L'ÉLOGE D'ALEXANDRE DUMAS

1872

par M. PAUL DELAIR.

PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 47, PASSAGE CHOISEUL, 47


Texte établi par Paul FIEVRE, novembre 2025

Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 01/02/2026 à 10:17:23.


C'est à l'habile et persévérant organisateur des Matinées littéraires, Monsieur_Ballande, qu'appartient l'initiative d'une vaste représentation théâtrale en mémoire du grand dramaturge : à lui aussi doit en revenir tout l'honneur.

Le présent poème a été couronné au concours où M. Ballande avait convié la jeune poésie ; l'exécution, assurée par une activité généreuse, a été digne de tant d'éclatants souvenirs.

Ç'a été une chose à la fois noble et touchante de voir réunies à cette fête, autour du buste si vivant dû au ciseau de Benvenuto Cellini, les gloires de la scène française, et près des combattants de la bataille romantique, compagnons d'armes du défunt, les étoiles de la comédie nouvelle, confondus dans un même sentiment de douleur. Lorsqu'à la voix de Mme Arnould-Plessy, personnifiant la France dans toute l'éloquence de son génie et de son désespoir, tant de larmes réelles coulaient des yeux de tels artistes, nous le répétons, c'était une chose vraiment grande et touchante.

Aujourd'hui l'auteur de ces vers doit un témoignage public de gratitude à ceux qui ont si noblement interprété sa pensée, en y ajoutant leur talent et leur coeur : - à M. Berton, qui sait unir si haut le goût et la force ; à Mme Marie Laurent, le Drame même, vivant et poignant ; à M. Mélingue, l'inimitable, l'éternel D'Artagnan ; à M. Dumaine, si puissant d'expression populaire ; à la charmante Mlle Laurence Gérard ; à Mlle Desclée, si naturellement, si contagieusement émue ; - à Mme Arnould-Plessy, enfin, qui, grâce à l'empressement de M. Perrin, a pu redire à la Comédie-Française, avec les mêmes accents superbes, l'éloge des morts et l'appel aux vivants.


PERSONNAGES

LE SCULPTEUR, Monsieur Berton père.

D'ARTAGNAN, Monsieur Mélingue.

LE PÈRE LA RUINE, Monsieur Dumaine.

LA FRANCE, Madame Arnould Plessy.

LE DRAME, Madame Marie Laurent.

LA COMÉDIE MODERNE, Madame Desclée.

MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, Madame Laurence Gérard.


L'ÉLOGE D'ALEXANDRE DUMAS

Le théâtre représente un atelier de sculpteur. Au milieu, sur une estrade, le buste encore voilé. - Au lever du rideau, le sculpteur est assis, dans une posture de fatigue et de songerie.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE SCULPTEUR, seul.

Mort ! voici donc un an que tu nous l'as repris

Et que sa place manque au foyer des esprits !

     

Ô Mort ! tu l'as saisi d'une main hésitante,

Tâtant par de faux bruits cette proie éclatante...

     

5   Et bien qu'on te connût, bien qu'on te sache, ô Mort,

Jalouse du meilleur, acharnée au plus fort,

On s'étonna devant ce deuil que rien n'expie,

Et l'on se demanda par quel pouvoir impie

Tu pouvais dessécher dans ta stérilité

10   Cet océan de joie et de fécondité !

     

Mais moi, moi qui l'aimais, Mort, je t'ai combattue ;

Le feu qui peut donner une âme à sa statue.

Je l'ai pris dans mon coeur...

     

Et le voici vivant !

     

Vivant ! - Ce n'est qu'un songe. Oh ! songe décevant !

15   Oh ! que de fois j'ai cru, sous le ciseau rapide,

En tirant du bloc lourd cette tête splendide,

Sentir battre la tempe et le cerveau brûler !

Le marbre même avait hâte de ressembler

À ce géant du drame. - et moi, comme un homme ivre,

20   Éperdu, je riais de le faire revivre ! -

Mais brisons nos outils, sculpteurs ! tout notre effort

N'aboutit qu'à tirer un songe de la mort !

     

Quoi, disparu ! Tombé dans la nuit sans aurore ! -

Ah ! de ceux qui l'ont vu qui ne le voit encore,

25   Lui, l'athlète robuste et le bon compagnon,

Titan de belle humeur. Jupiter bon garçon.

