LE MAÎTRE D'ÉCOLE

Poésie dite par M. COQUELIN, au Théâtre-Français, le 27 novembre 1870.

PRIX : 50 CENTIMES.

1870

PAR ÉMILE BERGERAT

PARIS. ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR; 47, PASSAGE CHOISEUL, 47

Représenté pour la première fois, au Théâtre Français, le 27 novembre 1870


Texte établi par Paul FIEVRE, juin 2025

Publié par Paul FIEVRE, juillet 2025

© Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2025 à 10:32:57.


PERSONNAGES

L'INSTITUTEUR, M. COQUELIN.


LE MAITRE D'ÉCOLE

À MON AMI FRÉDÉRIC ANDRE

Messieurs les Allemands, au détour d'un chemin

Vous m'avez arrêté, les armes à la main...

Je ne suis pas soldat, n'ayant pas l'uniforme.

Vos édits sont formels, - et je les avais lus.

5   Je serai fusillé tout à l'heure ! - Au surplus

Faites votre devoir, je plaide pour la forme.

II

Quand vous êtes venus en France, mon pays,

J'étais l'instituteur de ces bourgs envahis.

Comme on entend les bois gazouiller à l'aurore,

10   Le babil des enfants indiquait ma maison !

- C'est celle que l'on voit fumer à l'horizon,

Dans ce brasier, où tout un canton s'évapore.

III

Ma femme était Badoise. - Oui, dans ce temps serein,

On pouvait naître encor des deux côtés du Rhin

15   Sans s'égorger et sans songer aux représailles.

Son cours ne traversait que mes rêves d'amant :

S'il me séparait d'elle, il était allemand ;

Elle le crut français le jour des épousailles.

IV

Nous nous étions connus à Strasbourg ! - Je voudrais

20   Ne pas dire ce nom devant vous, étant près

De retourner au Dieu qu'atteste ma patrie !

Elle était protestante, et mon culte est romain ;

Mais le jour où sa main fut mise dans ma main

Nous vit jurer tous deux la même idolâtrie.

V

25   Les enfants l'adoraient !... Ils m'aimaient bien aussi !

Je n'ai pas toujours eu l'air fauve que voici ;

Le meurtre, voyez-vous, déforme le sourire,

Et j'ai beaucoup tué ! - Quelques-uns d'entre vous

Sont des savants, dit-on : je n'en suis pas jaloux,

30   Car j'ai fait plus de mal qu'ils n'en pourront écrire.

VI

Et pourtant que de joie en mon humble métier !

J'ai vécu de chansons pendant un an entier ; "

Quand on entendait rire, on disait : C'est l'école !

L'enfant n'est bien souvent qu'un ange curieux

35   Qui vient pour essayer la vie, une heure ou deux,

Et, qui la trouvant triste, ouvre l'aile et s'envole.

VII

Sans doute ils oubliaient chez moi le paradis,

Car tous m'étaient restés. - Ce que je vous en dis

N'est pas pour me vanter ; j'avais cette chimère

40   Qu'à la longue, fût-il faible ou fort, blond ou brun,

Le ciel finirait bien par m'envoyer un

Dont ma femme serait le [portrait] - et la mère.

VIII

La guerre vint. - Forbach ! Reichshoffen ! - Votre roi

Chantait : Louange à Dieu! - Je ne sais pas pourquoi

45   Un peuple écoute un roi qui l'appelle à la guerre.

Il serait fort aisé pourtant de dire : Non !

Nous ne sommes point faits pour nourrir le canon !...

- Je suis, vous le voyez, un esprit très vulgaire.

IX

Enfin Sedan! - Un soir, les habitants du bourg

50   Sortent de leurs maisons.- On battait le tambour.

On court, on se rassemble au préau de l'église...

Les vitraux flamboyaient aux lueurs du couchant ;

C'était l'heure où chacun est revenu du champ,

Où l'azur, comme on dit chez nous, se fleurdelise.

