LUCIFER

les athées, tétralogie

DRAME EN 4 ACTES

traduit de l'italien par Jacques Monnier

1904. Yous droits de traduction, de reproduction, d'adaptation et de représentation réservés pour tous les payx, y compris y compris la Suède et le Norvège.

par E.A. BUTTI

PARIS LIBRAIRIE THÉÂTRALE, 30 rue de Grammont, 30

Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine. A. PICHAT.

Représenté à Paris, au Théâtre L'ART INTERNATIONAL (La Boilioière), le 3 avril 1903.


Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2026

Publié par Paul Fièvre, mai 2026

© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2026 à 20:07:54.


PERSONNAGES, Artistes qui ont créé les rôles.

ALEXANDRE ALBÉRINI, professeur Monsieur ARMAND BOUR.

GUY, son fils, Monsieur BOURNY.

THOMAS SÉNARDI, professeur, Monsieur BERNARD.

JULES ABBADIA, Monsieur BAUER.

DOM FRANÇOIS, Monsieur CHARLIER.

LE PROVISEUR, Monsieur VILLE.

UN PROFESSEUR DE LITTÉRATURE, Monsieur GRESTÉ.

UN MÉDECIN, id.

RÉGINE ALBÉRINI, femme d'Alexandre, Madame GINA BAREIERI.

MATHILDE SÉNARDI, fille de Thomas, Madame BERTILE-LEBLANC.

UNE DAME, Madame D'EXMÈS.

UNE INFIRMIÈRE, Madame CLAIRVAL.

UNE BONNE X...

De nos jours, dans une petite ville de l'Italie septentrionale.


ACTE PREMIER

L'Été.

En plein été, chez Albérini. - Une pièce du rez-de-chaussée très modestement meublée, communiquant avec le bureau du professeur par une large baie. - Au fond de ce bureau, on aperçoit, par une porte entr'ouverte, une petite cour garnie d'arbres que le soleil inonde de ses rayons. La pièce et le bureau sont dans une demi-obscurité. À droite, porte sur l'antichambre. À gauche, porte sur l'appartement Le long des murs ; une armoire, une bibliothèque ouverte, regorgeant de livres. La pièce est en désordre, çà et là ; sur la table et les chaises, des livres, des cartes, une manivelle, un sécateur, un creuset, des fioles, etc. Contre l'armoire, un petit canapé-lit sur lequel traîne un fusil de chasse.

SCÈNE PREMIÈRE.
GUY, UNE DAME.

Guy vingt-quatre ans, 1'air un peu frêle et très soigné dans sa tenue, introduit une dame. G est une femme assez jeune, jolie, portant un costume tailleur, très chic. Elle entre timidement, et inspecte la pièce avec curiosité.

GUY, très aimable.

Asseyez-vous, je vous prie. Mon père a été appelé au collège par le proviseur ; il ne saurait tarder.

LA DAME.

Merci... Je suis passée par le lycée, on m'a dit que je le trouverais sûrement ici.

GUY.

Il est rentré depuis une heure ; et généralement il ne sort que le soir.

LA DAME.

Quand puis-je être sûre de le rencontrer au lycée ?

GUY.

Toujours dans la matinée. Mais si vous voulez l'attendre quelques minutes... Il ne saurait tarder. Prenez un Siège, je VOUS prie.

Après une légère hésitation la damé s'assied sur le canapé-lit. - Pause.

Quelle chaleur, n'est-ce pas ?

LA DAME.

En effet, il fait très chaud.

Un silence.

GUY.

On suffoque.

LA DAME.

Absolument.

GUY.

L'été est si désagréable en ville.

Nouveau silence. Guy s'approche de la porte de droite et regarde dans l'antichambre, puis revient.

Personne !... Je n'y comprends rien. Si mon père savait que vous êtes là à l'attendre...

LA DAME, après une légère hésitation.

Votre père est très sévère, n'est-ce pas ?

GUY, souriant.

Sévère... Comment cela ?

LA DAME.

Avec ses élèves...

GUY.

Oh ! Madame, au contraire. Mon père est même trop bon : son indulgence est proverbiale au lycée.

LA DAME.

Vraiment ?

GUY, s'approchant d'elle.

Ce n'est pas parce que c'est mon père, mais c'est un esprit supérieur, bien différent de tous ceux qui l'entourent. Il connaît à fond les hommes, et s'il n'en a pas une estime sans réserve, il sait les juger avec bonté et les plaindre dans leurs faiblesses.

LA DAME, contente.

Comme vos paroles me font plaisir ! J'étais venue ici toute inquiète, et vous me rassurez. Mon fils doit avoir commis ce matin quelque sottise pendant la classe de grec... Votre père me l'a renvoyé sans me dire pourquoi.

GUY.

Mon père !

LA DAME.

Oui. Vous comprenez qu'à la veille des examens une semblable punition est un peu grave, et pourrait lui faire beaucoup de tort.

GUY, étonné.

Pardonnez, madame, mon étonnement, mais,... vous avez déjà un fils étudiant au lycée ?

LA DAME.

Oui, en première. Il a quinze ans passés.

GUY, exagérant son étonnement.

Quinze ans ! C'est incroyable !

LA DAME, souriant.

Je me suis mariée si jeune...

GUY, galant.

Cela ne me surprend pas !

Entendant du bruit.

Oh ! Voici mon père.

SCÈNE II.
Les mêmes, Jules Abbadia.

Jules Abbadia entre par la porte de droite et se heurte contre la table. C'est un homme de cinquante ans, vêtu très simplement. Il porte une cravate, un chapeau mou à larges bords, et à la main une grosse canne de forme bizarre ; à la bouche, une énorme pipe allumée. Il ne voit pas ]a dame, et cherche à habituer ses veux à la pénombre de la pièce.

JULES.

C'est toi, Guy ?

GUY.

Oui, Monsieur Jules. Bonjour !

JULES, grincheux.

Le soleil m'a aveuglé. Maudit soit le soleil et celui qui l'a inventé ! Et ton père, où est-il ?

GUY, confus.

Papa est sorti un instant. Madame l'attend également. Il ne peut tarder.

Jules enlève son chapeau, regarde attentivement la dame et en la reconnaissant fronce le front.

JULES.

Comment ! Il a lâché ses parchemins !... Pas possible. Alors je parie qu'il est là-bas à jouer avec ces stupides marmots.

GUY, s'efforçant de sourire.

C'est probable !

JULES.

Je vais l'attendre dans le jardin. Quand il sera libre, tu viendras me chercher.

Il salue la dame, et s'éloigne, puis sort dans la petite cour.

GUY, un peu gêné.

Je suis confus, Madame, et vous prie de l'excuser. C'est un original.

LA DAME, un peu gênée elle aussi.

Je le connais de vue, et aussi de réputation. C'est l'archiviste de la ville, n'est-ce pas ?

GUY, avec un signe d'assentiment.

Oui, c'est un vieil ami de mon père. Nous supportons son détestable caractère à cause de son bon coeur.

LA DAME, avec un peu de méchanceté.

Hum !... Son bon coeur... au bout d'une bien mauvaise langue.

GUY, souriant.

C'est un homme qui dit trop brutalement ce qu'il pense.

LA DAME, pour changer de conversation.

À propos, que voulait-il dire avec ses stupides marmots ?

GUY.

Mon père adore les enfants. Et quand il monte au collège, il s'arrête toujours à bavarder et à rire dans la chambrée des petits.

LA DAME, étonnée.

Votre père ?

GUY.

C'est singulier, n'est-ce pas, qu'un homme aussi sérieux prenne plaisir à causer et à jouer avec des enfants ?

LA DAME.

En effet.

GUY.

C'est sa seule distraction, quand il est fatigué d'étudier et d'écrire. Le pauvre homme, il travaille tant !

LA DAME, encore plus étonnée.

Mais... pourquoi ?

GUY.

Pour ses élèves. Il écrit en ce moment une oeuvre de critique. Vous l'ignorez sans doute, mais mon père est un philologue très érudit et très connu à l'étranger.

LA DAME, regardant autour d'elle, de plus en plus étonnée.

Presque un homme célèbre !

GUY, qui a remarqué son regard.

On ne le dirait pas, n'est-ce pas, en voyant notre pauvre maison.

LA DAME, gênée.

Oh ! Je ne regardais pas pour cela... au contraire... avec tous ces livres...

GUY, montrant les bibliothèques.

C'est là toute sa richesse !

LA DAME, montrant tous les livres.

Et votre père a lu tout cela ?

GUY, souriant.

Oh ! Il y en a encore autant de l'autre côté dans son cabinet.

LA DAME.

C'est étrange ; en ville personne n'en parle.

GUY.

Oh !

SCÈNE III.
Guy, La Dame, Régine.

Régine Albérini entre vivement de la petite cour suivie de Jules Abbadia. C'est une femme de plus de quarante ans, mais qui ne paraît pas son âge, et est encore agréable à regarder. Vêtue assez simplement, elle donne l'impression d'un esprit simple et primitif.

GUY, se retourne.

Maman !

RÉGINE, allant vers la dame.

Pardonnez-moi, Madame... Je ne vous savais pas ici. Monsieur Abbadia vient de me prévenir. Vous cherchez mon mari ?

LA DAME, qui s'est levée.

Oui, Madame.

RÉGINE.

C'est tout-à-fait par hasard qu'il n'est pas chez lui à cette heure ci.

GUY.

Il est monté un instant au collège.

RÉGINE, se tournant vers lui, sévèrement.

Et tu n'es pas allé le chercher ?... Allons, cours, dépêche-toi... Et une autre fois, quand il y aura des visites, avertis-moi.

GUY.

J'y vais, Maman.

À la dame.

Vous permettez, Madame ?

RÉGINE, à la dame.

Je vous en prie, madame, asseyez-vous.

La dame s'assied.

JULES, bas à Guy, qui sort.

Prends garde, petit serin. Les jupons, vois-tu, c'est comme de la glu... ça colle.

Guy sort en courant.

RÉGINE, s'asseyant à côté de la dame.

Excusez-moi, madame, de vous recevoir dans cette chambre ; mais il m'est impossible d'obtenir de l'ordre. Mon mari et mon fils se disputent le soin de tout bouleverser dans la maison.

Elle s'aperçoit qu'elle est assise sur un fusil et le prend.

Voici par exemple un fusil qui n'est guère à sa place.

LA DAME, se lève avec un cri d épouvante.

Ah ! Dieu !

RÉGINE.

N'ayez pas peur, Madame.

JULES, prenant le fusil.

Il n'est pas chargé... D'ailleurs un fusil à baguette, c'est pour la chasse aux tortues.

Il le remet sur la table.

LA DAME, s'asseyant.

C'est plus fort que moi, j'ai horreur des armes à feu. Rien que d'en voir une, je me trouve mal.

JULES, à part, en ricanant.

Elle préfère les armes blanches.

RÉGINE.

Regardez cette table. On dirait un étal de fripier.

Elle se lève et va vers la table.

Un fusil, un chapeau, un creuset, des fioles, un sécateur...

Apercevant la manivelle.

Qui a pu sortir cette machine-là ? La manivelle dont mon mari se servait il y a vingt ans pour ses exercices du matin. Ce devrait être au grenier.

Elle va pour la soulever, mais ne peut y parvenir.

Je ne peux seulement pas la soulever. Je vous en prie, Abbadia, mettez ça dans un coin.

JULES, la levant avec effort.

Fichtre ! Quel poids ! Il paraît que la vie du séminaire lui avait développé les muscles !

Il met la manivelle dans un coin.

RÉGINE, à la dame.

Quand j'avais ma fille avec moi, à nous deux nous pouvions encore y arriver. Mais maintenant que je suis seule...

LA DAME, avec un air de circonstance.

Vous avez perdu votre fille ?

RÉGINE.

Non, heureusement, chère Madame, Irène a dû nous quitter, parce qu'elle a obtenu une place de professeur à l'École normale de Milan.

LA DAME.

Et elle est là-bas toute seule ?

RÉGINE.

Dame ! Je n'ai pas pu l'accompagner.

Revenant s'asseoir près de la dame.

Aussi, avec la chaleur qu'il fait maintenant, j'aime mieux rester dans le jardin.

LA DAME.

Comment, vous avez un jardin ?

RÉGINE, souriant.

Oh ! Un jardin... pas précisément. Nous l'appelons ainsi parce que nous y avons mis un peu de verdure, et que mon mari y cultive ses fleurs préférées. En réalité, ce n'est qu'une cour enfermée entre les murs du lycée et le collège.

SCÈNE IV.
Les mêmes, Albérini.

Aibérini entre par la porte de droite suivi de Guy. Il a l'aspect grave et renfermé de 1'homme de scieoce, tempéré par des instants d amabilité et de bonne humeur. Sa figure sévère et triste s'illumine par moments d un sourire presque enfantin. La barbe est peu fournie, brune ; il porte des lunettes d'or. Il est vêtu d'un stifelius noir, plutôt ample et toujours ouvert.

ALEXANDRE, entrant.

Je vous demande mille fois pardon, madame, de vous avoir fait attendre. Me voici tout à vous. Si vous voulez entrer dans mon cabinet, nous pourrons parler plus librement.

LA DAME, se levant.

Comme vous voudrez, Monsieur.

Se tournant vers Régine.

Au revoir, Madame ; et merci de votre bonne compagnie.

RÉGINE, s'inclinant.

Madame !

La dame entre dans le cabinet.

ALEXANDRE, à Jules.

Tu as bien fait de venir me voir aujourd'hui. Je te réserve une surprise amusante.

JULES.

Une surprise !... Alors je t'attends ici.

ALEXANDRE.

C'est cela.

Il suit la dame après avoir formé les battants de porte.

RÉGINE.

Quelle jolie femme !... Et gracieuse, élégante. J'étais honteuse de la recevoir ainsi ; ce doit être une grande dame.

GUY, avec chaleur.

C'est une comtesse. Je la connais et l'admire depuis longtemps déjà... de loin naturellement. Elle passe pour une des plus jolies femmes de la ville.

JULES, s'asseyant.

Et aussi pour une des plus légères.

RÉGINE, vivement.

Pas si haut, je vous en prie.

Puis, changeant de ton.

Comment, cette dame si distinguée...?

JULES, à voix basse.

Oui... Elle se distingue en tout. Pendant que son mari, chasseur acharné, massacre le gibier dans nos campagnes, elle, en ville, sous prétexte qu'elle a peur des armes à feu, venge tranquillement la nature contre cet ennemi des animaux. Pour plus amples renseignements s'adresser aux officiers de la garnison.

GUY, levant les épaules.

C'est exagéré.

JULES.

Ce n'est un mystère pour personne.

GUY.

Soit ! J'admets qu'elle ne passe pas pour un modèle de vertu. Mais qu'importe ? Si elle l'était, elle n'aurait pas ce charme, qui la distingue de toutes les autres femmes et qui fait d'elle la seule sensation artistique qu'il nous soit permis de goûter dans ce malheureux trou.

JULES.

Quelle morale !

GUY.

La morale n'est qu'une convention ! Je trouve que nous autres hommes sans préjugés, loin de condamner cette femme, qui au fond ne fait de mal à personne, nous devrions lui savoir gré de sa beauté, et de l'usage... généreux qu'elle en fait.

RÉGINE.

Guy !...

JULES, furieux.

Nous lui devrions peut-être aussi de la reconnaissance ?

GUY.

Pourquoi pas? Nous lui devons un peu de joie.

RÉGINE, riant.

Je comprends à présent pourquoi tu ne te hâtais pas de m'appeler. C'était pour lui prouver la reconnaissance.

GUY, gaîment.

C'est possible. Quand tu es arrivé, je commençais à lui faire la cour ; et si Monsieur Abbadia ne nous avait pas interrompus...

Il tousse de façon significative.

RÉGINE.

Mais Guy...

JULES.

Grand enfant sans tête et sans coeur.

GUY, avec effronterie.

Que voulez-vous ? Je suis païen. Pour moi, la femme divine est toujours la Vénus olympique, la Déesse de la Vie et de la Joie. La femme chaste et triste de l'Évangile, la Vierge... Je ne la comprends pas.

JULES, ironique.

Ah !... Alors, quand tu le marieras, tu iras choisir ta femme parmi les... Vénus olympiques !

GUY, éclatant de rire.

Moi, me marier ! Ha ! Ha !... Non, nous nous réservons pour de plus grandes choses !

SCÈNE V.
Les mêmes, Alexandre.

ALEXANDRE.

Ah ! Encore une affaire expédiée... J'ai fait sortir cette dame par le jardin pour vous épargner les remerciements.

Voyant sa manivelle par terre, à Guy.

Ah ! Bravo ! Tu as retrouvé ma manivelle.

GUY.

J'ai dû mettre le grenier sens dessus dessous...

RÉGINE, à Alexandre.

Comment? C'est toi qui as redescendu ça ?

ALEXANDRE.

Oui, je veux que Guy s'exerce un peu les muscles. Il ne suffit pas d'avoir de bonnes idées en tète ; il faut acquérir aussi les moyens de les faire valoir ; et souvent deux poings solides changent les idées d'autrui mieux que cent démonstrations,

Se tournant vers Jules.

Tu vois, mon vieux, le métier a bien pardi fois ses petites compensations. Après un entretien avec un hypocrite, un tête-à-tête avec une jolie femme...

Il se frotte les mains avec un rire ironique.

Aujourd'hui, je ne me plains pas.

JULES.

Je te rappelle que tu m'as annoncé une surpris amusante.

ALEXANDRE, avec ironie.

Et tu vas l'avoir ! Nous attendons une visite.

RÉGINE.

C'est vrai, je l'avais oublié. Ton ami...

ALEXANDRE.

Et quel ami ! Un vieux camarade que je n'ai pas revu depuis trente ans. Quand il me quitta, nous portions tous doux la soutane noire, insigne des ministres de Dieu.

JULES, court prendre son chapeau.

Dieu me garde ! Un prêtre !

ALEXANDRE.

Il n'est pas prêtre !

JULES, s'arrêtant étonné.

Un autre excommunié de ton espèce, alors ?

ALEXANDRE, souriant.

Non plus. Un brave campagnard vénitien qui a dû renoncer à sa vocation pour affaires de famille. Il a quitté le séminaire juste avant de prendre le sous-diaconat qui nous consacre pour l'Église, comme je l'ai été moi-même, « sacerdos in selernum. » Il en est parti en pleurant d'ailleurs... Il se sentait né, disait-il, pour représenter Dieu sur la terre.

JULES.

Mais comment est-il ici ?

ALEXANDRE.

C'est le ministre qui l'y a envoyé. Mes leçons de philosophie effrayaient les anti-cléricaux qui nous gouvernent ; et ils nous ont dépêché un autre cafard juste à la fin de l'année scolaire.

JULES.

En somme, tu attends la visite obligatoire du nouveau professeur de philosophie du lycée ? Eh ! Bien, si c'est ça la surprise,... Merci, je me sauve.

Il se lève.

ALEXANDRE.

Reste donc ! Tu n'as jamais lu dans les livres qu'un ange du ciel, un de ces anges obtus et soumis, restés au service de leur maître, soit descendu un jour visiter un de ses frères, précipité dans l'abîme pour avoir osé penser et raisonner tout seul ?

JULES.

J'ai dû voir ça dans un opéra.

ALEXANDRE.

Eh, bien ! Tu vas assister tout à l'heure chez moi à quelque chose de semblable... sans musique, naturellement.

JULES, venant vers lui.

Et ce professeur, cet ange du ciel, comme tu l'appelles, connaît ton histoire ? Il sait que tu as été prêtre, que tu as un beau jour jeté la soutane aux orties !

ALEXANDRE.

Il doit le savoir.

RÉGINE, qui a écouté attentivement.

Quand tu l'as rencontré à la présidence, il ne t'a rien dit à ce sujet ?

ALEXANDRE.

Non ! Je l'ai invité à venir me voir pour te le présenter, et il a accepté de bon coeur, en ajoutant qu'il m'amènerait sa fille.

JULES.

Oh ! L'ange est donc marié?

ALEXANDRE.

Veuf.

JULES.

Et il t'amène avec confiance toute sa famille ?.... Je parie ma tête qu'il ne sait rien de ton passé.

ALEXANDRE, souriant.

Tant mieux ; je le lui conterai.

RÉGINE, contrariée.

Comment... Tu vas lui dire... ?

ALEXANDRE, avec force.

Certainement.

Régine, sans oser insister, secoue la tête, puis sort par la porte de gauche.

Du reste, Sénardi était dans le temps un des plus modérés d'entre nous.... Je veux dire un des moins enragés. Je me rappelle avoir eu avec lui plusieurs discussions très vives... Je faisais partie du clan des intolérants.

GUY, étonné.

Toi, père, tu étais intolérant ?

ALEXANDRE, se levant et le regardant.

Oui, moi ! J'étais aussi alors très courageux. Crois bien, mon fils, que si je portais cet habit, et que si je prêchais ce verbe, c'est que j'étais sincère et de pleine bonne foi.

GUY.

Je n'en doute pas, père. Mais malgré moi j'ai peine à me figurer que tu aies pu être différent de ce que tu es maintenant.

ALEXANDRE, avec un sourire amer.

