Pour jeune homme
PATRICE BUET
H. BOULORD éditeur, 78, avenue Saint-Jean NIORT
IMP. GARNIER, SAINT-MAIXENT-L'ÉCOLE
Publié par Paul FIEVRE, janvier 2025
Texte établi par Paul FIEVRE, décembre 2024
© Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2024 à 22:23:14.
PERSONNAGE.
LE PROPRIÉTAIRE
Texte extrait de "CINQ MONOLOGUES-SAYNÈTES pour jeunes GENS", Patrice BUET, Niort : Boulord, 1938. pp. 8-10
UN PETIT TROU DE RIE...
On entend dans la coulisse une voix: « Ah, c'est le plombier... lion... Entrez... Vous verrez, c'est le tuyau qui se trouve contre le portant côté jardin... » La voix du plombier répond : « Bien... On va voir çà ». Et le plombier entre. Tenue de travail : casquette, cotte, bleue, sac à outils, cigarette pendante aux lèvres. Il traverse la scène, va au portant indiqué et commence son soliloque :
Portant côté jardin... C'est là... V'là l' tuyau...
Inutile que le public le voie ; il est censé se trouver derrière le portant.
En effet, il y a un trou, un petit trou de rien du tout... Enfin, petit ou grand, c'est du kif : l'eau passe... Au prix qu'elle est, vaut mieux l'arrêter... Sans compter que, si on ne l'arrête pas, elle agrandira le trou... et qu'alors, à l'étage du dessus, ils n'en auront plus, et à l'étage du dessous, ils en auront trop...
Il dépose par terre son sac à outils et regarde plus attentivement.
Pas d'erreur... C'est bien un trou.
Revenant.
Un petit trou de rien du tout... Un coup de soudure, et ça y sera.
Un genou à terre, il fouille dans son sac en fredonnant un air quelconque.
Voyons... la lampe... le fer... l'acide... la lime... le papier de verre...
Pensée subite.
Mais...
Retournant au tuyau.
Soyons prudent... Il ne s'agit pas d'y aller comme un amateur... comme un de ces gens qui savent tout faire... Et qui bouchent des trous comme ça sans s'occuper des contingences...
Regardant.
Voyons un peu les contingences...
Il fredonne un air quelconque pendant sa contemplation, puis :
Oh, mais... Ah, mais !... Il y a des fils électriques ici...
Réfléchissant en revenant.
Je ne peux pas souder près des fils électriques, moi... Le garant n'a donc pas vu ça... Ils ne voient jamais rien, ces animaux-là... Et ça se dit architectes !... Il faut donc déposer ces fils... Qui les déposera ?... Pas moi, sûr et certain... Y a que l'électricien... Pas d'électricien, pas de plombier...
Remontant.
Sans compter... sans compter...
Regardant avec un sifflement.
Parbleu, j'en était sûr : il y a aussi un tuyau de gaz près des fils...
Revenant.
Ça aurait fait du propre !... Toute la cambuse y aurait passé !... Et peut-être celle d'à-côté... Vous parlez d'un drame... Y a pas, faut déposer le tuyau de gaz... Je ferais bien de noter ça, autrement, j'oublierais...
Sortant un calepin, il mouille son crayon et marque.
Faire venir l'électricien... Prévenir la Compagnie du gaz...
Le crayon en l'air.
Ah, oui, mais...
Retournant au tuyau.
Où est-ce qu'il s'attache, ce tuyau de gaz ?...
Il regarde en fredonnant un air.
Naturellement : sur le plancher... C'est toujours comme ça.
Péremptoire.
Faut, sortir le plancher... Impossible de travailler sans le sortir... Dame, l'ouvrage, faut qu'elle soie propre et bien faite... Le plancher, c'est le menuisier, pour les planches... et le charpentier pour les lambourdes...
Notant.
Alerter le menu[i]sier et le charpentier...
Un temps.
...Et le maçon, évidemment... parce que, en sortant le plancher, c'est bien rare s'ils ne font pas gicler du plâtre hors des plinthes...
L'oeil sur son calepin :
Nous disons donc : l'électricien, le gaz, le menuisier, le charpentier, le maçon...
Réflexion.
Et le peintre, bien entendu... Quand le maçon aura fait son plâtre, on ne pourra pas le laisser comme ça... Il faudra bien y passer une couche... ou deux... ou trois... C'est humide ici... trois ne seront pas de trop... Le travail est le travail... Je ne connais que ça, moi !... On est ouvrier conscient et organisé, ou on ne l'est pas... On a beau dire : rien de tel que l'homme de l art. Un homme qui ne serait pas de l'art vous aurait bouché ce trou-là avec un pain à cacheter, et tout aurait été dit...
Convaincu.
Heureusement qu'il y a l'homme de l art !...
Ce disant, il est allé regarder encore une fois, toujours en fredonnant.
Tiens... tiens... Je n'avais pas vu cette console... Elle est bien gênante, cette console... Ça, c'est l'affaire du serrurier pour le fer, et du cimentier pour le scellement... Pendant qu'ils y sont, ils devraient bien mettre là une petite paillasse do carreaux... Ça ferait joli et propre... et pour ce que ça coûterait... On pourrait demander un devis au carreleur, un peu plus, un peu moins... Notons-le toujours...
Il note, puis relisant.
Est-ce que je n'oublie rien ?... L'électricien, le gaz, le menuisier, le charpentier, le maçon, le peintre, le serrurier, le cimentier, le carreleur... Ah ! Et puis le fumiste ?... Indispensable, le fumiste... Y a une cheminée de l'autre côté du mur. On ne peut pas faire un travail comme ça sans s'assurer de l'état de la cheminée... Vous ne voyez pas qu'on la fasse dégringoler et qu'il faille la reprendre du haut en bas !... Cinq étages de conduit !... Vous vous rendez compte ?...
Notant.
Le fumiste... avec son apprenti : le ramoneur... et peut-être aussi le marbrier pour le devant du foyer... Voilà ! Eh, bien, je crois que j'ai tout : l'électricien, le gaz, le menuisier, le charpentier, le maçon, le peintre, le serrurier, le cimentier, le carreleur, le fumiste, le ramoneur, le marbrier, le parquetteur...
Constatant que cela lui donne du temps.
Minute !...
Revenant à ses outils.
Je n'ai plus qu'à m'en aller, moi !... D'ici qu'ils y soient tous passés, avant que je puisse boucher mon trou, on a le temps de démolir la maison et d'en reconstruire une autre... Au fait, c'est peut-être ce qu'ils auraient de mieux à faire...
Rangeant ses outils.
Quel boulot !... On n'en sort pas !... Voilà encore une heure bien gagnée...
Reprenant son sac sur l'épaule.
Et dire que tous les jours, c'est comme ça !...
Il sort en sifflotant.
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