie,De mes refus croissant sa frénésie,Alors qu'à coup ce Persée arrivé,Que mon amour longtemps a captivé,Surprend le montre, et en telle surprise, Bon gré mal gré le contraint lâcher prise,Si qu'il me donne à même temps loisirDe châtier le rustre à mon plaisir. CORINE. [Note : Guerdon : Terme vieilli. Récompense. [L]]Mais quel guerdon rémunéra la peineDe ce vainqueur que tu fuis inhumaine ? MÉLITE. L'offre des biens que je dois posséderSi les parents viennent à décéder. CORINE. Tu l'offensais, car ce bien fait si rareNe compatit avec un prix avare,Et qui m'aurait conservé cette fleur, La cueillerait bien due à sa valeur. MÉLITE. Je tiens l'avis d'un autre tolérable,De toi rien moins seule alors préférable. CORINE. Bon gré mal gré tu viendras toujours là. MÉLITE. Allons presser l'Oracle sur cela, Allons savoir la volonté dernière,De qui notre âme a chez soi prisonnière. CORINE. Prends d'un côté, moi de l'autre, de peurQu'il nous échappe encore ce pipeur. MÉLITE. Bien je ferai par le pré mon enceinte. CORINE. Moi par ce bois image de ma crainte. SCÈNE II. Caliste, Corine, Mélite. CALISTE. Enseignez moi forêts quelque rocher,Creux et secret où me pouvoir cacher,Quelque caverne au soleil inconnue,Telle qu'où fait la Déesse cornue, Son beau Pasteur un siècle sommeiller,Encore là faudrait s'émerveiller,Si je n'avais ma retraite peu sûre :Dieux ! En voici quelqu'une je m'assure,Et comment donc, je vois Corine, et faut Se préparer à un nouvel assaut,L'extrémité d'inventions fécondeM'en a fourni la meilleure du monde,Pour l'assurer de l'espoir mal conçu,Et décevoir qui croit m'avoir déçu, SCÈNE III. Corine, Caliste, Mélite. CORINE. Enfin trompeur, tu nous l'as donné belleAvec ta soif si pressement cruelle,Pour te vouloir au besoin secourir,[Note : Cuider : Croire, penser. Terme vieilli et tombé en désuétude. [L]]Et l'une et l'autre alors cuida mourir,Lasses (Dieu sait) sueuses, hors d'haleine : Une autre fois épargne notre peine,Quitte un chemin d'orgueil que tu poursuis,À nous tramer ces Amoureux ennuis. CALISTE. Après beaucoup d'attente, que jà l'ombreCroissant par tout amenait la nuit sombre, Contraint je fus mon troupeau remmener,Et vous devez à l'heure pardonner. MÉLITE. Demain, demain je croirai ta défaite,N'en parlons plus, c'est une chose faite,On te pardonne à la charge pourtant De se résoudre à cett' heure constant. CALISTE. [Note : Trépied delphique : meuble religieux associé au culte d'Apollon et l'oracle de Delphes.]Tenez-le ainsi, que du trépied Delphique. CORINE. Garde toi bien d'une sentence inique. CALISTE. Celle qui plus se tiendra de parler,À mon Amour, que sert de le celer ? MÉLITE. Qui jamais vit pareille félonie ?Qui jamais vit aucune tyrannie,Nous usurper ce naturel bien fait ?Repense au mal premier que l'avoir fait. CALISTE. Le voulez-vous, ou non, dites Bergères, Que je m'en aille ? CORINE. À ces preuves légères,Qu'elle refuse accepter, ne dois-tuMe couronner du myrte débattu ?Qui vais passer au milieu de la flamme,Si tu le veux chère âme de mon âme. MÉLITE. Elle en sera premier lasse que moi,Sus, il suffit, mais borne nous ta loi. CALISTE. Qu'appelez vous borner ? CORINE. S'entend l'espaceDu temps préfix, que muettes on passe. CALISTE. Tant que j'impose à ce silence fin. MÉLITE. Fais donc veiller nos