CINQUANTE-SIXIÈME PROVERBE.
M. DCC. LXXXIII. Avec approbation et privilège du Roi
de CARMONTELLE.
À Paris, Chez Sébastien JORRY, vis à vs de la Comédie Française, Chez LE JAY, rue Saint Jacques, près celle des Mathurins.
Texte établi par Paul FIEVRE juin 2021
Publié par Paul FIEVRE juin 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 29/05/2025 à 23:50:02.
PERSONNAGES
MADAME DE PÉRAUDIERE.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
LE CHEVALIER DE ROUVAL. .
VICTOIRE, Femme de chambre de Mademoiselle de Péraudière.
MONSIEUR DE BOURSAULE, oncle de Madamoielle de Péraudière et son tuteur.
BOURDIN, Notaire.
COMTOIS, laquais de Madame de Péraudiere.
La Scène est dans le jardin de Madame de Péraudiere, à la campagne..
Extrait de PROVERBES DRAMATIQUES (...), Tome Quatrième, Paris, chez Sébastien Jorry, Le Jay Libraires, 1771. pp. 49-78.
LA CORBEILLE DE MARIAGE
SCÈNE PREMIÈRE.
Mademoiselle de Péraudiere, Victoire.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Eh bien, Victoire, le Chevalier viendra-t-il ?
VICTOIRE.
Oui, Mademoiselle, il était chez lui, et il me l'a promis.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Comment t'a-t-il reçu, quand tu lui as parlé de moi ?
VICTOIRE.
D'abord il a souri, et puis il a pris un air très sérieux ; il m'a demandé si je savais ce que vous aviez à lui dire ; je lui ai répondu que non : j'irai le savoir dans l'instant, tu peux lui assurer, a-t-il repris. Je lui ai remis la clef de la porte de la ruelle, et je suis revenue tout de suite.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Il avait donc l'air tranquille ?
VICTOIRE.
Oui, tantôt gai, tantôt sérieux.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
L'ingrat ! il épouse Mademoiselle de Charville.
VICTOIRE.
Mademoiselle de Charville, avec qui vous avez été au Couvent ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Elle-même.
VICTOIRE.
Elle est bien jolie, au moins, je l'ai vu à Paris, il n'y a pas quinze jours. Et qui vous à mandé cela ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
C'est Mademoiselle Alari, qui l'a dit hier à quelqu'un, qui me l'a redit.
VICTOIRE.
Il faut que cela soit vrai ; car Mademoiselle Alari, est sa marchande de mode.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
C'est une trahison affreuse ! Je ne puis croire, après cela, qu'il ose se présenter devant moi.
VICTOIRE.
Je vous assure qu'il viendra.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Mais que pourra-t-il me dire ?
VICTOIRE.
Je n'en sais rien.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
M'avoir juré qu'il m'aimerait toujours, et en épouser une autre !
VICTOIRE.
Mademoiselle, j'entends du bruit à la petite porte ; c'est peut-être lui.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Ne t'éloigne pas, et avertis-nous si ma mère venait, afin qu'elle ne nous surprenne pas.
SCÈNE II.
Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier.
LE CHEVALIER.
Comment, Mademoiselle, vous consentez enfin à me voir, à m'entendre ! Être dans le même lieu que vous depuis deux mois, ne pouvoir ni vous parler, ni vous écrire, et parce que vous ne le voulez pas.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Ne vous ai-je pas dit mes raisons ; si ma mère eût soupçonné la moindre intelligence entre nous, tout notre espoir n'était-il pas détruit ? Ne valait-il pas mieux attendre avec prudence l'arrivée de mon Oncle ; puisqu'il est mon tuteur, qu'il consent à tout et qu'il y fera consentir ma mère ?
LE CHEVALIER.
Mais pourquoi avez-vous pu croire que Madame votre mère, me connaissant, s'opposerait à notre mariage ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
C'est une faiblesse qu'il était inutile de vous dire ; mais que je veux bien vous apprendre à présent, pour vous prouver à quel point vous avez tort. Vous savez combien ma mère aime à plaire ; mais vous ne savez pas quelle est la source de l'humeur qui s'est emparée d'elle depuis quelque temps ; c'est la crainte de vieillir qui la tourmente continuellement ; je lui ai entendu dire qu'elle ne concevait pas comment une femme, encore jeune, pouvait supporter le titre de grand-mère. Après cela, croyez-vous que l'idée de me voir vous épouser pourrait lui plaire ? non, elle n'y consentira jamais que lorsqu'elle y sera forcée, et brusquement, sans pouvoir espérer de l'empêcher.
