MARIANNE

OU LES DANGERS DE L'INEXPÉRIENCE

DRAME EN UN ACTE.

SIXIÈME PROVERBE.

M. DCC. LXXXV.

Par MONSIEUR G***.

À LIÈGE, Chez F.J. DESOER, Imprimeur-Libraire, sur le Pontd'Isle, à la Croix d'Or.


Texte établi par Paul FIEVRE février 2018

Publié par Paul FIEVRE mai 2018

© Théâtre classique - Version du texte du 28/02/2024 à 23:49:34.


PERSONNAGES

LE MARQUIS.

LA MARQUISE.

MARIANNE, jeune paysanne de seize à dix-huit ans, filleule de la Marquise.

MADEMOISELLE LA VARENNE, femme de confiance de la Marquise.

MADEMOISELLE DUBOIS, femme de chambre de la Marquise.

La scène est Paris, dans la maison du Marquis.

Le texte est issu de "Nouveaux proverbes dramatiques ou recueil de comédies de société pour servir de suite aux Théâtres de Société et d'Éducation" par Monsieur G[arnier], 1785. pp. 117-143.


MARIANNE

Le théâtre représente une salle basse de la maison du Marquis.

SCÈNE PREMIÈRE.
Mademoiselle Dubois, Marianne.

Mademoiselle Dubois entre précédée de Marianne, qui est habillée en paysanne, quoique très proprement.

MADEMOISELLE DUBOIS.

Entrez, Mademoiselle Marianne, asseyez-vous là un instant ; madame va descendre.

MARIANNE, s'ajfcyant, d'un air timide.

Bien obligée, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DUBOIS, se plaçant à côté d'elle.

Eh bien ! Comment vous trouvez-vous ici ?

MARIANNE.

Fort bien, Mademoiselle, grâces aux bontés de ma marraine.

MADEMOISELLE DUBOIS.

Je parie que vous ne demanderiez pas mieux que de quitter tout à fait le village, pour demeurer avec nous.

MARIANNE, souriant.

À vous dire le vrai, je n'en serais pas fâchée.

MADEMOIFELLE DUBOIS.

Je m'en fuis doutée. Eh bien, réjouissez-vous, Mademoiselle, je crois que vous vous restez.

MARIANNE, avec joie.

Quoi ! Vraiment ?

MADEMOISELLE DUBOIS.

Oui ; j'ai tout lieu de croire que je ne me trompe point dans mes conjectures.

MARIANNE.

Ah, que je suis contente !

D'un air caressant.

Vous m'aimerez toujours bien ?

MADEMOISELLE DUBOIS, affectueusement.

Aimable enfant ! Qui pourrait s'en défendre.

MARIANNE, avec la plus grande joie.

De mon côté, vous pouvez être sûre... Je suis d'une joie !

MADEMOISELLE DUBOIS.

À part.

Quels transports !

Haut.

Mademoiselle, le séjour de la ville a ses agréments, mais il a aussi ses dangers. Vous êtes jeune, belle, sans expérience....

MARIANNE, avec vivacité.

Vous avez raison ; mais, ma marraine m'aime bien ; Monsieur le Marquis m'a dit aussi qu'il voulait être de mes amis ; et puis vous, et Mademoiselle La Varenne...

MADEMOISELLE DUBOIS.

Vous méritez qu'on s'attache à vous, et je vais vous parler en amie. Madame La Marquise a le coeur excellent ; elle vous aime sincèrement ; ce n'est pas elle que vous devez craindre ; mais prenez garde à Monsieur le Marquis ; La Varenne est...

SCÈNE II.
Mademoiselle La Varenne, Mademoiselle Dubois, Marianne.

MADEMOISELLE LA VARENNE, sèchement, à Mademoiselle Dubois.

Passez chez Madame Mademoiselle Dubois, elle vous demande.

Mademoiselle Dubois sort sans rien dire.

SCÈNE III.
MADEMOISELLE LA VARENNE, Marianne.

MADEMOISELLE LA VARENNE, d'un ton vif et gai.

Eh, bonjour, mon petit Ange ; que je vous annonce une charmante nouvelle ; vous restez.

MARIANNE.

Cela me fait bien plaisir, Mademoiselle.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Comment ! Mais, c'est que j'en suis en chantée, moi.

MARIANNE, faisant la révérence.

Je vous remercie, Mademoiselle.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Bon ! Voilà les façons revenues. Est-ce que je ne suis pas votre bonne amie ?

