POÉSIE
1885. Tous droits réservés.
par M. PAUL DEROULÈDE.
PARIS, PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
Texte établi par Paul FIEVRE, novembre 2025
Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025.
© Théâtre classique - Version du texte du 28/03/2026 à 00:05:01.
PERSONNAGES
UN SOLDAT.
Extrait "Théâtre de Campagne - Sixième série".
LE SERGENT
I
Ah ! C'était un fameux sergent que maître Jacque !...
Ses officiers l'avaient doté de ce surnom
Pour avoir, certain jour et dans certaine attaque,
Joué de tout un peu : fusil, sabre et canon.
| 5 | En Italie, en Chine, en Crimée, au Mexique, |
Il avait guerroyé partout, partout vainqueur,
Et médailles et croix chamarraient sa tunique,
« Que, - comme il le disait, - c'en était séducteur ! »
Il n'était ni petit ni grand, la tête rase,
| 10 | Avec une balafre allant du front au cou, |
Bien planté sur ses pieds, bien campé sur sa base,
Souple comme une épée et maigre comme un clou.
Ses dents blanches riaient sous ses grosses moustaches ;
Le nez brusque et hardi s'arrêtait coupé court,
| 15 | Et sous ses noirs sourcils, deux points, deux trous, deux taches |
Flamboyaient comme deux sarments au fond d'un four.
Qu'il eût connu la peur à sa première affaire,
Ses chefs disaient que non; lui, prétendait que si,
Mais qu'ayant sur-le-champ eu l'art de s'en défaire
| 20 | En la passant à ceux qu'il effrayait ainsi, |
Il n'en avait dès lors gardé pour sa personne,
Que juste ce qu'il faut pour ne pas se blaser,
Un brin de peur, de quoi sentir que l'on frissonne,
Histoire de frémir, comme sous un baiser !
| 25 | Car maître Jacque aimait l'image à haute dose ; |
Il était quelquefois homérique en ce point,
Sans être nullement plagiaire... et pour cause :
L'imprimerie et lui ne se fréquentant point.
« Ce n'est pas, disait-il, qu'on n'ait pas eu de maîtres,
| 30 | On a tout comme un autre appris son ABC, |
Seulement, quant à faire un mot avec des lettres,
Ça m'a paru frivole, et je m'en suis passé !
Et puis le livre au fond est bon pour ces cervelles
Qui sont en un clin d 'oeil au bout de leur rouleau,
| 35 | Qui n'ayant rien à soi, ne trouvant rien en elles, |
Puisent là de l'esprit comme on tire de l'eau.
Mais moi qui sais penser, qui sais voir, qui sais vivre,
Observateur toujours et toujours curieux,
Je n'ai qu'à feuilleter ma tête, c'est mon livre :
| 40 | Mon crâne est un recueil imprimé par mes yeux. » |
Et quand on lui disait que c'était grand dommage
Qu'un sergent comme lui restât toujours sergent :
« Eh bien, quoi ? Si l'oiseau vaut mieux que son plumage
Ça ne vous suffit pas ?... Le monde est exigeant ! »
| 45 | D'ailleurs, grand connaisseur et grand artiste en guerre, |
Sachant, comme pas un, vous fouiller un pays,
Entraîner les soldats, culbuter l'adversaire,
Donner des ordres nets, nettement obéis.
Avec ça, prévoyant comme trois majordomes,
| 50 | Prodiguant au frichti ses soins intelligents, |
Adorant son métier, adoré de ses hommes :
Bref le dieu des troupiers et le roi des sergents.
II
Or, ce jour- là, le vieux vainqueur était en fête,
Son régiment devait marcher au Prussien.
| 55 | Et comme on lui parlait du bruit d'une défaite : |
« Ça n'est pas vrai, d abord ; et puis ça n'y fait rien.
Possible ! ajoutait-il d'un ton de confidence,
Qu'à triompher sans nous, on ait eu quelque mal,
C'étaient nos violons qui manquaient à la danse,
| 60 | Mais ça marchera bien quand nous serons du bal. » |
Le régiment, placé tout d 'abord en réserve
Au revers d'une crête, attendait là son tour ;
Et, le coeur tout en joie et l'esprit tout en verve,
Le sergent contemplait sa troupe avec amour.
| 65 | Presque tous ses soldats étaient des vieux d'Afrique, |
Tenaces, Dieu sait comme ! ardents, Dieu sait combien !
