PROVERBE LXIV.
M. DCC. LXXXIII. Avec approbation et privilège du Roi
de CARMONTELLE.
À PARIS, CHEZ DELONGCHAMPS, LIBRAIRE, RUE DE LA FEUILLADE, N° 2, PRÈS LA PLACE DES VICTOIRES.
DE L'IMPRIMERIE DE PLASSAN, RUE DE VAUGIRARD, n°15, derrière l'Odéon.
Texte établi par Paul FIEVRE avril 2024
Publié par Paul FIEVRE mai 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 29/05/2025 à 23:50:02.
PERSONNAGES.
LE CHEVALIER, sous le nom du PRÉSIDENT DE ROUVIGNY, bossu et borgne. Habit noir, cheveux longs, sans chapeau.
MADAME DE SAINT-CLAIR, veuve. Bien mise, avec prétention.
MADAME DE MOUSON, veuve. Mise de bon goût.
MONSIEUR DE PIRMONT, officier de cavalerie. En uniforme.
TOURANGEAU, laquais du Président. En livrée.
La scène est chez le Président, à Lyon, dans un second salon.
Extrait de "PROVERBES DRAMATIQUES DE CARMONTELLE (...)", chez Longchamps libraire, Troisième Tome, Paris, 1822. pp. 133-148.
LE BOSSU.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le Président, Tourangeau.
TOURANGEAU.
Il y a un monsieur qui a envoyé savoir si vous étiez chez vous, Monsieur le Chevalier.
LE PRÉSIDENT.
Monsieur le Chevalier ! Comment, depuis que nous sommes ici, tu ne peux t'accoutumer à dire Monsieur le Président ?
TOURANGEAU.
Je vous demande pardon, Monsieur le Président : c'est que lorsque nous sommes seuls, je n'y pense jamais; mais devant le monde vous savez bien....
LE PRÉSIDENT.
Allons, c'est bon. Qu'est-ce que c'est que ce monsieur.
TOURANGEAU.
C'est un officier, à ce qu'on m'a dit.
LE PRÉSIDENT.
Je parie que c'est Pirmont.
TOURANGEAU.
Pirmont ? Oui, c'est comme cela qu'on l'a nommé.
LE PRÉSIDENT.
Il faut le laisser entrer.
TOURANGEAU.
J'entends quelqu'un ; c'est peut-être lui.
LE PRÉSIDENT.
Sors ; c'est lui-même.
SCÈNE II.
Le Président, Monsieur de Pirmont.
LE PRÉSIDENT.
Monsieur, donnez-vous donc la peine d'entrer.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Monsieur le Président, vous serez sans doute étonné de ma visite ; mais j'ai été si surpris hier à l'assemblée, lorsque je vous ai vu, de vous trouver une parfaite ressemblance avec un de mes amis, que je me suis proposé d'avoir l'honneur de vous venir voir ; et plus je vous regarde, plus cette ressemblance augmente.
LE PRÉSIDENT.
Vous voulez apparemment parler de mon frère le Chevalier. Il est un peu mieux fait que moi pourtant, convenez-en.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Monsieur....
LE PRÉSIDENT.
Et puis il a ses deux yeux, et je ne lui ressemble guère de ce côté-là : mais en quoi je lui ressemble beaucoup, c'est que je vous aime réellement autant qu'il peut vous aimer.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Monsieur, je voudrais fort mériter l'honneur que vous me faites.
LE PRÉSIDENT.
Il ne faudra pas attendre longtemps pour cela.
Il hausse le bandeau qu'il a sur un oeil.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Que vois-je ?
LE PRÉSIDENT.
C'est moi-même.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Ah, Chevalier !
Il l'embrasse.
Par quelle aventure ?
LE PRÉSIDENT.
Je vais te l'expliquer.
Il remet son bandeau.
Asseyons-nous.
Ils s'asseyent.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Je ne comprends rien à cette mascarade !... Pourquoi cette bosse aussi ?
LE PRÉSIDENT.