Oh ! Différent !... Qu'est-ce que nous sommes au fond ?... Ce que le hasard de l'éducation nous fait. Des bouteilles que l'on remplit à son gré d'un liquide quelconque. Le verre en est incolore et transparent. On verse du vin, il est rouge ; on y verse de l'absinthe, il devient vert. On le remplit d'encre, et le voilà plus noir que l'encre même. Et pourtant la bouteille n'a pas de couleur ! Le rouge, le vert, le noir, ce sont les autres qui l'y ont mis.

Se tournant vers Guy.

Toi, par exemple, tu te crois un homme intelligent et éclairé, convaincu de ia vérité de la science, et connaissant les secrets de la nature. Et tu crois impossible d'avoir en toi une autre intelligence que celle que tu as, et tu t'imagines que tu es né réellement pour devenir un libre-penseur ! Au fond, tu n'es que ce que je t'ai fait. Tu as la couleur de l'éducation que je t'ai donnée. Tu as été élevé dans des conditions exceptionnelles, et tu as pu, dès l'enfance, devenir un homme libre. Le serais-tu si j'avais commencé à te fuite baptiser à l'église, si ta mère l'avait appris dès le berceau les prières habituelles, si chacun enfin s'était arrangé pour te saturer d'absurde et de mystère ? Non évidemment. Par malheur, moi, je n'ai pas eu cette joie. J'ai été comme tant d'autres. Ma bouteille a été remplie jusqu'au bord d'ombres et de mensonges !...

GUY, souriant avec orgueil.

Mais tu as su rejeter loin de toi toutes les ombres et tous les mensonges !

ALEXANDRE, mettant la main sur l'épaule de Guy avec un peu de tristesse.

Oui, mon fils, je l'ai su. Mais au prix de quelles souffrances, et de quelles douleurs ! Pour toi au contraire cette liberté d'esprit est une habitude facile et sûre,

Se tournant vers Abbadia.

C'est étrange... L'arrivée de cet homme a réveillé en moi une foule de souvenirs, oubliés depuis des années.

JULES.

Ne t'en plains pas. Ces souvenirs viennent de l'inspirer de profondes et belles paroles,

Changeant de ton.

Mais la théorie des bouteilles m'a donné une soif infernale.

ALEXANDRE, riant.

Ha ! Ha ! Ha !

Appelant Régine.

Régine ! Régine !

RÉGINE, apparaissant à la porte.

Ne crie donc pas. Je suis là. Qu'est-ce qu'il faut ?

ALEXANDRE.

Tu as entendu ! Monsieur l archiviste a soif. À propos tu as pensé aux rafraîchissements à offrir tout à l heure.

RÉGINE.

Oui, nous avons de la conserve de framboise...

ALEXANDRE, avec une grimace.

Heu !

RÉGINE.

Du vin blanc mousseux !

GUY.

Ça, c'est pour moi.

RÉGINE.

Du vermouth...

GUY, riant.

De l'essence de camomille...

ALEXANDRE, joyeux.

Allons, je vois que nous pourrons avoir soif. Pour le moment, donne-nous du vin rouge pour monsieur l'archiviste.

Régine va pour sortir : on entend un coup de sonnette dans l'antichambre.

Ah ! C'est lui !

RÉGINE.

Déjà ! Moi qui voulais m'habiller un peu...

À Guy.

Va ouvrir, Guy. La bonne n'est pas rentrée.

Guy hésite et paraît ennuyé.

ALEXANDRE, à Guy.

Vas-y, Régine.

RÉGINE, à Alexandre, en sortant à gauche.

Je vais me dépêcher. En attendant, reçois-les.

Elle sort vivement. Guy sort par la porte de droite. - Alexandre, voyant la mine furieuse d'Abbadia, éclate de rire.

ALEXANDRE.

Fais patienter ta soif.

JULES.

Ah ! Si je pouvais envoyer ton ange en enfer !

ALEXANDRE, souriant.

À quoi bon ? Il y vient tout seul !

SCÈNE VI.

Guy Albérini rentre, précédant Thomas Sénardî et sa fille Mathilde. Sénardi est un homme à la figure douce et souriante, quoique révélant par moments un caractère tenace et volontaire. Sa fille est jolie, vêtue avec simplicité mais avec goût.

GUY, sur le seuil.

Entrez, Monsieur, je vous en prie.

THOMAS, entrant.

Merci, merci.

ALEXANDRE, allant à sa rencontre.

Ah ! Mon cher ami !

Il lui offre cordialement la main.

THOMAS, avec timidité.

Nous te dérangeons peut-être à cette heure ci?

ALEXANDRE.

Non, je t'attendais.

THOMAS, présentant sa fille.

Permets-moi de te présenter ma fille Mathilde, dont je t'ai parlé hier.

ALEXANDRE.

Oh ! Oh ! Si grande !

On lui donne la main.

Mademoiselle, enchanté de faire votre connaissance.

MATHILDE, saluant.

Monsieur !

ALEXANDRE, met ses lunettes d'or et la regarde avec attention.

Jolie, très jolie : figure ouverte, intelligente... une ligne gracieuse et forte... respire la santé...

11 ôte ses lunettes, et se tournant vers Thomas.

Mon cher ami, tous mes compliments. C'est une Belle oeuvre. J'ai lu l'autre jour ton petit traité de philosophie élémentaire...

La figure de Sénardi s'illumine.

Je préfère ta fille.

Thomas devint sérieux.

À mon tour permets-moi de te présenter mon fils, le docteur Guy Albérini, une tête carrée, professeur de sciences naturelles, en attendant une chaire.

THOMAS.

Il s'est déjà présenté lui-même. D'ailleurs, je l'aurais reconnu ; il te ressemble tellement !

ALEXANDRE, présentant Abbadia.

Mon meilleur ami, Monsieur Jules Abbadia, archiviste de la ville,

Présentant Thomas.

Monsieur Thomas Sénardi, un de mes vieux condisciples, et mon nouveau collègue,

Présentant Mathilde.

Mademoiselle Sénardi, Thomas et Jules se serrent la main. Mathilde va pour s'incliner, mais Abbadia lui serre la main avec force.

ALEXANDRE.

Là, maintenant que les présentations sont faites, asseyez-vous, je vous en prie. Ma femme ne va pas tarder.

Mathilde s'assied sur le canapé-lit ; Thomas sur une chaise, près du canapé. Alexandre sur le petit lit, entre Mathilde et son père. Jules et Guy restent debout.

Eh ! Bien, comment avez-vous trouvé notre petite ville ? Bien triste, n'est-ce pas... et toute noire ?

THOMAS.

Non, au contraire, très agréable. Depuis dix ans que nous sommes exilés en Sardaigne, à Oristano, nous n'en pouvions plus. J'attendais mon changement comme une libération.   [ 1 Oristano : Petite ville situé sur la côte ouest de la Sardaigne.]

ALEXANDRE, amer.

Moi, j'attends depuis six ans une chaire de philosophie à l'université. Je l'ai gagnée dans un concours où j'ai été classé premier ; on a nommé un autre à ma place,

Changeant de ton, à Mathilde.

Et vous, Mademoiselle, vous vous trouviez mal en Sardaigne ?

MATHILDE.

Non, Monsieur ; je suis toujours bien où est mon père. Et puis, cette terre sauvage et primitive parlait à mon imagination, et ces gens malheureux, opprimés par la misère et l'ignorance, m'étaient très sympathiques. Il y avait tant de bien à faire là-bas.

ALEXANDRE, la regardant avec une sympathie.

Je vous crois. Alors vous êtes revenue à contre-coeur ?

MATHILDE.

Oui, un peu, je l'avoue. On m'aimait tant. Ces braves gens étaient pleins d'attentions pour moi. Ils me regardaient comme quelqu'un au-dessus d'eux... Et tous les enfants... Je l'avoue sans honte, j'ai pleuré en quittant tous ces petits.

ALEXANDRE.

Vous aimez les enfants ?

MATHILDE.

Oh ! Follement !

ALEXANDRE, se tournant vers Thomas.

Mon ami, je crois que nous ne tarderons pas, ta fille et moi, à devenir bons amis.

THOMAS.

Gela me fera plaisir.

SCÈNE VII.
Les mêmes, Régine.

Régine qui a changé de costume, entre par la porte de droite ; Thomas et Mathilde se lèvent.

RÉGINE.

Je vous en prie, ne vous dérangez pas pour moi.

ALEXANDRE, se levant.

Je te présente mon ami Sénardi et sa fille, dont je l'ai annoncé la visite ce matin.

RÉGINE, saluant.

Monsieur... Mademoiselle...

Ils se serrent la main.

Très heureuse de faire votre connaissance. Mon mari m'a souvent parlé de vous ; vous avez été camarades de classe, je crois.

THOMAS.

Nous sommes amis on peut dire depuis l'enfance.

Régine s'assied à 1'endroit où était Alexandre ; qui reste debout ; Jules et Guy se sont éloignés, près de la table à droite.

RÉGINE.

Excusez mon retard involontaire. Mais je suis si occupée ! Vous savez, dans une maison, il y a toujours quelque chose à faire, et une bonne ménagère n'a jamais une minute à soi. N'est-ce pas, Mademoiselle ?

MATHILDE.

Oh ! Certes.

RÉGINE.

Les hommes ne veulent pas croire ça... Moi, je sais que je passe la plus grande partie de mon temps à mettre la maison en ordre.

Alexandre sourit.

Tu as beau rire, c'est exact ; et tiens, par exemple...

Elle continue de parler.

GUY, à Jules en riant.

Voilà maman partie, elle ne s'arrêtera pas de si tôt ! Pauvre maman, elle est si bonne, si simple !

JULES, bas.

Guy ! Je trouve que tu regardes trop de ce côté-là.

GUY, de même.

Je regarde maman.

JULES, de même.

D'un oeil, mais de l'autre...?

Non, soyez tranquille, monsieur Jules. D'ailleurs, vous connaissez mes idées sur ce sujet. Les jeunes filles...

JULES, avec ironie.

Oui, nous savons, les vierges, tu ne les comprends pas !

THOMAS, à Régine, continuant la conversation.

Je m'attendais si peu à le retrouver ici ? J'avoue que quand je l'ai vu l'autre jour, je ne l'ai pas reconnu.

ALEXANDRE.

Je suis donc bien changé ?

THOMAS.

Assez. Au séminaire, tu étais un petit jeune homme maigre, malingre, affaibli.

ALEXANDRE, souriant.

Par les veilles et les jeûnes.

THOMAS.

Et naturellement pas de barbe. Tout cela t'a changé.

RÉGINE, riant.

Comme tu devais être laid, Alexandre !

ALEXANDRE.

Pour ce que je faisais, j'étais encore trop beau.

THOMAS, se tournant vers Régine.

D'ailleurs, je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis le séminaire.

MATHILDE.

Ce qui n'a pas empêché papa de se souvenir toujours de vous. Hier, il est rentré à la maison tout heureux de vous avoir rencontré.

ALEXANDRE, étonné.

Vraiment ?

THOMAS, en indiquant 8a fille.

Oui, pour Mathilde surtout. Je me disais : Cette pauvre petite va se trouver toute seule, égarée, et elle s'ennuiera à mourir. Quand tu m'as dit que tu étais marié, c'a été un éclair d'espoir pour moi.

RÉGINE.

Soyez tranquille, mademoiselle Mathilde ne s'ennuiera pas avec nous. Elle remplacera ma fille, dont l'absence me pèse toujours.

THOMAS, à Alexandre.

Oui, à propos : tu me disais hier que tu avais deux enfants ?

ALEXANDRE.

Irène est à Milan, professeur à l'École Normale. Je n'aime pas les paresseux dans la maison.

THOMAS, étonné.

Comment, une jeune fille, toute seule, dans une grande ville ?

ALEXANDRE.

Pourquoi pas ? L'indépendance va avec le travail. Irène apprend à connaître la vie beaucoup mieux que sous les jupons de sa mère.

THOMAS.

Mais les périls, les tentations ?

ALEXANDRE.

Pour apprendre à nager il faut se jeter à l'eau. Tant que les femmes seront en tutelle, elles resteront toujours dans cet état d'esclavage moral, et d'infériorité civile, qui est la vraie source de tous les dangers.

THOMAS.

Écoute, je t'avoue que même si je pensais comme toi, je ne pourrais pas me séparer de Mathilde.

MATHILDE.

Pourquoi serions-nous obligés de nous séparer, papa ? J'ai assez à faire à la maison,

se tournant vers Albérini.

Mon travail n'est sans doute pas celui que vous souhaitez ; mais il faut que je tienne le ménage, ce qui n'est pas peu de chose, Madame Albérini le disait elle-même tout à l heure ; et je ne crois pas qu'elle ait l'intention de concourir pour une chaire de professeur.

RÉGINE, riant.

Pas précisément.

GUY, bas à Jules.

Elle n'est pas bête.

MATHILDE,continuant.

Et dans ma petitesse je ne me considère ni comme l'esclave ni comme l'inférieure de l'homme. Je suis seulement différente de lui, et je fuis ce qu'un homme ne pourrait pas faire.

RÉGINE, avec chaleur.

Très bien, mademoiselle... Ah ! Si ma fille pouvait vous entendre ! Je voudrais voir ce qui arriverait si moi aussi je me mettais à étudier du malin au soir, et à vouloir professer.

ALEXANDRE, souriant.

Ce serait un peu tard, ma pauvre Régine.

RÉGINE.

En attendant, tu devrais mettre un peu de côté tes livres, tes élèves, et même les fleurs de ton jardin.

ALEXANDRE, se frappant le front.

Tu me rappelles que ce matin je n'ai même pas arrosé mes fleurs,

À Guy.

Y as-tu pensé, au moins, toi?

GUY.

Oui, papa. Tu sais que je suis ton coadjuteur...

ALEXANDRE, riant.

Mon vicaire général ! Thomas, comme repris soudain par un souvenir, reste pensif.

MATHILDE, gaiement.

Oh ! Les fleurs, quelle belle chose, n'est-ce pas ? À Oristano, j'en avais orné toute notre petite maison, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au toit. Ici, pas la moindre petite fleur !

ALEXANDRE.

Si vous le désirez, mademoiselle, je me ferai un plaisir de vous en offrir. Nous avons là, dans le jardin, de quoi décorer tout un palais.

MATHILDE, battant des mains, de joie.

Oh ! Mais j'accepte, j'accepte très volontiers.

ALEXANDRE.

Voulez-vous voir tout de suite notre jardin ?

MATHILDE.

Avec plaisir !

RÉGINE, se levant.

Si vous voulez venir avec nous, Mademoiselle ?

MATHILDE, de même.

Oh ! Oui, oui, merci ! Allons-y tout de suite,

À son père.

Père, ce sera comme à Oristano !

GUY, bas à sa mère.

Et le goûter? Y penses-tu, oui ou non.

RÉGINE, de même.

Laisse donc. Si on n'y pense pas, c'est autant d'épargné,

À Mathilde.

Vous venez, Mademoiselle ?

MATHILDE, courant à elle.

Me voici, Madame.

Elles se dirigent vers le fond. Guy va pour les suivre.

JULES, bas, à Guy.

Où vas-tu ?

GUY.

Dans le jardin, je les accompagne.

JULES, avec ironie.

Ah ! Ah ! Fais attention, c'est une coquette. As-tu vu ? Même avec ton père qui pourrait être son père !... Ah ! Les femmes ! S'il n'y avait pas de femmes !...

Il sort avec Guy à la suite de Régine et de Mathilde.

SCÈNE VIII.
Alexandre, Thomas.

Albérini va pour sortir, et aperçoit, près de la porte, Thomas qui est resté immobile et pensif.

ALEXANDRE.

Eh ! Bien !... Viens-tu ?

THOMAS.

Puisque nous sommes seuls un moment, permets moi une question. Comment se fait-il que tu sois ici ?

ALEXANDRE, revient à lui, souriant.

La belle question ! Je suis ici comme tu y es toi-même, par le hasard du sort et la volonté du ministre.

THOMAS.

Non, je veux dire comment as-tu quitté la carrière ecclésiastique? Tu as dû sortir du séminaire peu de temps après moi. Mais pour quelle raison?

ALEXANDRE.

Non... J'ai changé de métier quatre ans plus tard.

THOMAS, étonné.

Quatre ans? Mais alors... tu as pris tous les ordres?

ALEXANDRE.

Tous.

THOMAS.

Tu as été prêtre?

ALEXANDRE.

Tout ce qu'il y a de plus prêtre ! J'ai célébré solennellement mes noces avec l'Église le 9 septembre 1872.

THOMAS.

Et depuis?

ALEXANDRE.

Depuis... j'ai divorcé pour incompatibilité d'humeur.

Thomas a un geste d'êtonnement et de reproche. Albérini s'approche de lui, lui met une main sur l'épaule, et lui dit doucement.

Sénardi, causons sérieusement et à coeur ouvert... As-tu gardé ta foi de ces temps-là ?

Thomas fait un signe affirmatif.

Eh bien, moi, non ! Je m'en suis délivré; et délivré de façon à n'en pas garder le regret. Eusses-tu admis que, n'ayant plus la foi, je fusse resté prêtre ?

THOMAS.

Mais tu ne pouvais plus...

ALEXANDRE, souriant.

Je le pouvais si bien que je l'ai fait.

THOMAS, vivement.

Comment, tu as osé ?...

ALEXANDRE, toujours avec calme.

Ce fut l'année d'après, en 73... Tu vois que ce n'est pas d'hier. Je fis par hasard la connaissance d'un homme assez célèbre par son talent, sa doctrine, et ses oeuvres. C'est cet homme qui, sans le vouloir, me mit au coeur une fièvre de savoir, et détermina en moi une crise morale, dont je suis sorti comme tu me vois... tout à fait changé. Tu sais, Sénardi, qu'à notre sortie du séminaire, nous étions rentrés dans le monde comme prêtre pour la consolation des hommes. Quand je pense aux ânes que nous étions alors...

THOMAS.

Des ânes !... Allons donc !

ALEXANDRE.

Tuas raison, n'insultons pas ces animaux ; mettons des bêtes, tout simplement. Donc, quand je sortis de là, il me fallut recommencer toute mon éducation intellectuelle, et m'initier seul à tous les grands problèmes scientifiques de notre temps, que j'ignorais, que nous ignorions tous. Puis, peu après, je jetai résolument au loin cette robe qui n'était plus faite pour, moi, et je cherchai à gagner honnêtement mon pain, sans l'escroquer à la crédulité de mes semblables. Je te le demande franchement, Sénardi... aurais-tu agi autrement que moi, toi, l'honnête homme ?

THOMAS.

Oui J'aurais commencé, moi, par ne pas renier tous les principes que l'on m'avait inculqués, pour n'en accepter que le dernier mot.

ALEXANDRE.

Mais si ce mot les abolissait tous... S'il était définitif ?

THOMAS.

Il n'y a rien de définitif. Nous sommes enfermés dans un cercle de mystère qu'aucune science ne peut ni ne pourra jamais expliquer.

ALEXANDRE, avec un léger dédain.

Le mystère n'existe pas ! Ce n'est que l'ombre projetée sur les choses par notre ignorance. À mesure que celle-ci diminue, le mystère s'amoindrit et se dissipe.

THOMAS, le fixe tristement.

Oui, si je comprends bien tes paroles, non seulement tu as perdu la foi dans notre religion, mais tu en es arrivé à nier n'importe laquelle.

ALEXANDRE, avec une belle assurance.

Mon cher ami, trois siècles de découvertes physiques et historiques ont rendu insoutenable n'importe quel édifice religieux. Je ne crois pas, et je ne croirai jamais « quia absurdum. » Voilà ma nouvelle devise.

THOMAS.

Et c'est toi, Albérini, qui blasphèmes de la sorte ! Toi, qui étais parmi nous tous le plus imbu de notre mission, toi l'ascète infatigable que nos professeurs nous offraient comme exemple de ferveur et de fermeté dans ses convictions ! Il me semble que je rêve.

ALEXANDRE, l'interrompant vivement.

Non. Le rêve, au contraire, est ce que tu me rappelles en ce moment, rêve trouble et fébrile d'une nuit d'hiver lointaine, qu'ont évoquée en moi les contes effrayants auxquels on m'avait fait croire, et une chasteté pour laquelle nous ne sommes pas faits. La peur de la mort, voilà quelle était l'âme de mon rêve et de ma foi.

THOMAS, le regardant fixement.

Alors tu n'as plus peur de la mort ?

ALEXANDRE, souriant.

Je ne prétends pas qu'à l'heure présente l'idée de quitter ce monde me sourie spécialement. Non !... Se dire qu'on a pensé, qu'on a souffert, pour finir, somme toute, comme une mouche dans un verre d'eau... ce n'est certainement pas là une perspective réjouissante, surtout pour un homme intelligent. Mais quant à avoir de la mort la frayeur que j'en avais dans ce temps-là, non ! À présent au moins, je sais que la farce, si elle est de très mauvais goût, me laissera tranquille après.

THOMAS.

Tu en es bien sûr ?

ALEXANDRE, souriant.

Le mystère n'existe pas.

THOMAS, avec ironie.