actions afinQue la première infractaire trouvéeSoit de l'espoir de ta grâce privée. CALISTE. N'en doutez point, adieu Nymphes. CORINE. AdieuPuisque la voix chez nous n'a plus de lieu. SCÈNE III. Arcas, Titire, Moelibée. ARCAS. Chétif Arcas ta prudence sommeille,Tu entretiens ta torture pareilleAu criminel de l'Érèbe dolent,Toujours la roue enflammée ébranlant,Tu es ainsi, tandis que ta poursuite Pense adoucir les rigueurs de Mélite,Veut à pitié l'impiteuse émouvoir,Il faut d'ailleurs t'obtenir ce pouvoir,Il faut dessous l'autorité d'un pèreAuquel selon Nature elle obtempère, Humiliée en tirer la raison :Ah ! Le voici sortir de sa maisonQui ne saurait refuser ma demande,Si l'équité plus forte lui commande,Si sa vieillesse affecte le repos, Que je te trouve ô Tityre à propos ! TITYRE. Brave pasteur des Arcades la gloire,[Note : Los : Vieux mot qui signifie louange. [L]]Digne d'un los d'éternelle mémoire,Dis librement ce que pour toi je puis. ARCAS. Tu peux en un guérir tous mes ennuis, Moi pris de gendre appui de ta famille,Car sans mentir j'idolâtre ta fille. TITYRE. Tu me ravis d'aise en ce tien désir,Qui ne saurai de parti lui choisirPlus désirable, et à son avantage, N'eusses-tu pris de fortune en partageQue ta vertu dont l'effet généreuxLa retira d'un pas si dangereux. ARCAS. Humble à genoux de coeur je te rends grâce,Mais las, hélas ! Une frayeur me glace. TITYRE. Quelle frayeur ? Te doutes-tu de moi,Comme inconstant qui vacille en sa foi ? ARCAS. Je crains qu'elle ait autre part sa pensée. TITYRE. Toute âme ainsi de Cupidon blessée,Se fantastique une jalouse peur, Que je te vais dissiper en vapeur :Mélite ho ! Mélite viens te dis-je :Sais-tu que que c'est ? Ce berger nous obligeDe te venir d'épouse demander,Chose que j'ai voulu trop accorder Ainsi que juste, honorable et utile,Avise d'être à mon vouloir docile,Or sus de bouche, et de coeur veux-tu pasVivre avec lui jointe jusqu'au trépas ?Quel accident la parole t'arrête, Que tu réponds des mains et de la tête ?Ô Cieux ! D'où vient ce désastre soudain,Elle s'efforce à nous parler en vain. ARCAS. Ou c'est un charme, ou (cruelle malice)Du mariage elle fuirait la lice. TITYRE. Crois que plutôt la forte impressionDe ce péril cause l'affliction,Remis aux yeux de sa vague pensée,Pour voir présente une chose passée,Mais qui là-bas se lamente si fort ? ARCAS. C'est Moelibée, MOELIBÉE. Ô secourable mort !Ne fais languir un déplorable père,Qui plus de joie en ce monde n'espère,Sa race unique ores quant à la voix,Pareille au tronc immobile d'un bois. TITYRE. Sur quel sujet lamente Moelibée ? MOELIBÉE. Sur la parole à celle dérobée,Qui fut l'espoir de ses caduques ans. TITYRE. Donc ma douleur commune tu ressens,Qui désastreux même perte regrette, Contagieuse à ma fille muette; ARCAS. Un sort malin produit là ses effets,Sort qui les sens nous peut rendre imparfaits. MOELIBÉE. J'allais trouver Mérope la Devine,Pour l'informer de quelque médecine. TITYRE. Tous d'un accord allons la requérir,Et le motif du désastre enquérir. SCÈNE IV. Mérope, Satire. MÉROPE. Démons reclus dans la demeure pâle,[Note : Onde stygiale : le fleuveSTyx des Enfers.]Par les replis de l'onde stygiale,Par le pouvoir du Prince des Enfers, Par ces pavots que je lui brûle offerts,Venez quittant les gouffres de