LE CHEVALIER.
Ah ! Quand on aime bien, il est si doux de le prouver, qu'on est moins occupé que vous ne l'étiez de toutes ces craintes.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Et quand on aime bien, se rebute-t-on si facilement, et se détermine-t-on à en épouser un autre ? Croyez-vous que j'en eusse été capable ? Non, jamais, je me serais reprochée jusqu'à cette pensée.
LE CHEVALIER, avec joie.
Vous croyez donc ?... Quoi, vous m'aimez toujours !
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Moi qui faisais tout mon bonheur de l'espoir d'une union délicieuse, je ne m'occupais que d'un ingrat !
LE CHEVALIER.
Ô Ciel ! Que dites-vous ?...
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Ce n'était donc qu'un goût faible, passager ; peut-être seulement le plaisir de vous voir aimer ? Je frémis de le penser !
LE CHEVALIER.
Mais, écoutez-moi...
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Non, je ne veux plus rien entendre, et je n'ai voulu vous voir que pour vous dire, que je vais vous bannir entièrement de mon coeur.
LE CHEVALIER.
Ah ! Vous me ravissez.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Quoi, vous insultez à ma douleur ! perfide !
LE CHEVALIER.
Je ne me sens pas de joie. Arrêtez.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Non, laissez-moi vous fuir pour jamais.
LE CHEVALIER.
Non, vous ne me fuirez point, apprenez...
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Je n'en sais que trop ; ce n'était donc que pour jouir de mon désespoir, que vous avez pu consentir encore à me voir ? Ce n'était que...
LE CHEVALIER.
Ah ! Je vous prie de m'écouter, vous ne me condamnerez point, j'en suis bien sûr.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Et comment voulez-vous que j'approuve ce mariage ? Je le devrais ; je devrais sentir que je suis trop heureuse de n'être point engagée avec un homme qui ne voulait que me tromper, qui ne m'a jamais aimée ; mais....
LE CHEVALIER.
Vous m'offensez cruellement par cette pensée ! calmez-vous, ce mariage ne se fera point.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Il ne se fera point ?
LE CHEVALIER.
Non, il n'a même jamais dû se faire.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE, avec joie.
Je ne vous comprends pas, se pourrait-il...
LE CHEVALIER.
La contrainte où vous m'avez fait vivre depuis deux mois, l'excès de précaution et de prudence que vous avez exigée de moi, tout cela m'a tourné la tête ; je me suis cru à la veille de vous perdre.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Comment ?
LE CHEVALIER.
J'ai vu tant de fois des Demoiselles, avec beaucoup d'amour, ne pouvoir pas résister à leurs parents, et prendre le parti d'éloigner d'elles, sous quelque prétexte, leur amant, pour éviter leurs reproches, et se rendre plus capables d'obéir à ce qu'on exigeait d'elles, que j'ai craint que vous n'employassiez ce moyen pour consentir à me perdre.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Ah ! Chevalier ! Vous m'avez cru capable de vous abandonner ?
LE CHEVALIER.
Quand on aime vivement, on s'alarme de même ; j'ai voulu vous forcer de rompre ce silence qui me désespérait, pour voir si je ne me trompais pas et calmer mes inquiétudes.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Et qu'avez-vous fait ? Je crains que vous ne vous soyez trop engagé, pour pouvoir à présent...
LE CHEVALIER.
Il n'y a pas même l'apparence d'engagement. Pour vous faire parvenir que j'allais me marier, je n'ai fait autre chose qu'envoyer un inconnu, avec un air de mystère, commander une Corbeille de Mariage chez Mademoiselle Alari, et il a nommé Mademoiselle de Charville, plutôt qu'un autre, voilà tout. Mais ce n'a pas été sans craindre que ce moyen ne fût inutile, si vous aviez consenti à en épouser un autre.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Ah ! Chevalier ! J'ai donc eu tort de vous soupçonner d'être infidèle ; et vous m'aimez toujours ?
LE CHEVALIER.
Eh ! Puis-je faire autrement ? J'aimerais mieux mourir que de cesser jamais...
SCÈNE III.
Madadame de Péraudiere, Le Chevalier, Mademoiselle de Péraudiere, Victoire.
VICTOIRE.
Ah ! Mademoiselle. Voilà Madame votre mère, elle a sûrement vu Monsieur le Chevalier.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Laissez-moi faire, et ne démentez point tout ce que je lui dirai.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Que faites-vous donc ici, avec Monsieur, Mademoiselle ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Tenez, Monsieur le Chevalier, dites vous-même à ma mère, ce que vous me disiez.