Quelle belle science ! Tu nies le mystère pour pouvoir te payer l'illusion de tout savoir.

ALEXANDRE, éclatant do rire.

Ah ! Ah ! Celle-là est énorme ! Un catholique qui m'accuse de me nourrir d'illusions ! Eh ! Je n'ai pas la prétention de tout savoir ! Il faut laisser le temps au temps lui-même, mon ami. En attendant, ce que nous savons est déjà suffisant pour balayer loin de nous beaucoup de légendes et beaucoup de superstitions.

THOMAS.

Et beaucoup de vertus, et beaucoup d'espérances, et beaucoup d'idéal.

Alexandre lève les épaules.

Pardonne-moi, je voudrais te faire une autre question. Tes enfants, tu les as élevés dans les mêmes principes ?

ALEXANDRE.

Naturellement.

THOMAS.

Comme ça, dès leur enfance ?

ALEXANDRE.

Naturellement !... Et mon fils et ma fille sont devenus deux jeunes gens honnêtes et instruits.

THOMAS.

Et heureux ?

ALEXANDRE.

Aussi heureux qu'on peut l'être.

THOMAS.

Pauvres enfants !

ALEXANDRE.

Tu les plains ?

THOMAS.

Profondément.

ALEXANDRE.

Et moi je les envie, profondément. Ils n'ont rien à craindre. Les épouvantails d'outre-tombe ne les ont pas effrayés dès leur berceau.

THOMAS.

Et tu crois avec ça les avoir cuirassés contre les douleurs et les tentations de la vie?

ALEXANDRE.

Absolument. Ils savent que les larmes et les pleurs, pas plus qu'un acte de contrition in extremis, ne saurait interrompre ni modifier l'ordre des choses, et ils n'y auront pas recours.

THOMAS.

Mais si un jour le malheur frappait à leur porte, une de ces catastrophes épouvantables, qui brisent les coeurs et les cerveaux ? Si un instinct malfaisant s'insinuait dans leur âme ? S'ils sentaient naître en eux les besoins d'une foi qui les soutienne et les console ?

ALEXANDRE, riant.

Ah ! Ah ! Sénardi, quelle façon de parler ! Autant me demander tout de suite ce que je ferais si mes enfants perdaient la raison. C'est bien simple: je les mettrais clans une maison de fous ! Heureusement, ils n'en sont pas là !

On entend clans le jardin les éclats de rire de Mathilde.

THOMAS, vivement.

Tais-toi, voici Mathilde ! Je ne veux pas qu'elle sache...

ALEXANDRE, très doux.

Je t'ai parlé à coeur ouvert. Pouvons-nous quand même être amis ?

Il lui tend la main.

THOMAS, hésite, puis lui tend la sienne.

Je n'ai pas le droit de te juger.

SCÈNE IX.
Les mêmes, Guy et Mathilde.

Mathilde apparaît en courant à la porte de la cour. Elle a les bras chargés de fleurs. Elle rit gaiement, enveloppée des rayons d'or du soleil d'été. Guy la suit, et s'arrête sur le seuil, l'air joyeux.

MATHILDE, riant.

Non, non, laissez.

Quelques fleurs tombent à terre. Guy les ramasse.

GUY.

Vous allez les prendre, moi je vais les renouer. Ils s'arrêtent au soleil, ramassent et lient les fleurs.

MATHILDE.

Viens, papa, viens voir.

ALEXANDRE, montrant les deux jeunes gens.

Et nous restons ici, enfermés, à discuter ! Nos enfants ont raison, allons dehors, à la lumière.

Il entraîne son ami dans le jardin, où Guy et Mathilde continuent à rire sous le soleil.

ACTE DEUXIEME

L'Automne. Une cour garnie d'arbres contiguë l'appartement d'Albérîni. Au fond, trois portes vitrées : celle du milieu, grande ouverte, conduit au bureau du professeur. Au fond, on aperçoit le salon.

A droite, le mur gris du Lycée, interrompu dans sa hauteur par une rangée de hautes fenêtres, dont quelques-unes sont fermées, et d'autres ouvertes. A gauche, quelques arbres, formant une haie assez haute sous laquelle sont disposées plusieurs chaises et une table. Le feuillage jauni et rare des jardins d'automne. Au fond, et à droite, sont alignés au soleil beaucoup de vases de fleurs. Des plantes vertes sont disposées cà et là dans la cour.

SCÈNE PREMIÈRE.
Jules Abbadia, Alexandre.

Par une claire et douce matinée de novembre.

Abbadia est assis à la table et lit le journal, son chapeau sur la tête. Des feuilles tombent des arbres sur son journal ; il les jette à terre, agacé. Soudain, on entend, par les fenêtres ouvertes du lycée, de grands cris, des éclats de rire, et des battements de mains.

JULES, levant la tète.

Qu'est-ce qui se passe encore là-haut ?

Appelant à gauche.

Albérini, viens donc par ici ; laisse un peu tes malheureux chrysanthèmes. Ton jardin a l'air d'un cimetière. D'ailleurs il va pleuvoir, inutile d'arroser. Il fait une chaleur...

Albérini entre par la gauche, son arrosoir à la main.

Eh, bien ? Les entends-tu ?

ALEXANDRE, souriant.

Ce sont mes élèves du lycée.

JULES.

Que font-ils ?

ALEXANDRE.

Ils étudient.

JULES.

Drôle de façon !

ALEXANDRE.

Ils s'habituent aux libres discussions des chambres.

On entend de nouveaux cris.

JULES.

Quel boucan ! C'est une émeute !

ALEXANDRE, souriant.

Non, c'est la leçon de philosophie de Sénardi.

JULES.

Philosophie... matérialiste, il me semble !

ALEXANDRE.

Métaphysique, au contraire. Les enfants eux-mêmes n'en veulent plus. Pauvre Sénardi !... Heureusement que sa fille est rentrée à la maison ; elle était là il n'y a pas un instant,

Il dépose son arrosoir à terre.

C'est extraordinaire comme ces enfants ont le sens du ridicule ! En somme, Sénardi est un brave homme, et rien dans son extérieur ne prête au grotesque. Eh bien, dès sa première leçon il les a fait rire, et il a perdu toute autorité sur eux. Ainsi nous sommes au commencement de l'année scolaire, et voilà déjà comment les nouveaux venus le reçoivent. Ils lui ont donné un surnom idiot : ils l'appellent le chameau !

JULES, étonné.

Le « chameau » !

ALEXANDRE.

Oui ; j'ai beau chercher, je ne réussis pas à trouver quel rapport il peut bien y avoir entre un chameau et ce brave Sénardi, qui n'est pas bossu, qui n'a pas un long cou, et qui n'a jamais traversé le désert.

JULES.

Quel rapport ? Ce sont deux bêtes !

ALEXANDRE, riant.

En ce cas, ils auraient pu choisir un animal plus connu dans nos pays. Je ne comprends pas ces enfants créant pour chacun de leurs professeurs des sobriquets qui n'ont même pas de sens.

JULES.

Quel est le tien ?

ALEXANDRE.

Nous ne savons jamais que ceux de nos collègues.

JULES.

Ah ! Si je faisais la classe à ces vauriens, je ne leur permettrais pas de se moquer ainsi de moi !

ALEXANDRE.

Bah ! Il faut bien qu'ils passent leur temps ! Six ou sept heures de cloître par jour, ce n'est pas précisément gai.

JULES.

Eh ! Qu'ils étudient !

ALEXANDRE.

Étudier !... Étudier quoi?... Même en admettant qu'ils veuillent le faire sérieusement, il y aurait toujours les leçons des professeurs pour les en empêcher.

JULES, riant.

Ah ! Celle-là est bien bonne, par exemple ! Ce sont les professeurs qui empêchent les élèves de travailler !

À ce moment on entend dans le lycée de nouvelles clameurs.

Tiens, écoute-les ; ils recommencent !

ALEXANDRE, ricanant.

Ce doit être le proviseur qui vient d'arriver pour rétablir l'ordre !

Jules rit. Alexandre continue, plus sérieusement.

Non, le malheur, vois-tu, c'est que là-dedans, on ne leur enseigne que de vieilles histoires et de vieilles idées, et que jamais on ne leur parle de la vie, ni des choses que nous devrions savoir. Les doctrines modernes y sont considérées comme des monstruosités. Et gare à qui raisonne... là-dedans comme ailleurs !

Avec force.

Ah ! Laisse-les donc faire du boucan, et rire un peu, ces enfants. Ce qu'ils ont de mieux à apprendre pour l'instant c'est l'indiscipline et la révolte ! Au moins c'est une preuve de vitalité et une promesse de changement pour l'avenir.

JULES.

Comment... tu les approuves?

ALEXANDRE.

Je ne les approuve pas ; je les excuse et je les justifie. Se moquer du principe d'autorité, c'est le premier pas vers l'affranchissement moral et intellectuel des tyrannies du passé. Certes, il serait à souhaiter que nous ayons déjà fait ce pas-là! Mais ici le travail est considéré comme un châtiment, et personne ne se croit assez coupable pour le mériter. Ici, jeunes et vieux, riches et pauvres, rouges et noirs, il y a un point sur lequel ils sont tous d'accord : l'ignorance et la paresse !

JULES.

La science est une fatigue si superflue !

ALEXANDRE.

Ah ! non, mon cher. De nos jours, il n'y a rien d'aussi utile que de « savoir ». Nous avons perdu la Foi, et nous n'avons pas gagné la Science ! Voilà la vraie raison de toutes nos misères, en haut comme en bas ! Étudier pour savoir, pour comprendre, pour raisonner, voilà le remède. Mais qui l'appliquera, si l'on a plus peur du remède que du mal ?

SCÈNE II.
Les mêmes, Mathilde.

MATHILDE, entre en courant par la porte du fond, souriante et toute joueuse.

Pardonnez-moi si je vous interromps... Pourriez-vous me dire l'heure ?

ALEXANDRE.

Tout de suite,

Il regarde à sa montre.

il est dix heures.

MATHILDE.

Alors j'ai encore le temps. Papa n'aura pas fini avant onze heures.

ALEXANDRE.

Votre père est en train de faire son cours. Nous avons entendu sa voix tout à l heure.

JULES.

Au milieu du silence religieux de ses élèves.

MATHILDE.

Vraiment ?

Elle fait mine d'écouter.

Moi, je n'entends rien.

JULES.

Il faut avoir l'oreille habituée. Ainsi, moi, d'ici, j'entends très bien ses paroles.

MATHILDE.

Ah !... Et que dit-il en ce moment ?

ALEXANDRE, faisant semblant d'écouter.

Il dit que l'homme est composé de deux éléments : le corps et l'esprit. La théorie est discutable ; je connais tant d'hommes qui n'ont pas d'esprit !

MATHILDE, regardant 1'arrosoir avec ironie.

Et c'est pour écouter les théories... discutables de mon père que vous négligez d'arroser vos fleurs ? Si vous le permettez, je vais les arroser moi-même. De cette façon, vous pourrez entendre la suite.

Elle va pour prendre 1 arrosoir.

ALEXANDRE.

Non, non, mademoiselle...

MATHILDE, toujours ironique.

Si, si, laissez donc, moi je m'amuse... Et comme je n'entends pas, je ne perdrai rien.

Elle ramasse l'arrosoir, éclate de rire, et disparaît on courant vers la gauche entre les arbres.

ALEXANDRE, la suivant du regard.

Je l'ai froissée.

JULES.

Froissée !... Il me semble que c'est elle qui s'est moquée de toi.

ALEXANDRE.

Et elle a eu raison. Je n'ai que ce que j'ai mérité.

Il regarde du côté où Mathilde a disparu.

JULES, après un silence.

Dis-moi... Mademoiselle Sénardi est souvent ici?

ALEXANDRE.

Presque toujours. Elle profite de tous ses moments de liberté pour s'échapper et venir chez nous. Elle a une très grande sympathie pour ma femme. Régine la tutoie, et elle lui dit « maman ».

JULES.

En sorte que c'est presque une seconde fille pour toi ?

ALEXANDRE, sincèrement.

Presque. Et je ne m'en plains pas. C'est une si charmante enfant.

JULES, sans le regarder, d'un air distrait.

Et il ne t'est jamais venu à l'idée qu'elle pouvait venir ici pour une autre raison ?

ALEXANDRE.

Non, pourquoi ?

JULES.

Tu es naïf !

ALEXANDRE.

Allons, explique-toi, psychologue !

JULES.

Mais... pour Guy, par exemple !

ALEXANDRE, éclatant de rire.

Ha ! Ha !... Tu es fou... Mathilde et Guy n'ont pas encore échangé vingt mots ensemble. Guy est retourné à la campagne depuis trois semaines, et il y a longtemps que Mathilde vient ici régulièrement tous les jours.

JULES.

Parce qu'elle savait qu'il devait revenir.

ALEXANDRE.

Tais toi donc ! D'un rien tu fabriques tout un roman.

JULES.

Comme tu voudras !... Mais., moi, je ne la laisserais pas fréquenter ainsi ma maison, même pour ma tranquillité personnelle. Une jeune fille rit trop fort et trop souvent. J'en aurais mal aux oreilles. Allons, c'est dit. Je me sauve !

Il s'en va, furieux, sans se retourner. Alexandre sourit légèrement, en le regardant s'éloigner.

SCÈNE III.
Alexandre, Mathilde.

Alexandre se tourne vers la gauche, par où Mathilde est disparue.

ALEXANDRE.

Mademoiselle Mathilde... Avez-vous fini ?

LA VOIX DE MATHILDE, à gauche.

Non.

ALEXANDRE.

Ne vous fatiguez pas. Je continuerai moi-même, ou je dirai à Guy de le faire... Venez donc !

MATHILDE, reparaissant, l'arrosoir à la main.

Si j'étais lui, je ne vous laisserais pas perdre votre temps à faire le jardinier.

Elle pose l'arrosoir à terre.

ALEXANDRE.

Mais c'est moi qui le veux, Mathilde.

Montrant les fleurs.

Ces fleurs sont toute la poésie de ma vie.

MATHILDE.

Et en vous-même il n'y en a pas d'autre ?

ALEXANDRE.

En moi ?

MATHILDE.

Oui, dans votre coeur ?

ALEXANDRE.

Dans mon coeur il y a le sang qui circule, et chaque jour moins vite.

MATHILDE, le regardant fixement.

Comment... Rien que cela? Vous n'avez pas un idéal... Pas une affection...?

ALEXANDRE, souriant.

Le coeur est l'organe de la circulation, ce n'est pas le siège des sentiments.

MATHILDE, vivement.

Oh ! Le mien n'est pas fait ainsi.

ALEXANDRE, de même.

Vraiment... Et comment est-il fait, ce coeur nouveau modèle ?

MATHILDE.

Il est plein d'espoirs, de rêves, de désirs, de mille choses confuses, je ne sais comment vous dire tout cela... Parfois il me semble qu'il est si plein qu'on dirait qu'il va déborder. Et il bat, et il s'agite, et il tressaille...

ALEXANDRE.

Et il parle ! Je parie que vous entendez sa voix.

MATHILDE.

Comment ?

ALEXANDRE, riant.

La voix du coeur !

MATHILDE.

N'existerait-elle pas par hasard ?

ALEXANDRE, un peu triste.

Oui, ma chère enfant, elle existe... Comme tant d'autres phrases.

Le visage de Mathilde se contracte. Elle se tait. Légère pause.

Quelle journée splendide ! Il fait aujourd'hui un véritable été de la Saint-Martin !

Il se tourne vers elle, et, la voyant fâchée, lui dit doucement.

Venez près de moi, Mathilde.

Il lui montre une chaise.

Je voudrais bavarder un peu avec vous. Ma femme, doit être en train de préparer le déjeuner. Nous sommes donc libres tous les deux... Voulez-vous ? Asseyez-vous là, près de moi.

MATHILDE.

Non.

ALEXANDRE.

Pourquoi ?

MATHILDE.

Parce que je ne veux pas. Parce que tout ce que vous me dites me fait mal.

ALEXANDRE.

Vous me croyez donc un homme sans coeur, méchant ?

MATHILDE, vivement.

Non !... Méchant, non. Si je vous croyais méchant, je ne viendrais pas si souvent chez vous.

ALEXANDRE.

Qui sait... vous y venez sans doute contre le gré de votre père ?

MATHILDE, éclatant de rire, étourdiment.

Non. Mon père ne sait même pas que je viens ici.

ALEXANDRE, simulant un reproche.

Comment... vous vous révoltez !

MATHILDE.

Non. Je m'émancipe un peu, simplement.

ALEXANDRE, la scrutant.

Je comprends. Et si votre père savait que...

MATHILDE.

Oh ! Il est certain que s'il savait que je viens ici deux ou trois fois par jour, il me gronderait.

ALEXANDRE, avec ironie.

Et il aurait raison. Une jeune fille convenable ne doit pas sortir seule, en cachette. Les rues sont pleines de tentations et de périls, le monde est si dangereux, et la maison du Diable est si proche... Mathilde riant gaiement, Tient s'asseoir à l'endroit qu'Albôrini lui avait tout d'abord indiqué.

MATHILDE.

Oui, mais ce serait bien plus amusant. Je me sauverais de la maison avec mille précautions, dans la crainte d'être surprise, et j'arriverais ici en courant comme une folle.

ALEXANDRE, la regardant, étonné.

Comment, vous y viendriez tout de même?

MATHILDE.

Peut-être davantage. Le fruit défendu est toujours meilleur.

ALEXANDRE, avec un regard scrutateur.

Mais pourquoi tenez-vous tant à venir chez nous ?

MATHILDE, simplement.

Je ne sais pas... Parce que je m'y trouve bien. Madame Régine est si bonne pour moi, toujours aux petits soins... Une vraie petite maman. Et puis... Ne vous offensez pas si je vous parle franchement.

ALEXANDRE, très attentif.

Non, dites toujours.

MATHILDE.

Eh bien... tous les gens des environs parlent avec une sorte d'horreur de votre maison. Les femmes aimeraient mieux mourir que d'y mettre les pieds, et quelques-unes mêmes se signent en passant devant votre porte...

ALEXANDRE.

Quel honneur !

MATHILDE.

... Comme si vous étiez tous des malfaiteurs. Moi, au contraire, je vous trouve tous si bons, si affectueux. C'est une injustice, et je proteste.

ALEXANDRE, très ému, lui prend la main.

Chère, chère enfant !... Je vous remercie du fond du coeur de la sympathie que vous nous témoignez. Mais, au nom de l'affection que j'ai pour vous, permettez-moi de vous donner un conseil. Ne désobéissez pas à votre père. Venez nous voir, mais seulement avec son consentement. Sans doute notre maison est une maison de paix et de travail ; ma femme, mon fils et moi, nous sommes d'honnêtes gens ; mais cela ne suffit pas ! En tout cas ce n'est pas votre place. Je vous en prie. Épargnez-moi le remords de vous faire du mal.

MATHILDE, sérieuse, étonnée.

Vous me faites du mal !

ALEXANDRE.

Moi et les miens.

MATHILDE.

Je ne comprends pas ; que voulez-vous dire ?

ALEXANDRE, se levant.

Tant mieux, tant mieux ! Écoutez mon conseil, même sans le comprendre.

MATHILDE, un peu troublée.

Je suis une étourdie ! J'ai peut-être eu tort de vous dire...

ALEXANDRE, vivement.

Non... D'ailleurs ce n'est pas nouveau pour moi. Je connais l'opinion qu'on a de ma personne ; dans cette petite ville bigote, je suis le réprouvé, l'excommunié, le païen !... Je suis le diable !

MATHILDE.

Comment... Vous savez qu'on vous appelle Lucifer ?

ALEXANDRE, avec un mouvement de grande attention.

Lucifer ! Qui m'appelle ainsi ?

MATHILDE, hésitant.

Mais...

ALEXANDRE.

Dites sans crainte.

MATHILDE, hésitant.

... Vos élèves.

ALEXANDRE, relevant la tête avec orgueil, et avec joie.

Ah, enfin ! Voilà un surnom que je peux comprendre, et qui me plaît,

Comme se parlant à lui-même avec complaisance.

Lucifer !

MATHILDE, très étonnée et un peu craintive.

Vous êtes content qu'on vous appelle de ce nom... le nom du diable ?

ALEXANDRE, vivement, en riant.

Eh ! Le diable est moins laid qu'on le croit ! Et puis... qu'ils m'appellent comme bon leur semble, ça m'est bien égal. L'homme qui lutte pour une idée ne doit pas avoir peur de l'opinion des autres. Mais c'est précisément parce que cette opinion m'est défavorable qu'il ne faut pas que vous continuiez à nous fréquenter. Je serais désolé si notre amitié pouvait vous nuire dans la vie.

MATHILDE.

Je n'ai besoin de personne.

ALEXANDRE, souriant avec douceur.

Vous vous trompez. Une jeune fille de votre âge attend toujours plus ou moins... quelqu'un.

MATHILDE, souriant de nouveau.

Ah ! J'y suis !.. Un mari !

ALEXANDRE.

Eh ! Oui, un mari ! J'imagine que si l'on vous présentait un jeune homme aimable, digne de vous, vous ne le laisseriez pas échapper.