X

55   Le maire était monté sur un large escabeau,

Et parlait. À la main il tenait un drapeau

Où l'on avait écrit : Vive la République !

- « C'est au peuple, dit-il, qu'on en veut cette fois !

« On brûle nos hameaux ; il nous reste les bois ;

60   « La liberté s'y plaît, et c'est sa basilique !

XI

« L'arbre abrite et nourrit l'homme qui se défend !

« Amènera qui veut sa femme et son enfant,

« Car la femme au combat n'est plus que la femelle ;

» Elle anime le mâle et charge les fusils,

65   « Et le sang qu'elle verse en allaitant ses fils

« Donne un goût de vengeance au lait de sa mamelle !

XII

« Donc en forêt !» - À peine il achevait ces mots ,

Voilà que le tocsin pleure sur les hameaux,

Et, que sous le portail ébranlé du vieux temple,

70   Le curé, soulevant une croix, apparaît,

Et se met à marcher, grave, vers la forêt !...

- C'était plus qu'un sermon, cela, c'était l'exemple !

XIII

Il montait, à pas lents, toussant dans le brouillard.

Tous le suivent ! Tous vont où s'en va le vieillard !...

75   Le bourg abandonna sa misère au pillage,

Et, quand tout disparut au tournant du coteau,

La forêt referma les plis de son manteau,

Et puis la solitude entra dans le village!

XIV

Moi, je les regardais, hébété, comme fou!...

80   Le tocsin gémissait sans relâche. - Un hibou,

Qui flottait éperdu dans la brume sonore,

Me parut ressembler à mon âme... - il tournait!

- « Mon Dieu ! la guerre sainte! est-ce là qu'on en est? »

Le sonneur, harassé, s'en alla vers l'aurore,

XV

85   Et la cloche cessa de tinter à jamais!

- Quand je fus seul avec la femme que j'aimais,

Je lui fis parcourir l'école jusqu'au faîte.

A tous nos coins chéris je lui disais : « Tu vois !

« Tu vois!... regarde bien!... C'est la dernière fois !... - »

90   Et j'y portais la flamme en détournant la tête.

XVI

Deux jours après, j'étais à Bade. Ses parents

Pleuraient, car ils sont vieux ! - « Tenez, je vous la rends,

« Leur dis-je; son amour l'avait dépaysée!

« Voici les cent écus de sa dot, comptez-les;

95   « Je ne puis rien tenir de vous, étant Français!...

« Et toi, pardonne-moi de t'avoir épousée!

XVII

« Je n'avais pas le droit de t'aimer! Je devais

« Haïr tes grands yeux bleus, car l'amour est mauvais ;

« Il a fait dévoyer toute la race humaine!

100   « Lorsque nous échangeons notre âme en nos baisers,

« C'est mal ! ,nos deux pays, ma chère, en sont lésés !

« Notre bonheur leur vole une part de leur haine.

XVIII

« Enfant, pardonne-moi! Car mon crime est réel

« De n'avoir lu ni Kant, ni Goethe, ni Hegel !

105   « Aux élèves qu'ils font on reconnaît des maîtres !

« Sottement j'enseignais aux miens dans mes leçons :

« Le bon Dieu fit le fer pour couper les moissons ! »

« Et je faussais vos coeurs, ô naïfs petits êtres !

XIX

« Le fer est le métal de mort, sachez-le bien !

110   « La mort étant le but, le fer est le moyen ;

« Il s'assouplit au meurtre et brille dans les larmes !

« Dieu l'a fait pour qu'il gronde et qu'il lance le feu;

« Aussi, mes chers petits, il faut adorer Dieu,

« Qui pour vous égorger vous a donné des armes !

XX

115   « Je leur dirai cela dans la forêt, là-bas.

« Car j'y vais retourner ! En ne te voyant pas,

« Ils vont me demander : Mais elle, où donc est-elle ?

