CE QUE DEVIENNENT LES FILLES DE MARBRE

VAUDEVILLE FANTASTIQUEEN UN ACTE

Prix : 30 centimes.

1875.

Par M. Auguste JOUHAUD

PARIS, TRESSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR. SUCCESSUER DE J.B. BARBA. Galerie de Chartres, 10 et 11 (Palais-Royal)

PARIS. - TYPOGRAPHIE MORRIS PÈRE et FILS, rue Amelot, 64.

Représenté à Anvers, le 17 novembre 1861


Texte établi par Paul FIEVRE, janvier 2026

Publié par Paul FIEVRE, décembre 2025.

© Théâtre classique - Version du texte du 28/03/2026 à 00:05:01.


PERSONNAGES

MARCO, Madame Ismènie JOUHAUD.

La scène se passe à Paris.


CE QUE DEVIENNENT LE...

Le théâtre represente une rue.

MARCO, seule, sortant d'une nombre allée, à droite.

Marco est vêtue d'une vieille jupe d'indienne, avec poche pendante en dehors ; elle a un vieux châle-tartan sur les épau,les, et sur la tête un madras qui a été rouge. - Elle tient d'une main sa boîte au lait, et de l'autre la ficelle de son chien, un vieux barbet. Sous le bras gauche, elle porte une chaufferette appelée communément gueux.

À son chien, qu'elle tient en laisse.

Allons, Zozor... Marche donc, mon ami.

Se fâchant.

Marcheras-tu, fainéant ?... Ne faudrait-il pas te porter ?... À ton âge ?... Le plus souvent !... Faites donc avancer le carrosse de Monsieur !...

AIR de M. Jouhaud.

Comm' tout dégénèr' dans ce monde,

Les bêtes ainsi que les gens !

C'est à tort qu'on dit à la ronde

Que le progrès est d' notre temps.

     

5   Au lieu d'avancer, l'on recule,

L' cuisinier n'est qu'un marmiton ;

Celui qui s' disait un hercule,

À c't'heure n'est plus qu'un avorton.

     

Comm' tout dégénèr' dans ce monde,

10   Les bêtes ainsi que les gens !

C'est à tort qu'on dit à la ronde

Que le progrès est d' notre temps.

     

Le monde est méchant, si j'en juge

Par les méfaits du genre humain ;

15   Il faudrait un nouveau déluge,

Pour qu'il mît de l'eau dans son vin.

     

Comm' tout dégénèr' dans ce monde,

Les bêtes ainsi que les gens !

C'est à tort qu'on dit à la ronde

20   Que le progrès est d' notre temps.

     

Je suis une preuve vivante de ce que j'avance. Car, enfin, où est le temps où j'avais des domestiques de tous les sexes pour faire mes commissions ?... - Voyons donc, que je n'oublie rien. parce que, comme on dit, quand on n'a pas bonne mémoire, faut avoir bonnes jambes. J'ai d'abord à prendre chez la crémière un sou de lait pour moi et deux sous de crème pour ma chatte. Pauvre bête, qui n'a que le défaut d'être amoureuse trop souvent !... Car c'est l'amour qui perd les femmes et les chattes. Je ne dis pas ça pour moi, car, Dieu merci, je n'ai jamais aimé.

Tout en parlant, elle tire de sa poche une tabatière appelée queue-de-rat.

Mais je me suis laissée adorer.

Elle va pour prendre une prise.

- Allons ! Voilà que je n'ai plus de tabac !... Ah ! Mon Dieu ! Oui... C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Moi, Marco, surnommée la Fille de Marbre, j'ai fait dans mon temps bien des victimes !... Sans compter ce pauvre Raphaël... ou plutôt en le comptant. - Quel dégommage, bon Dieu !.

Elle prend dans sa poche un vieux mouchoir de coton taché de tabac, et se mouche pendant la ritournelle de l'air qui suit.

AIR : Puis, le soir, à la danse. (Reine des Carottes.)

Au bois je crois encore

Entendre autour de moi :

« Marco, je vous adore !

Dictez-moi votre loi. »

25   Et puis, avec ivresse

On m'aimait en chantant !

Mais qu'est c' que la tendresse

Faisant le geste de compter de l'argent.

Sans accompagnement?