Qui mêlait dans sa veine, à l'épreuve du pôle,

Le soleil de l'Afrique et le sang de la Gaule !

     

Le vaillant qui marchait sous des bois toujours verts,

30   Jetant sa vie énorme à tort et à travers ! -

Ah ! comme elle coulait, cette vie ondoyante,

Cette sève à pleins bords, frondeuse et frondoyante,

Fière, heureuse, et pareille au grand chêne éternel,

Poussant de toutes parts des rameaux vers le ciel ! -

35   Hé ! qu'importe s'il eut quelques branches gourmandes !

Les fleurs d'or, les fruits mûrs y pendaient par guirlandes,

Et c'était une fête, une félicité,

Où se réjouissait l'univers invité !

     

Tête et coeur, c'était l'onde et l'homme intarissable ;

40   Puissant, joyeux et bon comme un dieu de la fable,

Curieux sans envie et sans gêne, pareil

À l'autre grand ami des hommes, - le soleil !

Il concentrait en lui, fraternelle, infinie,

La cordialité de notre ancien génie,

45   Et la répandre était sa joie et son succès,

Et c'était l'échanson du vieil esprit français !

     

Oh ! le brave grand homme ! Il dépensait sans cesse

Et sa bourse et son coeur, double et folle richesse ;

Et souvent les ingrats, puisant, puisant encor,

50   Mirent à sec la bourse et jamais le coeur d'or !

     

Cependant il allait contant, contant merveilles,

Contant toujours ! Et comme à Platon les abeilles,

À sa lèvre advolaient les esprits enchantés ;

Et les vieillards disaient aux enfants : Écoutez ! -

     

55   Et si par impossible, il se taisait, la foule

S'écriait : « Mon beau maître, hélas ! l'heure s'écoule,

Conte-nous au plus vite, il ne t'en coûte rien,

Un de ces beaux récits que tu contes si bien ! »

     

On dit qu'il n'était pas seul à suivre sa route

60   Et que ce fleuve avait des affluents... Sans doute !

Le Nil aussi reçoit dans ses courants dorés

Des torrents inconnus, des ruisseaux ignorés...

Mais pendant qu'on remonte aux ombres de sa source,

Lui seul mêle les eaux et pétrit dans sa course

65   Ce grand limon vital d'où sortent les moissons,

Toutes les oasis avec leurs floraisons !

     

Ah ! S'il n'eût pas été si prodigue ! - Demeure !

Que seulement un jour, que seulement une heure,

Sur cette large main tu reposes ce front

70   Tout fumant de génie ! - Et nos regards verront

Cette pensée immense, à la fin concentrée.

Se bâtir son chef d 'oeuvre au fond de l'empyrée !

     

Mais il n'a pas voulu ! - Quoi, méditer ! - Grand Dieu !

Réfléchir est déjà si lourd ! - Puis, est-ce peu

75   Que d'amuser le siècle et d'enchanter la ville ? -

Il n'a pas de chef d 'oeuvre ? Hé non ! il en a mille !

     

Hélas ! Et c'est donc toi, cerveau plein de combats,

Héros de l'action sans trêve, qui tombas,

Sans pleurs, sans bruit, sans fleurs, loin des saintes murailles

     

80   De ton Paris ! - Achille est mort sans funérailles ! -

Vers la tombe où tu dors, travailleur surhumain,

Ton cercueil sans bannière a fait seul le chemin ;

Tu n'as pas eu, tant l'heure est lugubre où nous sommes,

La conduite que fait le peuple à ses grands hommes !

     

85   Que ce soit aujourd'hui ! Dans ce lieu ! - Tous les jours

Sur la scène il jetait nos deuils et nos amours ;

La scène à son géant doit une apothéose !

C'est ici - car la tombe au génie est mal close -

Que son âme revient sous le ciel éclairci.

90   Et que se font les dieux, car le peuple est ici !

     

Moi, j'ai sculpté, gonflé d'une ivresse profonde,

Cette tête d'Atlas, propre à porter un monde...

Je vous convoque, vous, fils de cet inventeur,

Types vivants jaillis de ce front créateur,

95   Vous, belles, vous, esprits, vous, démons, vous, génies ;

Dieux du drame et de l'art ! Puissances ! Harmonies !

Héros qu'il a chantés, Grâces qu'il célébra,

Je l'ai mis sur l'autel... Qui le couronnera ?

     

SCÈNE DEUXIÈME.

