CONVERSATION
LXXVII
M DC LXIII.
PAR RENÉ BARY, Conseiller et Historiographe de sa Majesté.
À BRUXELLES, Chez BALTHAZAR VIVIEN, au bon Pasteur.
© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 15:19:55.
ACTEUR.
ANTONIE.
ARTENICE.
CLARIMOND.
Texte extrait de "L'esprit de cour, ou Les conversations galantes, divisées en cent dialogues.", René Bary, Bruxelles : chez Balthazar Vivien, 1662. pp. 262-266
DE LA MORALE
Clarimond concilie deux filles qui sont en débat.
ANTONIE.
Encore que la Morale traite de la conduite, ceux qui l'apprennent n'en est pas toujours mieux réglée.
ARTENICE.
Il ne faut pas s'étonner si la science des moeurs ne règle pas toujours les actions, les meilleures semences veulent de bonnes terres.
ANTONIE.
Les personnes qui sont capables d'apprendre la Morale vivent bien, ou elles vivent mal ; si elles vivent bien, la Morale leur est inutile, elles pratiquent la vertu ; et si elles vivent mal, cette science leur est encore superflue, elles ne font pas ce qu'elle leur enseigne.
ARTENICE.
Si la morale n'échauffe pas toujours la volonté, elle éclaire toujours l'entendement ; et si sans le bénéfice de la Morale, la volonté se tourne vers le véritable bien, la Morale intervenante a cet avantage, qu'en augmentant les connaissances, elle augmente les ardeurs.
ANTONIE.
Les connaissances peuvent beaucoup, je l'avoue ; mais pour savoir bien vivre, il n'est pas nécessaire de prendre des écrits, il suffit d'écouter des sermons ; c'est dans la maison de Dieu où en frappant l'oreille, on touche le coeur ; C'est dans le rendez-vous des fidèles, où en chassant l'ignorance on introduit le repentir.
ARTENICE.
Pour bien entendre la Morale des prédicateurs, il faut être imbu des principes de la science que vous combattez.
ANTONIE.
Je ne puis tomber d'accord de la nécessité que vous posez ; c'est assez à mon avis de savoir ce que c'est que le bien et le mal, et il n'y a point d'esprit, quelque stupide qu'il soit, qui n'en n'ait quelque idée.
ARTENICE.
Comme le salut dépend de la pratique du bien, ce n'est pas assez d'en avoir une légère teinture, il faut en avoir une profonde connaissance.
ANTONIE.
Quand cela serait, à qui appartient-il mieux de parler de la vertu, qu'à ceux qui sont établis pour réprimer le vice.
ARTENICE.
Si cela est ainsi, à qui appartient-t-il mieux de discourir de la vertu qu'à ceux qui font profession de la science qui en traite ?
ANTONIE.
Quelque déférence que j'aie pour vous, trouvez bon, ma Compagne, que Monsieur termine notre dispute.
ARTENICE.
Très volontiers, il en est très capable,
CLARIMOND.
Il est périlleux ici de servir de troisième, chacun épouse ses opinions : mais puisque pour vider votre différend, il est à propos que je parle ; je vous dirai, Mesdames, qu'on peut te perdre avecque la Morale, qu'on peut se sauver sans elle, qu'encores que les maîtres soient plus instructifs que les prédicateurs, on doit plus consulter les derniers que les autres. puis que la connaissance des vérités générales est capable de nous diriger, et que les Prédicateurs joignent les ardeurs du zèle aux lumières du raisonnement.
ANTONIE.
Comme les simples Femmes ont ordinairement plus de dévotion que les femmes éclairées, cela nous montre que les degrés de la connaissance ne sont pas toujours les mesures de l'amour.
ARTENICE.
La grâce fait de grandes choses, on ne le peut nier ; mais où les grâces sont égales, je tiens que la plus grande connaissance du bien produit de plus grands effets .
CLARIMOND.
Les mêmes grâces ne trouvent pas toujours les mêmes dispositions.
ARTENICE.
Il est vrai que les mêmes grâces opèrent selon la diversité des sujets, et qu'au regard de ce point, j'ai tort d'avoir dit ce que j'ai avancé ; mais entre les personnes qui ont les mêmes grâces, et les mêmes dispositions, il me semble que celles qui ont de plus grandes connaissances, ont de plus grandes ardeurs.
CLARIMOND.
L'on peut dire encore quelque chose contre ce que vous venez de dire. Les professeurs donnent des connaissances plus fondamentales ; mais les prédicateurs donnent des connaissances plus touchantes : les premiers ne peignent ni les beautés du bien, ni les laideurs du mal ; mais les autres découvrent les charmes de la vertu, et les horreurs du vice ; et comme les vérités sèchement dites ne font pas tant d'impression, que les vérités pathétiquement débitées, l'on peut conclure de là que les personnes qui entendent les prédicateurs, peuvent négliger les maîtres, et que les personnes les plus connaissantes ne font pas toujours les actions les plus dévotes.
ANTONIE.
Votre esprit est toujours présent, et l'on peut dire sans vous flatter que quelques objections qu'on vous fasse, votre belle logique en trouve toujours la solution.
CLARIMOND.
Je considère le lieu d'où les choses partent, j'excuse votre complaisance, elle vient d'une fort belle bouche.
ARTENICE.
Encore que Monsieur n'ait pas dit de la Morale tout ce qu'il en pouvait dire, il a dit de fort belles choses.
CLARIMOND.
J'ai parlé selon mon opinion, lorsque j'ai parlé à votre désavantage ; mais vous ne parlez pas selon votre sentiment lorsque vous parlez en ma faveur.
ARTENICE.
Vous avez dit ce que vous pensiez, et j'ai dit ce que je pense.
ANTONIE.
Voyez, Monsieur, si après cela vous auriez bonne grâce de douter de votre bel esprit ; vous faites perdre la cause aux gens, et cependant les mêmes gens vous estiment.
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