Quand, le lendemain,

30   Devant un écrin,

La belle

Était moins cruelle;

Car chaque brillant,

Chaque diamant

35   Se payait... amour comptant.

- Je disais donc un sou de lait, deux sous de crème et une once de tabac. Ah ! Qu'est-ce qui se douterait, en me voyant comme ça, que je me promenais à cheval, au bois de Boulogne. entourée d'adorateurs, que je ruinais avec un sang-froid qui faisait plaisir à voir ?... Ah !... Et du poussier pour ma chaufferette que j'oubliais. Ça n'en finit pas. Ah ! Si j'avais eu le bon esprit de faire ma pelote, comme on dit !... mais pas du tout. Ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour. Le proverbe a bien raison !...

AIR du Sarrau bleu.

Quand le torrent des plaisirs nous entraîne,

Nous ne pouvons penser à l'avenir ;

Le présent seul nous occupe,et la gêne

Dans nos salons ne doit jamais venir.

40   Ah 1 quelle erreur 1 avec notre jeunesse

Nous voyons fuir nos amants sans retour;

Et nous n'avons, pour charmer notr' vieillesse,

Que le regret d'avoir connu l'amour.

Bis.

Hélas ! Il n'est que trop vrai !...

Après avoir étouffé un gros soupir.

La séduisante Marco, l'orgueilleuse Fille de Marbre, est réduite, dans ses vieux jours, à être tour à tour femme de ménage, garde-malade, ou doublure de portière. C'est-à-dire celle qui remplace la portière quand elle s'absente de sa loge. Ça pourrait aussi s'appeler aide-de-loge. On dit bien aide-de-camp... ou bien, portière par intérim. Quelle dégringolade, mon Dieu !...

AIR : J'en guette un petit.

Mais il faut être philosophe,

45   Et s'estimer heureus' d'avoir encor

Quelques gros sous à tirer de sa poche,

Où jadis on trouvait de l'or.

Quelle affreuse métamorphose

S'opère en mon coeur endurci !...

50   À cinquante ans, j'vois couleur de souci

C' qu'à vingt ans je voyais en rose.

À vingt ans j'voyais tout en rose.

Quand je pense que je voyais tous les gros bonnets de la finance à mes pieds !... Comme je faisais danser leurs jaunets !... Comme je me mettais de leurs billets de banque en guise de papillotes !... Et comme je leur donnais peu d'amour pour beaucoup d'argent !... Il n'y a que ce petit Raphaël que j'ai failli pleurer car j'ai été bien légère à son égard. C'est une action que je me reproche bien souvent. Ça m'a porté malheur. Je pouvais bien lui manger ses dix mille francs sans le planter là tout de suite après. J'aurais dû attendre une quinzaine. Aussi, ce grand blagueur de Desgenais m'en a-t-il dit à ce sujet !... Tiens ! Je l'ai rencontré l'autre jour, Desgenais... bien vieux, mais tranchant toujours du Diogène. « Ah ! C'est toi, ma vieille ? m'a-t-il dit ; te voilà comme je t'avais rêvée... seulement je te voyais à Bicêtre ou à Saint-Lazare. Tu as semé l'infamie, et tu as récolté la misère !... » - Et puis, il ajoutait, en montrant ma chaufferette : « Tu vas donc toujours à cheval ?... » ? Pourquoi ?... « Ah ! C'est que tu tiens par la bride le dada des vieilles lorettes... un gueux... » Il a raison tout de même... s'être vue si haut et se retrouver si bas !... Mon Dieu ! Quel affreux mât de cocagne que la vie !...   [ 1 Mât de cocagne : sorte de mât lisse et élevé, dressé dans les réjouissances publiques et portant à son sommet des objets de quelque prix qui appartiennent à celui qui peut y arriver en grimpant. [L]]

AIR de Mlle Desgarcins.

On nous a dit : « La vie est un passage. »

Mais quand j'vois l'temps qui fuit comme l'éclair,

55   Moi je me dis qu' c'est plutôt un voyage

Que nous faisons tous en chemin de fer.

Les uns s'ennuient, les autres s'amusent en route,

Et, plus ou moins,. tout l'monde y fait l'amour..

C'est le départ que l'homm' souvent redoute,

60   Tandis qu' la femm' ne craint que le retour.

La femm' ne craint, hélas 1 que le retour.

Regardant à la- cantonade.

Mais, je ne me trompe pas !... C'est bien la petite Nini que j'aperçois là-bas avec le fils du banquier Chesnell. - J'ai beaucoup connu le père.

Regardant toujours à la cantonade.

