MANLIUS TORQUATUS

TRAGÉDIE

M. DC. LXII.

AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Imprimés, chez PIERRE DU PONT, rue d'Ecosse, proche Saint-Hilaire.


Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2026

Publié par Paul Fièvre, mai 2026

© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2026 à 20:07:52.


ACTEURS.

LE CONSUL.

MANLIUS, Fils du Consul, et amant de Sulpicie.

LIVIE, Dame Romaine, Tante de Sulpicie, et Amoureuse de Procule.

SULPICIE, qui aime Manlius, et en est aimée.

SABINE, vraie confidente de Sulpicie, et fausse condidente de Livie, et de Procule.

PROCULE, Amant de Sulpicie et aimé de Livie.

ARISTE, vrai confident de Manlius, et faux confident du Consul.

AGIS, valet de Procule.

LE PRÉVÔT.

UN PAGE.

La scène est à Rome.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Sulpicie, Sabine.

SULPICIE.

Sabine je ne puis dissimuler la flamme

Que je sens chaque jour dans mon âme

Manlius dont le coeur a si fort éclaté

Fait que de cent façons le mien est agité,

5   Le trouble est dans mes sens, et la raison me quitte

Depuis que j'ai connu sa gloire, et son mérite

Mon âme est abattue, et n'a plus de vigueur

Pour résister aux coups de ce jeune vainqueur

De mon esprit troublé la raison confondue

10   Est l'effet de sa gloire en tous lieux répandue

Ma volonté soumise est l'honneur le plus grand

Que reçoive aujourd'hui ce jeune conquérant :

Quand je songe combien dans la dernière guerre

Ce généreux héros a mis d'hommes par terre.

15   Comme son bras vainqueur s'est porté vaillamment

Je sens je ne sais quoi de doux et de charmant

Je trouve du plaisir dans ma plus grande peine

Le voyant si bien né pour la grandeur Romaine.

SABINE.

Madame c'est pour moi va peu trop de faveur

20   Quand vous me faites voir le fond de votre coeur,

Ses nobles sentiments marquent son origine

Si le brasier est grand la flamme en est divine

Manlius est connu pour l'honneur de la Cour

Des uns il a l'estime, et des autres l'amour

25   Mais chacun est d'accord de sa vertu qui brille

Dans la superbe Rome il n'est point de famille,

Qui ne prenne des soins pour en avoir l'appui

Ainsi c'est justement que vous brûlés pour lui.

SULPICIE.

Mais Sabine Je crains qu'il ne soit sort le maître

30   De ce feu violent qu'il fait si bien paraître

Je crains que son discours soit un appas flatteur

Et que sa foi ne soit la foi d'un imposteur.

SABINE.

Madame vous l'aimez, et vous êtes en crainte

Quand tant de passion ne soit rien qu'une sainte

35   Je vous puis assurer qu'il aime plus que vous :

Mais l'amour a toujours des sentiments jaloux,

Examinez un peu vos ardeurs mutuelles,

Vous verrez bien qu'il a des sentiments fidèles.

Et que si vous aimez il aime encore mieux.

SULPICIE.

40   Si la chose est ainsi je rends grâces aux Dieux.

Sabine j'ai beaucoup de foi pour ta parole

À t'ouïr seulement mon esprit se console

Et je pense trouver dans ta fidélité,

D'une parfaite amour toute la sûreté.

Sulpicie, s'en va.

SABINE, seule.

45   Le chagrin des amants donne bien de la peine

Manlius entre avec Ariste

SCÈNE II.
Sabine, Manlius, Ariste.

MANLIUS, parlant à Ariste.

Ariste quoi toujours la fortune inhumaine

Me viendra proposer un obstacle nouveau

Qui me prive des yeux de cet objet si beau.

À des nouveaux emplois mon père me destine

50   Ah malheureux !

ARISTE.

  Seigneur voyez vous pas Sabine.

MANLIUS.

Je n'ose l'aborder. Je veux, je ne veux pas

Et je crains de savoir l'arrêt de mon trépas,

Et bien me diras-tu quelque grande nouvelle

L'aimable Sulpicie est elle aussi cruelle

55   Parmi tant de froideurs dis moi puis je espérer ?

SABINE.

Oui, Mais il faut Seigneur toujours persévérer

On ne peut vous donner d'avis plus salutaire

Je crois que vous pouvez trouver l'art de lui plaire

Si vous établissez votre félicité

60   À suivre ses destins et servir sa beauté

Son air froid, sa façon, dont votre âme est troublée

Ne pourront soutenir une ardeur redoublée,

Les coeurs comme le sien qui sont nés glorieux

Ne se rendent jamais qu'aux foins laborieux

65   Les peines, les travaux, les vertus militaires

Dans ces occasions sont toujours nécessaires

Et vous savez Seigneur qu'aux projets importants.

Vous autres grands héros avez besoin du temps.

MANLIUS.

Si comme tu le dis elle m'est favorable

70   À quoi te suis-je bon, de quoi suis je capable

Emploie mon crédit propose librement

Tout ce qui peut servir à ton avancement.

SABINE.

Seigneur c'est trop pour moi, je n'ai dans cette affaire

De bien à souhaiter que celui de vous plaire

75   Le but de mes desseins et de mes grands projets

C'est de vos deux maisons unir les interdits

De Sulpicie et vous si je fais l'alliance

Ce succès glorieux fera ma récompense

MANLIUS.

Dis moi, vis tu jamais de si beaux sentiments

80   Je sens que mon amour a des redoublements

Je sens dans mon amour une chaleur nouvelle

Voyant de ces deux coeurs une amitié si belle

Le coeur de Sulpicie ainsi bien assorti

Sans se tromper jamais a pris le bon parti

85   L'éclat de sa vertu l'a charmé chez Ariste

Et sur ce fondement leur amitié subsiste.

SABINE.

Cet excès obligeant de vos civilités

Ne se peut imputer qu'à vos grandes bontés

Je voUs quitte Seigneur craignant que Sulpicie

90   De mon retardement justement ne s'ennuie,

Sabine sort.

MANLIUS.

En faveur de mes feux va lui faire la Cour

À présent cher ami ne parlons plus d'amour

Mais dis moi franchement qu'est ce qu'il s'imagine

Le Consul de l'emploi auquel il me destine,

95   Me faire proposer de quitter sa maison

D'assembler nos quartiers, et dans cette saison,

Où tout est contre nous, où le froid fait la guerre

À tous les animaux, aux cieux et à la terre,

Me faire proposer d'ôter mal-à-propos

100   Aux soldats harassez leur solde et leur repos,

Bien que ses légions soient fortes et soient bonnes

Pourront-elles jamais me gagner des couronnes,

Auront-elles créance a mes commandements

Si d'abord elles font de pareils mouvements :

105   Ah ! Le Consul m'en veut puisqu'il me décrédite,  [ 1 Décréditer : Fig. Faire perdre l'autorité, la considération. [L]]

Si je pars, je me perds, si je reste, il s'irrite.

ARISTE.

Il serait malaisé de savoir son dessein,

Il voudrait vous tirer tous feux hors du sein :

Cet amour lui déplaît, son humeur se chagrine

110   De l'aimable plaisir où votre coeur encline,

Il veut adroitement détruire vos amours,

Il croit pour son dessein tirer un grand secours ;

Des autres passions qu'il veut mettre en usage,

Il pense en chatouillant un peu votre courage,

115   Que vous serez tout prêt à partir dans huit jours,

Sans attendre à mûrir le fruit de vos amours :

Voilà comme à peu prés le bonhomme raisonne

Dans ce libre discours si mon coeur s'abandonne

Et sans précaution s'ouvre si librement,

120   Vous en saurez, Seigneur, user discrètement

Cependant tout ceci n'est qu'une conjecture

Que tire mon esprit de cette nuit obscure :

Parlant de votre amour, il me dit seulement

Qu'il en viendrait à bout, et fort adroitement,

125   Que les vieux comme lui savaient une finesse,

Dont fort malaisément se paraît la jeunesse,

Au moins de mes avis tachez à profiter ;

Connaissant son dessein vous pourrez l'éviter.

MANLIUS.

Je te puis. assurer, quoi qu'il die et qu'il fasse

130   Que s'il faut obéir ce sera par grimace ;

Mais je le vois venir qui marche gravement,

Approche toi de lui, apprends tout finement.

SCÈNE III.
Le Consul, Ariste,

LE CONSUL.

As-tu dit à mon fils quelle était ma pensée

Combien me déplaisait cette ardeur insensée

135   Qui fait ainsi languir son courage naissant

Dans mon jeune printemps j'étais plus agissant ;

Il devrait pour le bien de cette République

Changer de nos voisins la forme tyrannique,

Porter dans leurs états la douceur de nos lois,

140   Et ramener vaincus dedans Rome leurs Rois :

Son âme à nul objet ; ne doit être engagée

Qu'à voir nos ennemis en bataille rangée,

Qu'à donner à propos les ordres du combat

Et bien récompenser la vertu du soldat :

145   Qu'à marcher dans les rangs d'une si bonne grâce,

Que son feu des poltrons fonde toute la glace ;

Un Chef doit froidement voir périr ses amis

Sans se troubler jamais, du choc des ennemis,

Que si du premier rang la ligne était battue,

150   Au lieu de s'attrister il faut qu'il s'évertue,

Qu'il rassemble les corps nouvellement défaits

Et remmène au combat les autres qui sont frais :

De Cette façon-là gouvernant son courage,

Il peut tirer l'épée avec grand avantage,

155   Pour donner à l'armée un général parfait,

Il faut un coeur bien franc, et un esprit bien fait.

ARISTE.

Il saura mot pour mot, tout ce que vous me dites,

Vos discours appuyés d'exemple et de mérites,

Obligeront, Seigneur, cet enfant si bien né

160   D'obéir aux avis que vous avez donné.

LE CONSUL.

Ariste, mais surtout, qu'il apprenne à bien vivre

Qu'il ne s'engage pas présentement à suivre

Les charmes dangereux d'une funeste amour

Après cela, grands Dieux, je méprise le jour ;

165   Je connais les malheurs dans un âge si tendre,

D'un coeur imprudemment, qui s'y laisse surprendre :

L'aversion que j'ai pour ces folles amours,

L'obligera sans doute, à partir dans huit jours.

ARISTE.

Il est tout prêt aussi.

LE CONSUL.

J'ai beaucoup d'allégresse ;

170   Qu'il soit prêt d'obéir lorsque le Sénat presse ;

Puis qu'il est si porté, à vouloir notre bien ;

Je vois qu'il est bon fils, et fort bon citoyen :

Comme ce fils m'est cher, et que je suis sévère

Je crains de mon humeur, qu'il ne se désespère,

175   Toi qui sur son esprit, te sens tant d'ascendant,

Sois de lui et de moi, fidèle confident ,

Rend à mes volontés son âme disposée,

Et puis je lui dirai moi-même ma pensée.

ARISTE.

Dedans peu de mes foins vous connaissez l'effet.

LE CONSUL.

180   Adieu Ariste, adieu ; je pars fort satisfait.

ARISTE.

STANCES.

Si je gouverne ses affaires.

Dont les intérêts font contraires,

Je suis honnête-homme à demi ;

Je ne puis bien servir le père

185   Que le fils ne se désespère,

Et qu'il ne soit mon ennemi.

     

À moi chacun des deux se fie

Servant l'amant de Sulpicie,

Je crois que je fais mon devoir ;

190   D'un autre côté si je trompe

Ce Consul grave et plein de pompe

Je le mets dans le désespoir.

     

Dans ce trouble qui m'embarrasse,

Honneur que faut-il que je fasse

195   Je sens qu'il m'inspire tout bas ;

Que cette façon Consulaire

N'est rien du tout qu'une chimère

Que le monde n'approuve pas.

     

L'amitié que j'ai pour Manlie,

200   L'amour qu'il a pour Sulpicie

Font que mon coeur penche vers lui,

Trouvons donc sûrement la vois

Qui fasse mourir l'un de joie

Si l'autre doit mourir d'ennui.

