LA GUIGNE

1886.

DANIEL GRANT

PARIS, LIBRAIRIE THÉÂTRALE, 14, RUE DE GRAMMONT, 14

Imprimerie de Chatillons sur Seine - PICHET et PEPIN


Publié par Paul FIEVRE, mai 2026

Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2026

© Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2026 à 20:07:53.


PERSONNAGE.

L'HOMME MALCHANCEUX

Texte extrait de "Recueil de monologues dits par les frères Coquelin", Paris : Librairie Théâtrale, 1889. pp. 78-82


LA GUIGNE

Oh ! la Guigne ! Oh ! la Guigne !

Oh ! la Guigne ! Oh ! la Guigne !

Mot odieux et chose indigne.

Méchante, amoureuse du mal,

Goguenarde, lâche, cruelle,

5   Possédant de noirceurs un complet arsenal,

Et pour comble... presque toujours spirituelle !

Ah ! lorsque d'un arrêt brutal

Elle frappa une pauvre tête,

Rien ne conjure, rien n'arrête

10   L'effet fatal !

Comme ces noirs démons que l'on ne voit qu'en rêve,

Ayant jeté sur moi son perfide grappin,

Elle m'a poursuivi, sans relâche et sans trêve,

Et donné le coup du lapin !

15   La première fois, - on est en automne, -

L'air est embaumé, le temps radieux,

Le chemin poudroie et Phoebus rayonne

D'un éclat d'été dans l'azur des cieux :

C'était fête dans la nature,

20   Et fête dans mon coeur aussi

Savez-vous où j'allais ainsi ?

La plus suave créature,

Qu'on puisse jamais concevoir,

M'attendait ! L'heure était fixée

25   Le jour pris ; elle allait enfin me recevoir !

Un fait dominait ma pensée :

J'allais la voir ! J'allais la voir !

En descendant à la gare,

J'avais pris, à travers champs,

30   Au hasard, demandant, cherchant...

De mes pas n'étant point avare.

Ayant laissé la ville là,

Je marchais à la découverte

D'une ravissante villa

35   Enfouie au sein de l'herbe verte.

Mais, je l'ai dit, le ciel était de feu,

C'était le plein de la journée,

J'aurais voulu me rafraîchir un peu...

- Qui pourrait se flatter de fuir sa destinée ! -

40   Je marchais, suivant un sillon,

Au beau milieu d'un champ de vigne :

Sans me détourner de ma ligne,

Je me baisse et je cueille un petit grappillon...

Dans cette solitude morne,

45   Où mon oeil ne comptait que des rangs d'échalas,

Je vois surgir un tricorne,

Et puis des gens armés... Un, deux, trois, quatre... un tas !

Chacun à s'écrier s'époumone,

Et ces chevaliers de Pomone

50   Du milieu de leurs ceps

Me déclarent procès !

Je veux fuir... Bon ! Cerné ! Je me défends, on cogne !

- Beau Parisien ! Pas tant d'façon !

Dit le plus chaud à la besogne.

55   Faudra qu'ça t'serve de leçon :

J'allons t'conduir' chez Mosieu l'Mare !

Jamais ! Je me débats... De tous côtés pressé,

J'ai l'oeil poché dans la bagarre...

Mes habits en lambeaux, mon chapeau défoncé,

60   On me pousse, on me bourre, on me traîne au village.

Le Maire me sermonne et fait le personnage,

Rédige son procès, et ce nouveau Solon...  [ 1 Solon : Homme d'état, legislateur, réformateur et poète de la Grèce antique.]

Me fait coucher au violon !  [ 2 Violon : Prison contiguë à un corps de garde dans laquelle on dépose provisoirement des gens arrêtés le soir pour qu'ils y passent la nuit, en attendant que la justice prononce le lendemain matin si leur emprisonnement doit être ou non maintenu. [L]]

Vous voyez ça d'ici ! Vous devinez le reste.

65   Au matin on me rend enfin la liberté.

Je n'avais pas même la veste,

Emblème consacré, chèrement remporté !

On me vend une blouse bleue

Et je rentre à Paris, en villageois vêtu,

70   Quittant cette horrible banlieue,

Mon rendez-vous manqué, pas content, et battu

Ma grotesque mésaventure

N'était certes pas de nature

À mettre, vous le pensez bien,

75   Mes affaires d'amour en fort bonne posture.

Au lieu de tout conter, sans dissimuler rien,

De rire le premier de ma déconvenue

Et de montrer, tout franc et toute nue,

La vérité, dans un récit original,

80   J'imagine une histoire absurde, saugrenue...

Qu'on ne crut point, et que l'on prit fort mal !

Enfin la douce paix se signe :

La brouille avait duré deux mois !

Mais je croyais bien cette fois,

85   En avoir fini de la Guigne !

J'obtiens un rendez-vous... On consent à venir !

Dans mon petit logis, près du feu, portes closes,

Dans mes bras, je vais la tenir !...

L'amour, cet enchanteur, change l'ordre des choses !

90   Décembre ? Non, c'est Juin ! Il neige ! Il pleut des roses !

Le feu flambe joyeusement,

La chambre est chaude et parfumée...

Quelle joie ineffable et quel ravissement,

Que d'attendre la bien-aimée !

95   L'heure approche et bientôt... Mais, qu'est-ce que j'entends ?

Quelle est cette rumeur qui gronde

Et monte de la rue ? Oh ! Mon Dieu ! Que de monde !

Qu'importe ? Dans quelques instants,

Elle va... Mais on crie... Hein ? Quel est ce vacarme ?...

100   On monte l'escalier !... J'entends des cris d'alarme...

On frappe à tour de bras !... - Ouvrez ! - J'ouvre : un agent

De police ! Un pompier ! deux pompiers ! casque en tête...

Une foule empressée et tout un contingent

De gêneurs !... C'est alors que commence la fête !

105   C'est ici qu'est le feu ! Vite, ôtez tout cela,

Dit un pompier. Il n'est que temps ! Le papier brûle...

Pif ! Paf ! La glace casse ! - Un drap mouillé ! - Voilà !

C'est un tohu-bohu lamentable ! On bouscule

Tout. - Montez sur le toit ! Versez quelques seaux d'eau !

110   Éteignez ces tisons... Arrachez ce rideau...

La fumée envahit tout, partout l'eau ruisselle !

Ô ciel ! Qu'ai-je aperçu !... Fidèle au rendez-vous,

Elle ! Je l'entrevois un instant... C'est bien elle !...

Elle !... Mais en voyant tout sens dessus-dessous,

115   Et ne goûtant que peu cette scène émouvante,

- Aurais-je pu la retenir ?

En hâte et pleine d'épouvante,

Elle s'enfuit !... Pour ne plus revenir !!!

Je voulus triompher de ma chance maligne,

120   La revoir, l'attendrir, relever mon crédit...

J'essayai... Tout fut vain ! J'ai su qu'elle avait dit.

« Je ne le reverrai jamais ! Il a la Guigne ! »

 



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Notes

[1] Solon : Homme d'état, legislateur, réformateur et poète de la Grèce antique.

[2] Violon : Prison contiguë à un corps de garde dans laquelle on dépose provisoirement des gens arrêtés le soir pour qu'ils y passent la nuit, en attendant que la justice prononce le lendemain matin si leur emprisonnement doit être ou non maintenu. [L]

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