l'Averne,Vous tenir prêts ici dedans mon cerne,Prêts de punir un bouc luxurieuxQui le futur me représente aux yeux, Ah, le voici qu'une brutale rage[Note : Épointer : Casser la pointe, émousser. [L]][Note : Époindre : Terme vieilli. Faire sentir un aiguillon, un désir. [L]]À son malheur époint dans le courage : SATIRE. Dispos, gaillard, plus propre au jeu d'aimerQu'oncques, je viens ta promesse sommer,Après l'épine il faut avoir la rose, Tu ne dis mot, pensive à autre chose. MÉROPE. De vrai je pense à ta brutalité,À ta folie, à ta stupidité,Qui recevront des coups pour leur salaire,Ne désistant de cet honteux affaire. SATIRE. Te moques-tu ? MÉROPE. Satyre ton plus sûrEst d'esquiver mon courroux punisseur. SATIRE. J'espère avec un long baiser humideMe l'adoucir dédaigneuse homicide . MÉROPE. Or sus à coup favorables esprits Apprenez lui que vaut s'être mépris . SATIRE. Au meurtre, au meurtre, au secours, on me tue. MÉROPE. Cela va bien, mon vouloir s'effectue. SATIRE. Pardon Mérope, et je renonce à tout. MÉROPE. Non, pour si peu tel crime ne s'absout, Retire toi chère troupe avernale,Va retrouver ta demeure fatale,Et que sa forme en un arbre échangeant,J'aille le fiel de sa haine changeant,Vif à souffrir des tortures extrêmes : Ores convient retournée à moi-même,Expédier ces pasteurs affligésSur un erreur qui les tient assiégés,Qui les contraint recourir à l'asileDe ma science aux innocents utile. SCÈNE V. Moelibée, Tityre, Arcas, Mérope. MOELIBÉE. Comme avertie on dirait qu'elle attend,L'oeil dessus nous pitoyable jetant,Abordons là d'une humble révérence ;Sybille en qui pose notre espérance,Un incident nous amène vers toi Pères chétifs. MÉROPE. Amis attendez-moi,De la douleur qui vous presse inspirée,Je vais chercher sa cure désirée,Je vais l'avis du destin consulterEt ce qui doit de tel cas résulter, Tandis portez dans le Ciel vos prières,[Note : Méchef : Terme vieilli. Fâcheuse aventure. [L]]Contre un méchef de vertus singulières. TITYRE. Dieu des Bergers Pan qui prends le souciDe leurs troupeaux, et d'eux-mêmes aussi,[Note : Pomone : Terme du polythéisme latin. La déesse des fruits [L]][Note : vers 835, On lit Pales, nous interprétons par Pallas.]Grande Pallas, toi fruitière Pomone Qu'à nos méfaits votre bonté pardonne,Ne veuillez pas bénignes déités Rétribuer les tourments mérités,Ne veuillez pas répéter notre offenseSur des enfants, ains dessus l'innocence : Plutôt hélas ! Que plutôt l'un de nousTombe victime au céleste courroux. MOELIBÉE. Je tremble au coeur d'entendre ce murmureQui de Pluton le noir peuple conjure,Qui de Mérope irrite la fureur, Dieux ! La voici, mon chef dresse d'horreur,Ô quels regards son oeil flambants nous dardePour enfanter du démon qu'elle garde ! MÉROPE. Pasteurs courage, après bien peu de tempsCe triste hiver vous éclot un printemps, Leur mal parvient d'un charme de silence,Mais volontaire et hors de violence,Es mots suivants l'Oracle vous diraL'auteur, les cieux et qui les guérira. ORACLE. Du plus beau des bergers que sache l'Arcadie, Naguère fut jeté se sort malicieux,Arrêtez moi sa fuite, et telle maladiePrendra fin par celui qui maîtrise les Cieux.Voilà quelle est la volonté divine,Qu'à l'accomplir chacun donc s'achemine. MOELIBÉE. Hélas ! Supplée à notre infirmité,Qui ne pourrait (double