« Je leur expliquerai qu'il ne faut plus t'aimer !

« Et, si je puis le dire enfin sans blasphémer,

120   « Que tu n'étais ni bonne, ô mon ange, ni belle !

XXI

« Adieu donc, chère femme, adieu jusqu'au revoir !...

« L'amour n'est que la vie, il n'est pas le devoir !...

« N'importe où je mourrai, c'est ici que j'expire !...

- Je ne pus retenir mes sanglots étouffants.

125   Son père m'avait pris les mains : - « Pauvres enfants !

Disait-il, vous payez les gloires de l'Empire ! - »

XXII

Qu'il fut long le moment qui nous tint embrassés!

Il me semble si court à présent! « C'est assez, »

Dis-je. - Mais tout à coup je vois pâlir ma femme !

130   Au geste qu'elle fait, nous devenons tout blancs :

- Que ferai-je du fils que je porte en mes flancs ?

Cria-t-elle. - Ah ! Messieurs ! la guerre est bien infâme!

XXIII

Il en est parmi vous qui sont pères ! Mais moi

Je ne l'avais jamais été ! - Si votre Roi

135   Savait ce que l'on souffre, il prendrait le cilice !

J'étais père!... j'étais père ! Chacun m'entend !

Et je devais mourir sans le voir, lui, pourtant ! -

Je tombai net, j'avais épuisé le calice.

XXIV

Quand je repris mes sens, je vis le vieux Badois

140   À mes côtés. - « Va-t-en, me dit-il, tu le dois !

« Fais plus que ton devoir, jeune homme, pour le faire !

« Tu méritais ma fille : elle est veuve, c'est bien.

« Mérite ta patrie à présent ! - Citoyen,

« Venge-la, c'est ton droit, - et je te le confère. »

XXV

145   Je partis dans la nuit. Mais lorsque j'arrivai

Dans mon pauvre pays, je crus avoir rêvé.

Des cadavres blêmis pourrissaient dans la boue ;

Des chevaux éventrés craquaient sous des caissons,

Et des chemins affreux s'ouvraient dans les moissons

150   Au sein des épis mûrs qu'avait fauchés la roue!...

XXVI

Le village n'était qu'un brasier... - Au milieu,

Le clocher, d'où tombaient comme des pleurs de feu,

Semblait prendre à témoin l'Éternel dans l'espace... -

Je ne vous peindrai pas ce que vous avez fait.

155   Mais quand je vis cela, je compris qu'en effet

Vous vouliez à jamais germaniser l'Alsace !...

XXVII

Alors je me blottis dans l'ombre, et j'attendis...

Un uhlan s'avançait à cheval ; je bondis

En croupe, et lui volai son fusil et ses balles !...

160   Il en avait quarante ; il n'en reste que huit ;

Nous ne tirons jamais qu'à bout portant, la nuit ; -

Car la guerre sacrée a des lois infernales.

XXVIII

Et nous sommes cinq cents, Messieurs, dans la forêt.

Quand l'un de nous est pris, on le venge ; - on pourrait

165   Compter plus d'un malade, hélas ! Mais pas un lâche !

Les petits sont souffrants, et notre vieux curé

A cessé de tousser... Nous l'avons enterré

Dans la première neige... Il est mort à la tâche.

XXIX

Aujourd'hui, c'est mon tour, et je ne m'en plains pas.

170   J'ai trop vécu d'un mois sur terre. - Je suis las,

Et mon malheur n'est pas l'excuse que j'allègue.

Hâtez-vous, car je crains de douter de mon Dieu ! -

- Donc, en joue ! - À jamais vive la France ! - Feu !

 


Achevé d'imprimer LE JO NOVEMBRE MIL HUIT CENT SOIXANTE-DIX PAR J. CLAYE POUR A. LEMERRE, LIBRAIRE À PARIS


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