MONOLOGUE EN VERS
dit par C. COQUELIN, de la Comédie-Française.
1885. Tous droits réservés.
par M. PAUL DELAIR.
PARIS, PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
Texte établi par Paul FIEVRE, novembre 2025
Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 28/03/2026 à 00:05:01.
PERSONNAGES
UN HOMME.
Extrait "Théâtre de Campagne - Sixième série". Paris : Paul Ollendorff. pp 295-302
LA VISION DE CLAUDE
C'était un couple honnête et paisible entre tous,
Lui, Claude, un grand coeur simple, elle, un coeur simple et doux,
Sa Louise ; il l'avait par amour épousée,
Et leur calme union, rien ne l'avait brisée,
| 5 | Bien que des jours très durs eussent été soufferts. |
Les enfants survenus à tort et à travers
En accroissant la peine élevaient le courage.
Un seul oiseau pourtant restait de ce ramage,
Un beau petit garçon, gai, l'oeil plein de douceur,
| 10 | Qui, lorsque le jeu cesse, a des airs de penseur : |
Donnant raison du reste à ces vieilles chimères
Qui veulent que les fils ressemblent à leurs mères.
Un vrai ménage en somme, amour, travail, bonheur.
La mort passa, jalouse.
Un soir de grand labeur
| 15 | Elle secoua là ses ailes, et la mère |
Prit froid et ne quitta le lit, que pour la terre.
Si c'est pour tous le deuil suprême, et si le front
Sous le poids adoré des morts souvent se rompt,
Pour l'ouvrier bien plus le veuvage est la perte,
| 20 | Car la femme en partant fait la maison déserte. |
Plus d'attrait au foyer que sa cendre a couvert,
Et le foyer mort, c'est le cabaret ouvert.
Claude n'avait encor bu que le vin honnête
Des dimanches ; pourtant, grand coeur et faible tête,
| 25 | Il ne résistait pas à qui serrait sa main. |
Quand il quittait l'enfant, morne, amer, en chemin
Des amis l'appelaient ; quelques-uns dans le nombre
L'aimaient le mal vint d'eux.
« - Toujours pensif et sombre,
Camarade ! Il se tue ! - Allons ! sois homme ! Il faut
| 30 | Te rallumer le coeur, ami, le nôtre est chaud ! |
Tu n'as pas perdu tout ce qui s'aime ! Viens boire
Aux amis, au pays, au peuple, aux jours de gloire !
Oublie et vis. »
Mais lui but pour se souvenir,
Sa peine dans le vin se trouva rajeunir,
| 35 | Plus chère encore sous une forme nouvelle : |
Tout devient aliment pour la plaie immortelle.
Il but : L'illusion sur son front descendit.
Le noir longtemps broyé subitement fondit,
Ainsi qu'un ciel d'orage, en chauds ruisseaux limpides.
| 40 | Les pleurs sont moins amers à couler si rapides, |
Et dans les horizons par l'ivresse allumés,
Claude vit les beaux jours sous la tombe enfermés
Se lever, rougeoyer, rire à travers les branches ;
Il revivait alors un de ces gais dimanches
| 45 | De banlieue, où, d'en haut, la couveuse Paris |
Regarde de dessous ses ailes ses petits
S'évader, et lui faire une folle ceinture
De leurs fêtes où rit l'éternelle nature !
Puis il croyait rentrer, bras dessus, bras dessous,
| 50 | Avec Louise au vieux et chaste rendez-vous |
Où tous les soirs depuis dix ans murmure, tendre,
Le même mot toujours qu'on veut toujours entendre,
Car l'habitude, amour, au ciel de tes élus,
Allume chaque soir une étoile de plus !
| 55 | Ainsi l'illusion aimée enlace Claude ; |
Comment se dégager d'une étreinte aussi chaude ?
Au vin résurrecteur, à l'alcool plus puissant,
Son coeur halluciné s'accoutume à présent ;
Et comme au cabaret trop de fracas l'éveille,
| 60 | Il apporte au logis la magique bouteille ; |
C'est là que, tous les soirs, un tour de clef donné,
Il boit, seul, sans songer que l'enfant étonné
Regarde...
Car l'enfant grandit. - Quelque bonne âme,
Voisine, en prend le soin que toute fleur réclame ;
| 65 | Bien qu'il croisse au hasard, il est sage, il est doux. |
Celui qui l'a tant fait jouer sur ses genoux
Le néglige ; le rêve, hélas, mange la vie !
