PASTORALE EN VERS
Dédiée et présenté à son Altesse Royale Monseigneur le COMTE d'ARTOIS
Pour le jour de la Fête, le 4 novembre 1781.
M. DCC. LXXXI.
Par M. L'Abbé CLARY.
À LIÈGE, chez F.J. DESOER, sur le Pont de l'Isle.
Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2026
Publié par Paul FIEVRE, mai 2026
© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2026 à 20:07:52.
ÉPITRE DÉDICATOIRE À SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR CHERLES-PHILIPPE de France, COMTE d'ARTOIS, Colonel Général des Suisses et Grisons, etc. etc. etc.
MONSEIGNEUR,
Les Dieux d'Homère et de Virgile, s'étant souvent dépouillés de leur grandeur et de leur éclat pour célébrer les douceurs et les plaisirs innocents dde l'amour champêtre et pastoral, comme une des premières vertus de l'âge d'or ; j'ose espérer que VOTRE ALTESSE ROYALE ne désapprouvera le petit tableau analogue, que j'ai l'honneur de lui dédier ici, pour l'amuser dans un moment de ses loisirs vertueux, toujours consacrés aux plaisirs délicats de l'esprit et du coeur.
C'est là le premier motif qui m'a inspiré la liberté de présenter à VIRE ALTESE ROYAKE cet innocent hommage de ma plume.
Mon second désir eût été de faire en même temps l'éloge de ses éminentes qualités et de ses vertus sublimes ; si tout-à-coup je n'en eusse été empêché par cette maxime, que les plus grandes choses ne peuvent s'allier aux petites.
Mais par tant de vertus, il faut un autre style,
Et pour chanter Auguste, il faut être Virgile.
Oui, en avouant ici publiquement l'impuissance, où je suis d'exprimer mon admiration pour les éminentes Vertus de votre ALTESSE ROYALE, je me contenterai de déposer à ses pieds, l'hommage de mon zèle pour ses amusements poétiques, ainsi que celui de la vénération et de la soumission sans bornes, avec lesquelles, j'ai l'honneur d'âtre,
DE VOTRE ALETESSE ROYALE,
MONSEIGNEUR,
Le très humble, très obéissant et très soumis serviteur
l'Abbé CLARY.
NOMS DES PERSONNAGES
TIRCIS, amant d'Ismène.
ISMÈNE, Amante de Tircis.
LISE, bergère.
PHILIS, bergère.
AMARILLIS, bergère.
TROUPE DE BERGERS ET DE BERGÈRES.
La scène est au bord d'une forêt.
ISMÈNE PATORALE EN VERS
SCÈNE PREMIÈRE.
ISMÈNE, seule.
Paisibles lieux, où règne le silence ;
Bois inconnus à la clarté du jour,
Où je venais tremblante au seule nom de l'amour,
Chanter ma douce indifférence ;
| 5 | Apprenez l'état de mon coeur. |
Tircis a surpris me tendresse :
Hélas !... que devient la sagesse
Auprès d'un aimable vainqueur.
Oui, cet heureux séjour, témoin de ma victoire,
| 10 | Est encore bien avant gravé dans ma mémoire. |
Eh !... Puis-je oublier ? En tout semblables aux Dieux,
Tircis régna sur moi dès qu'il frappa mes yeux.
Ses regards amoureux, le récit de sa flamme,
Tircis régna sur moi dès qu'il frapper mon âme.
| 15 | Cependant à le fuir, tout invite mon coeur ; |
La raison,la vertu, mon repos mon honneur...
Mon coeur, applaudissant à ma tendresse extrême,
Me dit qu'il faut aimer un Berger, qui vous aime,
Ma dit qu'il faut aimer l'amour et la vertu,
| 20 | Il suffit qu'un moment nous ayons combattu. |
J'aimerai donc Tircis... mais s'il était volage,
Si semblable à l'amant des fleurs,
Qui, de l'Amour moissonnant les douceurs,
Porte à mille beautés, un inconstant hommage :
| 25 | S'il changeait... de ce fer je percevais mon sein, |
Je... mais ne craignons pas un semblable destin.
SCÈNE II.
Ismène, Lise.
LISE.
Il m'est enfin permis de vous revoir, Ismène ;
Quel bonheur ici vous ramène !...
ISMÈNE.
