ANASTASE ET EUPHROSYNE

DRAME HISTORIQUE EN UN ACTE

1837.

Par A.H.

PARIS, Chez Barba, libraire, Galerie de Chartes, 2 et 3, derrière le Théâtre Français.

Impr. de L. - E. BERHAN et RIMONT, rue St-Denis, 380.


Texte établi par Paul FIEVRE, septembre 2024.

Publié par Paul FIEVRE, octobre 2024.

© Théâtre classique - Version du texte du 28/02/2025 à 16:00:39.


PERSONNAGES

ANASTASE.

LE COMMANDANT DES CRAYONS.

ALEXIS, fils d'Anastase.

EUPHROSYNE, femme d'Anastase.

TOUTE LA FLOTTE TURQUE.

TOUTE LA FLOTTE GRECQUE.

L'île de Scio, en 1700 de l'ère chrétienne.


ANASTASE ET EUPHROSYNE

SCÈNE PREMIÈRE.

L'intérieur d'un ancien palais grée, la mer. Anastase seul chante la Muette de Portici, sur l'air : Il faut armer le peuple.

ANASTASE.

J'aime la constance,

Et la tendre persévérance

De celle qui n'a pas d'esprit, mais du bon sens

Je ne crains pas son inconstance,

5   Et... à sa beauté, de l'encens.

J'aime ses égarements

Et ses épanchements ;

Elle a de bons raisonnements,

Et elle est fidèle

10   A une belle peau,

Ne fut pas infidèle.

Ses yeux sont ceux de la gazelle,

Ma comtesse du Tonneau,

Je ne suis pas un moricaud.  [ 1 Moricaud : Terme familier. Qui a le teint de couleur brune. Il est moricaud. [L]]

15   Elle met le comble ;

Plus belle qu'Hélène d'Argos,

Ma vierge de Lemnos,

Mon bonheur elle comble.

Ce n'est point un chaos ;

20   Elle n'est pas froide,

11 est pur son front

Et jamais raide

Cette fille de l'Hellespont.

Je bois des confitures,

25   Faites avec de l'abricot,

Elles ne sont pas sures,  [ 2 Sure : Qui a un goût acide et aigre. Ce fruit est sur. L'oseille est sure. [L]]

Et à plein pot,

On sait la puissance

De bien vouloir,

30   C'est bien pouvoir ;

Et la vaillance

Du beau prince noir,

Et de son vouloir,

Et de son pouvoir.

35   Ce n'est pas un amalgame

Et du ciel descendu ;

Et c'est une gamme,

Qui du coeur réclame,

Et d'elle je me suis bien fout...

40   Jamais je ne diffame,

Comme Lekain déclame.  [ 3 Henri-Louis Caïn, dit Lekain, est un tragédien français né le 31 mars 1729 à Paris et mort dans la même ville le 8 février 1778. [WIKIPEDIA] ]

Sa beauté m'a confondu,

Et je m'en suis bien fichu.

J'ai vu les Dardanelles,

45   Avec ses messieurs je viens à partager,

Et mon modeste dîner,

Et je peins des aquarelles,

Qui ne sont pas sales à manger.

Le duc de Roquelaure  [ 4 Antoine-Gaston de Roquelaure, marquis puis 2e et dernier duc de Roquelaure, né en janvier 1656 et mort le 6 mai 1738, est un aristocrate et militaire français. [WIKIPEDIA]]

50   Montra son postérieur

À Pétrarque et à Laure,

Et au noir Maure,

Au navire Bucentaure,  [ 5 Bucentaure : Vaisseau de cérémonie que montait le doge de Venise quand il épousait la mer. [L]]

À d'Autriche l'empereur,

55   À plus d'un ambassadeur,

Et à plus d'une fille d'honneur,

À Louis quatorze, maître et seigneur,

Au politique seigneur,

Et au plat accoucheur,

60   À celui qui tue les omelettes, le docteur,

À Mandrin ce voleur,  [ 6 Louis Mandrin est un contrebandier français, né le 11 février 1725 à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Dauphiné) et mort supplicié le 26 mai 1755 à Valence. [L]]

Et le consul Brute

Fut un Romain citoyen,

Fut une vieille brute,

65   Un vieux concombryen.

Vous qui courtisez les femmes,

Surtout méfiez-vous, mes amis,

Des vieilles sages-femmes ;

Soyez leurs ennemis.