Elle est en voiture découverte. la poitrine. comme la voiture. De notre temps, ça nous regardait faire... Ça n'avait que treize ans, mais c'était rempli de dispositions. À présent, ça nous remplace... Un clou chasse l'autre, comme on dit. C'est égal, les lorettes ne devraient pas être traitées comme de la vieille ferraille. Oui, voilà bien comme j'étais !... Je m'étalais comme ça dans mon carrosse, à côté de mon Arthur, ou de mon Alfred, ou de mon Adolphe. Le nom n'y faisait rien... Ça ne sortait pas de la famille des cornichons.

Se tournant à la cantonade.

Oui, je me reconnais !... C'est ma photographie qui passe.

AIR du Bouquet fané.

Je me vois dans cet équipage !...

J'y brille d'un éclat nouveau 1.

Mais, hélas ! un épais nuage

65   Soudain obscurcit le tableau.

Lorsque le passé se présente,

Riche de ses illusions,

Se peut-il que mon âme ardente

Couve encore des passions ?

70   Sous ses feux que de passions !

Ah ! Je puis bien regarder en arrière,

Là, seulement, le bonheur m'apparaît!

Tandis qu'en face, à travers ma misère,

Je vois au loin (bis) la mort à mon chevet.

Ah ! Je ne sais ce qui se passe en moi !... La vue de cette biche et de ce gandin car à présent on appelle biche et gandin ce qu'on appelait lorette et dandy de notre temps ; il n'y a que les noms de changés. La vue de cette biche et de ce gandin m'a rappelé des choses !... Oh ! C'est un beau rêve !... et voici le réveil.

Elle montre ses vêtements.

En regardant à la cantonade.

Elle a dit au cocher d'arrêter !. Un orgue de barbarie s'approche de la voiture !...

S'animant.

Ô Marco ! Marco ! Que ne peux-tu recommencer ta vie !... - Ô mon Dieu !.

Se reprenant.

C'est-à-dire Dieu des lorettes ! Rends-moi jeunesse et beauté ! Prends mon caniche, et rends-moi mon alezan !... Prends ma chaufferette, et rends-moi mon carrosse !... Prends ma tabatière, et rends-moi mon amant ! Prends enfin ma vieille défroque, et rends-moi mes riches parures !...

Regardant à la cantonade.

L'orgue de Barbarie va jouer !... Ô Phydias ! Fais un nouveau prodige ! Fais que je redevienne Marco, et toi Raphaël !... Ô Phydias ! Écoute la voix suppliante d'Aspasie !...

On entend en sourdine la polka des pièces d'or. - Tout-à-coup, les vieilles hardes disparaissent et laissent voir un brillant costume de bal. Marco est jeune et belle comme autrefois. - Elle pousse un cri.

Ah !... Où suis-je ?...

Se regardant.

Ces habits !...

Écoutant.

Cette musique !. Quelle est donc cette métamorphose ? Ou plutôt cette métempsycose ?... Je savais bien que les lorettes pouvaient devenir vieilles portières, mais j'ignorais que les vieilles portières pussent jamais redevenir lorettes. Mes voeux seraient-ils exaucés ?... À moi, Julien ! Phoedora ! Desgenais !... Ombres de vous-mêmes, venez reconnaître Marco la belle, Marco la fière ! Marco la riche !... Venez tomber à ses pieds, au lieu de lui crier : « Le cordon, s'il vous plaît !... » La Fille de Marbre a demandé qu'on lui permît de recommencer sa vie, et elle la recommence !... Ici, Raphaël !... Car la Fille de Marbre est incorrigible !...

Air de la Polka des pièces d'or.

75   Reconnais Marco la belle,

Dont tu vas subir les lois;

Car elle t'apparaît telle

Que tu l'aimais autrefois.

Marco sort de la nuit sombre

80   Où se cachaient ses atours ;

Ses adorateurs en nombre

A sa voix seront-ils sourds ?

Et resteront-ils dans l'ombre

Quand renaissent ses beaux jours ?

85   Non, non !

Non, non !

Marco, que dis-tu donc?

Vois, la série est complète ;

Ils t'apportent pour cadeau,

90   Non le chant de la fauvette,

Ni la voix de Roméo.

Accompagnement des pièces d'or.

Mais ce qu'aimait jadis Marco !

Oui ! Ce qu'aime toujours Marco !

Danse réglée sur le motif tout entier de la Polka des pièces d'or.

 



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Notes

[1] Mât de cocagne : sorte de mât lisse et élevé, dressé dans les réjouissances publiques et portant à son sommet des objets de quelque prix qui appartiennent à celui qui peut y arriver en grimpant. [L]

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