Le séduisant espoir de trouver le berger,
| 30 | Dont les traits ont su m'engager. |
LISE.
Fallait-il renoncer à à votre indifférence ?
ISMÈNE.
Chère Lise ! L'amour me tient sans sa puissance,
Et mon coeur se consume en impuissants regrets,
Ainsi qu'un jeune oiseau surpris dans des filets...
LISE.
| 35 | Avez-vous oublié ces jours si pleins de charmes, |
Où vivant sans amour, vous viviez sans alarmes ?
Que nous goûtions alors de plaisirs ravissants !...
Plaisirs d'autant plus doux, qu'ils étaient innocents !
De nos prés émaillés la riant verdure ;
| 40 | Ces côteaux, ces jardins, où se plaît la nature, |
Sans peine à nos plaisirs fournissaient chaque jour ;
Vous ignorez surtout les rigueurs de l'Amour,
Aux jeux de nos Bergers, sans dessein de leur plaire,
Nous accordions nos voix sur la tendre fougère ;
| 45 | Nous voyions disputer nos rivaux amoureux, |
Sans qu'un désir secret nous fît pencher sur eux.
Nous portions nos regards sur un fleuve tranquille,
Dont les eaux arrosaient la campagne fertile.
Un coeur, qui de l'amour ne ressent pas l'ennui,
| 50 | Est encor, disons nous, moins agité que lui. |
ISMÈNE.
Non, non, l'indifférence
N'offre que de faux attraits ;
L'amour par sa puissance
Répand des biens parfaits.
| 55 | Près de Tircis que j'aime, |
Que mon bonheur est doux !...
Ah ! Notre ardeur extrême
Fera mille jaloux.
Un verger, un jardin
| 60 | Ne flattent plus mon âme ; |
Si l'objet de ma flamme
Ne s'y montre soudain.
À ses champêtres jeux,
Toujours je m'intéresse ;
| 65 | Et je suis l'ivresse |
S'il est victorieux.
LISE.
De nos tendres désirs, innocente victime,
Penseriez-vous encor que l'amour est un crime ?
ISMÈNE.
Mon coeur, cent fois le jour, me dit qu'il n'est pas grand.
LISE.
| 70 | Lorsque le coeur soupire, il n'est pas innocent. |
D'ailleurs un coeur sensible, est en proie aux alarmes.
ISMÈNE.
Mais souvent le plaisir vient essuyer les larmes.
LISE.
Craignez l'amour ; l'abeille aime moins les beaux jours,
Que nos bergers les nouvelles amours.
ISMÈNE.
| 75 | Puisque vous osez donc soupçonner ce berger, |
Prenez sur vous, le soin de la faire changer.
LISE.
Qui ? Moi ?... De l'amour affecter le langage ?
ISMÈNE.
On peut feindre d'aimer sans cesser d'être sage.
Que fais-je, hélas !... Peut-être en me tirant d'erreur,
| 80 | Rendrez-vous pour toujours le repos de mon coeur ? |
LISE.
Mais je n'ai de l'amour, aucune expérience.
ISMÈNE.
N'importe. Vous pourrez éprouver sa constance ;
Vous être faite pour charmer.
Aux jeunes coeurs, on est toujours jaloux de plaire ;
| 85 | Et chacun veut donner à sa jeune bergère |
La première leçon d'aimer.
Tout plaît en vous ; usez de ce rare avantage ;
Et, s'il se peut, rendez Tircis volage.
Tâchez de l'éprouver : enfin s'il est constant,
| 90 | Il sera, désormais, aimé plus tendrement. |
S'il est léger, il perd pour toujours ma tendresse,
Et mon coeur avec vous chérira la sagesse.
LISE.
Oui, je l'éprouverai volontiers à ce prix...
Reposez vous sur moi ; vous connaîtrez Tircis.
SCÈNE III.
LISE, seule.
| 95 | Je ne me trompe pas... Tircis n'est qu'un volage ; |
Il a beau de couvrir d'un dehors affecté ;
Son coeur dément en secret son langage :
Contre Ismène, il médite une infidélité.
Ses regards seuls m'ont fait comprendre,
| 100 | Qu'il m'aimait plus que faiblement. |
Il les jetait sur moi, d'une façon si tendre,
Que l'ingrat a déjà les yeux d'un inconstant.
