UNE AMIE

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS.

Représentée pour la première fois, à Paris, au Théâtre-Français, le samedi 9 septembre 1865.

1865

PAR ÉMILE BERGERAT

PARIS. ACHILLE FAURE, LIBRAIRE-ÉDITEUR 23, BOULEVARD SAINT-MARTIN, 23

PARIS. - IMPRIMERIE POUPART-DARYL ET Cie, RUE DU BAC, 30.

Représenté pour la première fois, au Théâtre Français, le 9 septembre 1865


Texte établi par Paul FIEVRE, juin 2025

Publié par Paul FIEVRE, juillet 2025

© Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2025 à 10:32:51.


Je n'ai que des remerciements à faire; j'avoue que j'en suis tout surpris et que mon bonheur m'effraie quand j'y songe. Hâtons-nous donc de payer notre agréable dette, de peur de ne plus rencontrer de tels créanciers.

Ab ovo : Merci d'abord à M. GUILLARD, qui, non content de sacrifier ses instants précieux à débrouiller mon horrible griffonnage, m'a soutenu, jusqu'au bout, de ses conseils et de ses encouragements.

Merci à M. THIERRY pour son inaltérable patience. Chacun se plaît à reconnaître ce goût exquis, ce tact admirable des nuances qui en font le chef nécessaire du premier théâtre de l'univers ; mais moi je vous parlerai de sa patience !...

Merci à M. DAVENNE, l'homme de toutes les complaisances. À lui je dois ma réception, et je souhaite un pareil lecteur aux timides et un pareil aide aux inexpérimentés.

Merci à M.LEROUX, qui a mis au service de ma jeunesse son talent profond et sa science parfaite du théâtre. Si mon Richelieu vaut quelque chose, la gloire en est à M. Leroux, qui me l'a pris des mains tel que vous pouvez le lire et me l'a rendu tel que vous pouvez le voir.

Que dire à Madame BROHAN ? Elle sauve par son talent d'artiste et sa beauté de femme un rôle essentiellement passif et nécessairement irrésolu. Chose rare pour un artiste de cet ordre, elle sait écouter, et j'avoue en toute humilité que ma pauvre marquise n'a guère que cela à faire. Deux fois merci à madame Brohan, puisqu'il y a du dévouement dans sa complaisance.

Arrivons à vous, mon cher maître. Comme l'avare, je vous ai gardé pour le dernier. Laissez-moi vous témoigner ici toute la reconnaissance que je vous dois. On est heureux de rencontrer sur son chemin des amis tels que vous, et je voudrais, pour mon compte, faire partager à tout le monde l'amitié que je vous porte. Voilà pourquoi j'inscris votre nom en tête de cette oeuvre de jeunesse que vous avez vue naître, je dirais presque que vous avez fait naître. Au point de vue littéraire, ce n'est peut-être pas un mets bien friand, mais j'espère vous offrir mieux si Dieu me prête vie - et si vous me prêtez conseil.

ÉMILE BERGERAT.

Limours ; 19 août 1865.


MON CHER MAITRE ET AMI

M. JULES THIÉNOT

Son Élève reconnaissant,

ÉMILE BERGERAT.


PERSONNAGES

LA MARQUISE, Mme MADELEINE BROHAN.

RICHELIEU, M. LEROUX.

La scène se passe au XVIIIe siècle.


UNE AMIE

Petit salon pompadour ; fenêtres au fond ; portes latérales. - Cheminée à gauche, masquée par une ottomane. - Guéridon au centre, table chargée de livres à droite. - Fauteuils, chaises, etc.

Au lever du rideau, la marquise est assise sur une ottomane à gauche et tourne, en boudant, le dos à Richelieu.

SCÈNE PREMIÈRE.
Richelieu, La Marquise.

RICHELIEU.

0   Madame... Hortense...

LA MARQUISE.

0   Non.

RICHELIEU, sortant une tabatière.

0   Madame la marquise,
0   Voulez-vous, s'il vous plaît, accepter une prise?

LA MARQUISE.

0   Vous êtes un vilain ; laissez-moi...

RICHELIEU.

0   Le tabac
0   Est, me disait Tronchin, très sain à l'estomac ;
0   Il chasse les humeurs que nous nommons... jalouses,
0   Aveugle les maris au profit des épouses...

LA MARQUISE.

0   Je vous déteste.

RICHELIEU.

0   Mais son plus doux agrément
0   Est de raccommoder l'amante avec l'amant...

LA MARQUISE.

0   Oh ! Non.

RICHELIEU.

0   Il a, parmi ses vertus singulières,
0   Celle de préférer les riches tabatières :
0   Dans les chambres d'émail il se tient mieux au frais...

LA MARQUISE, à part.

0   Dire que pour un mot je lui pardonnerais!

RICHELIEU.

0   Ravechel fait très bien ces boites ; la matière...
0   Voulez-vous accepter au moins la tabatière ?

LA MARQUISE, se retournant.

0   Infidèle !

RICHELIEU.

0   Non pas, je suis au rendez-vous.
0   Je vous prie, acceptez.

LA MARQUISE.

0   Je ne veux rien de vous.
0   Quel plaisir trouvez-vous à mentir de la sorte,
0   A changer, chaque jour, votre masque à la porte?
0   Sont-ce là vos serments gros de fidélité?
0   Vous aimez quinze jours, c'est votre éternité !
0   Ces grands amours s'en vont où s'en vont vos paroles,
0   Au vent! et l'on vous croit ! Que les femmes sont folles !
0   Nous nous prenons toujours à ce piège éternel.
0   Mais qui donc vous apprend à tromper?...

RICHELIEU.