À présent ce n'est qu'une plaisanterie ; mais c'est une chose très sérieuse qui m'a fait prendre ce parti-là. J'ai eu une affaire avec un homme que j'ai dangereusement blessé : comme il se porte mieux, tout est fini. Dans le premier moment j'ai craint qu'il ne mourût, et j'ai voulu me mettre en sûreté. J'ai un frère qui se nomme le Président de Rouvigny, qui est bossu et borgne, et qui voyage en Italie. J'ai pris le parti de prendre son nom et sa tournure, et de venir ici. Tu sais que Lyon rassemble la meilleure compagnie ; j'y ai mené la vie la plus agréable depuis que j'y suis, et sans la moindre inquiétude.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Mais puisque ton affaire est arrangée, pourquoi ne pas reprendre ta forme ordinaire, et ne pas retourner à Paris ?
LE PRÉSIDENT.
Tu ne croiras pas que, fait comme me voilà, j'ai fait deux conquêtes ici.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Bon !
LE PRÉSIDENT.
Mais de tout ce qu'il y a de mieux. Ce sont deux veuves fort riches.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Que tu trompes peut-être ?
LE PRÉSIDENT.
Pas toutes les deux ; mais une d'elles, pour venger l'autre.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Est-ce celle auprès de qui tu étais hier ?
LE PRÉSIDENT.
Oui, Madame de Saint-Clair, que je ne peux pas souffrir.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Tu as raison : malgré sa beauté, c'est une femme odieuse ; elle est vaine, orgueilleuse, présomptueuse....
LE PRÉSIDENT.
Méprisante, dédaigneuse, insoutenable ! Pour Madame de Mouson....
MONSIEUR DE PIRMONT.
C'est une femme comme il y en a peu ; elle n'emprunte aucun art pour se faire aimer ; elle enchante par une noble simplicité ; tout attire vers elle, et elle inspire une heureuse confiance : sans oser espérer d'en être aimé, on désire de lui plaire. Le charme qu'elle répand sur tout ce qui l'environne, surpasse même ce qu'on appelle bonheur avec une autre. Si c'est elle que tu veux venger, tu as bien raison.
LE PRÉSIDENT.
Elle-même. Tout bossu et borgne que j'étais forcé de paraître, j'essayai de lui plaire, et j'y réussis au point que je fus préféré à tous ceux qui s'empressaient autour d'elle. Cela m'y attacha encore plus fortement : je lui proposai de l'épouser, et elle y consentit.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Mais il n'y a pas de bonheur pareil au tien.
LE PRÉSIDENT.
Je n'en conçois pas de plus grand. Madame de Saint-Clair, rivale en beauté de Madame de Mouson, fit des plaisanteries très amères sur son goût pour moi ; je fus un peu inquiet que cela ne la détachât.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Il fallait te montrer tel que tu es.
LE PRÉSIDENT.
Je voulus pousser cela plus loin, et j'eus de quoi être content ; car Madame de Mouson me dit les propos que Madame de Saint-Clair avait tenus sur son choix, mais que cela n'était pas étonnant de sa part, que c'était plutôt la figure qui la déterminait que le mérite personnel. Je fus enchanté de la façon de penser de Madame de Mouson sur moi ; et dans la joie où j'étais...
MONSIEUR DE PIRMONT.
Tu lui fis voir que tu ne méritais pas les plaisanteries de Madame de Saint-Clair ?
LE PRÉSIDENT.
Point du tout ; je formai le projet de l'en faire repentir.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Et comment ?
LE PRÉSIDENT.
En la rendant amoureuse de moi.
MONSIEUR DE PIRMONT.
J'aime cela tout-à-fait ; je voudrais que tu eusses réussi.
LE PRÉSIDENT.
On ne peut pas plus. Mais j'entends Madame de Mouson : viens souper ici ce soir, et tu seras témoin de la vengeance que j'ai imaginée. Elles y souperont toutes les deux.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Je vais faire une visite, et je reviens tout de suite.
SCÈNE III.
Madame de Mouson, Le Président, Tourangeau.
TOURANGEAU.
Madame de Mouson.
LE PRÉSIDENT.
Ah, Madame, il est bien honnête à vous d'arriver de si bonne heure !
MADAME DE MOUSON.
Honnête ! Ce n'est pas là le mot, Président, convenez-en. Vous savez le plaisir que j'ai à être avec vous.
LE PRÉSIDENT.
Madame, il ne peut pas surpasser le mien, je vous le jure. Si vous pouviez concevoir le bonheur que je goûte en vous aimant, cette sorte d'admiration que j'ai pour moi, d'avoir pu toucher un coeur comme le vôtre ! Réellement vous finirez par me rendre d'un amour-propre excessif.
MADAME DE MOUSON.