Hier, il m'en souvient, il mit à ma houlette
Un ruban... la baisa... puis d'une main discrète...
| 105 | Mais tâchons aujourd'hui de dévoiler son coeur. |
Heureuse, si feignant d'avoir de la tendresse,
Je rappelais Ismène à la sagesse,
En la tirant d'une agréable erreur.
J'aperçois en ces lieux deux aimables Bergères.
| 110 | Peut être de l'Amour possédant les mystères, |
Elles savent aussi la paix du changement...
Apprenons l'art d'engager un amant.
SCÈNE IV.
Lise, Philis, Amarillis.
LISE.
Jeunes beautés, dont l'amour suit les traces,
Qui faites les plaisirs, et l'honneur de ces lieux,
| 115 | Vous, qu'en tous lieux accompagnent les Grâces, |
Qui voyez tout céder au pouvoir de vos yeux ;
Daignez instruire une jeune bergère
Des moyens de séduire et du secret de plaire.
PHILIS.
Quoi ! Lise aimerait-elle ? Et son coeurs en ce jour
| 120 | Voudrait-il bien justifier l'amour. |
LISE.
Mon coeur n'a pas encore éprouvé de tendresse ;
Mais je voudrais soumettre à mes lois un berger,
Et m'instruire dans l'art de rendre nu cour léger,
Sans blesser, s'il se peut, celui de la sagesse.
PHILIS.
| 125 | Lorsque l'on veut sous son empire, |
Asservir le coeur d'un amant,
Il faut suivre le mouvement
Que la nature seule inspire.
PHILIS.
Usez avec art de vos yeux.
| 130 | Que ne peut pas leur stratagème ? |
Hélas !... Ils sont les premiers Dieux
Qu'on interroge en ce qu'on aime.
PHILIS.
Par ses appas, une Bergère
Peut se ménager un amant ;
| 135 | Mais sans cet art qui sert à plaire, |
En vain vous le rendrez constant.
PHILIS.
Qu'une bergère de sa main
Grave les deux noms sur un hêtre,
Si l'amant vient à les connaître.
LISE.
| 140 | Bergères, c'est assez discourir tour-à-tour, |
Sur le talent heureux et sur l'art de l'amour,
Vos discours sont plus doux, que le fruit des abeilles ;
Et vous charmez les yeux et les oreilles.
Puisse le Dieu qui règne sur les coeurs,
| 145 | Vous conduisant toujours dans des chemins de fleurs, |
Versez sur vous ; ses faveurs les plus chères.
SCÈNE V.
LISE, seule.
Ainsi donc en ce lieu, tout respire l'Amour !
Pour la vertu quel dangereux séjour ?
L'Amour est le seul Dieu fêté par nos Bergères.
| 150 | Mais profitons de leur avis, |
Et sur l'écorce de ce hêtre
Gravons le nom de Lise et celui de Tircis.
Souvent il vient ici rêver ou faire paître
Son troupeau moins à plaindre à mes yeux que son maître
| 155 | Hélas ! Quel sont les maux des brebis et du chien !... |
Lorsque le tendre amour soumet le gardien...
Mais... le voici, fuyons.
SCÈNE VI.
TIRCIS, seul.
L'Astre qui nous éclaire,
À trois fois à les yeux, fait briller la lumière ;
La nuit, si favorable aux desseins des amants,
| 160 | A de son voile obscur, trois fois couvert nos champs, |
Depuis que je n'ai vu cette aimable bergère ;
Qui, bornant son bonheur à celui de ma plaire,
Ma prodiguait tant de soins assidus...
Eh ! Quoi ?... Mon coeur, ne l'aimeriez vous plus ?
| 165 | Hélas ! Au gré de mes désirs, |
Depuis longtemps la plus aimable chaîne
Me joignait au destin d'Ismène ;
Elle seule faisait alors tous mes plaisirs.
Amant heureux, j'étais fidèle,
| 170 | À plaire par des soins rendus ; |
Et je pleurais comme perdus,
Tous les moments, passés loin d'elle ;
Toujours si jaloux de ses charmes,
Qu'un regard, arrêté sur un autre que moi,
| 175 | Causait seul toutes mes alarmes, |
Je ne suis plus jaloux ;... mais !... Quoi ?...
Mes yeux ne versent point de larmes...
Tous ses soupirs sont superflus...