0   Ravechel
0   M'a juré ses grands dieux que c'était son chef d 'oeuvre.
0   La main d 'oeuvre en effet... Regardez la main d 'oeuvre.

LA MARQUISE.

0   Laissez donc cette boîte, et venez près de moi
0   Justifier enfin votre manque de foi.

RICHELIEU s'asseyant auprès d'elle.

0   Mais voilà bien longtemps que je me justifie.

LA MARQUISE.

0   Vous justifier, vous ! Ah ! Je vous en défie!
0   On vous a vu, monsieur, hier, chez la Guerbois
0   Glisser dans quatre mains des poulets ; - cette fois
0   Le nierez-vous ?

RICHELIEU.

0   Qui sait ?

LA MARQUISE.

0   Faut-il que je précise
0   Les noms ?

RICHELIEU.

0   Vous les savez ? Précisez-les, Marquise.

LA MARQUISE.

0   Madame de la Roche, une rousse aux yeux verts,
0   Dont les petits paniers sont toujours de travers.
0   Vous voyez que je sais. Les autres sont pareilles.
0   Madame de Vignon, dont les pendants d'oreilles
0   Balayent les chemins, et ses autres défauts !...
0   Madame de Courtville, avec son chignon faux
0   Et ses crocs de devant.- Trois.- Madame de Tulle,
0   Avec son griffon jaune et son nez ridicule...
0   C'est encor du bel air, et presque de la cour,
0   Passe ; mais vous tombez jusque dans le faubourg !
0   Si c'était tout encor !

RICHELIEU.

0   Peste ! Encore autre chose ?

LA MARQUISE.

0   Il l'ose demander, ah ! Le méchant, il l'ose,
0   Et je viens de le voir débiter ses caquets
0   À Marton, ma servante, une fille à laquais!
0   C'est être, mon cher duc, trop porté sur sa bouche !

RICHELIEU, se levant.

0   Un homme de mon rang élève ce qu'il touche,
0   Madame.- Mais où tend, et par quel à propos,
0   Ce sermon si chargé des plus terribles mots?
0   Je reçois à Versailles un billet qui m'invite
0   A venir, sans tarder, voir ma déesse... - Vite,
0   Je quitte tout, la cour et les princes, friand
0   D'un souper amoureux et d'un amour riant ;
0   Dédaignant les soupirs de vingt beautés hautaines,
0   J'accours à ce souper comme un cerf aux fontaines,
0   Et vous me recevez, ainsi que Massillon
0   Accueillerait le diable... à coups de goupillon !
0   Sur de légers soupçons qu'après tout rien n'atteste...

LA MARQUISE.

0   Oh !

RICHELIEU.

0   Que ma vanité dédaigne...

LA MARQUISE.

0   Elle est modeste,
0   La vanité !

RICHELIEU.

0   Du tout.

LA MARQUISE.

0   Si, très modeste !

RICHELIEU.

0   Non ;
0   On abuse beaucoup, Hortense, de mon nom.

LA MARQUISE.

0   Vous ne récusez pas au moins ce qu'on vous prête...

RICHELIEU.

0   Mais je ne confonds pas l'amour et l'amourette.

LA MARQUISE.

0   Je vois (lue les cancans vous laissent assez doux.

RICHELIEU.

0   J'aime à voir, quand je passe, aboyer les jaloux.

LA MARQUISE.

0   Oh ! Vous ne m'aimez pas !

RICHELIEU.

0   Y songez-vous, Marquise ?
0   Je ne vous aime pas ! - Faut-il que je vous dise
0   Jusqu'où va cet amour ?

LA MARQUISE, près du guéridon.

0   Prenez la balle au bond
0   Et dites-le toujours, monsieur le vagabond,

RICHELIEU, reprenant sa boite.

0   Cette boîte d'émail me servira de preuve.

LA MARQUISE.

0   Elle est de Ravechel, après ?

RICHELIEU.

0   L'idée est neuve
0   Et la mode en prendra. - Poussez ce diamant,
0   Et la divinité dont mon coeur est amant,
0   Comme je suis sans peur, me verra sans reproche.

LA MARQUISE.

0   Le ravissant bijou!

Elle pousse le bouton, la botte s'ouvre; une petite planchette se dresse qui représente une miniature de la personne à qui on offre la tabatière.- Elle pousse un cri et se lève.

0   Madame de la Roche !

RICHELIEU, à part.

0   Aïe ! Je me suis trompé de boîte ! - J'ai perdu !

LA MARQUISE, lui montrant la boîte.

0   Êtes-vous confondu ?

RICHELIEU.

0   Je suis donc confondu !

LA MARQUISE.

0   Et... quelle est votre excuse?

RICHELIEU.

0   Ah ! Je n'en cherche aucune :
0   Le tort n'est pas à moi, mais bien à la fortune.
0   Elle a fléchi sous moi, c'est rare, Dieu merci !

LA MARQUISE.

0   Et ce mensonge affreux l'a-t-elle fait aussi?

RICHELIEU.

0   Si l'on ne mentait pas en amour comme en guerre,
0   On vaincrait rarement et l'on n'aimerait guère.

LA MARQUISE.

0   Je voudrais voir comment vous franchirez ce pas.

RICHELIEU, prenant son chapeau.

0   Ce que je vous dirai, vous ne le croirez pas.

LA MARQUISE.

0   Essayez.

RICHELIEU.

0   La meilleure excuse est de me taire.
0   L'Amour a sur les yeux un bandeau volontaire,
0   Car il sait que le coeur est un gouffre profond
0   Dont il est dangereux de mesurer le fond ;
0   Aussi, de peur d'y voir, en aveugle il voltige;
0   Vouloir sonder, c'est être amoureux du vertige...
0   Voilà pourquoi je dis que la fortune a tort.

