DE LA PRÉDICATION

CONVERSATION

LXXXIV

M DC LXIV.

PAR RENÉ BARY, Conseiller et Historiographe de sa Majesté.

À BRUXELLES, Chez BALTHAZAR VIVIEN, au bon Pasteur.


© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 15:19:55.


ACTEUR.

CLÉOBULE.

ELEANE.

CHIMENE.

Texte extrait de "L'esprit de cour, ou Les conversations galantes, divisées en cent dialogues.", René Bary, Bruxelles : chez Balthazar Vivien, 1662. pp. 299-306


DE LA PRÉDICATION

Une fille savante dit ses sentiments sur la différence des Prédicateurs.

ELEANE.

Quoi que pour découvrir les péchés qu'on commet contre l'art, il faille que l'art même nous éclaire, j'oserai pourtant vous dire que je découvre à peu près les défauts de ceux qui prêchent, et que s'il fallait discourir sur cette matière, je ne me défendrais pas d'en dire quelque chose.

CLÉOBULE.

J'entendis dernièrement un abbé, qui ne fit pas mal.

ELEANE.

Nous avons de grands prédicateurs, on ne le peut nier, mais à dire les choses comme elles font, le nombre n'en est pas innombrable.

CLÉOBULE.

Qu'ils font plaisants, lorsqu'après leur premier exorde, ils disent toujours que les deux ou trois points dont ils ont déjà dit quelque chose feront tout le partage de leur discours, et tout le sujet de notre attention.

ELEANE.

Il est vrai qu'il semble qu'ils aient juré de mettre en vogue cette manière de parler; mais si leur péché ne consistait qu'en cette perpétuelle redite, ils ne seraient pas bien condamnables.

CLÉOBULE.

Comme vous courez les prédicateurs, vous êtes fraîchement imbue de leur caractère, et comme vous êtes fraîchement imbue de leur caractère, vous pouvez nous en faire un fidèle rapport.

Quoi que je n'aie pas la mémoire fort heureuse, il me semble néanmoins qu'on peut réduire sous six classes tous ceux qui distribuent le pain de l'Évangile : les uns affectent les belles paroles, et les autres les forts raisonnements ; les uns s'attachent à la multitude des Passages, et les autres à la grandeur des figures ; les uns s'appliquent aux popularités de la Morale, et les autres aux mystères de la Théologie ; enfin chaque prédicateur a son inclination, son sentiment, sa manière.

CHIMENE.

Quel sentiment avez vous, ma Compagne, de tous ces messieurs ?

ELEANE.

Il faut laisser parler le monsieur qui nous entend, il mérite bien d'être entendu.

CLÉOBULE.

J'ai remarqué quelques défauts que vous n'avez pas compris dans votre dénombrement; mais si vous voulez que je dise mon opinion sur les observations que vous n'avez pas rapportées, dites votre sentiment sur celles dont vous nous avez fait part.

ELEANE.

Prendrai je cette liberté ?

CLÉOBULE.

Qui vous en empêcherait.

ELEANE.

Je condamne les premiers, je veux dire ceux qui recherchent les belles dictions, et qui n'examinent presque point les matières,ils ressemblent à ces Chirurgiens ignorants qui s'attachent plus à l'ornement du corps, qu'au corps même ; je condamne encore les deuxièmes, je veux dire ceux qui affectent la force des arguments, et qui négligent la netteté du tour, ils sont prêcher pédantesquement Saint Thomas ; et comme s'ils n'avaient pour Auditeurs que des Porte-feuilles, ils ne remplissent les oreilles que de par conséquents : je condamne aussi les troisièmes, je veux dire ceux qui méprisent et la diction et la Logique, ils ne considèrent pas que le seul entassement des passages, n'éblouit que le vulgaire, et que comme cette manière de prêcher ne porte jamais le jour dans le sens des Écritures, elle est plus fastueuse que profitable, plus importune qu'instructive ; je condamne pareillement les quatrièmes, je veux dire ceux qui affectent les grands mots et les grandes agitations, ils payent plus du corps que de la langue, du geste que du discours, et quoi qu'ils tirent des larmes, qu'ils excitent des soupirs, ils font plus propres à prêcher les déserts que le monde, à contenter les esprits simples, que les esprits raisonnables ; je condamne même les cinquièmes, je veux dire ceux qui ne débitent que des leçons de Morale, qui ne font montre que des préceptes d'Akempis, ce n'est pas que le fruit de la prédication ne doive être le changement des moeurs, que la fin des sermons ne doive être la conversion des Créatures, mais l'Auditoire a ses différents esprits, et ce qui fait impression sur les crédules ne touche presque point les douteux ; je condamne enfin les derniers, je veux dire ceux qui ne parlent que d'hypostases et que de spirations, que de générations et de propriétés, il semble à les entendre qu'ils prennent les fidèles assemblés pour des assemblées de scolastiques, et qu'ils confondent les espaces de l'Église avecque les salles de la Sorbonne.   [ 1 Akempis, Tomas (1380-1471), moine néerlandais du moyen-âge, Il est l'auteur dde "La dévotion chrétienne".]