MARIANNE.

Vous avez bien de la bonté.

MADEMOISELLE LA VARENNE, comme impatiente.

Ce n'est pas comme cela qu'il saut répondre ; il faut m'appeler votre bonne amie, me sauter au cou et m'embrasser comme vous m'aimez.

MARIANNE, courant l'embrasser.

Oh ! Pour cela , de tout mon coeur.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Allons , mettez-vous à votre aise avec moi, ma chère petite.

MARIANNE, lui baisant la main.

Vous êtes ma bien bonne amie.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Qu'elle est charmante !

MARIANNE, continuant de la caresser.

Je suis bien aise de demeurer ici avec vous.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Qu'elle est aimable ! Oh ça, je veux que vous m'aimiez uniquement, que vous me donniez toute votre confiance, que vous me disiez tous vos petits secrets ; de mon côté, je vous dirai les miens, et nous serons les deux meilleures amies qu'on ait jamais vues.

MARIANNE.

Volontiers , ma bonne amie.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Mais c'est que je veux qu'il n'y ait que moi, que vous aimiez ainsi ; excepté Monsieur le Marquis pourtant, qui a des droits sur votre amitié, qui vous veut du bien.

MARIANNE.

Et ma Marraine.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Oui, c'est tout simple. Mais c'est la Dubois, dont je ne veux point dans notre petite société.

MARIANNE.

Et pourquoi, ma bonne amie ; elle est assez bonne personne, et elle m'aime bien aussi.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Oui, vous avez raison ; mais elle est sauvage, dure, chagrine, cette fille-là ; et cela ne me va pas à moi, j'aime la joie, la gaieté.

MARIANNE.

Comme vous voudrez.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Savez-vous bien que vous êtes charmante, malgré vos habits de paysanne ; quand vous serez vêtue en demoiselle, vous enlèverez tous les coeurs.

MARIANNE, honteuse.

Oh ! Ma bonne amie, vous vous moquez de moi.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Allez, petite friponne ; vous ne connaissez pas encore le prix d'une figure comme la vôtre. Je veux présider moi-même à votre toilette ; j'ai un petit coffre à vous montrer qui vous sera bien plaisir.

SCÈNE IV.
Le Marquis, Mademoiselle La Varenne, Marianne.

LE MARQUIS, en passant, d'un air mystérieux, à Mademoiselle la Varenne.

Eh bien, la Varenne ?

MADEMOISELLE LA VARENNE, bas au Marquis.

Tout va le mieux du monde.

LE MARQUIS, bas à Mademoiselle la Varenne.

J'ai fait porter le petit coffre où tu sais.

Haut, à Marianne.

C'est vous, ma charmante ! Eh bien, comment trouvez-vous le séjour de la ville ? Vous vous accoutumerez aisément avec nous, n'est-ce pas ?

MARIANNE.

Vos bontés me rendent confuse, Monsieur le Marquis.

LE MARQUIS.

Comment, mignonne ! On ne peut trop faire pour vous.

À Mademoiselle La Varenne.

Elle est, en vérité, divine, adorable.

Mademoiselle la Varenne se retire insensiblement dans le fond du théâtre.

MARIANNE, faisant la révérence.

Monsieur...

LE MARQUIS.

Je suis, parbleu, ravi de vous voir ici ; Madame la Marquise ne pouvait rien faire qui me fut plus agréable que de vous garder. Et... Vous en êtes bien aise aussi, sans doute.

MARIANNE, avec une révérence.

Mais, oui, monsieur le Marquis.

LE MARQUIS..

Quelle charmante ingénuité ! Oh ça, ma chère reine, je vous prie de me regarder comme votre ami, et non pas comme votre maître ; je veux être votre ami, entendez-vous ?

MARIANNE, déconcertée.

Monsieur.

LE MARQUIS..

La Varenne vous parlera pour moi ; vous verrez comme je traite mes amies.

MARIANNE.

Vous me faites bien de l'honneur.

LE MARQUIS..

Mais aussi, je veux en revanche que vous m'aimiez bien ; m'aimerez-vous, hein ?

MARIANNE, baissant les yeux.

Je vous respecte trop.

LE MARQUIS..

Il n'est point ici question de respect, je vous en dispense, c'est de l'amitié que j'ai pour vous ; et c'est de l'amitié que je veux que vous me rendiez.