Vous en dites autant peut-être à madame de Saint- Clair.
LE PRÉSIDENT.
Sûrement ; j'étudie auprès de vous tout ce que je dois lui dire, et elle n'imagine pas que c'est à vous qu'elle le doit.
MADAME DE MOUSON.
Mais elle est fort jolie, et je ne serais pas surprise qu'à la fin elle ne parvint à vous plaire réellement.
LE PRÉSIDENT.
Cela ferait honneur à mon goût, à ma façon de penser, surtout après la comparaison que je dois faire de vous à elle. Quelle différence ! Que son âme est loin de ressembler à la vôtre ! Quel esprit que le sien ! En vérité, il n'y a que le désir de vous venger qui puisse me faire supporter l'excès d'ennui et de dégoût qu'elle m'inspire.
MADAME DE MOUSON.
Vous le dites, et je le dois croire ; mais je n'aime point ce désir que vous avez de me venger. Je vous l'ai déjà dit : que m'importe ce qu'elle a pu dire et penser ? Était-elle faite pour sentir tout ce que vous valez ? Tenez, Président, c'est plus votre amour-propre que ma gloire que vous voulez satisfaire.
LE PRÉSIDENT.
S'il n'était question que de mon amour-propre, la manière dont elle l'a attaqué m'inquiéterait peu ; je ne tiens pas beaucoup aux défauts qu'elle m'a reprochés.
MADAME DE MOUSON.
Eh bien, en voilà assez. Mandez-lui tout simplement que vous êtes revenu à moi, et que je vais vous épouser. Si elle vous aime, elle sera assez punie par le regret de vous perdre.
LE PRÉSIDENT.
Oui, mais elle ne conviendrait pas qu'elle m'a aimé, et je veux que tout le monde le sache.
MADAME DE MOUSON.
Vous dites qu'elle consent à vous épouser.
LE PRÉSIDENT.
Il est vrai.
MADAME DE MOUSON.
Que voulez-vous de plus ?
LE PRÉSIDENT.
Elle veut que nous partions secrètement pour sa terre de Saint-Clair, pour aller nous y marier, et ne revenir que quand elle croira qu'on ne parlera plus de ce mariage ; moi, je n'aime pas le mystère avec elle, je veux que mon triomphe éclate.
MADAME DE MOUSON.
Allons, vous êtes fou. Finissez cette plaisanterie-là.
LE PRÉSIDENT.
Dès ce soir même.
MADAME DE MOUSON.
Comment ?
LE PRÉSIDENT.
Elle vient souper ici avec vous.
MADAME DE MOUSON.
Quel est votre projet ?
LE PRÉSIDENT.
Puisque vous êtes arrivée avant elle, il faut que vous vous cachiez ; sûrement elle va venir. Entrez dans ce cabinet, et vous n'en sortirez que quand vous le jugerez à propos. Vous me ferez des reproches de vous avoir sacrifiée à elle ; je ferai l'étonné de l'excès de jalousie que vous montrerez ; elle sera enchantée de triompher devant vous, et je me charge du reste.
MADAME DE MOUSON.
À quoi cela sera-t-il bon ?
LE PRÉSIDENT.
À l'humilier, et peut- être à la corriger.
MADAME DE MOUSON.
Vous ne la corrigerez point ; et je me suis bien des fois repentie de la lettre que vous avez exigée de moi, pour la faire tomber dans le piège que vous vouliez lui tendre. Il n'y a peut-être jamais eu que vous qui ait désiré de celle qu'il aime, qu'elle lui écrive qu'elle ne l'aime plus.
LE PRÉSIDENT.
Cela a bien réussi. J'entends quelqu'un ; sauvez-vous dans le cabinet.
MADAME DE MOUSON, se levant.
Avouez que vous me faites faire tout ce que vous voulez.
Elle entre dans le cabinet.
SCÈNE IV.
Le Président, Madame de Saint- Clair, Tourangeau.
TOURANGEAU.
Madame de Saint-Clair.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
En vérité, Président, il faut que je vous aime beaucoup, pour venir ici aujourd'hui.
LE PRÉSIDENT.
Quand ce ne serait que pour me charmer de nouveau par cette assurance...
MADAME DE SAINT-CLAIR, s'asseyant.
Sans votre souper, je ne serais pas sortie, Président ; mais je vous avoue que j'ai tout espéré du plaisir de me trouver chez vous.