70   C'est mon Euphrosyne,

Qui est ma moitié ;

Sa beauté me domine,

Quand sur elle je suis penché,

L'amant de Fatmé,

75   L'amant de Niobé.

Elle est criblée de qualité,

Et elle a du chique,   [ 7 vers 77, il faut lire "chic".]

Et je ne suis pas étique.  [ 8 Étique : Fièvre étique, fièvre habituelle qui amaigrit le corps. On dit aujourd'hui fièvre hectique. [L]]

Je lui apprends la musique,

80   Et c'est sur un piano,

Que je lui apprends la gamme chromatique,

Dans mon île de Scio ;

Et moi, Anastase ;

Durant que je lui apprenais,

85   La musique me met en extase,

Sa voix tu m'enflammais,

Un enfant je lui faisais,

Qu'Euphrosyne tu engendrais,

Euphrosyne, je t'épousais,

90   Et bien je te poussais.

Il n'y a rien qui rapproche

Le plus le mortel,

Qui toujours approche,

Qui soit plus proche,

95   Du séjour de l Éternel.

Je vis la tour de Babel.

Il n'y a rien comme la bienfaisance,

Pour approcher l'homme de la divinité,

Que de soulager la souffrance ,

100   La souffrante humanité,

D'avoir de la bonté,

De croire en des choses humaines l'instabilité.

C'est d'une grande fortune

Le plus bel attribut,

105   Et avoir une âme peu commune.

Cela doit être du riche le seul but ;

Du malheureux il est le salut.

Ma femme débute,

Elle a des cheveux blonds,

110   Et sa sagesse qui chute,

Dans ses appas tout ronds.

Je suis en morue,

Je vis le beau Dey,  [ 9 Dey : Titre du chef barbaresque qui gouvernait la régence d'Alger. [L]]

Et des chameaux la vue,

115   Jamais je ne salue

Le philosophe de Ferney ;  [ 10 Le philosophe de Ferney : Voltaire.]

Il a une queue de morue ,

Je vis l'Albanie,

Le Tyrol ; et mais

120   La belle Assyrie,

La belle Clélie ;

Je sais ses appas frais,

Je sais qu'ils sont vrais,

Je fis une bonne partie

125   À Scio ma patrie,

L'amant d'Herminie ;

Je mangeai de l'eau de vie.

Mon âme active

Aime le sol poussiéreux,

130   Et bien je m'active,

Dans le combat glorieux ;

Ils sont nobles mes aïeux ,

Et j'ai pour ancêtre

Les Comméros empereurs de Stambol.

135   On veut me faire prêtre,

Moi je naquis à Scio le sol,

Je préfère le Cid l'espagnol.

Et j'imiterais Gonzalve,

Qui combattit le Musulman ;

140   Il retentit du canon la salve.

À son retour vainqueur du Sultan,

11 triomphe de l'Ottoman ,

Et Gonzalve de Cordoue,

Et aimait Zuléma,

145   Et partout on les loue,

Ils habitent l'Alhambra ;

Le Cid don Rodrigue,

Sa Chimène il l'adorait,

L'encens on lui prodigue ;

150   Sa maîtresse il ne l'oubliait.

Il se nommait le Cidre,

Pas froid comme un Allemand,,

Et il boit du cidre,

Comme un franc Normand.

155   J'entends une bombe,

Et du canon les boulets.

Constantinople l'on rebombe,

Ce sont des Russes les jouets,

Et tous ces benêts,

160   Ce sont de vrais hochets ,

Qui méritent des coups de fouets,

Et je préfère des sorbets,

Et des beaux oeillets ;

Us assiègent Constantinople,

165   Et tous ces Russiens,

Et sont à Andrinople,  [ 11 Andrinople : autre de l'actuelle Edirne, se situant à l'extrême est de la Turquie, touchant la Bulgarie.]

Et tous ces tas de chiens.

Je n'aime pas le vieux dromadaire,

Et j'irais au Caire.

170   Les hommes n'y sont pas blancs.

D'amour je veux m'y refaire,

De volupté m'y repaire,

Chez un Mage le repaire ;

Mais ils y sont francs ,

175   Au Péra y sont les Francs.

Je verrais Alexandrie,

Et que brûla Omar,

La bibliothèque il y incendie,

Et monté sur son char,

180   Et je vais au Phanar.  [ 12 Phanar : Nom d'un quartier de Constantinople. [L]]

Et tu es la comète,

Sa figure est replète.

Je n'aime pas le blanc-bec,

Et son miroir reflète,

185   Sa volupté qui m'humecte,

Quand je lui montre mon bec,

Et que l'encens fume

Sur un riche autel.