À droite s'ouvre tout à coup l'extrémité d'une galerie dans le style du XVIIIe siècle. Il s'en échappe le bruit harmonieux d'un bal ; l'orchestre joue l'Invitation à la Valse, qui rappelle une des comédies de l'Auteur. - Entre vivement :

LA COMÉDIE, sous les traits de Mademoiselle de Belle-Isle.

Ce sera moi !

     

Des fleurs ! - Je suis sa Comédie,

100   Et son caprice, tendre et léger comme l'air !

Cette gaîté, jamais éteinte, quoi qu'on die,

En ce pays de France, à l'Amour le plus cher !

     

Ô mes amis ! Gaulois éternels que nous sommes !

Race d'oiseaux jaseurs, écoliers des buissons,

105   Un Dieu nous a créés les plus jeunes des hommes ! -

Malgré qu'il ait, le monde est fou de nos chansons,

     

Et c'est en les chantant qu'il marche et qu'il avance !

Il y puise la joie et l'intrépidité ! -

Et tout entière en toi coulait cette Jouvence,

110   Maître, dans sa fraîcheur et sa limpidité !

     

Tu savais rire ! Non du rire irrémédiable

Des méchants, mais du rire en toute bonne foi !

Si c'était pour de l'or qu'on se vendait au diable,

C'était pour de l'esprit qu'on se donnait à toi !

     

115   - Il en avait pour tout le monde ! Franc, sincère

Et vif, comme nos vins pétillants, sans apprêts,

Sans aigreur ! - S'il restait une goutte en son verre

Après souper, c'était pour le Mançanarès !

     

Ô verve étincelante et causerie exquise !

120   Demi-mots savoureux, mots brillantés, nouveaux !

Et quel charme de voir le duc et la marquise

Dévider les jolis sentiers de Marivaux !

     

Car il aimait ce temps, fait d'étoffes légères,

Où les galants rimaient amour et jour, toujours ;

125   Où les peintres menaient de divines bergères

En souliers de satin sur l'herbe de velours ;

     

Où du ciel clair chassant les symboles moroses,

Boucher dans l'azur tendre improvisait, lascif,

Tout un Olympe avec de la crème et des roses, -

130   Où les faunes riaient dans l'ombre du massif !

     

Héros ! Comédiens ! Déesses ! - Parabère,

Les belles de Saint-Cyr ! Richelieu ! Pompadour ! -

Coquettes et roués, guerriers toujours en guerre,

Arrachant, pour traiter, une plume à l'Amour !

     

135   L'intrigue court avec son fil d'or ; on se joue,

On s'adore, on se dupe, on se cherche, on se fuit ;

Parfois il brille un pleur sur le fard d'une joue,

Et des imbroglios chuchotent dans la nuit.

     

Défis, duels, rendez-vous ! On s'insulte, on se raille ;

140   Mais on est gentilhomme et jusque dans la mort !

C'est le coeur et l'esprit qui se livrent bataille,

Et, malgré tant d'esprit, l'esprit a toujours tort !

     

Certes, l'époque était corrompue et frappée

De vertige ! Après eux le déluge ! - Mais quoi !

145   S'il fallait du fourreau déshabiller l'épée,

En sortant du boudoir, on trouvait Fontenoy !

     

- Ils en valaient bien deux dans les gardes-françaises ! -

C'étaient de beaux joueurs ! - Ces roués, ces piliers

De tripots, qui riaient et qui prenaient leurs aises

150   De tout au monde, étaient du moins des chevaliers !

     

Ils gaspillaient leur or, leur temps, leur coeur, leurs fièvres ;

Ils vivaient sans retour ! - Monsieur de Richelieu

Risquait aux dés sa vie, et, le sourire aux lèvres,

Criait : « Çà, qui se met de moitié dans mon jeu ! » -

     

155   Voilà ce qu'il montra, dans sa verve hardie

Et sa grâce, dont rien n'empoisonne le cours !

Dumas fait l'homme aimable ; et dans sa comédie

Qui triomphe à la fin ? - La jeunesse toujours !

     

C'est à moi donc, au nom de ces belles amantes,

160   Les yeux pleins de caprice et le coeur sur la main,

Au nom des cavaliers et des vierges charmantes,

De couronner de fleurs mon grand poète humain !

