DRAME EN UN ACTE EN VERS
écrit en 1878
1899.
PAR M. PAUL DELAIR.
PARIS, LIBRARIE PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
Texte établi par Paul FIEVRE, novembre 2025
Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 10:17:30.
PERSONNAGES
REINE, veuve de M. le marquis de Pont-Roi.
ALBIN, son fils.
PORNIC, autrement dit Crête-Rouge.
Un château en Bretagne, près Lorient.
Extrait "Théâtre inédit", Paul Offendorff, 1899, pp. 223-268.
CRÊTE-ROUGE.
Un salon, Porte à gauche (l'appartement d'Albin). - À gauche également, en pan coupé, fenêtre, - Porte au fond. - Porte à droite (l'appartement de Reine). Guéridon. - Sièges. - Armoire à droite. Ameublement de style sévère.
SCÈNE PREMIÈRE.
REINE, seule, à la fenêtre.
La tempête s'apaise et l'on revoit le jour...
Mon coeur ne peut-il donc s'apaiser à son tour ?
Voilà le ciel rouvert, la mer rassérénée :
Hélas ! Quand la tourmente en nous s'est déchaînée,
| 5 | Le jour ne s'y fait pas si vite, et bien après |
Que l'orage a pris fin, l'on cherche encor la paix ! -
Albin ne rentre pas. - Longue et pénible attente !
Que fait-il ? - On dirait que l'orage le tente...
Son amour pour la mer m'épouvante en secret.
| 10 | Depuis que le Marquis est mort, il semblerait |
Qu'il sorte de prison, tant il a soif d'espace !
Ce vase délicat, fait de fragile grâce,
Cache une âme de feu... Tant de peine et d'amour
Pour le voir m'échapper sans doute quelque jour ! -
| 15 | Ah ! S'il savait quel sang bat dans sa folle artère ! - |
Tressaillant.
Toujours cette pensée !
Entre Albin, Il est en costume breton.
SCÈNE II.
Reine, Albin.
REINE, avec joie.
Albin !
ALBIN, l'embrassant.
Me voilà, mère !
REINE.
Par un temps si terrible ainsi me délaisser ?
Étiez-vous sur la mer ? Ah ! Je n'ose y penser !
Ne mentez pas ! - Sa veste est de pluie encor fraîche...
ALBIN.
| 20 | J'étais avec Joël dans son bateau de pêche, |
Mais nous sommes rentrés avant le grain.
REINE.
Alors,
Tout le temps qu'il dura que faisiez-vous dehors ?
ALBIN.
Je regardais.
REINE.
Vraiment ! Beau spectacle !
ALBIN.
Sublime !
Ah ! Tant qu'il dure, on est écrasé ! c'est l'abîme
| 25 | Et Dieu dedans ! on tremble ! - Et, l'orage envolé, |
Mère, on se sent grandi pour l'avoir contemplé.
REINE.
Et la pauvre inquiète, on l'oublie...
ALBIN.
Oh ! Pardonne !
Nous venons de sauver quelqu'un ! - Te sachant bonne,
J'ai dit qu'on amenât chez nous le naufragé.
REINE.
| 30 | Le malheureux ! Je vais donner des ordres... |
ALBIN.
| J'ai |
Déjà tout fait, ma mère ; il va monter ; on change
Ses vêtements ; je veux qu'à notre table il mange...
Quoiqu'il se soit du gouffre en bon nageur tiré,
Il a l'aspect chétif ; le poing n'est pas carré,
| 35 | Mais tout respire en lui l'énergie intrépide, |
L'entreprenante humeur et le rire rapide,
Tout ce qui tient en France en ce vieux mot d'entrain,
Et ce n'est qu'en mettant le pied sur le terrain,
Pâle, et comme ébloui de voir là ma présence,
| 40 | Qu'il a fermé les yeux et perdu connaissance. |
REINE.
Vous êtes un charmant et noble coeur, mon fils,
Mais ne craignez-vous pas qu'à jeter vos défis
À l'Océan, si noir, qu'il sourie ou qu'il pleure,
Ce jaloux ne vous garde un jour, et que j'en meure ?
ALBIN.
| 45 | De mon âge ce sont les jeux... |
REINE.
| Vous voilà grand ; |
Il faut songer, mon fils, à tenir votre rang;
À le négliger trop votre esprit s'accoutume;
Voyez : bien que ceci vous sied, est-ce un costume
À visiter ce soir monsieur le Gouverneur?
| 50 | Il s'intéresse à vous. |
ALBIN.
| Il me fait trop d'honneur. |
REINE.
Il vous doit, comme bon et loyal gentilhomme,
Présenter à la Cour.
Mouvement d'Albin.
Songez comme on vous nomme !
ALBIN.
Oui, Marquis de Pont-Roi !
REINE.
Ce ton amer... Pourquoi ?
ALBIN.
Ce mémento lassant : « Vous êtes un Pont-Roi »,
| 55 | Que j'entendis, avant même de le comprendre, |
Ta bouche aussi va-t-elle aujourd'hui me le rendre ?
REINE.
Votre père...
ALBIN.
Je fus son fils obéissant,
Courbé tant qu'il vécut, je suis libre à présent !
REINE, avec reproche.
Vous n'avez pas assez regretté votre père !
ALBIN, avec douleur.
| 60 | Ah ! Ce reproche en moi souvent me désespère ! |
Mais tu sais bien quel homme il était... Absorbé
Dans l'orgueil d'une race et d'un grand nom tombé,
Hors ce nom il semblait qu'il n'aimât rien sur terre:
Il m'appelait : «Monsieur.» Son oeil froid faisait taire.
| 65 | Je te disais : «Pourquoi mon père est-il si vieux ?» |
J'avais peur. Toute faute était crime à ses yeux.
Même, pour châtier la colère insensée
Et les emportements de ma jeune pensée,
Malgré mes cris, mes mains jointes, mon fol effroi,
| 70 | Il fit par les valets porter la main sur moi ! |
REINE.
Oubliez...
ALBIN.
Ce jour-là, toi-même rebellée,
Pâle, sous un reproche à voix basse accablée,
Tu pleuras !
REINE.
Sur vous seul !
ALBIN.
Tu les cachais, tes pleurs,
Mais je te devinais de secrètes douleurs ;
| 75 | Je les attribuais à des causes étranges, |
Et - tant j'étais méchant ! - je médisais ; « Saints anges !
S'il n'était pas mon père ! »
REINE.
Oh !
ALBIN.
C'était mal, je sais :
Mais toujours le blasphème échappe au coeur blessé.
Je m'en blâme à présent; j'avais des torts; je songe ...
| 80 | - Et c'est comme un remords que je sens qui me ronge - |
Qu'à force de l'aimer je l'aurais fait m'aimer
Peut-être ; et je voudrais qu'il pût se ranimer
Pour qu'à mollir son coeur je m'applique sans trêve,
Et m'en fasse à la fin le père que je rêve !
REINE.
| 85 | Laissez, laissez remords et rêves superflus, |
Et ne songez qu'à moi : votre père n'est plus...
Apercevant Pornic qui paraît au fond avec terreur.
Dieu ! Qui vient là ?
SCÈNE III.
Les mêmes, Pornic.
ALBIN.
Qu'as-tu, mère ?
REINE.
Quel est cet homme ?
ALBIN, regardant.
C'est notre naufragé.
REINE.
Lui !
ALBIN.
Sans doute...
REINE.
Il se nomme ?...
ALBIN.
Je n'en sais ma foi rien. Pourquoi trembler si fort ?
| 90 | Il revient de fort loin, mais ce n'est pas un mort. |
REINE.
De grâce, Albin !...
