LE PASSANT

COMÉDIE EN UN ACTE, EN VERS,

Représentée pour la première fois sur LE THÉATRE DE L'ODÉON, LE 14 JANVIER 1869.

1879. Tous droits réservés.

FRANÇOIS COPPÉE.

PARIS, ALPHONSE LEMERRE, éditeur 23-31, Passage Choiseul, 23-31.

L. - Imprimeries réunies. B. rue Mignon, 2.MAY er MOTTEROZ, direct

Représentée pour la première fois sur le Théâtre de l'Odéon, LE 14 JANVIER 1869.


Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2025

Publié par Paul FIEVRE, mai 2025

© Théâtre classique - Version du texte du 30/06/2025 à 17:15:29.


À MADEMOISELLE AGAR

Mademoiselle,

Après avoir remercié la direction de l'Odéon de l'excellent concours qu'elle m'a prêté et avoir joint mes applaudissements à ceux du public pour Mademoisellle Sarah Bernhardt, qui a bien voulu donner au rôle de Zanetto le prestige de son exquise beauté blonde et de son talent plein d'élégance et de grâce, je veux dire encore ici tout ce que vous doit cette fugitive fantaisie d'un poète. Je veux que tous ceux qui s'intéresseront à cette oeuvre légère sachent avec quelle bonté vous l'avez accueillie, avec quel dévouement vous avez aplani la route qui la séparait de la scène, avec quelle ardeur de grande et généreuse artiste enfin vous avez étudié, réalisé, créé cette figure de Silvia qui, grâce à vous, apparaît au spectateur si magnifiquement belle et si noblement pathétique.

Permettez-moi donc, Mademoiselle, de vous dédier cette comédie, comme un faible témoignage de l'admiration et de la reconnaissance

de votre très respectueux et très dévoué serviteur et ami,

FRANÇOIS COPPÉE.


PERSONNAGES

ZANETTO Mademoiselle SARAH BERNHARDT.

SILVIA Mademoiselle AGAR.

Renaissance italienne.

Texte extrait de "Oeuvres complètes de François Coppée de l'Académie Française - Théâtre" - Tome I, Paris : Librairie L. Hébert, 1892. pp 2-32.


LE PASSANT

Un paysage lunaire. À droite, une maison de plaisance avec une rampe en pente douce qui descend sur le devant du théâtre. Un vieux banc. Au fond, Florence vaguement aperçue. Le ciel est plein d'étoiles.

SCÈNE PREMIÈRE.

SILVIA, seule.

Silvia, en déshabillé blanc, est accoudée sur la rampe de la terrasse et contemple, rêveuse, le paysage.

Que l'amour soit maudit ! Je ne puis plus pleurer.

Elle descend lentement la pente douce.

J'ai passé ma jeunesse à me faire adorer.

Je suis la froide et la méchante souveraine.

Tous, ils baisent ma main comme une main de reine,

5   Humbles, sans que jamais, par un frisson vainqueur,

La chaleur du baiser m'ait monté jusqu'au coeur.

Qui le croirait pourtant ? La Silvia s'ennuie.

Et toujours cet azur banal ! Deux mois sans pluie !

Toujours les belles nuits et le tranquille été !

10   Vraiment, le ciel m'en veut et s'est mis du côté

Des poètes et des donneurs de sérénades.

Il leur offre à loisir les comparaisons fades ;

Et mon nom va rimer, à la fin des sonnets,

Avec toutes les fleurs où je me reconnais.

15   Et cependant je suis l'idole, et l'on envie

Tous ces flatteurs courbés que traîne la Silvie

Dans le sillon que laisse en passant son dédain.

L'aventurier toscan, alourdi de butin,

Vient jeter à mes pieds les anneaux et les chaînes ;

20   L'orgueilleux podestat et l'argentier de Gênes  [ 1 Podestat : Magistrat vénitien qui administrait la justice dans les lieux de son département. [L]]

Luttent à qui pourra troubler mes yeux sereins

En ouvrant devant eux la splendeur des écrins.

Mais nul ne m'a causé même de la surprise.

Ah ! c'est que je les hais comme je les méprise,

25   Tous ces hommes au coeur aisément contenté,

Dont le désir me veut moins que la vanité.

Je souffre ! Vivre ainsi, sans amour, est-ce vivre ?

