LA DEMOISELLE DU STANDARD

PATRICE BUET

BOULORD éditeur, 78, avenue Saint-Jean NIORT

IMP. GARNIER, SAINT-MAIXENT-L'ÉCOLE


Publié par Paul FIEVRE, janvier 2025

Texte établi par Paul FIEVRE, décembre 2024

© Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2024 à 11:55:12.


PERSONNAGE.

UNE JEUNE FEMME

Texte extrait de "CINQ MONOLOGUES-SAYNÈTES pour jeunes filles", Patrice BUET, Niort : Boulord, 1938. pp. 11-15


LA DEMOISELLE DU STANDARD

Le standard téléphonique est figuré par une caisse passée au brou de noix acajou, posée sur une table et dans laquelle on aura fait des trous. À chacun de ces trous correspond une fiche, simple cheville de bois, attachée par une ficelle. Toutes les fiches se rejoignent au centre de la table. L'ensemble est placé au milieu de la scène, de trois-quarts face au public. L'interprète est assise devant cet ensemble, donc de trois-quarts dos au public.

L'interprète, c'est la demoiselle du standard. Elle est jeune et jolie. Un brin coquette. De temps à autre, au hasard d'une main libre, elle se mirera dans une glace de sac, se poudrera, redressera une mèche, etc... Elle a pour cela son sac à côté d'elle sur la table. Son manteau, son chapeau sont sur une chaise.

Bien en vue, il y a quelque part un écriteau : « Les Communications privées sont rigoureusement interdites au personnel ».

Nous sommes dans le bureau de téléphone de la Compagnie des Phosphates de Birmanie et nous surprenons la demoiselle en question en plein travail dès que le rideau se lève. À chaque sonnerie - sur un timbre de bois - elle placera ou déplacera ses fiches. N'importe comment, cela n'a pas d'importance. L'essentiel est qu'elle paraisse très occupée. Elle a deux appareils télé phoniques à sa portée, et elle parle alternativement à l'un - poste intérieur - ou à l'autre - poste extérieur -. Son débit est rapide, niais très clair et très bien articulé. Sa position lui permet, du reste, de lire ce monologue.

La voici donc en action, d'abord au poste extérieur :

Allô!... Oui, ici, les Phosphates de Birmanie... Ne quittez pas !...

Fiche. Au poste intérieur :

Monsieur le Directeur général ?... Monsieur Faubrisson, député de Maine-et-Garonne, demande à vous parler...

On lui dit : Passez-le.

Bien, Monsieur le Directeur général...

Fiche.

Allô !... Non, Monsieur le Chef de la Comptabilité n'est pas là aujourd'hui... Il est à Nantes au Congrès du Phosphate Républicain... Bien...

Sonnerie au poste extérieur.

Allô, oui... Hein ?... Ah, c'est toi, ma petite Micheline... Bonjour, merci... et toi ?... Oui... Non...

Sonnerie. File prend le poste intérieur.

Ah, flûte, alors!... Oh ! Pardon, Monsieur le Directeur général, ce n'est pas à vous... Excusez-moi... Le Chef du Contentieux ?... Je vous le passe...

Fiche. Elle renient au poste extérieur.

Qu'est-ce que je disais ?... Je disais : Ah, flûte alors ?... Eh, bien, oui : ah, flûte, alors !... Non, mais c'est effrayant, ce que tu m'annonces là, Micheline... Tu ne te rends pas compte...

Sonnerie au poste intérieur ; elle ne s'en occupe pas.

Non, non, tu ne te rends pas compte... Voyons, je t'ai prêté avant-hier mon renard bleu pour aller à la soirée des Dupont, cela en cachette de ma mère pour le renard et à l insu de la tienne pour la soirée... Et voilà maintenant que tu as perdu ce renard... C'est inimaginable !...

Un temps.

Perdu ou oublié dans ton taxi, c'est tout comme... As-tu le numéro du taxi seulement ? Non ? Alors ?

Un temps.

Un renard de deux mille balles !... Calme-toi, calme-toi, c'est facile à dire, ça !... Oui... Bon... Tu es sûre qu'elle a le même ?... Bon... Je vais lui téléphoner... Bien sûr, je le tiendrai au courant, tu penses... Au revoir !...

Elle raccroche.

Eh, bien, ça, par exemple !...

La sonnerie du poste intérieur n'a pas cessé ; elle le prend.

Allô, oui... Je vous ai passé le Contrôle au lieu du Contentieux ? Oh, pardon, Monsieur le Directeur général... Si, si, j'étais là, mais je prenais une communication urgente de la Chambre de Commerce pour Monsieur Loiseau... Je vous le passe...

Fiche. Reprenant le poste extérieur.

Allô !... Allô ! Mademoiselle, voulez-vous me donner : Buttes-Chaumont, deux zéros trente-et-un...

Attendant.

Pourvu qu'elle soit là, encore !... Allô! Allô!... Le Ministère des Affaires Publiques ?... Je voudrais parler à Mademoiselle Juliette Larlichaut... Non, non, c'est pour une affaire privée... Allô...

À part.

De quoi je me mêle !... Allô !... C'est loi, Juliette ?... Ici, Clotilde... Oui...

Sonnerie au poste intérieur ; elle le prend.

Allô, le Président du Comité des Industriels ?... Une seconde, le poste est occupé...

Au poste extérieur.