ALBIN, à Pornic.
Entrez, camarade !
PORNIC, s'inclinant devant Reine.
Madame...
ALBIN.
C'est ma mère.
PORNIC.
Monsieur, c'est une heureuse femme.
REINE.
Vous, me connaissez ?
PORNIC.
Moi, Madame ? À coup sûr, non.
REINE.
Vous êtes du pays.
PORNIC.
Non plus...
REINE.
Mais... votre nom ?
PORNIC.
| 95 | Jean-Pol. |
REINE.
| Un nom français, |
PORNIC.
| De la Nouvelle-France ; |
Je suis Canadien.
REINE, à elle-même.
C'est une ressemblance,
Voilà tout.
PORNIC.
Si madame en veut savoir sur moi...
REINE.
Vous êtes bienvenu chez Monsieur de Pont-Roi.
PORNIC.
Le bienvenu ! Pardieu, madame, on lui doit d'être
| 100 | Encore en vie! |
ALBIN, vivement.
| Oh ! Point ! |
PORNIC.
| Pardon, mon jeune maître ; |
Et ce n'a pas été sans vous risquer très fort,
Car les lames coiffaient d'écume et d'eau le bord
Et le flot vous pouvait emporter...
REINE.
Ah ! Je tremble,..
Albin, vous ne m'aviez pas tout dit !
ALBIN.
Il me semble
| 105 | Que j'en suis sorti, mère, et l'esprit assez gai... |
Mais le corps, je l'avoue, est un peu fatigué.
REINE.
Et moi-même... Je vois, Albin, qu'il faut remettre
Cette visite, et vais écrire un mot de lettre
Au gouverneur.
ALBIN.
Merci, mère ; va !
REINE.
Je reviens.
En passant devant Pornic.
| 110 | C'est étrange pourtant, et plus je me souviens... |
Elle s'arrête un moment avant d'entrer à droite.
ALBIN, à Pornic.
Tu sers dans la marine américaine, maître ?
PORNIC.
Voilà près de vingt ans, Monsieur.
ALBIN.
Tu dois connaître
Paul Jones, le corsaire ? [ 1 John Paul Jones (1747-1792) : Écossais de naissance, officier de marine, héros de la guerre d'indépendance américaine. Il devint ami avec Benjamin Franklin en France en 1778.]
PORNIC.
Oui.
ALBIN.
Puis son compagnon,.
Le fameux Crête-Rouge, un flamboyant surnom !
PORNIC.
| 115 | Aussi. |
ALBIN.
| L'on en a dit d'étranges sur son compte ! |
PORNIC, complaisamment.
Oui, - dont les Anglais sont... camus. [ 2 Camus : Fig. et familièrement, embarrassé, interdit. [L]]
ALBIN.
Ce qu'on en conte
Fait souvent frissonner ma mère...
PORNIC.
Et vous ?...
ALBIN.
... Oh ! moi !
Apercevant sa mère, il s'arrête.
REINE, à Pornic.
La guerre dure encore ?
PORNIC.
Oui, Madame, le Roi
Se met en ligne. Il vient de signer l'alliance
| 120 | Avec Monsieur Franklin. |
REINE.
| Ainsi le Roi de France |
Prête sa très chrétienne épée aux insurgents ! [ 3 Insurgent : Nom donné à certaines troupes de Hongrie, levées extraordinairement pour le service de l'État. [L]]
En quel temps vivons-nous !
Elle sort.
SCENE IV.
Pornic, Albin.
ALBIN, à Pornic.
Ce sont de braves gens !
Allant à l'armoire et en retirant un flacon.
Or ça ! Viens boire !
PORNIC.
Ah ! ah ! Du sacré chien !
Riant en levant son verre plein.
On donne
Ce nom à cette belle !
ALBIN, souriant.
Oui, je sais !...
PORNIC, reposant le verre.
Elle est bonne...
ALBIN.
| 125 | J'en conviens entre nous - je ne m'y connais point. |
PORNIC.
Oui, vous n'avez pas fait d'études sur ce point...
Bien vous en prend ! Mais nous, qu'altère la tempête.
Nous y prenons coutume, - et c'est pour tenir tête
Au diable déchaîné quand il souffle dehors,
| 130 | Que nous buvons ceci - qui nous le met au corps ! |
ALBIN.
On peut alors brûler toute une flotte, comme
Fit à WhiteHaven Crête-Rouge... [ 4 WhiteHaven (Pennsylvanie) : Lieu de bataille navale américaine en 1778 que gagna John Paul Jones. ]
PORNIC, riant.
Ah ! Jeune homme,
Vous saviez ça ! - Le coup, ne fut pas mal conduit...
À minuit on débarque, on grimpe au fort, sans bruit,
| 135 | Sans échelles ; chacun, sur les épaules sûres |
Des solides gabiers, gagne les embrasures ; [ 5 Gabier : Matelot qui se tient dans les hunes, pour visiter et entretenir le gréement. [L]]
Tout dormait : d'une rafle on prend trente canons,
Tout juste autant qu'on était d'hommes, mille démons !
Et puis, - Feu ! Feu ! C'est comme une foudre tombée !
| 140 | Quatre cents bâtiments dessous ! Quelle flambée ! |
On en a ri dans les gazettes...
ALBIN.
Ce surnom,
Crête-Rouge, vient-il de ce haut fait ?
PORNIC.
Oui... non...
Riant et montrant sa crinière.
Ses cheveux, comme à moi, sont de teinte un peu crue...»
ALBIN, se rapproche pour y passer la main.
Je les aime ! On dirait une flamme apparue !
| 145 | Ça brille !... |
PORNIC, s'attendrissant.
| Est-il gentil ! |
ALBIN.
| Vous avez l'air troublé ? |
PORNIC.
C'est que je vous trouvais, à part moi, découplé
Tout exprès pour siffler des airs dans la mâture,
Et vous feriez en mousse adorable posture !
ALBIN.
Oui ? Tu te chargerais de me rompre au métier ?
PORNIC.
| 150 | Croyez qu'on s'y mettrait de coeur et tout entier ! |
Seulement votre mère en serait peu charmée,
Je gage.
ALBIN.
Bonne mère !...
PORNIC.
Oui, bonne, - et bien-aimée ?...
ALBIN.
Ah ! Toute mère a droit à l'amour, tu le sais ;
Mais la mienne, on l'adore, et c'est à peine assez.
PORNIC.
| 155 | Et votre père aussi, vous l'aimiez de la sorte ? |
Albin ne répond pas.
ALBIN, après un silence.
Parions de la tempête. Elle était donc bien forte ?
PORNIC.
Querelles de ménage ! On est plus tendre après...
L'équipage est sauvé d'ailleurs,.. Tous mes regrets
Sont ce joli bateau, si maniable, un cotre [ 6 Cotre : Petit navire de guerre à un seul mât. [L]]
| 160 | Si fin, que pour la course il n'en était point d'autre ; |
Un ami de dix ans ! - Tiens ! Vous ne riez pas ?
Ces amis-là, petit, vous en faites donc cas ?
Et vous comprenez donc que ce bois, ces ferrailles,
Que cette toile vive et vous tienne aux entrailles ?
ALBIN.
| 165 | Oui, je comprends cela. |
PORNIC.
| Vous aimez les marins ? |
ALBIN.
Tout petit, - quelquefois on a de gros chagrins, -
Je regardais la nuit blanchir la mer lointaine,
Et par là j'attendais qu'il vînt, le capitaine
Qui devait m'emmener vers le paradis bleu
| 170 | Qu'au delà de ces flots sans doute habite Dieu... |
Et chaque goéland que je voyais paraître,
Je me disais, rêvant : c'est sa voile peut-être!...