LE CHEVALIER.
Moi, Mademoiselle, je n'oserais jamais.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
De quoi s'agit-il donc, Monsieur ? Parlez, je vous prie !
LE CHEVALIER.
Madame, je ne puis.
MADAME DE PÉRAUDIERE, d'un air sévère.
Et vous, Mademoiselle !
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Vous paraissez fâchée, ce n'est pas ma faute.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Comment ! Ce n'est pas votre faute ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Non, ma mère, et c'est à vous-même qu'il faut s'en prendre, si cela peut vous déplaire.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Quoi ! Expliquez-vous ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Mais c'est qu'il me semble qu'il n'est pas décent, que ce soit moi qui vous l'apprenne.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Vous m'impatientez ! Je veux absolument que vous parliez.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
J'obéis. Monsieur le Chevalier m'avait entendu dire quelquefois, la répugnance que j'aurais de vous voir remarier.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
La répugnance ! Votre répugnance ne me ferait rien, si j'en avais envie ; et je me remarierai quand il me plaira, entendez-vous, Mademoiselle ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Je le sais bien, ma mère.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Qu'est-ce que fait ici votre répugnance ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
C'est qu'il dit qu'il y a quelqu'un qui voudrait bien avoir le bonheur de vous plaire, et qui craint de ne pas réussir ; parce que je pourrais lui nuire auprès de vous.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Il me connaît bien ; oui, je vous consulterai ; je ne crois pas un mot de cela, on ne songe guère à une veuve qui a une fille de treize ans ; car, Monsieur, il faut que vous sachiez que ma fille n'a que cela, quoiqu'elle paroisse davantage, et je ne conçois pas pourquoi elle est si formée : car j'ai été mariée bien jeune, au moins.
LE CHEVALIER.
Vous n'avez pas besoin de le dire, Madame.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Si tout ce que je viens d'entendre est vrai, j'espère que je saurai quel est celui pour qui vous vous intéressez, Monsieur le Chevalier.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Quel qu'il soit, je jure bien qu'il ne sera jamais mon beau-père.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Vous jurez bien, Mademoiselle, voyez un peu l'assurance : j'aurais presque envie de vous faire voir le contraire pour vous apprendre à parler : mais, hélas ! Après la perte que j'ai faite de mon mari, il faudrait une âme bien sensible pour la réparer.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
C'est ce que Monsieur le Chevalier dit aussi que vous trouveriez dans celui qui se propose ; c'est un homme qui veut être aimé avant que d'épouser, qui veut, pendant un an, éprouver celle qu'il aime, pour s'en assurer.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Mais vraiment ; c'est un homme très délicat : c'est un trésor dans le siècle où nous sommes.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
C'est un homme fort peu empressé de vous avoir ; moi, je n'y vois que cela.
VICTOIRE.
Pour moi, je pense comme Mademoiselle.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Voilà, comme la jeunesse pense à présent. Monsieur, je veux absolument connaître cet homme-là.
LE CHEVALIER.
Madame, il serait trop heureux de pouvoir réussir à vous plaire.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Il faut absolument que vous me rameniez.
LE CHEVALIER, embarrassé.
Madame...
Il regarde Mademoiselle de Péraudiere.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Vous avez beau chercher à lire dans les yeux de ma fille, si elle le trouve bon ; d'abord que je le désire, cela suffit.
LE CHEVALIER.
Je ferai ce que vous m'ordonnez, Madame.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Mais, en attendant, Monsieur le Chevalier, ne puis-je pas toujours savoir qui c'est, savoir son nom, du moins ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Pour moi, à votre place, il y a longtemps que je l'aurais demandé. Allons, Monsieur, dites donc ?
LE CHEVALIER.
Mais...
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Vous vous troublez.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Ma mère, j'ai deviné.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Comment ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Je sais qui c'est.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Si c'est ce que j'imagine...
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Eh oui, sûrement ; c'est lui-même.
LE CHEVALIER, à part.
Ah ! Je suis perdu !
MADAME DE PÉRAUDIERE, minaudant.
Eh bien ! Monsieur ?
LE CHEVALIER, regardant Mademoiselle de Péraudiere, qui lui fait signe de dire oui.
Oui, Madame.
À part.
Je ne sais où j'en suis.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
La modestie avec laquelle vous vous annoncez, est d'un heureux présage : je ne suis point coquette ; mais je jurerais presque que vous êtes incapable de jamais tromper.
LE CHEVALIER.
Ah, Madame ! Si vous saviez ce que cela me coûte !