Je n'ai rien, ni la fleur qui sèche dans un livre,

Ni les cheveux gardés, ni le mot si touchant

30   Auquel, tous les minuits, on pense en se couchant.

Ma vie est sans plaisirs comme elle est sans alarmes,

Hélas ! Et j'ai perdu jusqu'au secret des larmes.

Oh ! comme je suis triste !

Montrant la ville au loin.

Et dire que voici

Florence et que la nuit est si pure, et qu'ainsi

35   Que moi, sous quelque toit de la ville, peut-être,

Le regard dans le ciel, le coude à sa fenêtre,

Soupire et rêve un pauvre et timide écolier

Qui m'a vue une fois et n'a pu m'oublier,

Et me garde un amour dont je ne suis plus digne

40   Oh ! qu'il n'espère pas que mon coeur se résigne

À le laisser partir, celui-là, si jamais

Il vient dans mon chemin fatal. Je lui promets

Que je ne serai plus la seule malheureuse

Et que je n'entends pas faire la généreuse !

ZANETTO, chantant dans le lointain.

45   Mignonne, voici l'avril !

Le soleil revient d'exil ;

Tous les nids sont en querelles.

L'air est pur, le ciel léger,

Et partout on voit neiger

50   Des plumes de tourterelles.

SILVIA.

Tout, jusqu'à cette voix si fraîche dans la nuit,

M'irrite. La gaîté des autres me poursuit.

Je suis triste et maudis le printemps ; il le chante.

ZANETTO, dont la voix se rapproche.

Prends, pour que nous nous trouvions,

55   Le chemin des papillons

Et des frêles demoiselles.

Viens, car tu sais qu'on t'attend

Sous le bois, près de l'étang

Où vont boire les gazelles.

SILVIA.

60   La mélodie est douce et la voix est touchante ;

Mais je ne comprends plus tous ces riens amoureux,

Rentrons. Il faut laisser la place aux gens heureux.

Elle remonte lentement sur la terrasse, en regardant, distraite, du côté d'où venait la voix. Zanetto, sa guitare sur l'épaule et portant sous le bras son manteau qui traîne dans l'herbe, entre gaîment, sans voir Silvia.

SCÈNE II.
Silvia, sur la terrasse, Zanetto.

ZANETTO.

Vivent les nuits d'été pour faire un bon voyage !

Le soir, on a soupé dans quelque humble village,

65   Sous la treille, devant les splendeurs du couchant ;

Et l'on part au lever de la lune. En marchant,

On chante, et l'on oublie, en chantant, la fatigue.

Vivent les nuits d'été, quand le ciel est prodigue

De clartés et que l'astre au regard presque humain

70   Vous sourit à travers les arbres du chemin !

Vivent les nuits de juin et vive l'espérance !

M'y voici. Dès demain je saurai si Florence

Aime toujours le luth et les chansons d'amour.

Mais nous sommes encor bien loin du petit jour ;

75   Et quand on est ainsi vêtu de vieille serge

Montrant sa guitare.

Et qu'on porte ceci sur l'épaule, l'auberge

Est sourde au poing qui frappe et s'ouvre avec ennui.

Où pourrais -je donc bien me coucher aujourd'hui ?

Il aperçoit le banc.

Ce vieux banc ? Oui. C'est dur. Mais la nuit est si douce !

80   Et puis je les connais, les oreillers de mousse :

On y dort ; et, si l'on a froid dans son sommeil,

Le matin on se chauffe en dansant au soleil.

Il se dispose à dormir sur le banc.

C'est égal, on est mieux entre deux draps de toile.

Cette nuit, je te prends pour gîte, ô belle étoile,

85   Auberge du bon Dieu qui fait toujours crédit.

Il s'étend sur le banc, à demi caché dans son manteau, et ferme les yeux.

SILVIA, regardant du haut de la terrasse.

Pauvre enfant ! C'est qu'il va faire comme il le dit.

Et moi qui me plaignais que la nuit fût si belle !

Comme je suis méchante !

Elle descend rapidement la pente.

Il faut que je l'appelle,

90   Car je manque au devoir de l'hospitalité.

On est ainsi pourtant : on se plaint de l'été

Parce qu'on est en proie à la mélancolie ;

On voudrait que la nuit fut sombre, et l'on oublie

Tous ces pauvres errants que le sort négligea

95   Et qui n'ont pas d'abri.

Regardant Zanetto endormi.