PORNIC.
Ce quelqu'un-là, c'était ?...
ALBIN.
Je ne sais ; l'inconnu.
Et qu'importe d'ailleurs, puisqu'il n'est pas venu!
Il soupire.
PORNIC, à part.
| 175 | Il n'est donc pas heureux? « |
Haut.
| L'âge a changé vos rêves ; |
Pour les salons sans doute on a quitté les grèves...
Dame ! On n'est pas abbé, l'on rime galamment
Des bouquets à Chloris...
ALBIN.
Je hais tout ce qui ment,
Poudre et fard ! Ce n'est pas ce monde que j'envie !
| 180 | Je m'y trouve à l'étroit, j'ai soif d'une autre vie, |
Et j'appelle, en dépit du sot ou du moqueur,
Toute la terre et tout le soleil dans mon coeur I
PORNIC, à part.
Ah ! Tout le mien de joie à l'entendre tressaille !
ALBIN, montrant une larme dans les yeux de Pornic.
On dirait une larme ici dans la broussaille ?...
PORNIC.
| 185 | On a des jours pour ça... Vous comprenez : j'aurais |
Un enfant de votre âge et m'en remémorais...
ALBIN, venant s'asseoir à côté de lui.
Mort ?...
PORNIC.
Je tenais la mer alors qu'il vint au monde
Et n'ai connu de lui que cette boucle blonde...
Il tire un sachet de sa poitrine et le montre à Albin.
Que sa nourrice au loin m'envoya.
ALBIN.
L'on dirait
| 190 | Une des miennes. |
PORNIC.
| Oui... |
Silence.
ALBIN.
| Je comprends ton regret, |
Pauvre homme, et je te plains ! Avec toi faisant route.
Aujourd'hui ton enfant serait heureux sans doute...
Laissant peu à peu aller sa tête sur l'épaule de Pornic.
Mais je ne serais, moi, qu'un marin de hasard.
Pour une nuit en mer, j'en ai là le brouillard...
| 195 | J'ai les membres pesants et la tête confuse... |
Fais-moi quelque récit de guerre qui m'amuse,
Ou je vais m'endormir.
PORNIC.
Laissez là votre front :
Endormez-vous.
ALBIN.
Ma chambre est là : conduis-moi donc.
PORNIC.
Mais d'abord, mettez-vous à l'aise...
Il lui dénoue sa cravate, desserre sa veste et sa chemise ; l'enfant assoupi se laisse faire. Reine reparaît à droite.
REINE, surprise et troublée.
Encore ensemble ?
| 200 | Que fait-il ? - Malgré moi je doute encor... Je tremble ! |
PORNIC.
Vous respirerez mieux ainsi...
Se levant et le soutenant.
Venez, Albin !
ALBIN.
Ah ! Je rêvais déjà !...
S'arrêtant au moment d'entrer à gauche.
Je veux être marin !
SCENE V.
Reine, seule, puis Pornic.
REINE.
Oh ! Je ne rêve pas, moi ! Je suis éveillée !
Ces soins, cette douceur, de pleurs toute mouillée,
| 205 | Ah ! C'est lui, c'est le père !... |
PORNIC, reparaissant et se voyant reconnu.
| Oui, c'est moi ! |
REINE.
| Lui ! vivant! |
Dieu juste !
PORNIC.
Ah ! J'aurais dû mourir, et bien souvent,
Reine, l'ai souhaité ! - N'est-ce pas, je diffère
Du Pornic d'autrefois ? À sillonner la sphère
Je me suis engorgé, noué, ridé, noirci...
| 210 | Je me souviens pourtant... C'était non loin d'ici, |
Reine ! - Fils de pêcheurs qui m'avaient rêvé prêtre,
Chez le bon vieux recteur j'étudiais, peut-être
Plus qu'il n'aurait voulu ; je songeais ; j'étais fier,
Libre, indomptable et fou comme le vent de mer,
| 215 | Et j'avais pour dorer cette face tannée |
Les échevellements de la vingtième année !
Je vous aimai ! J'osai vous le dire, ô stupeur !
Les adorations d'un sauvage font peur,
Et pourtant cela touche et parfois on l'écoute...
| 220 | Vous palpitiez... mon Dieu ! Je m'y trompai sans doute ! |
Et puis vous n'étiez pas heureuse, vous savez,
Car vos rêves de vierge étaient en pleurs rêvés,
Et le château natal n'offrait dans ses bruines
À vos ambitions que des fleurs de ruines...
| 225 | Pauvre, esseulée, et près de vous un tel amour ! |
Altière, cependant, vous résistiez... Un jour,
Une nuit, - par dessus les murs, dans la tempête,
Comme un voleur viole une église, la tête
Perdue, ivre, et tremblant, je pénétrai chez vous...
| 230 | C'était mal... Laissez-moi vous le dire à genoux... |
Je sortis... pardonné !
Mouvement de Reine.
Par pitié pour vous-même,
Ne dites pas que non ! Si depuis, sans blasphème,
J'ai subi la prison, l'exil et pis encor,
C'est que je le gardais en moi, comme un trésor,
| 235 | Ce pardon dans les pleurs recueilli sur vos lèvres ! |
Il m'allégeait la chaîne, il m'apaisait les fièvres,
Et près de vous maudire, aussitôt désarmé,
Il murmurait tout bas : Sois bon, tu fus aimé.
REINE.
Me maudire... et pourquoi ? J'avais été trompée,
| 240 | Moi ! - Quelqu'un me fit voir, sous la roche escarpée |
Où vous montiez la nuit, un cadavre et du sang !
PORNIC.
Qui vous tendit ce piège ? Ah ! lui ! L'homme puissant
Qui me fit embarquer pour la Guyane infâme,
Qui, délivré de moi, vous demanda pour femme !...
| 245 | Le marquis !... Il fallait que je fusse englouti ! |
Et j'ai cru qu'à son plan vous aviez consenti.
REINE.
À son plan ?
PORNIC.
Je sais tout. - Vous alliez être mère...
Une compagne à vous lui vendit ce mystère,
Et m'a dit tout plus tard. - À votre front penché,
| 250 | L'homme, froid et poli, chuchota le marché ; |
Sans héritier du sang dépéri dans ses veines,
Ce mourant, n'ayant plus d'affections humaines
Que le culte du nom, de peur qu'il se perdît
Dans les limbes l'offrait à l'enfant du maudit...
| 255 | Ce pacte, je n'y fais d'objection aucune, |
Rendait à vous l'honneur, aux vôtres la fortune...
REINE.
Pornic ! Oh ! Croyez-vous que j'eusse accepté, si
Je vous avais pu croire encor vivant !
PORNIC.
Merci,
Reine ! - Oh ! De quel amour suis-je à présent capable,
| 260 | Moi qui dans mon enfer vous adorais coupable ! |
REINE, s'éloignant.
Monsieur...
PORNIC, se frappant la tête.
C'est juste, fou que je suis ! J'étais mort,
Et qui meurt, on l'oublie, et qui revient, a tort !
Vous n'aimez plus !
REINE.
J'ai l'âge où nulle femme n'aime,
Par respect pour son front pâli, pour l'amour même !
| 265 | Ne touchez pas ce coeur où dort la cendre, hélas ! |
C'est là qu'est le vrai mort, et qui ne revient pas.
PORNIC.
Reine !
REINE.
La destinée est avare de joies ;
Elle nous a tracé différemment nos voies
Suivons jusqu'à la mort, qui seule réunit,
| 270 | Ces chemins différents... Adieu ! |
PORNIC.
| C'est bientôt dit ! |
Et mon enfant ?