     

SCÈNE IV.
Ariste, Livie, Sulpicie, Sabine.

LIVIE.

205   Ariste vous avez de la part de Manlie

Quelque billet galant pour notre Sulpicie,

Apprenez s'il vous plaît que je suis en courroux

Contr'elle, contre lui ; mais bien plus contre vous,

Vous êtes estimé d'avoir beaucoup d'adresse

210   À servir comme... il faut l'Amant et la Maîtresse,

Ô bien pour cette fois vous aurez le malheur,

De n'avoir pas été fort bon ambassadeur.

ARISTE.

Je ne sais ce qui peut causer votre colère,

Madame, quant à moi je ne veux que vous plaire ;

215   Je ne cherche en tous lieux

LIVIE.

  Moi qu'à voir vos talons,

Et je n'écoute plus vos méchantes raisons.

Ariste s'en va.

Livie continue et parle à Sulpicie.

Votre conduite est bien opposée à la gloire

De Manlius et vous il se fait une histoire,

Qui vous devrait fâcher si l'amour suborneur

220   Ne vous avait ôté les sentiments d'honneur,

Quand Manlius serait encor plus honnête homme

Je voudrais le quitter m'ayant perdue à Rome,

Le bruit qui court de vous choque votre devoir,

Et met tous vos amis dedans le désespoir :

225   Il vous a fait grand tort celles qui de justice

Vous ont cédé le pas abusant du caprice,

De ce fâcheux rencontre auront tous les partis

Qui devraient avec vous être mieux assortis,

Pour mon dernier malheur l'on donne le blâme,

230   Et l'on croit que je suis cause de votre flamme,

SULPICIE.

Madame, je ne puis vous dire ma douleur,

Faut il aussi sur vous j'attire ce malheur ;

Je me consolerais si toute la comédie

Voulait se contenter de mon unique tête ;

235   Mais que Rome ait l'esprit à. ce point médisant,

Dans ce rencontre ici rien, n'est si déplaisant

À ma juste douleur que son injuste blâme

Cependant ô grands Dieux aujourd'hui je réclame,

Vos yeux toujours ouverts, vos bras toujours puissants :

240   Si tous mes procédez ne sont pas innocents :

Je ne vois pas de quoi Manlius est coupable

Sinon que sa vertu le rend par trop aimable,

Ni pourquoi ma conduite est digne de pitié

Que parce que l'on croit qu'il a de l'amitié,

245   Si c'est pour moi, je sais qu'il n'est point d'ennemie.

Qui me puisse blâmer dans l'esprit de l'envie,

Qui ne pouvant souffrir que je vive en repos

Veut encore obscurcir la vertu d'un Héros :

J'espère que le temps qui change toutes choses

250   Un jour fera pour moi bien des métamorphoses,

Je fonde mon espoir dessus la vérité

Qui garde la vertu toujours fidélité :

Et mon coeur jouira de la paix par avance

Attendant que chacun sache son innocence.

LIVIE.

255   Si Manlius en vous trouve de la bonté,

Il trouvera dans moi grande sévérité :

Et si vous maintenez l'auteur de votre perte

Je lui veux déclarer la guerre à force ouverte,

Je prétends le fâcher en tous temps, en tous lieux,

260   Et rendre le séjour qu'il fait bien odieux.

SULPICIE.

Madame, il vous paraît une fureur extrême,

Si vous na la fondez que sur ce que je l'aine,

Vous pouvez sur le champ modérez vos transports.

Je suis dans le respect et jamais je n'en sors,

265   Je dois trop à vos soins, et votre inquiétude

Pour n'avoir pas pour vous toute la gratitude,

Loin de vous attirer de pareils déplaisirs

Je courrai au devant de vos moindres désirs.

LIVIE.

Je vois le naturel d'une fille bien née

270   Je doutais que votre âme au point fut enchaînée,

Qu'elle ne pût briser la honte de ses fers

Puisque de votre esprit tous les yeux sont ouverts :

Je serai pour jamais votre meilleure amie

Laissez moi cependant ma chère Sulpicie,

275   Je dois avec Sabine ici communiquer ;

SULPICIE.

Madame j'obéis.

Elle s'en va.

Livie, Sabine,

LIVIE.

Et sans me répliquer,

Tout va bien à présent, il est temps de conduire

Tous mes desseins cachés jusqu'où mon coeur aspire :

C'est ici que je puis parler bien librement,

280   Sabine je sais bien que je puis sûrement.

Raisonner avec toi secrets de mon âme

Et te montrer à fond le sujet qui l'enflamme :

J'aime Sabine, j'aime, et Procule aujourd'hui

Est l'amant dangereux qui cause mon ennui ;

285   Mais dedans mon ardeur de ma flamme secrète

Comme il est bien fâcheux de vivre incessamment

Et de ne voir jamais le fin de son tourment :

Je veux user ici de grande politique,

Et pour t'en éclaircir il faut que je t'explique :

290   Je tiens entre mes mains cet objet si charmant,

Quand le dernier chez moi lui vient conter sa peine

Je me plains à la voir ; mais je sens de la haine

Pour le jeune beauté qui le tient sous sa loi

J'enrage que son coeur ne soupire pour moi,

295   Cependant la raison qui veut qu'on le ménage

Veut qu'avec ma rivale à présent et je l'enrage :

Et pour ce sujet là j'emploie mes efforts

D'elle et de Manlius à rompre les accords ;

Car tu sais bien qu'il est de grande conséquence

300   Que Procule n'ait plus un rival d'importance,

Si je puis une fois diviser leurs esprits

Procule qui déjà se sent assez épris

Donnera tout son temps à notre Sulpicie,

Peut-être que pour lors il prendra fantaisie

305   Pour ce reste d'appas qui semble s'envoler

S'il me fait voir son coeur je pourrait le voler,

D'ailleurs j'ai de grands biens, cette grande abondance

Le peut bien obliger à quelque complaisance,

Ma pupille ne peut avec tous ses attraits

310   Sans l'espoir de mes biens se marier jamais.

SABINE.

Madame je vois bien quel est tout ce mystère

Laissez-moi s'il vous plaît conduire cette affaire,

Livie s'en va.

SABINE.

Madame je vois bien quel est tout ce mystère

Laissez loi s'il vous plaît conduire cette affaire,

315   Allez vous reposer.

Livie s'en va.

SCÈNE V.
Sabine, Agis.

SABINE.

  Je vois me semble  Agis,

Qui d'un pas [c]urieux cherche notre logis,

Bonjour  Agis, [e]h bien,

AGIS.

J'allais en promenade.

SABINE.

Pourquoi ?

AGIS.

Pour mon plaisir.

SABINE.

Tout beau mon camarade,

Depuis quel temps sais si bien dissimuler.

AGIS.

320   Puisque vous me pressez je ne vous puis celer :

Que mon maître m'a dit de savoir si Manlie,

Était bien fortement aimé de Sulpicie ;

Et que si les froideurs qu'il voit dans son esprit,

Sont causés par l'amour, ou bien par le dépit.

SABINE.

325   Puisque ton coeur pour moi, est il plein de franchise,

Il faut bien qu'à mon tour, cher ami je t'instruise,

Sulpicie voudrait Procule pour amant ;

Mais elle n'oserait parler bien librement :

Pour que Procule soit aimé de Sulpicie,

330   Faut qu'il fasse semblant d'en vouloir à Livie,

Il faut qu'apparemment, il lui fasse l'amour,

Et puis tu le verras bien heureux quelque jour,

Tâche de ces avis à faire ta fortune,

L'occasion du moins paraît bien opportune ;

335   Ne perds aucun moment va vite l'avertir ;

Moi je m'en vais aussi, je te laisse partir.

SCÈNE VI.
Sulpicie, Sabine.

SULPICIE.

Sabine puisqu'ici librement expire,

Mon esprit me fournit cent choses pour te dire,

Confesse en vérité que rien n'est plaisant,

340   Que Livie en colère et son ton menaçant

Je n'ai pas le talent de lire dans son âme :

Mais je gage de l'air qu'elle a daubé ma flamme,

Que dans tout ce discours elle a quelque intérêt.

SABINE.

J'en conviens vous saurez la chose comme elle est.

SULPICIE.

345   Me vouloir empêcher de parler à Manlie.

Son dessein n'est-il pas tout empli de folie ?

Je ne crois point choquer les lois de non devoir,

Si je cherche en tous temps, en tous lieux à le voir ;

Quand un illustre coeur du mien veut l'hyménée ;

350   Et que c'est par le Ciel, que la chose est menée ;

On peut bien mépriser les ordres des parents,

Quand ils sont en effet véritables tyrans.

SABINE.

Vous avez bien raison quand vous croyez Livie

Capable d'un projet qui choque votre vie,

355   Elle a dedans le coeur un plaisant sentiment,

Elle en veut à Procule et l'aime éperdument

Comme il faut du fracas pour que la chose arrive,

Et des soins furieux pour cet amour furtive ;

Tous est entre mes mains et je dois ménager

360   Les ardeurs de la dame, et le froid du berger ;

Et comme j'ai trouvé un moment fort propice,

Pour vous continuer mon éternel service ;

J'ai abusé Livie, et puis après  Agis,

Qui venait épier dedans notre logis,

365   Et Livie et Procule abusés par ma feinte,

Vous donneront le temps de parler sans contrainte.

SULPICIE.

De grâce en peu de mots fais moi un raccourci.

De tout ce qui te reste à raconter ici.

SABINE.

Comme  Agis me pressait de savoir si Procule.

370   Était aimé de vous, ou trouvé ridicule,

Sans trop m'embarrasser je lui dis sur le champ,

Que le temps pour son maître était assez méchant

Parce que Sulpicie en faisait cas dans l'âme ;

Mais qu'elle n'osait pas lui déclarer sa flamme,

375   Et comme il me pressait d'en savoir la raison

Je lui dis que Livie était dans sa maison ;

De fort méchante humeur contre la pauvre fille

Dont la beauté faisait visiter la famille :

Mais pour que son cher maître un jour fut bienheureux ;

380   Il devait de la tante être faux amoureux,

Et qu'ainsi tout pourrait réussir à merveille.

SULPICIE.

Sabine pour mon bien feint, invente, conseille,

je veux à l'avenir bien rUSer à mon tour ;

Mais que faire à ma tante ?

SABINE.

Un admirable tour,

385   Savoir si Manlius tient le même langage,

Et s'il veut pour l'hymen se trouver au bocage ;

Je saurai dedans peu s'il a le sentiment

De faire un bon époux d'un fort honnête amant,

S'il le veut, il faudra que malgré votre tante,

390   Vous le voyez au bois bois ombre qu'on y chante

Et s'il ne le fait pas vous le devez traiter ;

Comme un homme qu'il faut absolument quitte.

SULPICIE.

J'aime, tu le sais bien, et avant de (e rendre,

Mon coeur pour son salut osa tout entreprendre :

395   Mais ce jeune guerrier l'a si bien su charmer ;

Que quand il l'a soumis, il s'en est fait aimer,

Cet aimable vainqueur en gagnant la victoire

A laissé au vaincu, et la joie, et la gloire.

Est le joug qu'il m'impose au lieu d'être pesant,

400   Est le bien le plus pur, que je goutte à présent,

Oui, mon cher Manlius, quoique fasse Livie,

Je t'aime, et t'aimerai toujours plus que ma vie ;

Mais aussi je prétends que ce parfait amour,

Me donnera l'hymen, ou la perte du jour.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Procule, Agis.

PROCULE.

405   Hélas ! Faut il passer si tristement sa vie,

Et donner tour son temps pour plaire à Sulpicie

Sans pouvoir seulement l'exciter à pitié,

Pour tant de soins rendus pas un trait d'amitié !

Ô dureté de coeur qui n'a point sa pareille,

410   Faut il que quand les Dieux font naître une merveille,

La douceur, la bonté, ne se rencontrent pas,

Dans le nombre infini de ces autres appas ;

Que le sort est cruel qui me fait son esclave ;

Plus je flatte son coeur et plus son coeur me brave,

415   L'insolente se plaît à croître mes ennuis,

Plus l'ingrate me fuit et plus je la poursuis,

Sa haine et mon amour, ou bien par sympathie

Ou pour se faire mieux une guerre infinie,

Ne se quittent jamais et viennent tour a tour,

420   Pour être de nos coeurs un éternel vautour.

AGIS.