     

Comme elle s'approche de l'estrade, une des statues qui occupent le fond de la scène descend de son piédestal et d'un geste lui barre le chemin. - C'est le Drame, représenté par la Cassandre de l'Orestie.

SCÈNE TROISIÈME.

LE DRAME.

Arrête, jeune fille ! Ah ! crois-tu qu'il suffise

D'être le chant de joie, et le rire doré,

165   Et la grâce légère, - et qu'il ait ignoré

Ce que coûte de pleurs la fibre qui se brise,

Ce que coûte de sang l'amour invétéré ?

     

Fille d'Eschyle, oiseau lugubre des tempêtes,

Moi, bouche d'anathème au milieu des vainqueurs,

170   Je sais qu'il a sondé tous les destins moqueurs, -

Ces deux Fatalités, dont l'une est sur nos têtes,

Impitoyable, - et l'autre, incurable, en nos coeurs !

     

C'est moi qui parlerai, moi qui, reine et servante,

Prophétesse et victime, ai jadis sous vos yeux,

     

175   Belle du grand frisson farouche et radieux,

Fait passer tout le deuil et toute l'épouvante

Qui te consume, ô race humaine, en proie aux dieux !

     

Toi, tu n'es que le jeu brillant de sa nature !

En sais-tu bien le fond ? - Vois !

     

180   C'est le carrefour

Et c'est le coupe-gorge ! - Ô nuit ! - Voici la Tour

Où s'embusquait la mort, brûlante de luxure,

Et le Louvre, où dansaient Henri III et sa cour !

     

Regarde, c'est le Drame ! - Enfants de sa puissance,

185   Les voici, les héros de fer ou de velours,

Chevaliers du devoir, conspirateurs de cours,

Fous d'agir, tous ayant pour devise : à outrance !

Sur des mondes détruits promenant leurs amours !

     

C'est la crise éternelle et c'est la lutte immense

190   Avec ses cris, ses pleurs, ses glaives, ses brandons,

Ses haines sans pitié, ses amours sans pardons ! -

Tout ce qu'éclaire avec horreur la conscience,

Triste flambeau de l'ombre en qui nous nous perdons.

     

Ah ! tigresse flatteuse, à la peau tachetée,

195   Hypocrite ou féroce en ton agression, -

     

Ah ! Salamandre aux yeux pleins de séduction,

Qui depuis six mille ans t'a fuie ou t'a domptée,

Immortelle, implacable et fauve Passion ?

     

Cette fatalité des nerfs, tu l'as connue,

200   Maître ! - Breuvage exquis, vomissement amer ! -

Et comme tu scrutais la cuisson, de ce fer

Lentement appliqué, sur la mamelle nue,

Grand poète des sens, - Shakespeare de la chair !

     

Ô tumulte, ô combats ! Sur la scène ébranlée,

205   Comme le métal chaud sur l'enclume, tu tords

Nos entrailles, désirs effrénés, noirs remords ;

Et tu fais sangloter dans la sombre mêlée

Des démons repentis devant des anges morts !

     

Tu sais tout ce qu'un coeur donne à boire aux épées,

210   Percé dans sa jeunesse et sa force ! Et comment

Les pâles reines vont la nuit pieusement

Presser leur lèvre froide à des têtes coupées,

Seul baiser sans réponse et suprême serment !

     

Qui dans ma coupe a mis plus de fièvre et de flamme ?

215   C'est la vie et l'histoire en toute sa fureur ! -

Çà et là cependant passe dans sa candeur

Quelque vierge blessée, ou bien quelque grande âme...

Le plus désespéré croit encore à l'honneur !

     

Car en heurtant l'épée au poignard et le vice

     

220   Au crime, il n'a jamais trahi l'humanité !

Au fond, c'est du côté des purs qu'il est resté,

Et s'il t'immole tant de martyrs, ô Justice !

C'est qu'il est convaincu de ta divinité !

     

Maître, à présent le livre est clos, l'oeuvre est finie !

225   C'est aux Rois dont ton drame illustrait les combats

De te remettre, afin d'honorer ton trépas,

La pourpre qu'ils t'ont due et qu'on, doit au Génie,

La seule royauté qu'on ne détrône pas !

     

SCÈNE QUATRIÈME.

D'ARTAGNAN.

Pardon... J'ai, grâce à lui, fait plus d'un roi, Madame...

230   Et pour le couronner à son tour, je réclame

Votre main !

Qui je suis ? - Me nommerai-je ? Non !