Pas moyen d'être tranquille ici ! Oui... Toi aussi ?... Tu n'as qu'à faire comme moi : chacun son tour, ma petite... Ils n'ont qu'à aller téléphoner à la poste s'ils ne sont pas contents ; est-ce qu'on a le téléphone chez nous, nous ? Non, eh bien alors ?... Oui, voilà : c'est un service que j'ai à te demander, mais un service !... Figure-toi qu'avant-hier j'ai prêté à Micheline mon renard bleu, un renard de deux mille balles... D'ailleurs, tu le connais... Pour aller à la soirée des Dupont... et cette dinde-là l'a oublié dans son taxi...

Un temps.

Eh, non... ni sa mère ni la mienne ne sont au courant. Tu vois la situation, le drame, le cataclysme !... Et moi, je dois sortir ce soir avec ma mère et avec mon renard !... Ce que tu peux faire ?... Me prêter le tien... Quoi, quoi, ne pousse pas des cris d'orfèvre... C'est ça que je viens te demander, oui...

Sonnerie au poste intérieur ; elle le prend.

Allô, oui... Une seconde ; le poste est occupé... Ce qu'ils sont assommants !...

Au poste extérieur.

Il faut absolument que tu me prêtes ton renard ; c'est le même que le mien... Oui, c'est une chance... Maman ? Elle n'y verra que du feu... Mais non, mais non, je ne l'oublierai pas... Après ?... Eh, bien, après, on avisera... Si le chauffeur est honnête, d'ailleurs, il le rapportera... Hein ?... Quoi ?... Tu ne l'as plus, c'est ta soeur qui l'a ?... Une seconde !...

Au poste intérieur.

Allô ! Oui, Monsieur Bilboquet ?... Je vous le passe...

Fiche. Revenant au poste extérieur.

Tu ne pouvais pas le dire tout de suite... Elle a le téléphone, ta soeur ?... Eh, bien, téléphone-lui aux Contributions ?... Ici, aussi, les communications privées sont interdites...

Un temps.

C'est ça, c'est ça... Alors, je compte sur toi, hein ?... Et rappelle-moi... Bon, à tout de suite...

Elle raccroche. Au poste intérieur qui sonne depuis un instant.

Allô, oui... Mais oui, je suis là. Monsieur le Directeur général... Non. Je suis là, seulement le service est surchargé aujourd'hui... Bien, je vous le passe...

Fiche.

Tout de même, je ferais bien de téléphoner à Estelle, parce que, si la soeur de Juliette ne peut pas lui rendre son renard, je suis frite, moi...

Du poste extérieur.

Allô, allô... Tour Eiffel, vingt, zéro deux... S'il vous plaît...

Un temps.

Allô ?... C'est toi, Estelle ?... Oh, pardon, Monsieur le Directeur de la Générale Météorologique... Le temps qu'il fait ?... Merci... Non, c'est, pour un renard... Pardon... je veux dire : c'est une erreur, Monsieur le Directeur... Oui je suis ?... Non, mais... Je ne vous demande pas si vous vendez des baromètres, moi...

Elle raccroche.

En voilà un loustic !...

Sonnerie au poste intérieur.

Allô, oui... Oh, pardon, Monsieur le Directeur général, je me suis encore trompée de fiche... Non, c'est à cause du renard... Non, Monsieur le Directeur, je vais très bien, je vous assure, merci... La Caisse ?... Voici... Hein ?... Que moi, je passe à la caisse... Pour me faire régler ?... Mais Monsieur le Directeur... Il a raccroché !... Eh, bien, me voilà dans de jolis draps, moi !... Mon renard perdu, ma place fichue, qu'est-ce que je vais me faire raconter à la maison !... Oh, mais, ça no se passera pas comme ça !... D'abord...

Vérifiant son tableau.

Je ne me suis pas trompée du tout... Ma fiche est bien placée... Je n'y comprends rien... ou alors, c'est que l'appareil est détraqué...

Sonnerie au poste extérieur.

Allô !...

Très nerveuse.

Allô, oui... Ah, c'est toi, Micheline ?...

Furieuse, tout d'une traite.

Eh, bien, tu en fais de belles, toi !... Non, non, laisse-moi parler... Tu ne sais pas ce qui m'arrive ? Je viens d'être flanquée à la porte... Oui, à la porte des  Phosphates... Laisse-moi parler, je te dis... Laissez-nous, Mademoiselle, voyons... À cause de toi, oui, parfaitement... Pas difficile à comprendre... Tu m'as mise sens dessus dessous avec ce renard, alors, j'ai fait de la friture dans le standard... J'occupe l'appareil depuis un quart d 'heure pour ça, et, ce matin, j'avais déjà dû téléphoner à dix personnes pour demander un remède pour le pékinois de Colette, qui a des coliques dans la tête... Non, le pékinois, pas Colette...

Et voilà !... Que je ne m'en fasse pas ?... Tu en as de bonnes, toi !... On voit bien que ce n'est pas ton renard que tu as perdu... Tu ne l'as pas perdu ?... Tu te fiches de moi, alors... Une seconde...

Sonnerie au poste intérieur.

Allô, oui... Poisson d'avril !... Quoi, poisson d'avril ?... La Caisse ?... Ah, c'est vous, Monsieur Bilboquet, qui m'avez fait cette blague-là... Attendez, vous ne l'emporterez pas en Paradis !...

Revenant au poste extérieur.

Je le savais bien, grande dinde, qu'on était le premier avril... Si lu te figures que j'ai marché !...

 



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