Mon coeur, ne l'aimeriez vous plus ?
| 180 | Tout vous retrace ici le souvenir d'Ismène ; |
Ces prés couverts de fleurs ; cette claire fontaine,
Où souvent elle vient consulter ses appas,
Dans le flatteur espoir de rencontrer mes pas.
Il voit l'arbre.
Mais que vois-je ? Grands Dieux ! Quels nouveaux caractères ?...
| 185 | Mon nom écrit par des mains étrangères !... |
Le nom de Lise, joint à celui de Tirsis !...
Quelle agréable erreur occupe mes esprits !...
Tu viens de triompher de Lise
Amour ! À ton pouvoir il n'est rien d'impossible.
| 190 | Qui pourrait te connaître et ne t'obéir pas ? |
L'onde suis point sa sa pente, hélas !
Que le coeur devenu sensible.
SCÈNE VII.
Tircis, Philis, Amarillis.
PHILIS.
Je ne puis plus me taire ;
J'ignore la mystère ;
| 195 | Et de Lise en ce jour |
Je veux chanter l'Amour.
TIRCIS, à part.
Lise !... Aimer !... Juste ciel ! Ah ! Que viens-je d'entendre !
AMARILLIS.
Quoi ! Vous voilà, Tircis, vous venez nous surprendre,
Eh ! Depuis quand vous doit-on en ces lieux ?
| 200 | J'entends les voeux qu'aux forêt son confie. |
PHILIS.
Avez-vous entendu ce que je viens de dire ?
TIRCIS.
Ou je suis dans l'erreur, ou Lise aime et soupire.
AMARILLIS, à Philis.
Voilà ce que vous coûte un discours indiscret.
TIRCIS.
Ne craignez pas... Tircis est digne du secret ;
| 205 | Mais qui vous l'aurais dit ? |
PHILIS.
| Lise, près de cet hêtre ;... |
TIRCIS, à part.
Près du hêtre, ou son nom et le mien sont écrits ;
Dans quel trouble ces mots jettent ils mes esprits ?
Et quelle ardeur en moi tout à coup je sens naître ?
PHILIS.
Quand une Bergère désire
| 210 | D'acquérir l'heureux art d'aimer ; |
N'en doutez point ; son soeur soupire
Et commence de s'enflammer.
TIRCIS.
Ne dit-on pas quel est l'heureux Berger,
Que, sous ses lois, elle veut engager ?
PHILIS.
| 215 | De ce mystère on ne peut vous instruire, |
C'est un secret qu'elle ne veut pas dire...
SCÈNE VIII.
TIRCIS, seul.
De Lise, j'allume les feux,
Oui, je suis l'objet de sa flamme,
Sa conquête flatte mon âme,
| 220 | Et comble déjà tous mes voeux. |
Je soumets un coeur insensible.
Diane était moins invincible,
Avant que les appas, du bel Endymion
Eussent égaré sa raison.
| 225 | Mais se peut-il, hélas ! Dans l'ardeur qui m'entraîne, |
Que je cesse d'aimer, que j'abandonne Ismène ?...
Ingrat, si je ne puis être fidèle amant,
Je dois du moins être reconnaissant.
Ne voit-on pas la tourterelle,
| 230 | Après le saison des plaisirs. |
Laissant sa compagne fidèle,
Se livrer à d'autres désirs ?...
L'amour doit être un badinage ;
Quand on veut goûter ses douceurs,
| 235 | Il faut, comme l'amant des fleurs, |
Changer et devenir volage.
Mais, que vois-je ? C'est Lise en ces lieux, qui s'avance,
Les grâces et les ris annoncent sa présence.
SCÈNE IX.
Tircis, Lise.
LISE.
De Tircis, en ces lieux, solitaire et rêveur,
| 240 | Ismène sûrement sait occuper le coeur. |
TIRCIS.
Ismène de mon coeur ne peut être effacée.
Son image souvent entretient ma pensée.
Mais, le dirai-je ?... Un objet plus charmant
Vient m'occuper plus agréablement.
| 245 | Mon âme, au désespoir |
De perdre son estime,
Sait trop bien son devoir,
Et s'en ferait un crime.
Un plaisir aussi vif empêche le mystère.
| 250 | Tircis, en vous voyant, trop aimable Bergère. |
Ne peut vous refuser l'hommage de son coeur.
LISE.