LA MARQUISE, près de la table.

0   Ce paradoxe-là vous tient lieu de remord ?

RICHELIEU.

0   Le pardon est facile et le mal sans remède...
0   Au nom de quinze jours heureux...

LA MARQUISE.

0   Elle est trop laide !

RICHELIEU.

0   Ah bah !

LA MARQUISE.

0   Regardez.

RICHELIEU.

0   Non ; vous vous y connaissez ;
0   Elle doit être affreuse, et c'est m'en dire assez.
0   Ai-je pu délaisser une femme adorable
0   Pour une rousse aux yeux... Parla fourche du diable !
0   Je suis un vrai manant ! Comment j'ai pu trahir !...
0   Marquise, il faut me plaindre et non pas me haïr...

LA MARQUISE, se levant.

0   Je fais plus.

RICHELIEU, à part.

0   Allons donc !

LA MARQUISE.

0   J'oublie... à tort peut-être !

RICHELIEU.

0   Et vous me rendez ?...

LA MARQUISE.

0   Quoi ?

RICHELIEU.

0   Votre amour ?

LA MARQUISE.

0   Non, mon maître,
0   C'est en demander trop ! - Je vous rends la moitié...

RICHELIEU.

0   De l'amour?

LA MARQUISE.

0   Je vous rends toute mon amitié.

RICHELIEU.

0   Merci.

LA MARQUISE.

0   Mon amitié, c'est déjà quelque chose.

RICHELIEU.

0   L'amitié d'une femme est, dit-on, une rose
0   Sans épines. - Je sais que de certains croquants
0   Délaissent les parfums par crainte des piquants ;
0   Mais moi, je ne suis pas de cette humeur modeste :
0   Les épines me font mieux savourer le reste ;
0   J'adore les parfums, et pour moi, Richelieu,
0   L'amitié c'est beaucoup, certes, - mais c'est trop peu !

LA MARQUISE.

0   L'amitié vous déplaît dans une femme aimée?

RICHELIEU.

0   Oui, comme après le feu me déplaît la fumée.

LA MARQUISE.

0   Je vous en prie, Armand, ne me refusez point
0   Cette pure amitié dont mon coeur a besoin.
0   Je ne demande point une chose impossible :
0   Après tout, l'amitié n'est qu'un amour... paisible,
0   Et si, dans ce bas-monde, existe le bonheur,
0   Il est dans l'habitude et l'amitié.

RICHELIEU.

0   D'honneur,
0   Voilà le paradis, mais, foi de galant homme !
0   Je lie prise que peu ce paradis sans pomme.

LA MARQUISE, l'entraînant peu à peu vers le sofa.

0   Vous autres, amoureux aveugles du plaisir,
0   Vous ne voyez en nous qu'une proie à saisir:
0   Dans l'abnégation vous gardez l'égoïsme,
0   Et vous aimez pour vous, non pour aimer!-Le prisme
0   De l'inconnu vous tente, et, comme les enfants,
0   Vous aimez les jouets tant qu'ils sont aux marchands.
0   Mais l'amitié n'est pas un caprice, et réclame,
0   Pour vivre, le regard vigilant d'une femme,
0   Et ces soins maternels qui nous prennent nos jours ;
0   Vous n'avez pas ce tact, et vos doigts sont trop lourds.
0   Notre constance à nous vous semble une chimère ;
0   Mais vous ne savez pas que toute femme est mère.
0   L'homme hait vos défauts, la femme en a pitié ;
0   L'indulgence du coeur conduit à l'amitié...
0   Connaissant les secrets de la faiblesse humaine,
0   Nous vous laissons la joie et nous gardons la peine...
0   La nature a laissé, comme un dernier bienfait,
0   Sur nos lèvres de femme une goutte de lait.
0   Mais nous avons aussi de la sagesse en tète.
0   Si nous nous en allons parfois à l aveuglette,
0   Nous savons bien au moins diriger nos amis;
0   Je veux vous diriger, mais vous serez soumis.
0   Ainsi c'est entendu : me voilà votre amie.
0   Comme une soeur aimante et jamais endormie,
0   Je prends tous les devoirs, mais aussi tous les droits
0   Dont jouissait sur vous votre mère autrefois.

RICHELIEU.

0   Je veux bien ; cependant...

LA MARQUISE.

0   Il refuse ! il refuse !

RICHELIEU.

0   Moi ?

LA MARQUISE.

0   Votre cependant me présage une excuse.

RICHELIEU.

0   Au contraire; soyez mon amie à jamais,
0   Ce sera divin ; mais...

LA MARQUISE.

0   Je ne veux pas de mais.

RICHELIEU.

0   Permettez...

LA MARQUISE.

0   Non ; laissez ce permettez funeste :
0   Ce permettez m'effraie et me gâte le reste.

RICHELIEU.

0   Je...

LA MARQUISE.

0   Non.

RICHELIEU.

0   Je...

LA MARQUISE.

0   Non, non, non.

RICHELIEU.

0   Je-vous aime, morbleu!

LA MARQUISE.

0   Il faut m'aimer assez pour ne m'aimer qu'un peu.

RICHELIEU.

0   Laissez-moi dire un mot...

LA MARQUISE.

0   Non ; il ne faut rien dire.

RICHELIEU.

0   Un mot...

LA MARQUISE.

0   Non.

RICHELIEU, s'emportant.

0   Ah ! Tudieu ! Je me... je me retire.

LA MARQUISE, se dirigeant vers la porte.

0   C'est ainsi? je m'enferme en mon appartement.

RICHELIEU.