Et, leur clignant de l'oeil pour toute rhétorique,
Maître Jacque joyeux se disait : « Ça va bien ! »
Quand, s'étant reculé pour juger de l'ensemble,
| 70 | Il fronça les sourcils et de sa grosse voix : |
« Mais nom de nom ! fit-il, mon numéro trois tremble !
Numéro trois, sortez ! Venez, numéro trois ! »
Et ce fut un petit paysan triste et blême
Qui tout tremblant sortit des rangs et s'avança.
| 75 | « Nous avons peur, dit Jacque, extrêmement peur même... |
Qui, diable ! m'a donné des conscrits comme ça ! »
Mais l'autre avait rougi jusqu'aux yeux : « Sauf excuse,
Mon sergent, je n'ai pas si peur que j'en ai l'air. »
Et Jacque souriant de sa mine confuse :
| 80 | C'est jeune, c'est craintif ; mais c'est Français, c'est fier. |
Et lui prenant l'oreille avec un air paterne :
« Ben, non ! tu n'as pas peur, dit-il, ça n'est pas vrai ;
Seulement, il te manque au fond de ta giberne
Deux grains de diable au corps, je te les y mettrai !
| 85 | - S'il vous plaisait, sergent, les mettre tout de suite, |
Je sens que j'attendrais plus gaîment le signal...
Ils font là-bas un bruit de canon qui m'agite.
Je suis sûr que tu crois qu'on va te faire mal ?
Mais je ne le crois pas, sergent, je le suppose.
| 90 | - Les suppositions ne valent rien jamais. |
La bataille a bien ses dangers comme autre chose,
Plus nombreux, j'en conviens, mais gais, je te promets.
- Oh ! Gais, sergent ?...
Mais oui, très gais ! Rien n'est maussade
Comme d'aller traîner ses guêtres sans efforts ;
| 95 | Marcher, contremarcher, sans la moindre gambade ; |
Un petit tour de feu, c'est la santé du corps !
- Ça dépend des santés, sergent, je vous assure.
Puis... ça ne vous a pas toujours tant réussi...
- Parce que tu me vois au front une blessure ?
| 100 | Eh bien, et celle-là, petit, et celle-ci ? » |
Et le petit conscrit ouvrait des yeux immenses.
« Tu vois qu'on n'en meurt pas à tous les coups, mon cher.
- Non, mais à tous les coups, je vois qu'on a des chances.
Ah ! Ce n'est pas la pêche à la ligne, c'est clair.
| 105 | Mais si nous revenons du feu levant la tête, |
C'est qu'il faut un certain toupet pour y courir ;
Et l'orgueil qu'on en garde a pour cause secrète,
Non d'avoir su tuer, mais d'avoir pu mourir.
Qu'on donne à ça le nom qu'on voudra, peu m'importe !
| 110 | Amour de la patrie ou culte du drapeau, |
Ce qui rend l'homme fort est chose vraiment forte.
C'est très joli, la paix !... la guerre, c'est très beau !
Aussi, vois- tu, petit, je ris quand j'entends dire :
La guerre est un fléau ! la guerre est une horreur !
| 115 | La bataille est l'instinct de brutes en délire... |
La brute, c'est le lâche, et l'instinct, c'est la peur !
La peur qui fait crier la bête au coeur de l'homme,
La peur qui le fait fuir en troupeaux éperdus,
Qui, dégradante au fond, est maladroite, en somme,
| 120 | Car l'ennemi vous vise et vous ne visez plus. |
Et puis, petiot, sais-tu ce que c'est que la fuite ?
Ce n'est pas seulement, ce qui serait assez !
La défaite et son train, la débâcle et sa suite,
C'est l'abandon des morts et l'oubli des blessés.
| 125 | Oui, ceux que le vainqueur rencontre, il les assiste ; |
Mais comment irait- il chercher tous les débris ?
L'appel, tu le sais bien, ne se fait pas sans liste ;
Il faut les vieux sergents pour compter les conscrits.
Enfin, si malgré tout, tu fléchis sur ton centre,
| 130 | Si tu te sens tourner les talons... pense encor : |
La balle dans le dos tue aussi bien qu'au ventre,
Pour être moins longtemps tapés, tapons plus fort !
