À PROPOS
dit au Théâtre de l'Odéon par M. POREL le 15 janvier 1882.
À l'occasion du 260è anniversaire de la naissance de Molère.
PRIX : 1 FRANC
1882. Tous droits réservés
ANTOINE CROS
À PARIS, PAUL OLLENDORF, éditeur, 28 bis rue de Richelieu, 28bis.
8801. - Paris, imprimerie D. Jouaust, 338, rue Saint-Honoré.
Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2026.
Publié par Paul FIEVRE, mai 2026.
© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2026 à 20:07:52.
À POREL
Je dédie joyeusement et cordialement cette oeuvre légère.
A. C.
PERSONNAGES
LE RÉCITANT, M. COQUELIN-CADET.
ODE A MOLIÈRE
Après que le Prases a donné le bonnet doctoral au récipiendaire Argan, l'acteur, en habit de médecin, s'avance vers le buste de Molière, et dit :
Dignus, dignus es intrare, mon Maître !
Et de railler je n'ai pas le dessein
Tu fus vraiment, je le ferai connaître,
Un grand médecin !
| 5 | Et ce n'est point qu'ici je me fourvoie, |
Pensant à ceux que tu désopilais,
Quand tu versais aux coeurs souffrants la joie,
Comme Rabelais.
Pour ce que rire est le propre de l'homme,
| 10 | Vous avez su noyer le deuil amer, |
Tous deux, ce deuil qui nous mine et consomme,
Dans le rire clair.
Mais le savoir en toi fit alliance
Avec l'esprit comique aux traits mordants ;
| 15 | Aussi ton fouet défendit la science |
Contre les pédants,
Les entêtés, les routiniers, les cuistres,
Diafoirus, le tueur sans remords,
Desfonandrès, et vous, Purgons sinistres,
| 20 | Loin d'être tous morts ! |
Ne voit-on pas triompher ta prudence
Dans tes conseils donnés à notre cher
Malade, plus malade qu'on ne pense,
Quoique bien en chair ?
| 25 | Sempiternels dolents, roseaux fragiles, |
Mortels en proie aux douleurs, au souci,
Qu'il vous faudrait des médecins habiles
Comme celui-ci !
Pour vous sauver, ribauds gorgés de truffes,
| 30 | Ramasseurs d'or, ivrognes abrutis, |
Pipeurs, vauriens, sycophantes, tartuffes [ 1 Sycophante : Nom qu'on donnait dans Ath?nes aux d?nonciateurs qui livraient aux passions de la foule les citoyens ?minents et surtout ceux dont elle redoutait le plus la raison ou la vertu. [L]]
De tous les partis,
Vous trouverez la robuste harmonie
Et la santé de l'âme, à nous ouïr.
| 35 | Venez aux chauds rayons de ce génie |
Vous épanouir !
Pour nettoyer vos cervelles malsaines,
Rien n'est si bon que la verte gaîté
Qu'a prodiguée en ses vivantes scènes
| 40 | Le maître vanté. |
L'art consolant fait les sommeils paisibles
Berçant nos coeurs de rythmes caressants.
Passez, passez, masques beaux ou risibles,
Et toujours puissants !
| 45 | Vous tous qu'anime une forte pensée : |
Toi, ridicule et tragique Harpagon,
Coeur de métal et face convulsée ;
Triste et faible Orgon,
Filles de race, et qu'il faut qu'on marie ;
| 50 | Beaux amoureux parés si galamment, |
Qu'un vieux tuteur sans pitié contrarie,
Jusqu'au dénouement ;
Agnès la blonde, Ève d'avant la pomme,
Désir, espoir infernal et divin,
| 55 | Vaste problème où tout l'esprit de l'homme |
Se tourmente en vain ;
Toi, coeur frivole et charmant, Célimène,
Fleur de beauté née aux royaux séjours,
Regard trompeur que notre engeance humaine
| 60 | Aimera toujours ; |
Vieillards naïfs qu'on bafoue et qu'on brave,
Gérontes laids, mais au fond peu méchants,
Martyrs d'amour, Arnolphes au front grave,
Trompés, mais touchants ;
| 65 | Jourdain, à qui Dorante prend des sommes, |
Dont on rit moins aujourd'hui qu'autrefois,
Car on a vu, parmi les gentilshommes,
Tant d'affreux bourgeois ;
George Dandin, lamentable figure,
| 70 | Tu fais rêver en riant les meilleurs : |
Car tes pareils sont nombreux, je te jure,
Parmi tes railleurs,
Passez ; passez, amusants Sganarelles :
Vos femmes ont le pied leste et l'oeil vif ;
| 75 | Vous vous laissez parfois berner par elles |
Au superlatif ;
Gentils coquins, rufians, aventurières, [ 2 Rufian : Vieilli ou litt?r. Homme d?bauch?, vivant avec des femmes de mauvaise vie, souteneur. [CNRTL]]
Escrocs fieffés et de grâces pourvus,
Vous, Sbriganis aux ruses coutumières,
| 80 | Scapins imprévus, |
Filles de bien, Dorine et Marinette
Nez en éveil, sein ferme et tentateur,
Sage Martine, et toi, grande Toinette,
Sublime docteur !