Mais c'est qu'il dort déjà,

Pauvre petit ! il a sans doute l'habitude.

Mais quoi donc ? Ce silence et cette solitude,

Cette nuit parfumée et cet enfant qui dort

100   Me troublent. On dirait que mon coeur bat plus fort

Et qu'une émotion nouvelle le soulève.

Ah ! Je suis folle !

Regardant Zanetto de plus près.

Hélas ! il ressemble à mon rêve.

Lui prenant doucement la main.

Allons ! Réveillez-vous. L'air du soir est mauvais.

Une fée !

ZANETTO, s'éveillant et regardant Silvia avec une admiration étonnée.

Ah ! C'était de vous que je rêvais ;

105   Car mon sommeil était plein de visions blanches.

SILVIA.

Bah ! C'était un rayon d'étoile entre les branches.

ZANETTO.

Non ! et c'est bien en vous mon rêve que je vois,

Car il me semble aussi connaître votre voix.

Quand on dort, on ne peut savoir, mais on devine ;

110   Et j'entendais un bruit de musique divine.

SILVIA.

Ce que vous avez pris sans doute pour des mots

Mélodieux, c'était, dans les sombres rameaux,

Le murmure que fait en s'envolant la brise.

ZANETTO.

Mais qui donc êtes-vous alors ?

SILVIA.

Une surprise

115   Qui vient vous proposer repas et gîte enfin,

Si vous avez sommeil et si vous avez faim.

ZANETTO, la regardant toujours.

Merci. J'ai soupé tard et je n'ai plus envie

De dormir.

SILVIA, à part.

Sois clémente, ô cruelle Silvie !

Aujourd'hui souviens -toi que tout te le défend,

120   Que ton amour fait mal et que c'est un enfant.

Haut.

Et n'ai-je pas le droit de chercher à connaître

Celui qui prétendait dormir sous ma fenêtre ?

ZANETTO.

Si fait. Je ne veux pas garder l'incognito.

Je suis musicien et j'ai nom Zanetto.

125   Depuis l'enfance, étant d'un naturel nomade,

Je voyage. Ma vie est une promenade.

Je crois n'avoir jamais dormi trois jours entiers

Sous un toit ; et je vis de vingt petits métiers

Dont on n'a pas besoin. Mais, pour être sincère,

130   L'inutile, ici-bas, c'est le plus nécessaire.

Je sais faire glisser un bateau sur le lac,

Et, pour placer la courbe exquise d'un hamac,

Choisir dans le jardin les branches les plus souples.

Je sais conduire aussi les lévriers par couples

135   Et dompter un cheval rétif. Je sais encor

Jongler dans un sonnet avec les rimes d'or,

Et suis de plus, mérite assurément très rare,

Éleveur de faucons et maître de guitare.

SILVIA, souriant.

Toutes professions à dîner rarement,

140   N'est-ce pas ?

ZANETTO.

  Oh ! bien moins qu'on ne croirait vraiment.

Pourtant, c'est vrai, je suis un être peu pratique.

L'heure de mes repas est très problématique,

Et je suis quelquefois forcé de l'oublier

Alors que le pays m'est inhospitalier.

145   Souvent, loin des maisons banales où vous êtes,

Assis au fond des bois, j'ai dîné de noisettes ;

Mais cela m'a donné l'âme d'un écureuil.

Et puis presque partout on me fait bon accueil ;

Je tiens si peu de place et veux si peu de chose !

150   J'entre dans les châteaux, le soir, et je propose

De dire une chanson pendant qu'on va souper.

Tout en chantant, je vois le maître découper

Le quartier de chevreuil et la volaille grasse ;

Et ma voix en a plus de moelleux et de grâce.

155   Je lance aux plats fumants de longs regards amis ;

On comprend, et voilà que mon couvert est mis.

SILVIA.

J'entends ; et vous allez à Florence sans doute ?

ZANETTO.

Sans doute ? Non. Je vais par là ; mais, si la route

Se croise de chemins qui me semblent meilleurs,

160   Eh bien, je prends le plus charmant et vais ailleurs.

J'ai mon caprice pour seul guide, et je voyage

Comme la feuille morte et comme le nuage.