MATHILDE, se levant joyeusement.

Certes non ! Pensez donc, sans dot... Une bête si rare ! Je serais folle,

Puis, plus sérieuse.

Et puis... Je suis née, moi aussi, pour devenir une bonne mère de famille ; et je sais qu'en me mariant je ferais le bonheur de papa. Le pauvre homme, il ne rêve pas autre chose.

ALEXANDRE.

Vous voyez !

La voix de Régine, à l'intérieur, au fond.

Mathilde ! Mathilde !

MATHILDE.

Madame ?

ALEXANDRE, vite.

Vous écouterez mon conseil ?

MATHILDE, avec animation.

Après ce que vous m'avez dit... Jamais de la vie ! On peut dire ce qu'on veut, je m'en moque !

SCÈNE IV.
Les mêmes, Régine, puis Guy.

Régine entre par le fond. Elle a un grand tablier blanc.

RÉGINE, apparaissant à la porte du bureau.

Comment, tu es ici ? Je te cherche partout ! Je croyais que tu étais partie sans me dire adieu.

MATHILDE, courant à elle.

Non, mais je n'avais rien à faire dans le bureau. Ici j'ai trouvé tout de suite une occupation.

ALEXANDRE.

Elle a voulu arroser mes chrysanthèmes.

RÉGINE.

Quelle idée ! Tu uniras par t'abîmer les mains. Moi, je me suis ruiné les miennes à la cuisine ; à ton âge je les avais si belles qu'un sculpteur, ami de mon père, a voulu les modeler, et s'en est servi pour une statue de la Liberté.

ALEXANDRE.

Régine, je t'ai déjà priée de ne pas raconter cette histoire. Si une de tes bonnes voisines t'entendait...

RÉGINE.

Eh bien ?

ALEXANDRE.

... Elle irait raconter tout de suite que tu as été modèle.

RÉGINE, riant.

Oh ! Quelle exagération !

ALEXANDRE.

Et les statues de la Liberté sont toujours si peu vêtues.

Ils rient. Guy entre, et, apercevant Mathilde, s'arrête, et va pour sortir. Puis il change d'avis, prend un air indifférent, et s avance.

GUY.

Bonjour, Mademoiselle.

MATHILDE, avec un soubresaut qu'elle réprime aussitôt.

Oh ! Monsieur Guy ! Quel miracle ! Depuis deux jours on ne vous voit plus.

ALEXANDRE.

C'est un vagabond impénitent.

GUY, souriant.

C'est de ta faute, père ; tu as voulu que je sois professeur. Je viens de donner des leçons aux deux extrémités de la ville...

Se tournant vers sa mère.

J'ai faim !

RÉGINE.

Mon Dieu ! Tu ne peux pas mettre le pied dans la maison sans demander à manger !... Un pareil appétit n'est pas naturel. Il est à peine dix heures et demie !

GUY, riant.

Qu'est-ce que ça fait ? Mon estomac ne connaît pas les subtilités de la pendule.

RÉGINE.

Mais je les connais, moi, qui dois préparer le déjeuner. Et le déjeuner n'est pas encore prêt.

GUY.

Je vais aller chercher dans le buffet, je trouverai bien quelque chose.

RÉGINE.

Je te le défends !

GUY.

Mais je ne suis plus un gosse, mère !... Sois tranquille ; un morceau de pain me suffira pour attendre le déjeuner.

RÉGINE.

Si ce n'est que cela !

MATHILDE, en riant.

Donnez le lui.

RÉGINE.

Je me rappelle, quand Irène était encore ici, c'était la même chose. Il n'y avait jamais assez de pain dans la maison pour la rassasier.

ALEXANDRE, gaiement.

Tant mieux ! Tant mieux ! Quand on est jeune il faut manger. Cela vaut mieux que de se nourrir de sornettes. Quand un homme ne tient pas sur ses jambes, sa tête n'est pas solide.

MATHILDE, doucement à Régine.

À propos, petite mère, nous ne verrons jamais Irène ? Vous m'aviez toujours promis qu'elle viendrait.

RÉGINE.

Que veux-tu, je ne sais que penser. Elle devait venir passer le mois d'octobre avec nous. Puis elle nous a envoyé deux ou trois cartes postales, nous disant qu'elle était obligée de retarder son départ. À présent voilà dix jours que nous sommes sans nouvelles ! Je suis d'une inquiétude...

ALEXANDRE.

C'est qu'elle a à travailler pour son cours, ses leçons privées, ses publications de l'École normale...

RÉGINE.

Elle aurait pu au moins nous répondre.

ALEXANDRE.

C'est qu'elle n'a rien de nouveau à te dire. Les mères se figurent toujours que leurs enfants ne peuvent pas vivre loin d'elles. Irène a vingt et un ans ; ce n'est plus une enfant.

RÉGINE.

Mais au moins par affection...

ALEXANDRE.

Laisse-moi tranquille avec ton affection !... J'aime Irène autant que toi, et je me contente de lui écrire une fois par mois. Quand je ne lui écris pas c'est que je me porte bien, et que je travaille. Elle fait de même.

Guy entre en fumant une cigarette ; il paraît de mauvaise humeur et comme inquiet.

Comment tu ne manges pas ?

GUY, sourdement.

Non, j'ai changé d'idée.

MATHILDE, après l'avoir observé, à Régine.

Alors je ne verrai pas encore Irène de sitôt ?

RÉGINE.

Si, bientôt, je l'espère. Dans sa dernière carte, elle me promettait de venir avant Noël.

MATHILDE.

Elle est jolie ?

RÉGINE.

Tu n'as donc pas vu son portrait ?

MATHILDE.

Non.

RÉGINE.

Ce grand portrait qui est à droite de mon lit, dans ma chambre.

MATHILDE.

Je ne suis jamais entrée dans votre chambre.

RÉGINE.

Viens, je vais te le montrer.

Elle sort en la prenant par le bras.

Tu verras, elle est jolie : grande, élancée, avec des cheveux noirs. Mais elle n'a pas mes yeux. Elle ressemble plutôt à son père.

Régine et Mathilde rentrent dans la maison du côté du bureau.

SCÈNE V.
Alexandre, Guy.

Alexandre, après une brève hésitation, appelle Guy, qui, toujours absorbé, a pris un journal sur la table et le parcourt des yeux.

ALEXANDRE, souriant.

Guy, tu as une vilaine figure aujourd'hui. Qu'est-ce que tu as ?

GUY, levant à peine les veux.

Moi ?

ALEXANDRE.

Oui ; tu n'as pas l'air de bonne humeur comme d'habitude. D'ailleurs ce n'est pas seulement aujourd'hui.

GUY.

On ne peut pas passer sa vie à rire et à jouer.

ALEXANDRE, l'observant.

Naturellement ; mais il vaut toujours mieux être gai quand on le peut.

GUY, laissant le journal.

C'est que je ne le peux pas en ce moment. Des ombres qui passent !

ALEXANDRE.

Des ombres ? !... Diable !...

Il le regarde avec attention, puis, après un silence, s'approche de lui.

Dis-moi, Guy... Que penses-tu de Mademoiselle Mathilde ?

GUY, étonné.

Pourquoi me demandes-tu cela en ce moment ?

ALEXANDRE.

Pour que tu me répondes.

GUY, souriant.

Je n'en pense rien.

ALEXANDRE.

C'est trop peu.

GUY.

Que devrais-je donc en penser ?

ALEXANDRE.

Elle te plaît ?

GUY, souriant.

Pourquoi devrait-elle me plaire ? C'est une jolie fille, sympathique, gaie, intelligente...

ALEXANDRE, avec une voix de stentor.

Enfin, elle te plaît !

GUY, riant.

Oui, elle me plaît.

ALEXANDRE.

Ah !

Changeant de ton.

C'est donc par prudence que tu la fuis ?

GUY, surpris, ne sachant réprimer un sursaut.

Moi ! Je la fuis !

ALEXANDRE.

Tu ferais bien. Il ne faut pas se jeter étourdiment dans les entreprises difficiles. Cette jeune fille est un caractère, une volonté. Il est presque invraisemblable qu'elle se plie jamais à la raison, même par sentiment. Moi, qui ai pu l'approcher sans danger, je l'ai étudiée à fond. Elle a ses idées, et elle sait les défendre !...

GUY, éclatant de rire.

Mais pourquoi me dis-tu tout cela ? Que veux-tu en conclure ?

ALEXANDRE, met affectueusement ses deux mains sur les épaules de Guy.

Écoute, mon enfant Je n'ai pas l'intention de me mêler de tes affaires intimes, ni de te donner un conseil. Mais je tiens à te dire...

GUY, l'interrompant, et souriant.

Non, père, tu n'as rien à me dire. Comment tu t'imagines que Mathilde et moi... Oh !

ALEXANDRE.

Vous êtes jeunes tous les deux, très capables d'éveiller une sympathie, vous vous voyez souvent ..

GUY.

Comme tu cours !

ALEXANDRE.

Je tâche de vous suivre si cela, m'est possible. Je te laisserai libre de faire ce que tu voudras. Je me réjouirai mène de son choix, car Mathilde me plaît beaucoup. Mais fais bien attention : l'amour est une maladie constitutionnelle, qui dérange souvent le système nerveux, et frappe parfois le centre même, c'est-à-dire le cerveau ; maladie des plus tenaces, parce que, au lieu d'être seul, on est deux à être malade ! Si par malheur tu devais... devenir malade, tâche au moins de circonscrire l'infection à la moelle épinière. En d'autres termes, pas de sottises intellectuelles ; garde bien la tête à sa place et surtout n'oublie pas que tu es mon fils.

GUY, souriant.

Sois sans crainte, père.

ALEXANDRE.

Hum !... On ne sait jamais...

GUY, de même.

Le cas n'est pas aussi grave que tu le penses.

ALEXANDRE, le fixant.

Pourquoi ?

GUY.

Parce que je ne suis pas un homme à renoncer à mes principes et à mes convictions.

ALEXANDRE, insinuant.

Mais elle ?

GUY, avec suffisance.

Une femme pense toujours avec le cerveau de l'homme qu'elle aime.

ALEXANDRE, gaiement, puis avec une gravité affectueuse.

Voilà de sages paroles, et qui me font plaisir... Il faut tien te persuader, Guy, que ma seule et unique oeuvre c'est toi. Moi, j'ai trop de lest dans ma nacelle pour pouvoir m'élever beaucoup. Je dois me contenter de t'avoir montré le chemin. Toi, au contraire, tu es libre ! Si tu veux, et, si tu continues comme tu as commencé, tu pourras monter jusqu'aux étoiles,

Vivement, après avoir regardé la pendule.

Oh ! Je n'ai plus que dix minutes pour aller là-haut. Il faut que j'aille chercher mes lunettes que j'ai oubliées. Dis à ta mère que je reviens de suite.

Il sort par le fond.

SCÈNE VI.
Guy, seul, puis Mathilde.

Guy, resté seul, sourit, puis devient sérieux et pensif. Il ne sait s'il doit rentrer ou rester. Mathilde apparaît à la porte du bureau et vient à lui en courant.

MATHILDE, regardant autour d'elle.

Monsieur Albérini ?

GUY.

Il vient de sortir : vous ne l'avez pas rencontré ?

MATHILDE.

Non.

Gaiement.

À propos, j'ai vu le portrait de votre soeur. Quelle figure sympathique et ouverte ! Et quels yeux volontaires ! Elle est très jolie. Elle ne vous ressemble pas tout à fait.

GUY, s'inclinant en riant.

Merci mille fois.

MATHILDE, riant.

Est-ce que vous auriez la prétention d'être beau ? Vous auriez tort ; remerciez le ciel de ne pas l'être.

GUY.

Pourquoi ?

MATHILDE.

Parce que les hommes beaux ne sont jamais sympathiques. Je me rappelle, à Oristano, il y avait un jeune homme, le fils d'un riche propriétaire, qui était un type de beauté : des traits réguliers, un profil très pur, deux grands yeux noirs, aux sourcils bien arqués, de grands cheveux bruns ondulés, et une taille... Une véritable statue antique. Ne s'était-il pas imaginé faire ma conquête en daignant me sourire ! Le pauvre garçon ! Il aurait pu me sourire toute sa vie...

Elle s'arrête, aperçoit que Guy la regarde d'une drôle de façon, puis, changeant de ton.

Monsieur votre père ne revient pas, je suis obligée de partir.

GUY.

Attendez-le, il est monté un instant. Il m'a dit qu'il reviendrait de suite.

MATHILDE, bas, s'approchant de lui.

Si vous saviez quel vilain sermon m'a fait votre père tout à l heure ! Il paraissait vouloir me renvoyer.

GUY.

Mon père !

MATHILDE.

Oui ; il m'a dit que je n'étais pas à ma place ici, et que je ne devais pas y venir sans mon père... Quel mal est-ce que je fais en venant voir, même en cachette, des gens que j'aime et que j'estime ?

GUY.

Je ne sais pas. Mon père a sans doute ses raisons pour vous parler ainsi.

MATHILDE.

Oh ! Il me les a données ses raisons !

GUY, curieux.

Ah ! Et que vous a-t-il dit ?

MATHILDE.

Inutile de vous le répéter.

GUY.

"Vous n'avez pas confiance en moi ?

MATHILDE.

Si ; mais pourquoi revenir sur une chose qui m'est désagréable ? Que le monde pense de vous ce qu'il voudra. Je sais qu'il pense mal et j'agis comme je crois devoir agir.

GUY, amer.

Ah ! Mon père a fait allusion à la mauvaise réputation dont nous jouissons en ville ! Ce sont les prêtres, qui nous l'ont faite, ces chers ministres de la miséricorde divine !

MATHILDE, étonnée, le fixant.

Les prêtres ?

GUY.

Certainement ; le curé de Saint-Sylvestre, par exemple, l'Église qui est ici près.

MATHILDE, l'interrompant vivement.

Dom François Meli ! C'est impossible ! C'est un saint homme.

GUY.

Vous le connaissez ?

MATHILDE.

Oui ; c'est mon confesseur.

GUY, avec un petit rire sarcastique.

C'est bien ça !... Eh bien, ce saint homme, comme vous dites, a même été jusqu'à prêcher en chaire que notre maison était maudite, et que les fidèles devaient s'abstenir de tout commerce avec nous.

MATHILDE, de plus en plus étonnée.

Mais pourquoi ?

GUY, de même.

Sans doute parce que nous sommes de malhonnêtes gens ou des libertins !

MATHILDE, protestant.

Oh !

GUY.

Monsieur le Curé sait pourtant mieux que tout autre que nous pourrions donner des leçons de moralité à beaucoup de ses brebis bien-aimées ! Mais mon père est frappé d'excommunication et ma mère ne va pas à la messe. Nous n'avons aucun rapport avec l'Église. Alors vous comprenez... nous sommes les bêtes noires de toute la paroisse ; nous sommes des païens.

MATHILDE, qui l'a écouté avec une émotion croissante, ne pouvant plus se contenir, s'appuie à la table, et presque sans voix.

Des païens !... C'est-à-dire ?...

GUY.

C'est-à-dire des païens. Ma soeur et moi nous n'avons pas été baptisés.

MATHILDE, tout à coup, comme si elle se trouvait mal, tombe sur une chaise, pâle, sans respiration.

Oh ! Dieu !

GUY, courant à elle.

Mademoiselle !... Mademoiselle Mathilde ! Mais qu'avez-vous ? Vous vous trouvez mal ?

MATHILDE, cherchant à vaincre son trouble.

Non ! Non ! Merci... Ce n'est rien.

GUY.

Vous êtes toute pâle !... Voulez-vous que j'appelle maman ?

MATHILDE.

Non, par pitié... Merci, je vais déjà mieux ;... C'est un étourdissement...

Presque à elle-même, les yeux vagues.

Pas baptisés !

Guy, comprenant la cause du trouble de Mathilde, a un mouvement involontaire d'orgueil ; il lui parle cependant avec douceur, et très ému.

GUY.

C'est peut-être ce que je vous ai dit ?... Vous ne le Saviez donc pas ?...

Elle fait un signe avec la tête.

Pardonnez-moi si je vous ai fait de la peine... C'a été sans le vouloir... J'ai dit la vérité, j'ai peut-être eu tort de la dire ? Mais il est trop tard pour me rétracter... D'ailleurs, je ne le voudrais pas.

Avec un sourire léger.

Je vous fais horreur à présent ?

MATHILDE, troublée, agitée.

Non... Laissez-moi réfléchir... Laissez-moi reprendre mes idées. J'ai la tête sens dessus dessous ! Je m'attendais si peu à une révélation pareille...

Presque exaltée.

Je ne suis qu'une pauvre ignorante, une âme simple, mais je crois... Je crois en Dieu, fermement, de toutes mes forces.

GUY, toujours calme, souriant.

Dans le Dieu du curé de Saint-Sylvestre ?

MATHILDE, impétueusement.

Oui, dans celui-là, dans celui-là ! Il n'y en a qu'un seul !

GUY.

Je ne le connais pas.

MATHILDE, avec animation.

Oh ! Comment pouvez-vous dire cela !... Mais cherchez-le, invoquez-le, appelez-le ! Il n'est jamais sourd à notre voix. Il répond toujours quand nous avons besoin de lui.

GUY.

Je ne crois pas. Il y a tant de malheureux qui le supplient désespérément, et il n'écoute pas ..

MATHILDE.

Vous ne croyez donc à rien ?

GUY, sérieux.

Si, Mademoiselle. Je crois aussi en mon dieu, qui est la vie, la pensée, la sensation du tout.

MATHILDE.

Mais ce Dieu quel est-il, où est-il ?

GUY.

Il n'est pas comme le vôtre, hors de l'univers ; ce n'est pas un être transcendant, tout-puissant, individuel, qui crée des lois, qui dispense à son gré la vie et la mort, qui est le maître absolu de notre destinée ! Non, le Dieu dont je parle nous le portons tous en nous, et il est en toutes choses.

MATHILDE, qui l'a écouté très attentivement.

Je ne comprends pas.

GUY, souriant.

C'est cependant si clair !

MATHILDE,le fixant.

Un Dieu qui ne récompense pas Un Dieu qui ne punit pas ?

GUY.

Précisément.

MATHILDE, se levant tout à coup, exaltée.

Non, c'est faux ! C'est faux ! Vous vous trompez ; celui-là n'est pas Dieu.

GUY, souriant toujours.

Vous avez raison, car en réalité je l'appelle autrement.

MATHILDE, le regard étonné; puis avec un ton de reproche et d'angoisse.

Pourquoi me parlez-vous ainsi, monsieur Guy ?

Guy devient sérieux et garde le silence. Ils restent là, tous les deux, sans parler, sans même se regarder pendant quelques instants. Puis il s approche d'elle résolument, et lui parle humblement mais avec un accent chaud et passionné.

GUY.

Mathilde, pardonnez-moi... Vous aviez pour moi de l'estime et de la sympathie. Je me rappelle vos paroles d'avant-hier, ici, dans le jardin. Vous en souvenez-vous ?.... Combien de fois elles me sont revenues à la mémoire depuis ces deux jours pendant lesquels je me suis volontairement éloigné de vous !

Mathilde le regarde à la dérobée.

C'étaient des paroles simples, presque quelconques, qui ne voulaient peut-être rien dire... Une amabilité banale, ou une formule de politesse. Et pourtant, je ne sais pourquoi, elles firent en moi une impression singulière... Ce que je viens de-vous dire les a peut-être effacées, et vos sentiments à mon égard ne sont peut-être plus les mêmes...?

Après une pause.

Je vous en prie... Répondez-moi !

MATHILDE, troublée, sans le regarder, s'appuyant d'une main à de la table.

Que puis-je répondre ?... Je ne me souviens pas...

GUY, avec chaleur mais toujours humblement.

Non ! Ce n'est pas possible !... Vous vous êtes aperçue que j'étais troublé rien qu'au son de votre voix. Vous avez lu dans mes yeux ce que je pensais dans mon coeur... C'est tellement vrai que vous vous êtes interrompue, et que vous vous êtes sauvée tout d'un coup !... Vous vous rappelez ?...

MATHILDE, agitée, émue.

Je ne sais pas... Je ne sais pas pourquoi j'ai fui !... Non, je vous le jure, je ne sais pas.... Je suis une enfant, et il ne faut pas faire attention à mes enfantillages.

GUY, toujours plus près.

Mais vous aussi, vous paraissiez émue... et troublée... comme vous l'êtes en ce moment !... Pourquoi tremblez-vous, Mathilde ? De quoi avez-vous peur ?

MATHILDE, sans force.

J'ai peur !

GUY.

De moi, peut-être ?

MATHILDE.

De tout.

GUY.

Ah ! Mathilde, si j'ose vous parler ainsi, je vous le jure, ce n'est pas par légèreté, ni par caprice. J'ai pu être léger, frivole, autrefois, mais je ne le suis plus. Depuis que vous êtes ici, je ne suis plus le même ! Mathilde...

MATHILDE, avec un geste d'égarement.

Assez, Monsieur Guy, assez, je vous en supplie.

GUY.