Ce n'est plus la saison de tenir ce langage,

Le Ciel envenimé va finir son outrage,

Vos malheurs sont passés, et le destin plus doux,

Va dedans peu de temps se déclarer pour vous ;

425   J'ai peur vos intérêts tout appris de Sabine,

Livie est amoureuse, et n'en fait pas la mime,

Elle vous aime enfin faites lui doux yeux,

L'amour de Sulpicie en sera beaucoup mieux,

La pauvre enfant ne peut que vous paraître ingrate,

430   Craignant que le courroux de sa tante n'éclate ;

Mais enfin je sais bien qu'elle vous aime aussi,

Pour un peu de contrainte on est hors de souci,

Trompant adroitement l'amoureuse Livie,

Vous pourrez librement parler à Sulpicie.

PROCULE.

435   Si j'étais moins certain de votre probité,

Je croirais que ceci serait bien inventé.

AGIS.

Et bien vous parlerez à Sabine vous-même,

Vous pourrez éprouver si Livie vous aime,

Et Sulpicie aussi vous veut beaucoup de bien,

440   Vous pourrez tout savoir au premier entretien.

PROCULE.

Ne faut pas s'étonner si mon esprit chancelle

Dés la première fois qu'il sait cette nouvelle.

AGIS.

Je n'ai point vu d'amant qui n' affecte un malheur,

Qui ne fasse un plaisir d'une fausse douleur ;

445   Et parmi ces messieurs, la plainte est si commune,

Qu'ils ne peuvent souffrir l'état leur fortune,

Cependant la raison veut qu'on suive le temps ;

Quelquefois qu'on soit gai, quelquefois mécontent,

Si vous m'abandonnez tout le soin de l'intrigue,

450   Vous serez soulagé d'une grande fatigue,

Dans cette obscurité j'espère voir si clair,

Qu'il fera malaisé de faire un pas de clair.

PROCULE.

J'ai pour tes sentiments beaucoup de gratitude

Achève de guérir ma triste inquiétude,

455   Je m'abandonne à toi, je mets entre tes mains

La bonne volonté de mes nouveaux destins.

AGIS.

Pour donner un succès heureux à votre affaire,

Il vous faut ménager un moyen nécessaire ;

Vous devez visiter Livie tous les soirs,

460   Rendez lui finement mille petits devoirs,

Si bien que vous voyant fort épris elle pense,

Que votre passion vous sert de récompense,

Offrez à sa beauté votre jeune printemps.

Affectez en un mot un esprit si constant,

465   Que la vieille amoureuse et bien préoccupée

Ne puisse pas douter d'être jamais trompée.

PROCULE.

Avec tous ces devoirs je ne vois pas comment

Sulpicie pourra soulager mon tourment.

AGIS.

Livie ayant l'esprit rempli de votre flamme

470   N'ira plus sans raison persécuter la Dame,

Qui voyant comme elle est cause de tous vos soins

Vous pourra des lieux pour parler sans témoins.

SCÈNE II.
Agis, Sulpicie, Sabine,

AGIS.

Sabine tu m'as dit sans doute par grimace

Que mon maître en son coeur tient une bonne place

Il montre du doigt Sulpicie.

475   Je connais votre esprit, qui m'en voudrait donner.

SABINE.

Pourriez vous sans raison ainsi me soupçonner,

Toute fille qui ment certes se déshonore

Oui Procule est aimé je vous le dis encore.

AGIS.

Comme il aime beaucoup je puis donc l'assurer.

480   Qu'il ne s'afflige point et qu'il peut espérer.

SABINE.

Sans doute.

AGIS.

Je m'en vais le trouver tout à l'heure

Je crains que tout d'abord ce pauvre amant ne meure.

SABINE.

Madame j'ai encor confirmé ce garçon

Que vous aimiez son maître de bonne façon,

485   J'ai vu pareillement Manlius qui se fâche

Que l'on croie son coeur assez fourbe, assez lâche ;

Pour ne vous pas tenir ce qu'il vous a promis

Il dit que votre peur vient de vos ennemis,

Il jura tous les Dieux qu'il brûle d'une flamme

490   Qui ne laisse jamais de repos à son âme ;

Qu'il n'est point de moment que l'hymen et l'amour

Ne poussent son esprit à vous faire la cour.

SULPICIE.

Sabine tu me prends par ce qui m'est sensible

Quoi qu'il ne me soit pas présentement visible,

495   Par ce discours si franc, je lui vois mille appas

Que tu me viens montrer et que tu ne vois pas :

Il est dedans l'amour une délicatesse

Qui fait l'extrême joie et l'extrême tristesse ;

Mais peu savent goûter les mouvements divers ;

500   Car il est peu de coeurs qui ne soient de travers.

SABINE.

Votre Tante par moi fera toujours déçue

Je veux malgré ses soins faire votre entrevue

Mais la voici qui vient, et Procule la suit :

De ce que j'ai semé voilà déjà le fruit.

SCÈNE III.
Livie, Procule, Sulpicie, Sabine, Le Page.

PROCULE.

505   Madame je crains fort que de cette visite

Votre esprit contre moi justement ne s'irrite,

Je crains fort de troubler vos moments précieux.

LIVIE, en parlant à Sulpicie.

Ma fille, laissez nous un moment en ces lieux

Sulpicie et Sabine, S'en vont.

PROCULE.

Je ne pourrais jamais me consoler, Madame,

510   Si j'avais empêché les plaisirs de votre âme.

LIVIE.

Faut que vous me croyez de fort méchante humeur

Pour ne recevoir pas dignement cet honneur,

Bien loin de mépriser votre aimable visite,

À m'en faire souvent au moins je vous invite,

515   Tout ce qui vient de vous se doit fort estimer

Vous avez en parlant le don de nous charmer

Moi qui connais l'effet d'un si puissant langage

Je dois appréhender un si grand avantage.

PROCULE.

Hélas ! Si mon discours avait assez d'appas

520   Au lieu d'être estimé pour ne déplaire pas,

Je serais satisfait de l'ingrate fortune

Mais la civilité vous étant si commune,

Elle vous fait parler d'un ton si gracieux

Je n'en ferai plus fier ni plus audacieux.

LIVIE.

525   Il n'y a rien en vous qui ne soit raisonnable

Vous avez l'art de plaire, et vous êtes aimable,

Quand on se veut de vous avec soin informer

Procule, on ne peut pas ne vous point estimer :

L'estime qu'on en fait cause une douce image

530   Qui prend dessus nos coeurs un si grand avantage,

Que quand on s'aperçoit qu'elle nous sait charmer

On s'aperçoit aussi qu'elle nous faisait aimer.

PROCULE.

Madame, je ne sais si j'oserais vous dire

Que depuis plus d'un as mon pauvre coeur soupire.

LIVIE.

535   Mais pour qui ? Ne peut-on en savoir le secret.

PROCULE.

Madame, c'est pour vous je le dis à regret :

Puisque j'en ai tant dit, il faut que je confesse

Pour plaire ou pour fâcher ma force ou ma faiblesse,

Oui, depuis plus d'un an je suis dans le tourment

540   Vous avez vu toujours un malheureux amant :

Qui n'a jamais osé parler de son martyre

Ni dire en soupirant pour vos yeux je soupire ;

Mais un feu violent qu'on ne peut retenir

M'oblige malgré moi de vous entretenir,

545   Ah ! Vous en rougissez comme d'un grand outrage

Je viens d'empoisonner la douceur du langage,

Mon discours si charmant a perdu sa beauté

Quand il s'est étendu dessus la vérité.

LIVIE.

Procule, se peut-il que l'on ne vous admire

550   D'être un an tout entier sans oser me rien dire ?

Savez-vous bien qu'un autre en ma place craindrait

Que vous eussiez gardé sans peine le secret :

Ou votre âme est bien forte, ou votre amour bien lente

D'avoir tant ménagé mon humeur indulgente,

555   Enfin que tout ceci soit ou qu'il ne soit pas

Vous avez eu grand peur de choquer mes appas :

Et je suis obligée à votre grand silence.

PROCULE.

La Dame assurément ne dit ce qu'elle pense,

Après ce que j'entends il ne faut plus douter

560   Qu'à tort ou à travers il lui en faut conter :

Madame, quoi qu'enfin vous soyez en colère

Depuis un an ou plus je m'occupe à vous plaire ;

Quand votre esprit serait pour jamais courroucé

Je finirai toujours par où j'ai commencé.

LIVIE.

565   Il est fort à propos que seule ici je songe

Si ce discours est vrai ou si c'est un mensonge.

PROCULE.

La Dame en tient sans doute, elle est dans le tourment

Et conte dessus moi comme sur son amant.

SCÈNE IV.
Livie, Sulpicie, Sabin.

LIVIE.

Sabine où meniez vous une fille si sage ?

SABINE.

570   Madame, prendre l'air dans ce petit bocage.

LIVIE.

Il est pur, il est beau, propre à se promener

Ma Sabine, ce soir je te veux gouverner,

Après avoir fini cette course innocente

Viens un peu soulager mon âme impatiente :

575   Je prétends te parler ce soir a coeur ouvert.

SABINE.

Je n'y manquerai pas quand nous aurons pris l'air,

Livie s'en va.

Sabine continue.

Nous avons fort bien fait de passer devant elle

Voici ce rendez-vous, si discret, si fidèle ;

Madame, où vous pourrez parler tout à loisir.

SULPICIE.

580   Sabine fait toujours ma joie et mon plaisir ;

Mais si quelqu'un y vient pour rêver à sa belle.

SABINE.

Soyez fort en repos je ferai sentinelle,

De cet intrigue ici je veux avoir l'honneur.

Manlius entre à pas comptés. Le manteau sur son nez.

SULPICIE.

J'aperçois Manlius, qui vient comme un voleur,

585   Il vient comptant ses pas avec grande mesure.

SABINE.

Un soin bien circonspect marque une flamme pure.

SCÈNE V.
Manlius, Sulpicie, Sabine.

MANLIUS.

Puisqu'enfin le destin nous force malgré nous

De parler dans ce bois où l'on voit tant de loups,

Puisque pour assurer nos précieux mystères

590   Faut prendre son asile aux endroits solitaires :

Comment puis-je répondre à coeur généreux,

Qui vous fait mépriser le péril de ces lieux ;

Cet excès d'amitié vient si fort me confondre

Que mes yeux tous baignez, vont en larmes se fondre.

595   Et je ne sais comment pour répondre mon tour

Je pourrai égaler un si parfait amour :

J'ai dans un coeur mortel d'immortelles blessures,

Il a pour vous souffert de cruelles tortures ;

Il a pour vous souffert la peine des enfers

600   Quand Livie a voulu forger de nouveaux fers.

De ses ordres mon âme au dernier point outrée

Pensa laisser son corps pour une autre contrée

Qui ne pouvant souffrir d'être privé de vous

Resta sans mouvement de la voix et du poux ;

605   Et je n'ai consenti à revoir la lumière

Que quand l'amie fait ma fortune première.

Il montre Sabine.

À présent que je vous voir tout loisir

Jugez, jugez, quel est l'excès de mon plaisir :

Vos yeux font une joie en moi si délicate

610   Qu'il faut que son transport dessus les miens éclate ;

Et je ne sais pas bien comme on peut résister

Au plaisir, de revoir ce qu'on a cru quitter ;

Mais comme enfin l'état de mon âme amoureuse

Est le seul bien qui peut rendre ma vie heureuse,

615   Je crains d'en voir la fin par cet esprit jaloux

Par quelqu'autre ennemi ou peut être par vous.

SULPICIE.