Je suis vraiment celui qui vient on ne sait d'où

Et qui n'a pas de but, le poète, le fou,

165   Avide seulement d'horizon et d'espace,

Celui qui suit au ciel les oiseaux, et qui passe :

On n'entend qu'une fois mes refrains familiers.

Je m'arrête un instant, pour cueillir aux halliers

Des lianes en fleur dont j'orne ma guitare,

170   Puis je repars. Je suis le voyageur bizarre

Que tous ont rencontré, léger de ses seize ans,

Dans le sentier nocturne où sont les vers luisants.

Quand il pleut, je me mets sous l'épaisse feuillée,

Et je sors, ruisselant, de la forêt mouillée,

175   Pour courir du côté riant de l'arc en ciel.

Ne la cherchant jamais, je trouve naturel

De n'avoir pas encor rencontré la fortune.

Je suis le pèlerin qui marche sous la lune,

Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué,

180   Va toujours et n'est pas encore fatigué.

SILVIA.

Et n'avez -vous songé jamais à faire halte ?

Dans cette folle course, où votre esprit s'exalte

A rêver le douteux espoir du lendemain,

N'avez-vous donc jamais, au tournant du chemin,

185   Aperçu la maison calme, toute petite

Et blanche sous le pampre et sous la clématite,

Avec son bon vieux chien qui dort près du portail

Et sa fenêtre dont s'entr'ouvre le vitrail

Pour montrer le profil pur et le fin corsage

190   D'une enfant qui vous donne un bonjour au passage ?

ZANETTO.

Quelquefois. Mais j'ai cru toujours que mes chansons

Feraient, comme en jetant des pierres aux buissons

On en fait s'échapper tout un nid de vipères,

Sortir de ces logis les tuteurs et les pères.

195   Or, avec cet aspect de franc bohémien,

Je suis peu de leur goût,comme ils sont peu du mien,

Et j'aime autant laisser tranquilles les familles.

SILVIA.

Quoi ! vous ne rêviez pas lorsque les jeunes filles

Vous lançaient en riant les fleurs de leurs corsets ?

ZANETTO.

200   À quoi bon ? J'envoyais un baiser et passais.

Et puis, je vous dirai, ma liberté m'est chère.

Si j'aimais, je perdrais cette marche légère ;

Et, tant que je pourrai, je n'aurai pour fardeaux

Que ma plume au bonnet et ma guitare au dos.

205   Un amour dans le coeur, c'est un si lourd bagage !

SILVIA.

Vous êtes un oiseau qu'on ne peut mettre en cage ?

ZANETTO.

Jamais.

SILVIA.

Et qui pourtant fera son nid un jour,

N'est-il pas vrai ?

ZANETTO.

Non, non ! J'ai trop peur de l'amour.

Ah ! Vous ne savez pas. C'est une douce chose

210   De s'arrêter ainsi qu'un papillon se pose,

D'aller, de revenir, si l'on veut, sur ses pas,

Et puis de repartir ensuite.

SILVIA.

Ce n'est pas

Le bonheur. Ainsi donc, vous venez à Florence,

Mais vous n'êtes guidé par aucune espérance ;

215   Vous venez, le hasard vous tenant par la main,

Parce que vous avez trouvé doux le chemin,

Ou que dans l'air du soir, à votre loi fidèle,

Vous suivîtes de loin le vol d'une hirondelle,

Ou que la brise hier de ce côté souffla ?

ZANETTO.

220   À peu près.

SILVIA.

  Ce n'est donc pas tout à fait cela.

Auriez-vous un projet ?

ZANETTO.

Si vague !

SILVIA.

Mais encore ?

ZANETTO.

Ce que demain pour moi doit être, je l'ignore.

SILVIA.

Si je puis vous aider ?

ZANETTO.

Il n'en est pas besoin.

Et peut-être, après tout, n'irai-je pas plus loin.

225   Écoutez. Il me vient en tête une chimère.

Les êtres comme moi n'ont ni père ni mère.

Suis-je le fils d'un rustre ou le fils d'un marquis ?

Je ne sais. Mais, bien sûr, le jour où je naquis

Dut être un beau matin de la saison nouvelle ;

230   Car le joyeux rayon qui loge en ma cervelle

M'empêche de songer que je suis orphelin.