Ma cape et mon épée ont déjà dit mon nom.

Hé ! qui ne se souvient de cette vieille histoire

Toujours jeune, - un cadet, grand affamé de gloire,

     

235   Partant, avec ses dents longues, sur son cheval

Jaune, en piteux harnois, du colombier natal,

Muni d'un bref scellé pour quelques vieux illustres,

Et qui gagne, à travers les quolibets des rustres,

La grand'ville du roi Henri Quatre, et la cour

240   De France, paradis des duels et de l'amour ?

Qui ne l'a lu, ce conte, et n'en pourrait redire

Quelque bonne aventure ; et qui peut sans sourire

Se rappeler ces coups hardis, ces dévouements,

Ces peuples suspendus aux querelles d'amants,

245   Ces démons, d'un baiser versant un philtre étrange,

Ces reines que l'on sauve et ces rois morts qu'on venge.

Ces feutres, ces velours, ces buffles, ces satins, -

Ces intrépides coeurs défaisant les destins,

Chevauchant, sûrs d'eux-même, au milieu des mystères,

250   Et ces Gestes de Dieu par les Trois Mousquetaires !

     

Car dans ces beaux récits à perdre haleine, il a

Ressuscité la geste ancienne, et c'est cela

Qui donne à ses héros le relief épique !

Ce compagnon que rien ne fourvoie, et qui pique

255   Des deux dans la légende, et qui se fait aimer

Des princesses et par les princes enfermer,

Ces preux d'un bond passant de France en Angleterre

Pour quelque talisman d'amour, et sans se taire

Devant le Cardinal, enchanteur effrayant,

260   Faisant leur tâche, offrant leurs têtes, et riant.

Ces braves disposant des trônes, - c'est la race

D'Amadis et d'Arthur ! Ils marchent sur la trace

     

De nos vieux chevaliers et de nos vieux héros ;

Ils sont les fils directs de nos Romanceros,

265   Neveux de Charlemagne et favoris des fées ;

Leurs dames sont d'or pur et de grâces coiffées ;

Leurs chevaux ont des airs d'hippogriffes ; ils vont,

Leur Dieu dans la poitrine et leur honneur au front ;

C'est la chanson de gloire où l'épée a des ailes,

270   L'épopée en monnaie, Homère en étincelles,

- Un Homère gascon, jaseur à feu roulant ! -

Et D Artagnan jadis avait pour nom Roland !

     

Et c'est l'histoire aussi ! - Ce D Artagnan qui passe,

Le parleur acéré, l'escrimeur plein de grâce,

275   Le vaillant dont l'épée est chatouilleuse, mais

Prompte à servir le faible, et l'oppresseur, jamais, -

Dont la verve enfonça, du sommeil ennemie,

Toutes les portes,

sauf la vôtre, Académie !

Cette grande gaîté, brave et tendre à la fois,

280   C'est toujours le Français, c'est toujours le Gaulois !

Et ce récit, jamais fini, courant le diable

À travers siècles, - c'est l'histoire véritable,

Car si ce n'en est pas la lettre, au moins c'en est

L'esprit, - l'esprit vivant, libre, allant droit au fait,

285   Sans peur, toujours le même, en tout lieu, malgré l'âge,

Et le grand boute en train de l'éternel voyage !

     

L'histoire ! En ce roman rapide, cavalier,

     

Fantasque, touchant terre à peine en son sentier,

Notre auteur avait tant de hâte de la vivre

290   Qu'au plus en lisait-il la moitié, - du vieux livre

Devinant tout le reste, et se fiant à soi

Pour évoquer le peuple et redresser le roi !

Et ce magicien, cet assembleur d'orages

Faisait passer devant l'oeil ravi les images

295   Des temps écoulés, guerre, intrigues, passions.

Frondes où l'on se tâte aux révolutions,

Ligues sanglantes, jeux de princes, cours infâmes,

Chocs de peuples mêlés à des guerres de femmes,

Le Roi soleil donnant au pays l'Unité

300   Comme son homonyme au ciel, - la Liberté

Naissant avec Voltaire, et puis le siècle immense

Qui par la comédie et le boudoir commence

Et qui s'achève avec l'épopée et Danton ! -

Il semait sur ses pas fantaisie et chanson.