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Ce que cela vous coûterait ! J'en suis persuadée ; tenez, Chevalier, votre trouble peint plus que tout ce que vous pourriez dire. Oui, Mademoiselle, voilà comme on aime, et comme on doit aimer ; mais vous n'êtes pas capable de concevoir toute cette délicatesse, vous.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Je n'ai pas autant d'expérience que vous, ma mère.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Pourquoi voulez-vous donc parler ? En vérité, Chevalier, je crois que, pour vous convaincre de ma sensibilité, vous n'aurez pas besoin d'attendre un an.
LE CHEVALIER.
Madame, je ne suis pas accoutumé à me flatter de l'espoir d'être heureux, je l'ai dit à Mademoiselle ; et je n'ai pas l'honneur d'être assez connu de vous, Madame, pour espérer que vous puissiez penser longtemps aussi favorablement de moi.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Quand même vous auriez quelques défauts, je le suppose, chacun n'a-t-il pas les siens ? l'amour les fait disparaître ; et le désir de plaire corrige tout.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE, souriant.
Il y a des choses dont on ne se corrige jamais.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Oui, vous, qui êtes opiniâtre, qui voudriez peut-être vous opposer aux désirs de Monsieur le Chevalier, et qui seriez trop heureuse de lui ressembler ; oui, Monsieur le Chevalier, je ne veux plus que nous nous quittions : vous êtes un exemple pour ma fille, dont je lui conseille de profiter : je veux qu'elle apprenne comme la douceur a seule le droit de charmer l'âme.
LE CHEVALIER.
Madame, je ne croyais pas devoir être cité jamais comme un modèle.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Quand on est capable d'une vraie tendresse, il est rare qu'on ne mérite pas la plus parfaite estime, je dis, de tout le monde.
LE CHEVALIER.
En ce cas-là, j'ai donc plus de mérite que je n'osais m'en croire.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Voulez-vous que je vous dise votre défaut ? C'est le manque de confiance, oui...
SCÈNE IV.
Madame de Péraudiere, Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier, Victoire, Comtois.
COMTOIS.
Madame, il y a un Monsieur, qui vous demande.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Quel est ce Monsieur ?
COMTOIS.
C'est un Monsieur qui arrive de Paris ; j'ai oublié son nom, en venant vous chercher.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Dites-lui que je le prie de m'attendre. Chevalier, ne vous en allez pas, je viendrai bientôt vous rejoindre. Je ne crains pas, avec l'humeur de ma fille, que vous preniez pour elle d'autres sentiments, que ceux que vous avez.
SCÈNE V.
Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier, Victoire.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Je ne puis m'empêcher de rire de l'embarras où je vous ai vu.
LE CHEVALIER.
Je ne pouvais pas imaginer quel était votre projet.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Vous avez très bien joué votre rôle ; et j'ai eu le plaisir de me venger de l'inquiétude que vous m'avez causée avec ce prétendu mariage.
LE CHEVALIER.
Oui, vous m'avez engagé dans une aventure, dont je ne sais pas comment je me tirerai.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Mais, très bien : par ce moyen, je m'assure le plaisir de vous voir tous les jours, et de n'avoir plus d'inquiétude de vous perdre.
LE CHEVALIER.
Oui ; mais Madame votre mère sera, peut-être, pressée de conclure ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Ne lui ai-je pas annoncé que vous ne vouliez pas vous marier avant un an ?
LE CHEVALIER.
Il est vrai ; mais...
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Mais, mon oncle peut arriver d'un moment à l'autre, et d'ici à ce moment-là, nous ne nous quitterons plus.
LE CHEVALIER.
Et comment faire entendre à Madame votre mère que c'était vous que j'aimais, au lieu d'elle ? Elle ne me le pardonnera jamais.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Mon Oncle arrangera tout cela.
VICTOIRE.
Ah ! Mademoiselle !
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Qu'est-ce que c'est ?
VICTOIRE.
Je crois voir Monsieur votre Oncle, avec Madame votre Mère.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Mon Oncle ?
Elle regarde.
C'est lui-même.
LE CHEVALIER, avec regret.
Mon impatience a tout perdu.
SCÈNE VI.
Madame de Péraudiere, Monsieur de Boursaule, Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier, Victoire, Monsieur Bourdin, un peu en arrière.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Je sais bien que vous avez eu de mauvais chemins ; mais ils seront accommodés l'année prochaine.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
J'ai cru périr vingt fois. Ah ! voilà ma nièce.
Il l'embrasse.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Mon Oncle, je suis charmée de vous voir.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Et moi aussi, ma chère enfant. Eh ! voilà le Chevalier de Rouval. Vous savez donc ?... Vous ont-ils parlés ?