Jusqu'ici j'ai couru comme un jeune poulain,

Libre, sans désirer d'existence meilleure.

Mais, je dois l'avouer, madame, tout à l'heure,

235   Tandis que vous parliez avec tant de douceur,

Tout à coup j'ai rêvé vaguement d'une soeur ;

Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile

Où l'intime bonheur loin des regards s'exile,

La petite maison que voilent les lilas,

240   Pour la première fois je me suis senti las.

Eh bien ! à votre doux conseil je m'abandonne.

Alors qu'on est si belle on doit être si bonne !

Voulez-vous essayer, madame, s'il vous plaît,

De garder près de vous le petit roitelet

245   Et de le transformer en oiseau de volière ?

Tenez : je quitterais ma vie irrégulière

Et je vivrais ici, n'ayant d'autre dessein

Que de passer le jour assis sur un coussin,

À vos pieds, vous faisant trouver les heures brèves

250   Et berçant de chansons fugitives vos rêves.

Vous êtes un enfant !

SILVIA.

À part.

Oh ! pourquoi cet émoi

Et pourquoi cette peur ? L'avoir là, près de moi,

Toujours ! L'environner de soins et de tendresse !

L'entendre me donner le nom de sa maîtresse !

255   Voir se réaliser le plus cher de mes voeux !...

ZANETTO.

Vous m'avez entendu. Voulez-vous ?

SILVIA, à part.

Si je veux ?

Oh ! Jamais ! Et pourtant c'est lui qui le demande.

ZANETTO.

Madame, je sais bien que la faveur est grande.

Mais... voulez-vous ?

SILVIA, à part.

Demain, il saurait qui je suis.

ZANETTO.

260   Une dernière fois, voulez-vous ?

SILVIA.

  Je ne puis.

ZANETTO.

Vous ne pouvez ! Pourquoi ?

SILVIA.

Je ne suis pas la femme

Que vous croyez. Il faut être une grande dame

Pour traiter dignement chez soi, comme les siens,

Les poètes errants et les musiciens.

265   Je suis pauvre et n'ai point un si grand équipage.

ZANETTO.

Quoi ! Pas un écuyer ?

SILVIA.

Non.

ZANETTO.

Pas même de page ?

SILVIA.

Non.

ZANETTO.

Je dîne d'un fruit et dors en un fauteuil.

SILVIA.

Je ne puis.

ZANETTO.

Mais...

SILVIA.

Je suis veuve, je suis en deuil,

Et vis très seule.

ZANETTO.

Hélas ! Madame, je n'exige

270   Qu'une place à vos pieds.

SILVIA.

  Impossible, vous dis-je.

ZANETTO.

Adieu donc, ô doux sort que mon coeur envia !

Je serai plus heureux demain chez Silvia,

Peut-être.

SILVIA, à part.

Que dit-il ?

ZANETTO.

Puisqu'il n'est pas possible

De vivre près de vous l'existence paisible

275   Que tout à l'heure, en vous écoutant, j'entrevis,

Voulez-vous me donner du moins un bon avis ?

L'autre jour, on m'a dit qu'à Florence il existe

Une femme à laquelle aucun coeur ne résiste

Et dont le seul regard fait tomber à genoux.

280   On la dépeint royale et pâle comme vous.

Vous connaissez son nom, sans doute : la Silvie ?

On ajoute de plus qu'elle mène une vie

Somptueuse et que tous viennent des environs,

Heureux de se mêler à ses décamérons.

285   Comme elle doit goûter la musique câline

Qui, sous un doigt savant, sort d'une mandoline,

A vrai dire, c'était chez elle que j'allais.

SILVIA, à part.

Mon Dieu !

ZANETTO.

Je puis trouver place dans son palais

Entre son négrillon et son valet de meute ;

290   Mais j'entends murmurer en moi la sourde émeute

De tous mes sentiments d'orgueil et de fierté.

Et puis on dit qu'elle est d'une étrange beauté,

Qu'on respire, en vivant près d'elle, une atmosphère

Funeste. Enfin, j'ai peur. Dites, que dois-je faire ?