0   Que signifie?...

LA MARQUISE, avec un grand salut.

0   Adieu, monsieur.

Exit la marquise.

SCÈNE II.

RICHELIEU, seul.

0   Comment ? Vraiment,
0   Elle me quitte ? - Alors c'est sérieux! - Mazette !
0   Je ne m'attendais pas à cela ; - l'alouette
0   Propose à l'oiseleur un pacte d'amitié...
0   Comme on dit aujourd'hui, j'en suis... stupéfié!
0   Est-il jamais passé dans un esprit malade
0   Un projet plus bizarre, un rêve plus maussade?
0   Son ami, moi !... - Tant pis ! Je me sens curieux
0   De voir si je pourrai garder mon sérieux.
0   Ah ! Ah ! Ah ! Son ami ! Que pourrai-je lui dire
0   Pour être cet ami sans éclater de rire ?
0   Voyons. -

Il frappe à la porte.

0   Marquise...

SCÈNE III.
La Marquise, Richelieu.

LA MARQUISE, de l'intérieur.

0   Quoi ! vous n'êtes pas parti ?

RICHELIEU.

0   Je consens à tout.

LA MARQUISE.

0   Vrai ?

RICHELIEU.

0   J'en ai pris mon parti.

LA MARQUISE, entr'ouvrant la porte.

0   Vous êtes mon ami ?

RICHELIEU.

0   Mais je le suis, - vous dis-je ;
0   Je sens que je deviens ami jusqu'au prodige.

LA MARQUISE, entrant.

0   Bien vrai ?

RICHELIEU.

0   Faut-il jurer ?

LA MARQUISE.

0   Non ; laissez les serments ;
0   Nous sommes entre amis et non pas entre amants.

RICHELIEU.

0   L'amitié m'apparaît avec son charme austère,
0   Et Richelieu pour elle q les yeux de Voltaire.
0   Nous allons nous aimer comme on ne s'aime plus,

LA MARQUISE.

0   Qu'entre amis 1

RICHELIEU.

0   Soit. - Dans les ouvrages que j'ai lus,
0   (Je parle des anciens) un modèle me tente...
0   Castor et Pollux 1

LA MARQUISE.

0   Oh ! Le voilà qui plaisante !

RICHELIEU.

0   Moi ?

LA MARQUISE.

0   Que vient faire ici Pollux ou bien Castor?

RICHELIEU.

0   Ils sont pour les amis des modèles encor.

LA MARQUISE.

0   L'exemple des anciens même ici nous gouverne?

RICHELIEU.

0   Mais l'amitié n'est pas d'invention moderne.

LA MARQUISE.

0   L'amitié ne vit pas des grands hommes éteints,
0   Comme la Tragédie et les pédants latins.

RICHELIEU.

0   De quoi vit-elle donc ? D'eau claire ?

LA MARQUISE.

0   Je suppose,
0   De conversation ou de toute autre chose.

RICHELIEU.

0   Eh bien, causons alors.

LA MARQUISE.

0   Causons...

RICHELIEU.

0   Causons...

LA MARQUISE.

0   Causons.

Ils s'assoient au guéridon.

RICHELIEU.

0   De quoi ?

LA MARQUISE.

0   De tout : - l'esprit a mille liaisons...
0   Il suffit d'un seul mot pour entrer en campagne ;
0   On bâtit sur un mot des châteaux en Espagne ;
0   Une mouche qui vole, un rien, un son, un bruit,
0   Et nous allons jaser d'ici jusqu'à minuit.

RICHELIEU.

0   Minuit ?

LA MARQUISE.

0   Et pourquoi pas?

RICHELIEU.

0   L'heure est indifférente,
0   Car vous avez vingt ans et j'en ai presque trente.
0   Nous allons nous confire en de chastes élans
0   Ainsi que les vieillards de quatre-vingt-quinze ans.
0   Approchons-nous du feu, Madame la Marquise.

LA MARQUISE.

0   En juin, du feu ?

RICHELIEU, imitant les vieillards.

0   Broûmm ! - L'hiver sévit ! - La bise
0   Est rude. - La fenêtre est close? et les volets?
0   Bon ; nous allons causer les pieds sur les chenets.
0   Ma canne ?... Ai-je ma canne ?... Ai-je ma tabatière ?...
0   Avez-vous vu ma tab... ?

LA MARQUISE, vivement.

0   Laissons cette matière ;
0   Il ne faut pas parler de tabatière ici.

RICHELIEU, ton naturel.

0   De quoi faut-il parler? dites-le donc aussi ;
0   Dites ce mot, ce rien, ce son, ce quelque chose
0   Qui doit donner l'élan !... - Causons, il faut qu'on cause !
0   Dites.

LA MARQUISE.

0   Soit. - « Il fait beau ! »

RICHELIEU.

0   « Superbe ! » - À vous.

LA MARQUISE.

0   Moqueur!

RICHELIEU.

0   Comment? mais je causais du profond de mon coeur..
0   C'était intéressant !

LA MARQUISE.

0   Est-ce ainsi que l'on cause ?

RICHELIEU.

0   Non ; Castor et Pollux devaient dire autre chose :
0   Et, même au coin du feu, je crois que les vieillards
0   Ont, à n'en pas douter, des propos plus... gaillards !

LA MARQUISE.

0   Mauvais !

RICHELIEU.

0   Après cela faut-il qu'on se rebute ?
0   Notre amitié bégaie... hélas, elle débute!

LA MARQUISE.

0   Vous le faites exprès pour me taquiner.

RICHELIEU.