L'amour nous allume,

190   L'amour nous rallume,

Femme et mortel.

Toujours je me conforme

À son beau corps,

À sa beauté conforme,

195   À mon juste-au-corps.

Ce n'est pas un concombre,

Et ni un potiron ;

Ce n'est point l'ombre

D'un antique chaudron,

200   Et ni d'un ciron,  [ 13 Ciron : petit insecte. Familièrement. Il n'est pas plus gros qu'un ciron, il est extrêmement petit. [L]]

Et d'un antique poêlon,

Et ni d'un Aga mais non,   [ 14 Aga : Chef militaire chez les Turcs. Aga des janissaires. [L]]

Et que son touffeux gazon.

Je ne suis pas un Jean-Farine,

205   Mi un Fesse-Mathieu ;

Ce n'est pas une gredine,

Que cet ange de Dieu,

Je ne suis pas un Polype,

Qui vit dans la mer,

210   Qui fume sa pipe,

Qui fume une tulipe,

Dans l'Océan amer,

Avec le masque de fer.

Je ne suis pas un Jean-bête,

215   Et qui un beau jour,

Qui jamais ne m'embête,

Et alla à la cour,

Chez Louis quatorze, roi rare,

Il y vit la Montpensier.

220   Ce marin y fuma son cigare,

En y montant l'escalier ,

On se salua d'un air altier.

Il vainquit en Hollande,

Et à Amsterdam,

225   Et il y commande,

De même que près de Rotterdam,

Avec toute sa flotte,

Il triompha, ce marin,

Et rien ne se complote ;

230   Il y sirota du cu-min,

Le grand Dugay-Trouin.  [ 15 René Trouin, sieur du Gué, dit Duguay-Trouin, né le 10 juin 1673 à Saint-Malo et mort le 27 septembre 1736 à Paris, est un corsaire et amiral français. [WIKIPEDIA]]

Il se rendit en Espagne,

Et le noble Condé,

Le déshonneur l'y gagne.

235   En France est retourné,

Son honneur y a nettoyé.

Le coeur comme Hippomène.  [ 16 Hippomène : Fils de Mégarée, roi d?Onchestos en Béotie1, le jeune homme défie à la course Atalante : il pourra l?épouser s?il remporte l?épreuve, mais devra mourir s'il perd. [WIKIPEDIA]]

Il est solide sur ses arçons ,

Le vaillant Turenne.  [ 17 Henri de La Tour d'Auvergne, dit Turenne, né le 11 septembre 1611 au château de Sedan (Ardennes) et mort le 27 juillet 1675 près de Sasbach (Principauté épiscopale de Strasbourg, Saint-Empire romain germanique), est un gentilhomme et célèbre militaire français passé à la postérité sous le nom que lui donne son titre de courtoisie de vicomte de Turenne. [WIKIPEDIA]]

240   Il gagna ses éperons.

Et je vis Clorinde,

Avec Tancrède le beau.

Ce n'est pas une dinde.

Ils tirent un sceau ,

245   Il est plein d'eau.

Et je vis la tombe

De ce brave Dunois ;  [ 18 Jean de Dunois ou Jean d'Orléans, comte de Dunois, dit « le bâtard d'Orléa8ns », né en février 14031 et mort le 24 novembre 1468 au château de Lay (L'Haÿ-les-Roses), près de Paris, est un noble et officier français, connu comme un des grands chefs militaires de la guerre de Cent Ans, et particulièrement comme compagnon d'armes de Jeanne d'Arc lors de la levée du siège d'Orléans (1429). [WIKIPEDIA]]

Sur la terre il retombe ,

Avec son beau minois.

250   Je vis la Sémiramide,

À l'ombre de Ninus

Belle comme Armide

La perte de ses vertus.

Et elle épousa Arsace,

255   Et dans son souvenir,

Par ce mariage elle efface ,

Pour de Ninus ne plus se souvenir,

Son ombre, je la vis partir.

Et je suis à Galata,  [ 19 Galata : Ancien nom du quartier de Karaköy à Istanbul, situé sur la rive nord de la Corne d'Or. [L]]

260   Les Francs sont à Péra.

Mathilde, fille naturelle

De la sainte Basilique ;

Son père un pape l'épousa.

Quel coeur diabolique !

265   Et je n'ai pas un para ;

Jamais on abdique,

Et on criait Allah,

Sur eux tonnait Jéhova,

Et un Mueius Scévola.

270   Henri huit, monarque,

Baisa la mule du pape souverain.

