Pour jeune homme
PATRICE BUET
H. BOULORD éditeur, 78, avenue Saint-Jean NIORT
IMP. GARNIER, SAINT-MAIXENT-L'ÉCOLE
Publié par Paul FIEVRE, janvier 2025
Texte établi par Paul FIEVRE, décembre 2024
© Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2024 à 11:55:09.
PERSONNAGE.
LE LECTEUR DE JOURNAL
Texte extrait de "CINQ MONOLOGUES-SAYNÈTES pour jeunes GENS", Patrice BUET, Niort : Boulord, 1938. pp. 8-10
CE QUI SE PASSE EN CHINE
L'interprète, en chapeau (melon ou paille), tenue de ville, entre, lisant un journal ; puis il lève les yeux vers le public, le regarde par-dessus ses lunettes :
Vous avez vu ce qui se passe eu Chine ?... C'est effrayant !...
Pliant son journal.
Ah, là là !...
Vous ne connaissez pas la Chine ?... Moi non plus... Il paraît que c'est un pays énorme... énorme... Quelque chose comme trois cents, cinq cents, mille fois la France... peut-être plus... peut-être moins... Et c'est plein de Chinois !... Des millions et des millions de Chinois... On marche dessus... Quelle misère !... Des petits, des gros, des grands, des minces, des bossus, des tordus, des boiteux, des tout droits, des bien portants, des malades... Tous malades !... Ils sont jaunes comme des citrons !... Ils ont la peau ratatinée comme celle des éléphants, et les yeux bridés comme ceux des amandes... C'est effrayant!...
Quand on pense que nous, nous sommes bien tranquilles ici : vous, à m'écouter ; moi, à vous raconter tout ça... Eux, là-bas... Qu'est-ce qu'ils fabriquent là-bas ?... Non, mais qu'est-ce qu'ils fabriquent ?... Je vous le demande...
Un temps. Insistant :
Je vous le demande...
Un temps.
Voilà : vous n'en savez rien... Personne n'en sait rien !... Il y a une moitié de la terre qui ne sait pas ce que fait l'autre moitié, et qui s'en fiche totalement, éperdument... Vous ne trouvez pas ça effrayant ?... Qu'est-ce qu'il vous faut, alors ?...
En confidence.
Voyons... Vous ne savez donc pas que là-bas, ils ont inventé un tas de machins, qui ont mis les choses sans-dessus-dessous, que la Chine du Nord veut devenir la Chine du Midi, que la Chine du Midi veut devenir la Chine du Nord, et que les deux Chines veulent chacune devenir la Chine toute seule ?...
Des chinoiseries ?... Allons donc !... Vous ne vous rendez pas compte !... Des millions et des millions de Chinois !... On n'a jamais pu les compter !... Aussi nombreux que les étoiles !... Aussi pullulants que les rats, les vipères, les mouches, les punaises et les impôts... Et à deux pas de la France... Regardez la carte : nous en sommes tout juste séparés par deux patelins, la Russie et l'Allemagne... Une paille !... C'est effrayant !... Je sais ce que je dis !...
Frappant sur son journal.
Je lis les journaux, moi... Je me renseigne... Je ne parle pas en l'air !...
Il ne faudrait pas vous figurer que les Chinois en sont encore à la barbarie de l'époque des Ming, des Dragons Volants, et du Supplice de la Cangue... Non. non, ce sont des gens très civilisés, très eu-ro-pé-a-ni-sés, très up-to-date, comme ils disent... La cangue est aussi démodée chez eux que chez nous la potence... Ils vous abrutissent tout aussi bien un homme aujourd'hui d'une façon strictement moderne en lui garnissant le crâne de chevilles de bois stérilisé... ou bien ils s'en débarrassent élégamment d'un magnifique coup de sabre perfectionné à lame nickelée ou chromée... J'ajoute que les pals sont toujours flambés avant usage, et que, pour le supplice de l'eau, celle-ci est préalablement filtrée et l'entonnoir soigneusement passé à l'alcool... C'est du progrès, ça... ou je ne m'y connais pas !... En outre, ils n'ont plus de nattes, plus de chapeaux pointus, plus de sabots relevés... Tout cela a été remisé au magasin des accessoires d'opérettes... Ils s'habillent comme vous et moi... Avec un pantalon blanc, une robe de soie à ramages et un chapeau melon... Les femmes elles-mêmes, qui se martyrisaient les pieds, comme vous savez, pour les rendre microscopiques, ont depuis longtemps réagi contre cette féroce coutume d'esclavage... Maintenant elles portent des souliers... comme les nôtres... comme les vôtres, mesdames..., qui jamais, jamais ne font mal aux pieds... C'est vous dire que les Chinois, les Chinoises, nous n'avons plus rien à leur apprendre... Ils se débrouillent très bien tout seuls pour s'offrir le luxe des belles inventions du Génie Occidental ; c'est-à-dire, indépendamment des chapeaux melons et des souliers : les chaussettes à trous, les cols amidonnés, les financiers sans finances, les ministres sans portefeuille, les briquets ininflammables, les boutons récalcitrants, sans compter les mitraillettes à régime accéléré, les obus giratoires, les avions de bombardement, et autres appareils de l'humanité consciente, organisée et pacifique... C'est effrayant!...
Quant au riz, ils le mangent maintenant à la cuiller, toutes les baguettes ayant été réquisitionnées pour les agents de la circulation ; quant aux nids d'hirondelles, ils s'en servent comme de coquilles Saint-Jacques, qu'ils garnissent de caViar et de verres de lampes brisés ; quant au thé de Chine, c'est devenu un produit synthétique, qu'ils fabriquent avec des racines de betteraves importées d'Angleterre et qu'ils n'utilisent, d'ailleurs, que comme produit de beauté... C'est effrayant.
Dans ces conditions-là, si nous n'allons pas à la catastrophe, c'est que la Terre a cessé d'être ronde, que le percepteur nous rendra l'argent, ou qu'il gèlera cet été à l'équateur... Pourquoi ?... Mais, tout simplement, parce que le gouffre est ouvert, que les écluses sont fermées, qu'il y a de l'eau dans le gaz, du pétrole dans l'essence et du sable dans le carburateur... Alors, comment en sortir ?... Comment ?...
Convaincu.
On n'en sortira pas tant qu'on n'aura pas flanqué le Tibet dans la Mandchourie, ou la Mandchourie dans le Tibet... Voilà... C'est moi qui vous le dis...
Hein ?... Ça ne vous intéresse pas de savoir que le général Ki-Nan-Fé a coupé les oreilles du colonel Ka-Sa-Têt ; que la femme de Fou-Ha-Lié, surnommée l'Étoile du Soleil d 'Or qui se lève dans le Matin Bleu, a crêpé le chignon de la propre dame du Mandarin Ou-Kse-Sa, appelée la Lune de la Soirée Calme des Bords de l'Ylang-Ylang... Non ?... Qu'est-ce qui vous intéresse alors ?... Mais, lisez les journaux, sapristi !... Lisez-les... Ils en sont pleins... On ne parle que de ça... Chine par ci, Chine par là... Vous croyez que je chine ?... Lisez-les... Et, si vous n'y comprenez rien, faites comme moi : ayez l'air d'y comprendre quelque chose...
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