305   Mille types, jetant de superbes paroles,

Les fortes amitiés avec les amours folles ! -

Car ses héros sont coeurs larges et généreux ;

Comme Oreste et Pylade, ils marchent deux par deux

Souvent quatre par quatre, et qui dit l'un, dit l'autre.

310   Et c'est leur trait commun, soldat, artiste, apôtre.

Ascanio, La Mole et Coconnas, Bussy

Et Remy, Balsamo, Lorin, - ceux que voici.

     

LES MOUSQUETAIRES.

Et tous les autres, - tous aiment ! - Et c'est la cause

     

Qui fait, en les lisant, que l'âme se repose,

315   Qu'on se sent à ce style ardent, bravé et railleur.

     

Plus large, plus vivant, par conséquent meilleur ! -

Et qui ne goûte point ces vaillantes histoires,

Qui rit et les dédaigne, il dédaigne nos gloires,

Il n'est Français de coeur, il n'aime et ne sent point...

320   Porthos ! je le dévoue à votre coup de poing !

     

Donc, poème ou roman, de quel nom qu'on ne nomme,

C'est-moi qui suis l'enfant terrible du grand homme ;

Je le couronne, avec ce cri sacramentel :

L'éternel D Artagnan à son père immortel !

     

Il se tourne vers l'estrade ; aussitôt, par la coulisse de gauche, entre un vieil homme, mis comme un pauvre paysan, le Roman populaire, sous les traits du Père La Ruine.

SCÈNE CINQUIÈME.

LE PÈRE LA RUINE.

325   Tout beau, mon gentilhomme ! Et souffrez que je dise

Mon mot dans ce concert. - Oui-dà, votre surprise,

Je la conçois ; je fais tache ici : jugez-en :

Car j'ai la blouse et les sabots du paysan ;

J'ai l'air triste, obstiné, de la bête de somme ;

330   Je suis le vieux soldat devenu le pauvre homme,

Les mains noires, la peau rêche, l'habit usé,

Et dessous, j'ai le coeur du peuple : un coeur brisé !

     

Hé bien, quoi ! oui, c'est moi, le père La Ruine !

Jacques Bonhomme ! Çà, ne faites pas la mine,

335   Tout comme vous ici j'ai mon droit de cité,

Mes beaux seigneurs ; il m'a tout comme vous chanté ;

Il n'a pas que pour vous eu des yeux, des oreilles ;

Il a de mes aïeux aussi conté merveilles ;

Il nous connaissait bien. - Là-bas, dans sa forêt,

340   Au pays, - tout enfant, c'est à nous qu'il courait ;

Nous l'embrassions ! C'est nous qui contions des histoires !

Vieux guerriers du vieux temps, revenants de nos gloires,

Nous en avions à dire, et de belles ! L'enfant

Nous a bien retenus !

     

Oui, c'est un triomphant,

345   Un superbe ! D'accord ! Pourtant il ne dédaigne

Ni pauvres ni petits : il vient où le coeur saigne,

Aux innocents plaintifs ! aux pères à genoux !

Et dans son oeuvre il a maints chapitres pour nous.

     

Faire pleurer, c'était quelquefois son envie.

350   Comme si j'étais prince, il a chanté ma vie ;

Et moi, le braconnier, le paria, maudit,

Le boeuf sur le sillon, - dans son livre j'ai dit

Ma pensée à ma guise, en un patois qui sonne,

Dans ses bois, au dernier des Condés en personne !

     

355   Car en ces moments-là, comme en d'autres encor,

Notre homme, l'éternel semeur de livres d'or,

     

Las de la vieille France, invoquait la nouvelle

Et se remémorait sa noblesse réelle,

Non qu'il était du sang des marquis, c'est mesquin !

360   Mais que son père était soldat républicain !

     

Et puis, peuple, qui donc nous offrit tant de fêtes,

Autour d'une pensée assembla plus nos têtes,

Nous tendit plus grand verre, et désaltéra mieux

Toutes nos soifs de vie et de combats joyeux ?

365   Ah ! son besoin, c'était le bravo de la foule !

Chaque grand fleuve humain vers cet océan coule !

C'est pour nous qu'il bâtit son drame aux mille échos

Et c'est nous qui, contents, adoptions ses héros ! -

Puisqu'à ses festins, peuple, il t'invitait sans faute,

370   C'est le moins qu'aujourd'hui tu couronnes ton hôte !

     

Comme il finit, une rumeur éclate. Une étrangère s'est introduite parmi les groupes, qui s'opposent à son passage. On reconnaît, dans son rôle le plus actuel, la Comédie moderne.