Tremblez pour notre parque ;

Vous n'entrerez pas dans l'église soudain ;

Vous êtes mon suzerain,

275   Roi trop hautain,

Sors de Saint Pierre, Constantin.

Jamais à tout prix la grosse Sultane,

Le roi d'Arménie, Tigrane,

Mithridate roi du Pont,

280   Fut dompté par plus d'une Jeanne.

Racine chanta de Mithridate le front,  [ 20 Jean Raince (1639-1699) écrivit une tragédie en cinq actes et en verzs nommée "Mithridate". Elle fut jouée pour la première fois en fin décembre 1672.]

Je suis plus haut qu'un pouce ,

Que de Notre-Dame les tours.

Cerises à la douce, à la douce,

285   Et plus rot que ses contours.

Le beau commerce,

Et de chaque c... ,

Qui d'amour vous berce,

De maladie vous perce,

290   Est fort étendu,

Et on y perd sa vertu.

Il y a des hommes,

Qui du postérieur des femmes vivent,

Du pays d'où nous sommes,

295   Bien ils en revivent ;

Et plus d'une personne

A de chaque côté un faux téton,

Et je serais bien polissonne,

J'ôterais avant mes faux nennets de coton,

300   Et je tairais ma langue de cochon.

Il y en a qui ont des fausses tournures,

Et des faux nennets,

Faits avec des navets ;

De vraies caricatures,

305   Allant dans des voitures,

Et des peintes figures,

Le tout peintures,

D'après les fausses natures.

L'amitié d'un grand homme

310   Est du ciel un bienfait ;

Davantage il vous renomme.

C'est plus beau qu'un haut fait,

Il nous élève chez Dieu parfait ;

Le coeur il nous élève,

315   Dans le séjour de Dieu.

Moi, du génie l'élève,

J'adore Jéhova en ce lieu.

Ma femme n'est pas une salope,

Je suis son admirateur.

320   Un mâle se maria avec ma mère Hope,

Ce nouveau Polyphonte avec Mérope,

J'oubliais l'auteur Hope.

Et vive le bambocheur !  [ 21 Bambocheur : Homme, femme de vie déréglée. Populaire.[L]]

Et vive le rieur !

325   Tu es jeune et rieuse,

Euphrosyne aux cheveux d'or,

Tu promettais d'être heureuse

Tu as tenu plus encor,

Tu es aujourd'hui belle comme un trésor.

330   Je ne suis pas tartare,

Jamais elle se prépare

À aller avec des jeunes gens ;

Sa beauté pour moi par elle se pare.

Ma passion se déclare,

335   Dans mes perdus moments ;

Je n'aime pas le partage,

En mariage d'un tiers,

Et qu'il ne partage.

J'aime les coeurs fiers.

340   Je vis l'aurore du Guide,

Dans ton temple de Gnide,   [ 22 Le temple de Gnide st un petit roman publié par Montesqieu en 1724. ]

L'amour m'y guide,

Pour y recevoir de tes appas

L'amoureux trépas,

345   Sur d'Euphrosyne les bras.

Vois de grâce,

Je cueille cet arlequinier,

Que rien n'efface

Le chant du nautonier.

350   Tu as deux pommes d 'apis sur chaque joue :

Ma chaîne je secoue,

Et mon amour j'avoue ;

Et, beau de sublimité,

Je n'aime pas la boue,

355   De la vieille liberté

Je préfère la générosité ;

Je n'aime pas la chaîne,

Je suis comme le lion,

Jamais on m'enchaîne ;

360   Au bagne de Stambol je me déchaîne,

Je suis un Grec qui aime la superstition ;

Je suis dans un bastion,

Je suis un nouveau Scipion ;

Et, par Henri quatre,

365   Il fut créé de Nantes l'édit ;

Ce vrai diable à quatre  [ 23 Faire le diable, le diable à quatre, faire grand bruit, grand tumulte, se donner beaucoup de mouvement pour une chose. [L]]

Fut pieux comme Jésus-Christ.

Le roi Louis quatorze,

Surnommé le Grand,

370   Grand comme Sforze,

Et chassa le brigand,

Au passage des reins dompta l'Allemand.