0   Moi,
0   Vous taquiner ! Du tout, je ne vois pas pourquoi.
0   Je suis entre vos mains comme une cire molle.
0   Que faut-il faire enfin ? Chanter la gaudriole,
0   Danser, lire?...

LA MARQUISE.

0   Lisons.

RICHELIEU.

0   Lisons...

LA MARQUISE.

0   Lisons...

RICHELIEU.

0   Lisons.

Ils s'assoient près de la table.

LA MARQUISE.

0   Aimez-vous les vers ?

RICHELIEU.

0   Oui, certes, quand ils sont bons !

LA MARQUISE.

0   Prenez sur la table.

RICHELIEU.

0   Au hasard ?

LA MARQUISE.

0   Oui.

RICHELIEU, prenant un livre.

0   La lecture
0   Entretient l'amitié ; - c'est une nourriture
0   Substantielle... et bonne à la digestion,
0   Qui fournit des sujets de conversation...
0   On pourra s'arrêter pour discuter ?...

LA MARQUISE.

0   Sans doute.

RICHELIEU.

0   Je commence...

Il s'arrête.

0   Ah ! Pardon.

LA MARQUISE.

0   Quoi ? Vous restez en route ?

RICHELIEU.

0   C'est que le premier mot me met dans l'embarras.
0   Notre position,je crois, ne permet pas
0   Que nous parlions...

LA MARQUISE.

0   De quoi ?

RICHELIEU.

0   De cela.

LA MARQUISE.

0   Mais encore?

RICHELIEU.

0   De ce dont il s'agit.

LA MARQUISE.

0   De... ce... dont?

RICHELIEU.

0   Oui.

LA MARQUISE.

0   J'ignore
0   Ce que vous voulez dire.

RICHELIEU.

0   Enfin ce mot.

LA MARQUISE.

0   Quel mot ?

RICHELIEU.

0   Je ne sais si je dois le prononcer tout haut.
0   Le mot : amour !

LA MARQUISE.

0   Comment ? C'est lui qui vous arrêter.

RICHELIEU, la regardant.

0   Mais, madame, je crois... je crois qu'en tête-à-tête
0   Il nous est défendu do le dire.

LA MARQUISE, naïvement.

0   Pardon,
0   Il vous fait peur ?

RICHELIEU, très significatif.

0   Du tout, il me fait peine.

LA MARQUISE.

0   Ah ! Bon.
0   Prenez un autre endroit.

RICHELIEU.

0   Je prends un autre livre.
0   C'est de la prose.

LA MARQUISE.

0   Allez.

RICHELIEU, lisant.

0   « L'homme ne saurait vivre
0   « Sans amour... » - Regardez.

LA MARQUISE.

0   Eh bien, c'est un hasard.

RICHELIEU.

0   Soit ; mais ce hasard-là cache une règle d'art.
0   Signés d'un nom obscur ou d'un nom qui s'impose ;
0   Grecs, latins ou français, soit en vers, soit en prose,
0   Écrits par des bourgeois ou par des gens de cour,
0   Les livres ne sont faits que pour parler d'amour.
0   Que faut-il faire encor ?

LA MARQUISE.

0   Rien.

RICHELIEU.

0   Rien ?

LA MARQUISE.

0   J'ai la migraine.

RICHELIEU.

0   S'il fallait tricoter de petits bas do laine,
0   Faire des noeuds, broder sur tulle ou sur velours,
0   Me voici.

LA MARQUISE.

0   Richelieu, vous plaisantez toujours ;
0   Veuillez donc oublier que je suis une femme
0   Et me traiter en homme.

RICHELIEU.

0   Excusez-moi, Madame,
0   Je n'aurais pas osé prendre cela sur moi.
0   Les désirs d'un ami sont plus forts qu'une loi,
0   Donc vous m'autorisez...

LA MARQUISE.

0   C'est une amitié d'homme
0   Que je demande, si c'est ainsi qu'on la nomme.
0   Or, entre vous, quelle est votre occupation ?

RICHELIEU.

0   Entre hommes ?

LA MARQUISE.

0   Entre amis.

RICHELIEU.

0   J'entends.

LA MARQUISE.

0   La question
0   Vous embarrasse ?

RICHELIEU.

0   Non. - On parle politique...
0   On prend parti pour l'un ou pour l'autre, - on se pique.
0   Êtes-vous pour Choiseul ?

LA MARQUISE.

0   Il a le nez camard.

RICHELIEU, riant.

0   Très bien : nous causerons politique plus tard.
0   Entre amis, on se bat en duel.

LA MARQUISE.

0   Et puis ?

RICHELIEU.

0   Dame...
0   On se tue.

LA MARQUISE.

0   Après ?

RICHELIEU.

0   Hein ? - Comment après, Madame ?
0   Quand on a dans le corps un coup de ma façon,
0   Il ne reste ici-bas que la confession.

LA MARQUISE.

0   Et celui qui survit ?

RICHELIEU.

0   Ah ! Celui-là, Marquise,
0   Il déplore à grands cris son adresse... et se grise !...

LA MARQUISE.

0   Fi donc !

RICHELIEU.

0   Mais le bon vin, madame, est aux amis
0   Ce qu'est la pluie aux fleurs, et la rosée aux fruits.
0   Une fleur desséchée est une triste chose,
0   Et l'amitié féconde est celle qu'on arrose.

LA MARQUISE.

0   Vous verrez qu'il ira jusqu'à me proposer
0   D'aller au cabaret !

RICHELIEU.

0   Voulez-vous vous griser?

LA MARQUISE.

0   Ne passe-t-on son temps qu'à boire et qu'à se battre?
0   N'est-il pas un moyen ?...

RICHELIEU, très tendre.

