Strophes lues sur le théâtre de la Comédie Française le 5 mars 1871 par M. COQUELIN.
PRIX : 50 CENTIMES.
1870
PAR ÉMILE BERGERAT
PARIS. ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR; 47, PASSAGE CHOISEUL, 47
PARIS .- La RIS. - J. CLAYE , IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT. - [97]
Représenté pour la première fois, au Théâtre Français, le 5 mars 1871
Texte établi par Paul FIEVRE, juin 2025
Publié par Paul FIEVRE, juillet 2025
© Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2025 à 10:32:57.
PERSONNAGES
UN MONSIEUR, M. COQUELIN.
STRASBOURG
A MONSIEUR HENRY DELAS
Moi, je vous dis ceci, Vandales,
À vous, qui, dans notre Paris,
Faites goûter à vos sandales
Ce sol que vous n'avez pas pris !
| 5 | Moi, poète, dont l'âme est faite |
De la poussière d'un prophète,
Et dont le délire invaincu
Devance tout, âge et science,
Et ressemble à la conscience
| 10 | D'un avenir déjà vécu : |
Par ces Villes symbolisées
Qu'on voile à vos yeux éhontés,
Et dont les spectres confrontés
Vous parquent aux Champs-Élysées ;
| 15 | Au nom des trois jours étouffants |
Où nous avons à nos enfants
Enseigné leur future histoire
Et le nom du vainqueur piteux
Qui leur paraissait si honteux
| 20 | De son triomphe expiatoire ; |
Au nom de votre odeur d'ennui,
De votre servilité plate,
Et de cette épaisse omoplate
Où le bâton se sent chez lui ;
| 25 | Malgré le démon qui vous mène |
Comme les serfs de son domaine,
Et ce hasard à court délai
Qui met le sceptre de la terre
Aux mains d'un peuple prolétaire
| 30 | Né pour manier le balai ; |
Mais aussi, soldats d'étrivières,
Au nom du sang, limon amer,
Que les fleuves, où boit la mer,
Boivent aux urnes des rivières ;
| 35 | Au nom d'un sombre souvenir; |
Au nom d'un plus sombre avenir,
D'une haine que rien n'apaise
Dans sa mortelle hérédité!
Je vous ai vus ! J'ai médité ! ...
| 40 | L'Alsace restera française ! |
Console-toi, Strasbourg ! Tu prends
Un esclavage à courte haleine !
Si les montagnes les font grands,
Nous les avons vus dans la plaine !
| 45 | Ils sont sortis de leurs forêts ; |
Nous les avons toisés de près :
Console-toi, Metz, avec elle!
Leur orgueil n'est que vanité :
On te rend ta virginité,
| 50 | S'ils te l'ont prise, elle est pucelle ! |
Patience ! On en voit le fond
De ces rêveurs ! On les mesure,
Ces guerriers de comptoir qui font
La guerre comme on fait l'usure !
| 55 | Ces lourds chevaucheurs de brouillard, |
Si ferrés sur le milliard,
L'histoire sainte et les cédules ! [ 1 Cédule : Autrefois, petit morceau de papier où l'on écrivait quelque chose pour servir de mémoire. [L]]
Gens d'esthétique, au parler lent,
Qui, pour fonder leur Vaterland,
| 60 | Avaient besoin de nos pendules ! |
Ah ! oui, vous nous appartenez,
Villes sublimes et bénies !
Il est tramé par des génies,
Le fil par où vous nous tenez !
| 65 | Vous êtes bien filles de France |
Par la gloire et par la souffrance ;
Vous portez, ô coeurs fraternels,
La cicatrice de famille
Où l'on reconnaît toute fille
| 70 | De ses dévouements éternels ! |
Dans quelque piège où l'on t'attire ,
Alsace, tu nous appartiens,
Et nous nous déclarons les tiens,
Et nous adoptons ton martyre !
| 75 | Quels que soient les derniers effets |
Des supplices ou des bienfaits
Sur leur constance ou sur la tienne,
Tant que ton front pâle et charmant
Portera le pied allemand,
| 80 | La France se fait alsacienne ! |
Comme en Israël autrefois,
Strasbourg sera la Ville sainte !
Ceux-là seront Français deux fois
Qui seront nés dans son enceinte.
| 85 | Capitale de nos douleurs, |
C'est à Strasbourg, et non ailleurs,
Que nous transférons la patrie ;
Et de ce membre mutilé
Tout le corps se dit exilé,
| 90 | Toute vitalité flétrie ! |
Nos poumons ne respirent plus
L'air restreint de la délivrance !
Déchirez les pactes conclus :
C'est à Strasbourg que dort la France !
| 95 | C'est nous qui sommes prisonniers : |
À Strasbourg sont les pigeonniers
Où retourneront les colombes !
C'est l'air de Strasbourg qu'il nous faut !
Strasbourg toujours , Strasbourg bientôt !
| 100 | Là sont nos foyers ou nos tombes ! |
Défense de rire ou d'aimer
Aux enfants qui n'ont plus leur mère
Et défense aussi de semer
Même au terrain de la chimère !
| 105 | Défense de lever les yeux |
Sur les portraits de ces aïeux
Qui cessent d'être les ancêtres.
D'une race sans feu ni lieu,
Qui laisse l'autel de son dieu
| 110 | Servir d'écurie à des reîtres |
Vin de la vengeance ! vieux vin
Dont la haine a planté la vigne !
Celui qui t'a nommé divin
T'a trouvé du mot un nom digne.
| 115 | Quand un peuple en est altéré, |
Malheur à ceux qui l'ont tiré !
Sous la langue qui le fustige,
Il fermente et devient du sang!
Et l'épouvante alors descend
| 120 | Tous les escaliers du vertige! |
Vigne ! hâte-toi de mûrir !
Car notre haine est bien âgée !
Car nous ne voulons pas mourir
Avant de t'avoir vendangée!
| 125 | Soleil, quintuple tes rayons ! |
Et nous, pour une heure, enrayons
Sur la pente de l'espérance,
Et berçons le temps irrité!
Dieu sera dans l'obscurité
| 130 | Le jour où s'éteindra la France ! |
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Notes
[1] Cédule : Autrefois, petit morceau de papier où l'on écrivait quelque chose pour servir de mémoire. [L]