À l'amour ils sont sensibles,

Et jamais insensibles,

375   Les vieux sont aux Invalides ;

Et, avec leurs lauriers,

Ce sont les intrépides

Que ces vieux inflexibles,

Dans leurs courses rapides,

380   Ils virent les Pyramides.

Je chantai Diane de Poitiers ;

Ils vivent de la poudre,

Sous leurs étendards,

De là mitraille envoyèrent la foudre ;

385   Dans des guerres les hasards,

Us plongèrent leurs français dards ;

Et il faut que j'atteigne,

Et avec ce haytagan,  [ 24 Haytagan : vraisemblablement Yatagan sabre courbé tuilisée par les turcs. ]

Et que je lui enseigne

390   Que je ne suis pas une teigne,

Qu'il doit mourir de ma main ce tyran,

Appelé le Sultan ;

Mais je lis l'Alcoran ;  [ 25 Alcoran : Le Coran.]

Mais je suis Musulman :

395   Il faut qu'il meure.

La vérité, qu'importe d'où elle sort.

Ne réveillez pas le chat qui dort ;

Que je rie, que je pleure,

Au Sultan je donnerai la mort.

400   Et Euphrosyne je l'aime fort,

Et je n'ai pas tort ;

Et c'est au beau Capitole,

Et que sont suspendus

Les dépouilles des ennemis vaincus,

405   Que sur eux on immole.

Les lauriers y sont pendus.

Les dépouilles de Romulus,

Les dépouilles de Dullius,

Celles prises sur Brennus ;

410   À Rome je n'y vois que des vertus,

On vient de les y suspendre,

Les couronnes de chêne de Scipion,

Et de bien les y pendre.

Scipion, il mourut du poison.

415   Elles y sont complètes leurs armures,

Et toutes de bel acier,

Pour les grandes aventures,

Avec leur bouclier,

Leurs armures y sont complètes ;

420   Dans ce sol poudreux,

Fait pour les conquêtes,

Ils y vont au combat comme à des fêtes ;

Le Romain devient ambitieux,

Brennus au Capitole s'avance,

425   Ils y vont sous ses ordres les Gaulois,

Et, avec sa forte lance,

Pour donner aux Romains des lois.

Sans du Capitole les oies,

Le Gaulois entrait dans Rome les murs ;

430   Et sans les grandes joies,

Dont ils étaient les proies,

Rome souffrait des maux durs.

Des Gracques la mère,  [ 26 Gracques : « Gracques » est le nom donné à deux frères et hommes d'État romains, Tiberius Gracchus et Caius Gracchus, connus pour leur tentative infructueuse de réformer le système social romain durant la deuxième moitié du IIe siècle av. J.-C. [WIKIPEDIA] ]

Qui par Scipion furent tués,

435   Que toujours je vénère,

Ne furent plus adorés,

Jamais mère par ses enfants

À une mère jamais rien ils n'auraient refusé.

Une matrone visita leur mère en larmes,

440   La matrone lui demanda si elle portait des diamants,

La mère lui dit : Rendez-moi les armes.

Voici mes seuls bijoux, mes enfants.

Chez les Volsques il se retire,

Coriolan le bilieux ;

445   Il sent toute son ire,

Car il n'est pas vieux.

Près de ce nouvel Achille,

De Rome y venait le sénat ;

Sa mère y vient, sa bonté pétille :

450   Son intérieur il combat,

Dans les bras de sa mère il se débat.

Il veut le roi des Etrusques,

Et Mutius Scévola

Veut tuer ce roi des brusques :

455   Il est courageux comme Attila ;

C'est le premier ministre,

Que pour l'instant il tuait.

Quel projet sinistre,

Pour un jeune cuistre !

460   Mutius Scévola se trompait,

Monsieur Cervelas son bras brûlait.

Cinéas nommé Rome,

Appelle le sénat une assemblée de Dieux,

Où l'on y respire l'arôme.

465   Et des célestes cieux,

Le peuple romain le nomme une assemblée,

Et toute de rois,

À la terre rassemblée

Et elle dicta ses lois.

470   Rome fut la maîtresse du monde,

Comme elle fut maîtresse de soi,

Comme je suis maître de moi :

Et chacun sait pourquoi,

En liberté Rome fut féconde.

475   Ne produisit pas d'animal immonde :

Du monde elle fut la maîtresse,

Et eut la gentillesse

Et tout-à-fait, sur la fin,

Adora le dieu du Permesse,  [ 27 Le dieu du Permesse : Apollon. [L]]

480   Fut aimable à son déclin,

Comme celui qui vient de naître,

Et je suis comme l'enfant,

Et qui vient de paraître ;

Je suis plus innocent,

485   Plus que l'enfant qui tète :

Et le tout petit,

Qui sur un sein se jette.

