LES SONGES DES HOMMES ÉVEILLÉS
COMÉDIE
M. DC. XXXXVI.
AVEC PERMISSION.
Par le sieur de LA BROSSE.
À PARIS, Chez la veuve NICOLAS DE SERCY, au Palais, en la Salle Dauphine,à la Bonne-Foi Couronnée.
Représenté pour le première fois en 1646.
© Théâtre classique - Version du texte du 31/01/2025 à 18:55:54.
À MESDEMOISELLES DE VINCELOTTE MESDEMOISELLES
À moins que de trahir mon devoir, je ne puis demeurer plus longtemps dans le silence ; quelque défense que me fasse votre modestie, il faut que je publie votre mérite, et les obligations que je vous ai. On dit que la Nature délia autrefois la langue d'un enfant muet, pour apprendre que celui qu'on allait tuer était son père : quand j'aurais perdu l'usage de la parole, l'occasion de contribuer à l'utilité ou à la gloire de qui m'aurait procuré du bien, me la ferait recouvrer.
Je prouve ce que je dis, puis qu'ayant manqué jusqu'ici d'expression, je commence à parler de vos vertus, que l'exposerais volontiers en détail, si je ne craignais de m'étendre au delà des bornes d'une épître. Ce sera donc assez, et peut être trop au gré de votre modestie, si je mets en avant que l'innocence naît avec vos pensées, que vous ne prononcez pas une parole, ni ne faites pas une action qui ne soit de bon exemple, que la charité vous fuit par tout, que l'humilité ne vous quitte point, et que la sagesse ne vous abandonne jamais.
Ceux qui ont traité de cette dernière vertu, conviennent qu'elle est fille de l'expérience, et que le temps est son maître d'école ; Mais cette remarque ne doit pas être absolument reçue, dans une jeunesse encore tendre, vous mettez en pratique tous les préceptes, et votre conduite apprend à tout le monde, que votre jugement est semblable à ces fleuves qui font navigables dès leurs sources, que la prudence va quelquefois plus vite que l'âge, et que l'esprit n'est pas si étroitement attaché au corps, que les progrès de l'un dépendent toujours de l'accroissement de l'autre.
Cette connaissance que j'ai des nobles qualités de vos âmes, m'ôte des termes de consulter si je puis de bonne grâce ou non, vous adresser un poème disposé au théâtre : Rien ne vous peut empêcher de lire les compositions de ce genre, elles ne font plus ce qu'elles étaient il y a trente ans ; la Comédie est devenue belle en vieillissant, et sa beauté est aujourd'hui d'accord avec son honneur : aucune de ses actions n'est licencieuse, aucune de ses paroles déshonnête, au contraire la licence et l'infamie font les sujets de ses censures; et je ne crains point de dire qu'elle est tellement épurée, qu'une fille la peut voir avec moins de scandale, qu'elle ne parlerait à un capucin à la porte de son Couvent.
Cela posé et tenu pour indubitable, comme il est, je ne sais point de difficulté de vous en dédier une, que je ne vous présenterais sans doute qu'avec quelque sorte de crainte ; si elle n'avait eu le bonheur de paraître assez glorieusement devant leurs Majestés : la déférence que je rends, et les respects que je dois à la condition, au mérite et au jugement des personnes qui ont estimé ce poème, font que je vous l'offre avec un peu de hardiesse : puis que les esprits de Cour qui sans contredit sont les meilleurs et les délicats de Paris, ont parlé à son avantage en sept diverses représentations que la Troupe Royale en a données de jour à autre, je me figure qu'ils y ont remarqué quelques beaux traits, que je n'y ai pas aperçu moi-même, et que l'ai faits sans y penser ; Comme autrefois ce peintre qui jetant de colère son pinceau, fit en un instant et sans art, ce que sa rêverie et ses préceptes n'avaient pu exécuter.
Me laissant donc aller au torrent, je me flatte de la pensée, que vous trouverez quelque chose en mon ouvrage, que vous ne condamnerez pas absolument ; je sais que les unités y sont observées, et l'on m'a persuadé que les vers ont assez de beauté pour n'être pas laids, et la conduite assez d'art pour n'être pas mauvaise. Au reste l'invention est si véritablement mienne, que je n'en dois l'intérêt à pas un de mes devanciers ; ce qui me porte (Mesdemoiselles) à vous l'offrir d'autant plus hardiment, que je ne dispose en vous l'offrant que de mon bien, et que je ne crois pas vous donner rien de commun. Puisqu'on n'a vu jusqu'ici point ou peu de personnes dormir les yeux ouverts, je tire une conséquence que le présent que je vous faits de la comédie Des Songes des hommes éveillés, ne saurait être qu'extraordinaire : ainsi je me promets que vous l'estimerez sinon pour son prix, au moins pour sa rareté, et que j'obtiendrai en sa considération la liberté de me déclarer,
MESDEMOISELLES,
Votre très humble, très obéissant, et très obligé serviteur,
BROSSE.
À MONSIEUR BROSSE, Sur le sujet de sa Comédie.
ÉPIGRAME, envoyé de Fontainebleau.
Esprit rarre et subtil, miracle de nos jours,
Qui sais l'Art de charmer les yeux et les oreilles,
Si tu crois tes Amis, tu rêveras toujours
Ces Songes à la Cour, plaisent plus que leurs veilles.
DE ST GEORGES
FAUTES D'IMPRESSION
Pag. 3. verf. 21. les, lisez, de.
Pag. 22. v.8. cheris, lisez, cherchais.
Pag. 38 v.12. ajoutez, mieux.
Pag. 53. v. 12. ajoutez, trop.
Il put y avoir quelques autres fautes qui pour être légères, je n'ai point remarquées. Je vous prie d'y suppléer.
LES ACTEURS
CLARIMOND, Gouverneur du Chateau de Talemont.
CLORISE, soeur de Clarimond.
LUCIDAN, Gentilhomme parisien, Amant de Clorise.
LISIDOR, Gentilhomme natif de Bordeaux, Amant d'Isabelle.
ISABELLE, Demoiselle Rochelaise.
CLÉONTE, Cavalier amoureux de Clorise.
DU PONT, Paysan.
ARISTON, Page de Clarimond.
LE LAQUAIS DE CLARIMOND.
La scène est dans le Château de Talemont.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
Lisidor, Cléonte.
LISIDOR.
Jugez par le récit, que vous venez d'entendre
À quelle extrémité, ma douleur peut s'étendre,
Et ne me blâmez plus, si dans tous mes discours
On m'entend appeler, la mort à mon secours.
CLÉONTE.
| 5 | Ma coutume n'est pas de flatter ni de feindre, |
Vous avez en effet, du sujet de vous plaindre,
On n'a vu jusqu'ici, que fort peu de malheurs
Qui méritassent mieux des soupirs et des pleurs ;
Il ne faut pas pourtant, que votre âme s'abaisse
| 10 | Sous le poids importun, de l'ennui qui l'oppresse, |
Quelques grands déplaisirs, qui viennent l'affaiblir.
Elle se doit en foi, noblement recueillir,
Elle doit dans l'orage, être tranquille calme,
Et sous le faix des maux, s'égaler à la palme.
| 15 | N'attendez pas de moi, d'autres raisonnements |
Qui tendent à finir, vos amoureux tourments,
Je ne vous puis donner, en de telles alarmes
Ni de meilleurs avis, ni de plus fortes armes
Vous figurer de voir, votre mal allégé
| 20 | Par le faible secours d'un esprit affligé, |
Et qu'oubliant mon deuil, je dissipe le vôtre,
C'est espérer qu'un mort, en ressuscite un autre.
LISIDOR.
En vous disant le bien, que la mort m'a volé,
Je n'ai pas eu dessein, d'en être consolé :
| 25 | Ma tristesse est si juste, ma perte si grande |
Que la fin de mon mal, est-ce que j'appréhende,
Et s'il faut m'exprimer, sans réserve et sans fard
Je serais bien fâché que vous prissiez part,
Persévérant toujours dans mon humeur première,
| 30 | Je veux supporter seul, ma peine toute entière : |
Et bien que ma vertu succombe en ce dessein,
Je ne souffrirai pas qu'on me tende la main ;
Les plus doux lénitifs d'un zèle charitable
Ne peuvent qu'irriter ma douleur véritable,
| 35 | Les soins de mes amis sont pour moi dangereux, |
Je les appelle aussi, remèdes malheureux,
Qui contre le succès que l'on s'en persuade
En guérissant le mal, font mourir le malade :
Mais sans vous expliquer, jusqu'où va la vigueur
| 40 | Du mortel déplaisir qui me tient en langueur, |
Que je comprenne en quoi, votre malheur consiste,
Et quelle occasion vous avez, d'être triste,
Est-ce un effet d'amour, où d'un autre accident ?
Dites, je fus toujours, un discret confident.
CLÉONTE.
| 45 | Au seul nom de l'Amour, ma couleur qui se change |
Ne vous apprend que trop, que c'est lui qui se venge
De ce qu'étant charmé, les deux yeux pleins d'attraits,
J'ai cru que c'était d'eux, qu'il empruntait ses traits,
Que sans ces beaux soleils, il n'aurait point de flammes
| 50 | Et qu'au lieu de brûler, il glacerait les âmes. |
LISIDOR.
Ne m'apprendrez-vous point le nom de cet objet
Qui régnant dessus vous, vous a fait son sujet ?
CLÉONTE.
La divine beauté qui ravit ma franchise
Est soeur de Clarimond, et se nomme Clorise,
| 55 | Je ne vous dirai point le nombre des trésors |
Qui brillants dans son âme, éclatent sur son corps,
Pour n'en point amoindrir le prix, par la parole
Il faut mouiller sa langue aux ondes du Pactole, [ 1 Pactole : Petite rivière de Lydie, sortait du mont Tmolus. Elle chariait beaucoup de paillettes d'or. Suivant la fable, elle possédait cette propriété depuis que Midas, qui transformait tout ce qu'il touchait en or, s'était baigné dedans. [B]]
Oui qui veut bien louer ce chef d 'oeuvre adoré,
| 60 | Il ne doit employer, qu'un langage doré : |
Doncques ne trouvant point des termes assez dignes,
Je ne récite pas ses mérites insignes,
Je t'ai pareillement ses célestes appas.
Vos yeux qui les ont vus, ne les ignorent pas,
| 65 | Par un si noble sens, votre âme étant aidée |
S'en peut facilement représenter l'idée,
Et puis se figurer, quel ennui je conçois
Si ces douceurs ne sont, qu'amertumes pour moi.
LISIDOR.
Quoi ! Clorise est pour vous, de glace et de roche ?
CLÉONTE.
| 70 | La cruelle ne peut, éviter ce reproche, |
Ma forte passion, est l'ouvrage d'un jour,
Son aspect me rendit, un esclave d'Amour :
Mais ce Dieu complaisant aux voeux de ma rebelle,
En entrant tout chez moi, sortit tout de chez elle,
| 75 | Il en ôta ses traits son Arc, et son flambeau, |
Bref il n'y laissa rien, si ce n'est son bandeau
Que cette fille altière autant comme inhumaine
Étend dessus ses yeux, de peur de voir ma peine.
LISIDOR.
Son mauvais traitement vient-il d'aversion,
| 80 | Ou bien du désaveu, de votre passion ? |
CLÉONTE.
Sa cruauté se fonde sur l'un, et sur l'autre,
Jugez si mon malheur est moindre que le vôtre,
Un funeste accident, vous a privé d'un bien,
En l'absence duquel, tout ne vous est plus rien,
| 85 | Mais vous avez au moins en vos maux ce remède |
Que vous êtes certain qu'aucun ne le possède,
Et que la passion d'un rival plus heureux
Ne cueille pas le fruit, de vos soins amoureux,
Je n'a pas ce bonheur, dedans mon infortune,
| 90 | Un amant mieux reçu, me choque m'importune, |
m'arrache du sein, ce que j'ai tant aimé,
Et fera sa moisson, peut-être où j'ai semé;
Tel est, soit que je souffre, ou que je m'évertue,
Et le trait qui me blesse, le coup qui me tue.
LISIDOR.
| 95 | Presse comme je suis de malheurs sans pareils. |
S'il m'est encor permis de donner des conseils,
Ôtez de votre coeur, l'image de Clorise.
CLÉONTE.
Le temps seul à mon mal peut donner cette crise,
Je tâche tous les jours de dissiper mes feux.
| 100 | Par les charmes divers, de la chasse des jeux, |
Mais rien ne réussit au gré de mon attente,
Mon ardeur au contraire en est plus véhémente,
De sorte qu'enflammé des attraits d'un bel oeil,
Je crois qu'on me verra brûler jusqu'au cercueil.
| 105 | Mais je me trompe fort, où voici ma cruelle |
Conduite par celui qui soupire pour elle,
Je les ai découverts, sans en être aperçu,
Je vais me plaindre ailleurs du coup que j'ai reçu.
Taisez leur cependant mon déplaisir extrême.
LISIDOR.
| 110 | En me le racontant, vous parliez à vous-même.. |
Encore que je sois accablé de malheurs,
Je prends part toutefois à ses justes douleurs,
Son insigne constance, et son feu véritable
Mérite de trouver, Clorise plus traitable,
| 115 | Elle vient, témoignons d'ignorer sa rigueur |
Que tous mes sentiments rentrent dedans mon coeur,
Je sais son naturel, peu de chose la pique.
SCÈNE II.
Clorise, Lucidan, Lisidor.
CLORISE.
Lisidor est-il donc toujours mélancolique ?
LISIDOR.
Faire cette demande au triste Lisidor,
| 120 | C'est s'informer de lui, s'il est vivant encor. |
CLORISE.
Devez vous mesurer vos maux à votre vie ?
LISIDOR.
Si ce n'est mon devoir, au moins c'est mon envie.
CLORISE.
Votre coeur aujourd'hui lâchement abattu
Dans un pressant besoin, montre mal sa vertu.
LISIDOR.
| 125 | J'empruntais ma vertu, des vertus d'Isabelle, |
Et le peu que j'avais, se perdit avec elle.
CLORISE.
Ainsi donc vous ferez, à vous-mêmes cruel
Des disgrâces d'un jour, un mal perpétuel.
LISIDOR.
Oui, tel est mon dessein, je veux que ma tristesse
| 130 | M'accompagne en tous lieux, s'augmente sans cesse, |
Je veux par ma douleur, témoigner mon amour ;
Et me plaindre à jamais des disgrâces d'un jour ;
Mais (juste Ciel) au point où ma perte me touche,
Je devrais pour me plaindre avoir plus d'une bouche,
| 135 | Et son recouvrement ne pouvant s'espérer, |
Il ne me suffit pas, de deux yeux pour pleurer.
CLORISE.
Vous vous affligez trop.
LISIDOR.
Si vous saviez ma Dame,
L'empire que l'Amour usurpe sur une âme
Et quel désordre c'est, ou plutôt quel tourment
| 140 | Quand la mort prend l'aimée, sans emporter l'amant, |
Vous ne blâmeriez plus ma douleur continue,
Où vous la blâmeriez d'être trop retenue.
Si Monsieur a jamais senti le noble effet
D'une ardeur véritable, et d'un zèle parfait,
| 145 | Il peut m'autoriser, et vous dire lui-même |
Jusqu'où l'on peut aller, quand on peut ce qu'on aime.
LUCIDAN.
Après un accident si triste et si fatal,
On ne saurait assez se désirer de mal
Et l'amant a conçu peu de mélancolie
| 150 | Qui ne suit pas l'objet, à qui l'Amour le lie. |
CLORISE.
Vous parlez hardiment, mais dans l'occasion
Vous pourriez bien avoir une autre vision.
LUCIDAN.
Ha quittez ce soupçon, et sortez, de ce doute
Qui déchire le coeur, quand l'oreille l'écoute ;
| 155 | Si quelque maladie altérait ce beau corps, |
Et que la Parque en vint à rompre les accords,
Les lois de mon Amour, me défendant de vivre,
Je formerais bientôt le dessein de vous suivre,
Et par un coup louable encore qu'inhumain
| 160 | Mon trépas deviendrait l'ouvrage de ma main : |
Toutefois insensible à tout, hors à vos charmes,
Je ne redouterais l'effort d'aucunes armes,
Le fer le plus aigu ne me pourrait percer,
Ou bien s'il me perçoit, ne me pourrait blesser,
| 165 | Je ne vois point comment je sortirais du monde, |
Je suis trop enflammé, pour mourir dedans l'onde,
Son contraire aussi peu, finirait mon tourment,
Je vis dedans le feu, comme en mon élément.