0   La chanson d'Henri quatre
0   En fournit un troisième...

LA MARQUISE, vivement.

0   Entre amis, que dit-on ?

RICHELIEU.

0   Mais, madame, s'il faut en croire un vieux dicton,
0   On se vante !

LA MARQUISE.

0   De quoi ?

RICHELIEU.

0   De quoi, chère imprudente ?
0   Entre hommes? entre amis ? En buvant ? - On se vante
0   D'abord de ses... - Vraiment ! Vous ne devinez pas?

LA MARQUISE.

0   Mais non.

RICHELIEU.

0   La médisance est reine des repas,
0   Et la vanité rend les langues indiscrètes.
0   On se vante, entre amis...

LA MARQUISE, se levant.

0   Je sais, de ses conquêtes !
0   Pauvres femmes ! Les murs des plus vils cabarets
0   Connaissent nos amours et leurs tristes secrets.

RICHELIEU.

0   Ah ! les secrets d'amour ne sont pas ceux qu'on .garde
0   Entre amis !

LA MARQUISE, s'asseyant au guéridon.

0   Et l'on dit que la femme est bavarde !
0   Voyons : racontez-moi vos amours.

RICHELIEU.

0   Volontiers :
0   Mais je doute beaucoup que vous y consentiez.

LA MARQUISE.

0   Pourquoi ? Je ne puis plus avoir de jalousie.
0   Aimez qui vous plaira ; pour moi, je m'en soucie
0   Autant que de cela.

RICHELIEU.

0   Pas plus que de cela ?
0   Ah ! que j'aime à vous voir ces beaux sentiments-là !

LA MARQUISE.

0   Quel est donc le motif de tant de réticence ?

RICHELIEU.

0   La confidence appelle une autre confidence,
0   Et même l'usage est de renchérir...

LA MARQUISE.

0   Je peux
0   Renchérir. - Parlez.

RICHELIEU, s'incline et s'assoit.

0   Hier je devins amoureux.
0   Oh ! la femme divine ! un ange 1 ! !

LA MARQUISE.

0   Passez.

RICHELIEU.

0   Blonde,
0   Mais d'un blond sérieux, le plus riche du monde,
0   Avec de grands yeux noirs, un sourire parfait,
0   Un cou de cygne, un bras admirablement fait;
0   Des pieds ! Mais ils tiendraient dans... dans votre mitaine !

LA MARQUISE.

0   Tous les deux ?

RICHELIEU.

0   Tous les deux, oui.

LA MARQUISE.

0   C'est chose certaine
0   Qu'elle a de petits pieds s'ils tiennent dans mon gant.

RICHELIEU.

0   Vous la connaissez bien... c'est Madame d 'Argant !

LA MARQUISE.

0   Ma voisine? une horreur! cette atroce coquette,
0   Laide... même en peinture ! Ah ! Duc, quelle conquête!
0   Au moins pour votre honneur gardez-vous d'en parler!
0   Quand la bévue est faite, il faut dissimuler...
0   Je vous promets de n'en rien dire !

RICHELIEU.

0   Sur mon âme,
0   Vous vous entendez fort à tourner l'épigramme.
0   Savez-vous qu'il fait bon d'être de vos amis !

LA MARQUISE, riant.

0   Cette belle Flore ! Ah ! Pardonnez si j'en ris ;
0   Mais vraiment l'aventure est plaisante ! - C'est être
0   Puni dans son péché... - Mon pauvre Duc !

RICHELIEU.

0   Peut-être
0   Sont-ce ses cheveux d'or qui m'auront aveuglé,
0   Mais de ce laideron je suis ensorcelé,
0   Et je ne comprends plus comment on s'accommode
0   De ne pas être blonde. - Et d'ailleurs c'est la mode.

LA MARQUISE.

0   Hormis les cheveux blonds vous n'en aimez aucuns !

RICHELIEU.

0   Marquise, entendons-nous, tous mes amis sont bruns.
0   Voici l'histoire : - Hier je faisais ma tournée
0   Place Royale ; - Au bas de l'Hôtel Guémenée
0   (Où demeure aujourd'hui ce cher extravagant
0   De Rohan, le Tircis de Madame d 'Argant),
0   Je m'approche, et je vois descendre de voiture
0   Une femme... - On connaît la femme à sa chaussure,
0   Et, foi de connaisseur, la chaussure était bien.
0   J'offre mon bras, la dame accepte...

LA MARQUISE.

0   Le moyen
0   De refuser !

RICHELIEU.

0   On cause, en montant chez le comte,
0   De ceci, de cela, de tout... - en fin de compte
0   Avant de se connaître on était bons amis.
0   Nous entrons chez Rohan ; le couvert était mis...

LA MARQUISE.

0   Vous avez dérangé leur souper fin.

RICHELIEU.

0   Non certes ;
0   Je voulus m'esquiver, ce fut en pure perte :
0   Rohan me menaça d'ameuter les maris.
0   Il embrassa sa belle et courut dans Paris ;
0   Je crois que près du Louvre il avait une affaire
0   Qu'il voulait terminer avant souper. - Que faire
0   Seul avec une femme adorable, sinon
0   Profiter du crédit que me donne mon nom?
0   Eh bien, voyez un peu ma loyauté, marquise.

LA MARQUISE.

0   Que fîtes-vous?

RICHELIEU.

0   S'il faut parler avec franchise,
0   Je fis comme Rohan, j'embrassai... - Ce fut tout ;
0   Oui, quoique l'embrassade eut été de mon goût,
0   J'en restai là. - J'eus tort ; c'était une conquête
0   Charmante ; mais, hélas! je vous aimais. - C'est bête,
0   N'est-ce pas ? Aujourd'hui je n'hésiterai plus
0   Et je vais dès ce soir commencer le blocus.