Je suis plus innocent que le conscrit,

Plus qu'un tambour-major j'ai de l'esprit :

490   Jamais je ne trompe

Le beau sexe féminin,

J'aime sa riche pompe ;

Du malaise je pompe

Dans mon gosier masculin,

495   Moi innocent, moi incapable

De ne jamais tromper

Ce beau sexe aimable,

Et gentil à croquer.

Je n'ai pas l'air tout-chose,

500   Et elle a quelque chose,

Mon Euphrosyne, d'aimant ;

Et je lui ravis sa rose :

Elle était belle sa vertu à peine éclose :

Euphrosyne est mon diamant, :

505   Son amour est de l'aimant ;

Elle est bien candide ,

Belle comme le paon,

Avec d'autres mâles est timide,

Belle comme Sapho, l'amande douce pas amère de Phaon.

510   Elle n'est pas vilaine,

Ma seule prochaine,

La fille d'Adam,

Ma souveraine,

Ira dans le sein d'Abraham.

515   Elle aime si je b...,

Si je fais la chose proprement ;

À mon affaire elle commande,

Ne va pas si promptement.

Il faut que je lampe,

520   Et à bien plein bord,

Et avec ma lampe,

J'entends le parfait accord.

Je bois du Malvoisie,  [ 28 Malvoisie : Vin grec qui est fort doux. [L]]

Et à bien longs flots,

525   Je chante la courtoisie

De la vieille chevalerie,

Qui des Sarrasins arrête les complots.

Je cueille une anémone,

Chez le commandeur des crayons ;

530   Euphrosyne est ma madone ;

Je mange des saucissons,

Du voisin les lardons.

Ils retentissent les clairons ,

Et je vois des caméléons.

535   Mahomet est son prophète,

Et Dieu seul est grand ;

Son Alcoran le fit poète.

Mahomet est un brigand,

Ce fils de chameaux le marchand.

540   Je n'aime pas la femme vieille,

Et par la vieillesse courbée,

Jadis une jeune merveille,

Mais jadis à la peau vermeille ;

Mais on joue de la vieille.

545   De fond en comble elle est ridée.

La mode est du caprice,

Et l'unique enfant,

C'est pour la beauté un vrai délice,

Et jamais constant,

550   Et toujours inconstant.

Il y a plus eunuque

Dans le grand sérail ;

Ils portent perruque,

Jeune ou vieux caduque ;

555   Ils vivent dans un carous en sérail,

On leur coupa leurs affaires,

Ils sont dans un harem,

Où ils y vont ces pachas téméraires,

Y aiment les retraites peu claires.

560   Je préfère les tulipes de Harlem.

Il y a des pachas à trois queues,

C'est commode quand on veut en changer,

Et vieux ils n'ont plus de queues.

Vieux, la femme vient vous abandonner.

565   Je cueille une hyacinthe,

Et une gueule de loup,

Et dans cette enceinte,

Et j'y tue un vieux loup.

La liberté est une chimère,

570   Je ne lui fais plus les doux yeux,

Tu n'es plus mon amie très chère,

Il faut de la vertu trop sévère ;

Je n'en suis plus amoureux.

La liberté est une farceuse,

575   Tu n'as plus rien pour moi de charmant.

La liberté est une gueuse.

Je préfère Euphrosyne belle,

Pas bête à se mettre à genoux devant.

SCÈNE II.

Les bords de la mer dans l'île de Scio, Alexis à cheval, Anastase à pied, Euphrosyne en dernier.

ANASTASE.

Un jeune et bel étranger, un mâle à cheval, vient de m'éclabousser mon costume tout neuf, et grec, sorti des mains d'un tailleur, artiste habile, qui voit le jour aujourd'hui, pour la première fois, et cela juste au beau milieu du ruisseau, dans l'île de Scio, ma ville natale. Je jure d'en tirer vengeance, de couvrir tout son habit de sang ; je bouillonne de la rage, comme un bouillon de poulet, non pas de poulet en prose, ou en vers, pour prendre tous les coeurs de toutes les pelles, ou comme un boulet de viaux.

Il n'est jamais rien de tel, comme le grand Guillaume un Tel, et rien d'aussi supérieur pour captiver les dames, pour plaire au jeu de dames, pour emporter d'assaut la place invisible du trou Madame, que les tames aient été, aient tétées pucelles, autant et surtout aussi longtemps, que Jeanne d'Arc, ou actrices, comme la comtesse de Miel, ma mère, qui disait un jour qu'elle voulait faire oublier qu'elle l'avait jamais été, actrice ou grisette, ou une folle de corps et d'âme, et les femmes , et de toute espèce, et de tout calibre, et d'un mauvais naturel, et d'un beau, et d'un bon naturel ; je ne connais jamais pas de femme plus naturelle que ma légitime moitié, mon Euphrosyne, et de plus pelle.