CLORISE.
Ainsi doncques, Monsieur, quelque fut votre envie,
| 170 | Rien ne pourrait jamais terminer votre vie. |
LUCIDAN.
Amour est un grand Dieu, les Dieux vivent toujours.
Et peuvent s'il leur plaît éterniser nos jours,
Leur souverain pouvoir ne trouve point d'obstacles,
S'ils veulent d'un seul mot, ils font de grands miracles.
| 175 | Mais l'Amour est entre eux, toujours le plus puissant, |
Plusieurs en font l'épreuve, chacun le consent.
LISIDOR.
Un même sentiment, nos deux avis ensemble,
Ce Dieu me fait mourir, et vivre tout ensemble.
SCÈNE III.
Clarimond, Lisidor, Clorise, Lucidan.
CLARIMOND.
Je viens de vous chercher dans votre appartement.
LISIDOR.
| 180 | Pourquoi ? |
CLARIMOND.
| Four vous donner un avertissement. |
LISIDOR.
Quel ?
CLARIMOND.
D'écrire à Bordeaux.
LISIDOR.
Il n'est pas nécessaire,
Plusieurs bonnes raisons m'empêchent de le faire,
Entre autres celle-ci, quand j'en aurais dessein,
Suffirait pour m'ôter la plume de la main,
| 185 | L'étonnement d'un père à l'aspect de ma lettre, |
Est le premier effet que je m'en dois promettre :
De cet étonnement naîtront ses déplaisirs,
Ses déplaisirs voudront s'exhaler en soupirs,
Lèvent de ses soupirs dissipera la flamme,
| 190 | Qui retient dans son sang et la chaleur et l'âme ; |
Mon père est un vieillard courbé dessous les ans,
Et la moindre tristesse abat les vieilles gens.
CLARIMOND.
C'est être intelligent dedans l'ordre des choses,
Et prévoir sagement les effets dans leurs causes,
| 195 | Je suis de votre avis, je trouve à propos |
Qu'aucun de vos écris ne trouble son repos,
Cette fille du temps qu'on peint avec des ailes
N'annonce que trop tôt de mauvaises nouvelles,
Tandis nous essaierons par de nouveaux moyens
| 200 | À faire que vos maux se transforment en biens, |
Nous vous divertirons.
LISIDOR.
C'est tenter l'impossible,
Et vouloir s'approcher d'un pas inaccessible,
Ma misère est si grande, mes ennuis sont tels ;
Que je n'espère rien du côté des mortels ;
| 205 | Toutefois (cher ami) si vous avez envie |
D'adoucir les malheurs qui traversent ma vie,
Commencez sans finir, un discours plein d'horreur,
Qui puisse à chaque mot donner de la terreur,
Surprenez mon esprit, chargez ma mémoire
| 210 | De l'horrible récit d'une tragique histoire, |
Montrez-moi d'une part des piles de tombeaux,
Que j'entende d'ailleurs croasser des corbeaux,
Après conduisez-moi dans d'épaisses ténèbres
Où l'air ne soit battu que de plaintes funèbres,
| 215 | Menez moi de ce lieu fous un affreux rocher, |
La ruine duquel défende d'approcher,
Ensuite rendez-moi dans des pleines désertes
Des oiseaux seulement du Ciel découvertes,
Que partout des serpents y bordent le chemin,
| 220 | Et que l'herbe n'y soit verte que de venin, |
Si je reviens de là, permettez-moi que j'entre
Tout nu, et sans escorte au plus profond d'un antre
Où la lionne encor déchire par morceaux
Le chasseur qui venait ravir ses lionceaux :
| 225 | Au terme où ma tristesse est maintenant venue, |
S'il faut qu'elle finisse, ou qu'elle diminue,
Rien du monde ne peut plus efficacement
En avancer la fin, ou le décroissement,
Qui rien ne saurait mieux que ces choses terribles
| 230 | Rendre à mon triste coeur,mes douleurs moins sensibles, |
Ainsi pour en donner une comparaison
On guérit bien souvent le poison par poison.
CLARIMOND.
Improuvant ce discours, je crois que pour votre aide,
On doit imaginer quelque meilleur remède,
| 235 | Autrement c'est au mal dont vous êtes troublé, |
User pour vous guérir d'un poison redoublé,
À quelque extrémité qu'aille votre tristesse
Laissez nous gouverner cette importune hôtesse,
Par des soins tous nouveaux nous vous promettons tous :
| 240 | De la faire bientôt déloger de chez vous ? |
LISIDOR.
Elle croit que mon coeur est sa propre demeure,
Et n'en sortira pas si ce n'est que je meure,
Jusqu'ici vous avez essayé vainement
À lui faire choisir un autre logement,
| 245 | Le Royal passe-temps que l'on prend à la chasse |
A-t-il pu la forcer, d'abandonner la place ?
Par quels autres moyens ou plus doux, ou plus forts
Pouvez-vous espérer de la mettre dehors ?
CLARIMOND.
La part que nous prenons à toutes vos disgrâces
| 250 | Nous en fera trouver qui seront efficaces, |
Il est vrai qu'en chassant nous pensions que vos maux
S'enfuiraient devant vous comme les animaux,
Mais puisque votre ennui revient de la campagne,
Que ce fâcheux suivant partout vous accompagne,
| 255 | Ne désespérez pas de votre guérison, |
Nous vous divertirons sans doute à la maison.
Entrez-y, je vous suis, ce laquais et ce page
Viennent me rendre ici, réponse d'un message,
Il rentrent.
C'est fait dans un moment, leur récit sera court,
| 260 | Venez, je vous attends en cette basse-cours, |
Que vous a-t-on appris dans cette hôtellerie ?
SCÈNE IV.
Clarimond, Ariston, Le Laquais.
ARISTON.
Que Lisidor regrette une amante périe
Trois ou quatre Marchands autant de Matelots
Nous ont dit qu'elle avait son tombeau sous les flots.
CLARIMOND.
| 265 | Dieux que cet accident me surprend et me fâche, |
Écoutez, gardez bien que Lisidor le fâche,
Bien qu'il tire toujours des soupirs de son sein,
Il se plaint d'un malheur, dont il n'est pas certain ;
Mais d'où fort ce paysan ?
SCÈNE V.
Du Pont, Clarimond, Ariston, Le Laquais.
DU PONT, ivre.
Adieu donc jusqu'au rendre,
| 270 | Je crains qu'à l'impourvu la nuit me vienne prendre, |
Le Soleil est déjà tout prêt à se coucher,
Et j'entends retentir la corne du vacher.
CLARIMOND.
Il est ivre.
DU PONT.
Je sens du feu dans chaque membre.
CLARIMOND.
Quel est-il ?
ARISTON.
Le parent de votre homme de chambre.
CLARIMOND.
| 275 | C'est ainsi que l'on fait l'épargne de mon vin. |
DU PONT.
Ô liqueur des liqueurs, ô breuvage divin
Ta vertu peut tirer un homme de la bière,
Qu'on ne me parle plus de cidre ni de bière,
Celui qui les voudrait estimer de ton prix
| 280 | Pour se saouler de boeuf, quitterait des perdrix. |
CLARIMOND.
Cet ivrogne est plaisant.
DU PONT.
Combien ce jus des treilles
En peu d'heures en nous, opère de merveilles,
Ce qu'on dit n'est pas faux, en vain gît vérité
Il dissipe l'erreur, où j'ai toujours été,
| 285 | Un faiseur d'Almanachs quel on estime habile, |
Fait de toute la terre une masse immobile,
Un grand corps qui se tient toujours paisible et coi,
Mais il n'y connaît rien, elle marche sous moi.
CLARIMOND.
Copernic n'est pas trompé dans sa science,
| 290 | On croira ce qu'il dit sur cette expérience, |
Et l'on présumera qu'il a parlé le mieux
De l'état de la terre es de celui des Cieux.
DU PONT.
Sirop délicieux que nous donne la vigne,
Je te veux honorer de quelque éloge insigne,
| 295 | Je veux dire les biens, que te doit l'Univers, |
Et publier partout tes miracles divers.
À qui te prend matin, tu sers de médecine,
Tu surpasse le suc de toute autre racine,
Par toi dans le travail les hommes sont plus forts,
| 300 | Et s'ils te boivent frais, tu réjouis leurs corps, |
On rencontre par toi, le petit mot pour rire :
Tu domptes les malheurs, tu les fais prédire,
Tu fais que tous nos coeurs font des livres ouverts :
Enfin tu fais, dit-on, composer de bons vers :
| 305 | Et le meilleur poète est lent à la besogne, |
S'il n'a premièrement enluminé sa trogne.
C'est peu que tout cela, par toi l'on est hardi,
Un Sergent est toujours timide avant midi,
Mais lorsque tes vapeurs lui montent dans la tête,
| 310 | Il va partout sans crainte, il menace, il tempête, |
Rien n'est de plus méchant, rien de plus dangereux,
Quand les diables viendraient, il est homme pour eux,
Sa fureur fait trembler, tout fléchit dessous elle,
Il enlève les lits, il pille la vaisselle,
| 315 | Il est pire qu'un chien, qu'on vient de détacher, |
Car un chien quel qu'il soit, ne la fait que lécher.
CLARIMOND.
Cet ivrogne rencontre[.]
DU PONT.
Enfin dedans sa rage
Ainsi que serre-gents, il est serre-ménage.
CLARIMOND.
C'est bien dit.
DU PONT.
Il en est de même des recors,
| 320 | Ils n'ont pas s'ils n'ont bu, le Diable dans le corps. |
Ô gracieux présent, que nous font les vendanges,
Je ne te puis donner d'assez dignes louanges :
Ciel, si pour m'accorder un bonheur tout complet
Les nourrices avaient, du vin au lieu de lait,
| 325 | Je proteste du jour, la flambante chandelle, |
Qu'on me verrait bientôt, reprendre la mamelle.
Mais d'instant en instant, ce fumeux vin nouveau
Me remplit de vapeurs, le donjon a cerveau,
Je sens qu'il m'étourdit, je trouve qu'il m'enroue
| 330 | La cour, le logis, tournent comme un[e] roue, |
La terre me paraît bosselée en sillons,
Je vois virevolter, cent mille papillons,
Mes jambes, mes pieds, tombent dans des faiblesses,
Sans écrire, je fais des ygrecs et des esses,
| 335 | Je n'en puis plus, je meurs, mais il m'importe peu |
Quand j'irais en Enfer le vin éteint le feu.
CLARIMOND.
Le voilà renversé, ce coquin qui s'enivre,
Il ne meurt pas pourtant, bien qu'il cesse de vivre,
Son âme comme éteinte à présent dans son corps,
| 340 | Fait qu'il n'est plus au rang des vivants ni des morts. |
Que le vin est mauvais, a de petites têtes,
Et que ceux qu'il surprend, sont semblables aux bêtes,
Ha qu'ils témoignent bien, par ce dérèglement,
Qu'ils aiment la clarté, moins que l'aveuglement,
| 345 | Et que par un effet d'une manie étrange |
Ils craignent peu d'éteindre un soleil dans la fange,
Emportez ce maraud, et l'ôtant de ces lieux
Qu'on détourne un objet, qui me fait mal aux yeux ;
Toutefois son sommeil, et son ivrognerie
| 350 | Me font imaginer une galanterie. |
Donc pour l'effectuer comme je la conçois,
Chargez vous de cet homme, et venez après moi.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
Clorise, Cléonte.
CLORISE.
Puisque vous m'y forcez, je vous le dis Cléonte,
En cherchant mon amour, vous cherchez votre honte,
| 355 | Et si vous persistez à m'adresser vos voeux, |
Mes dédains s'accroîtront à l'égal de vos feux.
CLÉONTE.
Ciel ta rigueur doit être à ce coup assouvie,
Je reçois le trépas, d'où j'attendais la vie,
L'obscurité me vient, d'où j'espérais le jour,
| 360 | Et Je trouve la haine, où je chéris l'Amour, |
Vous qui causez mes maux adorable Clorise,
Au lieu de vous blâmer, mon coeur vous autorise,
Je suis si puissamment épris de vos beautés,
Que j'aime tout de vous, jusqu'à vos cruautés :
| 365 | Quoi que vous me fassiez, je ne puis, ni je n'ose |
Condamner un effet dont je chéris la cause,
Je souffre avec respect vos regards ennemis,
Et sur votre captif je vous crois tout permis.
CLORISE.
Quelque beau sentiment que l'Amour vous inspire,
| 370 | Cléonte assurez-vous, que je n'en fais que rire. |
CLÉONTE.
Mais ceux qu'à Lucidan l'Amour sait inspirer,
Loin de vous faire rire, ils vous font soupirer.
CLORISE.
Jamais encor Amour, ni les peines qu'il donne
Du Pont tombe et dort.
Ne m'ont tiré du coeur des soupirs pour personne,
| 375 | Mais s'ils entreprenaient de m'en vouloir tirer, |
Pour Lucidan tout seul, je voudrais soupirer.
CLÉONTE.
Pourquoi vous montrez-vous envers moi si cruelle ?
CLORISE.
Par ce que vous m'aimez.
CLÉONTE.
Cruauté criminelle !
Quel Démon furieux ennemi de mon bien.
CLORISE.
| 380 | Mon frère entre, cessez ce fâcheux entretien. |
SCÈNE II.
Clarimond, Lisidor, Lucidan, Clorise, Cléonte.
CLARIMOND.
Ma soeur avec plaisir acceptez ma visite.
CLORISE.
L'honneur que j'en reçois, me rend presque interdite.
CLARIMOND.
Sachez que Lisidor a de la passion
De jouer avec vous une discrétion,
Il aime.
| 385 | Il aime le piquet, l'humeur dont vous êtes, |
A toujours pour ce jeu des cartes toutes prêtes.
LUCIDAN.
Vous l'avez, deviné, j'en vois sur le tapis,
Sus, Monsieur, réveillez vos esprits assoupis,
Il faut que vos ennuis demeurent dans ce piège.
CLORISE.
| 390 | Sans de plus longs discours, prenons chacun un siège, |
Clarimond prend la place auprès de Clorise et Lucidan auprès de Lisidor.
Voyons qui de nous deux aura la primauté.
LISIDOR.
On vous la doit au jeu, de même qu'en beauté.
CLÉONTE.
Tandis que vous jouerez permettez moi de grâce,
Que je m'allège un peu du travail de la chasse.
CLORISE.
| 395 | Soyez, libre céans, ne vous contraignez pas. |
CLÉONTE, bas.
Puisse-je sur ce lit oublier tes appas.
CLORISE.
Coupez donc.
LISIDOR.
Après vous.
CLARIMOND.
Tant de cérémonies
Des divertissements doivent être bannies.
LISIDOR.
Voilà doncques pour vous.
CLORISE.
Monsieur, épargnez moi.
LISIDOR.
Lisidor donne les cartes.
| 400 | Ma carte est une Dame. |
CLORISE.
| Et la mienne est un roi |
Voila deux belles mains.
LISIDOR.
Plus belles que les nôtres.
CLORISE.
Desquelles parlez-vous ?
LISIDOR.
J'entends parler des vôtres.
CLORISE.
Monsieur, encor un coup traitez moi doucement.
LISIDOR, voyant ses cartes.
Je suis mal partagé.
CLORISE.
Elle montre son jeu à Clarimond.
Je ne puis autrement,
| 405 | Je pense que voila ce qu'il faut que j'écarte. |
CLARIMOND.
Vous ferez un grand jeu, s'il vous vient une carte.
LISIDOR.
Combien m'en laissez-vous ?
CLORISE.
Je vous en laisse deux.
Je jouerai du carreau.
LISIDOR.
Il montre la carte qu'il laisse.