J'avoue, Manlius, que j'ai beaucoup de joie

Quand je vois le chagrin où votre âme se noie,

Vos craintes sans raison, votre inutile peur

620   Me donnent du plaisir, et font ma belle humeur ;

Vous savez être aimée, vous craignez quelque chose

Votre coeur n'est plus vôtre, à présent j'en dispose :

Et lorsque vous craignez de perdre mon amour

Le mien vous acquis sans espoir de retour.

SABINE.

625   Il faut appréhender que la noire Livie

Ne fit pour me chercher une étrange sortie.

MANLIUS.

Madame, il ne faut pas plus longtemps demeurer

J'estime fort l'avis qu'elle vient inspirer.

SCÈNE VI.
Livie, Sabine.

LIVIE.

Vous avez bien longtemps resté en promenade,

630   L'excès dans le plaisir, rend le plaisir bien fade.

SABINE.

Madame, je marchais pour vous aller trouver ;

Mais pour me soulager vous venez d'arriver,

Vous me croyez sans doute à mon devoir bien lente,

Vous qui pour vos amis êtes si vigilante.

LIVIE.

635   Sais-tu bien que Procule, en veut à mes appas,

Il a depuis un an pour moi bien fait des pas :

Il a toujours brûlé de flammes fort discrètes ;

Mais ses yeux de son coeur fidèles interprètes,

Me l'ont bien fait savoir, quand j'y songe en effet.

640   Plus un amour cache et plus il est parfait.

SABINE.

Avez-vous témoigné une fierté fort grande

Avez-vous méprisé ses feux et son offrande ?

LIVIE.

Oui, Sabine, j'ai fait dignement mon devoir,

Il en est plus épris, il brûle de me voir.

SABINE.

645   Il vous faut gouverner avec grande prudence

S'il vous aime beaucoup, faut peu de complaisance,

S'il vient à se lasser coulés quelques douceurs

C'est ainsi que l'on sait se conserver les coeurs ;

Pour que sa passion écoute sa vie

650   Souffrez que librement il voit Sulpicie,

Cet abandonnement vous fera glorieux

Comme vous pouvez bien vous passer de ses yeux,

Procule étant à vous, soyez plus généreuse,

Et laissez en repos la pauvre malheureuse :

655   Et comme il est à vous, il ne peut être à deux.

LIVIE.

Mais si pour mon malheur il s'en fait amoureux.

SABINE.

Si vous continuez à fâcher Sulpicie

Cela fera parler de votre jalousie,

Pour se bien établir, faut mieux se gouverner

660   Vous devez prendre soin de ne la point gêner.

LIVIE.

J'estime le conseil il que ta bonté me donne,

C'est ainsi qu'un esprit fort bien sensé raisonne

J'ai failli mille fois par trop d'emportement

Le Consul que tu sais qui fait tout gravement,

665   À l'esprit alarmé de mes rediseries  [ 2 Rediserie : redite, répétition.]

J'espère quelque jour corriger mes folies ;

Et le désabuser de ce discours trompeur,

Qui met dans son esprit tant d'alarme et de peur.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Consul, Ariste.

LE CONSUL.

La nature tremblante et fertile en chimères,

670   Afflige en cent façons nos esprits débonnaires,

Un père bien sensé qui chérit fort son fils

Le croit toujours mêlé parmi ses ennemis,

Surtout quand il lui croit une amour qui le presse,

Il craint par son rival, par lui, par sa maîtresse,

675   Il craint dans son rival un esprit irrité,

Dans la dame un mépris ou trop de cruauté,

Qui sont que bien souvent l'amant se désespère,

Voyant une beauté sauvage et trop sévère,

Je ne sens point pour moi les mêmes mouvements,

680   Que je ressens pour lui dans ses événements ;

Quand je vois dans mon fils quelque sujet de joie,

Mon âme en son transport s'abandonne et se noie,

Et s'il est menacé du moindre des malheurs,

Je ne puis revenir le cour de mes douleurs

685   Mais nos enfants n'ont pas pour nous même tendresse

La longueur de nos ans les chagrine et les blesse ;

Ils voudraient de nos jours voir le cours arrêté,

Pressant de leurs désir notre mortalité ;

Pour le moins aujourd'hui mes craintes domestiques

690   Deviendront ses succès ou des pertes publiques,

Faites venir mon fils il est bon de la voir,

Pour qu'il ne puisse plus douter de son devoir,

J'ai bien voulu jeter les yeux sur sa personne,

L'État est attaqué, l'ennemi nous talonne,

695   C'est aujourd'hui qu'il doit partir sans plus tarder.

Ariste sort et va chercher Manlius.

Le consul continue.

La nature ne peut sans crainte se hasarder.

SCÈNE II.
Le Consul, Ariste, Manlius.

ARISTE.

Son ordre n'est plus faux, et il vous faudra suivre.

Celui que par ses mains le Sénat vous délivre.

LE CONSUL.

Il faut sans plus tarder marcher aux, ennemis,

700   Sans discourir beaucoup il faut partir mon fils,

Le temps presse j'ai cru que vous iriez sans peine,

Attaquer l'ennemi de la grandeur Romaine ;

Que le Sénat pouvait sur vous se reposer,

Quand ces bras insolents sont prêts de tout oser,

705   Ils sont bien prés de nous joignez donc notre armée,

Qui de tous leurs progrès est beaucoup alarmée,

L'état de nos soldats demande un Général,

Qui les puisse exempter de la peur et du mal.

MANLIUS.

Partir tout sur le champ, le Sénat le désire,

710   Ne me sera-t-il pas permis que je respire ?

LE CONSUL.

Mon fils, il faut partir, sans nul retardement.

MANLIUS.

Hélas !

LE CONSUL.

D'où peut venir ce refroidissement

Mon fils il faut partir vous en savez la cause,

Quelque obstacle qu'enfin votre esprit vous propose.

MANLIUS.

715   Je n'y puis consentir.

LE CONSUL.

  Mon fils votre refus,

Après ce que j'ai dit rend mon esprit confus,

J'avais fait jusqu'ici fond sur votre courage.

MANLIUS.

Seigneur j'en ai aussi.

LE CONSUL.

Vous n'êtes donc pas sage,

Dites moi franchement qui vous peut empêcher,

720   De courir un emploi qui vous doit être cher ?

MANLIUS.

Seigneur je ne sais pas à présent que répondre.

ARISTE.

Tout votre empressement ne fer qu'à le confondre,

Laissez l'en paix ici dissiper ses regrets.

LE CONSUL.

J'approuve ton conseil et je fors tout exprès.

Le consul sort et Ariste.

MANLIUS, sort.

STANCES

725   Surpris, confus et immobile,

Je ne sais plus que devenir,

Mon sang s'échauffe au souvenir,

Qu'à présent faut quitter le ville,

Je sens bien que mon pauvre coeur,

730   Aimant tendrement Sulpicie,

Et mon honneur plus que ma vie ;

Est prêt d'expirer de douleur.

     

Hélas ! Mon père s'imagine,

Qu'ainsi l'on quitte son amour,

735   Tyran viens savoir que le jour

Est moins qu'une flamme divine,

Un coeur épris bien vivement,

D'éclat charmant d'une belle,

Sans hésiter fait tout pour elle,

740   Et se déshonore aisément.

     

Mais quoi dans l'esprit de l'armée.

Voudrais tu te déshonorer ?

Quoi pourrais-tu te séparer :

D'une si belle renommée ?

745   Dieux à quoi se déterminer,

Mon esprit ne peut dans la gêne,

Que lui fait cette double peine,

Ni résoudre ni raisonner.

     

D'un côté mon père me presse,

750   Mon ambition, mon honneur,

De l'autre l'amour de mon coeur,

Et les charmes de ma maîtresse.

Parlez devoir, honneur, amour

Parlez que faut-il que je fasse ?

755   Mais mon discours n'est que grimace,

Puisqu'au leur je veux être lourd

     

Mais tu dois partir tout à l'heure,

Non je ne saurais consentir,

Ni de rester ni de partir ;

760   Que faire donc ? Faut que je meure,

Mourant j'évite le malheur,

Après cet ordre qui me presse,

De renoncer à ma maîtresse,

Ni renoncer à mon honneur.

     

Le Consul entre et Ariste.

LE CONSUL.

765   Et bien vous reste-t-il encor quelque caprice,

Êtes vous résolu.

MANLIUS.

Faut bien que j'obéisse.

LE CONSUL.

Votre bonheur est grand, votre sort est si doux,

Qu'il fait dans notre Cour grand nombre de jaloux,

Je ne savais que dire et je ne pouvais croire,

770   Que vous eussiez voulu renoncer à la gloire.

MANLIUS.

Tire son épée.

C'en est fait, et ce fer que je tiens dans ma main,

Saura venger l'honneur de tout l'État Romain,

Je veux pour son bonheur avoir tant de conduite,

Qu'on verra dedans peu tous leurs soldats en fuite,

775   Et je crois fermement que le Dieu des combats,

Conduira prudemment ma cervelle et mon bras.

LE CONSUL.

Allez, allez, partez : mais surtout prenez garde,

Que rien de votre part se fasse, et se hasarde,

Sans des ordres préfix de moi et du Sénat,  [ 3 Préfix : Fixé d'avance, déterminé. [L]]

780   Il n'est point de pardon pour les crimes d'État,

Allez, allez, partez, en toute diligence :

Mais surtout évitez la fatale présence,

Des femmes que je vois qui s'en viennent à nous.

Croyez en tout celui qui ne songe qu'à vous.

SCÈNE III.
Le Consul, Livie, Sulpicie, Sabine.

LE CONSUL.

785   Madame dites moi un mot en confidence.

LIVIE.

Elle parle à Sulpicie.

Ma fille, j'ai besoin, de la seule présence,

De Sabine qui sait mes intimes secrets,

Touchant le bien public, et d'autres intérêts.

Sulpicie s'en va.

LE CONSUL.

Savez vous si la foi de Manlius l'engage,

790   À l insu de nous deux de faire un mariage.

LIVIE.

Seigneur, j'eus fort grand tort quand je vous fis la peur

J'étais en vous partant de fort méchante humeur ;

Mais je vous dirai bien que Manlius est sage,

Et n'osera sans vous conclure un mariage.

LE CONSUL.

795   Mes soins à l'avenir vont pour lui redoubler,

À Dieu dans vos secrets je crains de vous troubler

Il s'en va.

LIVIE.

Sais-tu bien que Procule épris de mon mérite,

Continue toujours à me rendre visite,

Son amour m'a paru plus fort de la moitié

800   J'ai vu plus de chaleur dedans son amitié ;

Mais comme j'ai des feux remplis d'impatience,

Je trouve qu'il n'a pas assez de complaisance,

Son esprit paresseux ne répond pas assez

Aux soupirs que mon coeur en secret a poussés,

805   Lorsque pour lui chez moi, la porte est ouverte,

Sa passion devait être bien plus alerte,

Quand j'ouvris mon logis dès ce premier signal,

Il devait bien des siens être plus libéral,

Et comme cet esprit est plein de raillerie

810   Je crains que tout son jeu ne soit que menterie.

SABINE.

Non, non, je ne crois pas qu'il vous fasse un faux bon ;

Mais je veux aujourd'hui le sonder tout de bon,

Je saurai bien au vrai ce qu'il a dedans l'âme

Laisse moi donc ici.

Livie sort.

Sabine continue.

Faut achever ma trame.

815   Et faire réussir tout mon subtil dessein,

Procule heureusement tombe dessous ma main.

SCÈNE IV.
Sabine, Procule, Agis.

AGIS.

Tout le plus fort est fait vous avez vu Livie.

Il faut voir à présent tout de bon Sulpicie,

Vous pouvez de Sabine être fort bien servi.

SABINE.

820   Si je le puis, Seigneur, mon coeur sera ravi.

Pour mieux vous faire voir la chaleur de mon zèle,

Dans un petit moment vous verrez cette belle.

Sabine, va quérir Sulpicie.

PROCULE.

Que puis-je cher  Agis, pour tant de soins rendus,

Certes il ne faut point, que ses pas soient perdu.

SCÈNE V.
Sulpicie, Sabine, Procule, Àgis.

PROCULE.