Les vers l'ont toujours emporté, et de tout temps, sur la prose : une missive en vers tournés avec grâce, aisance et facilité , a toujours triomphé, sans cesse, de toutes les âmes féminines, même les plus rebelles et aussi les plus scrupuleuses sur les sentiments. Quel est ce mauvais génie qui s'avance vers moi, et que je ne connais pas ? Mais il fait sa prière habituelle à la divinité. Je t'accorde cinq minutes pour prier le Dieu des armées ; après cela, tu mourras avec mon poignard : je disais bien que mon poignard me servirait, et je regarde ma montre. Les cinq minutes sont écoulées, tu meurs avec mon poignard.

ALEXIS.

Je suis ton, ton étranger, je meurs. Euphrosyne court, paraît mon poux, d'époux, malheureux Anastase, meurtrier, tu as tué ton fils, ton Alexis, Alexis, l'âme d'Alexis vient de rejoindre Dieu. Son âme était pure de souillure, Dieu en fera un ange. Ainsi soit-il...

SCÈNE III.

Le port de Scio, toute la Flotte Turque, toute la Flotte Grecque, combattant dans la mer. Le commandant des Crayons commande toute la flotte turque , Anastase, toute la flotte grecque.

ANASTASE chante avec toute la flotte grecque la Muette de Portici, sur l'air : Amour sacré de la Patrie.

Compagnons, à l'abordage,

580   Allons tous de bâbord,

Brisons ce lâche couillon de servage,

Nous ne sommes plus en sevrage ;

Allons tous de tribord,

Sortez ces caronades,

585   Allons, chers camarades,

Vous n'êtes plus malades,

Vous qui avez le mal de mer ;

Aux Turcs les fusillades,

Répondez par vos canonnades ;

590   Paraissez, et mourez dans l'océan amer.

Il faut armer le grec peuple,

D'armes il faut le couvrir ;

Que l'empire turc il dépeuple,

Qu'il sache vaincre, ou mourir,

595   De la Grèce ma patrie,

Et amour sacré,

Beau vallon de l'Helvétie,

Tu es un séjour consacré.

Et nation grecque,

600   Peuple toujours endurci,

Et tu étais presque

Par la paresse ramolli ;

Mais Grec, tu t'es rajeuni.

Et prends les armes ,

605   Et vole aux combats,

Des musulmans rois les alarmes,

Contre eux tu te bats.

Il faut que tu t'endurcisses,

Dans les grands périls,

610   Que tu domptes, ou que tu périsses,

Sous les turcs fusils

Arrange ces câbles,

Et dans cet instant,

Du rhum il faut que tu sables,

615   Pour te rendre conquérant.

Il faut que l'on me baisse,

Et ce mât d 'artimon,

Encore que l'on me rabaisse

Et ce beau ponton,

620   Et puisque l'on m'arrange

Et ce mât de perroquet,

Et que bien l'on me range

Pour mon dîner ce brochet,

Et avancez-moi ce bidet.

625   Maintenant que l'on me lève,

Et ce mât de beaupré,

Et qu'on le relève,

Et avec impétuosité.

Ils sont à moi ces navires,

630   Avec leurs trois mâts ;

Mais il faut des rires,

Mais il faut des sourires,

En prolongeant nos délires,

Et manger des rats,

635   Et boire des chats.

Et chantons la Vestale,

Qui n'aime pas tout ce qui est mou,

Et sa figure originale ;

Je ne suis pas un sapajou.

640   Elle aime tout ce qui est raide,

N'aime pas pour cela les Goths,

Et ni la faible Mède,

Et non plus les Wisigoths.

Mon intonation est argentine,

645   Elle est aimable ma voix,

Et jolie la figure de Christine,

Et celle de Françoise de Foix,

Et celle de Godefroy.

Je ne suis pas un grand bonace,

650   Ni un jeune déhonté,

Ni l'air tout cocasse,

Ni un jeune dépravé,

Ni un jeune débauché.

Je ne suis pas une grande gigue,

655   Je n'ai pas [l'air] tout goguenard,

Et je bois cette figue.

Je serais un vieux grognard,

Je ne suis pas une grande gigasse,

Et oui, morbleu,

660   Jamais je ne jacasse,

Et avec une jacasse,

Et oui, ventrebleu.