calamité)Jamais trouver, veufs de ton assistance,Le sens obscur de pareille sentence. MÉROPE. Allons suivez, que la commune voix Juge à présent du plus beau de nos bois,Allons, d'indice en indice la choseNous deviendra manifeste déclose,Et du surplus qui doit à ce besoinS'exécuter, j'embrasserai le soin. ACTE V SCÈNE I. Vénus, Cupidon. VÉNUS. Mauvais garçon, volage, incorrigible,Et aux douleurs de ta mère insensible,Quelle malice inhumaine te meutDe tourmenter un peuple qui ne veut,Parmi ces bois où l'innocence habite, Que t'honorer pardessus ton mérite ?Que t'obéir tributaire à tes lois,Si ta puissance éprouver tu voulais,[Note : Sagette : Termes vieillis. Flèche. [L]]Dresse ton vol, aiguise tes sagettes[Note : Gète : Nom d'un peuple de la mer noire donné par les grecs.]Pour subjuguer les Scythes ou les Gètes, Qui suivent Mars, rebelles à l'Amour,Victorieux choisi là ton séjourSans outrager (cruauté tyrannique)Nos bons sujets de ce monde rustique, []Je te défends de les plus molester, Où ne te pense à moi représenter . CUPIDON. Voilà que c'est, l'impression mauvaiseNe me permet rien faire qui vous plaise,Vous condamnez à faute de savoir,L'équité même, ainsi que l'allez voir : Un arrogant porté de vaine gloireOse en ces bois disputer ma victoire,Fuit deux beautés réduites aux abois,Et sur lui presque épuisant mon Carquois,Reste qu'il s'aille ériger un trophée De ma puissance en ces lieux étouffée :Moi donc atteint d'une juste pitié,Pourrais-je moins l'orgueilleux châtié,Que dissiper la discorde naissanteEn exauçant une troupe innocente, Afin qu'ici votre Empire et le mienFerme établis ne redoutent plus rien. VÉNUS. Tu as raison, pourvu que tu ne mentesQue le discord chez eux tu ne fomentes,Mais quand as-tu résolu de punir Ce téméraire et au Ciel revenir ? CUPIDON. L'oeuvre de peu s'accomplit sans demeure,Permettez-vous le plaisir d'un quart d'heure,À tel spectacle autant délicieux,Et voire plus qu'aucun dedans les Cieux. VÉNUS. Mon indulgence accorde ta demande,À ce qu'après où je veux on se rende. CUPIDON. Après je suis entièrement à vous,Qui n'aurez plus de sujet de courroux :Chacun son arc encoche d'une flèche, À qui mieux mieux, que chacun fasse brècheDe dans son coeur de rocher aperçu,Du même espoir que Narcisse déçu. SCÈNE II. Caliste, Cupidon, Vénus. CALISTE. Dieux le péril qu'incroyable j'évite,Un monde armé fondait à ma poursuite Dans le logis paternel, n'échappantQue cette voix, empoignez le méchantL'empoisonneur, le Sorcier, l'infidèle,Qui sous un front modeste de pucelleNe laisse pas d'user pernicieux D'un sortilège abominable aux Cieux ;Lors élancé du haut d'une fenêtre,Je me recouds à la Parque peut être,De retourner point de nouvelle, il fautPrendre un asile, où se soit ne m'en chaut, Mais où choisir de retraite assurée,Je ne saurai l'âme trop égarée,Suivons où veut le hasard nous mener,[Note : Scadron : escadron.]Las ! Quel scadron me vient environner,D'enfants ailés ? Chacun l'arc pour son arme, Franc de péril je retombe en un charme,Hélas ! Merci, prenez de moi pitié. CUPIDON. Tu l'obtiendras ton crime châtié. CALISTE. Qu'ai-je commis ? CUPIDON. Qui te cause la fuite ? CALISTE. La juste peur d'une injuste poursuite. CUPIDON. Frappons toujours tant qu'il ait confessé. CALISTE. Ô Cieux ! De coups invisibles