REINE, frémissant.
Albin !
PORNIC.
Je ne suis plus, Madame,
Le jeune homme, l'ardent; poète dont la flamme
Obtint grâce jadis, je le sais, j'en conviens !
Quand l'amour perd ses droits, l'orgueil reprend les siens !
| 275 | Le signe de révolte à mon front qui se voile, |
Qui, jeune encore, a pu vous sembler une étoile,
Dans les rides s'inscrit obscur et flétrissant ;
Ce qui vous fascinait vous indigne à présent !
Soit ! Restez donc marquise, et mon amour vulgaire,
| 280 | Dédaignez-le ! Chassez l'homme, esclave naguère, |
Devenu matelot, loup, écumeur ! Cela,
Vous le pouvez haïr, - mon enfant l'aimera !
REINE.
Pornic ! Je comprends mal, vous n'allez pas lui dire...
PORNIC.
Je viens exprès ! - Vraiment, Reine, je vous admire !
| 285 | Pensiez-vous donc qu'après dix-huit ans, je viendrais |
Pleurer pour une aumône et m'en aller après !
Non pas ! Je cherche ici mon droit, ma part volée !
Je l'aime, cet enfant, d'amour accumulée !
Il m'a sauvé la vie, il m'a rempli le coeur !
| 290 | Il est à moi ! Je veux mon fils ! |
REINE.
| Jésus Seigneur! |
Pornic fait un mouvement vers la chambre d'Albin. Reine, se ranimant :
Oh ! Pas si tôt du moins ! Serez-vous inflexible ?
Songez que vous allez briser ce coeur paisible !
PORNIC.
Quoi ! Pour un père mort, qu'au fond il abhorrait,
Je lui rends un vivant, qui l'aime ; il y perdrait !
REINE.
| 295 | Mais moi ! Moi ! Voulez-vous qu'il méprise sa mère ? |
PORNIC.
Impiété ! - Pourquoi ? Fûtes-vous adultère ?
Non. Avez-vous trahi quelqu'un ? Pas même moi.
Le hasard et l'intrigue ont brisé notre foi,
Et, conçu dans les pleurs, mais non dans le mensonge,
| 300 | Son nom seulement ! |
REINE.
| Ce nom, y songez-vous ? |
PORNIC.
| J'y songe ! |
REINE.
Il le rejettera, s'il vous écoute !
PORNIC.
Bien!
J'en suis aise !
REINE.
Il voudra n'en plus hériter rien,
Titre, fortune, honneurs !
PORNIC.
Vraiment ! Âme charmante !
Reine ! Vous l'assurez ? Ma tendresse en augmente !
REINE.
| 305 | Quel avenir alors pour lui, pauvre et sans nom? |
PORNIC.
Celui qu'il se fera, conduit par moi !
REINE.
Non ! non !
Je rêve ! - Il vous suivrait en exil ?
PORNIC.
Je l'espère !
REINE.
Vous l'emmèneriez ?
PORNIC.
Certes !
REINE.
Il est fou !
PORNIC.
Je suis père !
REINE.
Après vingt ans vos droits à ce nom sont perdus !
PORNIC.
| 310 | À quiconque en est digne il faut qu'ils soient rendus ! |
REINE.
Eh bien ! moi, je vous dis que je suis mère, l'homme,
Et que vous n'aurez pas mon enfant ! - Voilà comme
Vous arrangez la chose ! Après que j'ai veillé
Ce chevet, chaque nuit de mes larmes mouillé,
| 315 | Que j'ai, d'une acharnée et farouche défense, |
À la mort, pied à pied, disputé son enfance,
À force de soucis, de fatigues, d'amour,
De cris, le remettant au monde chaque jour,
Quand pour qu'il eût un nom, qu'il fût ici le maître,
| 320 | Jusqu'à la paix de ma conscience peut-être, |
J'ai tout sacrifié, monde, bonheur, beauté,
Et que dans un exil non moins dur, j'ai porté
Une chaîne aussi, moi, plus lourde que la vôtre,
Lorsqu'il n'est plus enfin qu'à moi, voilà qu'un autre,
| 325 | Tout à coup, d'Orient ou d'Occident venu, |
Qui n'a rien fait pour lui, qui n'en est pas connu,
Le viendrait arracher à ma chair spoliée ?
Allons donc ! est-ce ainsi qu'une mère est payée !
PORNIC.
Ah ! vous l'êtes, payée, et magnifiquement !
| 330 | Vous avez, chaque jour, reçu riche paiement, |
Ses baisers innocents ! Vous avez, - ô délires !
Guidé ses premiers pas, vu ses premiers sourires!
Vous avez dans ses yeux vu plus d'anges passer
Que tout le paradis n'en saurait embrasser !
| 335 | Vous avez son amour, que vous faut-il encore ? |
Vos pleurs, vos deuils, vos nuits, mais c'était de l'aurore,
Mais c'était du bonheur, puisque c'était pour lui !
Quelle clarté pareille a pour moi jamais lui ?
Et quel baume aussi doux coulé sur mes blessures,
| 340 | Quand de lui profiter aucunes n'étaient sûres ! |
Je ne le voyais pas ! Souvenir exécré,
Un autre était son père, et j'étais ignoré ! -
Si j'étais mort pourtant, jugez quelle agonie ! -
Eh bien ! J'aurais déjà, cette tête bénie,
| 345 | Pu l'enlever, malgré qu'y veillât votre époux, |
Mais le fragile enfant n'était encor qu'à vous,
Et je le laissai là, près de vous, près de l'autre !
Ce sacrifice aussi, je crois, vaut bien le vôtre !
REINE.
Mais si vous le sentiez nécessaire, pourquoi
| 350 | Cesser ?... |
PORNIC.
| L'enfant devient un homme, il est à moi ! |
Dans la route qu'il a jusqu'à ce jour suivie
Sa mère le portait ; le combat de la vie
Commence, c'est au père à l'instruire à présent.
Si le devoir l'expose a répandre son sang,
| 355 | Celui dont il le tient lui dOit, viril et sage, |
Enseigner comment l'homme en fait un bon usage,
Et l'oeuvre, désormais sérieuse, des jours,
Attend qu'il trouve en moi conseil, guide et secours !
REINE.
En vous, guide et secours ! Ah ! - raillerie amère ! -
| 360 | En vous, qui commencez par lui ravir sa mère, |
Sa patrie et ses biens et son natal milieu,
La foi, - car qui lui prend sa mère lui prend Dieu !...
Un malheureux, voilà ce que vous voulez faire !
PORNIC.
Croyez-vous ? Savez-vous quels destins il préfère ?
| 365 | Noms, titres, honneurs, - monde étincelant et creux, |
Cela, dès aujourd'hui, le rend-il bien heureux ?
Il songe, il pleure, il souffre !
REINE.
Il a sa mère, il m'aime !
PORNIC.
C'est assez pour l'enfant, mais pour l'homme ? Lui-même,
Qu'il choisisse d'ailleurs ! Sachons ce qu'il poursuit.
| 370 | Je le laisserai libre après l'avoir instruit ! |
REINE.
Mais ne voyez-vous pas que, sa naissance apprise,
En deux parts, désormais, tout son bonheur se brise?
Ah! vous tuez la paix de son âme d'abord,
Et vous voulez lui dire après : « Choisis ton sort ! »
| 375 | Cela rie se peut pas. J'en mourrais, tant c'est triste ; |
On ne condamne pas les gens à l'improviste,
On juge ! Laissez-moi du temps. Vous le verrez ;
Nous parlerons... plus tard..
PORNIC.
Mes instants sont sacrés
Je n'en ai pas à perdre,
Il fait encore un pas vers la chambre.