LE PRÉSIDENT.
Vous me comblez de joie ! Et je ne sais pas de quoi vous pouvez vous plaindre ; car en honneur vous n'avez jamais été si belle : vos yeux....
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Ne les regardez pas, Président.
LE PRÉSIDENT.
Que je me refuse au plaisir d'y lire mon bonheur ? Ah ! Je ne me traiterai jamais avec tant de cruauté.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Il semble que vous m'aimiez réellement.
LE PRÉSIDENT.
Comment réellement ? Qui pourrait vous en faire douter un instant ? Vous m'alarmez.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Je ne sais, je crains que vous ne vous trompiez vous-même : de plus, vous revoyez Madame de Mouson. Elle a bien des charmes, Président. C'est une personne d'un si grand mérite ; elle en avait tant découvert en vous : les hommes sont flattés de cela, c'est tout simple ; et puis elle a tant de grâces, un peu gauches à la vérité ; mais vous autres, vous ne distinguez pas tout cela.
LE PRÉSIDENT.
Tout ce qui peut charmer en vous m'a-t-il échappé ?
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Ah ! Point de comparaison, s'il vous plaît ; je craindrais trop d'être anéantie devant elle. C'est une bonne petite femme : je l'ai aimée autrefois.
LE PRÉSIDENT.
C'est dans ce temps-là que vous avez blâmé son goût pour moi.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Ah ! Ne parlons plus de cela ; je me fais horreur à moi-même de vous avoir si mal connu. Je me suis fait justice depuis, en vous disant qu'elle n'était pas digne de vous ; et je vous l'ai prouvé, je crois, en vous aimant.
LE PRÉSIDENT.
J'en suis pénétré de reconnaissance. Elle a été piquée que je vous préférasse.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Oui, elle a eu la sottise de vous écrire qu'elle ne vous aimait plus. Je vous avoue que celui-là m'a charmé.
LE PRÉSIDENT.
C'était une noirceur que vous m'aviez faite là, d'avoir ridiculisé son goût pour moi.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Je vous l'ai dit, si je ne vous avais pas déjà aimé, ce qu'elle peut faire m'importe-t-il assez pour devoir m'en occuper ?
LE PRÉSIDENT.
Oui, mais la manière dont vous vous êtes récriée partout, n'annonçait rien qui me fût favorable ; vous aviez même fait penser comme vous la plupart des femmes de Lyon. Puisque vous m'aimez, la réparation ne doit rien vous coûter.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Mais je vous épouse, Président, que voulez-vous de plus ?
LE PRÉSIDENT.
Que ce ne soit pas dans votre terre ; que ce soit ici, aux yeux de toute la ville.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
C'est une folie que cette prétention-là. D'ailleurs la représentation me déplaît à mourir.
LE PRÉSIDENT.
Vous n'êtes pas accoutumée au monde ?
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Ce n'est pas cela, mais.....
LE PRÉSIDENT.
Mais, c'est que vous rougissez de votre choix, après le langage que vous avez tenu.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Quelle idée !
LE PRÉSIDENT.
Mais pourquoi ne pas déclarer ce mariage ? Si vous ne voulez pas qu'il se fasse ici, je vous suivrai partout où vous voudrez.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Si vous voulez que je vous en dise la véritable raison, c'est que je promis, à la mort de mon mari, de ne jamais me remarier. Il est vrai que je n'étais qu'un enfant.
LE PRÉSIDENT.
On connaît la valeur de ces promesses -là, et elles ne doivent point vous arrêter.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Rien ne peut vaincre ma répugnance là-dessus.
SCÈNE V.
Monsieur de Pirmont, Le Président, Madame de Saint-Clair, Tourangeau.
TOURANGEAU.
Monsieur de Pirmont.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Quoi ! Vous connaissez Monsieur de Pirmont?
LE PRÉSIDENT.
Il est mon ami depuis longtemps ; je n'ai point de secrets pour lui, Madame ; consentez que je lui apprenne mon bonheur.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Puisqu'il est de vos amis, il partagera sûrement notre satisfaction. Oui, monsieur, j'épouse le Président ; mais j'exige de vous de n'en point parler encore.
SCÈNE VI.
Madame de Saint-Clair, Madame de Mouson, Le Président, Monsieur de Pirmont.
MADAME DE MOUSON, sortant du cabinet.