presséLe coeur me fend, et ne sais quelle flammeCoule parmi jusqu'au profond de l'âme,Pardonnez-moi, quiconque soyez vous, Sans me connaître acharnés de courroux. VÉNUS. L'âge mon fils mérite qu'on modèreCe châtiment, sa coulpe plus légère . CUPIDON. Pourquoi souvent ne m'excusez vous donc ?Plus faible d'ans vous ne le fîtes onc. VÉNUS. Faible de corps tu es fort de malice,Que trop de fois je tolère complice,Or ne fais plus état de me fléchir,Si tu ne veux de peine l'affranchir. CUPIDON. Cruel, ingrat, à genoux remercie La Déité qui de toi se soucie,Voue une offrande à la mère d'Amour,Car tu lui dois la lumière du jour :L'âme au surplus d'un repentir outrée,En réparant l'injure perpétrée, Tu promettras la guérison du sortDes deux beautés qui penchent à la mort,L'une d'épouse à cette heure choisie ;Parle, as-tu pas changé de fantaisie ? CALISTE. Hélas ! Oui si Corine jamais Me recevait en grâce désormais,Je lui serais autant ou plus fidèle,Que le passé dédaigneux et rebelle,Mais qui vous a divulgué l'accident ?Il faut qu'alliez le mortel excédant. CUPIDON. Simple tu vois la Déesse qui donneAux vrais Amants une heureuse Couronne,Tu vois son fils qu'elle apaise irrité,Pour t'honorer d'un bien non mérité. CALISTE. Donc à ce coup voici la prophétie, Que m'annonçait Corine, réussie,Reste un scrupule en mon âme douteux,[Note : Impiteux : antonyme de piteux ; Qui éprouve de la pitié ; miséricordieux. [L]]Que nos bergers m'accablent impiteux. CUPIDON. Ne le crains pas, je t'ai pris en ma garde,Et votre paix commune me regarde, Allons suis moi, allons leur au devant,Un tel ouVrage imparfait achevant. SCÈNE III. Mérope, Mopse, Moelibee, Tityre. MÉROPE. Ruse tournoie et déguise faussaire,Tu répondras de ta race corsaire,Tu pâtiras de son impiété, Qui sans toi su jamais n'aurait été,Le fils ne suit que l'exemple du père,Partant sortir de nos liens n'espère,Que lui rendu, joint que tout receleur,Au double encourt la peine du voleur. MOPSE. Si je puis dire en quelle part du mondeLe misérable à l'heure vagabonde,Que sous mes pieds l'Érèbe s'entrouvrant,Aille mon crime et ma tête couvrant,Hélas ! Chétif plut au vouloir Céleste, Toi hors des dards de la Parque funeste,Conduit en lieu d'assurance bien loin,[Note : Pleiger : Cautionner, promettre par caution. [L]]Que ce mien chef te pleigeât au besoin. MOELIBÉE. À son défaut il y va de ta vie,L'une pour l'autre en échange ravie, Où la rançon de ta prochaine mortGît à guérir le venin d'un tel sort. MOPSE. Sains de renom, et purs de conscience,Ni lui ni moi n'eûmes onc la science,Qui périlleuse à tous les animaux, Tantôt envoie, ores chasse les maux,Un seul secret pratiquer je désire,Qu'utile à tous nul ne me puisse nuire. TITYRE. La vérité contraire te dément, MOELIBÉE. Un faux soupçon l'opprime injustement. MÉROPE. Silence amis, faites trêve aux querelles,Une colombe a du bruit de ses ailesDonné l'augure et calmant à la fois,Marque le lieu, le saint lieu dans les bois,Où je prévois l'assistance divine, Sus qu'à genoux désormais on chemine,[Note : Alme : Poét., vx. Nourricier, auguste. [CNRTL]]L'alme Vénus et son fils découverts.