Que je suis malheureux,
Avec ce dix en main j'eusse eu la quinte égale,
| 410 | Il était de mon jeu la carte principale, |
J'ai perdu maintenant.
LUCIDAN.
Je ne le pense point.
CLORISE.
Une quinte, un quatorze, et cinquante un point.
Capot a découvert.
LISIDOR.
Je quitte la partie,
Trop d'heur vous a rendue assez mal divertie,
| 415 | Quand on gagne si vite on n'a point de plaisir. |
CLORISE.
Nous recommencerons si c'est votre désir.
CLARIMOND.
Non ma soeur, c'est assez, j'imagine une adresse,
Qui peut mieux que le jeu combattre sa tristesse,
Cléonte enseveli dans un profond sommeil,
| 420 | Nous prépare pour rire au sujet sans pareil. |
LUCIDAN.
Vous nous obligerez de nous le faire entendre.
CLARIMOND.
Afin qu'en peu de mots vous le puissiez comprendre,
Sachez que ce plancher est fait d'aix seulement,
Et qu'on le peut percer assez facilement ;
| 425 | Je n'en dirai pas plus, vous en verrez la suite, |
Je m'en vais de ce pas mettre ordre à sa conduite ;
Cependant il est bon pour jouer sûrement,
Que nous sortions sans bruit de cet appartement,
Et que pour achever la pièce toute entière
| 430 | Nous laissions en ce lieu Cléonte sans lumière, |
Lucidan ayez soin de prendre ce flambeau.
LISIDOR.
Ils sortent de la chambre où est Clorise.
Je ne puis rien comprendre en ce dessein nouveau.
CLARIMOND.
La pièce est excellente, et n'eut jamais d'égale,
Demeurez pour la voir tous deux dans cette salle,
| 435 | Je vais dresser mes gens, les employer tous ; |
Vous ma soeur suivez-moi, j'aurai besoin de vous.
CLORISE.
Jouerai-je un personnage en cette Comédie ?
CLARIMOND.
Venez que je l'invente, que je vous le die.
SCÈNE III.
Lucidan, Lisidor.
LUCIDAN.
L'esprit de Clarimond travaille incessamment,
| 440 | Adonner à vos maux quelqu'adoucissement |
Il est le vrai miroir, et le parfait modèle :
D'un cousin généreux, d'un ami fidèle.
LISIDOR.
Lucidan il est vrai que son zèle est si grand
Que mon âme confuse à peine le comprend:
| 445 | Et qu'il monte en un point qui m'imprime la crainte |
De porter dans le coeur l'ingratitude peinte
Les soins qu'il prend de moi, m'obligent puissamment,
Mais ils ne rendent pas la maîtresse à l'amant,
L'image d'Isabelle en tous lieux, à toute heure,
| 450 | Se présentant à moi, m'ordonne que je meure. |
Je crois l'apercevoir au milieu de la mer,
Exposez à la rage et de l'onde de l'air,
Les mortelles horreurs de son triste naufrage,
Passent dans ma mémoire et glacent mon courage,
| 455 | Je la vois se noyer, et je l'entends encor |
S'écrier en mourant, au secours Lisidor.
Cet horrible tableau de l'accident funeste,
Qui perdit sous les eaux cette beauté céleste :
Fait naître tant d'ennuis dans mon esprit troublé,
| 460 | Qu'il est dessous leur faix peu s'en faut accablé. |
SCÈNE IV.
Clarimond, Ariston, tenant un flambeau, et éclairant Clarimond, Lucidan, Lisidor, Cléonte.
LUCIDAN.
Clarimond entre dans la chambre où dort Cléonte, et attache des cordes au pilier de son lit.
Ce discours convient mal au jeu qu'on nous apprête,
C'est dans le temps du calme exciter la tempête,
C'est rappeler à vous vos ennuis qui s'en vont,
Laissez les, et voyez ce que fait Clarimond.
LISIDOR.
| 465 | Je ne puis concevoir le dessein qu'il projette, |
Avant que recréer ce plaisir inquiète
À force d'intriguer j'ai peur qu'il brouille tout,
Et qu'il ourdisse un fil qui n'aura point de bout.
CLARIMOND, hors de la chambre.
Je me ris de la peur que vous avez conçue,
| 470 | La trame que j'ourdis aura meilleure issue, |
Et pour vous témoigner que j'en sais les moyens.
Mêlez confusément vos cris avec les miens,
Au feu, tout est perdu.
CLÉONTE, éveillé.
Ciel que viens-je d'entendre !
CLARIMOND.
Partout ce n'est que feu, que fumée, et que cendre,
| 475 | Et l'avide fureur de cet embrasement. |
Dévore le logis jusqu'à son fondement,
Au secours mes amis.
CLÉONTE.
Que tardes-tu Cléonte,
À fuir le danger, le trépas, et la honte ?
Ta vie est en péril, et tes amis aussi,
| 480 | Et lâche toutefois tu demeures ici : |
Sauve-toi, sauve les, dedans cette infortune,
La honte, le danger, la mort nous est commune :
Mais ô fort rigoureux ! Ô funeste accident !
Je me trouve enfermé dans ce logis ardent,
| 485 | À quelque violence où la frayeur me porte, |
C'est inutilement que je heurte à la porte,
Je m'obstine à l'ouvrir, mais par ce vain effort
Je ne sais que hâter, et qu'irriter la mort,
Ouï la mort en ce lieu, doit terminer ma vie,
| 490 | Sa cruauté sur moi, se va voir assouvie, |
Je m'en vais ressentir son extrême rigueur,
Et mourir forcené, la rage dans le coeur,
En me désespérant, en mordant les murailles ;
Peut-être en déchirant moi-même mes entrailles :
| 495 | Toutefois c'est trop tôt, céder au désespoir |
Ce tumulte élevé commence à se rasseoir,
Je n'entends plus de bruit, de clameurs, ni de plaintes,
D'où je crois qu'à présent ces flammes sont éteintes.
CLARIMOND, bas.
Demeurons en silence.
CLÉONTE.
Écoutons toutefois.
| 500 | Tout est calme céans, sans doute je rêvais, |
Et le feu qu'en mon coeur je nourris pour Clorise,
A causé dedans moi cette étrange méprise ;
On lève le lit sur lequel Cléonte s'était couché.
Je sais que le sommeil dans ces impressions,
Se règle à nos humeurs, et suit nos passions,
| 505 | Qu'il s'accommode au temps, aux personnes aux âges, |
Qu'un vieillard songera des eaux et des naufrages,
Couché un jeune homme des jeux, et que les vrais amants
Se figurent des feux, des embrasements :
Cléonte assurément ce n'est qu'un mauvais songe,
| 510 | Ton oreille en ce point a commis un mensonge |
Ce tumulte, ce feu, ces cris, ton transport
En un mot la frayeur vient de son faux rapport,
Ton jugement fondé dessus un vain fantôme,
S'est formé des écueils, et des monts d'un atome,
| 515 | Ces Messieurs qui jouaient ont levé le tapis, |
Voyant mes yeux fermés, et mes sens assoupis,
Leur divertissement à mieux aimé se rompre,
Que de m'importuner ou que de m'interrompre,
Te reprends donc sans craindre, et sans plus m'étonner
| 520 | Le paisible repos qu'ils m'ont voulu donner. |
Il cherche son lit.
Ne pouvant m'égarer en ce petit espace,
Je pense que mon lit, s'est ôté de là sa place.
LISIDOR.
Le succès est meilleur que je ne l'eusse dit.
CLÉONTE.
Je demeure confus, où plutôt interdit,
| 525 | Serait-ce bien l'effet d'une autre rêverie ? |
Je trouve bien la table, et la tapisserie,
Clarimond, Lisidor, Lucidan écoutent à la porte.
Tout l'autre ameublement se présente à mes mains, e
Mais au regard du lit, mes efforts restent vains,
Je voudrais pour beaucoup avoir de la lumière.
LISIDOR, à Clarimond.
| 530 | L'adresse d'inventer vous est particulière. |
CLÉONTE.
Cherchons obstinément par haut, et par bas,
Je veux quoi qu'il en soit m'éclaircir sur ce cas,
A-t-on jamais parlé d'une chose pareille,
Suis-je encor endormi, rêvé-je ou si je veille ?
| 535 | Quel charme malheureux dessus moi s'accomplit, |
Je suis debout, je marche, et me sens sous mon lit.
LISIDOR.
Malgré mes déplaisirs, je suis contraint de rire.
LUCIDAN.
Écoutons.
CLÉONTE.
Je ne sais que faire ni que dire.
CLARIMOND.
Voici tout le meilleur.
CLÉONTE.
On abaisse le lit peu à peu de dessus lui.
Ha que je suis troublé,
| 540 | L'effroi s'est dans mon coeur tout à coup redoublé, |
Mon lit fond sur ma tête, et son faix qui m'accable
Me rendra dedans peu la mort inévitable,
Si pour me conserver au nombre des humains,
Je ne prête à mes pieds le secours de mes mains.
CLARIMOND.
| 545 | Recommençons nos cris, au feu, tout se consomme. |
CLÉONTE.
Vit on jamais sur terre un plus malheureux homme ?
LUCIDAN.
Tout brûle, tout périt.
CLÉONTE.
Ô Ciel c'est tout de bon.
CLARIMOND.
Le grand corps du logis, n'est plus qu'un gros charbon,
Le feu s'est élevé jusqu'au dernier étage.
CLÉONTE.
| 550 | Le frisson me saisit, et je suis tout à nage. |
CLARIMOND.
Je languis.
LISIDOR.
Je me meurs.
LUCIDAN.
Je suis demi brûlé.
CLÉONTE.
Est-il dedans le monde un lieu plus désolé ?
SCÈNE V.
Clorise, Cléonte, Clarimond, Lisidor, Lucidan.
CLORISE.
Clorise à la porte de la chambre où est Cléonte.
Enfin l'heure est venue, il faut cesser de vivre,
On dirait que la flamme a l'instinct de me suivre,
| 555 | Je la trouve partout, où je porte mes pas, |
Cléonte en ce besoin, ne m'abandonnez pas.
CLÉONTE.
Doux martyre des coeurs, beau supplice des âmes,
Clorise est-ce donc vous que poursuivent les flammes ?
Répondez moi Madame, souffrez que vos yeux
| 560 | Chassent l'obscurité qui règne dans ces lieux, |
Faites que je vous voie, et que dans ce rencontre,
En vous tirant du feu, mon feu secret se montre.
Mais hélas je bats l'air de propos superflus,
Je la supplie en vain, elle ne m'entend plus,
| 565 | Les flammes ont détruit cette beauté céleste, |
Son beau nom seulement est tout ce qui m'en reste,
Puisse-je être à mon tour dévoré par le feu.
CLORISE.
Si vous ne battez, je quitterai le jeu.
Envers tous les pipeurs, ma haine est naturelle. [ 2 Pipeur : Celui qui trompe de quelque manière que ce soit. [L]]
LISIDOR.
| 570 | Madame, je vois bien que vous cherchez querelle, |
Vous voulez disputer, me voyant dans le gain.
CLÉONTE.
Est-ce que [je] n'ai pas, le jugement bien sain,
Ou que je suis atteint de quelque maladie,
Qui figure des jeux, après une incendie ?
| 575 | N'ai-je pas entendu Clorise s'écrier |
Qu'elle allait rendre l'âme au milieu d'un brasier ?
Mais n'ai-je pas aussi presque dans l'instant même,
Entendu dans le jeu, cette beauté que j'aime ?
Je n'en saurais douter, et n'en puis croire rien,
| 580 | L'incendie et le jeu, ne s'accordent pas bien, |
Que dois-je donc penser ? Dans cette occurrence
À quoi suis-je obligé d'arrêter ma créance ?
De dire que je rêve, il est hors de raison ;
Mais d'autre part, le feu n'est pas dans la maison,
| 585 | Clorise est retirée, et moi-même j'avoue |
Que je suis insensé, si je crois qu'elle joue ;
Ciel que dirai-je donc en cette occasion,
Quelle cause donner à ma confusion.
Ha certes vu l'excès du trouble où je me plonge,
| 590 | Il faut que j'extravague, ou du moins que je songe : |
Mais mon esprit troublé de mille objets hideux
Ne saurait discerner lequel c'est de ces deux.
Essayons toutefois de sortir de ce doute,
Conduisons nous des mains, où nos yeux ne voient goutte
| 595 | Et pour me retrouver où je me suis perdu, |
Sachons si notre lit est encor suspendu.
LUCIDAN.
Je m'en vais éclater.
CLARIMOND.
Contraignez vous encore.
Ce serait déclarer le secret qu'il ignore.
CLÉONTE.
Si quelque enchantement ici ne me déçoit,
| 600 | Je trouve que ce lit est comme il faut qu'il soit, |
Je le sens arrêté dans sa place ordinaire,
D'où j'apprends que je suis, un pur visionnaire,
Que je rêve en veillant, et que mes sens blessés
Me font appréhender les objets renversés,
| 605 | L'excès de la tristesse où l'ingrate Clorise |
Laisse flotter mon âme après l'avoir surprise,
M'a causé ces erreurs, et son aversion
M'a sans doute troublé l'imagination :
Mais réveillons en nous la raison endormie,
| 610 | Armons la désormais contre cette ennemie, |
Ôtons de ma mémoire, effaçons de mon coeur
Les traits de son visage, ceux de sa rigueur,
Oui superbe Clorise, oui la chose est conclue,
Vous ne ferez jamais sur mes sens absolue,
| 615 | Votre règne est fini, je méprise vos lois |
Et je parle de vous pour la dernière fois,
Je suis libre à présent autant qu'homme du monde,
Mon repos est entier, et ma joie est profonde,
Jusque là que je veux mourir à mon réveil,
| 620 | Si jamais votre amour interrompt mon sommeil, |
Je m'en vais sur ce lit, exempt d'inquiétude
Il se remet sur le lit.
Oublier vos beautés, et votre ingratitude,
Et me représentant des fantômes nouveaux,
Songer au lieu de feux, des glaces, des eaux.
CLARIMOND.
| 625 | Finirons nous ici cette agréable pièce. |
CLORISE.
Non, je veux vous montrer un trait de mon adresse.
Suivez moi Lucidan, reprenez ce flambeau
Et cachez sa lumière avec votre chapeau :
Ces deux Messieurs pourront à travers de ces vitres
| 630 | Comme nos spectateurs être encor nos arbitres. |
LISIDOR.
Clarimond vous avez une galante soeur,
Heureux celui qu'hymen en sera possesseur.
CLORISE.
Hâtez vous de poser ce flambeau sur la table,
LUCIDAN.
L'y voilà.
CLORISE.
Soyons nous
Lucidan et Clorise entre dans la chambre où est Cléonte.
CLÉONTE.
Ô Ciel est-il croyable,
| 635 | Mon idée et mes yeux ne se trompent-ils point ? |
CLORISE, tenant des cartes.
Ha ce rêveur m'a fait méconter en mon point,
Je ne puis m'empêcher de lui prêter l'oreille,
Si je veux bien jouer il faut que [je] l'éveille.
CLÉONTE.
À ce que je comprends j'étais donc endormi,
| 640 | Et ce n'est qu'en rêvant que mon coeur a frémi, |
Lorsque de mille erreurs mon âme embarrassée,
Figurait faussement des feux à ma pensée,
Et lui représentait le lit où je me vois,
Suspendu dedans l'air, tombant dessus moi.
CLORISE.
| 645 | Le moyen de jouer,voilà qu'il recommence |
Avecque plus de bruit et plus d'extravagance
Pour moi je suis d'avis que nous sortions d'ici,
Qu'en dites-vous Monsieur ?
LUCIDAN.
J'en suis d'avis aussi.
CLÉONTE.
Non non, ne sortez pas, ma vue est dessillée,
| 650 | Mon esprit éclairé, ma raison éveillée, |
Madame demeurez, je ne rêverai plus
À ces trompeurs objets qui me sont apparus ;
Et dont le vain fantôme offert à ma pensée,
A fait que dans le jeu, je vous ai traversée ;
| 655 | Mais comme j'ai commis cette faute en dormant, |
J'en aurai le pardon assez facilement.
LUCIDAN.