LA MARQUISE.

0   Mes aventures, moi, sont à peu près pareilles.
0   Hier, en vous attendant, je bayais aux corneilles,  [ 1 Bayer : Fig. et familièrement. Bayer aux corneilles, regarder en l'air niaisement. [L]]
0   Lorsqu'au coin de la rue un jeune homme embusqué
0   Jeta sur mon balcon un billet doux musqué.
0   Je l'avais déjà vu plusieurs fois, et sa grâce
0   A cheval me plaisait ; on devinait la race
0   A sa mise coquette, à son geste élégant.
0   Surprise, je m'efface, et je lâche mon gant.
0   Il saute, le ramasse, et grimpe sur la selle
0   De son cheval, et zest ! Sans corde et sans échelle,
0   Psitt ! en deux temps, et crac ! Il... mais heureusement
0   J'eus le temps de fermer la fenêtre.

RICHELIEU, riant.

0   L'amant
0   N'était qu'un voleur !

LA MARQUISE.

0   Non.

RICHELIEU.

0   Si.

LA MARQUISE.

0   C'était un jeune homme
0   Très aimable : entre nous je l'avoue ; il se nomme...
0   Mais vous le connaissez : c'est Canillac.

RICHELIEU.

0   Eh las !
0   Je le connais fort bien.

LA MARQUISE.

0   Il vous plaît, n'est-ce pas?

RICHELIEU.

0   C'est un joli garçon.

LA MARQUISE.

0   .On dit qu'il vous efface,
0   Et beaucoup de jaloux disent qu'il vous... remplace.

RICHELIEU.

0   Il me remplacera, comme doublure.

LA MARQUISE.

0   Eh bien,
0   Tout doublure qu'il est, il ne le cède en rien
0   À son maître.

RICHELIEU.

0   Il promet.

LA MARQUISE.

0   Mais il tient bien des choses.

RICHELIEU.

0   Le singe le meilleur n'imite que les poses,
0   D'ailleurs, si vous l'aimez..,

LA MARQUISE.

0   Le trouvez-vous mauvais?

RICHELIEU.

0   Du tout : il me remplace et vient quand je m'en vais.
0   Les lampions sont rois au pays des lanternes,
0   Mais auprès du soleil tous les brillants sont ternes.
0   Ah ! Canillac vous plaît ; moi, j'en suis très content.

LA MARQUISE.

0   Pour la blonde aux yeux noirs je vous en offre autant.

RICHELIEU.

0   Son esprit délicat plaît dans les jeux de paume;
0   Puis il est après moi le plus fat du royaume !

LA MARQUISE.

0   L'amour dont elle brûle a de terribles feux,
0   Car ils sont plus ardents encor que ses cheveux !

RICHELIEU.

0   C'est un fier cavalier, d'une valeur étrange,
0   Et qui monte à l'assaut... des balcons comme un ange !

LA MARQUISE.

0   C'est un tendron naïf, qui compte ses amours
0   Par ses soupers, et soupe à peu près tous les jours !

RICHELIEU.

0   Vous m'y faites penser...

LA MARQUISE.

0   On vous attend peut-être ?

RICHELIEU.

0   Peut-être ce soir même, au bord de sa fenêtre
0   On écoute les pas des passants attardés;..
0   Peut-être même on souffre... on pleure...

LA MARQUISE.

0   Et Vous tardez ?

RICHELIEU.

0   Que me conseillez-vous de faire, mon amie ?

LA MARQUISE.

0   Il faut avoir sucé le lait d'une furie
0   Pour la laisser pleurer derrière son rideau...
0   Au risque d'attraper un rhume de cerveau.

RICHELIEU.

0   J'admire votre esprit en cette circonstance :
0   Vos avis sont toujours les plus sages. - Hortense,
0   Permettez qu'en ami je vous serre la main.

LA MARQUISE.

0   Alors vous partez?

RICHELIEU.

0   Mais je reviendrai demain.

LA MARQUISE.

0   Je n'y serai pas.

RICHELIEU.

0   Bien. Quel jour de la semaine
0   Faut-il venir ?

LA MARQUISE.

0   Aucun.

RICHELIEU.

0   La semaine prochaine?

LA MARQUISE.

0   Non plus,

RICHELIEU.

0   Et l'amitié, quel jour l'exerce-t-on?

LA MARQUISE.

0   Qui vous force à partir?

RICHELIEU.

0   En bonne foi, peut-on
0   La laisser s'enrhumer ?... Songez donc qu'elle pleure !
0   Du reste, l'amitié se couche de bonne heure,
0   Et minuit va sonner.

LA MARQUISE.

0   Déjà!

RICHELIEU.

0   Merci.

LA MARQUISE.

0   Minuit !
0   J'avance...

RICHELIEU.

0   Peu, voyez. - Chaque heure qui s'enfuit
0   Ravive mes regrets... - Il faut que je vous quitte.

LA MARQUISE.

0   Vous n'allez pas bien loin et vous irez plus vite.

RICHELIEU.

0   Mais si je reste encor je ne m'en irai pas,
0   Et vous savez qu'il faut que je m'en aille... - Hélas !
0   Combien d'amants déjà la nuit couvre et protège !
0   Voilà minuit, dieu sombre avec tout son cortège
0   De souvenirs heureux, tourbillonnant essaim
0   De lutins familiers qui chantent dans mon sein !
0   C'est l'heure des amants, l'ami doit faire place.

LA MARQUISE.

0   A qui donc?

RICHELIEU.

0   Mais, madame, à... Conillac.

LA MARQUISE.