825   Enfin depuis longtemps, aimable Sulpicie,

En soupirant pour vous que je traîne ma vie,

Je n'ai pu rencontrer que ce petit moment,

Pour vous entretenir de mon cruel tourment ;

Mes yeux vous ont parlé mille fois de mes peines,

830   Sans avoir jamais fait que des rencontres vaines,

Et sans avoir jamais pu dire à coeur ouvert,

Le mal rude et pressant que mon âme a souffert ;

Puisque présentement l'occasion est belle,

De vous entretenir de ma flamme fidèle

835   Ne puis-je point savoir si vos yeux moins cruels,

Jamais ne finiront mes soupirs éternels,

Me ferez vous savoir sachant que je vous aime,

Que vous avez perdu cette rigueur extrême ?

Mais d'un autre côté je crains de trop savoir,

840   J'aime mieux ignorant conserver mon espoir,

Je crains avec raison que trop de connaissance.

Ne soit de mon malheur la dernière assurance,

Je crains que mon désir n'ait trop de repentirs,

Et qu'il ne soit suivi de cuisants déplaisirs,

845   Si je n'espère plus, si je sais ma disgrâce,

Grands Dieux après cela que faut-il que je fasse,

Le moyen de pouvoir vivre après ce malheur,

Étant sûr de revoir tous les jours ma douleur.

SULPICIE.

Pourquoi s'imaginer mille choses nouvelles

850   Pour rendre dans raison vos peines plus cruelles :

Si j'ai trop témoigné de froideurs pour vos feux

Mon coeur n'en était pas pour lors moins amoureux,

J'avais premièrement à souffrir bien des gênes,

De l'amour, du secret, et de mille autres peines,

855   Puisqu'il fallait tromper deux yeux fort alarmés

Qui des vôtres étaient prévenus et charmés,

J'espère une autre fois vous mieux conter ma peine ;

Mais je crains qu'en ces lieux quelqu'un ne nous surprenne

Sulpicie et Sabine s'en vont.

Sulpicie laisse tomber un billet de sa poche en tirant son mouchoir.

PROCULE.

Qu'il est doux de souffrir du martyre amoureux

860   Quand le coeur de la Dame est aussi langoureux :

 Agis, je n'en puis plus, mon coeur nage de joie ;

Mais quel est ce billet ? Il faut que je le voie.

Vers du billet.

Odieux ! que mon destin est triste,

J'envoie en diligence Ariste ;

865   Afin de vous mieux avertir

Que je dois marcher dans une heure

Comme j'enrage de partir

Souffrez que devant vous je pleure.

     

Pour me consoler du voyage,

870   Trouvez-vous au petit bocage,

Là, j'embrasserai vos genoux

Nous y rirons, ma Sulpicie,

De Procule qui meurt pour vous

Et de notre laide ennemie.

     

PROCULE, après avoir lu.

875   Puisque pour mon malheur aujourd'hui tout conspire,

Il ne m'importe plus qu'après cela j'expire,

Le vie quoi que belle, et charmante pour tous

N'a plus pour moi d'attrait après ces rudes coups :

Quand notre âme se voit tout à fait malheureuse

880   Elle doit de sa fin être plus amoureuse :

Et comme elle se voit toute prête à déchoir

En songeant à finir, elle sait tout prévoir.

AGIS.

À moins de ces revers qui n'ont ressource aucune

La vie aux biens sensés n'est jamais importune :

885   Et quand même on serait accablé de malheur

Le parti d'y rester est toujours le meilleur

Je tiens pour moi qu'il est d'une fine prudence

De bien s'imaginer qu'elle en est l'importance ;

Après avoir souffert mille et mille maux ?

890   Ne peut on point trouver de remèdes à ses maux ?

Le malheur qui du sort prend toujours sa naissance

Ne soutient point l'effort d'une grande constance,

Oui, le sort d'ici-bas le second gouverneur

Ne peut rien sur l'esprit qu'il trouve en sa vigueur.

PROCULE.

895    Agis, je ne vois pas qu'au mal qui me possède

Tous vos raisonnements me soient un grand remède

Mais suivez mes avis, et mettons nous ici,

Nous aurons du billet le coeur bien éclairci.

Ils se cachent dans un coin.

SCÈNE VI.
Manlieux, Sulpicie, Sabine.

MANLIUS.

Madame, vous venez, et moi je viens aussi.

SULPICIE.

900   Au moins du rendez-vous nous sommes sans souci.

PROCULE, en s'avançant.

Ô Dieux ! J'étais trompé sans le pouvoir connaître

Ô rage, ô désespoir !

AGIS.

On nous entend peut-être ?

Procule et Agis se cachent.

MANLIUS.

Madame, tous les jours votre grande bonté

Ajoute quelque chose à ma félicité,

905   Si vous continuez vous allez me confondre

En faisant un ingrat qui ne saurait répondre

Mais pouvez-vous tirer fort grande vanité

De me vaincre enivré de ma prospérité ?

Laissez moi respirer, et redressant mon âme

910   Souffrez que tout ce temps je parle de ma flamme.

SULTICIE.

Mais qu'est ce qui vous peut obliger à partir ?

MANLIUS.

Le Consul d'avec qui je ne fais que sortir.

L'ennemi près d'ici nous fait bien du ravage

Et c'est cela qui fait avancer mon voyage,

915   Je ne vous puis celer, au moins en vous quittant

Que si j'ai à mourir je mourrai bien content ;

D'avoir poussé à bout l'amitié la plus tendre

Je crois que d'un amant, c'est ce qu'on peut peut attendre.

Et si je ne meurs pas je serai bien joyeux

920   De revenir vainqueur, vaincu par vos beaux yeux ;

Comme si ma défaite eut été nécessaire

Pour renverser à bas tout le parti contraire,

Mais dans les deux États de vaincu et vainqueur

Madame, le premier me tient bien plus au coeur.

SULTICIE.

925   Quant l'esprit est atteint d'une douleur profonde

Il est bien malaisé, Manlius, qu'on réponde :

Au nom de votre mort mon visage pâlit,

Si vous mourez sanglant, je mourrai dans mon lit :

L'occasion pour moi ne sera pas si belle ;

930   Mais nos morts ne seront qu'une même nouvelle,

Et nos amours nourris dans un même berceau

Auront la même fin dans un même tombeau.

PROCULE, débusque l'épée â la main.

Il n'y a plus moyen de souffrir cet outrage,

Ça, Manlius, à moi, montre-nous ton courage ?

935   Fais nous voir si tu sais gouverner à leur tour,

Et le Dieu des combats, et le Dieu de l'amour.

MANLIUS, met l'épée à la main, et parle.

Procule, puisqu'enfin il te prend cette envie

Souviens-toi qu'à l'instant tu vas perdre la vie

Souviens-toi que dans peu tu seras repentant

940   Du tort que tu me fais, de la gloire et du temps,

Madame, au nom des Dieux, soyez un peu tranquille

Cette victoire ici me fera fort facile ;

Mais infâme pour toi, viens vite recevoir

La peine d'un méchant qui sort de mon devoir

Manlius désarme Procule, et continue.

945   Hé bien, Madame, hé bien, sa main de peur atteinte

N'a rien fait que trembler en voyant cette pointe :

Le voilà désarmé cet infâme poltron,

Qui venait à vos yeux faire le fanfaron.

Procule se déchire les cheveux.

AGIS.

Quoi pour être vaincu la douleur vous surmonte ?

950   Tous les plus grands guerriers le sont sans nulle honte

PROCULE.

Cher  Agis, laissez-moi expirer à loisir

Après avoir reçu ce dernier déplaisir.

Procule et Agis s'en vont.

SULTICIE.

Ne faut point abuser de la bonne fortune,

Pour la trop rechercher souvent on l'importune ;

955   Ces premières faveurs du grand Dieu des combats

Ne doivent pas, Seigneur, animer votre bras ;

Au point d'exposer trop votre aimable personne

Je sais qu'à sa valeur il faut une couronne ;

Mais pour la mériter, quand il n'est pas besoin,

960   Il ne faut point pousser sa vaillance trop loin.

MANLIUS.

Je ne sais si ma joie est ridicule et folle,

Je goutte par avance un bien qui me console :

Je crois être tout prêt de donner le combat,

Et je crois le gagner pour l'honneur du Sénat ;

965   Madame, l'on peut bien dans ces excès de joie

Tempérer les ennuis que le départ envoie :

Comme enfin vous régnez, maîtresse de mon sort,

Ou j'aurai la victoire, ou bien je serai mort.

ACTE IV

SCÈNE I.

LE CONSUL.

Jusqu'ici je n'ai point fait semblant de connaître

970   L'amour que Manlius n'a que trop fait paraître,

Mais puisqu'il a produit ce combat glorieux

Le sujet ne m'en peut jamais être odieux :

Cette action me plaît étant pleine de gloire

Tout mes jeunes combats rentrent dans ma mémoire :

975   Et je ne me sens pas lors que je vois mon fils

Faire présentement, ce qu'autrefois je fis;

Cette insigne valeur nous marque une belle âme,

Non, je ne devais pas traverser cette flamme,

Que le Ciel inspirait dedans ce jeune coeur.

980   C'est peut être par là qu'il est resté vainqueur :

C'est peut être par là qu'il étant fait galant homme,

Il vaincra sûrement les ennemis de Rome :

Je connais que l'amour est un grand agrément

Quand celui qui le sent en sue prudemment ;

985   Quand cette passion tient une tête sage,

Il n'en peut arriver qu'un fort grand avantage :

Malheureux je craignais dans le commencement

Qu'on ne blâmât mon fils dans son attachement ;

Mais je vois que son coeur plein de flamme guerrière

990   Aime plus son honneur que cette beauté fière,

J'ai pressé son départ ; mais à présent je crains

Qu'avec nos ennemis il ne se trouve aux mains :

Je crains un de ses coups qui n'épargnent personne,

Rome, aujourd'hui du moins mon âme t'abandonne ;

995   Cet enfant si chéri, ce pauvre infortuné

Pour le moins je te rends ce que tu m'as donné :

11 naquit dans l'enclos de tes hautes murailles,

Et pour toi je l'expose aux tristes funérailles :

Je remplis en Consul les lois de mon devoir

1000   Quand je donne au public ce que je puis avoir ;

Maudite ambition, qui des plus grands disposes

Pour te bien assouvir l'on donne toutes choses

Ton désir inconstant qui presse à tout propos

Ne nous laisse jamais la paix ni le repos :

1005   L'on veut tout hasarder pour une ombre de gloire,

Et l'on est malheureux pour un peu de mémoire :

J'espère quelque jour après le Consulat

Pour suivre les plaisirs renoncer à l'éclat ;

Mais cependant coulons ce temps d'inquiétude

1010   Ce temps si malheureux dont l'attente est si rude :

Et dont le seul penser me fait craindre un malheur

Qui va désespérer mon esprit de douleur ;

Mais évitons ces lieux où je vois trop Livie

Qui viendrait me conter encor quelque folie :

1015   Dans l'état où je suis je ne saurais parler

Qu'à des gens bien sensés qui sachent consoler,

Mais comme sa façon d'agir toujours m'afflige,

Il faut bien qu'à mon tour lui parlant je l'oblige

À prendre du chagrin faisant valoir l'éclat

1020   Qu'a fait dans notre coeur ce valeureux combat.

SCÈNE II.
Le Consul, Livie, Sabine.

LE CONSUL.

Madame, savez-vous une grande nouvelle ?

LIVIE.

Non.

LE CONSUL.

Bien vous la savez s'il vous plaît de la Belle :

Cela regarde fort toute votre maison,

On ne cite que vous dedans cette saison.

Le Consul s'en va.

SABINE.