Monsieur si vous dormiez, Madame vous excuse,
Vous n'êtes pas tout seul que le sommeil abuse,
Mais pour ne trahir point mes sentiments secrets,
| 660 | Je crois pour nous troubler, que vous rêviez exprès. |
CLÉONTE.
Ha Lucidan cessez de parler de la sorte,
Je ne le cèle point, à ce mot je m'emporte,
Vous imaginez mal, voyez de travers,
Je dormais.
LISIDOR.
À ce compte on dort les yeux ouverts.
CLORISE.
| 665 | Monsieur il me suffit, je crois en vos paroles |
Lucidan a conçu, que des soupçons frivoles.
LUCIDAN.
Je raillais ce dormeur.
CLORISE.
Ha puisque vous raillez,
Non vous ne dormiez pas Cléonte, vous veillez.
CLÉONTE, å Lucidan.
C'est railler à propos de votre raillerie.
LUCIDAN.
| 670 | Tel qui raille est raillé. |
CLORISE.
| Brisons la je vous prie, |
Le souper nous attend, et tout le monde est prêt,
Allons sans plus tarder.
LUCIDAN.
Allons puisqu'il vous plaît !
LISIDOR.
Suivons les, mais devant il faut que je die, [ 3 En français contemporain, le verbe dire devrait être au subjonctif, nous le conservons comme à l'original pour le rime avec comédie.]
J'ai pris un grand plaisir à cette comédie.
| 675 | J'en ai ri de bon coeur. |
CLARIMOND.
| Je forme le projet, |
D'un intrigue plus rare, et d'un plus beau sujet. [ 4 Dans ce vers, intrigue est au singulier. Furetière dit dans son dictionnaire : Quelques uns le fond encore singulier contre l'usage général.]
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
Clarimond, Clorise.
CLARIMOND.
Le sujet est comique, l'aventure est telle
Qu'on n'en peut désirer de plus plaisante qu'elle.
S'il vous plaît de prêter, l'oreille à mes propos
| 680 | Je vous en apprendrai, le reste en peu de mots. |
LISIDOR.
Lorsque par un effet d'amitié sans pareille
On a donné le coeur, on prête bien l'oreille
Te me rends attentif, achevez, ce discours,
Trop heureux si sa fin, est celle de mes jours,
| 685 | Donc, j'ai cru ce tonneau, qui dégoûtait sa lie, |
Capable de charmer, votre mélancolie,
Sans cette opinion, par mon commandement,
Mes gens l'ont apporté, dans cet appartement,
Et l'ayant dépouillé, de son habit rustique,
| 690 | L'ont vêtu d'un des miens, moderne et magnifique, |
Après selon mon ordre, ils l'ont mis sur un lit,
De charger son cerveau, du vin qui l'affaiblit ;
Je crois qu'à son réveil,ce suppôt d'Épicure
Paraîtra bien surpris d'une telle aventure,
| 695 | Et que ses sentiments, ainsi que ses discours |
Nous seront des sujets, de quoi rire toujours
Lucidan et ma soeur, avec un de mes pages
Dans cette comédie, auront leurs personnages,
Et vous les y verrez, si dextrement jouer
| 700 | Que vous serez après, contraint de les louer, |
On tire le rideau, ce m'est une assurance,
Que les acteurs tous prêts, demandent audience,
Tirons nous à l'écart, et sans nous faire voir
Ménageons le plaisir, que nous allons avoir.
LISIDOR.
| 705 | Je n'en espère point, la fortune cruelle |
Noya tous mes plaisirs, avec mon Isabelle.
CLARIMOND.
Ce paysan pour le moins suspendra vos soucis,
Prenons chacun un siège, et l'écoutons assis.
SCÈNE II.
Du Pont, Clarimond, Lisidor.
DU PONT, sur le lit.
Sus Perrin lève toi, je vois par la fenêtre,
| 710 | La belle Aube du jour qui commence à paraître, |
J'entends le rossignol, si j'ai bien compté,
Voilà déjà deux fois que le coq à chanté,
Tu ne me réponds rien, ma foi je vais t'apprendre,
Qu'alors qu'un maître parle, un valet doit l'entendre.
CLARIMOND.
| 715 | Il commence fort bien. |
DU PONT.
| Mais où pensais-je aller, |
Et quelle vision me fait ainsi parler ?
Sans doute je rêvais, mes yeux que j'ouvre à peine
M'avertissent assez que la chose est certaine,
Et mes pas chancelants, me font apercevoir,
| 720 | D'avoir bu ce matin au delà du devoir ; |
Qu'importe, suis-je seul au monde qui s'enivre
Plusieurs m'ont devancé, plusieurs me pourront suivre,
C'est ce qui me console, et puis un vigneron
N'est qu'un sot en son art, s'il n'est bon biberon,
| 725 | Il fait encor grand jour, dedans une bonne heure |
Je verrai le clocher du Bourg où je demeure.
CLARIMOND.
Préparez-vous à rire.
LISIDOR.
En l'état où je suis,
Me plaindre et soupirer, est tout ce que je puis.
DU PONT.
Qu'est-ce que j'aperçois, cette tapisserie
| 730 | Est-elle encor l'effet de mon ivrognerie ? |
Ou si c'est que mes yeux louches et mal ouverts,
Pensent voir des tapis, en voyant les champs verts ?
Le sommeil me tient-il encor sous son empire ?
Je n'en puis que juger, et je n'en sais que dire,
| 735 | Je trouve en plein midi, des ténèbres partout, |
Éveillé que je suis je crois dormir debout,
Je ne me connais plus, et ma surprise extrêm[e]
Fait que dans ces habits je me cherche moi-même:
Au lieu de mes haillons dont j'étais négligeant,
| 740 | Tout brille dessus moi, ce n'est qu'or et qu'argent, |
Ma chemise n'est plus d'une toile d'étoupes,
Je porte un collet fin avec de belles houppes,
Et comme un courtisan, deux beaux petits rabats,
Attachés proprement embellissent mes bras,
| 745 | J'avais un vieux chapeau, malfait et plein de taches, |
J'en ai maintenant un tout couvert de panaches,
Jamais poil de connil ne se trouva si fin, [ 5 Connil : Vieux nom du lapin. [L]]
Le dedans est fourré d'un bonnet de satin,
Quoi de plus, j'ai les mains dedans d'autres mains blanches,
| 750 | Le Seigneur de mon Bourg, n'est pas mieux les Dimanches, |
Tout suit, rien ne me manque, si je vois bien clair,
J'ai des chausses de cuir, des ergots de fer.
LISIDOR.
Il orne son discours d'étranges métaphores.
CLARIMOND.
Il en dira tantôt de meilleures encores.
DU PONT.
| 755 | Tant de beauté me charme, tant d'or m'éblouit, |
Mais que mal à propos mon coeur se réjouit ;
Ce superbe attirail, cette tapisserie,
Ce plancher peinturé, n'est rien qu'enchanterie, [ 6 Enchanterie : Effet de pratiques magiques. [L]]
Et je dois recevoir de cette illusion,
| 760 | Beaucoup moins de plaisir que de confusion. |
Infortuné du Pont quelle est ton espérance,
Tu possèdes des biens qui n'ont que l'apparence
Qui sont formés de vent ou de quelque vapeur,
Et qui brillent d'un lustre et d'un éclat trompeur :
| 765 | Quelques maudits sorciers qui te portent envie, |
Veulent ainsi troubler le repos de ta vie,
Sachez que tes troupeaux s'augmentent chaque jour
Les excommuniez, t'ont fait ce lâche tour,
Comme ils devinent tout, qu'ils rodent sans cesse,
| 770 | Ils t'ont pris endormi, puis t'ont frotté de graisse, |
Et le Diable ravi de peupler son état,
T'a porté dans la salle où se tient le sabbat.
LISIDOR.
Grotesque opinion.
DU PONT.
Tout le poil me hérisse,
Un Lutin vient à moi, retroussé comme un suisse,
| 775 | Que ne suis invisible, ou bien que n'ai-je appris, |
Comme il faut conjurer les infernaux esprits.
SCÈNE III.
Ariston, Du Pont, Clarimond, Lisidor.
ARISTON.
Monsieur un cavalier de mine et d'apparence,
Demande à vous venir faire la révérence,
Vous plaît-il qu'il vous voit ?
DU PONT.
Il est temps de mourir,
| 780 | Rien que mon désespoir, ne me peut secourir ; |
C'est le diable en personne.
ARISTON.
Il attend à la porte.
L'irai-je faire entrer ?
DU PONT.
Ha fais plutôt qu'il sorte.
ARISTON.
Il paraît honnête homme et de condition,
On ne le peut chasser sans indiscrétion,
| 785 | Ne le renvoyez pas, traités mieux son mérite. |
DU PONT.
Je ne suis pas d'humeur à recevoir visite,
Dis lui que connaissant son mérite sans pair,
Je le veux le premier aller voir en Enfer,
Diablotin mon ami, rends moi ce bon office,
ARISTON.
| 790 | C'est en trop peu de chose éprouver mon service. |
DU PONT.
Écoute, désirant d'être seul aujourd'hui,
Je te donne congé d'aller avecques lui.
ARISTON.
Monsieur vous m'obligez, mais c'est tard, il entre.
DU PONT.
Ha terre ouvre ton sein, et me cache en ton centre,
| 795 | Que ne me puis-je mettre en quelque petit trou, |
Il vient assurément pour me tordre le cou.
SCÈNE IV.
Lucidan, Du Pont, Ariston, Clarimond, Lisidor.
CLARIMOND.
Écoutez cette scène, elle doit être bonne,
Cet acteur la rendra sérieuse et bouffonne,
Lucidan est adroit, sa dextérité
| 800 | Saura tout en mentant dire la vérité. |
LISIDOR.
Mentir dire vrai : cette rare merveille,
Me tient dès maintenant enchaîné par l'oreille.
DU PONT.
Je n'ose ouvrir les yeux, tant j'ai peur de le voir.
LUCIDAN.
Monsieur, je viens ici m'acquitter d'un devoir.
| 805 | A quelque haut degré que soit votre fortune, |
Vous ne nommerez pas ma visite importune.
DU PONT.
Pauvre homme songe à toi, le diable est bien méchant
Pour te mieux attraper, il fait le chien couchant,
Il dit qu'il te connaît, mais c'est un artifice,
| 810 | Pour t'induire à lui faire offre de ton service, |
Il te prendrait au mot, es puis dés aujourd'hui,
Il t'écrirait au rang de ceux qui sont à lui,
Tiens bon, ne lui dis mot, fais la sourde oreille.
LUCIDAN.
Exerça-t-on jamais une rigueur pareille,
| 815 | Mon ami me dédaigne au lieu de m'accueillir, |
Ha je cède au courroux qui me vient assaillir.
DU PONT.
Je suis mort autant vaut.
LUCIDAN.
Il faut que mon épée
Venge d'un coup mort et mon amitié trompée.
DU PONT.
Monsieur laissez moi seul, et prenez ma maison.
LUCIDAN.
| 820 | Cette offre est maintenant un fruit hors de saison, |
Je te veux immoler.
DU PONT.
Hélas Monsieur le diable !
En cette occasion montrez-vous pitoyable,
Soyez maître céans, emportez ces trésors,
Ôtez moi mes habits, mais épargnez, mon corps,
| 825 | Ainsi par un effet conforme à mon envie, |
Dieu veuille vous donner bonne longue vie.
LUCIDAN.
Quoi feignant d'ignorer ma naissance es mon nom,
Tu me veux faire ici passer pour un Démon,
Donques perfide ami ton âme déguisée,
| 830 | À son ingratitude ajoute la risée, |
Et dedans ton bonheur présumant trop de toi,
Ta bouche ose vomir des injures sur moi,
De peur de t'obliger à m'être secourable,
Tu fais l'extravagant, et tu m'appelles Diable,
| 835 | Mais je vais s'envoyer par l'effort de ce fer, |
T'informer pour jamais du contraire en Enfer.
DU PONT.
Ne m'homicidez pas.
LUCIDAN.
Il faut que je me venge.
DU PONT.
J'aime mieux avouer que vous êtes un ange.
LUCIDAN.
Et ce Page ?
DU PONT, bas.
Ce nom ne lui semble pas laid.
| 840 | Tâchons d'en trouver un convenable au valet. |
LUCIDAN.
Est-il un ange aussi ?
DU PONT.
Monsieur sans flatterie,
Il n'est au prix de vous, qu'un angelot de Brie.
LUCIDAN.
À ce mot mon courroux s'est rendu plus puissant.
LISIDOR.
Je n'ai jamais rien vu de plus divertissant.
Il feint de tirer son épée.
DU PONT.
| 845 | Hélas c'est à ce coup qu'il s'en va me pourfendre. |
ARISTON.
Ne l'appréhendez pas, je saurai vous défendre,
Monsieur pour détourner un éminent malheur,
Où le dépit vous porte ainsi que la douleur,
Souffrez que mon devoir qui veut ici paraître
| 850 | S'exprime en peu de mots en faveur de mon maître. |
LUCIDAN.
Que m'allégueras-tu qui puisse l'excuser ?
ARISTON.
Que s'il a de grands biens il en sait bien user,
Que vous devez lui faire un traitement moins rude,
Et qu'il ne fut jamais taché d'ingratitude.
LUCIDAN.
| 855 | Si tu dis vérité d'où vient donc qu'aujourd'hui, |
Son ami ne reçoit que du mépris de lui ?
ARISTON.
C'est qu'en de certains temps son jugement s'égare,
C'est une infirmité qu'il défend qu'on déclare,
Atout autre qu'à vous, j'aurais tu ce secret.
LUCIDAN.
| 860 | Page apprends que je suis un cavalier discret, |
Mais tombe t'il toujours en des erreurs égales,
Et son mal n'a-t-il point quelques bons intervalles ?
ARISTON.
Comme il est violent, il faut faire un aveu,
Qu'il le prend rarement, es qu'il dure fort peu.
LUCIDAN.
| 865 | D'où dit-il qu'il lui vient ? |
ARISTON.
Il porte les mains à sa tête.
Qu'il reçut dans la tête au Fort de Gravelines,
DU PONT.
Les marques y seraient.
CLARIMOND.
Le plaisir est entier.
DU PONT.
Celui qui me pensa savait bien son métier
LUCIDAN.
Page puisqu'il est vrai que sa méconnaissance
| 870 | Est une maladie, et non une arrogance, |
Je vais l'entretenir d'agréables propos,
Et faire mon pouvoir pour les mettre en repos.
ARISTON.
Afin de réussir avec plus d'avantage,
Parlez lui de soldats, de guerre et de carnage.
DU PONT, bas.
| 875 | Je n'appréhende rien à l'égal de ces noms, |
Et je crois que ce sont tout autant de Démons.
LUCIDAN.
Quoi Monsieur, vous rêvez ?
DU PONT, bas.
Dis plutôt que je tremble.
LUCIDAN.
Peut être à la bataille où nous étions ensemble ;
Où tant de braves gens tombèrent sous vos coups.
DU PONT bas.
| 880 | Ces braves étaient donc, bien faibles ou bien fous. |
LUCIDAN.
Où le Dieu des combats sous une forme humaine,
Moissonnait comme épis, les hommes dans la plaine,
Où son tranchant acier, étincelant dans l'air,
Était tout à la fois et la foudre et l'éclair,
| 885 | Enfin où sa valeur judicieuse et prompte, |
Fit rougir l'Espagnol et de sangs et de honte,
Bref, où pour signaler son zèle envers son Roi,
Il crut qu'il devait vaincre ou mourir à Rocroy. [ 8 La Bataille de Rocroi eut lieu le 19 mais 1643 pendant la guerre de Trente ans entre l'armée espagnole et l'armée française de Picardie.]
CLARIMOND.
Il parle....
LISIDOR.
Je le sais sans qu'on me l'interprète.
DU PONT.
| 890 | Ce Diable est curieux de lire La Gazette. |
ARISTON.
Monsieur, à contretemps vous faites l'interdit,
Témoignez d'avoir vu les merveilles qu'il dit.
LUCIDAN.