Si vous m'aimez ; mais non... Je connais mon erreur.
TIRCIS.
Lise, croyez Tircis,... plus vous êtes aimable,
Plus je brûle pour vous, d'une ardeur véritable.
LISE.
| 255 | Mais comment me fier à votre amour naissant ? |
Et qui me répondra que vous serez constant.
TIRCIS.
Tout : Mes serments, ma foi, mon coeur et sa promesse.
LISE.
Pour Ismène autrefois, j'ai su votre tendresse.
En vain elle mérite un éternel amour.
| 260 | Cependant vous craignez de payer de retour. |
TIRCIS.
Ah ! Si l'amour voulait que je fusse fidèle,
Devrait-il vous former si touchante et si belle ?
Si c'est un crime enfin de changer de lien,
Ce crime est son ouvrage, et ce n'est pas le mien.
LISE.
| 265 | Je ne rejette pas, Tircis, votre tendresse, |
Mais apprenez que j'aime avec délicatesse,
Et que je veux un coeur...
TIRCIS.
Seule donc pour jamais vous aurez mon ardeur.
LISE.
Tircis, pour me prouver ma flamme sincère,
| 270 | Daignés à mes désirs, accéder seulement |
Les Fleurs, que vous donna la main qui vous fut chère.
TIRCIS.
Il est bien vrai qu'Ismène, hélas ! M'en fit présent.
LISE.
Les voyant sur ma tête, Ismène, avec raison,
Soupçonna la main qui m'en aura fait don.
| 275 | Ainsi vous donnerez la victoire à mes charmes. |
TIRCIS, à part.
Que cet affront va lui coûter de larmes !...
À Lise.
Vous le voulez, il faut vous contenter.
Dans peu, je viens vous apporter
Et la guirlande et mon coeur avec elle.
LISE.
| 280 | Allez... Courez... |
SCÈNE X.
LISE, seule.
| Ingrat, Cours infidèle, |
C'est donc ainsi que tu trahis te fois ;
Voudrais-tu que l'amour me rangeât sous ta loi ?
Et que livrée à la tendresse,
J'écoutasse pour toi, l'amour de la sagesse.
SCÈNE XI.
Lise, Ismène.
ISMÈNE.
| 285 | Avez-vous éprouvé la coeur de mon amant ? |
En est-il un, plus tendre, plus aimable ?
La tendresse inspire un Berger si charmant,
N'est-elle pas une faute excusable ?
LISE.
Non, l'ingrat est indigne et d'Ismène et du jour.
ISMÈNE.
| 290 | Que dites-vous ? Tircis trahirait mon amour ? |
Eussiez-vous dû former une chaîne si belle,
Cruel destins, jaloux de mon bonheur !...
Et, si Tircis devait être infidèle,
Deviez-vous mettre, hélas ! Tant d'amour dans mon coeur ?...
| 295 | Je ne saurais survivre à tant de perfidie... |
En m'ôtant son amour, Tircis, m'ôte le vie.
LISE.
Ismène...
ISMÈNE.
Devait-il éteindre un feu si beau ?
Je n'eusse aimé, l'ingrat, au delà du tombeau.
Que dis-je en ce moment ? Moi-même je m'ignore,
| 300 | Et mon coeur, qu'il trahit, peut-être l'aime encore. |
Où suis-je ? Qu'ai-je fait ?... La lumière du jour
M'est odieuse autant que mon amour.
Pour un ingrat faut-il que je soupire ?
Va la trouver, cours, Lise... Va lui dire...
| 305 | Reproche-lui... mais ne l'irrite pas... |
Va... demeure... suis moi... non... évite mes pas ;
Ou plutôt laisse-moi plaindre mon infortune,
En ce moment tout m'importune.
SCÈNE XII.
ISMÈNE, seule.
Enfin voilà la prix du plus parfait amour !...
| 310 | Tircis, que j'aimais tant, m'abandonne en ce jour. |
Ruisseau, qui tant de fois témoin de ma faiblesse,
Me vis à ce Berger, prodiguer ma tendresse,
Apprends son infidélité.
De tes eaux, le perfide a la légèreté !...
| 315 | Souvent il m'avait dit en observant ta course, |
Que l'on verrait tes eaux remonter vers leurs source,
Plutôt qu'on ne verrait le fin de nos amours.
Ruisseau, mon amant change et tu coules toujours.