SCÈNE SIXIÈME.

LA COMÉDIE MODERNE.

Oh ! laissez-moi ! - Je n'ai qu'un mot à dire, hélas !

Mais lui-même, il m'attend ! - Ah ! si je ne suis pas

De son oeuvre, je suis du moins de sa famille ! -

Pardonne, ô Comédie ancienne, si ta fille

375   Change ta verve ailée en amour du réel

Et ta flexible épée en froid et sûr scalpel :

C'est un besoin des temps malades où nous sommes !

Et puisqu'on porte encor ton nom parmi les hommes

Sans plier sous le poids, - je viens, pour qui tu sais,

380   T'offrir les douces fleurs du deuil, - et je me tais !

D'ARTAGNAN, s'inclinant.

Précédez-nous, madame ! - Et nous, si bon vous semble.

À cet hommage, amis, nous la suivrons ensemble !

Ils entourent l'estrade. Tout à coup paraît auprès du buste, méditative et pâle, une femme majestueuse.

SCÈNE SEPTIÈME.
LA FRANCE.

LE PÈRE LA RUINE.

Ah ! Quelle est cette sainte ?

D'ARTAGNAN.

Une reine ! En grand deuil !

LE PÈRE LA RUINE, la reconnaissant.

Chapeau bas ! C'est la France !

LA FRANCE, d'une voix lente et grave, s'animant par degrés.

Est-ce encor un cercueil

385   Qui me convie, hélas ! Et devant mes yeux sombres

Ne passera-t-il plus désormais que des ombres ? -

Ô pâle Niobé ! mes meilleurs fils s'en vont !

De la foudre, ô destin, j'ai la brûlure au front !

     

C'est un de mes aînés à qui vous faisiez fête !

390   Seul, à l'écart, tombé dans la grande tempête,

Ah ! Je le reconnais, ce crâne olympien !

Ce cerveau dévorant, je le reconnais bien !

Comme en posant la main sur une jeune tête

L'Avenir étoile se découvre au prophète,

395   En touchant ce front large et riant, je revois

La fleur de mes passés fleurir autour de moi !

     

Mille huit cent trente ! ô jours ! ô jours d'or ! Aube immense !

On criait : Tout finit ! - Voilà que tout commence !

On criait : Tout s'épuise et ce peuple est à bout,

400   Les révolutions l'ont tué ! - Tout à coup

Sur les volcans éteints, sur les cimes punies,

S'ouvre une éclosion splendide de génies,

     

Une race apparaît sur ce sol dévasté,

Jeune, ardente, et se rue à l'immortalité !

     

405   Et dans ce pays, plein de cendre et de fumées,

D'où naguère il voyait sortir quatorze armées

Et dont il écoutait vingt-cinq ans le tambour,

Le monde stupéfait, pris de rage et d'amour,

Entend le bruit sacré des esprits à l'ouvrage : -

410   L'Ode, ouvrant largement ses ailes dans l'orage ;

La Méditation, avec ses doigts de feu,

Creusant nos coeurs meurtris pour y retrouver Dieu ;

Le Drame, entrechoquant les âmes ; l'Épopée

Au val de Roncevaux ramassant notre épée ;

415   L'Art, dans la douleur même allant chercher le Beau ;

Et l'Histoire, plongeant dans la nuit son flambeau,

Et des peuples vaincus ravivant les batailles ;

Machiavel soudain se trouvant des entrailles ;

La Politique en pleurs criant : Fraternité,

420   Et prédisant ton jour, ô sainte Humanité ! -

Un triomphe nouveau passant sous la vieille arche

Et dans tous les sentiers enfin, - l'Idée en marche !

     

Voilà ce que voyait le Monde ! - Et parmi ceux

De l'avant-garde, éveil bruyant des paresseux,

425   Tu sonnais de la trompe et tu lançais la chasse,

Mon vaillant ! Tu montrais ta franche et forte face

Dans ce groupe hardi que dominait, serein,

L'homme de Notre-Dame et son vers souverain ! -

Entre toutes criait ta plume aventureuse !

     

430   Ô vous qui rappeliez sa verve généreuse,

Vous n'avez pas tout dit ! - Cueillant à pleines mains,

Il avait arpenté joyeux tous les chemins ;

Et parfois, au hasard trouvant des cris sublimes,

Sa curiosité l'emporta jusqu'aux cimes !