REINE, se jetant au devant de lui.
Ah ! Si tu m'as aimée !
PORNIC.
| 380 | Si je t'aimais ! |
Amèrement.
| La cendre est-elle ranimée ? |
Ton coeur et ton amour n'ont-ils pas dit : « Assez ? »
Sous trente brasses d'eau ces dormeurs trépassés,
Les faut-il éveiller pour des baisers étranges ?...
Nous sommes vieux, soyons sérieux !
REINE.
Tu te venges !
| 385 | Voilà tout ! Tu me veux punir du mal, hélas, |
Que j'ai fait sans savoir ! Mais tu m'épargneras !
Ah ! L'homme agit, la vie a pour lui mille flammes !
Mais nous n'avons que nos enfants, nous, pauvres femmes!
Ma vie était funèbre... Oh ! Ce que j'ai souffert !...
| 390 | C'est par lui seul qu'un pan du ciel s'était ouvert ; |
S'il part, c'est la nuit noire... Attends donc que je meure,
J'irai vite à présent ! - Tu disais tout à l'heure
Qu'il n'a plus nul besoin de sa mère aujourd'hui...
C'est vrai, si tu veux, mais moi, j'ai besoin de lui !
PORNIC, ébranlé et sombre.
| 395 | Quoi ! M'en retourner seul encore, seul sans cesse, |
Ayant senti si près palpiter sa caresse !...
Ah ! Des flots ce matin pourquoi m'a-t-il tiré ?
J'y serais mort moins sombre et moins désespéré !
ALBIN, au dehors.
Mère !
REINE.
C'est lui ! - Pornic, soyez bon !
PORNIC.
Il faut l'être
| 400 | Tous les deux ! Laissez-moi, sans me faire connaître, |
Mettre à jour devant vous sa pensée et ses voeux.
Qu'il dise où gît vraiment son bonheur, que je veux.
S'il m'est contraire, eh bien ! Je pars, douleur suprême,
Et je me tais... - Sinon, soumettez-vous de même.
REINE.
| 405 | Soit. |
À part.
| Les mères ont Dieu pour elles ! |
PORNIC.
| Le voici. |
SCÈNE VI.
Albin, Pornic, Reine.
ALBIN, entrant, l'air troublé,
Mère ! - Ah ! Je suis content de te revoir aussi,
Camarade !
REINE.
Quel air singulière ?
ALBIN.
J'en ai honte.
J'ai fait un rêve, là, qu'il faut que je vous conte !
REINE.
Un rêve ?
ALBIN.
Étrange ! - Vois, il me remue encor !
| 410 | La mer étincelait, tout le ciel était d'or. |
Dans la brise un vaisseau montait, couvert de toiles,
Et de tous ses agrès et de toutes ses voiles
Faisait un bruit si fier qu'on eût dit qu'il chantait.
Toi, sur le banc de quart, ton geste m'invitait,
| 415 | Tu riais, tu montrais l'aube aux lèvres de cuivre, |
Et je riais aussi, d'un bond j'allais te suivre,
Quand cinq doigts me rivaient au bord comme un chaînon,
Et j'entendais quelqu'un près de moi dire : Non !
Je regardais : c'étaient les Pont-Roi, mes ancêtres,
| 420 | Tels qu'au sépulcre en bas les ont couchés les prêtres, |
Chacun portant sa date à son crâne hagard,
Colosses par l'armure, ombres par le regard !
Je voulais échapper à leur spectrale étreinte...
Alors, derrière moi, j'apercevais l'enceinte
| 425 | Du château, qui marchait, jetant comme deux bras |
Les murs, à droite, à gauche, - et sous l'horizon bas
Se resserrant soudain sur moi, ces bras funèbres
M'emprisonnaient avec les morts dans les ténèbres !
REINE.
Se peut-il que pour vous la natale maison
| 430 | Où je vous élevai soit tombe ou bien prison ? |
ALBIN.
Pardonne : ce serait mentir que de le taire;
Mais vois-tu, je compare et c'est involontaire.
Ici, dans ce château lourd de siècles, parmi
Le passé redoutable au sépulcre endormi,
| 435 | Triste, écrasé d'aïeux, sans sève et sans audace, |
Je suis l'enfant en qui le souffle de la race
S'épuise à faire au plus remuer un flambeau...
Un monde expire en moi, qui fut robuste et beau,
Qui s'en va ! - Mais dehors, quand la brise marine
| 440 | S'élève, âpre et salubre, et gonfle ma poitrine, |
Ah ! Quelle forte vie alors vient m'enivrer.
Et quels larges poumons j'ai pour la respirer !
Là plus de gênes, l'air sains bornes ! Plus de règles,
Je fais ce que je veux ! Plus de spectres : des aigles !
PORNIC.
| 445 | Oui, la marine est belle, à la comprendre ainsi. |
Mais la réalité donne plus de souci.
Elle est dure et fâcheuse, et, même sans colère,
L'Océan veut des coeurs faits exprès pour s'y plaire.
Vous l'aimez, car il est superbe, vu du quai.
| 450 | Mais quand on a pour l'inde ou la Chine embarqué, |
L'aspect change. Songez aux longues traversées,
À la patrie absente, aux tendresses laissées,
Aux coeurs chers qui là-bas n'auront plus de repos
Et trembleront toujours au tremblement des flots!
| 455 | Dites-vous les travaux du bord, l'obéissance, |
Les durs fils de la mer faits à sa ressemblance,
Rauques, défigurés et hachés par les vents !
Les longs quarts ennuyeux pleins de rêves mouvants,
Le mauvais temps durant des semaines, la soute
| 460 | S'emplissant d'eau, le pain gâté, plus une goutte |
À boire, et le soleil torride, et pas d'abri !...
ALBIN.
Tout cela, près de toi, ton fils en aurait ri !...
PORNIC.
Sans doute !...
ALBIN.
J'en rirais aussi ! Car cela trempe
Un coeur, mieux que Plutarque expliqué sous la lampe !
| 465 | Tout ce qu'on porte en soi do force est mis en jeu ! |
Et puis comme on va loin sous ce souffle de Dieu !
Les peuples visités ! Les terres découvertes !
Les golfes du tropique embaumés d'îles vertes !
Les grands ports fraternels mêlant les pavillons !
| 470 | C'est beau ! |
PORNIC.
| Pourtant Paris a bien d'autres rayons ! |
Vous irez à la Cour ! Et fait comme vous l'êtes,
Vous y ferez tourner les plus charmantes têtes !
ALBIN.
Je ne sais pas mentir. Que ferais-je à la Cour ?
REINE.
Pour vous offrir à lui vous devrez quelque jour
| 475 | Voir le Roi, votre maître... |
ALBIN, avec révolte.
| Oui, mon maître !... |
PORNIC, appuyant.
| On vous nomme |
Pont-Roi !
ALBIN.
Hé ! L'on n'est pas un nom, l'on est un homme !
PORNIC, bas, à Reine.
Vous l'entendez bien, Reine !
À Albin.
Ainsi donc, à vos yeux,
Ce nom qu'ont illustré de si nobles aïeux
Est chose en soi gênante ?
REINE.
Albin !
PORNIC, à Reine.
Laissez-le dire,
| 480 | De grâce ! |
ALBIN.
| Ah ! Les grands noms ! - Sais-tu supplice pire |
Que d'être prisonnier d'un nom qu'on a ? Je veux
Aller, venir, avoir le vent dans mes cheveux;
Dans ma pensée aussi l'espace et l'aventure,
Être enfin ce que Dieu me fit, sa créature,
| 485 | Et j'entendrai des voix sinistres, près de moi, |
Dire : « Renonce ! Il faut que tu sois un Pont-Roi !