Claude, à peine au travail, tourne ailleurs son envie,
La paresse le prend, la dette bientôt suit,
| 70 | L'enfant a faim le jour, l'enfant a froid la nuit, |
Il pâlit : et la joue est cave, et l'oeil se creuse
A rendre en son cercueil sa mère malheureuse,
Sa mère, souvenir en sa mémoire éteint ;
Il souffre : toutefois jamais il ne se plaint ;
| 75 | Seulement, quand le soir, les devoirs qu'on lui donne |
Sont finis, (car l'école est venue, il raisonne
Et s'instruit) quand le père a dit : « Allons, petit,
« Dors » et qu'il a croisé ses deux bras dans son lit,
Alors, il ne dort pas, l'enfant : il guette, il rêve...
| 80 | Le père boit. Il boit : il rit, pleure, se lève, |
Tremble et chancelle, et parle, et son oeil insensé
Sur la vision chère et terrible est fixé.
Son geste fou l'appelle, - il tombe, et s'agenouille
Au chevet de l'enfant et de ses pleurs le mouille :
| 85 | « Vois donc, petit ! la porte a glissé... la voilà ! |
Vois-tu comme elle est pâle encore ! Embrasse- la !
Elle rentre... elle a mis sa robe des dimanches...
Elle a plein les deux mains de grosses roses blanches...
Vois-tu comme ta mère est belle ! Vois-tu bien ! »
| 90 | L'enfant se dresse, il cherche, il cherche, et ne voit rien, |
Mais déjà ce regard où scintille la fièvre
Semble une flamme errant dans un gouffre, et sa lèvre
Murmure en un frisson : « Est- ce vrai qu'elle est là ? »
Le père voit une ombre et ne voit pas cela.
| 95 | Un soir, le père frappe à sa porte. Il écoute : |
On parle, on chante... - Hola ! c'est quelqu'ami sans doute...
Ouvre, petit ! - Personne. Il frappe, et, cette fois,
Attentif, puis stupide, il reconnaît la voix :
- Qu'est-ce donc ?- Le voilà qui tremble. - Ouvre ! - La porte
| 100 | Roule dans un éclat de rire... |
| Ciel ! - La morte |
Était moins pâle ! C'est l'enfant, chancelant, fou,
Qui chante et rit, les yeux flottant je ne sais où,
L'écume aux lèvres...
Hein ! dit le père. Et livide,
Sans comprendre, il ramasse à terre un flacon vide ;
| 105 | Vide ! Il a bu ! Sinistre éclair ! Il a bu tout ! |
Il est ivre ! Ah ! Dieu bon ! de quoi mourir du coup !
Ivre ! « Répondras-tu, démon ! Qui t'a fait boire ?
Dis ! » - Et l'enfant bégaie, avec sa lèvre noire
Et se tait ; et le père, affolé de courroux,
| 110 | Près du flacon brisé le jetant à genoux, |
Inerte, en deux plié tel qu'une fleur flétrie,
Lève la main : l'enfant épouvanté s'écrie,
Hagard, montrant du doigt l'horrible talisman :
« Père, ne frappe pas ! C'était pour voir maman ! »
| 115 | Puis il tombe ; ses yeux se ferment; le délire |
Comme un sarment au feu le tord et le déchire ;
Et sachant que c'est lui qui le tue, ô remord !
Le père éperdument le dispute à la mort.
Lutte ! Espoirs ! Désespoirs ! Une femme est pourvue
| 120 | De moins de patience ; il a la double vue ; |
Soins magiques ! Hélas ! tous semblent superflus :
« S'il ne vous reconnaît, ce soir, n'y comptez plus, »
A dit le médecin, hochant sa tête grave.
Claude attend...
Chut!... Voici sous la paupière cave
| 125 | Qu'un rayon tremble, luit, se pose ; et l'oeil obscur |
Le regarde, et calmé redevient ciel d'azur.
-« Père ! » - « Mon enfant ! » - C'est sa voix, musique sainte !
Claude accourt, frissonnant comme une femme enceinte.
« Père, écoute ! » Et tout bas : « Tu vois, je n'ai plus rien ;
| 130 | Mais toi ? Cela fait mal de boire, vois-tu bien, |
Père ; si tu veux voir maman, - cherche autre chose ! »
Lors, comme d'une fleur la fleur pareille éclose,
Claude ébloui crut voir, du visage enfantin
Trait pour trait dégagé, lui sourire, lointain
| 135 | Mais ressemblant, le cher visage de la morte ; |
Et serrant le petit d'une étreinte plus forte
Sur son coeur que soudain l'espoir viril gonfla :
- « Pourquoi chercher ? dit-il. Je t'embrasse : elle est là ! »
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