Est-ce compris ?
Mon Dieu, sergent, ça l'est sans l'être.
Vous dites que la peur est idiote, quoi !
| 135 | Qu'une fois qu'on s'y met, eh bien! il faut s'y mettre ; |
Et qu'on doit devenir un homme, qu'on le doit.
Pour le reste... parlant, sergent, par révérence,
Il est des mots qui m'ont échappé dans le tas,
Pourtant, je me sens mieux, puis j'ai votre assurance
| 140 | Que si je suis touché vous ne m'oublierez pas. |
Mais... hein ?... Vous avez dû souffrir ?
- Ça me regarde.
Si j'ai souffert ou non, aucun n'en a rien su,
Ça reste entre mon coeur, mon sabre et ma cocarde :
C'était pour le pays, bien donné, bien reçu !
| 145 | - Ah ! ce doit être dur, pourtant ! |
| - Bah ! quelle histoire! |
De ces duretés-là, j'en redemande encor,
Le sang ne coûte rien qui nous vaut la victoire,
Et puis, ces rubans-là ressuscitent un mort ? »
Et le héros montrait du pouce sa poitrine,
IV
| 150 | Le lendemain, au jour, sous un toit en ruine, |
Le sergent reposait, couché sur un grabat,
Des bandages couvraient son front et sa poitrine,
Et le petit conscrit veillait le vieux soldat.
Un rayon de soleil vint frapper son visage :
| 155 | « Où diable suis-je donc, fit Jacque, ouvrant les yeux, |
Je ne reconnais plus du tout le paysage.
Tiens ! te voilà, conscrit ? et tout entier ? tant mieux !
Faut pas parler, sergent.
Tu m'imposes silence !
Oh ! non, ce n'est pas moi, sergent, c'est un docteur.
| 160 | - Ah ! ton docteur ! il peut garder son ordonnance ; |
Il ne guérira pas la plaie, elle est au coeur.
Nous sommes prisonniers ?
- Non, sergent. J'ai su feindre.
Quand ils sont arrivés sur nous - c'était d abord
Que vous étiez tombé, mon sergent - sans rien craindre,
| 165 | Je m'ai couché par terre, et puis j'ai fait le mort ; |
Et puis quand j'ai connu qu'ils s'en allaient au large,
Et puis quand j'ai connu qu'une ferme était là,
Je m'ai dit : mon sergent, c'est moi que je m'en charge,
Et je m'en suis chargé sur mon dos, et voilà !
| 170 | C'est bien, petit, très bien ! Tu sais. |
| Je m'en rapporte. |
- Mais c'est très bête aussi de t'être évertué
À ramasser un vieux cadavre de ma sorte :
Je ne suis pas blessé, conscrit, je suis tué.
- Ne dites donc pas ça, sergent, c'est pas comique,
| 175 | Voyons, ça vous connaît, le plomb, ça vous a vu ? |
Et puis tous ces rubans là-bas, sur la tunique,
Ça ressuscite un mort ?
- Pas quand il est vaincu !
Mets-les au pied du lit, pourtant, que je les voie.
Ah ! Inkermann, l'Alma, Palestro, Magenta !
| 180 | Mes vieux honneurs, mes vieux dangers, ma vieille joie ! |
Tout ça, c'était bien beau ! c'est bien fini, tout ça !...
- Faut pas pleurer, sergent, dit l'enfant tout en larmes.
- Faut pas se souvenir non plus, mais le moyen ?
Enfin, je pars n'ayant jamais rendu mes armes,
| 185 | Dix contre un, c'était trop ! cinq heures ce fut bien ! |
Quand tu m'enterreras, comme le temps te presse,
Fais ça tout seul, un trou, deux branches, ça suffit.
Et pas de nom, la lettre arrive sans adresse !
Mais pour que le bon Dieu n'en fasse pas trop fi,
| 190 | Tu me cachetteras avec mes cinq médailles ; |
Il comprendra très bien que ça veut dire : urgent !
Car le bon Dieu s'appelle aussi Dieu des batailles :
Où son vieux coeur de flamme avait de fiers reflets !