Du linceul des aïeux on fera ta brassière ;
Ce qu'ont été ces morts couchés dans la poussière,
Tu le seras ; ton front ne doit point les passer,
| 490 | À la mesure de leur crâne il faut penser, |
Et leur cercueil sera le moule de ta vie !
Oh ! Que mon nom me pèse, et que je porte envie
Au libre enfant du peuple, éclos au bord d'un champ,
Pauvre, et dont l'ombre court de l'aurore au couchant,
| 495 | Sans se briser jamais à quelque voûte blême, |
Et qui n'a point d'aïeux que le père qu'il aime !
PORNIC, s'attendrissant.
Le père, - oui, c'est bien dit ! Les ancêtres, le nom,
Tout cela, c'est de l'ombre, enfant; le père, non I
C'est lui, conseil, exemple, abri, la chose sainte !
| 500 | L'embrassement viril, chaude et vivante étreinte, |
Celle-là ! - Cet enfant du peuple, je le fus...
J'eus un père, un pêcheur, brave homme, et rien de plus ;
Mais quand je me souviens comment, la tache faite,
Sérieux il posait une main sur ma tête,
| 505 | Et me disait : « Voilà que tu grandis, garçon ! » |
Je sens la main vaillante encor, - j'ai le frisson...
ALBIN.
Tu l'aimais ?
PORNIC.
De l'amour le plus vrai de la terre!
ALBIN.
Il t'aimait!... Tu fus bien heureux d'avoir un père!
Je n'en ai pas eu, moi !
Il fond en larmes Et tombe sur un siège ; - Pornic et Reine se regardent ; puis, le faisant asseoir d'un geste, Pornic se rapproche de l'enfant.
PORNIC.
Vous n'en avez pas eu !
| 510 | Et si l'on vous disait : sans quo vous l'ayez su, |
Vous on aviez un père, un réel, et cet être
Souhaité vit toujours, peut devant vous paraître ;
Dites une parole, il ouvrira les bras !
ALBIN.
Que dites-vous ? Ces mots que je ne comprends pas,
| 515 | Pourquoi vous coûtent-ils ce flot de pleurs bizarre ? |
REINE.
Albin, n'écoute plus, car cet homme s'égare !
Il écarte, doucement sa mère tremblante et continue de regarder Pornic.
PORNIC.
Si quelqu'un vous disait : ce nom que vous portez,
Ce nom qui vous enchaîne et que vous détestez,
N'est pas le vôtre, il est sur vos jours un mystère ?
ALBIN.
| 520 | Ah ! Pour oser parler ainsi devant ma mère, |
Qui donc êtes-vous ?
PORNIC.
Qui je suis ? - Regarde-la!
ALBIN, regardant sa mère qui baisse la tête, défaillante.
Dieu ! Cette émotion qui tantôt la troubla,
Quels souvenirs !... Ces pleurs... et cette boucle blonde...
Il serait vrai, grand Dieu ! J'aurais encore au monde
| 525 | Un père, et ce serait... |
PORNIC, ouvrant les bras.
| Mon fils ! |
ALBIN, éperdu.
| Mon père ! |
Il va pour s'élancer, et brusquement s'arrête, frémissant.
PORNIC.
| Eh bien ? |
Pourquoi donc l'arrêter, mon cher enfant, mon bien ?
ALBIN.
Mais si c'est vous mon père, ainsi que je le pense,
Pourquoi ma mère alors fait-elle encor silence?
Si ce silence même est un aveu, pourquoi
| 530 | Sanglote-t-elle alors si fort ? Ah ! Je vous crois, |
Mais si c'est vous, pourquoi n'est-ce pas la première
Elle qui m'a crié : « Vole embrasser ton père ! »
REINE.
Pourquoi ? Parce qu'il veut t'arracher de mon sein !
Oui, mon fils, de nier je n'ai pas le dessein,
| 535 | C'est ton père, et plus tard tu sauras tout. La terre |
Recouvrait ce secret, j'ai cru pouvoir le taire.
Mais il vivait, voici qu'il vient, après vingt ans,
Te chercher, t'enlever de ces bras palpitants ;
Il veut partir, il dit qu'il te faut le voyage,
| 540 | La lutte, pour jamais, et sans moi, - qu'à ton âge |
On est homme, et qu'ainsi toi seul tu te suffis,
Je ne suis plus ta mère et tu n'es plus mon fils,
Et que tu vivras très heureux dans sa contrée,
Et que je dois mourir seule et désespérée !...
ALBIN.
| 545 | Moi te quitter, ma mère ! - Oh ! jamais ! |
PORNIC.
| Mon fils ! Quoi ! |
Ne voulais-tu pas fuir tout à l'heure avec moi ?
ALBIN.
Ah ! Je n'avais pas vu pleurer ma mère ! - Avais-je
Pensé que ce départ, méchant et sacrilège,
Pouvait briser ainsi son coeur agonisant !
| 550 | Vous voyez bien qu'il est impossible à présent ! |
PORNIC.
Donc, - que ce soit le mien qu'on brise, et moi qui meure !
ALBIN.
Vous, vous avez vécu sans moi jusqu'à cette heure,
Vous vivrez !
Montrant sa mère.
- Mais quitter celle-ci!... La vertu,
Le sacrifice, et pour...
Il s'interrompt.
PORNIC.
Achève ! Ah ! doutes-tu
| 555 | De moi ? |
ALBIN, frémissant.
| Non, mais j'ai peur ! Que sais-je ? Quel mystère |
Terrible... existe donc entre vous et ma mère ?
PORNIC, épouvantée.
Te crois-tu fils d'un crime ?
REINE, vivement.
Albin !... J'ai pardonné.
PORNIC, chancelant.
Reine ! Ah ! pardon mortel, présent empoisonné !
Vous m'eussiez pu choisir une fin moins amère !
| 560 | Mais il me croit coupable, il suffit. Soyez mère, |
Soyez heureuse, adieu... Peut-être je pourrais
Me défendre, attester l'amour... Mais je ferais
Rougir mon fils... Je pars.
Regardant par la fenêtre.
- Déjà là-bas affleure
Le vaisseau qui me doit emporter tout à l'heure...
| 565 | C'est bien. Quand jo serai depuis très longtemps mort, |
Noyé, brûlé ; qu'importe, en mer, car c'est mon sort !
Vous lui direz comment j'ai pu, dans votre aurore,
Vous aimer, du profond d'une âme vierge encore,
Que vous eussiez été ma femme, sans l'esprit
| 570 | De caste, et les calculs fatals qui l'ont prescrit ! |
Que j'ai souffert beaucoup, sans trop déchoir, en somme,
Et qu'il pouvait donner une larme au pauvre homme !
Adieu !
Il sort précipitamment.
SCÈNE VII.
Reine, Albin.
ALBIN, rélevant la tête.
Parti ? Ma mère, il est parti... - Des pleurs ?
REINE.
Ah ! Du moins je te garde, enfant de mes douleurs !
| 575 | Tu ne t'en iras plus ? |
ALBIN.
| Jamais ! Je te le jure, - |
Oh ! Sur la chose au monde à mes yeux la plus pure,
La plus sainte, toi, mère ; et toute mère en toi !
REINE.
Tu m'aimes donc toujours ?
ALBIN.
Oh ! Plus encor !
REINE.
Pourquoi ?
ALBIN.
N'es-tu pas à présent tout ce qu'il faut que j'aime ?
REINE.
| 580 | Oh ! Ne le maudis pas ! |
Silence.
| Oui, ton silence même |
Me questionne, hélas ! Sur un secret si noir !