À votre mieux tendent les bras ouverts. SCÈNE DERNIÈRE. Mérope, Vénus, Cupidon, Caliste, Corine, Mélite, Arcas, Tityre, Mopse, Moelibée, Satire. MÉROPE. Double ornement de la Troupe immortelle,Qui de Nature embrasse la tutelle, Faisant durer la race des humains,Nous te joignons nos suppliantes mainsPour apaiser une guerre amoureuseQue tu peux faire en un moment heureuse. VÉNUS. Prononce toi mon fils ce jugement, Qui de leurs maux porte l'allègement . CUPIDON. Caliste joint à sa belle Corine,En est la fin comme il fut l'origine :Arcas Mélite aura pour sa moitié,Rare Phoenix d'une ferme amitié, De ce trésor possesseur légitime,Que sa valeur conserva magnanime :Sus donnez vous réciproques la foi,Que veut d'Hymen l'inviolable loi. CALISTE. Chère Corine, hélas ! Je te demande L'oubli premier de ma coulpe trop grande,Ne t'en souviens Bergère, et je prometsEn récompense être tien désormais. CORINE. Ô agréable ! ô céleste parole !Par ta vertu tout mon malheur s'envole, Pour t'obtenir je n'estimerai pasAvoir assez enduré d'un trépas,Caliste mien ? Ô Amour ! Je rends grâceÀ ta bonté, qui tout' autre surpasse. MÉLITE. La larme aux yeux, le repentir au coeur, Je te supplie ne garder de rancoeurÀ ta Mélite, Arcas ma douce vie,Ne soyons plus qu'une âme, et qu'une envie,Et réparons de plaisirs amoureuxLe temps perdu qui nous fit langoureux. ARCAS. Ô quel miracle aux neveux incroyable !Mélite mienne ores d'impitoyable,Vous l'avez fait puissantes Déités,Et le faisant vous me ressuscitez,Si comblé d'heur, si transporté de joie, Que de l'excès, peu s'en faut, je larmoie. CUPIDON. Reste assoupir chez vous autres parents,Ce qui pourrait nourrir les différents,S'entre-promettre une amitié qui dureÉgalement jusqu'à la sépulture. TITYRE. Moi je le veux, Mopse pardonne nousL'effort commis d'un imprudent courroux. MOPSE. Qui se fût pu garder sur l'apparenceDe même faute en pareille occurrence ?Nul des mortels, vu que le bien présent, D'abolir tout est plus que suffisant. MOELIBÉE. J'accepterai ma part de cette grâce,Comme coupable avec lui je l'embrasse, CUPIDON. Encor faut-il vous sceller ce bienfait,De ne sais quoi de passe-temps parfait, L'arbre changé que voyez, en Satire. SATIRE. Qui hors de terre immobile me tire ?Qui m'a rendu ma figure et ma voix ?Quels nouveaux Dieux habitent dans nos bois ? CUPIDON. Contente toi de ta forme reprise, Sans plus donner à tes vices de priseSur tes désirs justement châtiés,À l'avenir de la raison liés. SATIRE. À ce bandeau je n'en fais plus de doute,C'est le vainqueur que l'Olympe redoute ; Ô Paphien, je proteste à genouxNe provoquer jamais plus ton courroux,Épris de vieille, ou de jeune qui vive,Tant j'ai souffert pour ma fureur lascive. VÉNUS. Allez Bergères à bon heure cueillir Nos fruits plus doux, qui ne peuvent vieillir,Allez germer une suite secondeDe beaux enfants qui repeuplent le monde,Allez jouir d'un assuré repos,Et d'un courage allègrement dispos, En notre honneur, sur vos flûtes rustiques,Jusques au Ciel pousser mille cantiques,Nous vous serons favorables toujours,D'heur accomplis en vos saintes Amours. MÉROPE. Nous le jurons vénérable Déesse ; Sus que chacun dépouillé de tristesseVienne à l'envi célébrer ce beau jour,Que tous nos bois ne parlent que d'Amour,De ris, de jeux, de caresses mignardesQue de baisers, et de danses gaillardes, Après avoir dans leurs sacrés autelsRemercié les puissants Immortels. ==================================================