C'est peut-être aujourd'hui la dernière fois que je puis vous parler librement. Il y a tant de barrières entre nous, tant d'obstacles ! Je comprends que je suis fou d'espérer.... Mais je ne veux pas vous laisser un mauvais souvenir.... Je ne veux pas que vous me jugiez mal ! Depuis que je vous connais, il me semble que quelque chose de très pur et de très tendre est entré en moi que je ne connaissais pas auparavant ; votre rire et votre gaieté sont venus, comme un breuvage magique, m'éveiller du long sommeil qui m'oppressait ; et cette tranquillité sereine, qui émane comme une lumière de tout votre être, a paru se refléter en moi, m'illuminant, me purifiant, me rendant meilleur...

MATHILDE, émue, secouant la tête.

Ne m'illusionnez pas, Guy, je n'ai eu aucune influence sur vous.

GUY.

Comment osez-vous dire cela ?

MATHILDE.

Vous ne croyez à rien,... comme avant.

GUY, lui prenant une main avec passion, et lui pariant près du visage.

Je crois en vous, à l'amour, à la vérité de mon amour pour vous, de cet amour qui n'est pas un désir, mais un espoir...

Il se retourne inquiet, comme s'il avait peur d'être surpris.

MATHILDE, vaincue, se défendant à peine.

Cela ne suffit pas.

GUY.

Et ma foi est si grande qu'il n'y a plus dans mon coeur de place pour une autre !

Il se retourne encore. Personne ne paraît à la porte du bureau. Mais en haut ; à la fenêtre du lycée, apparaît Thomas Sénardi, sortant de la salle après sa leçon. Guy ne le voit pas.

MATHILDE, tremblante, cherchant à l'éviter.

Par pitié, Guy, je vous en supplie...

GUY, se baisse et l'embrasse.

Je t'aime !...

Il l'embrasse sur le front. Thomas les aperçoit entre les branches, serrés l'un contre l'autre.

THOMAS, d'une voix aigre, tremblante.

Mathilde... Est-ce toi qui es là ?

Tous deux se séparent, atterrés.

MATHILDE, se précipitant dans la cour.

Oui, papa,... C'est moi.

THOMAS, avec colère.

Comment... Tu es ici ? Pourquoi es-tu ici et pas à la maison ?

MATHILDE, balbutiant.

Je rentre, père... Je m'en vais.

Elle sort par le fond en courant. Thomas disparaît. Guy reste interdit ; puis il fait un geste de menace vers la fenêtre.

GUY, sérieux, résolu.

Il nous a vus, sans doute ?.... Tant mieux : je sais ce que je dois faire.

ACTE TROISIÈME

L'Hiver. Chez le professeur Sénardi. - Un salon aux meubles très simples, presque pauvres, et dont l'unique objet de luxe est un piano à queue, placé à gauche. Au fond., une porte à deux battants, conduisant dans le couloir ; au bout du couloir, la chambre à coucher, dont la porte est fermée. - À droite, porte sur l'antichambre ; à gauche, fenêtre sur la rue. Au dehors, on aperçoit la neige qui tombe. À droite, un petit canapé-lit. Au milieu, une table, sur laquelle il y a un service à café Au fond,, une petite cheminée où le feu brille ; autour de la cheminée, quelques chaises. C'est le soir : la lampe, au milieu, est allumée. Les deux bougies du piano éclairent aussi la pièce. On est au commencement de janvier. Avant le lever du rideau, on entend jouer au piano la Sérénade de Schubert.

SCÈNE PREMIÈRE.
Mathilde, Le Proviseur, Le Professeur, Dom François.

Le rideau se lève un peu avant la fin de la sérénade. Mathilde Sénardi est au piano. Près d'elle, très attentifs, le proviseur du lycée et le professeur de littérature. Le premier, un petit vieillard tout gris est assis près d'elle. sur une chaise basse ; le second ; un grand maigre, à la figure rechignée, se tient debout de l'autre côté, et domine le groupe. Sur le canapé sont assis : Thomas et Dora François, un homme d'âge moyen, grand, osseux, au geste timide, exprimant, par la mobilité continuelle de son visage, 1 acuité de son esprit étroit et inflexible.

DOM FRANÇOIS, bas à Thomas.

A-t-elle étudié longtemps ?

THOMAS.

Non, elle a commencé très tard, mais en peu de temps elle a fait des progrès merveilleux.

DOM FRANÇOIS.

Sans professeur ?

THOMAS.

Une vieille dame qui venait chez nous lui a donné les premiers éléments, et c'est tout.

DOM FRANÇOIS, secouant la tête.

Quelle intelligence !

Se frappant le front avec le doigt.

Le péril est toujours là... « Beati pauperes spiritu ! ». Ce sont les mieux partagés qui courent les plus grands risques.   [ 2 beati pauperes spiritu : Citation latine des Évangiles ; "bienheureux les oauvres d'esprit".]

THOMAS.

Et dire que j'ai fait l'impossible pour essayer de...

DOM FRANÇOIS, avec douceur.

Je n'en doute pas, mon ami, je vous connais... Nous en reparlerons !

Une pause. - Mathilde termine son morceau. Tout le monde l'applaudit.

LE PROFESSEUR.

Très bien ! Très bien !

LE PROVISEUR, se levant.

Quel sentiment ! Quelle grâce ! Cette mélodie arrache des larmes. Il me semble l'avoir déjà entendue... je ne sais plus où, ni quand... Il y a très longtemps.

MATHILDE, se retourne, sourit, et avec une franchise spontanée.

Oh ! De fait c'est une chose un peu vieille.

LE PROVISEUR.

Non, je veux dire... pour pouvoir me la rappeler.

MATHILDE.

C'est d'ailleurs très facile... Un enfant peut la jouer. Mais elle est si triste et si douce ! On dirait la plainte d'une âme opprimée et résignée à sa souffrance. C'est mon morceau de prédilection !

THOMAS, bas à Dom François.

Vous entendez ?

Dom François fait un signe de tête et se tourne vers Mathilde.

DOM FRANÇOIS.

Bien ! Bien ! Mathilde, laisse-moi te féliciter aussi. Tu interprètes à merveille le sentiment de cette musique.

MATHILDE, se levant, un peu troublée.

Oh ! Dom François.

DOM FRANÇOIS.

Ne fais pas la modeste !... Ce soir tu as bien joué, rendant toutes les nuances douloureuses et passionnées de ce chant immortel,

Insinuant.

Et le mérite en est d'autant plus grand qu'à ton âge on ne connaît encore ni la douleur ni la passion.

MATHILDE, a un sursaut léger, et, pour cacher son trouble, se tourne vers le Proviseur.

C'est la sérénade de Schubert, l'éternelle sérénade.

Ils continuent à parler entre eux.

DOM FRANÇOIS, bas à Thomas.

J'ai frappé juste. Si vous le permettez, je voudrais parler à votre fille ce soir même.

THOMAS, bas.

Je vous en serai très reconnaissant !

DOM FRANÇOIS.

Quand nous serons seuls.

LE PROVISEUR.

La musique a toujours été ma passion, Mademoiselle. Quand j'étais jeune, à dix-huit ans, je jouais de la guitare !

MATHILDE, éclatant de rire.

De la guitare ! Quelle idée ?

LE PROVISEUR.

C'était le seul instrument que je pouvais me payer avec mes modestes économies. Un de mes amis et moi, nous nous privâmes de fumer pendant six mois pour pouvoir nous acheter, moi une guitare, lui une mandoline. Nous étions heureux comme si nous avions été les maîtres du monde. Et nous raclions du matin au soir comme des enragés.

LE PROFESSEUR, près de la cheminée.

Les voisins devaient être contents !

LE PROVISEUR, riant.

Ils protestèrent si bien auprès du propriétaire, que mon ami, chez qui j'allais faire des duos, fut mis à la porte sans plus de façon.

LE PROFESSEUR.

Très bien !

MATHILDE.

Quelle cruauté !

LE PROVISEUR.

Oui, je pensais comme vous à cette époque, et je trouvais que cette expulsion était une entrave à la liberté de l'art. Aujourd'hui je raisonnerais autrement.

DOM FRANÇOIS, se levant et s'approchant d'eux.

« Experientia docet ! »   [ 3 Experientia_docet : citation latine qui signifie "l'expérience enseigne".]

LE PROVISEUR.

Ainsi l'autre jour c'est moi qui me suis plaint à mon propriétaire.

DOM FRANÇOIS, souriant.

D'un racleur de guitare ?

LE PROVISEUR.

Non, d'un joueur de bombarde.

LE PROFESSEUR, qui se chauffe les mains près de la cheminée, grincheux.

C'est la faute du Conseil Municipal, qui devrait s'occuper un peu de la tranquillité de ses administrés. Si l'on interdisait aux propriétaires de loger tous ceux qui apprennent la musique, ça n'arriverait pas.

THOMAS, souriant.

Mais où iraient-ils, les malheureux ?

LE PROFESSEUR, furieux.

Au diable ! Tous ensemble ! Au moins ils nous laisseraient tranquilles.

Il se tourne pour se chauffer le dos.

MATHILDE, s'asseyant près de la table.

Mais alors, cher monsieur, pourquoi me suppliez vous de vous jouer quelque chose chaque fois que vous venez ici ?

LE PROFESSEUR, calme.

Parce que j'aime la musique !

DOM FRANÇOIS, riant très haut.

Ha ! Ha ! Ha ! Que serait-ce si vous ne l'aimiez pas.

LE PROFESSEUR.

Mais je l'aime beaucoup ! Chaque fois qu'il y a un concert, comme le mois dernier pendant la foire, je ne manque pas une représentation.

LE PROVISEUR.

Justement mon joueur de bombarde faisait partie de l'orchestre.

DOM FRANÇOIS, au professeur.

Vous voyez... Cet homme dérangeait Monsieur le proviseur toute la journée pour vous amuser quelques heures le soir.

Regardant du coin de l'oeil Mathilde qui semble absorbée dans ses pensées.

Ainsi chacun de nos plaisirs, même le plus honnête et le plus permis, est la cause de douleurs sinon pour nous du moins pour les autres.

Se tournant vers Mathilde.

N'est-ce pas, Mathilde ?

MATHILDE, comme sortant d'un rêve.

Quoi, Monsieur le Curé !

DOM FRANÇOIS.

Tu n'as pas entendu ?

MATHILDE.

Pardonnez-moi, j'étais distraite.

DOM FRANÇOIS.

Je disais que nous ne devons pas nous rendre esclaves de nos passions ni de nos désirs, pour ne pas causer aux autres de souffrances imméritées. N'est-ce pas, Mathilde ?

MATHILDE.

Je ne sais pas.

DOM FRANÇOIS.

Comment tu ne sais pas ?

MATHILDE, inquiète.

Je ne comprends pas pourquoi vous me faites cette question.

DOM FRANÇOIS, insinuant.

Simplement pour avoir ton avis. La parole des innocents est souvent l'expression de la vérité.

MATHILDE, sincèrement.

Mon avis ?... Je suis jeune ; j'aime la vie, et je souhaiterais que tout le monde fût heureux. Mais je voudrais aussi avoir ma part de bonheur ; et je ne me sens pas capable de sacrifier ce que j'ai de plus cher au monde, mon coeur.

Thomas, dans un coin, secoue la tète tristement.

LE PROFESSEUR.

Bravo ! Voilà une réponse.

DOM FRANÇOIS, presque avec violence.

Vous l'approuvez ?

LE PROFESSEUR.

Certes ; car c'est absolument mon opinion. On peut être bon chrétien et ne pas regarder les mortifications comme le suprême bien auquel on doit aspirer.

DOM FRANÇOIS, avec une ironie onctueuse.

Vous voulez dire que sur ce point vous êtes un peu en désaccord avec les préceptes du Christ.

LE PROFESSEUR, avec chaleur.

Oh ! Il n'y a pas que sur ce point, monsieur le curé, et je ne suis pas le seul. La doctrine chrétienne qu'on prêche aujourd'hui ne ressemble guère à celle des Évangiles. Elle a été si exagérée et si déformée par les hommes, qu'elle fourmille de contradictions.

DOM FRANÇOIS, étonné, avec force.

Par exemple ?

LE PROFESSEUR, s'approchant.

Par exemple, l'Amour, que l'Église considère comme le pire des péchés.

Dom François tousse légèrement.

Jésus n'a-t-il pas dit « Croissez et multipliez ? »   [ 4 "Croissez, et multipliez", citation de la Génèse 1.28.]

THOMAS, à Mathilde.

Écoute, Mathilde.

Mathilde s'approche vivement.

LE PROFESSEUR, continuant.

Eh ! Bien, comment admettez-vous qu'on puisse à la fois pratiquer la chasteté, et obéir à cette... généreuse invitation ?

DOM FRANÇOIS, avec une colère contenue s'approchant de lui.

Cher monsieur. Dieu n'a imposé la chasteté qu'aux privilégiés qui en sont dignes... et aux humbles ministres de sa parole. Pour les autres, il a institué le sacrement de mariage, qui rachète et sanctifie l'amour. Il n'y a là aucune contradiction. Malheureusement de nos jours, on s'habitue à une critique facile, et les fidèles considèrent le Verbe de Dieu comme un sujet de discussion. Système insensé ! L'Absolu ne peut être soumis aux arguments de la raison humaine ; et Dieu répond à nos objections en nous abandonnant.

LE PROFESSEUR.

Mais cette raison, c'est lui qui nous l'a donnée !

DOM FRANÇOIS, l'entraînant vers la cheminée, et lui parlant presque affectueusement.

Il nous a donné « la » raison mais pas « sa » raison... Vous, par exemple, vous expliquez le Dante à vos élèves, et pourtant...

Ils continuent à causer devant le feu. Le Proviseur s'est levé, s'est approché de Thomas et de Mathilde, et leur montre le professeur et Dom François qui discutent.

LE PROVISEUR.

Les voilà aux prises ! Ils ne peuvent être deux minutes ensemble sans discuter.

THOMAS.

Laissez-les, Monsieur le Proviseur ; le curé de Saint-Sylvestre est un homme prudent et persuasif. Il ne parle jamais en vain.

LE PROVISEUR.

Je n'en doute pas. Mais après le dîner les conversations sérieuses m'arrêtent la digestion !... Et puis je suis un peu sourd, et...

MATHILDE, souriant.

Je voudrais bien être comme vous. Monsieur le curé est trop sévère. Si on l'écoutait, la vie ne serait qu'une souffrance perpétuelle.

LE PROVISEUR, de même.

Faites comme moi, Mademoiselle, ne l'écoutez pas.

THOMAS.

Pourquoi cela ?

LE PROVISEUR.

Parce qu'on n'est jeune qu'une seule fois, mon cher ami. Nous autres, les vieux, nous sommes de deux sortes : ceux qui sont tristes d'avoir trop joui de l'existence, et ceux qui le sont encore davantage de n'en avoir pas profité,

Souriant.

Et je ne voudrais pas être de ceux-là.

Regardant la pendule.

Mais il est tard. Je dois vous quitter. Vous savez qu'à neuf heures précises, mon lit m'attend... Neige-t-il encore ?

MATHILDE, courant à la fenêtre.

Oui ! Un peu... Quelques petits flocons isolés...

LE PROVISEUR.

Maudite saison !

MATHILDE.

Pourquoi ? L'hiver est si pittoresque, si gai...

LE PROVISEUR.

Pour vos vingt ans, mais pour mes soixante-quinze automnes...

Se tournant vers le professeur.

Vous venez ?

Le professeur, occupé à discuter ne l'entend pas. Il lui tape sur l'épaule.

Eh bien ?

LE PROFESSEUR, se retournant.

Hein ?

LE PROVISEUR.

Il est neuf heures ! Partons-nous ?

LE PROFESSEUR.

Je vous suis.

Il continue à parler avec animation avec Dom François, puis il prend congé.

LE PROVISEUR, à Thomas lui tendant la main.

Bonne nuit, mon cher Sénardi. À demain.

THOMAS.

Bonne nuit, Monsieur le proviseur ; et merci de votre visite.

LE PROVISEUR.

C'est moi qui vous remercie de votre hospitalité.

À Mathilde.

Et vous aussi, Mademoiselle, pour la sérénade de Schubert, qui m'a absolument ravi.

Il fredonne les premières notes de la sérénade ; puis s'arrête en entendant dans la rue siffler les mêmes notes. Mathilde a un sursaut, qu'elle réprime aussitôt. Pause.

LE PROVISEUR.

Tiens... Un écho !

LE PROFESSEUR, écoutant.

Il n'y a pas de doute, c'est la sérénade.

DOM FRANÇOIS, avec une ironie mauvaise.

Et admirablement sifflée.

LE PROVISEUR, écoutant.

... Plus rien !

MATHILDE.

C'est quelque passant en veine de poésie. La sérénade est si populaire.

DOM FRANÇOIS, souriant toujours avec

Drôle de coïncidence !

LE PROVISEUR, avec un étonnement naïf.

Juste au même moment !

Se tournant vers Dom François, tandis que le professeur salue Thomas.

Au revoir, Dom François.

Ils se serrent la main.

THOMAS.

Mathilde, accompagne ces messieurs.

Mathilde va prendre une bougie qu'elle allume à l'une des bougies du piano.

LE PROFESSEUR.

Il ne faut pas vous déranger pour nous, mademoiselle.

MATHILDE.

Cela ne fait rien.

LE PROVISEUR, s'en allant.

Bonne nuit.

Mathilde, le proviseur et le professeur sortent à droite.

SCÈNE II.
Thomas, Dom François.

Thomas Sénàrdi s'approche de Dom François qui, après avoir lancé un regard par la fenêtre, s'est assis sur le canapé, et sourit ironiquement en secouant la tête.

THOMAS.

Eh ! Bien, Dom François, vous avez entendu ?

DOM FRANÇOIS, levant la tête.

Quoi ?

THOMAS.

Ce que pense ma fille.

DOM FRANÇOIS, avec un ricanement.

Ah !

THOMAS.

Cela ne ressemble guère à de la résignation !...

DOM FRANÇOIS.

Il ne faut pas désespérer. Voyons... où en sommes nous ? Se voient-ils ? S'écrivent-ils ?

THOMAS.

Depuis le jour où je l'ai surprise avec lui, elle n'a plus mis les pieds chez Albérini. Je ne crois pas qu'ils s'écrivent en cachette, mais elle l'aime, il n'y a pas de doute !

DOM FRANÇOIS.

Mon cher ami... C'est un peu votre faute. Si vous ne lui aviez pas permis de fréquenter cette maison...

THOMAS.

Si j'avais su !

DOM FRANÇOIS.

Mais lorsque vous avez appris la vérité, pourquoi n'avez-vous pas cessé toute relation avec ces gens-là ?

THOMAS.

Je les croyais de braves gens... la mère surtout ; la mère est certainement une honnête femme.

DOM FRANÇOIS, s'animant.

Ne dites pas ça !.. Personnellement, je ne la connais pas ; mais il n'est pas nécessaire de la connaître pour la juger. Du moment qu'elle a consenti à épouser un prêtre défroqué, à vivre avec lui pendant tant d'années sans remords, et à voir croître les fruits de sa faute dans la haine de Dieu et de l'Église, ce ne peut être qu'une mauvaise femme et une mauvaise mère. D'ailleurs l'expiation commence déjà pour elle.

Bas avec mystère.

Savez-vous ce qu'est devenue sa fille ?

THOMAS.

Celle qui habite Milan ?

DOM FRANÇOIS.

Oui ; j'en ai eu des nouvelles précises. Elle s'est abandonnée à la vie légère ; et à présent elle habite chez une de ces femmes qui donnent l'hospitalité aux jeunes filles qui ont...

THOMAS, douloureusement étonné.

C'est impossible, Dom François ! Elle était professeur à l'École normale.

DOM FRANÇOIS, d'un geste vague.

Précisément. Elle a demandé un congé... pour raison de santé,

Plus haut, résolument.

J'ai tenu à vous confier ce secret pour que vous usiez de toute votre influence sur Mathilde.

THOMAS.

Certes !... Je mourrais de douleur si je devais la perdre ainsi !

DOM FRANÇOIS, bas, vivement.

Taisez-vous !

Haut, riant.

Du reste, mon cher ami, les discussions ne sont pas si stériles qu'elles le paraissent ; parce que, quand on a bien discuté,

Riant.

On a soif !

SCÈNE III.
Les mêmes, Mathilde.

Mathilde rentre par la porte de droite, tenant le bougeoir à la main.

THOMAS, souriant.

Mathilde...

MATHILDE, de même.

Inutile, papa, j'ai compris !

Elle traverse la scène et sort par la porte du fond.

DOM FRANÇOIS.

Décidément, cette jeune fille est trop fine ! Je vous le disais tout à l'heure, mon cher ami, le malheur est là, toujours là.

Il se frappe le front avec le doigt. Mathilde reparaît, portant un plateau sur lequel il y a une bouteille, trois verres, et un compotier de biscuits, qu'elle va déposer sur la table.

DOM FRANÇOIS, gaiement.

Oh ! Oh !... Mais c'est un festin ! Je suis tout confus ! Je vous avais demandé un peu d'eau tout simplement, et vous m'apportez du vin et des biscuits !

MATHILDE, souriant.