MARIANNE.

Je serais bien ingrate, si je ne reconnaissais pas ce que vous faites pour moi.

LE MARQUIS, transporté.

La charmante entant ! Je. ...

Il entend La Marquise.

Adieu , Poulette, je vous donnerai bientôt de mes nouvelles.

Il s'esquive.

SCÈNE V.
La Marquise, Marianne.

LA MARQUISE.

>Bonjour, ma fille ; qui est-ce qui sort là ?

MARIANNE.

C'est la Mademoiselle la Varenne, et...

Elle hésite.

LA MARQUISE.

Et qui ?

MARIANNE.

Et monsieur le Marquis.

LA MARQUISE.

Ah, ah, Monsieur le Marquis ; et que vous disait-il ?

MARIANNE.

Mais, ma marraine, il me disait qu'il était bien aise de ce que je restais ici, qu'il me donnait son amitié, et que...

LA MARQUISE.

Et bien ?

MARIANNE.

Qu'il me demandent la mienne en retour.

LA MARQUISE.

Que lui avez-vous répondu ?

MARIANNE.

Je lui ai dit que je serais une ingrate, de ne pas reconnaître ses bontés.

LA MARQUISE.

Voilà tout ?

MARIANNE.

Je crois qu'oui.

LA MARQUISE, avec bonté.

Vous croyez ! Est-ce que vous me cacheriez quelque chose, ma fille ? Non, je ne le pense pas. Si vous m'assurez que c'est là tout, je vous croirai.

MARIANNE.

Voilà tout ce qu'il m'a dit, je vous assure ; mais, en s'allant, il m'a serré la main.

LA MARQUISE.

Il vous a serré la main !

MARIANNE.

Oui, ma marraine.

LA MARQUISE.

Eh, eh, monsieur le Marquis ! Et La Varenne était présente.

MARIANNE.

Oui, ma marraine. Ce que je dis vous fait-il de la peine ? J'en serais au désespoir.

LA MARQUISE.

Point du tout, ma chère enfant. Mais, c'est que je vous aime bien, je veux que vous n'ayez rien de secret pour moi ; je crois mériter cette petite attention-là ; et ce n'est point pour abuser de vos confidences, que je les exige ; au contraire , c'est pour travailler plus sûrement à votre bonheur. Tout à l'heure, par exemple, j'ai vu que vous hésitiez ; vous n'osiez me parler du Marquis : vous avez rougi en m'avouant qu'il vous avait serré la main.

MARIANNE.

Il est vrai que je suis honteuse des caresses que me fait monsieur le Marquis ; il me parle aussi familièrement que si j'étais son égale, et cela m'embarrasse à un point que je ne saurais dire.

LA MARQUISE, souriant.

Allez, ma chère enfant, je ne suis point fâchée. Respectez toujours monsieur le Marquis, comme vous le devez ; et que son ton familier ne vous fasse point sortir de celui qui vous convient. Mais, parlons d'autre chose : je vous ai fait avertir pour vous dire que je vous garde ; il paroît que l'on m'a prévenue.

MARIANNE.

Oui, ma marraine ; mademoiselle Dubois et mademoiselle la Varenne me l'ont appris.

LA MARQUISE.

Il y a longtemps que j'ai ce dessein-là, mon enfant ; et je vois avec plaisir que vous avez tout ce qu'il faut pour profiter des soins que je veux prendre de votre éducation ; aussi je n'épargnerai rien pour vous rendre heureuse ; mais je m'attends que vous m'aimerez comme votre mère.

MARIANNE, d'un ton pénétré.

Ah ! Pouvez-vous douter que je ne vous aime !

LA MARQUISE.

Non, ma fille, non ; je n'en doute pas. Embrasse-moi , ma chère Marianne. Tu pleures !

MARIANNE.

Hélas, si je vous ai fait de la peine, c'est sans le savoir.

LA MARQUISE, affectueusement.

Rassure-toi, ma fille ; non , je ne suis point mécontente de toi, point du tout.

MARIANNE.

Ah, que je suis contente !

Elle se jette sur la main de la Marquise et la baise avec transport.

LA MARQUISE, plus affectueusement.

Chère enfant ! Va, ma fille ; je t'aime d'affection. Sois toujours sage, aime-moi de tout ton coeur, et tu peux être assurée que je ne t'abandonnerai jamais. Oh ça , Marianne, je sors aujourd'hui pour toute la journée, et je vous laisse avec Mademoiselle La Varenne et Mademoiselle Dubois, vos nouvelles compagnes.