ANASTASE.

Je te tue au coeur, avec mon fusil, commandant des Crayons.

TOUTE LA FLOTTE TOURQUE.

On nous coule au fond de la mer.

LE COMMANDANT DES CRAYONS.

Je meurs, tué par la main d'Anastase.

 



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Notes

[1] Moricaud : Terme familier. Qui a le teint de couleur brune. Il est moricaud. [L]

[2] Sure : Qui a un goût acide et aigre. Ce fruit est sur. L'oseille est sure. [L]

[3] Henri-Louis Caïn, dit Lekain, est un tragédien français né le 31 mars 1729 à Paris et mort dans la même ville le 8 février 1778. [WIKIPEDIA]

[4] Antoine-Gaston de Roquelaure, marquis puis 2e et dernier duc de Roquelaure, né en janvier 1656 et mort le 6 mai 1738, est un aristocrate et militaire français. [WIKIPEDIA]

[5] Bucentaure : Vaisseau de cérémonie que montait le doge de Venise quand il épousait la mer. [L]

[6] Louis Mandrin est un contrebandier français, né le 11 février 1725 à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Dauphiné) et mort supplicié le 26 mai 1755 à Valence. [L]

[7] vers 77, il faut lire "chic".

[8] Étique : Fièvre étique, fièvre habituelle qui amaigrit le corps. On dit aujourd'hui fièvre hectique. [L]

[9] Dey : Titre du chef barbaresque qui gouvernait la régence d'Alger. [L]

[10] Le philosophe de Ferney : Voltaire.

[11] Andrinople : autre de l'actuelle Edirne, se situant à l'extrême est de la Turquie, touchant la Bulgarie.

[12] Phanar : Nom d'un quartier de Constantinople. [L]

[13] Ciron : petit insecte. Familièrement. Il n'est pas plus gros qu'un ciron, il est extrêmement petit. [L]

[14] Aga : Chef militaire chez les Turcs. Aga des janissaires. [L]

[15] René Trouin, sieur du Gué, dit Duguay-Trouin, né le 10 juin 1673 à Saint-Malo et mort le 27 septembre 1736 à Paris, est un corsaire et amiral français. [WIKIPEDIA]

[16] Hippomène : Fils de Mégarée, roi d?Onchestos en Béotie1, le jeune homme défie à la course Atalante : il pourra l?épouser s?il remporte l?épreuve, mais devra mourir s'il perd. [WIKIPEDIA]

[17] Henri de La Tour d'Auvergne, dit Turenne, né le 11 septembre 1611 au château de Sedan (Ardennes) et mort le 27 juillet 1675 près de Sasbach (Principauté épiscopale de Strasbourg, Saint-Empire romain germanique), est un gentilhomme et célèbre militaire français passé à la postérité sous le nom que lui donne son titre de courtoisie de vicomte de Turenne. [WIKIPEDIA]

[18] Jean de Dunois ou Jean d'Orléans, comte de Dunois, dit « le bâtard d'Orléa8ns », né en février 14031 et mort le 24 novembre 1468 au château de Lay (L'Haÿ-les-Roses), près de Paris, est un noble et officier français, connu comme un des grands chefs militaires de la guerre de Cent Ans, et particulièrement comme compagnon d'armes de Jeanne d'Arc lors de la levée du siège d'Orléans (1429). [WIKIPEDIA]

[19] Galata : Ancien nom du quartier de Karaköy à Istanbul, situé sur la rive nord de la Corne d'Or. [L]

[20] Jean Raince (1639-1699) écrivit une tragédie en cinq actes et en verzs nommée "Mithridate". Elle fut jouée pour la première fois en fin décembre 1672.

[21] Bambocheur : Homme, femme de vie déréglée. Populaire.[L]

[22] Le temple de Gnide st un petit roman publié par Montesqieu en 1724.

[23] Faire le diable, le diable à quatre, faire grand bruit, grand tumulte, se donner beaucoup de mouvement pour une chose. [L]

[24] Haytagan : vraisemblablement Yatagan sabre courbé tuilisée par les turcs.

[25] Alcoran : Le Coran.

[26] Gracques : « Gracques » est le nom donné à deux frères et hommes d'État romains, Tiberius Gracchus et Caius Gracchus, connus pour leur tentative infructueuse de réformer le système social romain durant la deuxième moitié du IIe siècle av. J.-C. [WIKIPEDIA]

[27] Le dieu du Permesse : Apollon. [L]

[28] Malvoisie : Vin grec qui est fort doux. [L]

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