Pour moi, Madame, qui ne suis point dans le secret, j'espère que vous ne trouverez pas extraordinaire que j'apprenne à tout le monde qu'après avoir si hautement blâmé mon goût pour le Président, vous vouliez bien l'épouser pour réparer vos torts.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Quoi, Madame ?....
MADAME DE MOUSON.
J'ai tout entendu, et vos projets, et tout ce que vous avez dit de moi ; et comme je ne veux pas que votre façon de penser sur mon compte soit un secret non plus, je vais l'apprendre à tout le monde, ainsi que votre mariage.
MONSIEUR DE PIRMONT.
Mesdames, si vous voulez passer dans le salon, il y a déjà nombreuse compagnie, à qui vous ferez sûrement le plus grand plaisir.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Eh bien, madame, je vais y aller. Quelque chose que vous disiez, mon sort vous fait envie, puisque la jalousie vous a portée à nous écouter ; et le choix d'une femme aussi parfaite que vous, ne peut que me faire honneur : il vous en restera toujours la gloire de m'avoir éclairée sur ce que vaut le Président. Oui, madame, je l'épouse; je vous l'apprends, et j'en recevrai vos compliments avec la plus grande satisfaction.
LE PRÉSIDENT.
Voilà tout ce que je voulais.
MADAME DE MOUSON.
Vous jouissez de tout votre triomphe ; mais du moins vous ne blâmerez plus l'amour qu'il m'a inspiré.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Non, madame ; je vous promets de n'en plus parler.
MADAME DE MOUSON.
Président, passons dans le salon.
LE PRÉSIDENT.
Non, madame; il faut savoir auparavant si Madame de Saint-Clair voudra souper ici.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Oui, oui, Président, tous mes scrupules sont levés.
LE PRÉSIDENT, à Madame de Saint-Clair.
Les miens ne le sont pas tout-à-fait. Je vous ai fait une trahison abominable, j'en conviens ; mais vous m'aviez traité avec trop de mépris. J'ai voulu vous prouver que j'étais plus digne que vous ne pensiez, d'être aimé d'une honnête femme ; et après vous avoir tout avoué, je dois vous apprendre aussi que ce n'est que Madame de Mouson pour qui je puisse vivre, et que je l'épouse.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Quoi ! Monstre....
LE PRÉSIDENT.
J'ai pu vous le paraître jusqu'à présent ; mais je vais me montrer tel que je suis.
Il ôte son bandeau, et fait disparaître sa bosse.
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Que vois-je !....
MADAME DE MOUSON.
Est-il bien possible !....
LE PRÉSIDENT.
Oui, Madame, je ne suis point le Président de Rouvigny ; mais son frère, le chevalier de la Millière, l'ami de Pirmont, qu'une affaire d'honneur avait fait cacher sous le nom du Président.
MADAME DE MOUSON.
Et vous m'avez laissé ignorer tout cela ? Ah, Chevalier !...
LE PRÉSIDENT.
Je voulais vous venger de madame, avant de vous rien apprendre, afin que vous ne puissiez pas l'empêcher : ce que vous auriez sûrement fait, si vous aviez tout su.
MADAME DE SAINT-CLAIR, avec dépit.
Monsieur de Pirmont, donnez-moi la main, je vous prie.
LE PRÉSIDENT.
Quoi, Madame, vous ne soupez pas ici ?
MADAME DE SAINT-CLAIR.
Je ne veux les revoir de ma vie.
Elle s'en va.
LE PRÉSIDENT.
Pirmont, tu reviendras ?
MONSIEUR DE PIRMONT.
Sûrement.
SCÈNE VII.
Madame de Mouson, Le Président.
MADAME DE MOUSON.
Je voudrais pouvoir cacher cette aventure à tout le monde.
LE PRÉSIDENT.
Vous êtes trop bonne, Madame.
MADAME DE MOUSON.
Ne paraissez encore aujourd'hui qu'en Président de Rouvigny.
LE PRÉSIDENT.
Je ne le puis ; je veux avoir le plaisir de voir approuver votre choix hautement, et ne plus vous exposer à trouver encore une Madame de Saint-Clair.
MADAME DE MOUSON.
Ah ! Chevalier, je n'avais pas besoin de vous voir mieux que vous n'étiez, pour vous aimer toujours.
LE PRÉSIDENT.
C'est ce qui fera que toute ma vie vous ne me verrez occupé que de ma reconnaissance et de mon bonheur.
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