MARIANNE.

Oui, ma marraine.

LA MARQUISE.

Je leur ai recommandé de vous faire quitter vos ajustements de paysanne, pour en prendre de plus convenables aux vues que j'ai sur vous.

Elle sonne.

Ce sont des filles sages, en qui j'ai beaucoup de confiance.

À un Laquais, qui entre.

Faites descendre mademoiselle La Varenne et Mademoiselle Dubois.

Elle continue de parler à Marianne.

Surtout la Varenne : il y a plus de dix ans que cette fille-là est à mon service.

SCÈNE VI.
Le Marquise, Mademoiselle La Varenne, Mademoiselle Dubois, Marianne.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Que veut madame ?

LA MARQUISE.

Voilà une petite fille que je vous remets entre les mains, je vous charge de son éducation.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Ah ! Madame, que vous me faites de plaisir ! On est heureux d'avoir à former des sujets qui promettent autant que ma demoiselle.

LA MARQUISE.

Je le crois ; j'espère aussi que vous m'en rendrez bon compte.

À Marianne.

Ma fille, je n'ai pas besoin de vous recommander de regarder Mademoiselle La Varenne comme une autre moi-même.

MARIANNE.

Ah ! De tout mon coeur.

LA MARQUISE.

J'ai en vous une confiance entière, Mademoiselle La Varenne, et je crois que vous la méritez. Qui vous manquerait, me déplairait souverainement.

SCENE VII.
Les précédents, Un Laquais.

LE LAQUAIS.

Le carrosse de Madame est prêt.

LA MARQUISE.

Mademoiselle Dubois , c'est vous que je charge de la toilette de Marianne ; ayez soin de me la présenter à mon retour dans un autre équipage.

Elle sort.

SCÈNE VIII.
Mademoiselle La Varenne, Mademoiselle Dubois, Marianne.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Mademoiselle Dubois, vous me ferez plaisir de nous laisser seules.

MADEMOISELLE DUBOIS.

Mais, Mademoiseile, vous avez dû entendre que l'on m'a chargée de la toilette de Mademoiselle Marianne.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

N'importe ; vous avez dû entendre vous-même qu'en l'absence de Madame, je suis ici maîtresse.

MADEMOISELLE DUBOIS, à part.

On le cache de moi ; il y a quelque chose là-dessus.

Haut.

Mais pour habiller Mademoiselle Marianne.

MADEMOISELLE LA VARENNE, d'un ton d'impatience.

Je m'en charge ; est-ce fini ?

MADEMOISELLE DUBOIS.

Je m'en vais donc vous apporter tout ce qu'il faut.

MADEMOISELLE LA VARENNE, avec aigreur.

Eh, non ; vous êtes trop obligeante. Je vous prie seulement de nous laisser tranquilles.

MADEMOISELLE DUBOIS, à part.

Je n'en doute plus ; pauvre Marianne ! On cherche à te perdre. Tâchons de déconcerter ses projets.

Elle sort en jetant un regard de pitié sur Marianne.

SCÈNE IX.
Mademoiselle.
La Varenne, Marianne.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

À la fin, nous en voilà débarrassées : je respire.

MARIANNE.

Ma bonne amie.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Ma petite Reine. Que j'étais impatiente de me trouver seule avec vous.

MARIANNE.

Vous avez renvoyé bien durement cette pauvre Dubois : cela me fait de la peine.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Fi donc. C'est une grande hypocondre, ennemie de tous les plaisirs ; je ne puis la souffrir : elle nous aurait gênées. Allez ; vous ne perdrez point à son absence. Est-ce que mon amitié ne vous suffit pas ?

MARIANNE.

Pardonnez-moi.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Si vous saviez tout ce que j'ai fait pour vous, combien vous me remercieriez !

MARIANNE.

Comment donc ?

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Ah ! Que vous êtes heureuse d'avoir un petit minois aussi charmant que moi, et une aussi bonne amie pour vous apprendre à en tirer parti.

MARIANNE.

Que voulez-vous dire, ma bonne amie, je ne vous entends pas.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Rien, rien ; nous causerons de cela tantôt. Commençons par vôtre toilette.

Elle tire de sa poche un coffre dans lequel est un écrin de diamants.

Que dites-vous de cela ?

MARIANNE.