Et le conscrit, avec une rage mutine :
| 195 | « Ah ! Sergent, je voudrais être brave ! |
| 195 | - Tu l'es ! |
Mais retourne à ton rang, conscrit, on va se battre.
Tu vaudras quelque chose et tu feras quelqu'un.
Tiens, siffle dans ma gourde un peu de fil en quatre. [ 1 Fil en quatre : Autrefois, le « fil » était une eau-de-vie servie dans les cafés ruraux : il existait le fil en 2, en 4, ou en 6. Pour les reconnaître, on nouait au col de chaque bouteille : 2, 4, ou 6 fils, en fonction du degré d?alcool, ce qui évitait d?avoir à lire les étiquettes. Le prix du petit verre variait en fonction de la teneur en alcool. [WIKIPEDIA]]
Pour la France et pour vous, Sergent !
Ça ne fait qu'un ! »
III
| 200 | Et ce fut un terrible effet dans la bataille |
Que l'arrivée au feu de ces fiers régiments.
Et les rangs ennemis en eurent une entaille
Qui fit pâlir au loin les princes allemands.
Tout d abord le conscrit perdit un peu la tête :
| 205 | Les clairons, les tambours, la mitraille, le bruit, |
La mort qu'il faut lancer sous la mort qu'on vous jette...
Mais, par bonheur, il vit son sergent près de lui.
Jacque n'avait pas dit encore une parole
Que le petit conscrit s'était remis déjà ;
| 210 | La peur, poignante encor, n'était déjà plus folle. |
« Eh bien, ça va, conscrit ?
Mais oui, sergent, ça va ! »
Et peu à peu voilà que la valeur s'éveille ;
Voilà que noir de poudre et qu'ardent au combat,
Portant comme un ancien le képi sur l'oreille,
| 215 | Le petit paysan était passé soldat ! |
« Peut-on t'offrir encore à boire, mon bonhomme ?
- On n'en a plus besoin, Sergent !
Bien répondu.
Tu vois que ce n'est pas si redoutable, en somme,
Et vois-tu comme c'est amusant, le vois-tu ? »
| 220 | Hélas ! Il en manquait pourtant, des camarades, |
Plus d'un est tombé là, qui n'a jamais rejoint ;
Mais l'espérance allait, guidant les escouades,
Et l'on courait toujours plus fort, toujours plus loin.
Cette marche en avant dura deux longues heures ;
| 225 | La baïonnette même eut part à ce gala, |
Jamais pareil assaut ne vit troupes meilleures ;
Tout à coup les clairons sonnèrent : Halte-là !
Les officiers semblaient se concerter ensemble.
« Sergent !
Conscrit ?
- Voyez là-bas, sur ce sommet,
| 230 | Derrière nous, au fond, on dirait... ça ressemble... |
Ah ! Mille millions de tonnerres ! C'en est ! »
Dis donc, conscrit ! Il va me renommer sergent... »
Un sourire éclaira cette face défaite
Où la vie éclatait jusque dans le trépas.
| 235 | « Tu partiras, pas vrai, sitôt la chose faite, |
Et tu prendras ma croix d'honneur... tu la prendras ;
Et quand dans les combats qu'on va livrer encore,
Quand dans des jours... des jours moins désastreux qu'hier
Tu seras décoré par celui qui décore,
| 240 | Promets-moi de porter ma croix, j'en serai fier ! » |
Un frisson glacial envahit tout son être.
« Conscrit, murmura Jacque, en le touchant du doigt,
Embrasse-moi, conscrit... embrasse ton vieux maître...
Ah ! s'il laissait beaucoup d'élèves comme toi... »
| 245 | Mais un jet de sang noir s'échappa de sa bouche : |
Un éclair traversa ses grands yeux éblouis.
Et, s'étant soulevé dans un élan farouche,
Le sergent retomba, disant : « Pour mon Pays !!! »
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Notes
[1] Fil en quatre : Autrefois, le « fil » était une eau-de-vie servie dans les cafés ruraux : il existait le fil en 2, en 4, ou en 6. Pour les reconnaître, on nouait au col de chaque bouteille : 2, 4, ou 6 fils, en fonction du degré d?alcool, ce qui évitait d?avoir à lire les étiquettes. Le prix du petit verre variait en fonction de la teneur en alcool. [WIKIPEDIA]

