DIALOGUE ENTRE DESCARTES ET CHRISTINE, REINE DE SUÈDE, AUX CHAMPS ÉLYSÉES

1822

À PARIS, A. MARC, Libraire, Auteur et éditeur du Dictionnaire des romans, Rue Rameau N°11. Quartier du Palais Royal.


Texte établi par Paul Fièvre, octobre 2025.

Publié par Paul FIEVRE, novembre 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 28/02/2026 à 20:01:38.


PERSONNAGES

DESCARTES.

CHRISTINE, reine de Suède.

Extrait des "OEuvres complètes de D'Alembert", A. Belin, Bossange .- Paris, 1822, Tome Quatrième, IIè partie, pp 468-475).


DIALOGUE ENTRE DESCA...

CHRISTINE.

Heureusement pour l'honneur du genre humain, on ne traite pas toujours avec la même injustice les hommes dont les talents illustrent leur Patrie. Je viens d'apprendre qu'en France même, et dans le moment où je vous parle une Société considérable de Gens de Lettres élève une Statue au plus célèbre écrivain de la Nation ; on ajoute, que des personnes respectables par leur rang et par leurs lumières, tant en France que dans les pays étrangers, font à cette louable entreprit l'honneur d'y concourir.

DESCARTES.

Cela est vrai ; mais savez-vous ce que j'apprends de mon coté ? On dit qu'il se trouve en même temps des hommes qui voudraient bien décrire cet acte de patriotisme, par une raison qu'ils n'osent à la vérité dire tout haut ; c'est que l'homme de génie qui est l'objet de ce monument, aura la satisfaction de le voir et d'en jouir. Ces dispensateurs équitables de la gloire demandent pourquoi on n'érige pas plutôt des statues à Corneille, à Racine et à Molière ; et ils le demandent, parce que Corneille, Racine et Molière sont morts ; ils n'auraient eu garde de faire la question du vivant de ces Grands Hommes, dont le premier est mort pauvre, le second dans la disgrâce, et le troisième presque sans sépulture.

CHRISTINE.

On pourrait, ce me semble, repéré représenter l'Envie, égorgeant d'une main un Génie vivant, et de l'autre offrant de l'encens à un Génie qui n'est plus. Mais laissons-là ces hommes si zélés pour honorer le mérite, à condition qu'il n'en saura rien ; et ne parlons que de ce qui vous concerne. Si l'on a eu le tort de vous avoir oublié longtemps, il semble qu'on veuille aujourd'hui réparer cet oubli d'une manière éclatante. Savez-vous qu'on vous élève actuellement un mausolée ?

DESCARTES.

Un mausolée, à moi ! La France me fait beaucoup d'honneur : mais il me semble si elle m'en jugeait digne, elle aurait pu ne pas attendre cent vingt ans après ma mort.

CHRISTINE.

Vous faites vous-même bien l'honneur de la France, mon cher Philosophe, en croyant que c'est elle qui pense à vous élever un monument. Elle y songera bientôt sans doute, et il s'en offre une belle occasion car on reconstruit actuellement avec la plus grande magnificence l'Église où vos cendres ont été apportées, et il me semble qu'un monument à l'honneur de Descartes décorerait bien autant cette église, que de belles orgues ou une belle sonnerie. Mais en attendant, on vous érige un Mausolée à Stockholm, dans le pays où vous avez été mourir. C'est à un jeune Prince, qui règne aujourd'hui sur la Suède, que vous avez cette obligation. Je n'ai point eu, comme vous savez, l'ambition de me donner un héritier ; mais que j'aurais été empressé d'en avoir, si j'avais pu espérer que le Ciel m'accordât un tel Prince pour fils ! Je m'intéresse vivement à lui par tout ce que j'entends dire de ses lumières, de ses connaissances, de sa modestie, ou plutôt, et ce qui vaut bien mieux encore, de sa simplicité ; car la modestie est quelquefois hypocrite et la simplicité ne l'est jamais.

DESCARTES.

Je ne puis pas dire que je voudrais voir ici ce Prince pour le remercier. J'espère même, pour le bonheur de la Suède, qu'il ne viendra nous trouver de longtemps. Mais je voudrais du moins que ma Nation m'acquittât un peu envers lui. Je fais qu'elle est légère et frivole ; mais au fond elle est sensible et honnête : et si elle n'a rien fait pour moi, ce fera m'en dédommager en quelque sorte, que de se montrer reconnaissante des honneurs que les étrangers me rendent. Je n'ai ni la vanité d'être ébloui de ces honneurs, ni l'orgueil de les dédaigner ; une ombre a le bonheur ou le malheur de voir les choses comme elles sont. Mais quand je n'aurais rendu d'autre service aux Philosophes, que d'ouvrir la carrière d'où ils tirent les matériaux du grand édifice de la raison, j'aurais, ce me semble, quelque droit au souvenir de la postérité.

CHRISTINE.

Quant à moi, je partage bien vivement les obligations que Vous et la France avez en ce moment à la Suède ; car le Mausolée qu'on vous y élève est une dette que j'avais un peu contractée envers vous.

DESCARTES.

Il est vrai, soit dit sans vous en faire de reproche, qu'après avoir assez bien traité ma personne, vous avez un peu négligé ma cendre. J'étais mort dans votre Palais, d'une fluxion de poitrine que j'avais gagnée à me lever pendant trois mois, en hiver, à cinq heures du matin, pour aller vous donner des leçons. On dit que vous me regrettâtes quelques jours ; que vous parlâtes même de me faire construire un tombeau bien magnifique ; mais que bientôt vous n'y pensâtes plus. La plupart des Princes sont comme les enfants ; ils caressent vivement, et oublient vite.