Ah, Ciel ! Rien n'est plus magnifique.

MADEMOISELLE LA VARENNE, tire du coffre une coiffure de dentelles.

Et de ceci, qu'en dites- vous ?

MARIANNE, les examine.

Que cela est beau ! Je ne les ai pas encore vues à ma marraine.

MADEMOISELLE LA VARENNE, riant.

Ah, ah, ah ; vous m'enchantez. Cela lui siérait à son âge, en vérité. Bon pour un trésor comme vous.

MARIANNE.

Oh ! Ma bonne amie ; je sais que je ne suis pas faite pour porter des ajustements aussi superbes ; mais, je m'en passe facilement, je vous allure.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Bon. Oh, si vous les aviez essayées une fois, vous verriez qu'il est bien difficile de s'en passer.

MARIANNE, souriant.

Pour cela, ma bonne amie, vous êtes trop méchante.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Pardi, je veux vous les essayer.

MARIANNE.

Allons donc, vous badinez.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Non, sérieusement.

MARIANNE.

Cela m'ira tout au plus mal ; car je n'y suis pas accoutumée.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Allez, petite friponne ; cela vous ira mieux qu'à bien d'autres.

Elle ôte sa coiffure et lui met celle de dentelles.

MARIANNE.

En vérité, vous me rendez toute sotte.

MADEMOISELLE LA VARENNE, la regarde avec complaisance.

Bon Dieu, qu'elle est jolie ! Ah, mon cher coeur, voyez dans ce miroir si cela vous va si mal.

MARIANNE, jetant un coup d'oeil à la dérobée sur le miroir que lui présente mademoiselle la Garenne.

Eh bien, à quoi tout cela revient-il ?

MADEMOISELLE LA VARENNE, continue d'ajuster la tête de Marianne.

Attendez. Ici, une épingle à diamants. Une autre, là. Bien. Les boucles d'oreilles, à cette heure.

MARIANNE.

Finissez donc, ma bonne amie ; tenez, tout cela me gêne ; je suis toute je ne sais comment.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Allons donc, vous faites l'enfant. Regardez un peu ce miroir, s'il serait d'avis que vous quittiez cela si tôt.

Elle lui attache les boucles d'oreille.

MARIANNE, inquiète.

Oh, mon Dieu ! Si ma marraine allait revenir, je ne sais ce que je deviendrais.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Ne craignez rien. Ah ça, il y a encore une petite cérémonie.

Elle se dispose à lui mettre du rouge et des mouches.

MARIANNE, se défendant.

Ah ! Si, ma bonne amie ; qu'allez-vous faire ?

MADEMOISELLE LA VARENNE, insistant.

Eh bien, petite fille ; faudra-t-il vous gronder ? Est-ce que vous ne savez pas que je suis votre maîtresse ? Et bien ! Jetez les yeux sur ce miroir : comment vous trouvez-vous, là ?

MARIANNE, se regarde avec complaisance et se tourne en riant du côté de Mademoiselle La Varenne.

Ah, ma bonne amie !

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Eh bien, ma chère Reine.

MARIANNE.

Que dirait ma mère, si elle me voyait ainsi ? Elle ne voudrait plus me reconnaître.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Bon, il est bien question ici de votre mère ; c'est Monsieur le Marquis, s'il vous voyait, il deviendrait amoureux fou.

Ici la Marquise amenée par Mademoiselle Dubois, entre, se cache et écoute.

MARIANNE, vivement.

Ah, ma bonne amie ! Ôtons vite tout cela.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Eh bien, pourquoi donc ?

MARIANNE.

Si monsieur le marquis allait entrer.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Eh mais, ce serait tant mieux.

MARIANNE.

S'il devenait amoureux de moi, je serais perdue.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Eh bien ! Quelle enfance ! Ce serait un grand bonheur pour vous.

À Marianne, qui s'efforce d'ôter sa coiffure.

Finissez donc, vous allez gâter votre bonnet ; il est à vous, au moins.

MARIANNE.

Comment, il est à moi ?

MADEMOISELLE LA VARENNE, riant avec éclat.

Ah, ah, ah, vous voilà bien surprise.

MARIANNE, intriguée.

Expliquons-nous, ma bonne amie.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Eh mais, cela est bien clair : le bonnet est à vous, les diamants sont à vous, les boucles d'oreilles sont à vous ; et des robes magnifiques que vous n'avez pas encore vues ! Hein ? M'entendez vous maintenant ?