Quoi ce fameux combat qui grossit notre Histoire,
A-t-il perdu son rang dedans votre mémoire,
| 895 | L'avez-vous oublié ? |
ARISTON.
| Gardez, d'en convenir. |
DU PONT.
Il en reste des traits dedans mon souvenir,
Je pense voir encor des goujards à la foule, [ 9 Goujard : Ouvrier ferblantier. [L]]
L'un tuer le mouton, l'autre plumer la poule ;
Et l'autre conseiller à son maître indigent,
| 900 | De me chauffer les pieds pour avoir de l'argent. |
LUCIDAN.
On n'a jamais traité vos pareils de la sorte.
DU PONT.
Plus de cinquante fois.
ARISTON.
Quelqu'un heurte à la porte.
LUCIDAN.
Page va t'en l'ouvrir, je crois que c'est ma soeur,
Il ne tiendra qu'à vous d'en être possesseur,
| 905 | Le Ciel ne lui fit pas un visage effroyable. |
DU PONT.
C'est d'étrange pays que vient un si beau Diable,
Il faut que depuis peu quelques nouveaux Enfers,
Par ceux de l'autre monde aient été décou[v]erts.
SCÈNE V.
Clorise, Dv Pont, Ariston, Lucidan, Clarimond, Lisidor.
CLORISE.
Monsieur, je suis venue afin de satisfaire
| 910 | Aux lois de mon devoir aussi bien que mon frère, |
Je crois que mon abord ne vous déplaira pas.
ARISTON.
Feignez, d'être amoureux de ses charmants appas,
C'est le meilleur moyen, d'éviter ses outrages.
DU PONT.
Quel a peur fait chez moi de terribles ravages.
CLARIMOND.
| 915 | Sans doute cet endroit sera facétieux, |
Et charmera l'oreille aussi bien que les yeux.
LISIDOR.
Je regrette à ce mot celle que j'ai perdue,
Sa voix charmait l'oreille, et sa beauté la vue.
ARISTON.
Inventez promptement on compliment de Cour,
| 920 | Ce stupide silence est malpropre en amour. |
CLORISE.
Le voila bien en peine.
CLARIMOND.
Apprêtons nous à rire.
DU PONT.
Du Pont dis hardiment ce que la peur t'inspire :
Madame vous avez des cheveux de fin lin
Le front sans un sillon, et le nez aquilin,
| 925 | Vos joues en tout temps font de roses jonchées, |
Vos dents sont en bon ordre et des mieux emmanchées
Votre bouche est mignarde, vos devis plaisants,
Vos yeux que j'oubliais Sont deux beaux vers luisants :
Votre gorge est de lait, vos tétons encore,
| 930 | Sont plus beaux que le pis, de notre jeune taureau. |
CLORISE.
Ce grand nombre d'attraits, et de perfections,
Me donnera-t-il part en vos affections ?
Me pourrez-vous aimer ?
DU PONT.
Que dites-vous Madame,
Vos yeux ont enflammé la paille de mon âme,
| 935 | Et si vous n'arrêtez leurs violents efforts, |
Ils réduiront en feu la grange de mon corps.
CLARIMOND.
Peut-on de plus beaux mots enrichir notre langue ?
LISIDOR.
Le pire est à mon goût, meilleur qu'une harangue.
ARISTON.
Monsieur, pour témoigner votre inclination,
| 940 | Vous devez donner ordre à la collation. |
DU PONT.
J'approuve ton avis, va dire qu'on l'apprête
Et qu'on l'apporte en bref, mais qu'elle soit honnête,
Qu'on nous serve des noix, des pommes, du tourteau,
Du fromage, des aulx, et de mon vin nouveau,
| 945 | Je veux que vous fassiez aujourd'hui bonne chère. |
CLORISE.
Pourrons-nous reconnaître une faveur si chère ?
LUCIDAN.
Ma soeur que dites vous ? Ne l'espérez jamais,
Il veut nous rendre ingrats à force de bienfaits
CLORISE.
Au moins si je ne puis lui rendre de services,
| 950 | Je paierai par amour tant de si bons offices. |
LUCIDAN.
Et moi pour n'être ingrat envers lui qu'à moitié,
J'engage à le chérir toute mon amitié.
DU PONT.
À ce que j'aperçois, ce Diable est honnête homme,
Je voudrais pour beaucoup savoir comme il se nomme.
SCÈNE VI.
Clorise, Du Pont, Clarimond, Lisidor, Ariston, Lucidan, des Laquais en habits de Diables, et portant des plats.
CLORISE.
| 955 | Où vient que vos valets sont habillés de deuil, |
Et nous viennent troubler des horreurs du cercueil ?
DU PONT.
Du Pont infortuné, ta perte est assurée,
Le ciel l'a résolue, et l'Enfer l'a jurée.
CLARIMOND.
Je me trompe où voici l'endroit où nous rirons.
ARISTON.
| 960 | Servez de ces biscuits, et de ces macarons, |
De ces citrons confits.
DU PONT.
Ha quels noms effroyables,
Il appelle à son aide encore d'autres Diables.
ARISTON.
Avecque vos amis vous faites l'étranger,
Choisissez, ces douceurs ne valent qu'à manger.
DU PONT.
| 965 | Je veux être pendu si j'en mets en ma bouche ; |
Si je leur en présente, même si j'y touche.
LISIDOR.
Je me lasse à la fin de ses naïvetés.
DU PONT.
Je sens d'un prompt effroi mes membres agités.
CLORISE.
Ce soudain tremblement lui vient de hardiesse.
CLARIMOND.
| 970 | Lucidan c'est assez, mettez fin à la pièce. |
CLORISE.
Ha mon frère domptez ce violent courroux.
LUCIDAN.
Je ne puis plus souffrir qu'il se moque de nous ;
Habitants éternels du silence et des ombres,
Traînez ce malheureux en vos demeures sombres.
DU PONT, à genoux.
| 975 | Diablotins s'il est vrai que partout l'Univers, |
On trouve des chemins qui mènent aux Enfers,
Pour faire mes adieux à tout mon voisinage,
De grâce en m'emportant, passez par mon village.
LUCIDAN.
Que perdez-vous le temps à l'entendre parler ?
| 980 | Hâtez-vous de le prendre, de vous en aller, |
Que vos rages sur lui soit le jour occupées,
Et qu'il couche la nuit sur des pointes d'épées,
Pages qu'on le remette en ses premiers habits,
Et puisque l'on le porte aux lieux où l'on l'a pris,
| 985 | Avons-nous réussi dedans nos personnages ? |
LISIDOR.
Personne ne le peut avec plus d'avantages,
Mais bien que dans ce jeu vous ayez triomphé,
Mon souci s'est couvert et non pas étouffé...
L'aimable souvenir des beautés d'Isabelle,
| 990 | Ainsi que mon amour, rend ma peine immortelle, |
Son excellent mérite ses rares vertus
Soutiennent mes ennuis lors qu'ils font combattus,
Et son ombre qui s'offre à toute heure à ma vue,
Chasse et croit ma douleur, me fait vivre me tue,
| 995 | Refroidit mon espoir, enflamme mes désirs, |
Cause toute ma joie, tous mes déplaisirs.
CLORISE.
De semblables transports, et de telles tendresses,
Dans un coeur généreux passent pour des faiblesses,
Vous devez vous montrer plus constant et plus fort,
| 1000 | Quelque soit envers vous la colère du sort. |
LISIDOR.
Dites, dites, plutôt en faveur d'Isabelle,
Qu'à tort contre mon mal mon âme se rebelle
Tel est mon sentiment, et tel est mon devoir,
Je dois ne vivre plus, ne la pouvant plus voir,
| 1005 | Aussi veux-je ajouter à cette perte extrême, |
Le bienheureux malheur, de me perdre moi-même.
CLARIMOND.
Ce funeste désir se dissipera tout,
Lorsque vous aurez vu la pièce jusqu'au bout.
LISIDOR.
N'est-ce pas achevé ?
CLARIMOND.
Le meilleur reste à faire,
| 1010 | Ouvrons cette fenêtre, et voyons ce mystère. |
SCÈNE VII.
Ariston, Lucidan, Clarimond, Lisidor, Clorise, Du Pont.
Les Laquais déguisés en Diables.
Il faut que du Pont ait un pétard attaché au derrière.
UN LAQUAIS.
Il semble que son âme ait quitté sa prison.
ARISTON.
Non, il n'est que tombé dans une pâmoison,
Ariston et les laquais s'enfuient.
Mais quelque soit en lui cette langueur profonde,
Le bruit de ce pétard le va remettre au monde.
CLORISE.
| 1015 | Qu'il doit être surpris, confus, et désolé. |
DU PONT.
Au meurtre l'on me tue, au feu je suis brûlé,
Cet éclair ensoufré, ce grand coup de tonnerre,
A fracassé mes os, menus comme du verre.
LUCIDAN.
Admirez ce que peut l'imagination.
DU PONT.
| 1020 | Je ne sens toutefois aucune fraction, |
Sans doute que cet or, cette tapisserie,
Ces Démons, ces pétards, n'étaient que rêverie,
Quelque effroi que j'aie eu, je dormais seulement
Cette odeur violente en est un argument, [ 10 On lit "vinolent", nous préférons de "violente"]
| 1025 | Voici le même endroit, où Bacchus trop superbe, |
Pour triompher de moi, me renversa sur l'herbe,
C'est lui qui m'a plongé dans ces confusions,
Et fasciné les yeux de mille illusions,
En un mot je n'ai fait qu'un effroyable songe,
| 1030 | Que je ne veux tenir que pour un pur mensonge. |
CLORISE.
Quelque éveillé qu'il fut, il croit avoir rêvé.
DU PONT.
Mais déjà le Soleil est bien haut élevé,
Du Pont songe à trouver tes pieds et ton village,
Et raconte ce soir son songe au voisinage.
CLARIMOND.
| 1035 | Le bonhomme est parti, Lisidor confessez |
Qu'à présent vos esprits ne sont plus si blessés.
LISIDOR.
Hélas pensant toujours à ma chère Isabelle,
Je ne puis qu'éprouver leur blessure éternelle,
Le divertissement que vous m'avez donné,
| 1040 | A charmé mon ennui, sans l'avoir terminé. |
CLARIMOND.
Puisque jusques ici mon industrie est vaine,
Ami je perds l'espoir d'amoindrir votre peine,
Et je laisse à ma soeur le soin de parvenir
À trouver un moyen qui la puisse finir.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE.
Clorise, Lucidan.
On lève la toile, et Clorise paraît dans sa chambre avec Lucidan.
CLORISE.
| 1045 | Lucidan il est tard, votre modestie |
Remettra s'il lui plaît à demain la partie,
Adieu laissez moi seule, et sans plus de propos
Allez passer la nuit dans un profond repos.
LUCIDAN.
Ce sera bien plutôt dedans l'impatience,
| 1050 | Dedans l'inquiétude, et dedans la souffrance, |
Les charmes du sommeil seront tous impuissants,
Pour lier cette nuit l'usage de mes sens,
Je vous verrai toujours, votre belle image
Présente à mon esprit recevra son hommage ;
| 1055 | Mais pour vous obéir j'abandonne ce lieu. |
CLORISE.
Adieu donc.
LUCIDAN.
Je mourrais si je disais adieu.
SCÈNE II.
Clorise, Lisidor, Clarimond;
CLORISE.
Courage, tout va bien, je tiens la chose faite,
Tout me réussira comme je le souhaite,
Cet amant transporté dedans sa passion,
| 1060 | Aplanir le chemin à mon intention, |
Son esprit inquiet, son ardeur violente,
Son caprice en un mot, remplira mon attente,
Il se jette lui-même au piège que je tends,
Et n'en sortira pas si je prends bien mon temps ;
| 1065 | La natte et les tapis dont sa chambre est tendue, |
Ont soustrait de tout temps une porte à sa vue
Sans qu'il soit de besoin d'autre narration,
Voilà le fondement de mon invention,
Vous serez dedans peu satisfaits l'un et l'autre.
LISIDOR.
| 1070 | On ne voit point d'esprit adroit comme le vôtre. |
CLORISE.
Trêve de raillerie, avancez, seulement,
Lucidan est pour l'heure en son appartement,
Je m'en vais m'apprêter à commencer l'intrigue.
CLARIMOND.
Va ma soeur de ses biens le Ciel te soit prodigue.
| 1075 | Avançons à pas lents, raccourcis et comptés, |
Et demeurons muets de peur d'être écoutés.
SCÈNE III.
Lucidan, Clarimond, Lisidor;
LUCIDAN, dans sa chambre, la porte en étant ouverte.
Sommeil retire-toi, ton abord m'importune,
Je veux m'entretenir de ma bonne fortune,
Et malgré ta langueur, rêver jusques au jour,
| 1080 | À l'adorable objet pour qui j'ai de l'amour. |
Tu persistes en vain à me vouloir abattre,
J'ai dessus mon tapis des armes pour te battre :
Ces pièces de théâtre, et ces nouveaux romans,
Me fourniront assez de divertissements,
| 1085 | Afin de repousser l'assaut que tu me livres ; |
Je ne veux seulement que prendre un de ces livres,
Celui qui tombera le premier sous mes mains,
Soit poésie ou non, rendra tes efforts vains :
Voici le temps perdu d'un poète à la mode,
| 1090 | Je prends plaisir à lire un sonnet ou quelque Ode, |
Dés le premier feuillet j'en trouve une à propos,
Ode à l'honneur d'Amour, lisons-en quelques mots.
Amour, auteur de toutes choses,
Petit Dieu, vigoureux enfant,
| 1095 | De qui le pouvoir triomphant |
Me couronne aujourd'hui de roses.
Que celui fut ingénieux,
Qui comme on peint la Mort, te dépeignit sans yeux ;
Comme elle tu ne crains n'épargnes personne,
| 1100 | Les Rois t'avaient leur vainqueur, |
Et l'éclat qui les environne
Ne sert qu'à te montrer leur coeur.
Cette façon de vers est assez raisonnable,
La mesure en est belle, et la chute agréable,
| 1105 | Amour de qui je suis l'ordre, les conseils, |
Aide au désir que j'ai d'en faire de pareils.
SCÈNE IV.
Clorise, Lucidan, Clarimond, Lisidor.
CLORISE.
Jusqu'à quand Lucidan veut-il être poète ?
LUCIDAN.
Est-ce l'ombre ou le corps du bien que je souhaite,
Ce bonheur imprévu fait ma confusion,
| 1110 | Et je le prends quasi pour une illusion ; |
Clorise est-ce donc vous ?
CLORISE.
N'en soyez point en doute.
LUCIDAN.
Beau sujet....
CLORISE.
Parlez bas, que mon frère n'écoute.
LUCIDAN.
Beau sujet de ma flamme, objet délicieux,
Mon âme, pour vous voir est toute dans mes yeux :
| 1115 | Mais pourrai-je être instruit de ce qui vous amène ? |
CLORISE.
Je viens vous raconter mon amoureuse peine,
Et rendre s'il se peut, mon martyre plus doux,
En passant en ce lieu, la nuit auprès de vous :
Mais à condition que vous serez modeste,
| 1120 | Et paraîtrez discret jusque dans votre geste ; |
Autrement...
LUCIDAN.
Il suffit comme je veux agir,
Ces beaux lys n'auront point de sujet de rougir
Quel que soit mon amour, ma raison est plus forte.
CLORISE.
Avant que de vous seoir, allez fermer la porte.
LISIDOR.
| 1125 | À quoi tend son dessein ? J'en suis émerveillé. |
CLARIMOND.
À ce que Lucidan, rêve tout éveillé.
LUCIDAN.
Vous êtes obéie, la porte est fermée.
CLORISE.
L'est-elle bien aussi ?
LUCIDAN.
Mieux qu'à l'accoutumée,
On ne la peut ouvrir sans un extrême effort,
| 1130 | J'ai tiré les verrous, et doublé le ressort. |
CLORISE.
Vous pouvez maintenant exercer votre veine,
Vous composez des vers sans étude et sans peine,
Et tel dedans Paris passe pour grand auteur,
À qui dans un besoin vous seriez précepteur.
LUCIDAN.
| 1135 | Quand il serait ainsi c'est un faible avantage, |
On est malaisément bon poète bien sage.