Je suis bien lasse ! il faut pourtant...
ALBIN.
Qu'ai-je à savoir ?
Je suis toujours ton fils ! - Ce secret qui t'opprime
Peut-il changer mon coeur, mère, et l'être sublime
| 585 | Est-il moins adoré pour n'être pas compris ? |
REINE, avouant.
J'étais ta mère avant d'épouser le marquis...
Il le savait : c'est lui qui t'adopta.
ALBIN.
Retarde
La parole si lourde à ta lèvre, et la garde !
Il rentre ; va, repose, et donne-moi du soir
| 590 | Le baiser de coutume... - À demain. |
REINE.
| Au revoir ! |
Ils s'ombrassent. Elle se dirige vers la droite» lui vers la gauche ; puis se retournent : il lui envoie un baiser.
ALBIN.
Sors en paix !
Elle rentre. Il redescend.
SCÈNE VIII.
ALBIN, seul, songeant. La nuit se fait peu a peu.
Est-ce un rêve encor ! Dieu tutélaire !
Mon père n'était pas le marquis !... Tout s'éclaire !
N'étant pas son enfant je n'étais qu'opprimé !
Il était naturel qu'il ne fût pas aimé !
| 595 | Mais l'autre ? Il est mon père, il est mon sang, il m'aime ! |
Ah ! Quel amour vibrait dans ses accents !... moi-même,
Ah ! Quel frisson vers lui me portait tout tremblant,
Et comme je sentais ses pleurs, en s'écoulant,
Faire monter le flot des miens jusqu'à ma bouche !...
| 600 | Ah ! C'est affreux d'avoir quelqu'un, là, qui vous touche, |
Qu'on voudrait embrasser, et de ne pas pouvoir!
Une pause.
Coupable ? Un crime ? Dieu ! Que je voudrais savoir!...
Il était jeune... Jeune, on s'emporte, on délire !
Ma mère a pardonné d'ailleurs... La faute expire
| 605 | Dans le pardon... Sans doute alors elle l'aima... |
Ne puis-je aussi l'aimer aujourd'hui ? -
Comme il m'a
Parlé de son vieux père ! Ah ! c'est la vie, à force
D'épreuves, qui lui fit sa triviale écorce,
Mais il à le coeur grand, quoique brisé !... Ce n'est,
| 610 | Qu'un fils du peuple, soit ! Qu'importe comme on naît! |
Qu'ai-je besoin d'être un marquis dans son repaire !
La chose qui m'importe, ah ! c'est d'avoir un père !
Je l'ai ! - J'étais Pont-Roi, mais je ne le suis plus !
Dans leur nid désormais je ne suis qu'un intrus ;
| 615 | Leur nom, si je le porte à présent, sera comme |
Une rougeur toujours sentie à mon front d'homme !
Et pourquoi subirais-je un si honteux ennui ?
Je détestais ces murs : m'y plairais-je aujourd'hui ?
Dois-je y rester ? Faut-il, libre, quo j'y retombe,
| 620 | Esclave par les morts, enchaîné sur leur tombe? |
Non ! L'air ! L'espace!...
Il court à la fenêtre et regarde.
Au loin, des îlots la lune sort...
Du reflet bleuissant qui tremble jusqu'au bord.
Se détache une voile ! - Ah ! La sienne peut-être !
Celle qui vient le prendre et qui va disparaître !...
| 625 | Ah ! Si tu m'entends, viens ! Nous n'avons pas fini, |
Je ne t'ai pas encor donné ce nom béni,
Père ! ne t'en va pas ; ne meurs pas sans l'entendre,
Ne laisse pas mes bras dans le vide s'étendre,
Reviens pour les remplir, qu'entre les tiens pressé
| 630 | Je sois un fils enfin !... - Et ta mère, insensé ? |
S'éloignant de la fenêtre.
Quoi ! Veux-tu qu'il revienne et loin d'elle t'emporte,
Et la laisse, à jamais peut-être, seules, ou morte !
Pourquoi? pour l'aventure ailleurs, pour l'inconnu,
Puisque tu ne sais pas de quelle ombre est venu
| 635 | Ce père, et si ton oeuvre est sacrée ou funeste !... |
Ah ! Le devoir est clair auprès d'elle ! J'y reste.
Il regarde avec une tendresse douloureuse la porte de sa mère, puis se rapproche de la sienne. - À ce moment la porte du fond se rouvre et Pornic y paraît dans l'obscurité. Albin le reconnaît et se cache dans l'ombre d'un rideau.
Lui ! Ciel ! Il m'avait vu !
SCÈNE IX.
Pornic, Albin.
PORNIC, à voix basse.
Mon fils !
N'entendant pas de réponse, il fait un pas, se tourne vers la porte d'Albin.
Il est là !
Il hésite puis va à la porte, l'ouvre doucement et regarde.
Non !
Vide !
Avec désespoir.
Et partir ! Encore un moment, le canon
Va m'appeler ! - Ah ! C'est trop injuste et trop sombre !
Il s'en retourne lentement vers la porte du fond. Albin se détache du rideau en silence.
PORNIC, le reconnaissant, avec joie.
| 640 | C'est toi ! |
ALBIN.
| Que veniez-vous chercher ainsi dans l'ombre ? |
PORNIC.
L'embrassement d'adieu !
Albin fait un mouvement.
N'as-tu pas appelé ?
Il lui prend la main.
Ah ! Si... Ta main frissonne et ton coeur a parlé.
ALBIN.
Ne dites pas un mot qui soit contre, ma mère,
Ou je pars.
PORNIC.
Reste-lui ! Sois son bien, sa lumière,
| 645 | Son orgueil ! Sois ce qu'a rêvé son dévouement, |
Accompli gentilhomme et cavalier charmant !
Mais connais-moi du moins ! Que je te rende compte !
Que tu puisses à moi, mon fils, penser sans honte !...
Oui, je suis peuple et j'ai les moeurs de l'Océan,
| 650 | Et la grossière peau que nous fait l'ouragan ! |
Oui, rarement corsaire est en état de grâce !
Mais je suis pur encor de toute action basse !
Un talisman d'ailleurs - tu sais, je t'ai fait voir -
Veillait sur moi...
Il tire le sachet de sa poitrine.
ALBIN.
La boucle !...
PORNIC.
Oui... J'ai fait pour l'avoir
| 655 | Le voyage, voilà longtemps ! - fraîche coupée, |
Je l'ai mise en mon coeur - et l'y voilà, trempée
Mille fois par mes pleurs ou l'embrun de la mer...
Demande à mes baisers lequel est plus amer !
ALBIN.
Vrai ? Depuis si longtemps vous m'aimiez ?
PORNIC.
Douce tête,
| 660 | Si je t'aimais !... La Vierge apaisant la tempête, |
C'était toi que mes yeux lui voyaient dans les bras !
Chère boucle ! Elle a vu de rudes branle-bas,
Et quelquefois aussi bien du sang l'a mouillée !
ALBIN.
Du sang !
PORNIC.
Le mien, mon fils, il ne l'a pas souillée !
ALBIN.
| 665 | C'était le mien aussi ! - Vous le versiez souvent, |
Vous vous battiez ?
PORNIC.
Regarde au large ! Sous le vent
Aperçois-tu, bercé dans le clair des étoiles,
Ce brick, fait pour porter moins de bois que de toiles,
Qui met en panne et semble une mouette qui dort...
| 670 | Cette coque, effilée et hardie, est mon bord ! |
J'en suis le capitaine, et quand son équipage
De héros s'est coiffé du bonnet d'abordage,
Quand mon beau brick, carguant ses voiles à moitié, [ 7 Carguer : Serrer et trousser les voiles contre leurs vergues, au moyen des cargues. [L]]
Comme au duel un soldat va demi-dépouillé,
| 675 | Approche une frégate ennemie, et lui lance |
Son grappin, mon nom tonne autant dans le silence
Que toute la bordée, et fait dans son palais
Rêver flamme, ruine et mort à Jean l'Anglais !