MARIANNE, plus intriguée.

Ah, mon Dieu ! Et d'où cela me vient- il ?

MADEMOISELLE LA VARENNE, riant.

Comment, petite nigaude, vous n'avez pas encore deviné Monsieur le Marquis ?

MARIANNE, se levant avec effroi.

Monsieur le Marquis.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Eh bien, qu'en dites-vous ? Est-ce faire les choses ? Mais, qu'avez- vous donc ?

MARIANNE, la repoussant.

Laissez-moi... Ah, ciel !

MADEMOISELLE LA VARENNE, allant à elle d'un air caressant.

Quoi donc, Marianne ? Qu'est-ce, ma chère amie ? Vous trouvez-vous mal ? N'êtes-vous pas auprès de votre meilleure amie ?

MARIANNE, la repousse avec indignation.

Vous, mon amie.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Peste, comme vous prenez les choses : oui, votre amie, et plus que vous ne pensez. N'est-il pas bienheureux pour une petite fille de votre sorte, d'être aimée d'un homme tel que Monsieur le Marquis ? Combien j'en sais qui désireraient votre bonne fortune !

D'un ton plus doux.

Allons donc, Marianne, allons, mon enfant ; ayez un peu plus de raison.

MARIANNE, vivement.

Je veux sortir d'ici ; oui, j'en veux sortir. Que je suis malheureuse !

Elle pleure amèrement.

MADEMOISELLE LA VARENNE, l'arrêtant avec colère.

Non, Mademoiselle ; vous ne sortirez pas ; et puisque vous le prenez ainsi... Voilà, en vérité, un joli tour que vous me faites là. Il vous sied bien de grimacer ; n'avez-vous pas promis votre amitié à Monsieur le Marquis ? Prenez garde à vous. Je saurai vous perdre auprès de votre marraine.

SCÈNE X.
La Marquise, Mademoiselle La Varenne, Mademoiselle Dubois, Marianne.

LA MARQUISE, entre surieuse.

Il faut convenir que voilà un monstre bien abominable !

MADEMOISELLE LA VARENNE, à part.

La Marquise ! Ah ! Ciel.

LA MARQUISE.

Sors, indigne, scélérate, sors ; je ne serais plus maîtresse de ma colère.

MADEMOISELLE LA VARENNE.

Eh ! Mon Dieu, Madame...

LA MARQUISE.

Tu oses me parler, malheureuse ! Sors, te dis-je, à l'instant. Je te fais grâce ; car tu mériterais d'être renfermée pour le reste de tes jours.

Mademoiselle la Garenne sort.

SCÈNE XI ET DERNIÈRE.
La Marquise, Marianne, Mademoiselle Dubois.

LA MARQUISE.

Une fille en qui j'avais mis toute ma confiance. Bon Dieu ! À qui se fier désormais ! Mademoiselle Dubois, je n'oublierai pas le service que vous venez de me rendre.

MADEMOISELLE DUBOIS.

Madame, je n'ai fait que ce que j'ai dû faire.

LA MARQUISE, à Marianne, qui pleure.

Ma chère Marianne, console-toi, ma fille.

MARIANNE, sanglotant.

Non, jamais... Jamais.... Vous ne m'aimez plus.

LA MARQUISE, affectueusement.

Qui, moi ? Ma chère enfant ! Je t'aime plus que jamais. Tu es une fille respectable. Oui, ma chère Marianne, tu viens de donner des preuves d'une vertu héroÏque qui redoublent mon attachement. Allons, embrasse-moi ; oublions qu'il y ait au monde des monstres aussi détectables que La Varenne.

Marianne pendant ce temps a essuyé son rouge et veut s'attacher sa coiffure.

Eh bien ! Que fais-tu là.

MARIANNE.

Hélas , ma chère Marraine ! Laissez-moi. Ces indignes ajustements me rappellent mes chagrins.

LA MARQUISE.

Ah, ma chère fille ! Ce dernier trait-là m'enchante. Viens, tu mérites de me tenir lieu des enfants que le Ciel m'a resufés ; viens prendre la place que je leur aurais destinée dans mon coeur. Ma chère Marianne, ma fille, garde ces ajustements ; ils sont à toi, tu peux les porter sans honte, puisque je te les donne. Au lieu d'être le prix du vice, ils deviendront la récompense de la vertu.

 



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