295   Madame, je me fie à vous en ce moment.

Vous m'avez repoussé, c'est vrai, mais doucement ;

Vous ne vous êtes pas sans peine décidée ;

Et, je ne sais pourquoi, je garde cette idée

Que pour moi votre coeur est maternel et doux,

300   Que je vous intéresse et qu'un conseil de vous

Me portera bonheur et pour toute la vie.

J'attends votre ordre. - Dois-je aller chez la Silvie ?

SILVIA, à part.

J'ai bien compris. Demain il serait revenu.

Ce passant qui s'appelle Amour, cet inconnu

305   Dont la vue a rempli mon âme de tendresse,

C'est à moi, bien à moi, que le destin l'adresse.

C'est le bonheur qui passe, et je le chasserais !

Non. C'est trop étouffer mes sentiments secrets,

Et je veux...

ZANETTO.

Êtes-vous donc si peu mon amie

310   Que vous vous taisez ?

SILVIA, à part.

  Ah ! Si c'est une infamie,

Je pourrai dire au moins que le sort s'en mêla.

Haut.

Vous le voulez ? Eh bien !...

ZANETTO.

Eh bien ?

SILVIA, après un silence et avec un violent effort.

N'allez pas là !

Croyez-moi. N'allez pas, ami, chez cette infâme.

Ah ! Vous ne savez pas ces choses-là. Votre âme

315   Est innocente au point d'ignorer le danger,

Mais moi qui ne peux rien, rien pour vous protéger,

Hélas ! Et qui vous dus refuser la première

Ce qu'on vous a toujours donné dans la chaumière,

Un asile, je puis vous sauver à présent.

320   Quoi ! Vous, l'enfant des bois, qui passez, amusant

Les échos et luttant dans votre libre course

Avec le passereau, le nuage et la source,

Vous qui n'avez au coeur rien d'artificiel,

Vous qui chantez ainsi que les oiseaux du ciel,

325   Vous franchiriez, la joue humide de rosée,

Le seuil de la maison funeste et méprisée ;

Vous entreriez avec le soleil du matin

Dans la salle où finit à peine le festin ;

Et votre lèvre pure, enfant, serait rougie

330   A la coupe banale où s'abreuve l'orgie ;

On vous en offrirait les infâmes débris ;

Et vous prostitueriez à ces regards flétris

Par la veille, et que la débauche décolore,

Vos grands yeux pleins d'azur et vos cheveux d'aurore !

335   Aller chez Silvia ? vous ne le pouvez pas.

Payer d'une chanson son gîte et son repas,

Rien de mieux ; mais il faut connaître davantage,

Voyez-vous, le logis et le pain qu'on partage.

Pardon. Je parle presque avec sévérité,

340   A vous, tout d'innocence et tout de pureté,

Quand seule j'ai besoin d'indulgence moi-même.

Mais, si je suis émue, ah ! c'est que je vous aime...

Comme un enfant qu'on veut arracher du péril.

Non, Zanetto, restez le doux coureur d'avril !

345   Que toujours, à travers les campagnes vermeilles,

Bourdonne votre luth comme un essaim d'abeilles,

Et, quand le ciel sera trop noir, allez-vous en

Chez le vieux châtelain ou le bon paysan,

Et reprenez après votre éternel voyage.

350   Enfin, si, traversant la place d'un village

Par un riant matin de la jeune saison,

Vous voyez, travaillant au seuil de sa maison,

Une humble et pure enfant aux yeux de fiancée,

C'est là qu'il faut borner la route commencée :

355   Vivez-y les longs jours calmes d'un moissonneur

Et vous verrez, ami, que c'est là le bonheur.

ZANETTO.

Je vous obéirai. Mais pourtant cette femme,

La Silvie, il se peut aussi qu'on la diffame.

Ceux qui m'avaient parlé d'elle m'avaient fait voir

360   Son palais comme un lieu moins terrible et moins noir ;

Et je n'y serais pas allé, je vous assure,

Si j'avais su...

Remarquant un geste douloureux de Silvia.

Pardon ! Je touche une blessure ;

Je devine. Tantôt, en m'arrêtant au seuil,

Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez en deuil ?

365   En deuil ! On l'est surtout d'une amitié ravie.

Un frère, un fiancé, pris par cette Silvie,

N'est-ce pas ? Ah ! soyez bonne, et pardonnez-moi

De comprendre si tard, devant un tel émoi,

Que ce n'est pas mon seul intérêt qu'il épouse,

370   Que vous souffrez, enfin que vous êtes jalouse.

SILVIA, très sombre.

