1886.
ÉMILE BANEUX
PARIS, LIBRAIRIE THÉÂTRALE, 14, RUE DE GRAMMONT, 14
Imprimerie de Chatillons sur Seine - PICHET et PEPIN
Publié par Paul FIEVRE, mai 2026
Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2026
© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2026 à 20:07:53.
PERSONNAGE.
L'ENRAGÉ
Texte extrait de "Recueil de monologues dits par les frères Coquelin", Paris : Librairie Théâtrale, 1889. pp. 64-68
ENRAGÉ
Enragé !... Je le suis !!! Longtemps j'en ai douté,
Mais je vois bien hélas ! Que c'est la vérité !
J'éprouvai tout d'abord certaine inquiétude,
Du vague dans l'esprit, du dégoût pour l'étude ;
| 5 | Je sentais au gosier comme une âcre chaleur, |
Je voulais boire, et l'eau m'inspirait de l'horreur !
Je rêvais des plaisirs ténébreux et sinistres :
Mordre dans un huissier ! Embrasser des ministres
Convaincu de trouver en lui seul mon sauveur,
| 10 | Je confiai mon sort au bon Monsieur Pasteur, |
Qui, depuis ce matin , me traite comme un père,
Me soigne et m'inocule un virus salutaire.
Mais je ne vais pas mieux : « Tel que vous me voyez,
Je suis beaucoup plus mal que vous ne le croyez,
| 15 | Lui dis-je ; j'ai toujours des terreurs, des fantômes : |
De la rage, en un mot, j'ai toujours les symptômes.
- Quel féroce animal, dit-il, vous a mordu ?
Une hyène, un chacal ? - Non, c'est ma belle-mère !
- Oh ! Alors , mon ami , vous êtes bien perdu ;
| 20 | Votre cas est trop grave, et je n'y puis rien faire. |
Comment donc vous advint cet affreux accident ? ... »
Et je fis ce récit à l'illustre savant :
À peine nous sortions des portes de Vincennes,
Ma femme et sa maman dans le char huit cent six,
| 25 | Moi leur tournant le dos, près du cocher assis ; |
Sur Cocotte nos mains laissaient flotter les rênes.
Nous avions fait sur l'herbe un frugal déjeuner
Et rentrions tous trois à Paris pour dîner.
Belle-maman portait au front quelques nuages ;
| 30 | Un silence agité, précurseur des orages, |
Me faisait pressentir un prochain ouragan :
Le char numéroté roulait sur un volcan !
Il fallait un motif pour exhaler sa bile ;
Ma cigarette en fut le prétexte futile :
| 35 | « La jolie habitude ! Ah ! pouah ! c'est une horreur, |
Dit-elle, il faut vraiment qu'un homme ait peu de coeur :
Empester de la sorte une mère et sa fille !...
Quand vous êtes venu me demander Camille,
Vous l'avez bien caché, cet horrible défaut ;
| 40 | Vous aviez l'air alors d'un homme comme il faut. |
Mais, je ne m'en plains pas, maman, disait ma femme.
Tu le dis, pauvre enfant, mais au fond de ton âme
Tu souffres, je le sens. Bientôt, tu verras ça,
Les vices de Monsieur ne s'en tiendront pas là.
| 45 | C'est toujours par deux sous de tabac qu'on commence, |
Et petit à petit l'on double la dépense ;
Puis, on entre au café quelquefois..., par hasard ;
On y va tous les jours ensuite ; on rentre tard,
Et la femme se dit, confiante et crédule :
| 50 | Serait-il arrivé quelque accident à Jules ? |
Sur la pente l'on glisse , et pour comble, grand Dieu !
Survient fatalement la passion du jeu !
Et l'argent du ménage en peu de jours s'épuise ;
Tout y passe, on en vient à vendre la chemise
| 55 | De sa femme !... Et l'on met, cruelle extrémité ! |
Son dernier matelas au Mont de Piété !!! » [ 1 Mont de piété : organisme de prêt sur gage, installé à Paris, actuellemnt c'est le Crédit municipal de Paris qui exerce cette fonction.]
Imperturbablement je gardais le silence.
Pour me faire sortir de mon indifférence
Elle fit tant qu'enfin elle atteignit son but :
| 60 | Je perdis patience et lui répondis : Zut ! |
Alors elle bondit ainsi qu'une tigresse ;
Son oeil lance du feu, son faux chignon se dresse !
Son rictus s'élargit, énorme, monstrueux !
Sa croupe se recourbe en replis tortueux !
| 65 | Elle blêmit, rugit, écume, grince , enrage ! |
En me mordant enfin elle assouvit sa rage !!!
Je sentis par derrière une vive douleur
Qui me fit sursauter et m'alla droit au coeur.
L'Évangile, en ce cas, dit : « Tendez l'autre joue. »
| 70 | Je ne profitai pas du conseil, je l'avoue. |
Par un raffinement de la fatalité,
Son râtelier, Monsieur, dans la plaie est resté !...
Pour me débarrasser de ce trait diabolique,
Et trouvant dans l'histoire un exemple identique,
| 75 | Comme Épaminondas, percé d'un fer mortel, |
J'arrache bravement cet instrument cruel ;
Dans ma juste fureur, loin de moi je le jette ;
Il siffle dans les airs et tombe dans l'assiette
D'un monsieur qui dînait au seuil d'un restaurant,
| 80 | Et ricochant, toujours grimaçant, menaçant, |
Entre comme une flèche en traversant les vitres,
Mord le nez d'un garçon en train d'ouvrir des huîtres.
Saute sur le comptoir, ricoche de nouveau
Et ne se calme enfin que dans un verre d'eau ! »
| 85 | Voilà de mon malheur l'histoire singulière |
Fredonnant tristement.
« Mes jours sont condamnés, je vais quitter la terre ! » [ 2 Mes jours... : Premier vers de la chanson "Les feuilles mortes " d'Adolphe Porte (1848).]
Ah ! Je ne croyais pas qu'un simple coup de dent
Aurait un jour pour moi cet inconvénient !
Puisqu'il est décrété qu'une telle morsure
| 90 | Doit me causer, hélas ! une mort non moins sûre, |
Désireux d'abréger les lenteurs du trépas,
Je m'en vais m'étouffer entre deux matelas !
Au public.
Je vous laisse une veuve et vous la recommande ;
En mariage si l'un de vous la demande,
| 95 | Qu'il muselle la mère, ou c'en est fait de lui ! |
Vous en voyez la preuve. On guérit aujourd'hui
Les morsures de chiens, loups, tigres et panthères :
Mais on ne guérit pas celles des belles-mères !
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Notes
[1] Mont de piété : organisme de prêt sur gage, installé à Paris, actuellemnt c'est le Crédit municipal de Paris qui exerce cette fonction.
[2] Mes jours... : Premier vers de la chanson "Les feuilles mortes " d'Adolphe Porte (1848).