| 85 | Comme il faut bien, sous la frondaison verte, |
Hors du réel s'égarer quelquefois,
En satin blanc la jeune Mélicerte
Passe dans les bois ;
Et, pour chasser la morgue solennelle,
| 90 | La dignité fausse et le pâle ennui, |
Le Maître a su prier Polichinelle
À danser chez lui.
Cher Maître, en toi vit Plaute avec Térence
Qu'applaudissait Rome entière autrefois,
| 95 | Et dans tes vers pleins de clartés la France |
Reconnaît leur voix.
Ton doigt puissant fait grand tout ce qu'il touche ;
L'âme d'Alceste a vibré dans tes vers :
Voici, debout, dans sa fierté farouche,
| 100 | L'homme aux rubans verts. |
La noble coupe où ton esprit s'inspire,
Faite d'or pur aux flammes du soleil,
Égale celle où s'enivra Shakespeare
De nectar vermeil.
| 105 | Le sombre Hamlet sur sa poitrine fière |
Presse don Juan dédaigneux du trépas,
Le séducteur que le héros de pierre
N'épouvante pas.
L'humanité se sent agir et vivre
| 110 | Dans ton esprit pareil aux aquilons ; |
Un monde sort des pages de ton livre
Quand nous le voulons.
Poète aimé, divin maître, Molière,
Nous puiserons sans cesse à ton trésor ;
| 115 | Nous aimerons ta muse familière |
Bien longtemps encor.
Notre pays seul n'a pas fait ta gloire :
Car aujourd'hui, comme hier et demain,
A ta fontaine abondante veut boire
| 120 | Tout le genre humain. |
Nous surpassons l'Hellade et l'Italie
Dans le bel art de Thespis restauré
Par toi, qui fus de la reine Thalie
L'amant préféré.
| 125 | Muse, elle t'a livré, dans son délire, |
Tous les traits d'or de son élan vainqueur,
Son masque rose et sa joyeuse lyre,
Son thyrse et son coeur. [ 3 Thyrse : Javelot environn? de pampre et de lierre, et termin? par une extr?mit? en forme de pomme de pin. [L]]
Laissant pâlir dans l'ombre diaphane
| 130 | Et s'effacer dans l'éloignement gris |
Le souvenir du noble Aristophane,
Un soir, à Paris,
Elle daigna descendre de la nue
Où son beau corps dormait au fond des cieux
| 135 | Et vint, splendide et belle, toute nue |
S'offrir à tes yeux.
Elle baisa ta lèvre un peu morose ;
Et son amour pour ton âme fut tel
Que le baiser de sa bouche de rose
| 140 | Te fit immortel. |
Et nous venons, d'un coeur pieux et juste,
Nous, tes enfants, qui redisons tes vers,
Parer ton front pensif, poète auguste,
De ces lauriers verts !
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Notes
[1] Sycophante : Nom qu'on donnait dans Athènes aux dénonciateurs qui livraient aux passions de la foule les citoyens éminents et surtout ceux dont elle redoutait le plus la raison ou la vertu. [L]
[2] Rufian : Vieilli ou littér. Homme débauché, vivant avec des femmes de mauvaise vie, souteneur. [CNRTL]
[3] Thyrse : Javelot environné de pampre et de lierre, et terminé par une extrémité en forme de pomme de pin. [L]