Ami, votre soupçon vous trompe étrangement.

Je ne regrette pas de frère ni d'amant,

Et mon émotion est bien plus naturelle ;

Je connais la Silvie et j'éprouve pour elle

375   De la pitié, sachant qu'elle est, en vérité,

Capable d'un moment de générosité

Envers celui que son innocence protège ;

Mais au cruel désir de marcher sur la neige

Pourrait-elle longtemps résister ? C'est moins sûr,

380   Car au fond elle hait le naïf et le pur.

Partez donc, et croyez que seul ici mon zèle

Me fait vous conseiller de n'aller pas chez elle.

En vous le prescrivant j'accomplis un devoir.

Éloignez-vous. Partez.

Avec une douleur contenue.

Vous ne pouvez savoir

385   Combien il m'est pénible et combien il me coûte,

Enfant, de détourner vos pas de cette route.

Vous ne pouvez comprendre, et je le veux ainsi ;

Mais je mérite bien qu'on me dise merci.

À part.

C'est fini. Mais, hélas ! s'il m'avait devinée !

???????.

390   Je n'irai pas. C'est vous qui l'avez condamnée.

Je partirai, trouvant peut-être moins heureux

Aujourd'hui qu'autrefois mon sort aventureux ;

Car ici j'ai compris tout le charme indicible

D'un repos qui pour moi, sans doute, est impossible.

395   Mais j'emporte pourtant comme un bonheur confus ;

Quelque chose de tendre était dans vos refus.

N'emporterai-je rien de plus qui me rappelle

Que, si vous dûtes être à mon souhait rebelle,

Vous en aviez au coeur quelque chagrin secret

400   Et que vous avez dit le doux mot de regret ?

SILVIA, vivement et lui offrant une de ses bagues.

Oh ! Certes, et gardez, pour qu'il vous en souvienne,

Cet anneau...

ZANETTO, avec un geste de refus.

Non, Madame. Il est de forme ancienne

Et rare, en or massif, orné d'un diamant

Énorme. Je ne puis accepter. Non vraiment.

405   Merci. N'êtes-vous pas, Madame, pauvre et veuve ?

SILVIA, à part.

M'aurait-il reconnue et serait-ce une épreuve ?

Saurait-il d'où je tiens ces bijoux odieux ?

Il se tait. Son regard me fait baisser les yeux.

Haut.

Et que voulez-vous donc enfin que je vous donne ?

ZANETTO.

410   Je veux un souvenir et non pas une aumône,

Un rien, mais qui soit bien à vous. - Tenez. Je veux

La triste fleur qui meurt dans vos sombres cheveux.

SILVIA, lui donnant la fleur.

Hélas ! Prenez. Avant que vienne la journée,

Cette rose sera, dans votre main fanée ;

415   Mais je veux que sa mort vous rappelle ma loi,

Et, quand elle sera flétrie, oubliez-moi.

Adieu.

ZANETTO, s'élançant vers Silvia qui s'éloigne.

Madame, un mot encore. Car je tremble

De reprendre ma route éternelle. Il me semble

Qu'il n'est plus par ici de sentier conduisant

420   Au bonheur, et j'ai peur de choisir à présent.

Choisissez donc pour moi. Soyez d'intelligence

Dans cette occasion avec ma bonne chance.

Je pars, mais je prendrai, pour me mettre en chemin,

Le côté vers lequel vous étendrez la main.

425   Choisissez.

SILVIA, qui a déjà remonté à demi la rampe de la terrasse, indique à Zanetto le côté opposé à la ville.

  Allez donc du côté de l'aurore !

Zanetto fait encore quelques pas vers Silvia ; mais celle-ci l'arrête d'un geste, et, après avoir fait un mouvement plein de désespoir, il sort brusquement.

SCÈNE III.

Elle reste un moment sur la terrasse, accoudée et regardant s'éloigner Zanetto. Puis, tout à coup, elle se cache la tête dans les mains et fond en larmes.

SILVIA, seule.

Que l'amour soit béni ! Je puis pleurer encore.

 



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Notes

[1] Podestat : Magistrat vénitien qui administrait la justice dans les lieux de son département. [L]

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