CLORISE.
C'est une vieille erreur des stupides esprits,
Dont il faut négliger l'estime le mépris,
Lucidan n'ayez plus cette indigne créance,
| 1140 | Et pour la condamner sachez qu'elle m'offense, |
J'aime à me divertir en ce noble entretien,
Et parfois mon génie y rencontre assez bien.
LUCIDAN.
Quoi vous faites des vers ?
CLORISE.
Au moins je m'en escrime,
Et je connais un peu les règles de la rime,
| 1145 | Je sais aucunement comme il les faut tourner, |
Et le nombre des pieds qu'il convient leur donner.
LUCIDAN.
Dites en quelques-uns.
CLORISE.
Une ardeur qui m'altère
M'empêche de parler et de vous satisfaire,
Quelqu'un ne saurait-il vous apporter de l'eau ?
LUCIDAN.
| 1150 | Il ne faut qu'appeler la Roche du hameau, |
Qu'on puise de l'eau fraîche, que l'on me l'apporte.
CLORISE.
Personne n'entendra si vous n'ouvrez la porte.
LUCIDAN.
Elle sort par une porte qui couvre la tapisserie, et qui est inconnue à Lucidan.
Je m'en vais donc l'ouvrir, crier hautement.
CLORISE.
Tandis qu'il ne voit pas, sortons subtilement.
LISIDOR.
| 1155 | Je ne vois point encor où tend son artifice. |
CLARIMOND.
Assurez-vous pourtant qu'il faut qu'il réussisse.
LUCIDAN.
Ma clef a de la peine à tourner ce ressort,
Celui d'une prison ne serait pas plus fort ;
Clorise dissipez la peur qui vous travaille,
| 1160 | Il faudrait pour entrer pénétrer la muraille, |
La porte étant fermée, il n'est Démon ni Dieu,
À même temps que Lucidan ouvre la porte, Clorise paraît, tenant d'une main un flambeau, et de l'autre une esgusere.
Qui vous puisse avec moi surprendre dans ce lieu,
Après plusieurs efforts enfin elle est ouverte ?
Mais quelle fausse image à mes yeux est offerte,
| 1165 | Que vois-je juste Ciel ! |
CLORISE.
| Tenez voila de l'eau ; |
Vous appelez en vain la roche du hameau,
Dans chaque appartement la nuit calme et profonde
Sous le faix du sommeil accable tout le monde,
C'est le sujet pourquoi Clorise a pris le soin,
| 1170 | De vous apporter l'eau dont vous avez besoin. |
LISIDOR, bas.
Adresse ingénieuse autant qu'elle est risible.
LUCIDAN.
Il cherche partout dans sa chambre.
Clorise êtes vous donc devenue invisible
Et m'avez-vous soustrait votre aimable beauté,
Par la force d'un charme ou par agilité ?
| 1175 | D'un seul mot sur ce point éclaircissez mon doute, |
Êtes vous dans ma chambre, ou si je ne vois goutte ?
LISIDOR.
Ce n'est pas sans sujet qu'il paraît interdit.
LUCIDAN.
Elle est tout aussi peu dessus que sous le lit.
CLORISE.
Lucidan d'où vous vient ce transport que je blâme,
| 1180 | Dites qui cherchez vous ? |
LUCIDAN.
| Je vous cherche, Madame, |
Votre abord dans ce lieu me rend ainsi confus,
Lorsque je vous y vois, je ne vous y vois plus,
En arrivant ici vous en êtes sortie.
CLORISE.
À de pareils discours je suis sans repartie.
LUCIDAN.
| 1185 | Et Lucidan n'est pas sans trouble et sans effroi. |
CLORISE.
Avez vous proposé de vous moquer de moi ?
LUCIDAN.
Je fois haï de vous autant que je vous aime,
Si tout ce que je dis n'est la vérité même.
CLORISE.
De grâce Lucidan parlez plus sagement,
| 1190 | Je ne suis point venue en cet appartement, |
Vous me faites rougir, et ma pudeur s'offense
Que vous ayez de moi cette indigne créance,
Une fille d'honneur de condition,
Conserve et chérit plus sa réputation,
| 1195 | Et quelque grand que soit le feu qui la consomme, |
Elle entre rarement dans la chambre d'un homme.
LUCIDAN.
C'est feindre trop longtemps, tirez, moi de souci,
Ne vous parlais-je pas tout maintenant ici?
CLORISE.
Non.
LUCIDAN.
Si vous n'en jurez je ne vous saurais croire.
LISIDOR.
| 1200 | Il n'est point de roman qui vaille cette histoire. |
LUCIDAN.
Jusqu'à quand tiendrez vous mon esprit en suspends ?
CLORISE.
Lucidan c'est assez railler à mes dépens,
Vous ne deviez jamais me traiter de la sorte,
Adieu, je laisse ici le courroux qui m'emporte.
SCÈNE V.
Lucidans, Clarimond, Lisidor.
LUCIDAN.
| 1205 | Madame, revenez, je la rappelle en vain, |
Son déplaisir paraît dans son départ soudain,
Elle ne m'entend plus, ce trait de colère
M'apprend jusqu'à quel point j'ai bien pu lui déplaire :
Courons donc après elle, et la pressons si fort
| 1210 | Que nous en obtenions le pardon ou la mort. |
CLARIMOND.
Tirons nous à l'écart de peur qu'il ne nous voie.
LUCIDAN.
Je vais aveuglement où mon amour m'envoie,
Clorise me dut elle encore quereller,
Je veux absolument la voir et lui parler,
| 1215 | Sa chambre n'est pas loin, trois pas m'y peuvent rendre, |
Allons lui déclarer ce qui m'a fait méprendre,
Qu'elle sache comment mon esprit amoureux
S'est lui-même formé cet abus malheureux.
LISIDOR, bas.
Que lui dira Clorise, par quelle autre ruse
| 1220 | Pourra-t-elle avouer ou blâmer son excuse ? |
CLARIMOND.
Cela me met en peine aussi bien comme vous.
LUCIDAN.
Ma crainte, mon respect, mon feu hasardons-nous,
Puisque voici sa chambre appelons cette belle,
Clorise répondez.
SCÈNE VI.
Clorise, Lucidan, Clarimond, Lisidor.
CLORISE, dans sa chambre.
Qui heurte et qui m'appelle ?
LUCIDAN.
| 1225 | Le triste Lucidan qui demande à vous voir, |
Accordez-lui ce bien.
CLORISE.
Je sais mieux mon devoir,
Monsieur il est trop tard, votre espérance est vaine,
Vous m'instruirez demain de ce qui vous amène.
LUCIDAN.
Madame que peut faire un amant éconduit ?
CLORISE.
| 1230 | Que doit faire une fille en ses habits de nuit ? |
Monsieur que votre amour ait moins d'impatience,
Ce que vous demandez, choque la bienséance,
Je n'ouvre point ma porte.
LUCIDAN.
Ha, c'en est assez dit.
CLORISE.
Adieu, retirez vous, je vais me mettre au lit.
LUCIDAN.
| 1235 | Au moins belle Clorise avant que je m'en aille |
Délivrez mon esprit du soin qui le travaille,
Votre soudain courroux a-t-il quitté ses traits ?
CLORISE.
Il n'en a point pour vous, n'en aura jamais,
Ce serait me haïr, me blesser moi-même.
LUCIDAN.
| 1240 | Mon coeur nage à ce mot dans une joie extrême, |
Je vous laisse en repos digne objet de ma foi,
Je vais veiller pour vous, allez dormir pour moi.
CLORISE.
Elle sort de sa chambre, et s'en va dans, celle de Lucidan, où elle se met sur la chaise sur laquelle elle s'était assise le première fois.
Continuons mon jeu, le temps m'est favorable.
LUCIDAN.
Mon bonheur est si grand qu'il est incomparable ;
| 1245 | Le courroux de Clorise est tout à fait dompté, |
Et même elle a regret de m'avoir maltraité,
Ciel que son déplaisir me fait avoir de joie,
Mon coeur s'y plonge entier, mon âme s'y noie,
Si je dors cette nuit, mon assoupissement
| 1250 | Viendra moins de sommeil que de ravissement. |
CLARIMOND.
Lisidor approchons, et par cette verrière
Regardons leur jouer la pièce toute entière.
LUCIDAN, en entrant dans sa chambre.
Où suis-je, qu'aperçois-je ?
CLORISE.
Apportez-vous de l'eau ?
LUCIDAN.
Ce fantôme m'effraye, encore qu'il soit beau.
CLORISE.
| 1255 | Répondez Lucidan, m'apportez vous à boire ? |
LUCIDAN.
Mon oreille et mes yeux, vous m'en faites accroire,
Clorise est retirée en son appartement,
Vous ne me la montrez qu'en songe seulement.
CLORISE.
Donc il me faut souffrir cette soif importune ?
LUCIDAN.
| 1260 | Mon mal vient de l'excès de ma bonne fortune |
Ma maîtresse m'a fait un accueil gracieux ;
Et mon ressouvenir la présente à mes yeux,
Partout je la crois voir, partout je la rencontre,
Absente ou non de moi, mon amour me la montre,
| 1265 | Reine des passions, tu fais autant qu'un Dieu, |
De mettre en même temps un corps en plus d'un lieu.
CLORISE.
D'où vous vient cette humeur si fort extravagante ?
LUCIDAN.
Sa parole à la fois me charme et m'épouvante.
Image, ombre, fantôme, idole, illusion
| 1270 | Agréable sujet de ma confusion, |
Ne conçois pas l'espoir que je te favorise,
Je suis trop bien instruit que tu n'es pas Clorise,
Et la raison en est qu'en ce même moment
Elle est seule enfermée en son appartement,
| 1275 | Je la viens de quitter, ce n'est point un mensonge. |
CLORISE.
Lucidan en veillant vous avez fait un songe,
Au reste mettez fin à ces propos railleurs,
Puisque je suis ici, je ne puis être ailleurs.
LUCIDAN.
Quoi, vous êtes Clorise ?
CLORISE.
Égarement extrême.
LUCIDAN.
| 1280 | La soeur de Clarimond ? |
CLORISE.
| Oui, je suis elle-même, |
Que voulez vous de plus, n'êtes vous pas content ?
LUCIDAN.
Mais comment pouvez-vous être en un même instant,
Sur une chaise, au lit, dévêtue, habillée,
Ici dans votre chambre, endormie, éveillée,
| 1285 | Parler, ne dire mot, me voir, ne me voir pas, |
Être absente de moi, marcher dessus mes pas,
Tomber dessous les sens, et n'être pas sensible,
Clorise cet accord n'est-il pas impossible ?
Et n'est-ce pas à tort que vous vous promettez
| 1290 | De me persuader ces contrariétés ? |
CLORISE.
Vous dormez tout debout, Lucidan je vous quitte,
Vous reconnaissez mal l'honneur d'une visite.
J'aurai du déplaisir si je ne vous conduis.
CLORISE.
Oui, venez dans ma chambre, voyez si j'y suis.
CLARIMOND, bas et à l'écart.
| 1295 | Dedans ce passe-temps trouvez-vous quelques charmes ? |
LISIDOR.
Ma maîtresse commence à mettre bas les armes.
CLORISE.
Ouvrez la porte, entrez, et me cherchez partout.
LUCIDAN, dans la chambre de Clorise.
Il faut croire en effet que je dormais debout,
Madame en ce besoin, je manque de parole,
| 1300 | Vous êtes ma maîtresse, et non pas son idole, |
Comme on en voit plusieurs qui marchent en dormant,
Le sommeil m'a conduit à votre appartement ;
Et comme à mon désir ma passion me flatte,
J'ai cru que j'entendais votre voix délicate,
| 1305 | Mais mon extrême amour m'ayant ainsi déçu, |
Je demande un pardon que j'ai déjà reçu.
CLORISE.
Si vous l'avez reçu, Lucidan je vous l'ôte,
Un pardon octroyé, présuppose une faute,
Vous n'en avez point fait, au moins en mon endroit,
| 1310 | Et je condamnerais celle qui s'en plaindrait, |
Allez passer la nuit, dedans cette créance.
LUCIDAN.
C'est à dire, songer à votre bienveillance,
Je le promets Madame, et de n'oublier pas
Vos générosités non plus que vos appas.
CLORISE.
Il sort de la chambre de Clorise.
| 1315 | Retournons lui jouer une pièce nouvelle. |
LUCIDAN, en s'en allant dans sa chambre.
Ma maîtresse est du moins aussi sage que belle,
Une autre aurait puni l'erreur de son amant,
Et ma punition est un remerciement.
CLARIMOND.
Ami rapprochons nous, ma soeur a tant d'adresse,
| 1320 | Que nous verrons encor quelque trait de souplesse. |
LUCIDAN, dans sa chambre.
Le calme de la nuit, me convie au sommeil,
Et ma toilette ouverte en est un appareil,
Mais je veux néanmoins avant que m'y résoudre,
Dessécher mes cheveux, avec un peu de poudre,
| 1325 | Mon miroir et mes yeux diront tacitement |
Clorise entre par la fausse porte, et se met derrière Lucidan, en sorte qu'il la voit dans son miroir.
Si j'en distribuerai partout également.
Mais, ô nouveau sujet d'une surprise extrême,
Je vois dans mon miroir, le visage que j'aime,
Clorise m'y paraît, avec tous les attraits,
| 1330 | Et je découvre ici, jusqu'à ses moindres traits, |
Cette glace de foi, ne pouvant rien produire,
Il faut croire présent, l'astre que j'y vois luire,
Cette aimable copie, et ce portrait fatal
Ne sauraient subsister sans leur original ;
| 1335 | Mais hélas que j'ai peur d'une contraire issue, |
Et qu'en le voulant voir, il se cache à ma vue,
Bien que je sois pressé d'un désir violent,
Ici Clorise s'esquive.
Je me retourne en crainte, me lève en tremblant,
Je n'ose presque pas sortir de cette place,
| 1340 | D'amoureux enflammé, je deviens tout de glace, |
Mais quoi qu'il en arrive, il faut m'évertuer,
Le dessein que j'ai pris, se doit effectuer.
Sus donc cherchons partout, sous le lit, sous la table,
Il faut qu'il soit ici cet objet adorable,
| 1345 | Détournons ces tapis, détendons ces rideaux, |
Regardons même encor, derrière ces tableaux,
Remuons, déplaçons, renversons toute chose,
Trouvons de mon transport le principe et la cause,
Et pour donner un terme à ma confusion,
| 1350 | Confondons tout céans, en cette occasion. |
CLORISE, bas.
Elle leur parle à l'oreille.
Lisidor écoutez, vous aussi mon frère.
LUCIDAN.
Je travaille beaucoup, et je ne gagne guère,
Je cours, où je sais bien ne pouvoir arriver,
Et cherche ce qu'ici je ne saurais trouver ;
| 1355 | Pareil à ces enfants, qui voyant dedans l'onde |
Cet astre qui sert d'oeil à tous les yeux du monde,
Se flattent de l'espoir, qu'en se peinant un peu,
Ils prendront dedans l'eau, cette source de feu.
Clorise s'en retourne.
CLARIMOND, bas.
Clorise c'est assez, vous verrez, notre adresse.
LUCIDAN.
| 1360 | Cette comparaison exprime ma faiblesse, |
Mes yeux cherchent ici, ce qu'ils n'y peuvent voir,
Et que ma seule idée, à peine dans mon miroir..
CLARIMOND.
Lucidan hâtez-vous de m'ouvrir cette porte..
LUCIDAN.
Est-ce vous, Clarimond ?
CLARIMOND.
La colère m'emporte ?
| 1365 | Ouvrez sans discourir, autrement. |
LUCIDAN.
| J'obéis. |
Qu'est-ce donc.
Clarimond et lisidor entrent dans la chambre de Lucidan.
CLARIMOND.
Tous mes soins, sont aujourd'hui trahis
Ma soeur dans votre chambre être seule à cette heure !
Il faut que de ma main, cette indiscrète meure,
Et puis entre nous deux, nous pourrons à loisir
| 1370 | Vous montrer votre amour, moi mon déplaisir. |
LUCIDAN.
Dessus quoi fondez vous un discours si frivole ?