1025   Madame, vous saurez que le trompeur Procule,

A fait une action depuis peu ridicule,

Hier Sulpicie et moi, nous vînmes dans ce bois

Pour avoir le plaisir de sa charmante voix :

Nous faisions mille tours dans ce lien si champêtre

1030   Les moutons affamés devant nous venaient paître ;

Elle chantait, et moi je badinais sans soin,

Procule nous suivit en ce temps d'assez loin,

Se mit sans faire bruit avec beaucoup d'adresse

Dans un lieu qu'il connut propre pour sa tristesse :

1035   Manlius, qui venait nous faire ses adieux

Demeura quelque temps avec nous dans ces lieux,

Et puis il prit congé de notre Sulpicie,

Pour lors nous entendons, Procule qui s'écrie :

Et mit tout aussitôt son épée à la main,

1040   Manlius fit de même avec un grand dédain ;

Mais en faisant briller cette fatale pointe,

Procule vit de peur toute son âme atteinte

Ne pouvant soutenir ce choc si furieux

Il rendit son épée, et s'enfuit de ces lieux

1045   Procule en ce combat n'ayant pas fait son compte,

S'en alla tout fâché d'infamie et de honte,

Voyant bien que pour lors nous saurions toutes deux,

Que de vous il n'avait point été amoureux ;

Madame, il vous trompait avec grande malice

1050   Et quand il vous venait faire offre de service,

Il savait le méchant en faisant tous ses pas,

Que son but n'était point d'adorer vos appas,

Il nous trompait, Madame, avec sa flatterie :

Car son coeur en secret aurait Sulpicie ;

1055   Mais je n'en savais rien, je le crus bonnement.,

Aussi son procédé me pique doublement,

Vous avez bien raison de vous mettre en colère.

LIVIE.

Aurai-je tous les jours quelque nouvelle affaire,

Un procédé si noir ne mériterait pas,

1060   Qu'on fit pour se venger d'un ingrat aucun pas,

Discours fallacieux, trompeuses apparences,

D'un plaisir d'un moment flatteuses espérances !

Pourquoi êtes vous donc entrées dans mon coeur,

Pour me venir traiter avec tant de rigueur ?

1065   Non, rien ne peut jamais ôter la violence,

Où s'en va me porter mon extrême vengeance,

Rien ne peut m'empêcher aussi de me venger,

À me venir tromper rien n'a pu t'obliger ;

Oui, je te veux punir déloyal et perfide,

1070   Bien plus qu'ayant commis un cruel homicide :

Oui, je te veux venger contre toi déloyal ;

Comme d'un malheureux qui n'a point son égal:

Hélas ! À quoi me sert d'avoir tant de richesse,

Si je n'ai point d'amant qui n'ait quelque finesse ?

1075   Pourquoi me tant parer et tant chercher d'appas,

Si je cours un ingrat à qui je ne plais pas,

Dedans ce grand état chacun me considère,

Tout y est doux pour moi hors Procule sévère,

Ah ! Mes charmes sont vain, décevants et flatteurs ;

1080   Qui ne sont point d'amants et d'amis que trompeurs ;

Mais Sabine peut-être imprudemment m'abuse

Que savons nous s'il n'est point capable d'excuse,

Ne poussons point à bout mon vif ressentiment,

Sans avoir écouté ce malheureux amant.

SABINE.

1085   Quand l'amour s'établit parmi les femmes d'âge

Elle[s] ne sont jamais qu'un méchant personnage,

Dedans sa passion l'on se laisse endormir.

Et l'on se fait tromper par son propre désir.

LIVIE.

Non, non, il ne faut plus suspendre sa colère,

1090   Jamais le malheureux n'eut de me plaire,

Son crime est médité, loin de s'en affliger,

Le méchant n'a jamais voulu s'en corriger,

Jusqu'où va le mépris qu'il a pour ma personne,

Si pour d'autre que moi sa vie s'abandonne :

1095   Non j'en fais un ferment je ne le veux point voir.

Comme il faut le punir consultons tout ce soir.

SCÈNE III.
Agis, Sabine.

AGIS.

Après tout ce fracas qu'est ce que l'on peut dire ?

Procule et moi nous vous donnons assez à rire,

Puis que votre crédit peut bien tout hasarder,

1100   Tâchez au moins chez vous de nous raccommoder.

SABINE.

Commande absolument, il n'est rien que je puisse

Qui ne soit converti bientôt dans un service.

Sabine s'en va.

SCÈNE IV.
Procule, Agis.

PROCULE.

 Agis de mes malheurs unique confident

Et à qui mon désastre est assez évident ;

1105   Toi qui connais mon sort, et où va ma disgrâce,

Dis moi présentement que faut il que le fasse,

Tu sais combien de bruit, tu sais combien d'éclat,

Parmi tous les Romains à fait notre combat,

Sans doute qu'on le sait chez la vieille Livie,

1110   Et que je n'oserai l'aborder de ma vie,

Dans ce mal si pressant qu'y faire cher  Agis ?

AGIS.

C'est à présent qu'il faut visiter son logis,

C'est à présent qu'il faut avec beaucoup de ruse,

De votre aversion que l'on la désabuse,

1115   Elle est vieille et l'amour dure plus fortement,

Dans ses membres usez, dans ses vieux ossements,

Son sang presque gelé ne fera point divorce,

De cette passion qu'avec beaucoup de force,

Ainsi c'est un moyen pour vous mieux raccrocher,

1120   Pourvu que vous preniez le soin d'en approcher.

PROCULE.

Mais  Agis penses-tu que sitôt elle oublie,

Que toute mon amour était pour Sulpicie

Son esprit si hautain ne pourra digérer,

Que pour d'autres appas j'ai osé soupirer,

1125   Et quand je pousserais des soupirs véritables,

Elle en croira l'effet comme l'on croit des fables ;

Quand je prendrais des soins au fonds qui seront vrais

Elle croira toujours qu'ils seront contrefais,

Je ne vois rien pour moi de ce qui l'environne;

1130   Sulpicie en courroux est prêt de sa personne,

Et Sabine aux yeux fins qui m'a toujours menti ;

Peut elle s'aviser de prendre mon parti ?

Pour moi je doute fort que l'on veuille et l'on puisse

Auprès d'elle jamais me rendre aucun service,

1135   Je ne vois pas comment après tant de mépris,

L'on pourra redonner créance à nos esprits.

AGIS.

Les esprits délicats, les personnes subtiles,

Savent bien surmonter les choses difficiles,

Faut en si bien user que malgré son courroux,

1140   Elle tienne à plaisir de revenir à vous,

De son premier transport pour qu'elle soit remise,

Il la faut aborder avec grande franchise,

Lui dire ingénument que vous avez dessein,

D'épouser Sulpicie, et lui donner la main ;

1145   Mais que quand vous avez eu reconnu sa flamme

Vous l'avez aussitôt bannie de votre âme,

Que pour présentement vous lui venez offrir,

Un coeur toujours constant jusqu'au dernier soupir

Et qui lui dit tout bas sans fraude et sans malice,

1150   Qu'il sera toujours prêt d'embrasser son service.

PROCULE.

Mais  Agis entre nous comme enfin mon combat

A réduit mon estime en fort mauvais état,

Si Livie voulait prendre cet avantage.

AGIS.

Pour s'alarmer si fort il faut n'être pas sage,

1155   Bien loin d'en essuyer un traitement fâcheux,

Vous verrez devant vous renouveler ses feux ;

Puisque enfin cent raisons vous forcent de lui plaire,

Visitez là toujours, ou douce ou en colère,

Mettez vous tout entier à regagner son coeur,

1160   Si vous pouvez encor en être le vainqueur,

Vous êtes rétabli dans sa belle jeunesse,

Vous voilà pour jamais tout comblé de richesse,

Le beau monde oubliant vos disgrâces d'amour,

Se sera plus galant pour vous faire la Cour.

PROCULE.

1165   Je m'en vais donc la voir et lui parler sans feinte.

AGIS.

Elle vient, parlez donc en homme exempt de crainte.

SCÈNE V.
Procule, Agis, Livie, Sabine, Sulpicie.

PROCULE.

Dans les enfers affreux, il n'est point de damné,

Qu'on puisse comme moi nommer infortuné ?

Madame, vous voyez l'infortuné de Rome,

1170   Des gens de qualité le plus malheureux homme,

Mais pour mettre en leur rang mes insignes bontés,

Le plus fatal de tous qui me tire des pleurs :

Madame, vous voulez que j'essuie mes larmes,

C'est de n'avoir pas bien répondu à vos charmes,

1175   D'avoir mal reconnu vos insignes bontés,

Et dont vous me veniez combler de tous côtés,

Dedans ce comble affreux de triste doléance ;

Madame, je n'ai plus qu'une seule espérance,

Comme vous avez eu tant de bonté pour moi,

1180   Et moi qui tant de fois vous ai manqué de foi,

Je crois que vous aurez toujours l'âme assez haute,

Pour donner de bon coeur le pardon de ma faute,

Je suis un déloyal, un perfide, un méchant ;

Qui pour vous abuser avais trop de penchant

1185   Mais lors que vous saurez : trop redoutable Dame,

Que mon coeur fort longtemps a brûlé d'un flamme,

Vous êtes bien vengé, en étant consommé,

Pour un cruel objet qui ne m'a point aimé,

Vous voyez à vos pieds un malheureux coupable,

1190   Qui ne peut plus souffrir va remords effroyable,

Qui ne peut supporter un éternel vautour,

Qui le ronge depuis qu'il a manqué d'amour

Ordonnés promptement mes chères funérailles,

Poussez, poussez, ce fer au fond de mes entrailles,

1195   Rendez moi le repos en me donnant la mort.

SULPICIE.

Voyez que son esprit est matois, est accort.

LIVIE.

Je me sens attendrir, le regret de sa faute

Désarme mon courroux tout à fait et me l'ôte.

SABINE.

Hé Madame.

SULPICIE.

Procule et quoi présentement,

1200   Ayant changé d'objet, vous changés de tourments,

PROCULE.

N'était-ce pas assez quand j'étais votre esclave,

Faut il même guéri que votre coeur me brave,

En tous lieux, en tous temps, quoi me pousser à bout ?

SULPICIE.

Je vous aime en tous lieux, en tous temps et partout.

LIVIE.

1205   Quand la première fois vous vîntes par malice ; ;

Pour me tromper chez moi m'offrant votre service,

Dites, n'étais-je point Reine de votre coeur !

PROCULE.

Madame en ce temps là j'étais un imposteur,

Pour la seconde fois faut-il que je le die ?

1210   Je n'aimais en ce temps que votre Sulpicie.

LIVIE.

Vous ne m'aimez donc bien que depuis le moment,

Que vous avez connu qu'elle avait un amant,

Le mépris de la Belle ou bien fort vous transporte,

Ou votre passion est sans doute bien forte,

1215   Vous commencez d'aimer et déjà vous pleurez,

Si vous continuez sans doute vous mourrez.

PROCULE.

Il faut bien moins de temps à ce Dieu redoutable,

Pour faire un coup hardi contre un coeur indomptable

Ses effets violents se font dans un instant,

1220   Et c'est presque le seul qui se passe du temps,

Il ne combat jamais que sûr de la victoire,

Et de tout ce qu'il veut il a toujours la gloire.

Madame cependant vous vous moquez de moi,

Parce que je vous aime et vous donne ma foi,

1225   Justes Dieux je vois bien la noirceur de mes crimes,

Par vos coups rigoureux autant que légitimes.

Mon esprit abattu commence à se troubler,

De ce pesant fardeau qui s'en va l'accabler,

Vous prenez grand plaisir d'insulter qui vous aime,

1230   Si mon malheur est grand, mon courage est extrême,

Plus je fuis malheureux et plus c'est mon devoir,

De faire en mon malheur des coups de désespoir,

Ne poussez point à bout un généreux volage.

LIVIE.

Pour un mot vous vouiez montrer votre courage,

1235   Quoi pour un simple mot se vouloir révolter,

Voilà bien le moyen de me pouvoir dompter,

Ô bien ; puisqu'à mon tour il faut que je m'explique,

Ce n'est pas bien mon fait qu'un amour tyrannique,

Tout ceci me déplaît et sans dissimuler,

1240   Procule je n'en veux jamais ouïr parler.

PROCULE.

De ce dépit si prompt ne soyez point outrée,

Vous aurez le repos, ma mort es assurée.

SCÈNE V.
Sabine, Agis.

AGIS.

