1886. Droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés.
Eugène DEUTSCH
PARIS, LIBRAIRIE THÉÂTRALE 14 rue de Grammont, 14.
Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine. - PICHAT et PÉPIN.
Texte établi par Paul FIEVRE, juin 2024
Publié par Paul FIEVRE, juillet 2024.
© Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2025 à 10:32:50.
PERSONNAGE
UN TURFISTE.
LES COURSES
Avant j'étais un imbécile, maintenant je suis intelligent : je n'avais jamais été aux courses, j'y ai été..... J'ai gagné. Hier, dimanche, j'ai pris le train spécial pour Auteuil..., 1re classe..., on m'a mis dans le wagon des bagages..., j'étais très mal, très mal ! À Auteuil, j'ai donné vingt sous et je suis arrivé devant un grand monument d'architecture gothique, très joli : ça ressemble aux halles... On m'a dit que c'étaient les tribunes... au milieu celle du Président de la République... il n'y a pas de billard : il n'y vient jamais... De chaque côté, celles des Ministres et des Députés comme on crie beaucoup, ils y viennent toujours.
Au milieu d'un grand vacarme je suis parvenu à l'arrivée... ? L'arrivée... C'est un grand poteau avec un anneau au-dessus... On dirait Sarah Bernhardt avec un monocle... Ce poteau est placé juste en face des tribunes près d'une grosse cloche qu'on s'est mis à sonner ; à ce signal, trois Messieurs très bien mis sont venus se placer sur une petite plate-forme... C'est le Jury.., il y a trois membres... un myope... un presbyte et un aveugle... pour partager les chances... Ils se sont mis à examiner, même l'aveugle, des chevaux qui venaient d'entrer dans la piste... Ah ! De bien vilaines bêtes, rien que la peau sur les os, une tête grande comme ça, des jambes longues comme ça !... Il y en a même une que j'ai reconnue, je ne me rappelle plus si je l'ai vue attelée à une Urbaine ou à une Générale ; mais à ce moment c'était encore un bon cheval... et on prétend améliorer la race chevaline ! Ce qui fait plus pitié encore ce sont les cavaliers... Ils sont déguisés... Il y avait un arlequin et un polichinelle, ils se tiennent tout courbés sur leurs chevaux... Ils doivent devenir bossus en vieillissant ces gens- là... mais il paraît qu'ils ne vieillissent pas : ils se font tuer avant, aussi ils ont l'air lugubre, on dirait des singes tristes à cheval... Pour faire ce métier-là, il n'y a pas besoin d'être gai... aussi, tous les jockeys sont Anglais... Ce sont bien les gens qu'il faut... ils parlent toujours d'animaux... chevaux, roastbeefs... porcs et truffes... d'où viennent sans doute sport et turf... Du reste, on prend les Anglais au poids... comme la viande de boucherie... avec réjouissance... On les pèse avant la course... quand il n'y en a pas assez on en ajoute ; quand il y en a trop on en supprime. À ce moment, les jockeys s'étaient mis en rang pour regarder un monsieur qui agitait un drapeau rouge sur la piste... J'ai pensé que c'était Louise Michel déguisée qui s'amusait avec son fichu... J'ai crié : « Arrêtez-là ! » On a haussé les épaules.. ; Anarchistes, va !... Quand les chevaux ont vu le rouge, ils se sont élancés dessus comme des taureaux... mais Louise Michel s'est retirée à temps... Elle est partie... et les jockeys aussi... Ils ont parcouru toute la piste... Il y a même un employé qui a voulu leur barrer le passage avec le couvercle d'un grand panier... On appelle ça une haie... Ils ont tous passé pardessus, sans doute pour le faire enrager... Alors tout le monde a crié ! « Plaisanterie, Plaisanterie !... » Je l'ai trouvée mauvaise... Je l'ai dit à un monsieur... Il s'est approché de moi et m'a soufflé tout bas, à l'oreille « Tuyau » : j'étais furieux, je l'aurais giflé, si j'avais su sa force à l'épée... Les autres criaient toujours... « Baudres, Gustave Vasa tient la corde... » Je me suis dit : il doit avoir peur celui-là s'il tient la corde... Ça n'a pas manqué... Il s'est flanqué par terre... avec son cheval ... le jockey s'était cassé la jambe ; mais comme il y était habitué... On l'a laissé tranquille. Les autres jockeys ne se sont même pas arrêtés, ils couraient toujours et tout le monde criait : « Ha ridelle... Satory tout seul... » À l'arrivée le cheval s'est arrêté net devant la haie... et le jockey est arrivé tout seul de l'autre côté... Haridelle était second, eh bien ! Le jury l'a disqualifié... les autres chevaux ont pris la piste B et la piste C, mais Haridelle avait pris la piste H..., Ce n'était pas de jeu... On a protesté... Il y avait surtout un endroit où l'on criait davantage... J'y suis allé... J'ai vu des hommes, des femmes et des Anglais... Les Anglais criaient tous après les femmes... Cote... cote... cocotte... Ils ne sont pas polis, les Anglais, du reste ils ont d'autres défauts !... On les appelle des « Bourse-makers » faiseurs de porte-monnaies... Ça veut dire « pick pockets »... Et il y a des gens assez bêtes pour leur donner de l'argent... C'est près d'un bourse-maker que j'ai rencontré mon vieil ami Anatole... Il m'a dit qu'il me ferait gagner... et m'a présenté à l'homme... j'ai donné cinq louis au bourse-maker, il m'a remis un petit carton... sur lequel il y avait un nom anglais... « Estudiantina »... Estudiantina est arrivée première... J'ai été près du bourse-maker pour toucher mon argent... Mais Anatole m'a dit qu'on ne payait que le lendemain... Ça m'était égal... J'avais l'adresse de cet Anglais... J'ai repris le train. En route, il y a un nourrisseur qui m'a pris pour un provincial... Il m'a proposé une poule... Il croyait que je faisais mon marché moi-même... Je lui ai répondu « Tuyau » : il a bien vu que j'étais un homme à la mode... très à la mode même puisque je vais toucher de l'argent... C'est aujourd'hui que...
Il cherche son ticket dans sa poche.
Qu'est-ce que j'ai donc fait du petit carton ?... Ah ! Sapristi, je l'ai donné hier à Anatole.., et je ne sais pas où il demeure ... mais alors je suis volé... Décidément... je disais mal tout à l'heure... : avant... j'étais intelligent ... maintenant, je suis un imbécile...
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