ALBIN, palpitant.
Ce nom ?
PORNIC.
Tu le connais... Comme une flamme il bouge !
ALBIN.
| 680 | C'est donc toi qu'on appelle ? |
PORNIC, s'échevolant et riant.
| Oui, voilà Crête-Rouge ! |
Plus fier et plus heureux d'un sourire de toi
Que d'un vote au Congrès ou d'un brevet du Roi !
ALBIN.
Toi, mon père ! - Oh ! Pourquoi ne sers-tu pas la France ?
CRÊTE-ROUGE.
Je sers la liberté ! - C'est ma chère espérance
| 685 | Qu'un jour l'une sera le coeur de l'autre ! - Enfant, |
Quand tu te promenais, dans ton rêve étouffant,
Seul, de ce côté-ci de mon vieil Atlantique,
Ne sentais-tu pas, fils rêveur du monde antique,
Venir à toi le souffle ardent, libre et joyeux,
| 690 | D'un monde qui n'a pas d'histoire et pas d'aïeux ? |
Ne te purgeait-il pas des hérédités vaines,
Ce vent rénovateur qui passait dans tes veines ?
Ne te sentais-tu pas pris d'un superbe émoi,
Homme, rien qu'homme, avec l'infini devant toi ?
| 695 | Le monde qui répand cette baleine d'audace, |
Qui rompt tout vieux lien, ne suit aucune trace,
Et marche de soi-même à son horizon bleu,
Né d'hier, et tout chaud des empreintes de Dieu,
Ce monde, j'en arrive ! Et pour sa délivrance
| 700 | Combattre, c'est toujours combattre pour la France ! |
Car elle aussi frémit sous l'amas du passé,
Et lève vers des cieux nouveaux son front lassé !
Elle veut se refaire, elle aussi, luire encore
Entre les nations comme, une jeune aurore,
| 705 | Traçant la route avec un rayon de soleil ! |
Oh ! je sens palpiter dans son vaste réveil
Le dégoût des dieux morts, la haine des tutelles,
Le brisement des fers, l'ouverture des ailes !
C'est la guerre, sans doute, et déjà le feu prend, ,
| 710 | Mais la guerre sacrée où le coeur devient grand, |
Où la virilité, hardiment déchaînée,
Fait marcher de front l'homme avec la destinée !
Hâtons le jour superbe et le droit triomphant !
Voilà pourquoi je suis corsaire, mon enfant,
| 715 | Pourquoi, proscrit chez nous,j'ouvre à l'Autan mes voiles, |
Pourquoi mon grand mât porte un pavillon d'étoiles !
Coup de canon au loin.
Pourquoi je cours, navigue et bataille ! Pourquoi
Ce canon me rappelle à bord !...
ALBIN, se jetant à son cou.
Emmène-moi !
SCÈNE X.
Les mêmes, Reine.
Elle entre avec un flambeau.
REINE.
Vous oubliez bientôt votre serment !
ALBIN.
Ma mère !
REINE.
| 720 | Oh ! ne vous cherchez pas quelque excuse éphémère ! |
J'étais là - j'entendais...
ALBIN, doucement.
Mère, écoute pourtant.
Oui, je sais quels serments je déchire en partant.
Tu sais, toi, quels étaient mes songes, avant même
Que celui-ci parût, - et comment, moi qui t'aime?
| 725 | D'un oeil de prisonnier je regardais par là !... |
Et tu comprends trop bien pourquoi dès qu'il parla
Mon âme s'est d'instinct à sa suite envolée !
Dis un mot cependant : près de toi rappelée,
Elle y reste à jamais ! - Dans notre obscur réduit
| 730 | Le destin d'un enfant que sa mère conduit |
Sera le mien ; j'aurai ce château pour demeure,
Où je suis étranger ! Jusqu'à ma dernière heure
Je porterai ce nom qui pourtant n'est pas mien,
Et j'y serai sans doute heureux si j'ai le bien
| 735 | De voir tes yeux sur moi se poser sans alarmes, |
Et de ne pas trouver dans tes baisers... des larmes.
REINE.
Non, - tu ne serais plus heureux... Ingrat !
PORNIC.
Pourquoi
L'affliger ? Il n'est pas ingrat, il suit sa loi !
Ah ! Prenez garde d'être égoïste vous-même !
| 740 | Ne l'avez-vous créé que pour vous, comme on sème |
Dans un champ clos de murs du lin ou du froment?
Toute mère subit un double arrachement ;
Quand l'enfant vient au monde, âme à son flanc ravie ;
L'autre quand il s'en va pour entrer dans la vie !
| 745 | Celui-là, plus cruel sans doute, vous surprend, |
Mais toute mère veut que son petit soit grand ;
D'avance elle est pliée à ces lois éternelles,
Et l'aigle à son aiglon ne coupe pas les ailes !
REINE.
Vous le ferez tuer ! C'est votre amour à vous !
PORNIC.
| 750 | Ma tête ou ma poitrine amortiront les coups ! |
Dût-il tomber d'ailleurs avec moi, côte à côte,
Je sais, pour votre fils, qu'étant une âme haute,
Vous préférez la mort sainte, où survit l'orgueil,
À quelque vie honteuse et douce, sur le seuil
| 755 | De la demeure assise, engourdie et frileuse. |
Ainsi qu'à son rouet sommeille la fileuse.
ALBIN.
Mère...
REINE.
Que voulez-vous?
ALBIN.
Que tu décides... Dis,
Mère, j'obéirai.
REINE, après un silence.
Suis ton père, - et grandis !
Tous deux s'agenouillent, lui baisant une main l'un et l'autre. Elle continue :
Puisque c'est le devoir c'est donc la destiné e!
| 760 | Quitte en la bénissant ta mère résignée, |
Et paie à celui-ci, ton guide dès ce jour, ,
Le long arriéré que tu lui dois d'amour.
ALBIN.
Merci ! - Va, de ton fils tu seras bientôt fière...
REINE, tristement.
Je m'éteindrai bientôt, seule sur cette terre...
PORNIC.
| 765 | Je vous le rendrai, Reine, heureux, beau, plein de foi, |
Capitaine, pardieu, sur les vaisseaux du Roi !
- Car le nom que je porte et dont on sait l'histoire
Me vaut quelque faveur... Reine, il n'est pas sans gloire ;
Il est ayant brillé dans maints faits hasardeux,
| 770 | Digne de lui... de vous... |
REINE, lui tendant la main.
| Revenez tous les deux. |
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Notes
[1] John Paul Jones (1747-1792) : Écossais de naissance, officier de marine, héros de la guerre d'indépendance américaine. Il devint ami avec Benjamin Franklin en France en 1778.
[2] Camus : Fig. et familièrement, embarrassé, interdit. [L]
[3] Insurgent : Nom donné à certaines troupes de Hongrie, levées extraordinairement pour le service de l'État. [L]
[4] WhiteHaven (Pennsylvanie) : Lieu de bataille navale américaine en 1778 que gagna John Paul Jones.
[5] Gabier : Matelot qui se tient dans les hunes, pour visiter et entretenir le gréement. [L]
[6] Cotre : Petit navire de guerre à un seul mât. [L]
[7] Carguer : Serrer et trousser les voiles contre leurs vergues, au moyen des cargues. [L]