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Mais oui, ce n'a pas été sans peine.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Je ne vois pas pourquoi. Le parti vous convient-il, enfin ?
MADAME DE PÉRAUDIERE.
On ne peut pas davantage.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
C'est que nous avions peur... parce que quelquefois... les femmes... Vous savez bien ce que je veux dire... Je suis charmé de vous voir raisonnable.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Je suis bien-aise de vous voir approuver ce dessein.
LE CHEVALIER, à Mademoiselle de Péraudiere.
Je crains l'explication.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Prolongeons l'erreur de ma mère.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Qu'est-ce que vous dites, vous autres ?... Enfin, pour vous montrer que j'approuve ce mariage, j'ai amené le Notaire avec moi, et le contrat est tout prêt, très bien fait ; il n'y a plus qu'à le signer : j'ai tout examiné, et vous savez que je m'entends en affaire, moi ?
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Sans doute ; mais je crains...
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Que Monsieur le Chevalier, ne soit pas si pressé de conclure que nous.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Comment donc ?
LE CHEVALIER.
Madame, vous vous trompez ; rien ne peut me faire autant de plaisir, que tout ce qui pourra hâter mon bonheur.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Vous l'entendez, ma fille ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Oui, ma mère.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Tout cela, ce sont des propos qui ne sont bons à rien. Monsieur Bourdin, avez-vous là notre contrat ?
MONSIEUR BOURDIN.
Oui, Monsieur.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Allons, faites-les signer, je signerai après.
MONSIEUR BOURDIN.
Je vais lire.
Il lit.
Par-devant...
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Eh ! Non, Monsieur, à quoi bon, d'abord que mon beau-frère a tout réglé ? Je crois que Monsieur le Chevalier est comme moi, qu'il s'en rapportera bien à lui.
Elle signe.
Allons, signez, Chevalier, prenez que l'année soit finie.
LE CHEVALIER.
Vous plaisantez ; mais je vous assure que je suis plus heureux que vous ne le serez.
Elle signe.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Allons, allons, à la bonne-heure. C'est à vous, ma fille.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Très volontiers.
Elle signe.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
C'est bien fait de faire les choses de bonne grâce.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Je veux signer aussi.
Il signe.
Monsieur Bourdin ira se reposer, en attendant le souper.
Monsieur Bourdin s'en va.
SCÈNE DERNIÈRE.
Madame de Péraudiere, Monsieur de Boursaule, Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier, Victoire.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Vous voyez bien que je sais finir une affaire tout de suite, moi ?
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Celle-là ne devait rencontrer aucune difficulté, je pense.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Ma nièce craignait pourtant que vous ne vous opposassiez à leur mariage ; mais, moi, j'étais déterminé à tout ; et je crois que j'avais ce droit-là, puisque je donne à ma nièce ma terre de Boursaule.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Qu'est-ce que vous dites donc, mon beau-frère ?
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Je dis, qu'en la mariant au Chevalier...
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Qu'est-ce que vous parlez de la marier au Chevalier ?
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Mais celui-là est fort bon ! Vous êtes excellente avec vos questions ! Quoi ! Nous ne venons pas de la marier au Chevalier ?
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Mais, non ; c'est moi...
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Vous ?
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Sans doute.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
En vérité, ma chère soeur, la tête vous tourne.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Expliquez donc cela, Mademoiselle ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Je suis au désespoir de vous avoir trompé, ma mère ; mais le hasard a encore plus fait que nous n'aurions pu l'espérer.
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Je suis trahie ! Non, je ne veux jamais vous revoir ni l'un ni l'autre.
LE CHEVALIER.
Ah ! Madame ! Croyez...
MADAME DE PÉRAUDIERE.
Non, non, ne me parlez jamais.
Elle s'en va.
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Nous ne nous croyions pas si près d'être heureux, Chevalier.
LE CHEVALIER.
Rien ne peut égaler mon bonheur !
Il lui baise la main.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Qu'est-ce que cela signifie ?
MADEMOISELLE DE PÉRAUDIERE.
Nous vous expliquerons cela, mon oncle.
MONSIEUR DE BOURSAULE.
Oui, oui, allons-nous-en souper.
VICTOIRE.
Monsieur, écrirai-je à Mademoiselle Alari d'envoyer ici la corbeille ?
LE CHEVALIER.
Vous me ferez plaisir ; mandez-lui d'y joindre une montre pour vous, ma chère Victoire.
VICTOIRE.
Monsieur, je vous remercie.
Explication du Proverbe : 56. Dame touchée, Dame jouée.
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