Sur votre étonnement, sur votre parole,
Vous êtes interdit, et d'ailleurs je suis sûr
De vous avoir ouï tout haut nommer ma soeur,
| 1375 | C'est ainsi que le Ciel, qui vous hait et qui m'aime, |
A porté votre langue à vous trahir vous-même,
Et qu'il m'a suggéré pour vous surprendre mieux,
De venir sans lumière, sans bruit en ces lieux.
LUCIDAN.
Avant que me blâmer, écoutez la surprise
| 1380 | Qui m'a fait prononcer le beau nom de Clorise. |
CLARIMOND.
Lucidan Je veux voir, et ne point écouter.
LUCIDAN.
Un coeur comme le mien n'a rien à redouter,
Visitez cette chambre, et voyez, l'un et l'autre,
S'il fut jamais soupçon moins juste que le vôtre,
| 1385 | Cherchez, et pour voir clair aux lieux les plus obscurs, |
Ayez des yeux de lynx qui pénètrent les murs.
LISIDOR.
Clarimond nous prenons une peine inutile,
Votre créance est fausse, autant comme incivile,
Et Lucidan a droit d'écouter à son tour
| 1390 | Les conseils violents d'un généreux amour. |
CLARIMOND.
Je mérite en effet d'éprouver sa colère.
LUCIDAN.
Comme j'aime la soeur, je respecte le frère,
Mais pour vous retirer tout à fait de l'erreur
Qui vous faisait parler avec tant de fureur,
| 1395 | Sachez qu'à tout propos mon amour sans pareille |
Trompe agréablement mes yeux et mon oreille,
Faisant que je crois voir, et que je pense ouïr
La divine beauté dont j'espère jouir ;
Mon âme par mes sens, de la sorte trompée
| 1400 | Suit et chérit l'abus, dont elle est occupée, |
Dans cet égarement, je nomme sans dessein
L'objet impérieux qui règne dans mon sein,
Voilà de vos soupçons, la cause et l'origine.
CLARIMOND.
J'en veux tarir la source, couper la racine,
Lucidan prend le flambeau pour les conduire.
| 1405 | Adieu contre moi-même à bon droit irrité, |
Je vous ferai raison de ma témérité.
Ne prenez pas le soin de nous venir conduire,
En pensant nous servir, vous pourriez bien nous nuire,
Étant venus ici sans lumière et sans bruit,
| 1410 | Nous en voulons sortir dans l'ombre de la nuit, |
De peur qu'en éveillant Clorise qui repose
Nous lui donnassions lieu de croire quelque chose,
J'en aurais dedans l'âme un mortel déplaisir.
LUCIDAN.
Je n'entreprendrai rien contre votre désir,
| 1415 | Et comme votre peur est assez raisonnable, |
J'obéis et remets ce flambeau sur la table.
LISIDOR.
Il ne vous reste plus, puisqu'il nous faut partir,
Qu'à nous ouvrir la porte, nous laisser sortir.
LUCIDAN.
Il va ouvrir la porte. Clorise entre dans la chambre, Clarimond en sort habilement par la fausse porte.
Volontiers.
CLORISE, bas à Clarimond.
Il est temps de vous rendre invisible.
CLARIMOND, bas en sortant.
| 1420 | Il faut voir ce détour, pour le croire possible. |
LUCIDAN, ayant ouVert la porte.
Passez.
LISIDOR, en sortant.
Adieu Monsieur, demeurez en repos.
CLORISE, en sortant après Lisidor.
Oubliez mes soupçons conçus mal à propos.
LUCIDAN.
Qu'entends-je, qu'aperçois-je, incroyable surprise !
Quel charme a transformé Clarimond en Clorise,
| 1425 | Ou bien plutôt quel Dieu, vient pour me faire peur |
D'anéantir le frère, de créer la soeur,
Saisi d'une frayeur qui n'eut jamais d'égale,
Je tombe à l'impourvu dans un nouveau Dédale,
Où parmi les détours de cent chemins divers,
| 1430 | Je marche aveuglément bien que les yeux ouverts, |
Mais rallumons en nous la lumière éclipsée,
Chassons l'obscurité qui règne en ma pensée,
Remettons ma raison dedans son premier jour,
Et de mes visions n'accusons que l'amour,
| 1435 | C'est cette passion qui dans sa violence, |
Me figure l'objet dont j'aime la présence,
Et qui me renversant l'imagination,
Flatte, ou plutôt séduit mon inclination,
Mais je veux mettre fin à de pareils mensonges,
| 1440 | Je suis las en veillant, de faire de tels songes, |
Je n'ai pour cet effet essayer en dormant
À rêver pour le moins, plus raisonnablement.
Il éteint le flambeau et se met sur son lit, puis l'on abaisse la toile.
CLORISE.
Avez-vous pris plaisir à ces galanteries ?
LISIDOR.
Madame j'en ressens mes douleurs amoindries,
| 1445 | Je ne le cèle point, vous m'avez diverti, |
Sans qu'à ce jeu pourtant, mon âme ait consenti,
Tandis que d'un oeil sec, j'admirais votre adresse,
Mon coeur pleurait du sang, soupirait sans cesse ;
Mais voici Clarimond.
CLARIMOND.
Un autre pouvait-il
| 1450 | Dans le tour que j'ai fait se montrer plus subtil ? |
CLORISE.
Un éclair disparaît avec moins de vitesse.
CLARIMOND.
Quoi que vous en disiez, vous êtes ma maîtresse,
Et celui-là sans doute peu de raison
Qui ferait de nous deux une comparaison.
| 1455 | Que me veut Ariston ? |
SCÈNE VII.
Ariston, Clarimond, Clorise, Lisidor.
ARISTON.
| Dire qu'un gentilhomme |
Vient d'arriver ici.
CLARIMOND.
Sais-tu comme il se nomme ?
ARISTON.
Je m'en suis informé sans l'apprendre pourtant.
CLARIMOND.
Qui l'amène si tard ?
ARISTON.
Un secret important.
Qu'il m'a dit ne vouloir déclarer qu'à vous-même,
| 1460 | Et son impatience en ce point est extrême. |
CLARIMOND.
Je m'en le vais trouver dans un moment d'ici ;
Vous ma soeur, retirez Lucidan de souci.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE.
Clarimond, Isabelle,
en habit de Cavalier.
Clorise.
ISABELLE.
Puisque par un effet de leur bonté suprême,
Les Dieux ont conservé le cavalier que j'aime,
| 1465 | Et que dans peu de temps, vous me le ferez voir, |
Je consens que mon feu, rallume mon espoir.
CLARIMOND.
Il est juste, Madame, une flamme sincère
En embrasant un coeur, lui permet qu'il espère ;
Mais avant qu'octroyer le plaisir à vos yeux
| 1470 | De revoir un objet qui leur est précieux, |
Effectuons la pièce, entre nous proposée.
ISABELLE.
J'y suis pour mon regard, tout à fait disposée,
Mon rôle me plaît tant, que bien loin d'y manquer,
Je veux en le louant, vous faire remarquer
| 1475 | Tant de naïveté, de grâce, d'artifice, |
Que vous confesserez que je suis bonne actrice.
CLARIMOND.
J'espère que ma soeur, s'acquittera du sien.
CLORISE.
Je promets de ma part, de ne négliger rien.
CLARIMOND.
Vous avez toutes deux assez, de suffisance,
| 1480 | Mais sortez, j'aperçois Lisidor qui s'avance. |
ISABELLE.
C'est lui-même en effet.
CLORISE.
Précipitons nos pas,
S'il vous voit, notre jeu ne réussira pas.
SCÈNE II.
Lisidor, Clarimond.
CLARIMOND.
Je vous allais chercher
LISIDOR.
Un bon ange m'amène,
Mais pourquoi vouliez vous nous donner cette peine ?
CLARIMOND.
| 1485 | En voici le sujet, dans l'humeur où je suis |
Je veux cesser de vivre, ou vaincre vos ennuis,
Oui, je veux vous guérir, de votre maladie,
Et mon dernier remède, est une comédie ;
Ce divertissement a des charmes secrets,
| 1490 | Capables d'arrêter le cours de vos regrets, |
Et vous n'ignorez pas, qu'à présent le théâtre
Rend de ses raretés tout le monde idolâtre,
Qu'ainsi que le plaisant l'honnête fait ses lois,
Bref, qu'il est aujourd'hui le spectacle des Rois.
LISIDOR.
| 1495 | Oui, je sais que la scène est maintenant illustre, |
Que de grands spectateurs, en rehaussent le lustre,
Je sais qu'elle est un temple, où les meilleurs esprits
À la postérité, consacrent leurs écrits ;
Mais ce noble plaisir, ne peut avec ses charmes
| 1500 | Contraindre mon chagrin, à mettre bas les armes, |
L'empire que sur moi, ce tyran s'est acquis,
M'a fait perdre le goût, des mets les plus exquis.
CLARIMOND.
Contre l'opinion, que vous avez conçue,
Mon entreprise aura quelque meilleure issue.
LISIDOR.
| 1505 | Qui feront les acteurs ? |
CLARIMOND.
| Lucidan, et ma soeur |
Ont choisi pour bien faire un rôle à leur humeur.
Ils ne sont pas pourtant les premiers de la pièce,
Clorise a déféré, l'héroïne à ma nièce,
Cette fille est adroite, dans ces actions
| 1510 | Elle excite le peuple aux acclamations, |
Ainsi que son esprit, sa beauté la renomme.
Et sa grande vertu, fait qu'elle est bien en homme,
Aussi la verrons nous paraître en cavalier.
LISIDOR.
Cher ami, votre soin ne veut rien oublier,
| 1515 | Plus ma douleur s'accroît, devient ennuyeuse, |
Plus votre affection se rend ingénieuse,
Elle invente toujours de nouveaux passe-temps,
Et tente à ma faveur une cure du temps.
CLARIMOND.
Ne m'estimez jamais, si votre maladie
| 1520 | Ne finit par la fin de notre comédie. |
LISIDOR.
Vous ne me dites point, si son sujet est beau.
CLARIMOND.
Je n'en ai rien appris, sinon qu'il est nouveau.
LISIDOR.
Les vers en sont-ils bons ?
CLARIMOND.
Les acteurs les estiment,
Ils les trouvent coulants, et disent qu'ils s'expriment.
LISIDOR.
| 1525 | Est-ce quelque accident, autrefois arrivé, |
Ou si ce n'est qu'un noeud, que l'auteur a rêvé ?
CLARIMOND.
Vous jugerez tantôt, ce qu'il en faudra croire,
Si c'est invention, ou bien si c'est histoire ;
Séions-nous seulement, promettez surtout
| 1530 | De voir représenter, la pièce jusqu'au bout, |
De vous rendre attentif de garder le silence,
De ne faire paraître aucune impatience
D'observer des acteurs, le geste, le maintien,
Le visage, la voix, et de ne dire rien,
| 1535 | Bref, soit que l'action vous surprenne ou vous trompe, |
Jurez de ne pas dire un mot qui l'interrompe.
LISIDOR.
Pensez vous que je fois indiscret à ce point ?
Vous vous moquez de moi.
CLARIMOND.
Je ne m'en moque point,
Faites quelque serment, qui soit inviolable.
LISIDOR.
| 1540 | J'en jure une beauté, qui n'eut point de semblable, |
Je veux dire Isabelle, et ce serment est tel
Que je voudrais plutôt profaner un autel,
Oui plutôt...
CLARIMOND.
Il suffit, mais qu'il vous en souvienne ;
Cependant permettons que l'on nous entretienne,
| 1545 | J'aperçois les acteurs dessus le point d'entrer, |
S'ils sont comédiens, ils nous le vont montrer.
On lève la toile.
SCÈNE III.
Clorise, Lucidan, Clarimond, Lisidor.
LUCIDAN.
L'accueil officieux, qu'il vous plaît de me faire,
Doit espérer l'aveu de Monsieur votre frère,
Il ne me verra pas d'un oeil indifférent,
| 1550 | Il me connaît fort bien, et je suis son parent. |
CLORISE.
J'en reçois de l'honneur, et j'en ai de la joie,
Comme d'une faveur que le Ciel nous envoie,
Cependant oserais je attendant son retour,
Vous adresser deux mots de prière à mon tour ?
LUCIDAN.
| 1555 | Madame, commandez, vous êtes absolue, |
Je signerais ma mort, si vous l'aviez conclue.
CLORISE.
Mon dessein ne tend pas à cette cruauté,
Faites moi le récit de votre adversité.
LUCIDAN.
Puisque vous désirez d'apprendre une infortune
| 1560 | De nul autre soufferte, à nul autre commune, |
Et que les maux passés sont doux à raconter,
Madame, en peu de mots je vais vous contenter ;
Cette roche rebelle où le plus grand Monarque
Que l'on ait vu tomber sous l'effort de la Parque,
| 1565 | Aidé dans ses projets d'un céleste secours, |
Sut pour dompter la mer, en arrêter le cours,
Est la ville, où du Ciel la profonde sagesse, ,.
D'un noble et saint Hymen, fit naître ma maîtresse,
Mais comme les malheurs nous sont toujours présents
| 1570 | On la vit orpheline à l'âge de trois ans, |
Un frère qu'elle avait la prit sous sa tutelle,
Et son affection s'accrut tant envers elle,
Qu'elle fut élevée avecque tout l'éclat
Que son grand revenu devait à son état.
LISIDOR.
| 1575 | Jusqu'ici ce discours se rapporte à l'histoire |
De la beauté qu'Amour fait vivre en ma mémoire,
Mais écoutons le reste, ne le troublons point,
De peur de violer mon serment en ce point.
LUCIDAN.
Son esprit se formait à mesure que l'âge
| 1580 | Semblait la disposer aux lois du mariage, |
Et sa grande beauté par des traits innocents
Commençait à blesser les coeurs par l'un des sens,
Lorsqu'un de mes amis me fit voir la peinture.
LISIDOR.
Il n'en faut plus douter, il dit mon aventure.
LUCIDAN.
| 1585 | De cet astre animé de ce jeune soleil, |
Qui n'avait sous le Ciel jamais eu de pareil.
À son premier aspect un subtil trait de flamme
Pénétra par mes yeux jusqu'au fonds de mon âme,
Et comme j'estimai ce coup officieux,
| 1590 | Les dames de Bordeaux dépleurent à mes yeux ; |
Bientôt après cédant à mon ardeur nouvelle
Sans me communiquer je fus à la Rochelle,
Où prenant à propos l'occasion d'un bal,
Mon feu bien que naissant s'y rendit sans égal.
LISIDOR.
| 1595 | Clarimond on me joue. |
CLARIMOND.
| Avez-vous la créance |
D'être seul que l' Amour ait mis en sa puissance,
Et qu'un autre agité de ces désirs ardents,
N'ait jamais éprouvé de pareils accidents ?
CLORISE.
Doncques dedans le bal, vous vîtes cette belle ?
LUCIDAN.
| 1600 | Je la vis, et fis tant, que j'eu place auprès d'elle, |
On me prit pour danser, je la pris à mon tour.
CLORISE.
Jusqu'ici tout succède au gré de votre amour.
LUCIDAN.
Depuis ma passion plus forte et plus hardie,
Me fit mettre auprès d'elle en une comédie,
| 1605 | Ou selon le sujet du divertissement, |
J'exprimai mon ardeur ingénieusement,
Ibrahim louait-il les attraits d'Isabelle,
Je lui disais tout bas, vous en avez plus qu'elle,
Et lorsqu'à Soliman ils donnaient de l'ennui,
| 1610 | Je suis (disais-je encor) plus amoureux que lui. |
LISIDOR.
Clarimond, c'est assez, mes transports sont extrêmes,
Voila les sentiments, et les paroles mêmes
Par qui ma passion tachait de s'expliquer.
CLARIMOND.
Ne l'interrompez plus, vous le ferez manquer.
LUCIDAN.
| 1615 | Ce trait de mon humeur sut un jour la réduire |
À souffrir qu'au logis je l'allasse conduire,
Elle m'y fit entrer, dans notre entretien,
Mon coeur adroitement se découvrit au sien.
LISIDOR.