Ne me devait-il pas un ardeur éternelle ?
| 320 | L'ingrat trahit ainsi celle qu'il a charmé ; |
Et qu'ai-je fait, hélas ! Pour le rendre infidèle ;
Si ce n'est juste ciel, de l'avoir trop aimé ?
Volage reine de Cythère,
Je ne veux plus de tes faveurs ;
| 325 | Garde pour d'autres, tes douceurs, |
Plus à craindre que ta colère.
Vous ne m'êtes plus rien, Tircis, ni son amour,
Son infidélité vient me rendre à moi-même.
Déjà l'indifférence est mon bonheur suprême,
| 330 | Et la sagesse est enfin de retour. |
SCÈNE XIII.
Ismène, Lise.
ISMÈNE.
Venez, soyez témoin de la gloire d'Ismène,
Ne craignez plus pour moi... ma victoire est certaine.
Lise, Tircis n'a plus ni mon coeur, ni ma foi ;
J'ai triomphé de lui, de l'amour et de moi.
LISE.
| 335 | Ismène n'aime plus ! Ciel ! Que viens-je entendre ? |
Mais non, ce changement ne doit pas me surprendre.
Ah ! Qu'il est doux pour moi, de voir que la raison
Vous délivre aujourd'hui d'un dangereux poison !
Rien ne peut ajouter, Ismène, à votre gloire ;
| 340 | Vous avez sur l'amour, remporté la victoire. |
Comme l'amour est le rival des Dieux ;
Vaincre l'amour, c'est être aussi grand qu'eux.
Et triompher de sa faiblesse,
Est plus divin que suivre la sagesse...
| 345 | Mais ne craignez vous pas le retour d'un berger, |
Qui de tous vos mépris, oserait se venger...
ISMÈNE.
J'ai consulté la gloire, et condamnant ma flamme,
De l'amour pour jamais, j'ai délivré son âme...
Je goûte autant de joie à perdre un inconstant,
| 350 | Que j'en goûtais à le voir mon amant. |
Mais vers ce lieu, je le vois qui s'avance.
Pour un moment, j'évite sa présence.
SCÈNE XIV.
Lise, Tircis.
TIRCIS.
Daignez, charmante Lise, approuver mon ardeur ;
L'amour vous a cédé tous ses droits sur mon coeur...
| 355 | Souffrez qu'en vous donnant ces fleurs pour gage, |
J'en fasse à vos beaux yeux, un solennel hommage.
LISE.
Pour Ismène, pourquoi ne pas avoir d'amour ?
Vous le savez... son coeur, vous aimant à son tour,
Mit toujours son bonheur, à prouver sa constance.
TIRCIS.
| 360 | Je ne sentis jamais que de l'indifférence, |
Ou bien si je l'aimais, quand je vis vos beaux yeux,
Elle ne fut plus rien à mon coeur amoureux,
Je me fis de la voir, une simple habitude.
SCÈNE XV.
Ismène, Lise, Tircis.
ISMÈNE.
Tircis, ne poussez pas plus loin l'ingratitude ;
| 365 | Je ne m'attendais pas, en vous trouvant léger, |
Au déplaisir de ma voir outrager.
Je ne viens pas, amante courroucée,
Vous reprocher ma tendresse passée.
Mais laissant la vengeance au fond de votre coeur,
| 370 | C'est assez d'étouffer ma trop funeste ardeur. |
Quand on possède l'art de plaire
Auprès d'un berger jeune et beau ;
Hélas ! Une jeune bergère
Oublie aisément son troupeau.
| 375 | Mais, quand il devient infidèle, |
Ainsi que vous l'êtes, Tircis ;
Elle retourne à ses brebis,
Et suis une chaîne nouvelle.
TIRCIS.
Peux-tu me soupçonner de tant de perfidie ?
| 380 | Moi, qui veux à tes pieds passer toute me vie. |
Pardonne à ton amant, ces détours soupçonneux ;
C'était pour t'éprouver qu'il feignait d'autres feux.
Je ne veux plus braver l'amour ;
C'est vaine résistance !...
| 385 | Que j'exprime à mon tour, |
Toute sa puissance !
Puis-je vraiment me dire heureux
Si je n'aime Ismène ?
Je crois lire dans ses yeux,
| 390 | Où l'amour me mène. |
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