De ceux que vous aimez, Dom François.

DOM FRANÇOIS.

Tu connais mes faiblesses, à ce qu'il paraît !

Il s'assied près de la table, regardant le plateau avec une certaine convoitise. Mathilde sourit.

Pourquoi vous déranger ainsi pour moi ?

Regardant la vin que verse Thomas.

Quelle couleur ! Un vrai rubis !... Le manteau de la Sainte Vierge, sur le Maître-Autel, a cette teinte. Ce vin doit être excellent,

Il le déguste avec dévotion.

Hum !.. Un bouquet !

THOMAS.

C'est le meilleur que j'ai pu trouver par ici.

DOM FRANÇOIS.

Vous me gâtez avec toutes vos attentions !

Riant.

Aussi, pour m'en montrer digne, je lui ferai honneur.

MATHILDE, lui offrant les biscuits.

Je vous en prie, Monsieur le Curé.

DOM FRANÇOIS, prenant un biscuit.

Merci !... Je vous demande pardon, vous permettez que je trempe un biscuit ?

THOMAS.

Faites donc.

Dom François trempe un biscuit dans le vin, et mange Thomas boit ; Mathilde, debout, grignote un bonbon.

DOM FRANÇOIS.

Et puis tes biscuits, Mathilde, sentent la vanille !

Lui indiquant une chaise près de lui.

Voyons, mon enfant, assieds-toi là, et causons un peu.

MATHILDE.

De quoi ?

DOM FRANÇOIS.

De toi, si tu le veux bien.

Mathilde hésite un peu, puis s'assied.

Nous pouvons nous parler à coeur ouvert, n'est-ce pas ?

MATHILDE.

Oui, monsieur le curé.

DOM FRANÇOIS, d'un air dégagé.

Ma obère enfant... quelques personnes du voisinage m'ont rapporté, dans une bonne intention naturellement, certain bruit auquel je n'ai pas voulu ajouter foi. Ils m'ont dit que... tu étais éprise d'un jeune homme !

MATHILDE, brusquement.

Qui vous a dit cela ?

DOM FRANÇOIS, avec un sourire.

On parle du péché, on ne nomme pas le pécheur ! Est-ce vrai ou n'est-ce pas vrai ?

Mathilde baisse les yeux et se tait.

Je te le répète, je n'ai pas voulu y croire. Mais ces personnes ont prononcé le nom d'un jeune homme... avec lequel une jeune fille qui a des principes et du coeur ne peut certainement songer à se marier. Tu sais à qui je fais allusion ?

MATHILDE, résolue, le regardant en face.

Parfaitement !

DOM FRANÇOIS, surpris de sa franchise.

Ah ! Ah !

MATHILDE.

C'est père qui vous en a parlé, n'est-ce pas ?

DOM FRANÇOIS.

Nullement.

MATHILDE, se tournant vers son père d'une voix altérée.

Réponds, toi, papa !

DOM FRANÇOIS, avec énergie.

Je t'ai dit que ce n'était pas ton père ; il me semble que cela doit te suffire.

Mathilde ne répond pas. Il continue d'un ton onctueux.

Soyons calme... Peux-tu m'expliquer, Mathilde, commentée bruit a pu naître, et trouver crédit auprès de personnes respectables et incapables de calomnie.

MATHILDE, le fixant.

Monsieur le Curé... mon père peut vous répondre mieux que moi sur ce sujet.

DOM FRANÇOIS.

Non !... Quand je tiens à m'assurer d'une chose, je m'adresse directement aux intéressés. Je te le répète : As-tu, par quelque légèreté, donné motif à ces racontars ?

MATHILDE, exaspérée.

Il est inutile de me torturer ainsi. Je ne veux ni ne puis mentir. Puisque vous savez tout, interrogez-moi et je vous répondrai.

Elle se lève très émue.

DOM FRANÇOIS.

Du calme, ma chère enfant, du calme, je t'en prie. Assieds-toi là, et reste tranquille.

Mathilde continue à marcher du haut en bas de la pièce.

Ta façon d'être vis-à-vis de moi me fait presque douter de...

MATHILDE, s'arrêtant, très exaltée.

Mais pourquoi douter, puisque j'avoue, puisque je reconnais que c'est la vérité, la vérité ?...

DOM FRANÇOIS, avec force, se levant.

La vérité !... Je t'en conjure, Mathilde, songe à la gravité de tes paroles ! Ton père t'écoute...

MATHILDE.

Mon père sait tout.

DOM FRANÇOIS.

Et il t'approuve ?

THOMAS, d'une voix éteinte.

Ah ! Non ! Non !

MATHILDE, se tordant les mains.

Dieu ! Quel supplice !

DOM FRANÇOIS, s'approche d'elle avec énergie, et solennel.

Mathilde !... Je te parle en ami, rien qu'en ami... Je t'en conjure, réfléchis bien... Notre coeur, ma chère enfant, est parfois si aveugle et si cruel... Et tu aurais tort de l'écouter aujourd'hui. Ce serait infliger à ton père qui t'aime une douleur irréparable.

MATHILDE, brisée par l'émotion.

Mais pourquoi ? Quel mal ai-je fait, mon Dieu ? Je l'aime, oui, je l'aime, je le confesse. Mais il est prêt à m'épouser ! Nous pouvons être heureux !

DOM FRANÇOIS, avec force.

Je ne le crois pas !... Et même si cela pouvait être, je ne te souhaiterais pas un bonheur acquis à un tel prix !... Il est prêt à t'épouser, dis-tu ?... Soit ! Mais l'Église, elle, ne peut pas reconnaître votre union, puisqu'il ne fait pas partie de ses enfants !

Avec une intensité croissante.

Et tu voudrais devenir la compagne d'un homme pareil ?... Tu voudrais peut-être aussi renier pour lui ta religion, et vivre toi-même en lutte ouverte avec Dieu ? Tu veux te perdre pour toujours, Mathilde ?

MATHILDE, avec un cri, frissonnante,étendant vers lui ses mains suppliantes.

Ah ! Non ! Non !...

Thomas a un sourire d'espoir et s'approche d'elle. Instinctivement, elle se réfugie dans ses bras.

DOM FRANÇOIS, plus doux.

Alors ?

MATHILDE.

Mais si je réussissais à le persuader de son erreur ? Si, par amour pour moi, il consentait à...

DOM FRANÇOIS.

Garde-toi bien de tenter une pareille expérience !

MATHILDE.

Pourquoi ?

DOM FRANÇOIS, très doux.

Parce que... Parce que tu ne serais pas de force, ma pauvre enfant. Convertir un athée à la foi, ce n'est pas chose facile ! Et tes beaux yeux n'y suffiraient pas. Mais moi-même... Oui, moi... Sais-tu que j'y regarderais à deux fois avant de m'attaquer à de pareils individus !

Il revient s'asseoir près de la table, et trempe un biscuit dans son verre. Tout en mangeant il se tourne vers Thomas.

Ce n'est pas pour rien que le père a été élevé à notre école ! La force de la discipline théologique est telle qu'elle seule est capable de former les grands incrédules, les hérétiques et les impies. Albérini est un homme terrible, et d'autant plus dangereux qu'il est plus savant, plus intelligent, et d'une force de caractère plus rare. Il est sorti du sein de l'Église, comme Lucifer de la bouche de Dieu... Et c'est cela qui fait sa force !

SCÈNE IV.
Les mêmes, La Bonne.

La bonne entre par la porté latérale.

LA BONNE, sur le seuil.

Le professeur Albérini demande si monsieur peut le recevoir.

DOM FRANÇOIS, se levant effrayé.

Albérini !

LA BONNE.

Oui, Monsieur le professeur Albérini.

Mathilde se lève, le visage rayonnant d'espoir.

THOMAS.

Que me veut-il ? Faites-le entrer.

La bonne sort.

DOM FRANÇOIS, furieux.

C'est un guet-apens, Monsieur Sénardi.

THOMAS, étonné, confus.

Comment, vous pouvez supposer ?...

DOM FRANÇOIS.

C'est un guet-apens.

THOMAS, suppliant.

Je vous jure, Dom François...

DOM FRANÇOIS, court prendre son manteau et son tricorne.

Je ne veux pas le voir !... Je ne veux avoir aucun rapport avec un excommunié. Vous êtes chez vous, libre à vous de faire ce qui vous plaît ! Quant à moi...

Il se dispose à sortir.

Bonne nuit !

THOMAS, bas courant à lui.

Dom François, je vous le jure, c'est une surprise pour vous comme pour moi !

DOM FRANÇOIS, impatient.

Non, non ; je m'en vais, je m'en vais.

Il gagne à grands pas la porte de droite.

MATHILDE, légèrement ironique.

Au revoir, Monsieur le Curé.

Dom François salue. Au moment où il va pour sortir, Alexandre Albèrini paraît sur le seuil. Le prêtre baisse les yeux, le laisse passer, puis se sauve rapidement.

THOMAS, à Mathilde.

Va un moment de l'autre côté.

Mathilde jette un regard de sympathie et de reconnaissance à Albèrini, et sort par le fond.

SCÈNE V.
Alexandre, Thomas.

Alexandre Albèrini, enveloppé d'un grand manteau, le chapeau à la main, a comme un sourire de mépris en vo3'ant sortir Dom François ; puis il se tourne avec douceur vers Thomas Sénardi. Son visage est un peu changé; il paraît triste, et comme hantè par une pensée qu'il s'efforce en vain de chasser de son esprit.

ALEXANDRE.

Excuse-moi, Sénardi, si je suis venu te trouver à cette heure, et si j'ai fait fuir tes hôtes, mais j'avais besoin de te parler... Depuis quelques jours, au lycée, tu m'évites avec tout le soin possible... Je ne crois pourtant pas t'avoir offensé en quoi que ce soit.Qu'as-tu contre moi ?

THOMAS, froidement.

Rien.

ALEXANDRE, après une légère hésitation.

Tant mieux ; j'irai donc droit au but sans autre préambule.

Faisant signe qu'il voudrait s'asseoir.

Tu permets ?

THOMAS, lui montrant une chaise.

Je t'en prie.

ALEXANDRE, s'asseyant.

Merci...

Après une légère hésitation, et comme se parlant à lui-même.

Par où commencerai-je ?... Ah ! Il ne me manquait plus que cela !...

Il secoue la tête, comme s'apitoyant sur lui-même ; puis résolument.

Enfin, Voici ! Tu sais bien au fond que je me doute un peu de la raison de ta froideur à mon égard. Tu as voulu rompre nos relations, parce que tu t'es aperçu que nos enfants ont eu la malencontreuse idée de s'aimer. D'abord tu as eu tort de t'en prendre à moi ; je n'y suis pour rien. Ensuite tu as eu recours à un remède bien dangereux ! Dans ces cas-là on n'arrive à rien par la force, et les séparations ne font qu'aiguiser les désirs et développer les résistances. Et de fait, à l'heure qu'il est, ces deux serins ne parlent de rien moins que de se marier coûte que coûte... Qu'en penses-tu ?

THOMAS.

Tu t'en doutes bien.

ALEXANDRE.

L'idée te semble bizarre, n'est-ce pas ?

THOMAS.

Elle me semble absurde.

ALEXANDRE.

Je l'aurais sans doute jugée telle, moi aussi, si j'avais pu me douter plus tôt de la résolution de ces deux têtes folles. Mais je ne la connais que de ce matin. Pourtant, la nouvelle que Guy m'a apprise en même temps est de nature à modifier peut-être ton jugement et le mien.

THOMAS.

Quelle nouvelle ?

ALEXANDRE.

La principale raison qui les empêchait de se marier, c'était, à mon sens, leur manque de fortune et de position, et dans ce cas, tu peux me croire sur parole, je me serais opposé énergiquement comme toi à leur projet. Depuis hier, cet obstacle a disparu. Guy vient d'être nommé professeur de Sciences Naturelles au Lycée de Trévise, et il partira d'ici quelques jours.

THOMAS, froidement.

Si jeune, c'est un honneur ! Je t'en félicite.

ALEXANDRE, brusquement.

Oh ! Il y a tant d'imbéciles parmi les professeurs de l'Université que vraiment il n'y a pas de quoi être fier d'être leur collègue. Mais le point intéressant, c'est qu'à partir d'aujourd'hui Guy touchera des appointements, assez maigres il est vrai, mais enfin suffisants pour se permettre le luxe de se créer une petite famille. Le pauvre enfant a vu tout de suite une possibilité de réaliser son rêve, et, sans perdre de temps, il est venu me l'avouer franchement. Veux-tu faire le bonheur de nos enfants ?

THOMAS, sérieux, mais moins dur.

Écoute, Albérini... Il est inutile d'entrer dans des détails désagréables pour l'un comme pour l'autre. Tu juges ce mariage possible, il te sourit... Je dois t'avouer franchement que, pour ma part, je le désapprouve, et que je m'y oppose.

ALEXANDRE, après une légère pause.

Et... tes raisons ?

Sur un geste vague de Thomas.

Raisons de religion, n'est-ce pas ? Tu ne veux pas que ta fille épouse un libre-penseur ?

THOMAS, vaguement.

Peut-être.

ALEXANDRE.

Oui, c'est cela... Eh bien, soit ! J'admets cette... ta faiblesse.

Mouvement de Thomas.

Laisse-moi l'appeler ainsi... Je l'avais prévue. Et, avant de me présenter chez toi, j'ai demandé à Guy quelles étaient ses intentions à ce sujet.

Avec amertume.

J'avoue que je l'ai trouvé... plutôt trop conciliant. Pourvu qu'on n'exige pas de lui l'impossible, il promet de respecter les sentiments religieux de sa femme, et de lui laisser liberté entière pour l'éducation des enfants. Les limbes, comme tu vois, leur seront épargnés.

THOMAS, sérieux.

Cela ne suffit pas.

ALEXANDRE, vivement.

Tu ne prétends pas pourtant qu'un homme comme lui s'expose au ridicule d'une mascarade. Même pour moi, je...

THOMAS.

Je ne prétends rien... ni de lui, ni de toi !... Tiens, brisons là cette conversation, cela vaut mieux. Je t'ai déjà exprimé mon opinion, je ne puis la changer. Mathilde est encore jeune, ton fils aussi. À cet âge les passions ne sont pas bien profondes, et les amours s'oublient sans trop d'efforts. Si, comme tu le dis, Guy part pour Trévise, sois tranquille, d'ici peu ils ne se rappelleront même plus qu'ils se sont connus.

ALEXANDRE.

Je crois que tu te trompes. Nos deux enfants s'aiment profondément. C'est une folie, je le reconnais, mais cela est.

THOMAS, levant les épaules.

Feux de paille !

ALEXANDRE.

Non ; et crois bien que, si j'ai consenti à venir chez toi ce soir, ce n'est pas sans raison. Depuis quelque temps, mon fils n'est plus reconnaissable ; lui, un savant, il s'est mis à faire des vers...

THOMAS.

Je ne connais pas ton fils, et je ne puis le juger. Quant à Mathilde, elle est déjà presque résignée à une séparation...

ALEXANDRE, changeant de ton, et le fixant après un silence.

S'il en est ainsi, tant mieux !... Ainsi donc, rien à faire ? C'est ton dernier mot ?

THOMAS, se levant.

Oui !... Dans ton intérêt comme dans le mien.

ALEXANDRE, se levant.

C'est bien ; je vais faire part à Guy du résultat de ma démarche,

Il va pour s'en aller, puis s'arrête.

Pour ta gouverne, je t'avertis qu'ils n'ont pas besoin de notre consentement pour se marier. Guy me l'a fait d'ailleurs observer.

THOMAS.

Je le sais.

Pause.

ALEXANDRE, se passant la main sur le front, comme se parlant à lui-même.

Ah ! Quelle tristesse que la vie ! Toujours des soucis ! Toujours des misères... Et dire qu'il y a encore des illusionnés qui l'aiment, qui l'exaltent, et qui osent proclamer l'homme le roi de la création... ce minuscule infusoire, né de la pourriture, errant un instant sur la croûte moisie d'une goutte de fange perdue dans l'univers.

Se tournant vers Thomas avec un sourire amer.

Mon cher ami, nous sommes de parfaits idiots quand nous nous prenons au sérieux. Bonsoir !... Et restons amis comme avant.

Il lui tend la main. Thomas d'un mouvement spontané lui tend la sienne.

THOMAS.

Bonsoir. Pardonne-moi mon obstination. C'est pour le bien de tous, tu dois le comprendre.

ALEXANDRE.

Tu as raison. Tu empêches deux insensés de commettre le crime commun : celui de mettre au monde d'autres malheureux comme nous.

Les deux hommes se regardent avec sympathie, comme s'ils se sentaient réunis pour la première fois.

Adieu !

Sans se retourner, il sort vivement par la porte latérale.

SCÈNE VI.
Thomas, Mathilde.

Thomas Sénardi reste un moment triste, pensif ; puis il va à la porte du fond, et appelle Mathilde qui rentre immédiatement, et l'interroge anxieusement du regard.

THOMAS, l'appelant.

Mathilde ! Mathilde ! Tu peux venir.

MATHILDE, paraît sur le seuil.

Il est parti ?

THOMAS.

Oui. Tu sais que demain je dois me lever de bonne heure. Mon cours est à huit heures précises. Éteins les lumières, et allons nous reposer. Sans dire un mot, Mathilde allume deux bougeoirs, et éteint les bougies du piano ainsi que la lampe. Puis résolument elle se tourne vers son père.

MATHILDE.

Père... Peux-tu me dire pourquoi Monsieur Albérini est venu chez nous ce soir ?

THOMAS, vaguement.

Nous parlerons de ça demain. Il est venu pour notre cours du Lycée.

MATHILDE.

Non, père ; dis-moi la vérité !

Thomas la regarde, étonné.

Monsieur Albérini n'a jamais mis les pieds chez nous, même pour nous rendre la visite que nous lui avons faite à notre arrivée. Il doit donc avoir eu une raison beaucoup plus sérieuse.

THOMAS, gêné.

Peut-être !... En tout cas, ce n'est pas le moment d'en parler. Je suis fatigué, et je suis très triste. Viens te coucher, Mathilde.

S'approchant d'elle, tendrement, s'efforçant de lui sourire.

N'as-tu plus confiance en ton père ?

Tristement.

Notre vie a toujours été si calme, toute d'affection, d'union, de bonté l'un pour l'autre... Restons unis, Mathilde, et ayons confiance dans l'avenir !... Bonne nuit, mon enfant !

MATHILDE, jetant ses bras au cou de son père en sanglotant.

Oh ! Papa ! Je t'en supplie, dis-moi tout, dis-moi tout ! Ne me laisse pas toute une nuit dans cette anxiété atroce.

THOMAS, l'éloignant un peu.

Que t'imagines-tu ?... D'ailleurs que pourrai-je te dire ? Rien que tu ne saches déjà. Mais, crois-moi, ce n'est pas l'heure de parler de ces choses. Cette nuit, ce silence, ce froid... Non ; demain, demain... Va, et repose en paix.

MATHILDE, se détachant de lui.

Reposer !... Je ne pourrais pas.

THOMAS.

Pourquoi ?

MATHILDE, tout émue, nerveuse.

Je ne sais pas... je ne sais pas expliquer ce que j'éprouve ; mais je sens qu'il s'est passé ici, tout à l'heure, quelque chose de grave.

THOMAS.

Enfant !

MATHILDE.

Vous avez parlé de moi, n'est-ce pas ?

THOMAS.

Un peu.

MATHILDE.

À quel propos ?

THOMAS, souriant.

À propos de tes enfantillages, naturellement.

MATHILDE.

Monsieur Albérini s'est servi de ce mot ?

THOMAS.

Non. Il a appelé ça des folies.

MATHILDE.

C'est impossible ! Et il n'a pas ajouté autre chose ?

THOMAS.

... Je ne crois pas.

MATHILDE, très agitée.

Père, tu me caches quelque chose,

Presque avec un cri, comme prise d'une idée subite.

Ah !... C'est Guy, c'est Guy qui l'avait envoyé.

THOMAS, bondissant.

Comment, tu le savais ?

MATHILDE.

Ah ! C'est vrai, c'est vrai !

THOMAS, cherchant à se reprendre.

Je n'ai pas dit cela.

MATHILDE, avec force.

Si, si, lu l'as dit ! Tu l'as dit !

THOMAS.

Eh ! Bien, oui, là, c'est vrai ; il est venu de la part de son fils.

MATHILDE, avec un rire sauvage.

Ah ! Tu vois bien !

THOMAS.

Mais sais-tu comment il est parti ?... Il était si peu convaincu lui-même qu'il a fini par me donner raison.

MATHILDE, avec un geste de désespoir.

Lui aussi !

THOMAS.

Et c'est tout naturel. Il peut n'avoir ni foi ni loi, il n'est pas fou comme vous autres. À son point de vue, il croit pouvoir passer sur certains obstacles moraux que nous jugeons, nous, insurmontables, c'est affaire d'opinion ; mais il n'est pas assez insensé pour admettre qu'il faille se plier à toutes vos folies.

MATHILDE, se laisse tomber sur une chaise, la tète dans ses mains.

Lui aussi nous abandonne ! Lui aussi !