0   De grâce,
0   Cette plaisanterie est poussée assez loin.
0   Canillac est un conte et vous n'y croyez point.

RICHELIEU.

0   Et pourquoi, s'il vous plaît, voulez-vous que j'en tienne
0   Pour madame d'Argant? Votre histoire est la mienne.

LA MARQUISE.

0   Voyons, n'aimez-vous pas toutes les femmes ?

RICHELIEU.

0   Si.
0   La charité le veut, la politesse aussi.
0   Les odes de La Motte et les femmes sont telles
0   Qu'il faut en chercher, cent pour en trouver deux belles ;
0   C'est, madame, en cherchant ainsi que j'ai trouvé
0   Dans un corps sans défauts le coeur que j'ai rêvé.

LA MARQUISE.

0   Quelle est cette beauté ?

RICHELIEU.

0   De près elle vous touche ;
0   Un sourire éternel voltige sur sa bouche,
0   Et ses longs cheveux bruns sous la poudre ondulants
0   Glissent sur son oreille et tombent nonchalants.
0   Sa main, petite et ronde, est un nid de caresse,
0   Et l'amour qu'elle inspire est comme une paresse
0   Qui vous endort en vous berçant. - Son doux baiser
0   Altère, et cependant ne veut pas apaiser.
0   Malgré tout son esprit, elle est la bonté même,
0   Et je l'aime, en un mot... -

LA MARQUISE.

0   Vous l'aimez?

RICHELIEU.

0   Oui, je l'aime
0   Comme un enfant; je l'aime avec...

LA MARQUISE.

0   Est-ce bien vrai ?

RICHELIEU.

0   Quand elle en doutera, marquise, j'en mourrai.
0   Voyez là-bas : la nuit s'étend sur la nature :
0   Écoutez les soupirs de toute créature,
0   Tout se cherche dans l'air, dans les herbes, sous l'eau...
0   Au roseau tendrement s'enlace le roseau ;
0   L'insecte bleu poursuit l'insecte qui voltige ;
0   Le vent baise la fleur qui s'endort sur sa tige ;
0   Le ciel dans les ruisseaux mire ses regards bleus ;
0   L'étoile au ver luisant parle et cligne des yeux.
0   Eh bien ! marquise, eh bien ! l'universelle flamme
0   Qui brûle terre et ciel est toute dans mon âme
0   Lorsque son seul regard vient caresser le mien...

LA MARQUISE.

0   Et cette femme c'est ?...

RICHELIEU.

0   Vous la connaissez bien.

LA MARQUISE, faiblement.

0   Non, je vous jure, non.

RICHELIEU.

0   A quoi bon cette épreuve ?
0   Je vous l'ai dit cent fois...

LA MARQUISE.

0   Non.

RICHELIEU.

0   En voilà la preuve.

Il lui montre une autre botte qu'il substitue à la première.

LA MARQUISE, furieuse.

0   C'est une indignité !

RICHELIEU.

0   Mais non... votre courroux...
0   Mais non...

LA MARQUISE.

0   Je vous exècre et la boîte avec vous ;
0   Je voudrais qu'elle fût...

RICHELIEU, riant.

0   Dans la mer Caspienne ! 1
0   Écoutez-moi...

LA MARQUISE.

0   Jamais.

RICHELIEU.

0   Bon ; c'était bien la peine !
0   Au moins regardez-la. - Poussez ce diamant,
0   Et la divinité dont mon coeur est amant...

LA MARQUISE.

0   Mon portrait ! ! C'est bien moi.

RICHELIEU.

0   Chère Hortense, le vôtre.

LA MARQUISE.

0   C'est pourtant mon portrait!

Elle tourne autour de Richelieu.

RICHELIEU.

0   Que cherchez-vous?

LA MARQUISE.

0   Et l'autre?

RICHELIEU.

0   Quel autre? qu'avez-vous?

LA MARQUISE.

0   Ah ! Méchant, c'est un tour 1

RICHELIEU.

0   Canillac est, marquise, un garçon fait au tour !

LA MARQUISE, tombant dans ses bras.

0   Ah ! vous aimer, Armand, est chose méritoire ;
0   Mais vous mentez si bien qu'il faut toujours vous croire.
0   Aimons-nous donc encor, mais l'amour s'en ira !...

RICHELIEU.

0   Raison pour en jouir tant qu'il nous restera.
0   Après nous c'est la fin, comme dit la sagesse !
0   Abusons du bonheur, tant que Dieu nous le laisse !
0   Aimons, ou n'aimons pas, mais jamais à demi.
0   Quand on n'est plus amant, à quoi sert d'être ami ?

LA MARQUISE.

0   L'amitié d'une femme...

RICHELIEU.

0   En amour se dénoue,
0   Qui baise sur la main doit baiser sur la joue;
0   Demander l'amitié, c'est tourner alentour ;
0   On n'aime plus l'amant, mais on aime l'amour.
0   Ouf ! le sermon est long comme d'ici Versailles !

LA MARQUISE.

0   Prédicateur à jeun ne prêche rien qui vaille !

RICHELIEU.

0   Et le sermon vaut bien un souper !

LA MARQUISE.

0   Dans dix jours
0   Vous ne m'aimerez plus !

RICHELIEU.

0   Je t'aimerai toujours 1

LA MARQUISE.

0   Toujours ! L'éternité ! Folle qui s'y repose !

RICHELIEU.

0   L'éternité n'est rien, dix jours sont quelque chose.

Paris, 28 avril 1865.

 



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Notes

[1] Bayer : Fig. et familièrement. Bayer aux corneilles, regarder en l'air niaisement. [L]

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