LA BATAILLE D'HERNANI

POÉSIE

Dite par Mademoiselle SARAH BERNHARDT

À l'occasion du 50º Anniversaire de la Ière Représentation de HERNANI A la Comédie-Française le 25 février 1880

1880. Tous droits réservés.

FRANÇOIS COPPÉE.

PARIS, ALPHONSE LEMERRE, éditeur 23-31, Passage Choiseul, 23-31.

Paris. - Imprimerie A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.

À l'occasion du 50º Anniversaire de la 1ère Représentation de HERNANI à la Comédie-Française le 25 février 1880.


Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2025

Publié par Paul FIEVRE, mai 2025

© Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2025 à 21:53:48.


PERSONNAGES

SARAH BERNHARDT.

Texte extrait de "Oeuvres de François Coppée - Théâtre", Paris : Alphonse Lemerre, 1879-1881. pp 51-58.


LA BATAILLE D'HERNANI

Hernani !... Cinquante ans sont passés ; mais ce nom

Résonne dans nos coeurs comme un bruit de canon

Et grise nos cerveaux comme une odeur de poudre ;

Et quand gronde un écho lointain de cette foudre,

5   Quiconque a le respect et le culte du Beau

Sent passer sur son front une ombre de drapeau !

     

Cinquante ans sont passés !... Il n'en reste plus guère,

Hélas ! Des grands soldats de cette ancienne guerre.

Mais il est toujours là, celui dont le cerveau

10   Fit naître pour le monde un idéal nouveau.

Le sublime héros survit à l'épopée ;

Le vieil arbre est debout dans la forêt coupée ;

Et, sous ses cheveux blancs, l'aïeul robuste est tel

Qu'il sera centenaire avant d'être immortel.

15   Que ma voix lui parvienne, et qu'au fond de sa gloire

Il m'entende conter sa première victoire !

     

Vous êtes sur le champ de bataille. Voici

Les loges qui devaient rire et siffler aussi.

Car la cabale était terrible. Académie,

20   Salons, journaux, formaient cette armée ennemie.

Ils étaient là, le ban avec l'arrière-ban,

Fortifiés, selon les règles de Vauban,

Dans les trois unités et dans la tragédie,

Et se moquaient un peu de la troupe hardie,

25   Entassée au parterre, assise au paradis,

Qui cependant allait les vaincre, un contre dix.

Mais c'était la jeunesse !... et par cette poignée

De braves la bataille à la fin fut gagnée

Pour l'art nouveau, pour l'art libre et jeune comme eux.

30   Leurs noms ? Tous depuis lors sont devenus fameux :

C'étaient Balzac, rêvant la Comédie humaine,

Delacroix, ce Titien, David, ce Cléomène,

Gautier, dont le pourpoint insultait les rieurs,

Berlioz, Devéria... J'en passe, et des meilleurs !

35   Détestant la routine et ses oeuvres caduques,

Ils agitaient, devant les vieillards à perruques,

L'ironique défi de leurs cheveux flottants,

Et se sentaient, les beaux artistes de vingt ans,

Sûrs de vaincre, en songeant que le chef de l'école

40   Avait l'âge précis du général d 'Arcole.

     

Comme aux rougeurs de l'aube une brume s'en va,

Avec un grand frisson la toile se leva,

Et le drame parut dans sa splendeur d'aurore.

Ô public assemblé, dont tout à l'heure encore

45   Le poète emportait les esprits dans son vol,

Désormais tu confonds Chimène et doña Sol,

Et tu sais bien, alors qu'un chef d 'oeuvre se trouve,

Que Molière sourit et que Corneille approuve.

Au firmament de l'art où tu les mets tous deux,

50   Hugo depuis longtemps rayonne à côté d'eux.

Mais, autrefois, ce drame aux vastes échappées,

Ces vers souples et forts comme sont les épées,

Ce fier lyrisme, mis soudain en liberté

Avec sa belle ardeur de cheval emporté,

55   Ce tourbillon de mots d'allure familière,

Semblables aux oiseaux lâchés d'une volière,

Ce grand souffle, ce coup d'audace, ce réveil,

Aveuglèrent ainsi qu'un lever de soleil !

     

Pourtant le premier soir fut bon aux Romantiques.

60   Le grand drame, entouré de tous ses fanatiques,

Fit peur ; et la cabale, un instant, se troubla.

Mais, dès le second jour, par Saint Jean d 'Avila !

La lutte fut terrible, et jamais le théâtre

N'en a vu soutenir de plus opiniâtre ;

65   Et, plus de trente fois de suite, on se battit.

Gautier, le grand témoin, nous l'a souvent redit :

Tel vers, qu'avec ivresse aujourd'hui l'on écoute,

Était pris et repris ainsi qu'une redoute.

Au passage où toujours nous nous émerveillons,

70   Cris et sifflets partaient en feux de bataillons

Et les bravos lançaient leurs paquets de mitraille.

Une tirade était tout un champ de bataille.

Ici, Nanteuil guettait d'un regard attentif

Un classique embusqué derrière un adjectif,

75   Et là, Borel avait quelque duel intrépide

Pour le : « Quelle heure est-il ? » ou le : « Vieillard stupide ! »

     

Hernani devait vaincre. À présent, il n'a point

Un vers, de ceux pour qui l'on se montrait le poing,

Que, ravi, le public tout entier n'applaudisse.

80   Nous avons réparé notre ancienne injustice,

Et, depuis très longtemps, le succès a vengé

Des mépris d'autrefois le chef d 'oeuvre outragé.

Ce soir encor, la pièce est par nous acclamée

Comme une magnifique et toujours jeune armée,

85   Mais à qui la victoire a jadis coûté cher.

Car ces scènes, qu'avec un sentiment si fier

Nous saluons ainsi que des triomphatrices,

Sans avoir une ride, ont bien des cicatrices ;

Et, dans les vingt combats de son lointain passé,

90   Le vétéran Silva moins qu'elles fut blessé ;

Car les vers où l'amour de doña Sol murmure

Sont bossués de coups comme une vieille armure ;  [ 1 Bossuer : Faire par accident des bosses ? de la vaisselle, ? de l'argenterie, etc. Bossuer des plats, des assiettes. [L] ]

Et l'acte où Charles-Quint, seul avec le tombeau,

Atteint jusqu'aux sommets les plus altiers du beau

95   Et que vos longs bravos coupent par intervalles,

C'est un noble étendard tout criblé par les balles !

     

Et toi, Poète, après ce demi-siècle, entends

Ton grand nom célébré par nos cris éclatants !

Val nous te les devions, ces splendides revanches.

100   Vieux chêne plein d'oiseaux, sens tressaillir tes branches !

Ô vainqueur, au récit de ton premier combat,

Écoute le grand coeur de la foule qui bat !

Tout un peuple enivré devant ta noble image

Dépose avec amour les palmes de l'hommage

105   Et croit voir, d'un rayon de bonheur, flamboyer

Ton front marmoréen et fait pour le laurier.

Regarde, et souviens-toi de la belle soirée,

Où, nous pressant autour de ton oeuvre admirée,

Nous pensons la comprendre et l'aimer mieux encor ;

110   Car ton drame et la gloire ont fait leurs noces d'or.

     

 



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Notes

[1] Bossuer : Faire par accident des bosses à de la vaisselle, à de l'argenterie, etc. Bossuer des plats, des assiettes. [L]

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