Silence.

THOMAS, s'approchant d'elle, d'une voix émue.

Mathilde, ma pauvre Mathilde ! Tu sais que je ne t'ai jamais rien refusé. Tu sais que j'ai tout fait pour te rendre heureuse, et que mon plus beau rêve eût été de te marier, pour avoir dans ma vieillesse la consolation de voir s'épanouir autour de moi les sourires enfantins dans lesquels j'aurais retrouvé ta petite âme.. ! Mathilde, peux-tu douter de mon affection ?

Mathilde reste immobile.

Dis... Crois-tu que je pourrais te faire souffrir ainsi si ma conscience ne m'ordonnait pas de t'épargner cet épouvantable malheur ?

La voix toute tremblante.

Et puis... Veux-tu ?

MATHILDE, le regardant tout émue, les larmes aux yeux.

Ah ! Non, non !

THOMAS.

Si tu me quittes pour le suivre, tu ne me verras plus...

MATHILDE, suppliante, s'accrochant à lui.

Non, non...

THOMAS.

Si, si. Je mourrai de tristesse loin de toi ; mais jamais je ne serai complice de ta faute.

Mathilde se raidit sur sa chaise, le regard perdu, égaré.

Réfléchis bien à ce que tu vas faire !... Avec de la volonté, on peut surmonter toutes les épreuves ; et celle-ci te paraîtra plus facile que tu ne le crois. Quelques jours de chagrin, et puis, une fois parti...

MATHILDE, brusquement.

Parti... Qui ?

THOMAS.

Mais... Guy !

MATHILDE, le regardant fixement.

Il part ! Comment le sais-tu ?

THOMAS.

C'est son père qui me l'a dit.

MATHILDE.

C'est impossible !

THOMAS.

Il part, il s'en va à Trévise... pour longtemps, peut-être pour toujours.

MATHILDE, dans un étonnement douloureux.

Pour toujours !

THOMAS.

Tu vois, Mathilde, que Dieu même vient à ton aide pour te rendre la lutte moins dure, et la victoire plus facile.

MATHILDE, se parlant à elle-même avec une profonde amertume.

Ah ! Dieu !...

THOMAS, effrayé du ton qu'elle vient de prendre.

Lui du moins ne nous a pas abandonnés ! Et il reste avec toi, même si tu l'as oublié... *

Voyant que Mathilde ne lui répond pas, il a peur, la saisit par le bras, puis d'une voix altérée par l'émotion.

Allons ! Regarde-moi !... Dis-moi que tu ne me quitteras pas !

On la fixe dans les yeux, et la voix pleine de larmes.

Tu souffres, ma pauvre enfant !... Du courage ! Pense que nous sommes tous nés pour souffrir ! Moi aussi, à ton âge, j'ai souffert... Au point de croire ma vie brisée à jamais... Et puis le calme est revenu... Et d'autres chagrins... la mort de ta mère, de ton petit frère !... Tu m'es restée seule au monde. Aujourd'hui tu es tout pour moi, tu es l'unique rayon de ma pauvre vie ! Et tu voudrais me quitter ?

Il pleure.

MATHILDE, avec un petit cri.

Père, par pitié ! Ne pleure pas !

THOMAS, s'essuyant les yeux.

Pourquoi m'as-tu fait parler ce soir ?... Demain... Demain...

Il va chercher une lumière ; puis revient à elle et l'embrasse sur le front.

Adieu ! Adieu !... Bonne nuit !

MATHILDE, absorbée.

Bonne nuit.

Thomas sort vivement par la porte du fond en fermant les deux battants derrière lui.

SCÈNE VII.
Mathilde, seule.

Mathilde, restée seule, regarde autour d'elle comme désemparée ; puis elle prend une lumière, et va pour sortir par la porte du fond. Mais elle n'en a pas la force ; elle pose la lumière sur la table et demeure immobile au fond de la pièce.

MATHILDE, d'une voix éteinte et douloureuse.

Mon Dieu !... Ne plus le voir !... Oh ! Mon rêve !...

Et, anéantie, brisée, elle tombe sur une chaise en sanglotant. Soudain, de la rue, on entend siffler, comme on l'avait entendu auparavant, les premières notes de la sérénade de Schubert. Mathilde lève la tête, anxieuse, et écoute. Son visage change d'expression, elle semble résolue à agir.

Non, non... il faut d'abord que je sache !...

Nerveuse, elle se lève, s'avance vers la fenêtre, l'ouvre, et regarde en bas, dans la rue. Une bouffée de vent glacial entre dans la pièce. D'une voix faible, elle appelle en bas.

Est-ce toi ?

Silence.

Attends !

Elle se retire. Une seconde, elle semble hésiter, puis prend une résolution énergique. Elle court vers le buffet qui est au fond de la chambre, ouvre un tiroir, en retire une clef, l'enveloppe rapidement dans un morceau de papier, et retourne se mettre à la fenêtre. Bas, comme avant.

C'est la clef !... Attention !...

Elle jette la clef enveloppée. Silence.

Ouvre !... Monte vite... Sans faire de bruit !

Une pause. Elle referme la fenêtre avec précaution, reprend la lumière qui est sur la table, traverse la pièce sur la pointe des pieds, ouvre la porte du fond devant laquelle elle s'arrête un peu, et écoute. Puis, rassurée, toujours silencieuse, elle s'approche de la porte-clé l'escalier et l'ouvre tout doucement ; on aperçoit l'escalier éclairé. Elle appelle tout bas.

Guy !... Guy !...

Elle entend des pas, éteint la lumière, et revient poser le chandelier sur le piano. La pièce se trouve dans une obscurité complète.

SCÈNE VIII.
Mathilde, Guy.

Guy Albérini paraît sur le seuil, le pardessus boutonné, le col relevé, le chapeau à la main ; quelques flocons de neige sur les épaules. Il est pâle, essoufflé, mais une joie fébrile éclaire ses yeux et les fait sourire.

GUY, entre, d'une voix faible.

Oh ! Toi... Toi... Enfin !...

MATHILDE, presque dure, l'arrêt brusquement sur le seuil.

Tais-toi !... C'est vrai que tu pars ? C'est vrai que tu veux me quitter ?

GUY.

Mais qui t'a dit... ?

MATHILDE.

Réponds-moi ! C'est pour cela que je t'ai appelé... C'est vrai ?

GUY.

Je « dois » partir... Je viens d'être nommé professeur à Trévise. Mais je compte bien que tu viendras avec moi.

MATHILDE, plus calme.

Ah ! C'est pour cela ? Tu me le jures ?

GUY.

Je te le jure. Et toi ? Te sens-tu capable de me suivre ?

MATHILDE, d'une voix sourde.

Moi !... Moi !... J'ai peur !

GUY.

Peur !... De quoi ?

MATHILDE.

Guy... Ils m'ont tous épouvantée. Ils se sont mis tous contre moi... Je ne sais plus que faire, que penser... Est-ce possible, dis, est-ce possible que Dieu veuille nous punir de nous aimer ainsi ?

Guy a un mouvement de protestation.

Et si nous étions malheureux ?... S'il ne me pardonnait jamais de t'avoir suivi contre la volonté de mon père ?

GUY.

Tais-toi. Le bonheur est à nous... Ton père est bon, et il t'aime. Quand il te verra heureuse, il te bénira de ne pas l'avoir écouté.

Avec passion.

Oh ! Si tu savais quels jours atroces j'ai passés loin de toi ! Et comme le seul doute de te laisser ici, même pour peu de temps, me donne le vertige du désespoir et de la mort !... Oh ! Dis-moi que tu viendras avec moi ; dis-moi que tu auras le courage de rompre ces chaînes, et que tu seras à moi, toute à moi.

MATHILDE, sombre, mais résolue.

Oui, je te le jure.

GUY, avec passion, voulant l'emhrasser.

Ah ! Mathilde, enfin...

MATHILDE, avec terreur, le repoussant.

Non, non, pas à présent, non... Va-t'en ! Va-t'en ! Va-t'en !...

GUY, cherchant à la calmer.

Mais pourquoi ?...

MATHILDE, exaltée.

Va-t'en, je te dis, va-t'en... Après, ce sera comme tu voudras... Mais pas ici, ne me fais pas regretter de t'avoir appelé... Laisse-moi, laisse-moi... Va-t'en !

GUY, avec un sourire amer.

Oui, oui... À demain. A demain :

Il disparaît comme une ombre. Elle le suit referme la porte tout de suite, et, chancelant dans l'obscurité, revient en courant, presque se sauvant- Arrivée au milieu du salon ; elle s'arrête, et s'appuie d'une main à la table.

MATHILDE.

Demain !... Demain !...

Elle sourit, comme ivre de plaisir. Soudain une ombre passe dans ses yeux grands ouverts. Elle se retourne, et, comme si son père la voyait, elle regarde la porte par ou il est sorti et avec une tristesse infinie, d'une voix désolée, des sanglots plein la gorge.

Papa... Pauvre papa !...

Elle envoie des baisers vers la porte fermée.

Adieu !... Adieu !... Adieu !...

Sa voix se perd dans un sanglot. Autour d elle, les ténèbres et le silence.

ACTE QUATRIEME

Le Printemps. Chez le professeur Albérini. - Une petite pièce contiguë à la chambre à coucher des deux époux. La pièce est triste, nue, toute sombre.Aucun ornement sur les murs. À droite, une table avec deux grands fauteuils de forme ancienne. À gauche, une étagère^ sur laquelle en aperçoit pêle-mêle quelques bouteilles de médicaments, et un essuie-mains. Au fond, au centre, une grande fenêtre, à droite et à gauche, deux chaises. À gauche, porte sur la chambre à coucher. A droite, porte sur l'escalier. - Il fait nuit encore. Quelques instants avant le lever du soleil. Sur la table, une lampe couverte d'un abat-jour répand dans la pièce une lumière vague, qui permet à peine de distinguer les objets Par la fenêtre, pénètre la lueur scintillante des étoiles, qui brillent dans le ciel sombre et profond. Trois mois après le premier acte, au printemps, la veille de Pâques.

SCÈNE PREMIÈRE.
Jules Abbadia, seul, puis Régine et Le Docteur, puis une infirmière.

Jules Abbadia est étendu sur un fauteuil, un livre à la main. Il a devant lui une bouteille de vin et un verre. Il parait fatigué et bâille à chaque instant.

JULES, avec un bâillement sonore, jetant son livre.

Toujours des histoires d'amour... Au diable l'amour...

Il regarde sa montre.

Déjà cinq heures ! Je ne peux plus tenir mes yeux ouverts,

On se verse du vin, et boit.

Cette bouteille aussi est fatiguée de pleurer. Elle n'a plus de larmes.

Secouant la tête, flairant.

Quelle odeur d'encens ! On se croirait dans une sacristie.

La porte de gauche s'ouvre doucement. Entrent Régine et le docteur, un homme entre deux âges. Régine referme la porte et s'arrête sur le seuil.

RÉGINE, has, angoissée.

Eh, bien, Docteur ?

LE DOCTEUR.

J'ai essayé le dernier moyen... une forte injection d'éther.

RÉGINE.

Y a-t-il encore quelque espoir ?

LE DOCTEUR.

Très peu.

RÉGINE, avec un sanglot.

Mon pauvre enfant !

Elle rentre dans la chambre à coucher, à gauche.

LE DOCTEUR, s'approchant de Jules.

Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où est Monsieur Albérini ?

JULES.

Il est sorti il y a une demi-heure. Il m'a dit qu'il allait revenir de suite.

LE DOCTEUR.

Je voudrais m'en aller. Je n'ai plus rien à faire ici... et je suis si pressé !

JULES, bas.

Comment va la malade ?

LE DOCTEUR, d'un air fatigué, mais indifférent.

C'est la fin.

JULES.

Est-ce possible ?

LE DOCTEUR.

Je voulais justement avertir Monsieur Albérini pour qu'il ne quitte pas son fils dans ce moment douloureux. Il ne faut pas le laisser seul. Il est fou de désespoir.

JULES, hésitant.

Est-elle déjà en agonie ?

LE DOCTEUR.

L'asphyxie suit rapidement son cours : elle est tombée dans un état comateux dont probablement elle ne sortira plus.

JULES.

A-t-elle reconnu son père ?

LE DOCTEUR.

On l'a appelé trop tard.

JULES.

Il y a deux jours qu'Albérini l'a fait prévenir que sa fille était gravement malade ; il a fallu y retourner trois fois avant qu'il se décidât à venir.

LE DOCTEUR, levant les épaules.

En ce cas je dirai qu'il s'est dérangé trop tard.

JULES.

Et le prêtre ?

LE DOCTEUR.

Heureusement elle ignore sa présence.

JULES, avec douleur.

Quel horrible malheur ! Après trois mois de mariage... Si jeune, frappée ainsi à l'improviste, sans raison.

LE DOCTEUR.

Il y a toujours une raison ! Les jeunes gens ne connaissent pas la prudence. Ils croient que leurs vingt ans sont un talisman contre la mort ! Un simple refroidissement, et tout est fini ! Le malheur est qu'elle tue avec elle une pauvre petite créature !

JULES.

Ils étaient si heureux !... Ils commençaient à goûter le bonheur après tant de douleurs et de tristesses.

LE DOCTEUR, philosophe.

Que voulez-vous, la vie est ainsi faite !

On s'étire et bâille.

Ah !... J'ai sommeil. Je m'en vais, je n'en puis plus. Surtout n'oubliez pas d'avertir Monsieur Albérini.

Régine reparaît, inquiète, par la porte de gauche.

RÉGINE, sur le seuil la voix tremblante.

Docteur ! Docteur !

LE DOCTEUR.

Me voici. Que voulez-vous, Madame ?

RÉGINE.

Venez ! Venez tout de suite, je vous en supplie.

Le Docteur jette un coup d'oeil significatif à Jules, et entre à gauche, comme à regret, suivi de Régine.

JULES, resté seul, se lève, s'essuie les yeux.

Allons, allons, mon vieux ! Qu'est-ce qui te prend ? Voilà que tu pleures maintenant !

On frappe la bouteille vide et essaye de se verser du vin, mais il n'en sort pas une goutte.

Tout au monde a une fin ! Plus rien !...

Tout à coup il lui vient une pensée ; il va près de la porte de gauche et écoute. Une infirmière en sort et le heurte.

Doucement, doucement ! Qu'y a-t-il ?

L'INFIRMIÈRE.

Rien. Pardon...

JULES.

Rien de nouveau ?

L'INFIRMIÈRE, impatiente, lui échappant.

Non, monsieur.

JULES, la retenant par sa robe.

Pourquoi a-t-on rappelé le docteur ? Est-elle plus mal ?...

L'INFIRMIÈRE.

Je ne sais pas. Madame affirme l'avoir vue ouvrir les yeux. Excusez-moi.

Elle sort vivement par la porte de droite.

JULES, revenant à son poste.

Attendons !...

Il s'assied. Pause.

SCÈNE II.
Jules, Alexandre.

Alexandre Albérini paraît sur le seuil de la porte de droite. Il a l'air abattu, mais cherche à dissimuler sa douleur. Il regarde Jules Abbadia qui s'est assoupi et s'approche de lui.

ALEXANDRE, le regardant avec un sourire amer.

Il peut dormir, lui !

Il semble vouloir chasser une pensée qui l'obsède, puis met la main sur l'épaule de Jules.

Eh bien ?... Jules !

JULES, réveillé en sursaut.

Ah !... C'est toi !

Il se lève.

ALEXANDRE.

Oui, j'étais en bas, en train de me promener entre le collège et la place. J'attendais qu'il soit parti... Ne voyant rien, je suis monté.

JULES.

Tu as bien fait. Justement on te cherchait.

ALEXANDRE.

Qui ?

JULES.

Le docteur.

ALEXANDRE.

Le docteur ?.. Que me veut-il ?

JULES.

Je ne sais pas au juste.

ALEXANDRE.

Où est-il ?

JULES.

Là, dans la chambre.

ALEXANDRE, avec un sourire vague et triste.

Ah !... C'est Mathilde qui l'a prié de m'appeler ?

JULES.

Non ; Mathilde est toujours assoupie.

ALEXANDRE.

Comment, elle ne s'est pas réveillée à l'arrivée de son père ?

JULES.

Non.

ALEXANDRE, effraye.

Elle est très mal ?

JULES, sans voix.

Très mal.

Alexandre passe sa main sur son front avec un geste douloureux. Un silence.

ALEXANDRE, s'asseyant.

C'était peut-être pour elle que le docteur voulait me parler ?

JULES.

Non, pas pour elle, pour Guy.

ALEXANDRE.

Mon pauvre enfant ! Il me fait pitié ! Je comprends qu'il doit souffrir et se sentir perdu devant un pareil malheur !.. Il faudrait une autre nature que la sienne pour le supporter avec dignité !.. Il délire ! Il n'a plus conscience de ses sentiments et de ses paroles !

JULES, s'assied sur l'autre fauteuil, près de la table.

Il souffre !

ALEXANDRE.

Oui, et la douleur lui a bouleversé le cerveau ! Il ne peut pas admettre son malheur ; et il me regarde parfois avec des yeux de haine, comme s'il voulait me le reprocher.

JULES.

Qu'imagines-tu là ?

ALEXANDRE, animé.

Si, si... Je ne me trompe pas. Je lis dans son âme ! Une superstition aveugle l'a envahi. Il tremble et pâlit chaque fois que je m'approche du lit de la malade... Si tu l'avais vu tout à l'heure, quand on est venu dire que Sénardi refusait de venir. Il s'est dressé devant moi comme un forcené, et m'a hurlé à la face d'une voix stridente : « Il faut lui dire de venir tout de suite ; je veux un prêtre pour ma femme. »

JULES.

Tu interprètes mal ses paroles. Tu es toi-même un peu exalté !

ALEXANDRE.

Non.

JULES.

Tu dois bien comprendre que, dans des circonstances comme celles-ci, il eût été absurde de refuser les conditions qu'exigeait Sénardi pour venir voir sa fille... peut-être pour la dernière fois.

ALEXANDRE, furieux mais la voix calme.

Mais qui l'a empêché de venir la voir cette nuit, hier, depuis un mois ? Moi peut-être ?.. Si tu te le rappelles, quand elle a fait la folie de s'enfuir avec mon fils, je suis allé tout de suite chez lui pour le supplier d'accepter ce mariage et de leur pardonner. Est-ce ma faute s'il n'a rien voulu entendre... En vérité le coeur de ces serviteurs du Christ est plus dur qu'une pierre.

JULES.

Il avait ses raisons pour ne pas pardonner. Toi-même as-tu pardonné à ta fille ?

ALEXANDRE, comme frappé au coeur.

Ma fille !...

Cherchant à se dominer.

Ce n'est pas la même chose... D'abord ma fille ne m'a jamais appelé ! Et puis... Mathilde, elle, est une honnête femme... Elle s'est révoltée un jour contre son père, parce qu'il l'opprimait dans la plus pure et la plus légitime de ses affections... Tandis que ma fille...

Il s'interrompt, ne pouvant pins parler ; puis, d'une voix brisée de douleur, avec reproche.

Ah ! Pourquoi m'as-tu rappelé cet autre malheur ?.. C'est mal...

JULES, ému, lui prenant la main.

Tu as raison, Alexandre, pardonne-moi. J'ai parlé sans réfléchir... Je ne pensais pas...

ALEXANDRE.

Je sais, je sais. Toi et ma femme vous êtes peut-être les seuls qui me soient restés fidèles. Tous les autres...

Il s'interrompt en entendant s'ouvrir la porte de droite. L'infirmière entre rapidement, traverse la pièce, et, sans dire un mot, sort par la porte de gauche. À peine est-elle sortie qu4Alexandre met la main sur l'épaule de Jules, et d'une voix grave.

Dis-moi, as-tu jamais vu le malheur s'acharner sur un homme à ce point ? Oh, ne te laisse pas illusionner par mon impassibilité apparente !... Je fais des efforts surhumains pour ne pas me trahir ! Mais je te l'avoue, je souffre, je souffre horriblement, à un point qu'il est impossible de souffrir davantage !... Je ne parviens même plus à penser, sans que ma pensée, plus abstraite, se transforme en une sensation de douleur et d'angoisse.

JULES.

Je te comprends.

ALEXANDRE, exalté et sombre.

Tout à l'heure, pendant que je me promenais là-bas dans la rue noire et déserte, j'ai vu tout à coup... j'ai vu, tu entends, j'ai vu m'apparaître comme dans un cadre le tableau de tout mon malheur. Il m'apparaissait comme une vaste toile que quelqu'un aurait portée devant moi, et qui lentement s'en allait, à mesure que je m'en approchais. Et, malgré moi, je suivais cette toile, je ne pouvais en détacher mes yeux ; et en marchant, à mesure que je la contemplais, que je l'étudiais, j'en découvrais tous les détails inconnus, toujours plus douloureux !... L'hallucination était si vive que parfois je me mettais à courir comme si j'avais voulu la rattraper, et la laisser derrière moi pour ne plus la voir.

JULES.

Calme-toi, Alexandre, tu as besoin de repos.

ALEXANDRE, d'un mouvement énergique.