CHRISTINE.

J'aurais certainement fait quelque chose pour votre mémoire, si je n'eusse pas abdique la Couronne bientôt après.

DESCARTES.

Et pourquoi l'avez-vous abdiquée ? Il me semble que vous auriez beaucoup mieux fait de rester sur le trône de Suède, d'y travailler au bonheur de vos peuples, d'y protéger les Sciences et la Philosophie, que d'aller traîner une vie inutile au milieu de ces italiens qui vous traitaient assez mal. Avouez que l'envie de paraître singulière, et pour tout dire, un peu de vanité, vous a porté à cette abdication ; vous auriez pensé autrement, si vous eussiez été plus pénétrée du sentiment et de l'amour de la véritable gloire, qui est si différent de la vanité.

CHRISTINE.

Je ne voudrais pas répondre que la vanité ne fût entrée dans mon projet, car elle se glisse partout ; et elle est faite pour tout gâter. Mais j'avais pour abdiquer un motif plus puissant, qui paraîtra peu surprenant à un philosophe, les dégoûts et l'ennui du trône. J'avoue cependant que j'aurais dû supporter ces dégoûts et cet ennui par la satisfaction si douce de remplir les devoirs consolants que le trône impose. Heureusement ce trône va être occupé par un Prince qui réparera tous mes torts, qui sentira comme moi le poids de la Couronne, mais qui saura la porter.

DESCARTES.

Vous aviez, ce me semble, un intérêt particulier de ne pas priver les Gens de Lettres de l'asile et de l'appui qu'ils trouvaient auprès de votre trône, car assurément ils n'ont pas été ingrats à votre égard.

CHRISTINE.

Il est vrai, et je ne puis me le dissimuler, que si la postérité a conservé pour moi quelque estime. Je la dois au peu que j'ai fait pour les Lettres. On s'en souvient beaucoup plus que de quelques autres actions qui pourraient cependant tenir une place dans mon Histoire ; par exemple de l'influence que j'ai eue dans le Traité de Westphalie. Vous pouvez vous rappeler en effet qu'à l'occasion de ce fameux Traité vous fîtes des Vers en mon honneur.

DESCARTES.

Oui, je me souviens que je fis d'assez mauvais vers, et dont même on a pris la peine fort inutile de se moquer depuis ma mort, comme si ma philosophie y avait mis quelque prétention, et comme si tous les rimeurs de mon temps, qui se croyaient poètes, avaient fait de meilleurs vers que moi, à l'exception de Corneille. Quoi qu'il en soit, mes Vers sont oubliés, comme l'obligation qu'on vous a d'avoir contribué au grand Traité qui pacifia l'Europe, et qui assura l'État de l'Empire.

CHRISTINE.

J'avoue qu'on ne m'en fait aucun gré, et à parler franchement on n'est pas injuste. Ce Traité était plus l'ouvrage de mes Ministres que le mien. Il n'en est pas de même de la protection que j'ai eu le bonheur d'accorder aux Lettres et à la Philosophie ; c'est une gloire que je ne partage avec personne ; et la reconnaissance de tant d'écrivains célèbres m'en ont témoignée, m'a fait pardonner plus d'un écart que je me reproche.

DESCARTES.

Vous n'êtes pas la seule qui ayez éprouvé l'effet de leur reconnaissance ; ils ont aussi presque fait oublier les proscriptions d'Auguste, et les fautes de François Premier. Tôt ou tard les hommes qui pensent et qui écrivent gouvernent l'opinion ; et l'opinion comme vous savez, gouverne le monde.

CHRISTINE.

Ne dites pas cela trop haut : car on reprocherait aux Gens de Lettres, à ces hommes qui pensent et qui écrivent, de n'être bons qu'à gâter les Princes.

DESCARTES.

Le reproche ferait fort injure. Les Princes qu'on a loués d'avoir aimé les lettres, Auguste et François Premier entre autres, sont devenus meilleurs et plus sages, du moment ou ils ont commencé à les aimer. Cela seul prouverait, s'il était nécessaire, combien les Princes ont intérêt d'être éclairés, pour leur Peuples et pour eux-mêmes...

CHRISTINE.

Mais croyez-vous qu'il en soit des sujets comme des Souverains ; que les Nations aient toujours besoin d'être instruites, et qu'il ne soit pas utile de tenir le peuple dans l'ignorance, et même de le tromper quelquefois ?

DESCARTES.

C'est une grande question, et qui demanderait une discussion aussi longue qu'inutile pour nous ; car qu'importe-t-il aux morts de savoir s'il est bon de tromper les vivants ? Pour moi je ne sais s'il peut y avoir des erreurs utiles ; mais s'il y en avait, je crois qu'elles tiendraient la place de vérités plus utile encore. Il est vrai cependant, que pour combattre utilement et sûrement l'erreur et l'ignorance, il faut rarement les front. Un Philosophe, apparemment mécontent de ses contemporains, disait l'autre jour ici : que s'il revenait sur la terre, et qu'il eût la main pleine de vérité, il ne l'ouvrirait pas pour les en laisser sortir. - Mon confrère, lui dis-je, vous avez tort et raison ; il ne faut ni tenir la main fermée, ni l'ouvrir tout à la fois ; il faut ouvrir les doigts l'un après l'autre ; la vérité s'en échappe peu à peu, sans faire courir aucun risque à ceux qui la tiennent, et qui la laissent échapper.

 



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