Parce que vous n'avez pas fait votre devoir,

Voilà ce pauvre amant dedans le désespoir,

1245   Tous vos traits d'amitié ce sont des traits de haine,

Pourquoi nous donniez vous une espérance vaine,

Et faisiez vous semblant de servir son parti,

Si vous eussiez bien fait il serait mieux sorti,

Qu'il ne fait aujourd'hui d'avec votre Livie.

SABINE.

1250   11 s'est perdu lui-même en servant Sulpicie,

Son combat insensé ruinait mon devoir,

Sa fourbe était trop grande et il l'a trop fait voir,

S'il eut ce déloyal bien suivi ma pensée,

Son attente aujourd'hui ne serait pas visée,

1255   Il serait dedans peu le plus heureux humain,

Qui respire le jour dans tout l'État Romain.

AGIS.

Je crois qu'il est l'auteur principal de sa perte ;

Mais n'avez vous pas aidé à force ouverte ?

Quand Livie tantôt paraissait revenir,

1260   Vous l'avez empêchée, il en faut convenir.

SABINE.

Je ne pouvais jamais garder mon innocence,

Si j'eusse consenti au pardon de l' offense,

Quel conseil doux pouvais-je en ce temps là donner.

Sans que cet esprit Feint ne me vint soupçonner,

1265   Et comme il est caché, souvent il dissimule

Aussi je voyais bien qu'elle jouait Procule,

Par ce que je savais qu'elle avait fait dessein

De se venger de lui comme d'un assassin.

AGIS.

Vous me jouez, Sabine, aussi bien que Procule,

1270   Et chacun à son tour vous sert de ridicule.

SABINE.

Bien donc j'ai l'esprit fin jusques au dernier point

Croyez-le ou non, cela ne m'embarrasse point.

AGIS.

Vaut mieux jouer d'esprit que d'être si cruelle

La fourbe parmi nous n'est qu'une bagatelle.

SABINE.

1275   Vaut mieux savoir fourber que de n'être qu'un sot.

AGIS.

Je l'avoue entre-nous, je ne puis dire un mot.

SABINE.

Votre esprit est ma foi capable en toute chose,

Témoin le procédé de celui dont on cause.

AGIS.

Sabine, savez-vous qu'en s'emportant un peu

1280   L'esprit se peut troubler et le sang prendre feu,

Vous avez dessus moi de fort grands avantages,

Et vous faites bien mieux beaucoup de personnages.

ACTE V

SCÈNE I.
Sabine, Sulpicie, Ariste.

ARISTE.

Madame, en peu de mots je ferai mon histoire,

L'illustre Manlius, a gagné la victoire :

1285   Le combat s'est donné, il est resté vainqueur,

L'ennemi s'est rendu, surpris, que ce grand coeur ;

Entreprit à ses yeux tant et tant de merveilles,

J'en sais, j'en sais assez pour ravir vos oreilles :

Si j'avais le talent de me bien exprimer,

1290   Oui, Madame, j'en sais assez pour vous charmer ;

L'ennemi triomphait, et pillait nos villages,

Il faisait tous les jours mille et mille ravages :

Les paysans alarmés fuyaient de tous côtés,

Et les bons laboureurs avaient tous désertés ;

1295   Manlius arrivant, connut que son armée

Du progrès ennemi était fort alarmée ;

Il guérit peu à peu sa première terreur,

Et insensiblement lui redonna vigueur ;

Il coula quelques mots de donner la bataille,

1300   Il en vit le désir jusques dans leurs entrailles :

Sur ce pied, il fait faire une marche au soldat,

Qui ne respirait plus que l'honneur du combat :

Il avance, il apprend, que l'ennemi est proche ;

L'un ajuste son arc, et quelques traits décoche,

1305   L'autre tire à demi son bel acier courbé

Croyant voir dedans peu l'ennemi succombé ;

Manlius se voyant tout à fait en présence

Des soldats ennemis le combat se commence :

Jamais on n'a tant vu de périls ni d'hasards

1310   Les traits trouvaient les traits, les dards trouvaient les dards :

L'arc ne suffisant pas fit place au cimeterre

Le sang à gros bouillons coulait dessus la terre,

La mort qui fuit toujours les périlleux travaux

Régnait dessus les champs avec sa grande faux,

1315   Enfin après beaucoup de dispute et de peine

Le sort se déclara pour ce grand Capitaine :

Tous les soldats vaincus mirent les armes bas

Dedans les deux partis on reconnut son bras :

Pour le vainqueur de tous, et pour être l'unique

1320   Dessus lequel roulait l'action héroïque.

SULPICIE.

Et que puis-je répondre à des propos si doux,

Il faut incessamment se jeter à genoux :

Et rendre grâce aux Dieux de ces faveurs insignes

Dont ils viennent combler les sujets les plus dignes ;

1325   Que ses faits ont d'éclat ! Son coeur audacieux

A sans doute charmé la volonté des Dieux :

Que ces exploits hardis chatouillent bien mon âme

Je sens tant de plaisir que tout mon coeur se pâme

Mais le Consul sait-il que vous êtes ici ?

ARISTE.

1330   Oui, Madame.

SULPICIE.

  N'étant pas encor éclairci,

Il pourrait affaiblir cette grande nouvelle

Sans doute l'action en paraîtrait moins belle :

Allez auprès de lui faire votre devoir ;

Mais qu'il ne sache point que l'on vous ait pu voir.

SCÈNE II.
Ariste, Le Consul, Manlius.

LE CONSUL.

1335   Si j'avais déjà su du vigilant Ariste,

Manlius est vainqueur, et Manlius subsiste :

Que vous êtes cruel d'avoir tant de valeur

De faire tant de morts qui vous font tant d'honneur ;

Manlius à son âge, est parfait Capitaine

1340   Que mon nom va servir à la grandeur Romaine :

L'on ne songera plus à nos exploits passés

Quand les vôtres seront fidèlement tracés

Mais il faut ordonner des fruits de la victoire,

Étant digne Consul, il y va de ma gloire :

1345   Je dois récompenser un service rendu,

Je vous quitte à regret ; mais je suis attendu ;

Pour le bien important de votre République,

Vous, cependant goûtez cette faveur publique:

Le bruit, ce précurseur de nos honneurs divins,

1350   Que vont vous préparer nos illustres Romains

Le Consul s'en va et Ariste.

MANLIUS.

Qu'il est doux ce départ, pour un amant que presse

Le désir amoureux de revoir sa maîtresse :

Enfin que le Consul soit attendu ou non,

Il a toujours donné dans mon intention.

Manlius s'avance pour aller trouver Sulpicie, qui vient au devant de lui avec Sabine.

SCÈNE III.
Manliusn Sulpicie, Sabine

MANLIUS.

1355   Madame je courais en toute diligence

Pour vous mieux assurer de mon impatience :

Et par bonheur pour moi du Consul occupé

Après quelques discours je me suis échappé.

SULPICIE.

Vous voilà, Manlius, et le Ciel si propice,

1360   Se déclarant pour vous, vous a rendu justice :

Par choix s'étant jeté dedans votre parti,

Il l'a suivi toujours sans l'avoir démenti,

Votre nom signalé est tout couvert de gloire,

On va l'éterniser au temple de Mémoire :

1365   Il sera désormais un sujet si pompeux

Qu'il fera chancelier la foi de nos neveux :

Vous avez tant fait voir de vertus dans un homme

Que vous êtes le seul héros dans notre Rome,

Après ces grands succès, et ces prospérités

1370   Je pourrais consentir à quelques vanités ;

Mais si j'aime à vous voir tant d'heur, et tant d'estime

Manlius, mon plaisir est pur et légitime :

Comme ses ornements sont faits pour les héros

Aussi n'en veux-je point user mal à propos ;

1375   J'aime, mais mon amour a des sentiments fermes

Et je les fuis toujours sans en passer les termes,

Quand on cite vos faits tout cela m'est bien doux ;

Mais tout cela, Seigneur, c'est pour l'amour de vous :

J'aime à vous voir héros, parce qu'on vous révère ;

1380   Et non pas à dessein que l'on me considère.

MANLIUS.

Je n'ai pas comme vous un si parfait amour

Mais il faut cependant que j'en parle à mon tour,

Madame, j'ai vaincu, mon bras en cette guerre

A mis assurément beaucoup d'hommes par terre ;

1385   Mais avec tout cela dans tout ce que j'ai fait

Votre mérite fut en tous lieux mon objet :

Mon âme sur vos yeux pour jamais occupée

Leur a fait un tribut de tous mes coups d'épée,

Et comme je partis tout percé de vos coups

1390   Je crus que tout pouvait être digne de vous :

Je mis dans mon esprit savant par mon exemple

Qu'il fallait immoler pour orner votre temple:

Je portais en tous lieux la pointe de mon fer

Pour vous faire tout vaincre et par tout triompher :

1395   Je ne trouvais jamais d'action assez belle

Pour remplir dignement la grandeur du modèle :

Je me rendis cruel, et traité d'ennemis

Les gens qui résistaient, et n'étaient point soumis ;

Dessus tous à l'instant j'entendis mon empire

1400   Un Général peut tout de qui le coeur soupire,

Quand un chef aime bien, il peut tout surmonter

L'amour est un second que l'on doit redouter,

Chacun dans le combat me venait reconnaître

Parce qu'il me servait et de guide et de maître :

1405   Enfin Rome doit tout à l'éclat de vos yeux

Leur secrète vertu m'a fait victorieux.

ARISTE, entre.

Votre père, Seigneur, exprès ici m'envoie,

Pour vous faire savoir qu'il aura grande joie,

Que vous ayez l'honneur qu'on doit à votre appui,

1410   Pour cela tout est prêt.

SULPICIE.

  Triomphez aujourd'hui.

Ne faut point échapper un temps si favorable.

MANLIUS.

Madame, c'est à vous que je suis redevable

De l'honneur qu'à regret je m'en vais recevoir

Puisque dans ce temps là je ne pourrai vous voir.

SCÈNE IV.
Livie, Sulpicie, Sabine, Ariste.

Livie entre un peu après que Manlius est sorti.

LIVIE.

1415   Aujourd'hui j'ai quitté l'embarras et la ville

Pour chercher un remède à mes maux fort utile :

J'aime la rêverie et bénis le souci

Qui me font sans dessein vous rencontrer ici,

Je combattais tantôt seule contre moi-même,

1420   À la fin j'ai vaincu ma passion extrême ;

Procule ne peut plus espérer de retour,

Et je l'ai oublié en perdant mon amour :

L'on m'a dit qu'apprenant cette grande victoire

Comme il hait Manlius, et plus encor sa gloire ;

1425   Il changea de couleur, son visage pâlit,

Et malade aussitôt se mit dedans son lit :

Qu'il meure, s'il lui plaît, qu'il meure ou qu'il guérisse

Je ne veux jamais plus conter sur tel service :

Sulpicie pour vous je veux vous avertir

1430   Qu'à votre hymen je suis prête de consentir.

SULPICIE.

Quand il ne vous plut pas j'obéis, je suis prête,

Aussi vous le voulant d'achever ma conquête,

Enfin je vous y dit que fort aveuglement,

Je recevrai toujours de vos mains un amant.

LIVIE.

1435   Mon premier mouvement vous dut être fort rude

Vous dûtes en avoir beaucoup d'inquiétude ;

Mais cet esprit pliant que j'ai trouvé en vous,

A bien contribué à vaincre mon courroux ;

De plus ce jeune héros me plaît sa grande mine,

1440   Sa majesté, son coeur, cette action divine ,

Me le font regarder comme un digne héritier ;

Le Consul n'aura pas toujours l'esprit altier,

Il aime fort son fils, sans doute à sa prière

Il pourra bien déchoir de son humeur sévère.

SABINE.

1445   Madame, je le vois qui marche assez rêveur,

Vous connaissez aussi cette méchante humeur,

S'il vous voit se peut-il que cela n'embarrasse,

Un esprit qui dans Rome à la première place.

SCÈNE V.
Le Consul, Ariste.

LE CONSUL.