435   Art, poésie, histoire et féerie, il poussait

L'aventure en tous sens, et rien ne le lassait ;

Et si l'on eût perdu, folles et tendres fêtes,

Les Mille et une Nuits, il les aurait refaites ! -

Comme l'autre Alexandre, il se levait matin

440   Et m'allait conquérir quelque pays lointain,

Caucase ou Sinaï, la banlieue ou le monde,

Pour en causer le soir dans Athènes seconde ;

Et partout, l'enchanteur, on l'écoutait, surpris,

Car il était la bouche et l'âme de Paris ;

445   Et partout, rayonnant de joie et d'espérance,

Ce grand Français faisait en lui chérir la France !

     

Et la fête dura quarante ans ! Quarante ans,

La belle oeuvre abondante avec ses flots chantants

Coula de source, heureuse et limpide !

     

Oh ! Tout passe !

450   Combien m'en reste-t-il, de cette forte race ?

Ô Mort ! Et de ces fronts puissants, par Dieu touchés,

Envieuse, combien m'as-tu déjà fauchés ?

Oui, je frissonne à voir quelle foule débile

Pullule sur leur tombe, et doute si, stérile,

455   Mon flanc n'est pas à bout d'enfantements nouveaux !

     

Ah ! descendre avec eux dans la nuit des tombeaux,

Moi, la France, en laissant mon oeuvre inachevée,

Puisque l'Humanité n'est pas encor sauvée !

Terre de délivrance et de promission,

460   Succomber, grosse encor d'une rédemption !

Quoi, l'on ne verrait plus le drapeau tricolore

Flotter comme un signal sur la tour de l'aurore !

Mon âme s'éteindrait, reniant son mandat,

Ô désespoir ! et Dieu n'aurait plus de soldat !

     

Aux acteurs.

465   Entourez-moi, vous tous !

Tous s'approchent en foule ; au premier rang, on remarque les héros des romans de la Révolution : Ange Pitou, Maurice Linday, Lorin, les Girondins. Derrière eux, les mousquetaires, les mignons, etc.

  Princes ! Rois ! Capitaines !

Volontaires ! héros ! - Ma voix ! mon sang ! mes haines !

À moi ! Que je retrouve en vous, dans son éclat,

Mon passé, mon honneur, ma force et mon combat !

Que dans l'oeuvre d'un fils, étincelante et fière,

470   Je me sente vivante, invulnérable, entière ! -

Aux femmes.

Que je vous reconnaisse, ô vous, beaux fronts penchés,

Ma grâce irrésistible ou mes divins péchés !

Aux hommes.

Et vous, mes preux, qui grâce à son succès prospère,

Une deuxième fois m'aviez conquis la terre ! -

475   Que je vous touche, beaux, ardents et triomphants :

Dites que je ne puis mourir, ô mes enfants !

TOUS LES ACTEURS.

Vive la France !

LA FRANCE.

Oui, - que je vive ! - ô Jeunesse,

Jeunesse ! c'est par toi qu'il faut que je renaisse !

À votre tâche, enfants ! Surgissez, légions !

480   Semez le grain nouveau dans les nouveaux sillons !

De l'étude et du beau soyez les volontaires !

Ceignez vos reins ! nourris de doctrines austères,

Marchez, libres et purs, brûlants du sacré feu,

Et préparez demain la revanche de Dieu !

485   Clairons de l'avenir, sonnerie boute-selle ! -

Comme vos pères, fils pieux, faites-moi belle

Et grande, par l'idée et l'invincible esprit ;

Et qu'il sache, ce monde où le Droit est proscrit,

Que le vainqueur a pu de cette tête altière

490   Arracher la couronne, et jamais la lumière !

TOUS LES ACTEURS.

Vive la France !

LA FRANCE, au buste d'Alexandre Dumas.

Et toi, qui m'exaltes ainsi,

Ô poète, conteur, magicien, - merci !

Que ceux que tu chantas, que ce peuple qui t'aime

Te loue, et que la foule, à cette heure suprême,

495   Couronne de lauriers ton beau front inspiré !

Qu'ils te jonchent de fleurs... Moi, je t'embrasserai !

Elle baise le buste au front, pendant que les acteurs jettent à leurs pieds des fleurs et des couronnes.

 



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