J'ai besoin de réfléchir... Ma vie n'a été qu'une lutte perpétuelle contre moi-même ; et ce n'est qu'à force de volonté que je suis parvenu à me vaincre.

JULES.

Mais que peux-tu contre l'irréparable ?

ALEXANDRE.

Tu ne me comprends pas !.. Je n'ai pas la prétention de changer l'ordre des choses ; pour rêver une semblable absurdité, il faudrait que je sois un enfant, un fou, ou un croyant. Non, ce que je veux c'est me sauver au moins moi-même au milieu de tant de ruines. C'est conserver, intacte, ma raison !.. Cela, je le veux ! Et c'est pourquoi je me modère, je combats et je résiste !

S'échauffant petit à petit.

Mais avoue qu'il me faut en ce moment une force de résistance peu commune. Le malheur semble s'acharner sur moi comme pour m'obliger à demander grâce et à confesser ma faiblesse. J'avais une fille, sur laquelle j'avais fondé les espérances les plus légitimes, et je l'ai perdue à jamais, misérablement, au premier choc avec le monde ! J'ai un fils, que j'ai élevé dans mes idées, que j'ai formé à mon image, et je le vois en proie à une sorte de délire, sur le point de me renier au premier assaut de la douleur. Et maintenant cette mort encore qui nous menace ! Cette malheureuse enfant qui semble payer de sa vie le crime d'avoir aimé mon fils !

JULES, l'interrompant.

Mais non, mais non...

ALEXANDRE, violent.

Eh ! Je le sais bien ! Jamais un seul instant je n'ai même pensé une chose pareille. Mais il y a quelqu'un qui le croit.

JULES.

Qui ?

ALEXANDRE.

Elle, d'abord.

JULES.

Non !

ALEXANDRE.

Si, je l'ai entendue moi-même le répéter à Guy : « Nous devions nous y attendre !... Nous ne pouvions pas être heureux !... C'est Dieu qui nous punit ! »

JULES.

Pauvre petite ! Elle ne sait pas ce qu'elle dit.

ALEXANDRE.

Évidemment... Mais Guy l'a cru !

JULES.

Dans un moment de désespoir...

ALEXANDRE, avec force.

Ah ! Tu ne sais pas quelle force l'absurde exerce sur notre pauvre raison ! Il nous attire et nous enserre de telle sorte que nous ne pouvons lui échapper. Et moi-même, oui, moi, qui depuis tant d'années m'en suis délivré, je ne me sens pas encore à l'abri de ses pièges et de ses fantômes.

JULES, le regardant étonné.

Toi ?

Alexandre lève les épaules sans répondre, et fait quelques pas vers la chambre de la malade, puis il s'arrête, pensif.

ALEXANDRE, bas à Jules.

L'homme noir ?

JULES, sans comprendre.

Quoi ?

ALEXANDRE.

Le prêtre ?

JULES.

Il est toujours là !

ALEXANDRE, avec un sourire amer.

Il est devenu le maître de ma maison !... Pour le laisser entrer ici, j'ai dû m'en aller en bas, dans la rue... Et à présent je ne puis pénétrer dans cette chambre parce qu'il s'y est installé !... Il commande, et tous ici lui obéissent...

Avec un rire douloureux, crispant ses mains.

Quelle ironie ! Quelle ironie !

Puis il redresse orgueilleusement la tête, et presque délirant.

Mais non ! Tous lui obéiront, pas moi. Tous plieront la tête devant lui, mais la mienne restera droite sur mes épaules. Ce spectre du passé pourra prendre possession de ma maison, de mes enfants, de tout, mais il ne réussira pas à obscurcir mon esprit, à y insinuer encore la peur de son mystère ! Je suis comme un naufragé qui se cramponne à son trésor le plus précieux, et je ne l'abandonnerai pas, dût-il m'entraîner avec lui au fond de la mer. Je périrai peut-être... Mais si j'atteins le bord, ce ne sera qu'avec mon trésor dans les mains.

Il fait un geste violent vers la chambre. À ce moment on entend sonner au loin les cloches des églises. L'aube paraît.

ALEXANDRE, avec une grimace douloureuse portant ses mains à ses oreilles.

Qu'y a-t-il ? Pourquoi sonne-t-on ainsi ? Quel bruit intolérable !

JULES.

Tu n'entends pas, ce sont les cloches...

ALEXANDRE.

Mais pourquoi sonnent-elles ?

JULES.

C'est le matin de Pâques.

ALEXANDRE, ironique et douloureux.

C'est vrai : J'avais oublié. Aujourd'hui c'est Pâques ! Pâques de Résurrection ! Aujourd'hui c'est jour de fête et de joie pour les hommes de bonne volonté.

Il devient subitement triste, ému de ses propres paroles.

Ce devrait l'être aussi pour nous ! Nous attendions ce jour depuis si longtemps, Régine et moi... Depuis deux mois, depuis qu'ils étaient partis, nous vivions seuls, tous les deux, ne songeant qu'à ces fêtes de Pâques, qui devaient nous les ramener ; et nous pensions à notre bonheur devant le spectacle de leur jeunesse et de leur amour ! Plus qu'un mois ! Plus qu'une semaine ! Après-demain... Demain !... Et chaque matin nous comptions les jours, devançant en pensée le plaisir de les revoir !... Et ils sont là maintenant !... Quelle destinée !

Il met une main sur ses yeux comme pour en essuyer les larmes. Les cloches s'arrêtent.

JULES, doucement pour le consoler.

Il ne faut pas désespérer, Alexandre... Elle est si jeune... et l'on voit parfois des miracles...

ALEXANDRE, pris tout à coup d'un rire nerveux.

Bravo ! Toi aussi tu me parles de miracles !

Il se retourne, et voit l'ombre qui éclaire la fenêtre.

Voici le jour... Encore un autre jour... Toujours la même chose !

Il va à la fenêtre, l'ouvre, reste immobile, contemple le ciel qui peu à peu s'emplit de lumière.

Regarde ! Quelle sérénité !... Calme admirable et profond !

Jules s'approche. Lui, s'accoudant sur une chaise, lui montre du doigt, dans le ciel, une étoile solitaire, presque à l'horizon, plus brillante que les autres.

ALEXANDRE.

Regarde, il n'y a qu'une étoile au ciel.

JULES, regardant le ciel.

Vénus.

ALEXANDRE.

Oui. L'étoile du matin, la messagère de lumière...

Se levant, les jeux fixés sur l'astre solitaire.

Lucifer !...

Avec un abandon se tournant vers son ami.

Pauvre étoile !

Long silence.

SCÈNE III.
Les mêmes, Guy et Régine.

La porte du fond s'ouvre. Entrent Guy Albérini, et Régine ; Guy paraît très abattu ; sa figure est décomposée, ses yeux gonflés et rougis par les larmes. Il semble vouloir fuir cette chambre, en proie à une terreur soudaine. Sa mère le suit, le retenant par un bras avec une anxiété visible.

RÉGINE, entrant derrière Guy.

Guy ! Guy ! Où vas-tu ?

GUY, d'une voix sourde, balbutiant.

Je m'en vais, je m'en vais... Je ne veux plus la voir...

RÉGINE.

Guy, je t'en supplie...

GUY, sans voir ni son père ni Jules, s'enfuit toujours.

J'ai trop souffert, j'en ai assez ! Laissez-moi m'en aller... D'ailleurs pourquoi resterais-je ? Tant que j'ai eu de l'espoir, mon devoir était de rester... mais à présent, à présent...

RÉGINE, le retenant de force.

Ne t'exalte pas ainsi !

GUY, avec désespoir.

J'en ai assez, je ne veux plus la voir ! Laissez-moi m'en aller !

Il va vers la porte de droite.

ALEXANDRE, qui l'a suivi anxieusement d'une voix douloureuse.

Guy !

Guy, sur le seuil, se retourne, étonné ; il regarde son père, les larmes le prennent à la gorge, et, éclatant en sanglots, il se précipite vers lui.

GUY.

Mon père !

Il tombe dans ses bras. Alexandre le presse violemment contre lui dans un mouvement de tendresse exaltée : puis regarde Jules, qui lui fait un signe affirmatif de la tête. Régine, immobile, pleure silencieusement.

JULES, s'approchant de Régine.

Qu'y a-t-il ?

RÉGINE, en pleurs.

Rien ! Rien ! Il se désespère... je ne sais pas pourquoi !

JULES, respirant.

Ah ! Mathilde n'est pas plus mal ?

RÉGINE.

Non, toujours la même chose.

Alexandre tient toujours son fils dans ses bras. Guy pleure, la tête cachée sur la poitrine de son père.

ALEXANDRE.

Toujours la même chose ?

RÉGINE.

Oui.

JULES, bas à Alexandre.

Console-le ! Calme-le ! Toi seul le peux !

ALEXANDRE, la voix éteinte.

Oui, oui...

Il fait un signe comme pour le prier de le laisser seul avec son fils.

JULES, bas à Régine.

Venez, Madame, laissons-les seuls.

RÉGINE, le suivant.

C'est Dieu qui nous punit.

Alexandre qui l'a entendu lance à Régine un regard de douleur, de rage, et de désespoir, et va pour lui parler, mais Jules l'arrête d'un geste. Régine et Jules disparaissent, tous deux dans la chambre de la malade.

SCÈNE IV.
Guy, Alexandre.

Dès qu'ils sont sortis, Alexandre conduit doucement Guy sur un fauteuil près de la table, et l'y fait asseoir.

ALEXANDRE, avec douceur.

Guy ! Mon pauvre enfant ! Viens... Assieds-toi... Repose-toi un peu. Pendant ces jours douloureux nous n'avons pas pu être une minute ensemble... Tu veux bien que je reste à côté de toi ?

GUY, étonné.

Oh ! Oui, père...

Pause. Il se tourne vers son père avec angoisse, les yeux épouvantés.

Tu vois ?... Tu vois ?... Quelle chose atroce ! Mourir ! Gela semble impossible, n'est-ce pas, à vingt ans ?... Comme ça, d'un moment à l'autre, sans raison... Passer de la jeunesse à la mort, du bonheur au désespoir !... Ah ! C'est trop ! Dis que c'est trop !

ALEXANDRE, de même.

Oui, ce serait trop ! Cela n'arrivera pas, Guy.

GUY, s'accrochant à lui, un éclair d'espoir dans les yeux.

Tu crois, père ?

ALEXANDRE.

Je l'espère.

GUY, avec exaltation.

Oh ! Si elle guérissait !... Rien que d'y penser il me semble que je deviens fou !... L'avoir encore à moi ! Pouvoir retourner dans notre maison, là-haut ! La voir renaître petit à petit sous le souffle chaud du printemps.

La voix irisée par des sanglots.

Tu ne peux pas t'imaginer la joie qui régnait en nous ! Chaque jour c'était une fête nouvelle ! Chaque matin nous étions comme étonnés de nous retrouver l'un près de l'autre, ne pouvant pas nous persuader de notre bonheur ! Et nous riions, comme des enfants... Nous riions de surprise, comprends-tu, parce que pendant la nuit nous avions oublié que nous étions heureux ! Et pense, pense si maintenant, après cette horrible épouvante, nous pouvions recommencer notre vie !

Il pleure à chaudes larmes.

ALEXANDRE.

Guy ! Guy ! Du courage ! Sois fort. Sois un homme.

GUY, vivement, d'un autre accent.

Du courage ? Toi aussi tu ne crois pas... ?

ALEXANDRE.

Mais si !

GUY, se levant d'un bond.

Non ! Non ! Tu ne crois pas ! Ne cherche pas à me tromper !... Ah ! J'ai été fou d'accepter cette illusion, même pour un instant ! Elle est perdue !

ALEXANDRE.

Ne t'exalte pas, Guy !

GUY.

Quoi, quoi ! M'exalter ! N'étais-je pas près d'elle il y a un instant ? Ne l'ai-je pas vue là, couchée, les yeux fermés, la face livide et contractée ?... Et ce râle, ce râle !

Il frissonne. Alexandre veut parler.

Tais-toi ! Sais-tu pourquoi je me suis sauvé de cette chambre ? Parce que j'ai compris .. Elle ne me reconnaissait même plus ! Ma pauvre Mathilde !... Hier encore si forte, si gaie ! Et à présent...

Avec violence, presque délirant.

Mais qu'est-ce qu'il y a donc ? Qu'est-ce qui est arrivé ? Qui l'a frappée ainsi à mort ? Pourquoi ? Pourquoi ?

ALEXANDRE.

Ne t'épuise pas l'esprit avec de pareilles questions.

GUY, de même.

Réponds-moi si tu le sais ! Pourquoi meurt-elle ? Pourquoi doit-elle mourir ?... Voyons... Toi qui sais tout, tu dois pouvoir me l'expliquer. Elle était au printemps de la vie... C'était une femme adorable et adorée. D'ici peu elle allait être mère... Elle était jeune, forte, intelligente...Eh bien ?... Elle est perdue, rejetée au loin comme une chose inutile, usée, encombrante. Pourquoi ? Pourquoi ?

ALEXANDRE, d'une voix calme mais résolue.

Tu le sais comme moi, la vie est réglée par des lois bizarres et capricieuses.

GUY.

Mais qui les a dictées ces lois ? Qui les exécute ?

ALEXANDRE.

Elles se manifestent spontanément, par un principe de nécessité, qui n'a besoin ni de créateurs ni d'exécuteurs. La nature est elle-même sa propre providence.

GUY, de même.

Mais ces lois doivent avoir un but !... Et quelle logique, quelle justice peut-il y avoir dans la destruction d'une créature jeune, belle, heureuse ?

ALEXANDRE.

La logique ! La justice ! Mais c'est nous qui les avons inventées pour discipliner nos pensées et nos actions. La nature les ignore.

GUY.

Comment le sais-tu ? Comment oses-tu l'affirmer ?

ALEXANDRE.

Tourne au hasard les yeux autour de toi. Quand se déchaînent sur la terre les orages dévastateurs du printemps, ils dispersent en un instant une infinité de germes, de force, de jeunesse, qui devaient fleurir et fructifier ; et ils les dispersent sans raison, sans justice.

GUY, le fixant.

Et sans motif ?

ALEXANDRE, avec un assentiment douloureux.

Et sans motif.

GUY.

Je ne crois pas cela ! Je ne peux pas le croire. Notre intelligence n'arrive peut-être pas à le découvrir, mais il existe.

ALEXANDRE, avec force.

Prends garde, mon fils ! Tu te laisses prendre à un piège ! Les mouvements de la matière ne tendent pas vers une fin. C'est une erreur de ton sentiment, non une réalité positive...

GUY.

Mais tu ne me parles que de matière, et là c'est une pensée, c'est une conscience, c'est une âme qui meurt.

ALEXANDRE.

C'est la même chose !

GUY, avec un cri.

Non, ne dis pas cela !

ALEXANDRE.

Veux-tu que je te trompe ?

GUY, avec violence.

Ne répète pas cela !

Alexandre après avoir jeté un regard vers la porte de gauche, lui fait signe de se calmer.

Si j'étais sûr de ne pas la revoir... Si j'avais la certitude, comme tu le dis, qu'elle n'est qu'une poignée de matière que la mort doit emporter... Si je croyais cela, entends-tu... Je deviendrais fou de douleur et de désespoir !.,. Je préférerais croire à ce prêtre, qui m'a parlé de fautes et d'expiations !

ALEXANDRE, profondément angoissé.

Il t'a parlé ?

GUY, résolument.

Oui.

Il se cache le visage dans ses mains. Alexandre passe sa main sur le front, puis s'approche de son fils et lui parle avec affection.

ALEXANDRE.

Écoute, Guy, j'ai toujours cherché à te faire raisonner, parce que je croyais que la lucidité de la pensée te rendrait plus fort en face du malheur. Ce qui te menace est atroce, je le reconnais ; cela n'arrivera pas, je l'espère... Mais si elle devait succomber, je veux que tu supportes cette épreuve le front haut. Le malheur peut déchirer notre âme en lambeaux, nous infliger toutes les tortures, il ne doit pas envahir notre cerveau. Tu es mon fils, et j'ai le droit de te réclamer tout entier. Tu m'appartiens, tu es l'oeuvre de ma vie...

Guy regarde fixement devant lui.

Guy, tu m'écoutes ? Guy !

Il va à son fils.

GUY, étonné, tournant son regard vers lui.

Père !

ALEXANDRE.

Tu m'entends ?

GUY, d'une voix éteinte.

Oui, mais je ne te comprends plus. Je ne peux plus suivre tes paroles. Je pense à autre chose...

ALEXANDRE, troublé.

À quoi ?

GUY, les yeux hagards.

Je ne sais pas.

ALEXANDRE.

Tu ne sais pas ?... Mais que regardes-tu si fixement ?

GUY, de même.

Je ne sais pas.

Avec un sourire vague.

Il me semble la voir sourire devant moi... comme le matin, où nous nous sommes séparés... Elle m'a accompagné jusqu'à la porte... Et là, silencieuse, me disait adieu... Elle était à peine habillée, et elle était toute blanche... Si blanche...

ALEXANDRE, épouvanté, la voix altérée.

Guy ! Par pitié ! Que regardes-tu ?

GUY, sortant de sa stupeur, se tournant vers lui.

Si nous étions toujours restés là-bas dans notre maisonnette, Dieu aurait peut-être eu pitié de notre bonheur !

ALEXANDRE, furieux, bondissant.

Dieu ! Tu as dit Dieu ?

GUY, avec des larmes.

Oui, tu t'étonnes que je prononce ce mot, n'est-ce pas ?... C'est le dernier qui est sorti de ses lèvres !

ALEXANDRE, hurlant, suffoqué, se dressant devant lui.

Mais ce n'est qu'un mot !...

GUY, avec force, montant petit à petit jusqu'au délire.

Qu'en sais-tu ? Qu'en savent les autres ? Vous ne savez rien, vous ne savez rien... Nous sommes enfermés dans un cercle de mystère que nul ne pourra jamais franchir !

Alexandre a un mouvement de stupéfaction et de terreur comme s'il voyait un spectre devant lui.

Alors pourquoi, sans certitude, veux-tu m'enlever mon espoir dans un moment comme celui-ci ?... Tu m'as opprimé assez pendant la vie ! Laisse-moi libre devant la mort. Laisse-moi me tourner à cette heure vers quelqu'un de plus fort que toi, laisse-moi l'invoquer, le supplier de me secourir, puisque tu ne sais même pas dans toute ta science trouver un seul mot pour consoler ma douleur.

Toujours plus exalté, pendant qu'Alexandre, par des gestes, cherche à le calmer.

Ah ! Une prière ! Si je savais une prière !... Mais je n'en sais pas ! Tu ne m'en as pas appris. Tu as même défendu à ma mère de m'en apprendre quand j'étais enfant...

ALEXANDRE, avec désespoir, comme appelant quelqu'un qui s'en va et qui ne l'écoute plus.

Guy ! Guy !

GUY, se levant délirant.

Et cependant tu en savais, toi... Tu te rappelles... Tu as été prêtre !... Et tu restes là, muet, impassible, en face de mon désespoir !

ALEXANDRE, d'une voix rauque, reculant.

Comment, tu voudrais que moi... ?

GUY, avec un dernier effort, ricanant, puis anéanti, sanglotant sur le fauteuil à droite de la table.

Oui, prier, prier !... Je ne peux plus rien, rien que pleurer et prier !...

Il pleure à chaudes larmes, les bras croisés sur la table, la tête dans ses bras. Alexandre, sans force, se laisse tomber sur l'autre fauteuil. Silence. - Par la fenêtre entrent les premiers rayons de soleil du printemps. Sous la lumière du jour, on voit apparaître les arbres couverts de pousses nouvelles. Les oiseaux gazouillent gaiement sur les branches.

SCÈNE V.
Les mêmes, Dom François.

Tout à coup, sur le seuil, à gauche ; apparaît le prêtre. Alexandre ne le voit pas, mais, en regardant son fils, il sent à l'expression de son visage, la présence de son ennemi. Il frémit et frissonne. Guy s'est élancé vers le prêtre.

GUY, avec un cri étouffé.

Eh bien !

Le prêtre reste immobile. Silence.

Eh bien ?... Oh ! Dieu ! Parlez ! Elle est... ?

Le prêtre étend les bras d'un geste d'assentiment douloureux et résigné. Guy s'élance vers lui en hurlant.

Mon père... Consolez-moi !

Il tombe aux pieds du prêtre, et s'accroche à sa robe comme un petit enfant en sanglotant.

LE PRÊTRE, le relevant.

Courage ! Courage ! Mon fils !... Viens la voir ! Elle est plus heureuse que nous !

Il le traîne, l'attirant à lui, vers la chambre de la morte.

ALEXANDRE, resté seul, immobile, regarde devant lui, comme interrogeant le destin.

Qui sait ? Qui sait ?

 



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Notes

[1] Oristano : Petite ville situé sur la côte ouest de la Sardaigne.

[2] beati pauperes spiritu : Citation latine des Évangiles ; "bienheureux les oauvres d'esprit".

[3] Experientia_docet : citation latine qui signifie "l'expérience enseigne".

[4] "Croissez, et multipliez", citation de la Génèse 1.28.

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