Mon fils présentement a reçu tout l'honneur,

1450   Que le juste Sénat devait à sa valeur,

Ne pensez vous pas bien que la cérémonie,

Depuis tout ce temps là devrait être finie,

Allez donc le trouver je voudrais fort le voir.

Ariste sort et va quérir Manlius.

Le Consul continue.

Hélas ! Il est parti et je n'ai plus d'espoir,

1455   Je cherche à voir mon fils son abord me soucie,

Que ferai-je à présent faut il que je m'enfuie ?

Honneur nature, amour que puis-je devenir,

Puis-je l'attendre ici pour le faire punir,

Puis-je considérer la dignité suprême,

1460   Si je la dois garder aux dépens de moi-même

Je suis, si je conserve encor le Consulat,

Bourgeois trop indulgent ou père trop ingrat,

La natures s'oppose aux biens de la patrie,

Pour quel des deux partis faut il que je m'écrie

1465   Mais d'où vient ma faiblesse, et quoi suis je, d'accord.

Avec mes ennemi pour en craindre la mort,

Manlius il est vrai a gagné le victoire ;

Mais quand c'est sans notre ordre en ternit la gloire,

De pareils procédés inspirent aux esprits

1470   De la force des lois un éternel mépris,

La pesanteur du joug aux Romains est bien rude,

Entre eux ne voit point de belle servitude,

Et ils voudraient plus reconnaître en ces lieux,

Pour consul que l'épée, et pour chef que les Dieux

1475   Mais brisons là-dessus, le criminel arrive.

Manlius entre avec Ariste, et Le Prévôt, vient aussi à part.

Le consul continue.

Mon fils, en peu de mots ma douleur est bien vive :

Mais j'en suis peu le maître, et sans plut discourir,

Je vous dit à regret que vous devez mourir,

L'arrêt en est donné, cette grande tempête

1480   Retiendra les guerriers qui fout tout de leur tête.

MANLIUS.

Moi, Seigneur, qu'ai je fait ?

LE CONSUL.

Un cruel attentat,

Contre l'autorité de l'Auguste Sénat.

MANLIUS.

J'ai combattu.

LE CONSUL.

Sans ordre.

MANLIUS.

Et j'ai vaincu.

LE CONSUL.

N'importe.

MANLIUS.

Maintenons, maintenons, toujours une âme forte ;

1485   Mais avant que d'entrer dedans le monument,

Pourrai-je entretenir Sulpicie un moment ?

LE CONSUL.

Il ne sert à rien.

MANLIUS.

Mais pour le moins écrire.

LE CONSUL.

Bien si vous le voulez, qu'avez vous à lui dire.

Manlius écrit et donne à Ariste ce qu'il écrit.

MANLIUS.

Je n'ai rien à mander contre le bien commun,

1490   Adieu, Seigneur, adieu, je crains d'être opportun

Manlius s'en va, et Le Prévôt.

LE CONSUL.

Hélas, sans plus tarder qu'on lui tranche la tête.

LE PRÉVÔT, en sortant.

À vous bien obéir ma main est toute prête.

SCÈNE VI.
Sulpicie, Sabine, Ariste.

SULPICIE.

Tu m'as su jusqu'ici tant de fois obliger

Que je ne pourrai plus jamais me dégager,

1495   Ma Sabine c'est toi de qui l'esprit manie

Adroitement celui de l'étrange Livie ;

Toi seule as pu régler ses premiers mouvements,

Et faire en ma faveur de si grands changements

SABINE.

J'ai fait ce que j'ai pu pour vous rendre service,

1500   Parfois je ne l'ai pu sans beaucoup de malice ;

Avec les gens de Cour faut avoir l'esprit fin,

Et faut souvent ruser pour venir à sa fin :

L'on ne s'épargne point, l'on met tout en usage,

Et chaque jour on fait bien plus d'un personnage ;

1505   Quand on poursuit, l'on est dans le nombre des fous,

Quand on a réussi, l'on est loué de tous.

Ariste est aperçu qui pleure.

Sabine continue.

Mais Ariste s'approche, et sa triste prunelle

Marque qu'il est porteur de méchante nouvelle,

Le pauvre enfant qui fut toujours officieux

1510   Essuie encor les pleurs qui lui tombent des yeux :

Qu'il est changé !

SULPICIE.

Sa plaie est sans doute profonde.

ARISTE.

Manlius.

SULPICIE.

Continue.

ARISTE.

Hélas !

SULPICIE.

Dis donc.

ARISTE.

N'est plus au monde ?

SULPICIE, s'évanouit.

Ariste, au nom des Dieux qu'on me donne de l'eau

Je crois qu'elle est déjà dans le même tombeau.

SULPICIE, revient et continue.

1515   J'ai pensé cher amant aller joindre ton âme ;

Mais j'irai dedans peu.

ARISTIE.

Songez à vous, Madame.

SULPICIE.

Mais dis moi quelle fut la cause de sa mort .

ARISTE, donne un billet à Sulpicie et continue.

En lisant ce billet, vous saurez s'il eut tort.

STANCES DE MANLIUS.

Mourant aimable Sulpicie

1520   Je n'ai pu vous faire ma Cour

Celui gui m'a donné le jour

Par une rigueur infinie

Me l'ôte au printemps de ma vie ;

Mais il n'ôte pas mon amour.

     

1525   Vous aurez de la peine à croire,

Qu'on vienne de changer mon sort,

Pour avoir un peu trop de gloire,

Et que mon père soit d'accord,

De récompenser ma victoire,

1530   Par l'arrêt sanglant de ma mort.

     

Je n'ai plus d'espoir que ma flamme,

Qui vient toujours m'entretenir,

Je suis sûr de la maintenir,

Quand on viendra couper ma trame,

1535   Et mourant sans doute mon âme,

En gardera le souvenir.

     

ARISTE.

Après ces mots écrits une nain toute prête,

Emmena ce beau corps pour en trancher la tête

Mille petits rameaux ont pouffé dans les airs,

1540   Ce sang qui fut l'auteur de mille exploits divers.

SULPICIE.

Père dénaturé tyran de qui la rage.

Passe l'instinct cruel du panthère sauvage ;

Quand chacun est charmé des vertus de ton fils,

Tu viens te déclarer chef de ses ennemis,

1545   Quand les Dieux dans leurs biens autant prudents qu'autres

Ont protégé son sang contre des mains barbares

Sans égard de leur choix, sans sujet, sans raison,

Tu viens de l'épancher dans ta propre maison,

Ta faute assurément de Dieux sera punie ;

1550   Ils ont pour les méchants une peine infinie,

Et tu brasses contr'eux un plus noir attentat ;

Que celui que tu feins qui regarde l'État,

Le mérite d'un fils dont la vie est si belle,

Ne connaissait pas bien à ton humeur cruelle,

1555   Il n'était point son fils sa nourrice au berceau,

Le changea pour le sien. Il s'en fait le bourreau ?

Parce qu'il n'était pas comme lui sanguinaire,

L'honnêteté du fils fut la honte du père :

Aussi dès fort longtemps il forma ce dessein ;

1560   Mais il ne pouvait pas être son assassin,

Sans mettre en son parti la force Consulaire,

Il eut eu à combattre un trop fort adversaire ;

Mais pour que son forfait ait bien plus de couleur,

Il nous vient objecter quel ferait le malheur,

1565   De n'avoir pas pour chef un Consul bien sévère ;

Puisque par vanité ce titre te doit plaire, .

Je vais solliciter Minos et Rhadamanthe,  [ 4 Rhadamanthe : Fils de Jupiter et d'Europe, et frère de Minos, un des trois juges des enfers. [L]]

De te vouloir punir du même jugement,

Je veux bien partager cette même aventure ;

1570   Pour des ombres chercher cette demeure obscure,

Et je suis trop heureuse en ce dernier malheur,

De joindre mon amant par ma forte douleur.

Elle tombe morte dans sa chaise.

SABINE.

Ô dieux.

ARISTE.

Hélas.

LIVIE, vient avec le Page, et dit.

Quels cris ont frappé mes oreilles ?

SABINE.

On n'a point vu encor d'aventures pareilles :

1575   Madame, au nom des Dieux ne vous tourmentez pas.

LIVIE.

Ma nièce n'est plus, et je vois son trépas

Écrit sur son visage.

SABINE.

Il n'est plus de remède

Pour animer du corps toute la masse froide :

11 n'est plus animé, et n'a plus de chaleur.

LIVIE.

1580   La cause de sa mort.

SABINE.

  La trop grande douleur

De perdre son amant.

LIVIE.

Ô constance admirable !

Qu'on emporte son corps, je suis inconsolable.

 


PRIVILÈGE DU ROI.

LOUIS PAR LA GRACE DE Dieu, Roi de France et de Navarre ; À nos âmez et féaux Conseillers les gens tenants nos Cours de Parlement nos cours de parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires, Bail1ifs, Sénéchaux, Prévôts leurs Lieutenants, et à tous autres nos justiciers et officiers qu'il appartiendra. SALUT : notre cher et bien aimé le Sieur Faure, nous a fait remontrer qu'il a composer une Tragédie intitulée Manlius Torquatus laquelle il désirerait donner au Public, ce qu'il ne peut faire sans notre permission : C'est pourquoi il nous a très humblement supplié lui accorder nos Lettres sur ce nécessaires, À CES CAUSES, désirant bien et favorablement traiter ledit sieur Exposant, nous lui avons permis et permettons par ces présentes, de faire imprimer, vendre et débiter ladite pièce de Théâtre intitulée Manlius Torquatus, en tel volume et caractère, et par tel Libraire et Imprimeur que bon lui semblera pendant le temps et espace de cinq années, à commencer du jour et date que ladite Tragédie sera achevée d' imprimer pour la première fois : Faisant très expresse inhibitions et défenses à toutes personnes de quelques qualité et conditions qu'elles soient d'imprimer ou faire imprimer, vendre et débiter, ou contrefaire ladite pièce sans la permission et consentement dudit sieur Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de deux mille livres d'amende, t~l de tous dépens dommages et intérêts, et de confiscat1on des exemplaires, à la charge toutefois qu'il en sera mis deux exemplaires en notre Bibliothèque publique, un dans notre cabinet du Château du Louvre, et un en celle de notre très cher et féal le sieur Seguier, Chevalier chance1lier de France, avant que de l'exposer en vente, suivant notre Règlement, comme aussi à faute de rapporter ès mains de notre amé et féal Conseiller en nos conseils, grand Audiencier de France de présent en quartier, un récépissé de notre Bibliothécaire, et du Sieur Cramoisy, commis par notredit Chancelier, à la délivrance actuelle desdite exemplaires, Nous avons dès à présent déclaré ladite permission d'imprimer nulle, et avons enjoint aux Syndics des Libraires de faire saisir tous les exemplaires qui auront été imprimés sans avoir satisfait aux clauses portées par ces présentes. SI VOUS MANDONS que de ces présentes vous ayez à faire jouir ledit sieur Exposant, ou ceux qui auront droit de lui, pleinement et paisiblement : contraignants tous ceux qu'il appartiendra par toutes voies dues et raisonnables ; Commandons à notre premier Huissier ou Sergent sur ce requis, faire pour l'exécution d'icelles actes et Exploits requis et nécessaires, pour ce demander autre permission, visa ni pareatis : Pour ce faire te donnons pouvoir ; CAR TEL EST NOSTRE PLAISIR. Donné a Paris le vingt-deuxième jour d'Avril l'an de grâce mil six cent soixante deux, et à no notre règne le dix-neuf. Signé, par le Roi en son Conseil, BOUCHARD.

Registré sur le livre de la Communauté des Libraires et Imprimeurs, le 2 mai 1662, suivant l'arrêt du Parlement du 8 avril mille six cent cinquante trois. Signé. DUBRAY Syndic


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Notes

[1] Décréditer : Fig. Faire perdre l'autorité, la considération. [L]

[2] Rediserie : redite, répétition.

[3] Préfix : Fixé d'avance, déterminé. [L]

[4] Rhadamanthe : Fils de Jupiter et d'Europe, et frère de Minos, un des trois juges des enfers. [L]

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