Par cette adresse aussi, je lui montrai mon âme.
LUCIDAN.
| 1620 | Elle me témoigna, qu'elle approuvait ma flamme, |
La preuve que j'en eus fut un chaste baiser.
LISIDOR.
C'est ainsi qu'il lui plut de me favoriser.
LUCIDAN.
Alors ma passion, eut tant de violence,
Qu'elle me contraignit de rompre le silence,
| 1625 | Je m'ouvris à son frère, dedans peu de jours |
Je lui fis accepter l'offre de mes amours,
Honoré d'un aveu, que l'on devait connaître,
J'écrivis à Bordeaux.
LISIDOR.
C'est où l'on m'a vu naître.
LUCIDAN.
On reçut mon paquet, l'on me fit savoir
| 1630 | Qu'on approuvait mon choix, mais qu'on le voulait voir, |
J'en avertis soudain ma maîtresse et son frère,
Leur désir s'accommode au souhait de mon père,
Chacun voit ses amis, chacun fait ses apprêts,
Et nous nous embarquons fort peu de temps après :
| 1635 | Lorsque notre vaisseau partit de la Rochelle. |
L'onde.
LISIDOR.
C'est mon malheur.
LUCIDAN.
Ne fut jamais fi belle :
Mais ce traître élément dans peu par son courroux
Nous apprit que la mer n'eut jamais rien de doux,
Nous étions à l'endroit où l'eau de la Garonne
| 1640 | D'un cours précipité se décharge, s'entonne, |
S'abîme et se rejoint avec les flots salés,
Quand les ondes et l'air contre nous rebellés,
Portas jusqu'aux enfers, et jusqu'au Ciel leur rage,
Engagèrent nos jours dans un triste naufrage,
| 1645 | Je vous tais nos soupirs, nos douleurs, nos regrets, |
Nos transports apparents, nos tourments secrets,
Je vous tais tout cela, mais je ne vous puis taire
Que j'embrassai pour lors ma maîtresse et son frère ;
Et qu'au dixième flot, tous trois en un moment,
| 1650 | Nous fûmes engloutis de ce fier élément, |
Le choc impétueux des vagues mutinées,
Plus plus nous faire encor plaindre nos destinées,
Troublés que nous étions des horreurs du trépas,
Nous ayant affaiblis, nous fit lâcher les bras,
| 1655 | La marine aussitôt d'une même secousse, |
En cent lieux différents nous pousse et nous repousse,
Nous jettent tous vivants dans de profonds tombeaux,
Puis nous lance soudain sur des montagnes d'eaux,
Voila de mon malheur l'histoire véritable.
LISIDOR.
| 1660 | Mais c'est plutôt du mien le récit lamentable. |
CLARIMOND.
Vous parlerez toujours.
LISIDOR.
Clarimond permettez...
CLARIMOND.
Observez vous ainsi ce que vous promettez ?
Ne vous souvient-il plus du ferment d'Isabelle.
LISIDOR.
Je ne l'enfreindrai plus, je me tairai pour elle.
CLORISE.
| 1665 | Monsieur tant d'accidents arrivés à la fois |
M'ont ôté jusqu'ici l'usage de la voix,
Quand vous les récitiez mon coeur timide et tendre,
Saisi d'étonnement tremblait de les entendre,
Et ma langue sentant les mouvements du coeur,
| 1670 | J'ai cru ne disant mot, dire assez ma douleur. |
SCÈNE IV.
Ariston, Clorise, Lucidan, Clarimond, Lisidor.
ARISTON.
Un jeune cavalier demande avec instance
De vous entretenir d'un sujet d'importance,
Il attend mon retour dans cet appartement,
CLORISE.
Dis lui qu'il peut entrer.
CLARIMOND.
Gardez votre serment.
LISIDOR.
| 1675 | Je m'en acquitterai, n'en soyez point en peine. |
CLARIMOND.
Quelque chose de beau remplira cette scène.
LISIDOR.
Madame votre nièce y fait ce cavalier.
CLARIMOND.
Fort bien, vous en aurez un plaisir singulier.
SCÈNE V.
Isabelle, Clorise, Lucidan, Clarimond, Lisidor.
ISABELLE.
Madame.
LISIDOR.
Quel éclat sur son visage brille.
ISABELLE.
| 1680 | Dessous ce vêtement connaissez une fille, |
Que le sort abandonne à de si grands malheurs,
Qu'elle ne peut tarir la source de ses pleurs.
CLORISE.
Consolez vous, Madame.
LUCIDAN.
Ô prodige !
LISIDOR.
Ô merveille !
LUCIDAN.
Mes yeux sont-ils ouverts ?
LISIDOR.
Est-il vrai que je veille ?
CLORISE, à Isabelle.
| 1685 | Mon zèle à vous servir est déjà préparé, |
Et vous avez céans un asile assuré.
LISIDOR.
C'est Isabelle, ô Dieux, à ce coup je m'emporte.
CLARIMOND, le retient.
Vous rêvez.
LISIDOR.
En effet, mon Isabelle est morte.
CLARIMOND.
Ne dites donc plus mot, vous nuisez aux acteurs.
LUCIDAN.
| 1690 | Mon oreille et mes yeux vous êtes des menteurs, |
Ma maîtresse est noyée, elle est, mais non c'est elle,
Les Parques n'ont osé maltraiter cette belle.
Ha, Madame.
ISABELLE.
Ha, Monsieur.
LISIDOR.
Qu'est-ce que l'aperçois ?
LUCIDAN.
Est-ce vous que j'embrasse !
ISABELLE.
Est-ce vous que je vois ?
LUCIDAN.
| 1695 | N'en doutez nullement, c'est Lisidor lui-même. |
LISIDOR.
Il vous trompe, Madame.
CLARIMOND.
Impatience extrême,
Monsieur ne sauriez vous vous commander un peu,
Et voulez-vous toujours les troubler dans leur jeu ?
CLORISE.
Instruisez moi d'où vient votre prompte allégresse.
LUCIDAN.
| 1700 | La fortune à l'amant, a rendu la maîtresse, |
Et les Dieux satisfaits m'ont enfin renvoyé
Cet adorable objet que je croyais noyé.
CLORISE.
Que je sache comment la colère de l'onde
Prête à vous abîmer vous a laissée au monde.
LISIDOR.
| 1705 | Je ne parlerai plus, je suis trop interdit. |
LUCIDAN.
De peur de dire encor ce que j'ai déjà dit,
Racontez seulement quelle heureuse fortune
A garanti vos jours des fureurs de Neptune,
Dites ce que la Mer vous a fait endurer
| 1710 | Depuis l'horrible flot qui nous vint séparer. |
ISABELLE.
Au fort de ce désordre, pendant ce grand trouble,
Tandis que dans mon coeur le désespoir redouble,
Et que je me crois voir le butin de la mort,
Je suis heureusement remise dans le port,
| 1715 | L'entre-heurt de deux flots me jetant sur le sable, |
Par l'imprévu secours d'un esquif favorable,
Mes jours sont affranchis du funeste danger
Où Neptune en courroux me venait de plonger.
Ha Madame en ce lieu, figurez vous vous-même,
| 1720 | Si mon affliction ne fut pas plus qu'extrême, |
Quand je me vis dessus le solide élément,
Et que je n'y vis plus de frère ni d'amant,
Je laisse ma douleur à votre conjecture,
Songez ce que je fis en cette conjoncture,
| 1725 | Je reprends cependant le fil de mon discours ; |
Étant seule ma guide, et seule mon secours,
L'esprit triste et troublé, le corps faible et malade,
Je suivi le chemin qui mène à la Tremblade, [ 11 La Tremblade est une commune se situant au nord de l'estuaire de la Garonne en face de l'île d'Oléron.]
Où sans me déclarer, faisant quelque séjour,
| 1730 | J'appris que Lisidor voyait encor le jour, |
Mais comme on en parlait avec incertitude,
Je voulus mettre fin à mon inquiétude,
Et pour mieux accomplir ce dessein proposé
M'en aller à Bordeaux en habit déguisé ;
| 1735 | Mon hôte que l'argent m'avait rendu propice, |
Sans s'informer de rien embrassa mon service,
Et s'employant pour moi d'un soin particulier,
Me fit bientôt avoir l'habit d'un cavalier,
Je déguisai mon sexe, presque à l'heure même,
| 1740 | Suivant les mouvements de mon amour extrême, |
Je me mis en campagne, pour plus aisément
Être informée au vrai du sort de mon amant,
Je vins selon la côte où la mer orageuse,
Borna presque mes jours d'une fin malheureuse ;
| 1745 | Déjà ce grand flambeau dont les brûlants rayons |
Revêtent de couleurs tout ce que nous voyons,
Laissait luire sa soeur dessus notre hémisphère,
Et la clarté déjà cédait à son contraire ;
Lorsque par un bonheur que je n'espérais pas
| 1750 | J'appris de deux paysans qui marchaient sur mes pas, |
Qu'un certain gentilhomme à la fleur de son âge ;
Selon le bruit commun, reste seul d'un naufrage,
Pour se remettre un peu des fatigues de l'eau,
Était à Talemont, logé dans le château ;
| 1755 | Je ne su pas plutôt ces heureuses nouvelles |
Qu'Amour et le devoir me donnèrent des ailes,
Et qu'un ardent désir d'arriver en ces lieux,
Me fit comme un éclair disparaître à leurs yeux.
Je cours à toute bride, et pique sans relâche,
| 1760 | Le vent de ma vitesse, s'étonne et se fâche, |
Il demeure derrière, et pour ainsi parler,
Les pieds de mon cheval, me servent à voler.
Enfin j'arrive ici sans pouls, non sans courage,
Le feu dedans le coeur, et l'eau sur le visage,
| 1765 | J'y rencontre celui que je venais chercher,, |
Il me voit, il m'entend, n'ose m'approcher,
Il soupçonne ses yeux d'erreur et de mensonge;
Tout éveillé qu'il est, il pense faire un songe,
Je m'avance, il demeure, froid à mes appas,
| 1770 | Il voit son Isabelle, et ne l'aborde pas. |
LISIDOR.
Ha, Madame.
ISABELLE.
Ha, Monsieur.
LISIDOR.
Mes délices ?
ISABELLE.
Ma joie.
LISIDOR.
Ne vous pouvant parler, souffrez que je vous voie
Ha ma chère Isabelle.
ISABELLE.
Ha mon cher Lisidor.
LISIDOR.
Ma fortune, mon bien.
ISABELLE.
Mon unique trésor.
LISIDOR.
| 1775 | Mon Soleil n'a donc pas achevé sa carrière |
Vous respirez le jour.
ISABELLE.
Vous voyez la lumière.
LISIDOR.
Oui j'ai dompté l'orage, je vois la clarté.
ISABELLE.
Mais dites moi comment vous l'avez surmonté.
LISIDOR.
Sans consumer le temps en des paroles vaines,
| 1780 | Je ne dois mon salut qu'à ces rames humaines. |
ISABELLE.
Et je ne dois le mien qu'au céleste secours.
CLARIMOND.
Vous nous l'avez appris par un ample discours.
LISIDOR.
Ainsi donc nous pouvons sans trouble et sans envie,
Goûter dorénavant les douceurs de la vie,
| 1785 | Mais quoi vous soupirez, rare et charmant objet, |
Adorable beauté, dites m'en le sujet,
Que je sache d'où vient cette douleur profonde.
Parlez
ISABELLE.
C'est que mon frère est le butin de l'onde.
LISIDOR.
Arbitres des humains, que vos arrêts sont durs,
| 1790 | De ne donner jamais de plaisirs qui soient purs. |
CLORISE.
Pourquoi vous affliger d'une mort incertaine?
Le Ciel qui vous sauva l'a pu sauver sans peine
Il fait tout ici bas d'un pouvoir absolu.
ISABELLE.
Il est vrai, mais je crains qu'il ne l'ait pas voulu.
LUCIDAN.
| 1795 | Comme il peut toute chose, il s'en faut tout promettre. |
SCÈNE DERNIÈRE.
Ariston, Clarimond, Clorise, Lucidan, Isabelle, Lisidor.
CLARIMOND.
Que me veut Ariston ?
ARISTON.
Présenter une lettre,
Que l'on vient d'apporter.
CLARIMOND.
Voyons en la teneur.
CLORISE.
Cet écrit me présage on insigne bonheur.
LETTRE.
Échappé des fureurs de l'onde,
| 1800 | Qui semblaient menacer mon fort |
Du plus cruel genre de mort
Qui nous puisse ôter de ce monde,
Par un bonheur qui m'a surpris,
J'ai depuis peu de temps confusément appris
| 1805 | Que Lisidor avait aussi vaincu l'orage. |
On dit qu'il est à Talemont, [ 12 Talemont-Saint-Hilaire est une commune maritime de la Vend?e, situ?e entre Les Sables d'Olonne et Jard-sur-mer.]
Mais je veux sur ce point m'éclaircir davantage,
Et j'espère ce bien des soins de Clarimond.
Écrit dedans Bordeaux, Ergaste.
ISABELLE.
C'est mon frère.
| 1810 | Ô bienheureux destin, ô fortune prospère, |
Je reconnais ici tous les traits de sa main,
Changement merveilleux autant qu'il est soudain !
LISIDOR.
Dieux, après ces faveurs qui vont jusqu'à l'extrême,
Je me veux envers vous rétracter d'un blasphème,
| 1815 | Vos arrêts ne sont pas toujours cruels et durs, |
Et vous donnez parfois des plaisirs qui font purs.
CLARIMOND.
C'est assez en ce lieu témoigner votre joie,
Allons faire réponse à l'écrit qu'on m'envoie,
Qu'à la pointe du jour parte le messager,
| 1820 | En affaires pressants rien n'est à négliger ; |
Après tout à loisir disposants chaque chose,
Nous ferons le voyage où l'hymen nous dispose,
Vos plaisirs à venir feront d'autant plus doux
Que le Ciel a versé d'amertume sur vous.
| 1825 | Lucidan espérez qu'une heureuse journée. |
Rendra comme la leur votre amour couronnée ;
Mais de peur d'être encor agités, sur les eaux,
On nous verra par terre arriver à Bordeaux.
LISIDOR.
Ma voix y publiera l'adresse officieuse
| 1830 | D'une amitié constante autant qu'ingénieuse, |
Qui pour débarrasser mes esprits embrouillés,
A fait dormir debout des hommes éveillés.
PERMISSION.
Par permision de Monsieur le Lieutenant Civil, en datte du onzième d'août 1646 signée Daubray, et Bonneau, il est permis à la veuve Nicolas de Sercy d'imprimer la Comédie, Les Songes des hommes éveillés.
Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /htdocs/pages/programmes/edition.php on line 606
Notes
[1] Pactole : Petite rivière de Lydie, sortait du mont Tmolus. Elle chariait beaucoup de paillettes d'or. Suivant la fable, elle possédait cette propriété depuis que Midas, qui transformait tout ce qu'il touchait en or, s'était baigné dedans. [B]
[2] Pipeur : Celui qui trompe de quelque manière que ce soit. [L]
[3] En français contemporain, le verbe dire devrait être au subjonctif, nous le conservons comme à l'original pour le rime avec comédie.
[4] Dans ce vers, intrigue est au singulier. Furetière dit dans son dictionnaire : Quelques uns le fond encore singulier contre l'usage général.
[5] Connil : Vieux nom du lapin. [L]
[6] Enchanterie : Effet de pratiques magiques. [L]
[7] Coulevrine : Espèce de canon, qui, étant plus long que les pièces ordinaires, chassait beaucoup plus loin ; le diamètre de son calibre était d'environ cinq pouces et son boulet de seize livres. [L]
[8] La Bataille de Rocroi eut lieu le 19 mais 1643 pendant la guerre de Trente ans entre l'armée espagnole et l'armée française de Picardie.
[9] Goujard : Ouvrier ferblantier. [L]
[10] On lit "vinolent", nous préférons de "violente"
[11] La Tremblade est une commune se situant au nord de l'estuaire de la Garonne en face de l'île d'Oléron.
[12] Talemont-Saint-Hilaire est une commune maritime de la Vendée, située entre Les Sables d'Olonne et Jard-sur-mer.