CLÉOBULE.

Vous avez justifié hautement votre censure, et l'en ne peut vous combattre en cela, qu'on ne combatte la lumière naturelle.

ELEANE.

Comme votre critique est plus fine que la mienne, il me tarde que vous ne teniez votre promesse.   [ 2 Le personnage ELEANE est trois fois noté ELIANE.]

CLÉOBULE.

J'approuve les simples partages, je désapprouve les fréquentes sous-divisions : le défaut dont je parle est le défaut des doctes et des ignorants : les doctes tombent dans les sous-divisions, parce qu'ils connaissent l'étendue des choses, et les ignorants affectent la même méthode, parce qu'ils ne peuvent dire beaucoup de choses sur peu de sujets. Si les premiers qui sont les inventeurs des sous-divisions chargent la mémoire, ils la remplissent de belles connaissances ; et si les autres, qui sont en quelque façon les singes des premiers, chargent la même faculté, ils ne la remplissent que de choses légères.

ELEANE.

Encore que vous vous soyez souvenu de ce qui m'est échappé, vous ne vous souvenez peut-être pas de ce que je vais dire.

CLÉOBULE.

La chose peut-être comme vous le pensez, toutes les espèces ne paraissent pas toujours sur les rangs.

ELEANE.

Je sais bien que la volonté a ses libertés, qu'elle résiste souvent à ses connaissances ; mais quoique les prédicateurs soient imbus de ces vérités, ils devraient supposer que la même volonté qui a peut-être été rebelle au commencement, est ébranlée sur la fin, et dans cette supposition, ils devraient remplir leur épitome et d'apostrophes et de prosopopées, d'exhortations et de menaces ; cependant la plupart d'entr'eux passent dans l'épilogue du pathétique, aux autorités, des mouvements aux discours, de la véhémence des figures à la discussion des matières.   [ 4 Prosopopée : Figure de rhétorique qui prête de l'action et du mouvement aux choses insensibles, qui fait parler les personnes soit absentes, soit présentes, les choses inanimées, et quelquefois même les morts. [L]]

CLÉOBULE.

Quoi que cette manière de finir soit condamnable, elle est presque universellement pratiquée.

ELEANE.

Il me semble que le moyen de porter la tiédeur dans le coeur des écoutants , consiste à leur faire comme perdre par de nouvelles raisons le souvenir des actions qui les ont attendris, puisque les dernières espèces occupent ordinairement l'imagination, que la mémoire conserve moins confusément les caractères du discours qui a fini le sermon, que les images de l'impétueux qui a devancé les discours.

CHIMENE.

Vous nous avez représenté assez heureusement les défauts dont les prédicateurs doivent se défaire, il est temps que vous nous représentiez les qualités dont ils doivent se munir.

ELEANE.

Leurs divisions à mon avis doivent être régulières, et leurs sous-divisions doivent être reflétées, leurs passages doivent être propres, et leurs explications doivent être sensibles, leur expression doit être nette, et leur voix doit être diversifiée, leur morale doit être touchante, et leur geste doit être animé ; enfin la Doctrine et l'ordre, l'élégance et les mouvements doivent régner dans leurs actions publiques.

CHIMENE.

Voilà un riche formulaire, voilà une excellente idée.

CLÉOBULE.

Mon attente n'a point été déçue, j'attendais ce que j'ai entendu.

ELEANE.

Je garderai le silence quand l'humeur de parler vous en dira.

CLÉOBULE.

Vous n'aurez point aujourd'hui d'oreille pour Cléobule, le dénombrement que vous venez de faire ne reçoit point d'augmentation.

ELEANE.

J'eusse bien parlé de l'usage des apostrophes, et de la diversité des mouvements ; mais cette matière est de trop grande étendue, et comme elle m'eût engagé à faire un discours ennuyeux , je me suis contenté de toucher en général ce que les maîtres touchent en particulier.

CLÉOBULE.

Nous remettrons une autrefois la même matière sur le tapis.

ELEANE.

Vous approfondirez ce que je n'ai qu'effleuré.

CLÉOBULE.

Si sur les sujets qui souffrent divers sentiments, il me reste quelques nuages, j'exposerai mes doutes, et vous donnerez vos solutions.

 



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Notes

[1] Akempis, Tomas (1380-1471), moine néerlandais du moyen-âge, Il est l'auteur dde "La dévotion chrétienne".

[2] Le personnage ELEANE est trois fois noté ELIANE.

[3] Épitome : Abrégé d'un livre. [L]

[4] Prosopopée : Figure de rhétorique qui prête de l'action et du mouvement aux choses insensibles, qui fait parler les personnes soit absentes, soit présentes, les choses inanimées, et quelquefois même les morts. [L]

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